‹ La ténébreuseChapitre 4 sur 5 · IT · texte numérisé non relu

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façon farouche. Elle Tavait aidée dans ses haines, servie dans ses amours et, excepté les terribles secrets que Sophia ne confiait à personne, elle savait tout de la vie de sa maîtresse.

Sophia souffla une bouffée bleue, et hésita devant la combinaison de ses cartes :

— Roi de cœur, neuf de pique et valet de trèfle, dit Milona posément, en désignant les tarots du bout de son doigt... Puis encore dame de trèfle, valet de cœur et sept de pique... La réponse est toujours la même. Vous ne réussirez pas !

Sophia leva ses beaux yeux hardis sur sa confidente et, de sa voix naturelle, qui n'était pas celle dont elle parlait avec Taccent italien :

— Il faut cependant que je réussisse. Il le faut, Milo, entends-tu !

— Voulez-vous essayer l'épreuve du vase d'eau ?

— Oui. Il y a longtemps que nous ne Tavons faite.

Milona prit un cornet de cristal dans lequel trempaient des fleurs. Elle jeta le bouquet à ses pieds, et soufflant les bougies d'un candélabre, elle n'en laissa qu'une allumée. Sur la table, elle plaça le cornet, de façon à ce qu'il fut éclairé par derrière. Puis elle tira une des longues épingles d'or, qui retenaient son chignon, et s'accroupissant sur un tabouret, elle trempa la tige de métal au fond du vase et commença à psalmodier un chant bizarre. Dans l'eau pénétrée par la lumière, des remous irisés se formèrent, et les deux femmes, attentives, suivirent des yeux les lignes brisées et fuyantes, les goutelettes diamantées, les spirales brillantes de Teau agitée par l'aiguille d'or. Milona chantait :

L'eau n'est que trouble et mystère, la lumière est

certitude et vérité. Que la lumière pénètre Teau et lui arrache ses secrets... Tourne aiguille, luit rayon, eau divise-toi...

— Regarde, Milo, regarde, s'écria Sophia avec émotion. L'eau devient rouge, dans ses replis il y a comme du sang!...

Milona chantait toujours :

— Le sang, c'est la force et la vie. Le sang du cerveau, c'est la victoire. Le sang du cœur, c'est l'amour. Tourne aiguille. Rougis, sang. Fais vaincre et fais aimer!

Sophia, à genoux près de la table, dans la demiobscurité, scrutait, ardente et anxieuse, le vase d© cristal où l'eau tourbillonnait sous la pression de l'aiguille d'or, à la lueur du flambeau :

— Vois! Vois encore! s'écria-t-elle, l'eau devient verte ! Elle brille comme de l'émeraude...

— L'émeraude est couleur d'espérance, et l'espérance c'est la joie de la vie... Tourne aiguille, eau sois glauque comme les yeux des sirènes, que l'on suit jusqu'à la mort !

Milona retira son aiguille d'or. L'eau, tranquille, cessa de tournoyer contre les parois du vase de cristal, elle prit d'abord une teinte grise, puis devint sombre..,

— Milo ! cria Sophia éperdue, maintenant l'eau est noire ! C'est un signe de deuil ! Qui donc mourra?

La servante, sans répondre, ralluma les bougies du candélabre, prit le vase de cristal et par- la fenêtre jeta l'eau qui venait de servir à l'expérience, puis elle cracha avec colère, dans la nuit :

— Meure qui vous fera obstacle ! dit-elle rudement Le destin annonce l'amour, le bonheur et la mort. Vous avez le droit de ne pas poursuivre l'entreprise

commencée. Les larots disent que vous ne réussirez pas. L'eau prédit la mort! Mais pour qui? C'est ce que nous ne pouvons savoir. Arrêtez-vous, il en est temps eûcore.

Sophia marcha silencieuse dans le salon, puis s'arrêta devant Milona qui restait pensive :

— Crois-tu aux prédictions que tu fais ?

-Oui.

— Les as-tu vues se réaliser toujours?

-Oui.

— Le vieil homme, qui t'a vendue à moi, dans l'aui[lerge de Trieste, et qui t'avait appris à lire dans les

cartes, dans Teau, et dans le feu, croyait-il à son art? ^Oui.

— Avait-il vu et as-tu vu, toi-même, ceux à qui des prédictions funestes étaient faites, renoncer à leurs entreprises ?

— Quand ces entreprises étaient difficiles et impor- Jlantes, jamais!

— Ceci revient à dire que les êtres hardis ne voulaient pas écouter la prudence, et essayaient de violenter le destin.

— C'est cela.

Sophia alluma une cigarette :

— A quoi bon la supériorité de la pensée, l'irréduc- [tibilité de l'audace et l'intransigeance du courage, si l'on se conduit avec la lâcheté du commun des mortels? 11 n'y a d'intéressant, Milo, que ce qui est difficile, sinon impossible I Doit-on vivre comme les bourgeois, quand on a une âme de souveraine ? Non ! Au prix de ce qui peut arriver, il faut suivre son instinct, manifester sa volonté. Tu me connais, Milo, tu sais que je ne m'arrête devant rien, quand j'ai pris une résolution. Com-

201 LES Batailles de la vie

ment donc, tout à Theure, m'as-tu dit : renoncez, il en est temps encore ?

— Et vous, dit gravement Milona, pourquoi, puisque vous êtes si ferme dans vos desseins, consultez-vous les cartes, et demandez-vous à l'eau son secret ?

Sophia se prit à sourire :

— C'est juste, ce que tu dis là. Mais vois-tu, petite, . les humains sont toujours les humains, c'est-à-dire des ; êtres accessibles à la crainte et à la superstition. Ne ^ vois-tu pas les médecins, qui savent cependant combien leur art est précaire et impuissant, appeler à leur chevet d'autres médecins, quand ils sont malades. Concession à la faiblesse humaine, Milo. Mais l'on n'en pense pas moins !

— Et toutes ces recherches, en l'honneur de ce jeun» homme, qui est venu tous ces jours-ci et que l'Agostittîvous a amené?

— L'Agostini, comme tu dis si irrévérencieusement-! m'a amené ce jeune homme, parce que je lui ai coi»" mandé de me l'amener. Ne sais-tu pas qu'il m'obéî' sans discuter?

— Oh! il ne discutera jamais. Mais il pourrait bieu^ un jour, ne plus obéir.

— Tu ne l'aimes pas, ce pauvre Cesare, dit gaimea ^ Sophia.

— Il est faux et il est lâche. Si celui-là essaie de vou^ frapper, ce sera dans le dos.

— Il m'aime !

— Et vous, l'aimez-vous ?

— Peut-être. Mais ce n'est pas sûr. Pourquoi dis-lii qu'il est lâche? Tu sais pourtant qu'il s'est admirable* ment battu, à Palerme, avec le marquis Belverani...

— Parce qu'il se savait le plus fort, ou le plus habile,

et que Tautre Tavait souffleté devant cinquante personnes, au cercle, en Taccusant de tricher au jeu... Et c'était vrai : il trichait!

— Personne ne le dira plus, maintenant qu'il a tué un homme à cause de cela ! Et puis, la preuve qu'il ne triche pas, c'est qu'il perd toujours...

— Vous en savez quelque chose !

— Ah ! que ferais-je de mon argent, si je ne le lui donnais pas ?

— C'est juste ! L'argent est vil. Il ne doit servir qu'à contenter les caprices. Il ne vaut que par les plaisirs qu'il procure. Par lui-même, il n'est pas plus précieux que les cailloux de la route. Le jeune homme qui vient maintenant vous en donnera-t-il, ou lui en donnerezvous?

— Je crois qu'il n'en accepterait pas, Milo, dit Sophia en riant. Tu es une vraie barbare. Tu ne comprends que la corruption. Il y a d'honnêtes gens sur la terre, petite. Ceux-là on ne peut pas les payer pour obtenir d'eux ce que l'on souhaite. Il faut les séduire.

— Voilà donc pourquoi vous chantez quand il est là? Vous allez le rendre fou, comme tous les autres. Il est pourtant gentil et il a l'air si doux !

— C'est vrai qu'il est charmant. Mais c'est un ennemi, Milo, et s'il découvrait qui je suis, et ce que je cherche, je courrais les plus grands dangers...

— Alors l'Agostini l'a donc amené ici pour qu'il se perde ?

— Quelque chose comme cela.

— Et il vous aime déjà?

— Follement.

— Vous l'a-t-il dit?

— Pas encore. Mais je n'ai qu'un mot à prononcer,

OU un geste à faire, pour qu'il tombe à mes genoux.

— Ah î votre pouvoir sur les hommes est irrésistible. Mais prenez garde, vous serez prise, un beau soir, à votre tour. Et ce sera terrible !

— J'ai aimé, tu le sais bien. Et Tamour n'a plus aucune sensation à me révéler.

— Vous avez aimé avec l'imagination, vous avez aimé avec les sens, vous n'avez jamais aimé avec le cœur.

— Qu'en sais-tu?

— Puisque tous ceux que vous avez aimés ont été vos victimes, c'est que votre cœur n'a jamais été pris. L'amour sincère et pur n'est point un bourreau. Il protège et se dévoue. Mais vous n'avez eu affaire, jusqu'ici, qu'à des aventuriers et c'était vraiment justice de les traiter comme ils avaient l'habitude de traiter les autres... Le jour où vous mettrez l'Agostini à la porte? vous pourrez m'appeler pour la lui ouvrir. Ce sera de grand cœurl...

— Ce jour-là n'est pas encore venu.

— Tant pis.

Sophia d'un air lassé agita la tête, et Milona comprit qu'il ne fallait pas pousser plus avant le badinage. Elle dit:

— Je vais aller fermer tous les volets. Maîtresse, avez-vous besoin de moi ?

— Non. Tu peux éteindre partout. Je vais écrire. Quand je monterai, tu m'entendras.

Elle se plaça près de la table, prit un élégant buvard timbré d'un tortil de baronne, et, sur du papier parfumé, elle commença, d'une grande écriture masculine, à tracer des lignes :

« Mon cher Cesare. J'ai mis le temps à profit, depuis

que vous êtes parti, et je pense que, de votre côté, vous n'êtes pas resté inactif. Faites-moi savoir comment s'arrangent vos affaires du côté des Lichtenbach. Ici tout est à la passion la plus pure. Notre jeune Marcel est arrivé aujourd'hui débordant de lyrisme et m'a surprise chantant avec des sanglots dans la voix. Milona, qui le guettait du mur de la route, m'avait signalé son approche et je lui ai joué la grande scène de désespérance, avec un succès" étourdissant. Il a paru fou de douleur en voyant couler mes larmes. Vous savez que je pleure à volonté, et de la façon la plus séduisante. Je crois bien qu'il aurait voulu passionnément boire mes pleurs. Mais il était déjà dans une ivresse suffisante. Il faut ménager les gradations. Je l'ai emmené dans le jardin, sur le banc du massif de lilas, parce qu'en plein air les démonstrations amoureuses sont beaucoup plus difficiles, et là, je l'ai fait causer. C'est un véritable enfant. Il est d'une simplicité qui déconcerte et d'une candeur qui fait sourire. Je n'aurai vraiment pas assez de mérite à triompher de- tant d'innocence. Cet agneau tendra la gorge pour le sacrifice. Et nous aurons nos formules, de bon gré, ou je me trompe fort. Je me repose du reste délicieusement dans ce pays perdu et je ne m'ennuie pas une minute. Il y a longtemps que je n'ai eu le temps de méditer, emportée que j'étais par mon existence aventureuse, et j'ai fait, sur mon propre compte, des réflexions qui m'ont étonnée. Je crains que les jouissances, les satisfactions, les plaisirs, auxquels j'ai tout sacrifié jusqu'ici ne soient qu'une des faces de la vie et qu'il y en ait une autre, que je ne soupçonne pas, et qui soit, beaucoup plus séduisante et plus belle. En écoutant, cet après-midi, le jeune Marcel me parler de son père, de sa sœur et de

sa mère, avec une grâce délicate et tendre, je me suis prise à ressentir un peu de mélancolie. Tous ces gens-là sont de bons et honnêtes gens. Ils sont heureux de s'aimer, ils seraient prêts à se faire les plus grands sacrifices les uns aux autres. Il n'y a rien de plus simple, de plus droit et de plus monotone que leur vie. Et il est indiscutable qu'ils y trouvent le bonheur.

« C'est cet agneau de Marcel qui est le mauvais sujet de la famille. Périodiquement son père le menace de sa malédiction, parce qu'il a pris une culotte un peu forte au baccara, ou qu'il a fait une saignée à la caisse pour quelque demoiselle trop exigeante. Et le pauvre enfant en est malade de chagrin, pendant huit jours. Il va s'enfermer à Ars, comme un anachorète au désert. Là, il se mortifie en travaillant au laboratoire, en mangéant une cuisine déplorable, et en se disputant avec le directeur de la fabrique, qui paraît être un mauvais coucheur. C'est à ses périodes de repentir qu'ont été dues les intéressantes découvertes sur la teinture des laines, et autres fariboles industrielles qui, paraît-il, ont de la valeur, et qu'il m'a expliquées, un peu trop longuement pour mon- goût.

(( Mais c'est égal, il est gentil et il a du feu. Croiriezvous qu'il m'a demandé mon âge? Pauvre petit, je suis plus vieille que lui. Je ne serais pas étonnée qu'il nourrît l'idée de m'épouser. Cesare, dépêchez-vous de faire fabriquer un état civil complet pour M™® Vignola, car on ne sait pas ce qui peut arriver, au train dont vont les choses. Mais non, mon cher, je plaisante, n'allez pas prendre de l'ombrage de ce que je vous conte sur ce pauvre garçon. Je le mène par un fil, qu'il ne sent ni ne voit, vers la servitude absolue. Et quand il m'aura livré son secret, comme ont fait jusqu'ici tous ceux

auxquels je me suis attaquée, je disparaîtrai. Et les voiles de crêpe de M"® Vignola rejetés, il n'existera plus que la baronne Sophia, en laquelle je défie bien mon amoureux de retrouver la gémissante et élégiaque veuve qu'il courtise en ce moment. Vous voyez que, sans ennui, je m'occupe de nos affaires. Sans répugnance, faites-en autant de votre côté. La petite Lichtenbach sera archi-millionnaire. Cela vaut qu'on sache lui dire : je vous aime. Mille baisers, Gésare. Sempre t'amero. Sophia. »

Elle cacheta sa lettre, étouffa un bâillement, pritune cigarette et se disposait à monter dans sa chambre, quand trois coups légers frappés du dehors contre les volets la firent tressaillir. Elle écouta, debout, le sourcil froncé. Au bout d'un instant, les coups se renouvelèrent. Elle ouvrit un tiroir, saisit un revolver et délibérément allant à la fenêtre elle l'entrebâilla, puis parlant contre le volet fermé, avec son accent italien :

— Qui est là?

Une voix sourde répondit :

— C'est moi, Hans, ne craignez rien, Sophia.

Elle pâlit un peu, remit le re\^olver dans le tiroir, et

sans répondre sortit du salon. Elle alla à la porte

d'entrée, tira les verrous, ouvrit sans bruit. Un homme

de haute taille entra. Sans un mot échangé, elle le

guida vers le salon, puis referma la porte avec soin.

L'homme jeta le feutre qui couvrait sa tête, et une

hardie et rude figure apparut en pleine lumière. Il

était large des épaules et en apparence d'une vigueur

athlétique. Une barbe rousse couvrait le bas de son

visage éclairé par des yeux verdâtres.

Il s'assit, regarda Sophia profondément et dit :

— Qui est avec vous, ici ?

— Milona.

— Et Agostini, où est-il?

— Parti pour Paris. Et vous, d'où venez-vous?

— De Genève. C'est Lichtenbach qui m'a envoyé votre adresse.

— Par où êtes-vous entré ?

— Pardessus le mur.

— Avec votre bras blessé?

— Mon bras est guéri.

Il retendit avec un sourire menaçant. Et ce bras était entier. Un gant couvrait la main. Il poursuivit :

— Les suisses sont de très adroits mécaniciens. Ils m'ont fabriqué un avant-bras articulé, qui manœuvre comme un bras naturel. La main est en acier. Elle vaut le meilleur coup-de-poing américain. Une tape de cette main, Sophia, peut assommer un homme.

Il soupira :

— C'est égal, ce bras-là ne vaut pas l'ancien. Il ne fera pas la même besogne, mais ceux qui m'ont mutilé ne l'emporteront pas en paradis. Ils me paieront mon sang et ma chair !

Son visage avait pris une expression féroce et il grinçait des dents en parlant ainsi. Sophia, grave, répondit :

— Ne vous étiez-vous pas payé d'avance? Quand vous avez été frappé, le général de Trémont était mort. C'était peut-être lui qui se vengeait!

— Que le diable le brûle I Le vieil entêté ! Il n'avait qu'à s'exécuter, quand vous lui demandiez si gentiment le secret de sa cassette. Rien de cela ne serait arrivé !

— Hans, c'est vous qui avez voulu aller trop vite ! Vous avez détruit toutes mes combinaisons, par votre

brutalité. Si vous m'aviez laissé huit jours de plus, le pauvre fou m'aurait livré soq secret, son honneur et le reste. Votre intervention lui a donné l'éveil, il a secoué son engourdissement et tout a été perdu 1

— Sang Dieu ! Ne me faites pas de reproches î Cette erreur m'a coûté assez cher! Mais ici, où en êtes-vous ?

— Si vous me laissez agir à ma guise, je réussirai.

— Bien ! Bien ! Faites. Mais je prépare, de mon côlé, une petite diversion qui ne sera pas inutile. Et puis cela fera plaisir à Lichtenbach...

— De quoi s'agit-il ?

— D'un coup de chien, à la fabrique, avec les ouvriers.

— Vous travaillez donc toujours dans le socialisme?

— - Plus que jamais. C'est l'avenir. Les foules inconscientes et brutales aux mains de quelques meneurs hardis, qui s'assureront la domination universelle ?

— Pour combien de temps ?

— Eh ! le temps de tout détruire dans cette société exécrable et pourrie !

— Pour quoi mettre à la place ?

— Ça, c'est le secret des temps. La révolution vous l'apprendra.

— Je hais vos opinions et ceux qui les soutiennent...

— Je sais, je sais, interrompit Hans, avec un gros rire. Vous êtes une aristocrate, vous, Sophia, et l'égalité n'est pas dans vos cordes. 11 vous faut le luxe, l'éclat, la supériorité... Et qui vous dit que nous ne vous les donnerions pas? Nous voulons le nivellement, mais pour ceux qui s'élèvent au-dessus de nous. Avezvous jamais vu un troupeau marcher sans berger et sans chien ? Gomment donc les nations vivraient-elles sans chef? L'important est décommander. Etpourcelail

faut arracher le pouvoir à ceux qui le détiennent de par certains privilèges que nous prétendons supprimer, parce que nous n'en jouissons pas. Une fois que le pouvoir sera dans nos mains, il faudra des flots de sang et des torrents de feu pour nous le reprendre. Mais qui donc essaierait ? Il n'y a que les révolutionnaires qui aient de l'énergie, parce qu'ils sont entraînés par la passion. La révolution, c'est le seul moyen de parvenir par des voies rapides. Je ne suis rien aujourd'hui, je veux être tout demain. Et je supprime, pour arriver à mon but, tout ce qui me fait obstacle. Voilà, en langage clair, ce que signifient toutes les tirades amphigouriques des apôtres de l'humanité. Ils n'aiment qu'eux, ne pensent qu'à eux. Et cela suffit ! Sophia se mit à rire :

— Ce sont des brigands. Et vous en êtes un autre. Mais vous savez, Hans, prenez garde : les gens que vous rêvez de dépouiller ne se laisseront pas faire aussi facilement que vous le croyez. Ils ont inventé la gendarmerie qui est une bien jolie sauvegarde... Mais qu'est-ce que vous préparez à ces pauvres Baradier et Graff?

— Je fais, depuis quinze jours, travailler l'opinion des ouvriers par des gens à moi. Je vais leur mettre leur fabrique sens dessus dessous... Ça les occupera... Ils ont les yeux beaucoup trop ouverts sur ce que nous faisons... Je ne sais pas qui renseigne, ces mâtinslà, mais ils semblent lire dans le jeu de Lichtenbach, comme si c'était le journal...

— Lichtenbach est si lâche I II a fait encore quelque sottise... J'ai envoyé Cesare auprès de lui, autant pour le surveiller que pour courtiser sa fille... Mais on ne donne pas de cœur à qui n'en a pas...

— Il paraît que les actions de la Société des Explo-

sifs, étaient si bien tombées, grâce à la campagne de baisse entreprise par Lichtenbach, que le rachat de tout le paquet allait pouvoir être opéré dans les conditions les meilleures... Lorsque brusquement, sans raison, la coulisse s'est mise, sur le marché en Banque, à acheter à tour de bras, et les actions ont fait un bond énorme... Lichtenbach a tenu ferme, mais il avait affaire à plus fort que lui. La débâcle a été enrayée. Il a bu, lui personnellement un bouillon sérieux à la liquidation. Et, information prises, ce sont les Baradier et Grafî qui ont formé un syndicat, avec un grand nombre de porteurs de la Société menacée, afin de résister à l'écrasement de la valeur. Le bruit court dans le monde des affaires que, grâce à un brevet nouveau, vous entendez Sophia, la prospérité de l'affaire est assurée dans Tavenir... C'est la concurrence directe à Lichtenbach, c'est le défi porté à nous-mème. La guerre est engagée, il faut donc la soutenir, et remporter la victoire. Voilà pourquoi je viens. Car vous me faites l'effet, tous, de musarder et de marivauder.

— Ah ! Pas de coup de force, Hans, n'est-ce pas? dit Sophia avec fermeté. Nous sommes en bonne voie. Il ne s'agit pas de tout brouiller encore. Vous n'avez plus qu'un bras à perdre, mon cher, n'en abusez pas.

Le visage de Hans se contracta :

— Vous êtes gaie, Sophia, vous en avez de bonnes ! Je n'ai plus qu'un bras, c'est vrai, mais c'est le meilleur, rassurez-vous. Et malheur à ceux qui passeront à sa portée I

— Alors vous venez vous installer ici?

— Avec votre permission.

— Vous allez bien me gêner.

— Rassurez-vous, je ne sortirai que la nuit. Je ne

214 LES Batailles de lâ vie

suis pas rhomme de la pleine lumière. Les ténèbres me connaissent mieux. Faites vos affaires. Moi je ferai les miennes. Je ne vous demande qu'une chambre sous les toits, où je puisse écrire et dormir dans le jour. Milona seule saura que je suis ici. Et en elle, on peut avoir toute confiance.

— Oui. A moins qu'on ne veuille me nuire.

— Et qui diable pourrait y penser? En tous cas ce n'est pas moi, tant que nous marcherons d'accord.

Ils échangèrent un regard. Et dans leurs yeux se lisait le souvenir des complicités anciennes. Sophia, la première, se détourna en faisant un geste d'acquiescement :

— Suivez-moi donc.

Elle ouvrit la porte et guida celui qu'elle paraissait à la fois redouter et haïr.

Baudoin achevait de faire le ménage dans le pavillon habité par Marcel lorsqu'il s'entendit appeler par le concierge de l'usine. Il parut à la fenêtre. Le fonctionnaire de la porte leva sa casquette avec déférence et

dit:

— M. Baudoin, il y a devant la grille un particulier qui demande à vous parler...

— Bon, je descends.

Il était trois heures de l'après-midi, Marcel venait Reprendre le chemin des bois. Baudoin était maître au logis. Il acheva de ranger les meubles. Il ferma la fenêtre, enleva son tablier et gagna la cour. Arrivé à l'entrée de l'usine, il vit, marchant dans la rue, un homme roux à collier de barbe inculte, vêtu d'une blouse et chaussé de gros souliers. Le concierge lui montra la personne d'un air dédaigneux, et dit :

— C'est cet individu-là !

Au même moment l'homme roux se retourna et, voyant Baudoin, vint à lui la figure souriante et la main ouverte. Le brosseur avec étonnement regardait s'approcher cet inconnu, fouillant ses souvenir, ne parvenant pas à mettre un nom sur ce visage et se disait :

Qui diable est-ce ? Voilà un garçon qui se trompe ! Mais arrivé tout près, Thomme dit :

— Bonjour M. Baudoin.

Et Baudoin reconnut Laforêt. Il le prit par le bras, remmena le long du mur des jardins, dans la direction de la grande route, puis sûr de n'être entendu de personne :

— Enfin ! vous voilà ! Vous êtes joliment arrangé ! Je ne vous ai pas deviné avant que vous me parliez.

— Ne restons pas en plein air. Il n'est pas bon qu'on nous voie ensemble. Y a-t-il un cabaret où on puisse causer, tranquilles et isolés?

— Allons au Soleil d'Or, Le patron me connaît, il nous donnera une petite salle où nous ne serons pas dérangés. C'est un ancien soldat, on peut compter sur lui.

— Bon ! Allons.

Attablés devant une bouteille de bière les deux hommes commencèrent les confidences :

— Il était grand temps pour vous d'arriver, dit Baudoin. Il v a ici du nouveau. La solitude de M. Marcel a été troublée par l'apparition de deux étrangers, soidisant le frère et la sœur, baragouinant l'Italien, et qui, dès la première semaine de leur séjour, ont trouvé moyen d'entrer en relations avec mon patron.

— Qu'est-ce que c'est que la femme ?

— Ah ! si je ne me trompe, c'est une mâtine très forte, dans le genre de celle qui avait été détachée au pauvre général et qui l'avait si bien empaumé...

— Et rhomme ?

— Inconnu. Première apparition. Ça se dit comte. Un rastaquouère plus que probablement. Joli garçon. Je n'ai fait que l'apercevoir de loin.

— Et la sœur?

— Femme superbe ! Une blonde avec des bandeaux à la vierge. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. En grand deuil et des airs de Mignon regrettant sa patrie... Qu'est-ce qu'elle peut bienvenir tenter ici?

— Nous allons tirer ça au clair, si c'est possible I

— Moi, vous comprenez, je ne puis rien faire. On me connaît. Je suis brûlé. Au premier pas, à la première manifestation, c'est comme si je disais à ces gens-là : attention, je vous surveille. Ils se mettent en défense et adieu î J'ai déjà risqué une reconnaissance assez hasardeuse de la maison où ils habitent et de ses alentours. Mais je ne peux pas recommencer sans risquer de me faire pincer par M. Marcel, et, s'il m'interroge, qu'est-ce que je peux lui répondre ? L'avertir de ce qui se manigance autour de lui, c'est couper court à l'intrigue qui se prépare, peut-être, et qui va nous donner l'occasion de mettre la main sur les brigands que nous cherchons. Et ne pas l'avertir, c'est l'exposer à de bien grands périls I Je roule toutes ces idées-là dans ma tète, depuis quelques jours, et plus je réfléchis, plus je suis hésitant. Aussi j'avais hâte de vous voir arriver. Vous allez me donner un conseil d'abord, et ensuite aviser aux moyens de défendre M. Marcel, s'il vient à être menacé.

— Procédons par ordre. Où se trouve située la maison que ces gens-là habitent ?

— Elle est facile à reconnaître. Elle est à mi-chemin d'Ars aux bois de Bossicant. On la désigne sous le nom de Villa de la Gavée. Il est impossible de s'y tromper. Elle est isolée sur la côte...

— Je serai, demain, installé à sa porte.

— Et comment?

— C'est mon affaire. Vous verrez comment on s'3 prend pour surveiller les gens sans en avoir Tair.

— Mais il n*y a pas une habitation à un kilomètre & la ronde.

— Ça n*empêchera rien. Gomment vit la dame en question?

— Très retirée. Elle ne sort que pour se promener dans les bois. Jusqu'à ces jours derniers, seule, oa avec son frère, maintenant avec mon maître.

— Ça chauffe, alors ?

— Ça flambe, mèmel

— Bon!

— Et qu'est-ce que vous pensez qu'il faut faire en ce qui concerne M. Marcel ?

— Rien.

— Ne pas le prévenir?

— Sous aucun prétexte. Quel danger court-il? Je vais veiller sur lui, au dehors. Vous ouvrirez l'œil, à l'intérieur. On n'a réellement point intérêt à le menacer. Si, comme c'est probable, car c'est la tactique ordinaire, on lui a détaché une jolie femme pour tacher de l'amadouer, tout ce qu'il risque c'est de s'échauffer pour une coquine. Sera-ce le première fois que cela lui arrivera? Vous ne le pensez pas. Ni moi non plus. 11 n'en mourra pas pour avoir marivaudé avec la gaillarde que vous m'avez dépeinte. Et nous, pendant ce tempslà, nous allons tendre quelques chausse-trapes pour tâcher de prendre nos flibustiers. Ce n'est pas la même femme qui venait à Vanves, vous en êtes sûr?

— Elle n'a pas la même voix, ni le même accent. Mais peut-on être sûr de quelque chose, avec des gens de cette force-là ! Quant à l'homme, je réponds que ce n'est pas lui. Je l'ai entrevu, l'homme de Vanves. Il

LA TÉJNÉBRëUSË 219

avaitia tête de plus que le criquet italien. Et son parler élaitbien particulier... Oh 1 celui qui a tué mon général, je le reconnaîtrais tout de suite ! Et si jamais il me tombe sous la main !

Il serrait les poings en parlant ainsi, et ses yeux s'enfonçaient sous ses sourcils. Lafoiét le calma d'un geste :

— Pas de colère 1 Avant tout, dans Taffaire qui nous occupe, il faut savoir résister à un premier mouvement. Supposons que vous vous trouviez brusquement en face de cet homme, que feriez-vous?

— Je lui sauterais à la gorge, et il ne s'échapperait pas, j'en jure Dieu!

— Sottise ! il faudrait affecter de ne pas le reconnaître. Le suivre, savoir où il gîte, et le surveiller pour le ramasser avec ses complices. Je vous en prie, mon cher Baudoin, convenons bien de tout cela, à l'avance. Car si nous faisons de la police de sentiment, nous ne réussirons à rien.

Baudoin soupira.

— Vous avez raison, mais comme je trouverais dur de ne pas me payer tout de suite la peau du gredin î Enfin, vous avez Texpérience. On vous obéira.

— Maintenant, cherchons un moyen de correspondance. Il ne faut pas qu'on nous voie communiquer ensemble, à l'avenir. Tenez, quand j'aurai besoin de vous parler, j'irai près de la porte d'entrée de la fabrique et, avec du crayon rouge, sur le montant de pierre de la grille, côté gauche j'écrirai un jour et une heure. Par exemple : mardi, 4 h. Alors vous vous arrangerez pour venir dans ce cabaret et vous m'y retrouverez. Vous, si vous avez besoin de me voir, vous en ferez autant sur l'autre pilier, côté droit de la

220 LES Batailles de la vie

grille. Chacun le sien. Je passerai tous les matins et tous les soii*s par là, pour voir s'il y a à vous appeler ou à vous rejoindre.

— Entendu.

— Adieu, maintenant. En sortant d'ici nous ne nous connaissons plus. Je vous laisse payer. Je pars le premier. Bonne chance ! Et du sang-froid.

— On en achètera, car on n'en a guère !

A la même heure, dans les bois de la côte, Marcel se promenait avec M""® Vignola. Le petit chien terrier courait dans les grandes herbes, le long du sentier, et le passage était si étroit que le jeune homme et la belle veuve se serraient l'un contre l'autre, afin d'éviter le froissement des branches qui poussaient vigoureuses, piquées de feuilles odorantes encore poissées de sève. Une langueur tiède émanait de la terre échauffée par les premiers soleils printaniers. Et dans l'air doux, parmi les taillis qui les enveloppaient du mystère de leurs verdures naissantes, ils allaient, silencieux, Tesprit engourdi et le cœur satisfait. Arrivés au bord du plateau, sur un éperon rocheux qu'ombrageaient de grands frênes, ils s'arrêtèrent.

Toute la vallée d'Ars s'étendait devant eux. La petite ville était couchée à leurs pieds, au bord de la rivière coulant paresseuse entre les berges gazonnées des prairies, sur le vert cru desquelles les vaches ruminant marquaient leurs taches fauves et blanches. Les toits de tuile de l'usine, sa grande cheminée au panache de noire fumée, les enclos où s'étendaient les séchoirs, l'église et les maisons, capricieusement groupées, formaient un tableau calme, riant et délicieux. La jeune femme, du bout de son ombrelle, montrant à son compagnon les différents points du panorama, se faisait

nommer les pays, les établissements, les villages. C'était comme une prise de possession qu'elle faisait de la contrée, sous les auspices de Marcel. Il le lui fît remarquer en souriant :

— Vous vous renseignez, comme si vous aviez l'intention de vous fixer dans notre province...

—C'est une habitude que j'ai, dit-elle. J*aime à savoir oiijesuisjàme renseigner sur les alentours. Les choses n'acquèrent de signification et d'intérêt, pour moi, que quand je suis fixée sur leur nom et leur destination. Ainsi, vous me montrez, là-bas, une ligne de chemin de fer qui passe dans la plaine. En tant que chemin de fer, je n'y attache point de valeur, il me laisse indifférente. Vous ajoutez : c'est la voie qui de Troyes va à la frontière par Belfort... Aussitôt, mon esprit travaille, et la représentation précise, qui lui est donnée de la chose, l'attache à cette chose même... Je ne suis pas poétique du tout, comme vous voyez...

— Vous me paraissez avoir une intelligence très particulière...

— Et qui n'est point trop d'une femme, avouez-le ?

— Il est vrai que je voustrouve singulièrement peu futile. Mais n'est-ce pas une qualité?

— En tout cas, convenez que ce n'est pas une grâce ?

— Oh I vous en avez tant d'autres I

— Je ne vous demandais pas un compliment.

— Puisqu'il est fait. Acceptez-le tout de même. Elle le regarda, avec un air de naïf contentement,

puis agita la tète :

— Vous n'êtes pas raisonnable. Et vous manquez à nos conventions. Il a été entendu entre nous que vous me traiteriez comme un camarade, moyennant quoi je

VOUS permettrais de m'accompagner dans mes promenades, et de venir chez moi librement... Mais vous êtes un français, et il vous est impossible de renoncer complètement à la galanterie.

— Un italien serait-il donc resté si longtemps, auprès de vous, sans vous dire que vous êtes charmante?

— Oui, si je le lui avais défendu. Mais il l'aurait pensé davantage !

— Qu'en savez-vous? dit Marcel avec feu. Allez-vous me croire indifférent, parce que vous obéissant trop bien, je m'en suis tenu, avec vous, à de bien simples et très froides galanteries? Ne jugez pas de mes sentiments par mes paroles. Ils sont bien différents les uns des autres...

— Vous ne me connaissez que depuis huit jours...

— En faut-il plus pour aimer à jamais ?

— A jamais ! Quel engagement ! Et si vite pris ...

— Et si facile à tenir, quand on vous connaît, après vous avoir vue !

— Et qui ne peut avoir de conséquences, puisque je dois partir, bientôt, et m'en aller bien loin...

— Qui vous force à donner suite à des projets formés dans les heures premières de la tristesse et de la solitude? Est-il sage de décider de toute sa vie, en un instant, quand ou a votre âge, et que l'avenir réserve tant de compensations et de revanches? A vingt-quatre ans, croire tout perdu parce que les fatalités de l'existence vous ont séparé d'un époux, qui aurait pu être votre père? Mais alors que vous songez à ne plus vivre, votre vie est à peine commencée.

— Oui, tout ce que vous dites là, mon frère me Ta dit à maintes reprises. C'est Tordre habituel des choses. Après une affection défaillante, une tendresse nouvelle.

Mais quelle misère de se prêter à ces arrangements sociaux, et de subir ces destinations inattendues ! Un cœur ne se balaie pas, pourtant, comme un appartement, pour d'autres locataires. Il reste, de celui qui l'a occupé, des souvenirs qui ne s'effu-cent pas si vite. Et n'est-ce pas une sorte de profanation, pour une âme délicate, de se laisser pénétrer à nouveau quand elle croyait si bien être fermée, pour toujours !

— Je vais vous riposter comme vous Tavez fait tout à l'heure : Pour toujours ! Quel engagement ! Et si légèrement pris ! Est-ce que vous pouvez être sûre de le tenir? Laissez faire la vie. Elle marche, elle agit, en dépit de ce que vous décidez sans tenir compte de son action irrésistible. Elle vous montrera bien que rien n'est déûnitif, en ce monde, même la plus sincère douleur.

Elle resta un assezlong moment silencieuse, les yeux

baissés, laissant son compagnon la regarder tout à son

aise. Et il admirait la gracieuse inflexion de sa taille

souple, la courbe élégante de ses épaules moulées

dans une robe noire toute simple, la grâce juvénile et

comme étonnée de son délicieux visage. Elle paraissait

à peine vingt ans. Un fin duvet veloutait ses joues. On

eut dit un fruit savoureux et tentant. Enfin elle soupira

et reprit :

— Mais vous, qui me faites de si vives protestations, si je vous écoutais, que de chagrins ne me prépareraisje pas pour l'avenir? Vous ne dépendez pas de vous seul, comme moi, qui n'ai plus qu'un frère, si indulgent et si facile à me complaire. Vous avez une famille, qui vous rappelera. Vous quitterez ce pays ci. Où irezvous?

— Je rentrerai à Paris, où j'habite ordinairement. Et

qui VOUS empêche de vous y installer vous-même ? Vous avez des intérêts en Italie? Eh bien ! Votre frère s'en chargera, et vous n'aurez plus à vous occuper que d'être heureuse.

— Paris me fait peur. Son immense mouvement me trouble, comme l'agitation de la mer. Il me semble qu'il est impossible d'y vivre calme.

— Comme vous vous trompez ! L'agitation de Paris est factice. La surface seule est troublée. Les couches profondes, ainsi que dans la mer, dont vous parliez à l'instant, sont tranquilles et les tempêtes de la surface ne les bouleversent jamais. Il est, dans la ville, des coins paisibles, pleins de verdure, de lumière et de fleurs, où la vie coule lente et douce. On vous en trouverait un, choisi avec un soin tendre, et vous y apprendriez la quiétude des jours sans tristesse et sans fièvre. Loin du bruit, près de la distraction, n'ayant qu'un pas à faire pour participer aux raffinements du. goût et aux jouissances intelligentes, vous connaîtriez ce qu'il y a de plus précieux au monde : une retraite embellie par un amour délicat et sincère.

— Voilà un tableau bien séduisant et vous êtes un habile metteur en scène. Y a-t-il un peu de féerie dans votre cas? Possédez-vous la baguette d'un enchanteur pour disposer ainsi de la destinée des êtres? Vous accordez les personnages et les décors à votre fantaisie. Mais si l'on vous écoutait, seriez-vous libre de réaliser votre programme? Vous me paraissez compter sans votre entourage. Que diraient de cet arrangement, vos parents, vos amis...

— Ohl Ils Taccepteraient, n'en doutez pas. Si vous saviez comme ils m'aiment. Et comme tout ce qui serait une preuve de modération et de sagesse de ma

part, serait accueilli par eux avec joie! Mon père, avec ses dehors un peu brusques, est le meilleur homme de la terre. Il ne s'émeut de ce que je puis faire que par alFection pour moi et par souci de mon avenir. Jamais il n'a prononcé une parole égoïste, dans nos jours de querelle. Il subordonne sa satisfaction, sa tranquillité même, à mon intérêt. Et c'est quand il voyait qu'un écart de conduite, une légèreté d'esprit, qu'il jugeait nuisibles, allaient me faire du tort, qu'il sévissait contre moi. Il m'aime exclusivement. Et s'il était sûr que mon bonheur pourrait être assuré, dans des conditions honorables, il y sacrifierait, sans hésiter, le sien. Quant à ma mère, c'est le devoir, la vertu et la bonté...

Elle pinça les lèvres et dit avec une soudaine sécheresse, comme si ce luxe d'éloges la fatiguait :

— Voilà des sentiments bien admirables I N'êtes-vous donc pas un bon fils, que vous avez pu vous trouver en désaccord, même passager, avec des parents si parfaits?

Marcel sourit :

— Je ne suis pas un méchant fils, mais je n'ai pas toujours été un garçon raisonnable.

— Que vous a-t-il manqué pour l'être?

— D'aimer sérieusement.

Elle leva son doigt fin et menaça Marcel :

— Vous m'offrez, je le crains, un assez mauvais sujet!

— N'allez pas méjuger mal, parce que j'ai parlé avec franchise. Ce ne serait ni bienveillant, ni même juste. Car vous vous feriez, en toute sincérité, une fausse idée de moi.

Elle dit légèrement :

— Allons! Je vois bien décidément que vous êtes un modèle !

— Vous vous moquez, à présent! Quelle mobilité

t36 LES BATAILLES DE LA VIE

d*esprit vous avez, et commeat espérer vous convaiocre?...

— Eh î moD cher moDsieur, aviez-vous pensé qu'en un clin d'œil et un tour de phrase vous alliez me séduire? Je suis plus rebelle alors que vous ne Tavez cru. Supposiez-vous que FinHuence du printemps, dans ce charmant paysage, le désœuvrement de la solitude, la longueur des soirées, joints à vos grâces particulières, m'auraient réduite rapidement à vous écouter sans résistance? Vous allez un peu bien vite... Et ma mélancolie n'est pas si prompte aux distractions ! Là ! Ne faites pas une figure navrée. Je vous parle sans sévérité et même avec gentillesse. J'aurais pu prendre une altitude oITensée, car enfin vous m'offrez votre cœur avec une absence de précautions complète. Mais dans ce pays perdu, n'est-ce pas, on se sent plus près de la nature. Il est aisé de revenir à des mœurs presque primitives, et, ma foi, sans se préoccuper des usages et des formes, de dire les choses tout uniment?... Remettez-vous, on vous pardonne, mais à la condition que vous ne recommencerez pas.

Stupéfait en écoutant la jeune femme parler avec cette railleuse vivacité, Marcel se demandait si c'était la triste et langoureuse veuve qui sanglotait au piano en chantant les tendres mélodies. Sa physionomie pétillait de malice et ses yeux caressants démentaient la froideur de ses paroles. Elle présentait un assemblage si irritant de décence et de rouerie, de pudeur et de sensualité, que Marcel ne savait plus que pens3r. Il entendait la bouche pronoucor des paroles sévères et en même temps le regard se faisait plus propice. Il craignait de déplaire à M*"* Vlguola tni persistant à lui parler d'amour, et un instiaul s^oimôI le poussait à la prendre

LA TÉNÉBllEUSE 227

dans ses bras, et à fermer ces lèvres trop raisonnables sous ses baisers. La cloche de l'église d'Ars, en sonnant l'Angélus du soir, changea le cours de leurs idées. La jeune femme se leva vivement en s'écriant :

— Déjà six heures ! Comme le temps passe î Vous me faites faire des folies! Ou ne va pas, chez moi, savoir ce que je suis devenue.

— Vous y êtes seule !

— Et ma domestique...

— Cette maugrabine extraordinaire que vous appelez Milo...

— N'en dites pas de mal, vous lui plaisez.

— Grand merci de cette faveur !

— Oh! ne l'obtient pas qui veut. Elle vous sourit quand vous arrivez. C'est comme mon chien qui vous lèche... Il n'en est pas ainsi pour tout le monde.

— Oui, je charme la servante et le chien... Mais la maîtresse me dédaigne.

— Oh! La maîtresse... C'est elle qui commande. Et les autres obéissent.

— Eh bien! J'obéirai donc.

Elle lui sourit avec une grâce charmante, puis, sifflant le petit terrier qui s'était éloigné dans la bruyère, lentement, aux côtés de Marcel, elle reprit le chemin de la villa. Comme ils arrivaient devant la porte, ils virent un homme occupé à ranger, sur la route, des pierres qu'un tombereau avait déposées le matin. Une masse, un masque grillagé étaient posés près de sa veste sous un abri en paille. 11 tira poliment sa casquette aux deux promeneurs, et, sans paraître s'occuper d'eux, continua sa besogne. M°*®.Vignola parut contrariée de cette installation si proche de sa maison. Elle regarda attentivement rhomme, et sitôt la porte du jardin fermée :

— Qu'csl-«e que cet individa se propose de faire là? demanda- t-elle.

— Mais de casser des cailloux, selon toute vraisemblance, dit Marcel. C'est un tâcheron qui va travailler le long de la route, pendant quelque temps.

— Restera-t-il longtemps devant chez moi?

— Quelques jours, peut-être.

— Il a une mauvaise figure. N'y a-t-il rien à craindre de ces gens-là?

— Rien du tout, que le bruit de leur masse frappant la pierre. Mais de la maison vous ne Tentendrez pas.

jljme vignola ne parut pas convaincue de ce que lui affirmait Marcel. Une ombre de préoccupation obscurcissait son front.

— Si vous êtes si contrariée de la présence de ce pauvre diable, dit le jeune homme, voulez-vous que je demande au conducteur des ponts et chaussées de le faire déménager? Il ira travailler cent mètres plus haut, ou cent mètres plus bas. J'ai assez de crédit pour obtenir ce déplacement.

— Gardez- vous-en bien. Je m'habituerai à sa présence. Le déranger? Non pas! Après tout, il faut qu'il gagne sa vie...

Elle tendait la main à Marcel, en souriant. Il la garda un instant dans les siennes, et, doucement :

— Vous ne m'en voulez pas ?

— Non.

— Vous me permettez de revenir demain?

— Je désire que vous reveniez.

— Vous me laisserez vous dire que je vous aime ?

— Si cela vous fait tant de plaisir...

Ils se turent. La nuit tombait. Une molle obscurité planait sur les massifs du jardin. Ils étaient moins

seuls cependant que sur la lande de Bossicant, et c*était cela peut-être qui les rendait plus téméraires. Marcel attira par la main, qu'il serrait tendrement, la jeune femme plus près de lui, sans qu'elle fit de résistance. Le tissu de la robe noire frôla Tépaule de Marcel. Il sentit la tiède pression de la poitrine d'Anetta. Il leva les yeux sur elle et la vit pâle, les yeux noyés de langueur. Une fièvre le saisit. Son bras gauche entoura la taille souple qui se renversa. Une bouche frémissante, d'où s'exhalait un soupir, se trouva près de ses lèvres. Il sentit la jeune femme qui s'attachait àlui et, pendant une seconde dévorante, il perdit la notion des êtres et des choses.

Il fut rappelé à lui-même par un cri douloureux et par un effort de résistance. Il releva ses paupières fermées dans l'extase et vit Anetta qui fuyait vers la maison. Sur le seuil elle s'arrêta, le regarda un instant, comme si elle cherchait ce qu'elle allait lui dire. Il fit un pas pour la rejoindre. Mais un geste de supplication l'arrêta. De ses doigts, placés sur sa bouche, il adressa un baiser à celle qui le possédaitsi complètement, etdocile il partit. Une désagréable surprise l'attendait à son arrivée à la fabrique. Les grilles habituellement ouvertes étaient closes. Et des groupes stationnaient dans la rue, murmurants, affairés, qui * s'écartèrent à son approche, pour se reformer plus loin avec un aspect hostile. Ce que le directeur lui avait dit, les jours précédents, des dispositions mauvaises des ouvriers lui revint à l'esprit. Il avait oublié les difficultés d'affaires, dans son emportement à vaincre les résistances d'amour. Il entra chez le concierge et demanda :

— Qu'est-ce qui se passe donc ? Pourquoi cette fermeture de grilles ? Et que signifient ces conciliabules dans la rue ?

— Ah î monsieur Marcel, c'est rapport aux enni avec les ouvriers... lis ont cessé le travail, à trc heures, aujourd'hui, et ils sont partis dans les cabare avec les grévistes des établissements de Troyes, q sont venus les débaucher...

— Il n'y a pas eu de violences ?

— Non, monsieur Marcel. Mais M. le directeur demandé plusieurs fois après vous...

— Je vais chez lui.

Il se dirigea vers les bureaux. A travers les volets f( mes, une raie de lumière annonçait laprésence deM. Cî dezdans son cabinet. Marcel entra. Le directeur assis d vant son bureau écrivait. A la vue du ûls de son patro lise leva vivement, et sans attendre d'être questionn

— Eh bien ! que vous avais-je dit, M. Baradier? sont en pleine révolte... Et sans le moindre motif pla sible ! Pour faire comme les camarades ! Je les ai vair ment raisonnes, amadoués, rien n'a servi? Ce sont d machines ! Ils sont montés par des meneurs, et marche systématiquement ! Ah! Les ouvriers 1 Vous qui vo intéressez à eux, vous allez apprendre à les connaîti

— Quelles mesures avez-vous prises ?

— J'ai fermé les portes, pour qu'on n'entre pas cl nous sans notre permission, oii sans encourir une r ponsabilité pénale. Et j'attends. Une délégation c ouvriers m'est annoncée.

— Mais sous quel prétexte ont-ils cessé le trava

— Ils demandentla suppression du balayage, de l'ai mage, la fourniture des aiguilles à un prix inférieui

— Est-ce juste ?

— C'est nouveau.

— Mais est-ce juste ?

— Mon Dieu! Sans doute on pourrait leur faire <

concessions, mais après celles-là, ce seront d'autres. Leurs revendications composentun chapelet qu'ils voudront nous faire égrener jusqu'au bout. Nous n'en

sommes qu'au commencement. Est-il sage de céder

tout de suite et complètement?

— Pourquoi ne pas se donnera leurs yeux un mérite de la bonne volonté ?

— Ils la prendront pour de la faiblesse.

Marcel demeura pensif.

— Ainsi ce sont les tisseurs de Troyes qui sont en grève et qui entraînent nos ouvriers ?

— Ils sont allés à Sainte-Savine, hier, et à Ars aujourd'hui. Mais ils ont fait assez de bruit! Vous étiez bien occupé pour n'avoir rien entendu...

— J'étais absent, dit Marcel avec embarras.

— Du reste vous auriez été présent que les choses n'auraient pas changé... Le siège de ces gens là est fait... Onvous aurait insulté, commemoi, et voilà tout...

— lasulté ? se récria Marcel.

— Tenez! Écoutez !

Dans la nuit une rumeur s'élevait, faite des voix rudes de la foule, et chantant une sorte de Marseillaise ouvrière.

Les patrons, les damnés patrons, Un beau malin, nous les verrons Accrochés au bout d'une branche!

En se sentant morts à moitié, C'est alors qu'ils crieront pitié !

Mais nous leur repondrons : Dimanche !

Retroussez vos manches, lurons !

Bientôt va commencer la danse.

Ayons la victoire, ou mourons Pour notre indépendance !

Une clameur aiguë, cris de femmes et d'enfants, suivit ce menaçant refrain, puis une huée formidable:

— A bas Cardez î A bas le directeur ! A la potence !

— Les entendez-vous ? dit Cardez : à la potence ! Tout simplement ! Et que leur ai-je fait ? Rien que d'exiger d'eux un travail consciencieux et le respect du règlement. A la potence 1 S'ils croient m'effrayer avec leurs menaces, ils se trompent. Un ancien soldat, comme moi, ne s'intimide pas si facilement. D'ailleurs, ils crient mais ils n'agiront pas. Ce sont des braillards!

— Avez- vous prévenu mon père et mon oncle î demanda Marcel.

— J*ai téléphoné à ces messieurs. Ils ont dû se mettre en rapport avec le préfet, pour assurer la protection de l'usine et le respect de la liberté du travail. Mais alors il faudra de la troupe. Et, avec les champe nois, on ne sait pas où on ira si la troupe s'en mêle Nous avons à Ars de bons gendarmes, qui sont connu et respectés, je pense que cela devrait suffire.

— Craignez-vous donc un conflit ?

— Je ne crains rien. Mais je dois tout prévoir. No ouvriers d'Ars, je vous l'ai dit, sont plus bruyants qu mal intentionnés... Mais il y a les étrangers, les entrai neurs, avec lesquels il faut compter...

— L'émeute est une force aveugle et sourde... Gen hommes sont impossibles à détromper. S'ils crient tou à la fois, comment s'entendre ?

— C'est bien là-dessus que comptent les entrepre neurs de grèves 1 Le tumulte, la violence. Mais je rece vrai demain la délégation des ouvriers et, avec elle, i sera, je l'espère, possible de raisonner.

— Je vous assisterai.

— Si vous voulez.

— Peu!-il se produire une manifestation hostile, ce soir?

— Non. Rien avant demain.

— Alors, je vais dîner. Bonsoir.

Baudoin l'attendait. En lui servant son repas, le bon

serviteur, à qui Marcel tolérait une certaine familiarité, tournait autour de la table, au lieu de s'en aller à la cuisine. Il examinait son maître et semblait chercher à lire sur son visage ses secrètes impressions. Il avait fort à faire, depuis quelques jours. Jamais le mutisme du jeune homme n'avait été plus complet. Il revivait

I dans la solitude les heures passées auprès de la belle italienne et pas un instant d'ennui n'était possible pour lui. Il demeurait taciturne, mais le visage éclairé par un rayonnement intérieur : foyer de joie qui illumi-

.J uait sa pensée. Cependant, si absorbé qu'il fût, l'insistance de Baudoin à rester planté devant lui, comme un point d'interrogation, frappa Marcel. Il le regarda un instant, puis :

— Qu'est-ce que vous avez donc, ce soir, Baudoin ? demanda-t-il. Vous paraissez tout ébouriffé...

— On le serait à moins... Monsieur sait que les ouvriers parcourent le pays en menaçant de tout casser à la fabrique?...

— Eh bien ! Est-ce que vous avez peur?

— Ma foi, non, monsieur, pas pour moi en tout cas!

— Et pour qui donc alors ?

— Pour monsieur. Lorsque j'ai quitté Paris, M. Baradier m'a donné comme consigne de bien soigner monsieur. S'il arrivait quelque chose, je ne serais pas brillant... C'est ça qui m'ébourifTe, comme dit monsieur.

234 LES Batailles de la vie

— 11 n'y a rien à faire, Baudoin, qu'à attendre.

— Je demande pardon à monsieur, mais il y aurait quelque chose de très préférable : ce serait de prendre le chemin de fer...

— Et de laisser Tusine de mon père, exposée aux violences de ses ouvriers ?

— L'usine de M. Baradier, oui, sans doute, elle est précieuse, mais pas tant que le fils de M. Baradier...

— Soyez tranquille, Baudoin, on ne fera rien, ni à moi, ni à l'usiné... Que diable! Il y a des lois... Les gens d'Ars ne sont pas des sauvages...

— Monsieur, les gens de Troyes, non plus, ne soûl pas des sauvages, ceux de Sainte-Savine non plus, et cependant, ils ont cassé tout> ce matin, chez MM. Tirot et Malapeyre.

— De mauvais patrons !

— Il n'y a ni mauvais^ ni bons patrons. 11 y a des patrons ! La présence de monsieur n'est pas indispensable ici. Monsieur devrait aller passer huit jours à Paris.

— On dira que je me suis sauvé ! Et le père Cardez, qui ne m'aime déjà pas beaucoup, dira que je ne suis bon qu'à faire des expériences de laboratoire, et encore! Mais que, quand il s'agit de défendre l'usine, on ne me trouve plus ! Non ! non ! Je suis dans le pays, c'est un hasard, mais je subirai ce hasard. Et je tâcherai même d'en tirer parti pour le bien général.

— Alors, monsieur pensera à prendre les précautions nécessaires ?

— Quelles précautions?

— Avoir un bon revolver sur lui, d'abord.

— En voilà une idée ! Mais à quoi me servirait une arme, mon brave Baudoin? Si j'ai araire à une foule, je

ne pourrai pas me défendre... Si je n'ai affaire qu'à un

ou deux hommes, je ne serai pas en danger...

f — Au moins, si monsieur a ici des choses précieuses, \ qu'il les mette en sûreté.

Ils se regardèrent. Il y eût un silence. Marcel avait

compris ce que voulait dire le serviteur du général. Il

devint grave :

— C'est aux poudres que vous faites allusion, n'estce pas, Baudoin ?

— Oui, monsieur, c'est aux poudres. Je sais que monsieur en possède les formules. Je sais que monsieur, a travaillé dans son laboratoire. Rien ne peut-il y être dérobé qui mette en possession du secret, celui qui aurait l'audace de faire le coup?

— On peut prendre les poudres, Baudoin, on peut dérober même les formules. On ne trouvera pas le secret. Il y a un tour de main, que le général m'a révélé, et qui, seul, constitue la valeur définitive de la découverte.

— C'est pourtant pour s'en emparer qu'on a tué mon maître...

— Non, Baudoin, on Ta tué, parce qu'il a refusé de dire comment il opérait pour le dosage... C'est la fureur de se trouver déçu qui a poussé le bras du meurtrier... Il a cru qu'il pourrait suppléer au génie de l'inventeur, et trouver les mélanges lui-même. Il a voulu violer le mystère, brutaliser la science. C'est alors qu'il a été frappé...

— Ne peut-il essayer de recommencer?

— Est-il vivant encore seulement ? Mais, voyons Baudoin, songez-vous à établir une relation, même éloignée, entre les troubles qui mettent le pays sens dessus dessous, et cette affaire des poudres?...

— Je ne sais rien, je ne songe à rien, mais je me méfie de tout ce qui a une apparence louche... II y a des étrangers à Tusine... Ce sont eux qui mènent les grévistes... L'étranger était dans Taffaire des poudres. Mon Dieu ! Monsieur, je suis peut-être stupide... Mais je donnerais beaucoup pour être à Paris, avec monsieur...

— Vous avez de l'imagination, Baudoin.

— Alors puisque je vois que monsieur est décidé à ne tenir aucun compte de ce que je lui dis, je demande à monsieur de me donner la clef du laboratoire... J'y veillerai le jour, j'y coucherai la nuit... Je serai ainsi plus tranquille...

— Eh bien ! Baudoin, c'est entendu... Vous prendrez la clef dans ma chambre, sur la cheminée... S'il ne faut que cela pour vous tranquilliser, c'est facile...

— Monsieur, cela ne me tranquillisera pas tout à fait, mais cela me fera plaisir.

Là-dessus, le dîner étant fini, Marcel sortit dans le jardin et s'en fût faire les cent pas au bord de la rivière. La soirée était fraîche et pas un nuage ne voilait les étoiles dans le ciel. Une rumeur, par instants, s'élevait venant des cabarets de la ville, où les ouvriers célébraient la grève en buvant rasades. Une tristesse assombrit l'esprit de Marcel, à la pensée des femmes et des enfants qui attendaient, dans les pauvres logements, la l rentrée du père, pour le repas du soir, pendant que, entraîné par les railleries des habiles, par les menaces des violents, l'ouvrier s'attardait devant la table chargée de verres, criant dans la fumée des pipes et buvant les liqueurs qui rendent fou. Quelle misère serait la suite de cette interruption dans le travail! Les petites économies des sages s'en iraient, les dettes des imprévoyants

LA TÉ.NÉBREUSE 237

grossiraient. Et de tout ce tumulte, de toute cette agitation, excités par des meneurs hypocrites, il ne résulterait que des sévérités et de la rancune.

- Il détourna sa pensée de ces maux, auxquels il était impuissant à remédier, et la dirigea vers la villa de la Gavée. Là, en même temps que lui, Anetta se promenait dans son jardin. Il la vit, solitaire et rêveuse, passant dans Tallée tournante. A quoi songeait-elle, sinon à lui, dont le cœur était rempli d'elle? Leurs âmes n'étaient-elles pas à Tunisson, et ce baiser suave, si délicieusement rendu, n'était-il pas la preuve qu'elle se donnait comme il s'était donné lui-même. Il frissonna de plaisir, dans le silence et la fraîcheur nocturnes. Il se dit : si j'allais la rejoindre. Elle ne m'attends pas. Mais que penserait-elle de mon empressement à la revoir? L'heure insolite, l'isolement où elle est, ne lui permettraient-ils pas de juger ma venue offensante. Et plus elle est sans défense, plus ne doisje pas la respecter? Oh! elle m'aime, je le sens. Vais-je par ma précipitation gâter tout le bonheur que l'avenir me promet ?

Ainsi, dans sa tendresse sincère, Marcel se préoccupait de ménager les susceptibilités de celle qui lui avait tendu le redoutable piège où il était irrémédiablement pris. S'il eût pu pénétrer dans la villa de la Gavée et gagner silencieusement le salon, il aurait pu entendre Sophia et sa suivante dalmate échanger leurs impressions, pendant qu'à califourchon sur une chaise, le terrible Hans fumait en les écoutant d'un air ironique :

— Mais, madame, que ferez-vous de ce pauvre garçon, quand vous aurez obtenu de lui ce que vous voulez ?

— Sois tranquille. Il ne m'embarrassera pas. Il est

doux et charmant. Il pleurera mon départ. Mais il n'est pas au point où je veux l'amener...

— Ce que nous appelons, nous autres chimistes, le point d'incandescence, dit Hans de sa voix rude. Nous savons ce que c'est, quand vous vous en mêlez, Sophia... C'est, pour le jeune Zypiatine, le moment ou affolé, il a livré les horaires de la concentration sur la frontière d'Afghanistan; pour le pauvre, Stenheim, l'heure où il a volé, au ministère de la guerre, le plan de défense de l'Herzégovine, et pour notre ami le beau Cesare Agostini...

— Ne parlez pas de Cesare, interrompit la jeune femme, en fronçant le sourcil.

— Eh ! Pourquoi donc ? Le coup qu'il a fait est un des plus beaux qui soient. Et s'il essayait de repasser la frontière italienne, je crois qu'il irait pourrir dans une forteresse de Sardaigne, la plus ignorée, la plus sombre, et la plus sourde... Car il n'est pas de ceux qu'on se risque à faire passer en j ugement, même à huisclos. Il en sait trop longl... 11 est certain que le petit blondin champenois, que vous vous apprêtez à tondre, est un agneau pascal comparé aux gaillards que vous avez conduits à leur perte, sans sourciller, jusqu'ici... Mais prenez garde Sophia, je vous connais bien... Vous n'êtes pas dans votre assiette, en ce moment, et vous avez des silences, des rêvasseries, des préoccupations, qui ne m'annoncent rien de bon ! Seriez-vous sur le point de faire une sottise ?

Sophia tressaillit. Elle leva ses yeux clairs sur Hans, et avec une soudaine rudesse :

— Que prétendez-vous dire?

— Ah! Ah! Cela vous intéresse! Je n'ensuis pas surpris. Vous êtes trop intelligente, pour vous faire illu-

ion à vous-même. Et vous devez bien vous rendre ;ompte qu'il se passe dans votre esprit quelque chose l'anormal. Vous avez eu, l'autre jour, une façon de me déclarer que vous entendiez que pas un cheveu de la tète du jeune Baradier ne tombât, qui m'a donné fort à réûéchir... Je vous ai vue, ce soir, quand vous êtes rentrée, dans un état de langueur qui n'est pas naturel à une femme aussi pratique que vous. Habituellement, quand vous avez joué un rôle, vous reprenez votre tournure d'esprit, votre expression de visage et votre netteté de parole, comme si, ayant enlevé un masque, vous vous retrouviez vous-même. Il n'en est pas ainsi, cette fois... Vous subissez des influences extérieures... Enfin, tranchons le mot, vous me paraissez en train de vous toquer de ce petit jeune homme !

— Moi ! s'écria Sophia, presque avec colère.

-— Oui, vous, Sophia, baronne Grodsko, connue ici sous le nom de M™® Vignola. Et, entendez-vous, ma chère, ce serait une bêtise pommée !

— Vous êtes fou, Hans.

— Je ne demande pas mieux que de me tromper.

Mais j'ai le nez diablement creux 1 Ecoutez, Sophia, nous avons tous nos petites faiblesses. Je ne m'étonnerais pas que ce garçon vous plût. Je m'étonnerais, par exemple, énormément que vous eussiez la pensée de le lier à vous. Rien ne serait plus dangereux pour nous, pour lui, et pour vous-même. Si vous avez un caprice pour lui, eh bien, l'instant est propice, la villa est isolée, et je ne vous cacherai pas, même, que si vous écartiez le jeune Marcel de l'usine, cela servirait mes projets... Mais point de passion, n'est-ce pas? Une passade... Juste ce qu'il faudra pour exécuter notre projet, obtenir des révélations, vous ofl'rir une heure

de bon temps, et puis adieu! Voilà comment je corn prends les choses !

— Et voilà comment je les comprends moi-même dit froidement la jeune femme.

— Alors, ça va bien. Si vous êtes raisonnable, rien i craindre et tout à espérer. Tu entends ça, toi, Milo. S ta maîtresse a des velléités de donner dans la faribole tu seras là pour lui rappeler ses engagements.

— Je suis là pour lui obéir, dit Milona, avec un noii regard, et non pour lui commander. Quant à vous, n< vous avisez jamais de me donner un ordre.

— Et pourquoi donc, s'il te plaît, jeune sauvage ?

— Parce qu'une fille comme moi peut abandonne i sa liberté pour suivre qui elle chérit, mais n'est point faite pour servir qui elle déteste.

— Ceci revient à dire que nous ne sommes pas une paire d'amis, ma petite, goguenarda Hans avec un groi rire. A ton aise. On ne force pas les inclinations.

Milona le toisa, leva les épaules, en prononçant quel ques paroles dans une langue rude. Elle sortit.

— Qu'a-t-elle dit, dans son diable de langage romaïque ?

— Elle a dit : Puisses-tu mourir brûlé par la fièvre, sans qu'on te jette un verre d'eau, fils de louve.

— Grand merci de la gracieuseté. Ma canne fera un jour connaissance avec ton dos, ma charmante.

— Ne vous en avisez jamais, Hans, elle vous répon drait à coups de poignard.

— Délicieuses relations I Mais je ne crains personne vous le savez bien. Et si cette jeune drôlesse se rebel lait, je me chargerais de la mettre à la raison. Ah! çà parlons de choses plus sérieuses. Avez-vous des nou velles de Gesare ?

— Il m'écrit qu'il revient de Londres où les affaires financières marchent bien. Nos amis anglais sont, vous le savez, des gens pratiques. Ils ont monté une affaire au capital de cinquai\te millions. Il faudra qu'on leur donne un monde, pour leur argejit. Et ils l'auront I Quand ils devraient faire égorger cent mille hommes pour réussir.

-- Ils réussiront. Quand on base ses calculs sur la sottise et la crédulité humaines, on ne peut pas échouer. C'est en cela que les affaires financières sont d'un si misérable intérêt.

— Vous, au fond, vous n'avez d'estime que pour la force. Vous avez un tempérament de condottiere du XIV® siècle. Vous êtes égaré dans notre société de pleutres, et vous devez étouffer dans notre civilisation si étroite. Voyons, lïans, puisque nous causons, ce soir, avec une apparence de franchise, qu'ôtes-vous et d'où venez-vous ? Il y a cinq ans que je vous ai rencontré et je ne vous connais pas plus que le premier jour. Nos intérêts nous lient, mais de vous tout m'échappe. On vous nomme ordinairement Hans et quelquefois Fich ter, vous semblez être allemand, mais vous parlez le Russe el l'Espagnol admirablement. Je vous ai vu accomplir des actions abominables, et pourtant vous n'êtes pas cruel sans nécessité. Vous essayez de vous procurer de grosses sommes d'argent, et je ne vous vois pas de besoins dispendieux. Où vont toutes vos ressources ? Quel but vous proposez-vous? Quelle mystérieuse et souterraine besogne accomplissez-vous? Car ce que vous faites avec nous, n'est qu'une faible partie de votre travail. Vous avez des affidés qui ne sont pas à nous, et brusquement vous disparaissez pour exécuter des œuvres que nous ignorons. Je soupçonne quelque-

fois que nous ne sommes, nous autres, que des instru ments dans voire main, et que nous collaborons, san nous en douter, à Texécution d'un plan d'ensemble qui embrasse toute Thumanité. Je me suis demandé s vous n'étiez pas le chef visible d'une énorme et terribh fédération internationale, qui, à un moment donné, el partout en même temps, allumera la révolution.

Hans sourit, hocha la tête d'un air approbateur, puis de sa voix railleuse, il dit :

— Il n'y a vraiment que les femmes pour avoir le tact fin et le sens net des choses ! Ah ! Vous avez pensé, Sophia, à chercher ce que je pouvais être en réalité. Eh bien ! Ma chère, vous avez eu plus de curiosité qu'un Lichtenbach ou qu'un Agostini, sans parler des autres, car jamais aucun d'eux n'a essayé de voir plus loin que ce que je lui montrais. C'est bien, Sophia, c'est bien! Vous m'intéressez, mon enfant. Vous n'êtes pas une sotte.

Il se leva, prit la jolie femme par la taille, l'approcha de lui, et mit un baiser amical sur son front, puis la regardant de près, comme pour faire entrer les paroles plus avant dans son cerveau :

— Maintenant, ne vous avisez pas de faire des études psychologiques sur moi. Vous perdriez votre temps. Sachez que je suis Hans Fichter pour vous, et ne serai jamais autre. Mais soyez sûre que je ne suis pas que Hans Fichter. Vous avez cherché ma personnalité avec une clairvoyance amusante. Mais vous ne la découvrirez jamais et cela très heureusement pour vous, cai vous ne survivriez pas une minute à votre découverte. Oui, mon enfant, j'ai, autour de moi, trop de genî intéressés à ce qu'on ne me gêne pas, pour que quel qu'un, qui s'aviserait de m'espionner, puisse vivre

Mais ne vous figurez pas que je suis une espèce de génie du mal, de maître des âmes révoltées, d'arbitre des transformations sociales à venir. Vous feriez fausse route.. Mon pouvoir est grand, mais il n'est pas souverain. Je suis un des nombreux soldats d'une cause qui triomphera par tous les moyens, et je ne reconnais pas de chef !

— Hans, s'écria Sophia,vous parlez comme les nihilistes de mon pays. J'ai connu un jeune étudiant nommé Séwénikof, qui faisait de la propagande à Moscou, parmi les moujicks, et qui tenait un langage presque semblable au vôtre. Un beau jour, il a disparu.

— Oui, ma chère, comme vous disparaîtriez, si vous répétiez un mot des choses, pourtant bien simples et incffensives, que je viens de vous dire. Savez-vous ce que c'était que votre Séwénikof, que je n'ai jamais rencontré, mais que je connais du reste, comme si je le voyais : c'était un agent provocateur II a été supprimé. Gela arrive tous les jours. Aussi soyez prudente, Sophia. Je vous aime beaucoup. Je serais désolé qu'il vous arrivât quelque ennui. Mais je n'y pourrais rien. Làdessus, bonsoir.

— Vous allez vous coucher?

— Non. Je sors. J'ai rendez-vous avec mes hommes, à Ars. Ne les avez-vous pas entendu brailler, ces imbéciles d'ouvriers, toute la journée? Oh! quel troupeau I Voilà des gens qui ne se doutent guère qu'ils marchent, qu'ils pérorent et qu'ils menacent, parce que cela me plaît et que cela m'est utile.

— Soyez prudent, vous-même !

— Ah! ce que je fais là est un jeu d'enfant.

Il alluma un cigare et sortit. Le jardin était noir. Il

2U LES Batailles de la vie

marcha, sans bruit, sur la bordure du gazon et, danslnuit, on eut dit une ombre. Arrivé à la porte, il l'ouvri sans qu'elle grinçât, et, avec une précision de clown, i la ferma dans son dos, de façon à être collé contre 1 panneau de bois, pour qu'on ne pût l'apercevoir de 1 route. Il resta un instant immobile, garanti par l'épaisseur des chambranles de pierre. Puis il avança la tête et regarda autour de lui, comme s'il avait la faculté de voir dans l'obscurité. Au bout d'un moment, il s'engagea sur la route et se dirigea vers Ars. Il eut été impossible à quelqu'un, venant derrière lui, de croire qu'il était sorti du jardin de la villa.

Quand il fut à une centaine de mètres de distance, silencieusement les branches d'un buisson s'écartèrent, de l'autre côté du chemin, et un homme, à son tour, sauta le fossé de la route. Celui-là était le casseur de pierres, qui travaillait depuis quelques jours à la Gavée. Il régla son pas sur celui de Hans et descendit avec lui vers la ville.

Beaudoin, en quittant Marcel, après avoir obtenu de lui l'autorisation de veiller sur le laboratoire était sorti sur la route. Il faisait nuit. Il prit sa pipe, la bourra, puis, s'arrêtant près du pilier qui servait à la correspondance de Laforêt, il frotta une allumette. A sa lueur il examina le plâtre, et découvrit cette inscription au crayon rouge : ce soir, neuf. L'ancien soldat alluma sa pipe, regarda sa montre et murmura :

-— Ce soir, neuf heures. Gà y est. Je puis aller retrouver mon homme.

Il se dirigea vers Tauberge. Elle n'était pas sombre et silencieuse, comme à l'ordinaire. Une clarté vive rayonnait par la porte vitrée, et des profondeurs de la salle une rumeur s'élevait. Beaudoin s'approcha d'une des fenêtres du rez-de-chaussée, dont les volets étaient clos et écouta. Une voix confuse montant et descendant, comme si quelqu'un prêchait, se faisait entendre, coupée de temps à autres par des exclamations et des cris. Un moment elle se fit plus haute et plus violente, et un tonnerre roula dans la salle, comme si toutes les tables étaient frappées en même temps par des poings robustes.

tM LES BATAILLES DE LA VIE

— Fiolitre î dit Beaudoia. in*est avis que la place aest pas saiue pour quelqu^ua de la direction. Les jçrêvisles sout réunis au Soleil cTor et ils paraissent écouter avec faveur ua de leurs habituels enfileurs de phrases...

Il tit le tour de la maison, guigna la porte de la cour, et chercha uue issue pour entrer dans la cuisine, oii devait se trouver le patrou. son ami. Une main se posa sur sou épaule» il se retourna et reconnut Laforêt arrivé sans bruit, près de lui.

— Je vous guettais, dit Tagent. L'établissement est plein de monde... Je pensais que vous viendriez par ici... Ne restons pas au milieu de la cour... Il y a quantité dveux ouverts, cette nuit, autour de nous...

— Où alloQs-nous?

— Moutons dans ma chambre.

Tu escalier extérieur conduisait à uoe galerie de bois qui courait le long du premier étage. Du premier étage Tescalier gagnait les combles. C'était sous le toit que Laforèt avait pris une chambre, la plus misérable de rétablissement et telle qu'elle convenait pour un pauvre iàcherou. Il ouvrit sa porte, et fit signe à Baudoin de s'asseoir sur son lit, puis il leva la tabatière, qui éclairait sa mansarde, et regarda sur le toit pour s'assurer que personne nV était en observation. Il laissa retomber le châssis de fer, puis à voix basse :

— Parlez-moi dans le tuyau de Toreille. De chaque côté de ce logement il v a des chambres. Les cloisons sont minces, on entend tout ce qui s'y dit. A droite, couche la servante de Tauberge et, tous les soirs, le cocher vient la retrouver... Je les entends qui débinent leurs patrons à qui mieux mieux.

Il rit silencieusement :

— On ne se doute pas de tout ce qu*on peut apprendre en se donnaut la peine d*écouter avec attention.

— Pourquoi m'avez-vous convoqué? souffla Baudoin.

— Parce qu'il y a du nouveau à la Gavée. La dame n'est plus seule. Il y a un homme dans la maison.

— Quel homme? Un brun, joli garçon, mince, parlant italien?

— Non. Un grand, fort, blond, avec toute sa barbe, et qui a un accent étranger, plutôt allemand...

Les yeux de Beaudoin brillèrent dans Tombre. Il serra la main de Laforêt avec force et d'une voix tremblante :

— L'avez-vous bien vu?

— Gomme je vous vois.

— A-t-il ses deux bras?

— Il a ses deux bras.

Baudoin poussa un soupir de découragement :

— Alors, ce n'est pas luil Ahl J'avais espéré un moment...

— Que c'était l'homme de Vanves?... Le reconnaît triez-vous donc si on vous le montrait?

— Si on me le montrait, non peut-être, car je ne l'ai vu que dans l'obscurité, mais si je l'entendais, oh î oui, à n'en pas douter, entre mille...

— Eh bien! je vais pouvoir, je l'espère, vous donner cette satisfaction. L'homme est ici.

— Dans l'auberge?

— Au premier, dans une chambre, avec trois autres. Des messieurs, des chefs, qu'on a fait sortir de la salle commune, quand il est arrivé. Gar il n'a eu aucun rapport avec la masse des ouvriers. Il ne communique qu'avec l'état-major. Je l'ai filé depuis la villa, jusqu'ici. Ah! c'est un madré compère. Il m'a fait faire du chemin.

Il a changé trois fois de direction, et essayé deux fois (t me donner le change. On eût dit qu'il me sentait sur s^* talons. Et cependant je le suivais avec une précautioï^ extrême. Il est allé au Café de la Gare, où il a bu ui3 bock, puis il est sorti par la porte de service, après être entré par la porte de la place. Je me méfiais, j'avais fait le tour. De là il est allé à la gare même, a traversé la salle d*attente, et a gagné le quai. Le long du quai il s'est promené, dans la nuit, jusqu'au hangar du magasinage. Là il a trouvé une barrière ouverte; il est rentré dans la ville et est venu, tout droit, au Soleil d'or. En ce moment, il est au-dessous de nous, en conférence avec ses camarades...

— Et comment vous y prendrez-vous, pour me mettre à même de l'entendre ? souffla Baudoin.

— Vous allez voir. Mais d'abord qu'est-ce que ce gaillard-là peut venir faire à la villa de la Gavée?

— Oh ! c'est pour M. Marcel, voyez- vous, j'en suis sûr. Je sens des menaces partout autour de nous. Pourquoi l'usine est-elle troublée, quand jamais il n'y a eu l'ombre d'une difficulté entre des patrons excellents et des ouvriers bien traités? Tout çà a pour cause la même afl*aire. Quand je vous ai appelé, j'ai su ce que je faisais. L'italienne est ici pour M. Marcel, l'homme nouvellement arrivé aussi, et tout, tout est mis en œuvre par les brigands qui ont déjà tué mon général !

— Eh bien ! Nous allons tirer ça au clair. C'est mon état. Et je ferai joliment plaisir au ministre, si je réussis à pincer ces gens-là... Car voyez- vous, Baudoin, si vous ne vous trompez pas, les afl*aires d'ici sont la suite des tentatives de Vanves, nous avons afl*aire à une bande, qui n'en est pas à son coup d'essai, et qui a eu

déjà maille à partir avec nous... Mais allons au plus pressé... Connaissez-vous la gymnastique?

— Aacien moniteur à l'école de la Faisanderie... —Excusez du peu ! Alors on n'a rien à vous apprendre, si c'est vous qui démontrez aux autres... Emboitez-moi le pas...

Il souleva le châssis à tabatière, posa le pied sur une chaise et monta sur le toit. Baudoin l'imita. Un large chêneau contournait le bâtiment. Us le suivirent. La nuit était sans lune. Ils gagnèrent la face donnant sur la cour, et, au-dessous d'eux, à six mètres, Laforèt fit remarquer à son compagnon un petit toit de zinc en contre-bas du premier étage. C'était la couverture d'un appentis servant de sellerie.

— Voici la chose. Nos gens sont dans la chambre dont la fenêtre éclairée est située au-dessus de ce toit. Il s'agit de descendre là, sans être aperçu, sans faire de bruit. Du toit on doit voir dans l'intérieur, et pour sûr on entend.

Baudouin se pencha sur la cour obscure, cherchant un moyen de descendre.

— Comment y aller? Six mètres, et pas d'échelle. .► Laforêt lui montra dans un angle du mur un renflement :

— Il y a le tuyau de fonte qui sert à l'écoulement des eaux...

— C'est, ma foi, vrai... Et bien ! Allons-y...

— Mettez vos souliers dans votre poche...

Ils se déchaussèrent, puis l'agent enjamba le chêneau ^ se suspendit par les mains, saisit le tuyau et, écartant les genoux dans l'angle de la muraille pour se soutenir par le frottement, il commença à glisser silencieusement. Baudoin penché sur le toit surveillait l'opération

avec une anxieuse curiosité. II ne craignait pas qu^ Laforêt manquât de vigueur ou d'adresse. Il se demandait si le tuyau ne manquerait pas de solidité. Les crampons de scellement détachés, tuyau et homme tombaient à grand bruit. L'alarme était donnée dans Tauberge pleine de monde. Les conséquences d'un tel accident pouvaient être désastreuses. Mais il n'eût pas une longue inquiétude. Au bout de quelques secondes d'exercice Laforêt avait pris pied sur le toit et s'était couché à plat ventre.

Baudoin alors imitant sa manœuvre, souple et vigoureux, était arrivé sans encombre. Étendu sur le toit, à côté de Laforêt, il avait repris haleine, puis voyant son compagnon ramper sur le zinc, il l'avait suivi. Parvenu au bas de la fenêtre du logement, où se tenait le conciliabule, il s'était mis à genoux, et sa tête dépassant à peine le rebord de pierre, il avait regardé. A travers la mousseline du rideau les formes apparaissaient confuses, comme des silhouettes de lanterne magique mal mise au point. Suivant la place qu'il occupait, plus ou moins éloignée de la lumière, chacun des trois hommes réunis dans la chambre se montrait gigantesque ou rapetissé. L'un d'eux s'était levé et marchait de long en large, et selon qu'il se rapprochait ou s'éloignait de la fenêtre, une voix parvenait distincte on inintelligible aux oreilles de Laforêt. Celuici, sans se retourner, attira Baudoin à lui, puis la bouche contre sa joue :

— On voit mal, mais on entend. Avancez-vous et écoulez.

Baudoin se glissa près de lui, et le menton au ras de la pierre il tendit toutes ses facultés pour découvrir ce qu'il cherchait avec une si âpre curiosité. Ce n'était

pas l'homme qui marchait, dont la voix se faisait entendre. Celui qui parlait était assis près d'une table et paraissait feuilleter des papiers. Il était difficile de distinguer le sens de ce qu'il disait. Cependant des mots parvenaient plus nets au dehors : « Pas d'intérêt à la violence... sans résultat... Effaroucher les ouvriers... Éveiller l'attention du pouvoir... » Il était cependant aisé de comprendre qu'il était en désaccord avec celui qui marchait, comme pour apaiser son agitation, sans gestes, la tète baissée, subissant impatiemment la controverse. Tout à coup le marcheur s'arrêta et d'une voix sourde il dit :

— Je le veux !

L'autre répliqua, et, toujours à cause de l'éloignement, ses paroles n'arrivaient que hachées jusqu'aux écouteurs :

— Intérêt général... mauvaise conception...

Le marcheur avait repris sa promenade de fauve, à travers la chambre, et il écoutait son contradicteur qui parlait.

Une fois encore il s'arrêta et dit :

— Je le veux !

Laforêt souffla :

— Est-ce lui? Reconnaissez-vous sa voix?

— Non! dit Baudoin avec anxiété, je ne la reconnais pas.

L'homme assis replia ses papiers, les mit dans sa poche et déclara :

— Alors il n'y a qu'à obéir !

Le marcheur alla à la table, frappa sur l'épaule de l'opposant qui capitulait et, avec un accent jovial :

— A la bonne heure î II a fallu bien des efforts ! Agissons donc ! Personne ne s'en repentira I

Et il éclata de rire.

Laforêt sentit la main de son compagnon qui se crispait sur son bras, et en même temps Baudoin murmura avec un accent d'affreuse angoisse :

— C'est lui ! Oh ! C'est lui ! Voilà son rire !

Il fit un mouvement pour se redresser. Laforêt le contraignit à rester courbé près de lui.

— Écoutez encore ! Assurez- vous que vous ne vous trompez pas.

— C'est lui ! Je ne peux pas me tromper 1 Son rire! Ah ! Son rire, tel que je l'ai entendu, le soir du crime, quand il est descendu de voiture...

— Alors, c'est fini. Ne restons pas là, où tout est danger inutile à présent pour nous.

Il se laissa glisser jusqu'au bord du toit de zinc. Au bas du mur, haut à peine de trois mètres, s'étendait un las de fumier. Les deux hommes se rechaussèrent, et silencieusement sautèrent dans la cour. Là ils s'arrêtèrent. La porte de l'auberge était fermée, mais Laforêt savait comment on parle aux serrures et, une seconde plus tard, lui et son camarade étaient dans la rue.

— Qu'est-ce que vous allez faire, maintenant, dit Baudoin. Les gendarmes sont à deux pas. Hésiterezvous à coffrer ce brigand-là?

— Bon ! dit Laforêt, c'est une solution. Et puis ?

— Comment et puis?

— Oui. Nous le tenons. Rien n'est plus facile que de le prendre. On attend qu'il sorte, on le mène chez le commissaire de police. Et alors?

— Alors on l'accuse du crime commis à Vanves, on le livre à l'instruction, on le convainc et il est condamné.

— Vraiment! Oq le convainc? Vous croyez ça, vous? F fin homme tel que celui à qui nous avons affaire ? On le prendra au dépourvu? Il n'aura pas un bon alibi pour prouver qu'il était à deux cents lieues de Vanves, le soir du crime ? Et quels témoins aurez-vous pour le convaincre ? Vous, tout seul, et il n'y a pas cinq minutes, vous hésitiez encore à le reconnaître. Et pendant que nous aurons cet oiseau-là sous les verrous, pour arriver à être obligés, peut-être, de le relâcher, tous les autres prendront leur vol. Ce sera bien travaillé î

— On ne peut cependant pas se croiser les bras et laisser cette canaille là s'en aller librement.

— Cette canaille-là est en train de manigancer ici quelque tour de sa façon, et ce n'est pas au moment où il va entrer en scène qu'il faut interrompre la pièce... Et la belle dame de la Gavée, et le prétendu frère? Et tous ces gredins, qui travaillent en ce moment à ruiner l'établissement Baradier et Graff ? Vous ne vous y intéressez donc pas ? Ils sont pourtant bons à observer. Et, d'un seul coup, nous irions leur apprendre que le pot aux roses est découvert? Vous ne le voudriez pas !

— Rester spectateur inaclif de toutes ces machinations ?

— Spectateur, oui, pour le moment. Inactif, jamais I Je ne suis pas venu de Paris à Ars exclusivement pour casser des pierres sur la route. Je fais mon métier. Et je veux le faire bien.

— Mais ne puis-je au moins prévenir M. Marcel ?

— Sous aucun prétexte 1 Son premier mouvement serait de faire une scène épouvantable à sa belle, et tout serait perdu. Au nom de Dieu, ne mettons pas dans nos

254 LES Batailles de la vie

confidences les gens passionnés! Il n'y a rien attendre d'eux que des bêtises !

— Mais si M. Marcel donne dans quelque piège ?

— Eh ! ne craignez donc pas tant pour lui ! Voilà homme bien malheureux d'avoir à coqueter avec u jolie femme, qui lui accordera tout ce qu'il voudra, même un peu plus, s'il sait s'y prendre...

— Ah ! ce n'est pas là ce qui le gêne. Et c'est coureur fini !

— Eh bien ! laissez le courir. S'il a de boni jambes il arrivera toujours quelque part. On ne l'a lera pas tout cru ! Pendant ce temps-là, "|moi je file grand brigand qui est là haut, et je ne le lâche pi jusqu'au moment où j'ai tout ce qu'il me faut pour mettre dans les pattes de votre juge qui se morfon( Paris... Est-ce convenu?

— Il le faut bien !

— Alors allez à vos affaires , et laissez-moi a miennes.

Ils se serrèrent la main, et dans l'obscurité se séj rèrent. L'auberge close et éclairée retentissait chants et de cris, alternant avec la cadence des cho| frappant le bois des tables. L'usine, au loin, dress sa masse sombre, sous le ciel parsemé d'étoiles. . moment où Baudoin passait devant la loge du ce cierge, celui-ci l'arrêta et avec un accent de joie il dit:

— M. Graff vient d'arriver !

L'oncle Graff, inquiet de ce que Cardez avait té phoné, n'avait fait ni une ni deux, il avait laissé Ba dier continuer une très importante opération engag à la Bourse, sur les actions de la Société des explosi et, prenant le train, il avait débarqué à l'usine. Man

qui se promenait au bord de la rivière, en fumant, avait vu Texcellent homme s'avancer le long des parterres, ets'était jeté joyeusement à son cou.

— Gomment, oncle Graff, c'est vous ?

— Oui, mon petit, j'ai voulu me rendre compte un peu ce qui se passe ici. Je viens de causer avec Cardez.

1 Maintenant je sais à quoi m'en tenir... Parlons de toi... Comment vas-tu? Qu'est-ce que tu fais? Sans reproches, tu n'envoies pas souvent de tes nouvelles. Ta mère n'est pas contente. Elle me disait encore hier soir : « Il ne s'occupe pas de nous. Il ne pense pas à nous ! Il ne nous aime pas ! »

— Moi 1 s'écria Marcel. Par exemple I

— Dame, mon petit, comment veux-tu que cette pauvre femme ait des illusions? Tu ne la gâtes pas ! Ah ! les enfants, je sais bien que ce n'est pas pour leurs parents qu'ils vivent, c'est pour eux-mêmes. Mais enfin, ils pourraient tout de même faire un peu, de temps en temps, pour ceux qui les ont élevés, soignés, chéris...

— Mon oncle, vous me faites beaucoup de chagrin, s écria Marcel avec émotion. Quoi! C'est ainsi que mon silence a pu être interprété ? Pour obéir à mon père, je viens m'enfermer à Ars, pendant des semaines. Je crois lui donner ainsi des gages de mon bon vouloir, après quelques sottises, un peu chaudes, commises par moi...

— Trois cçnt mille francs de dettes, mon petit Marcel, sans compter ce que je t'avais donné à l'insu de tes parents, en combien de temps, hein ?

— Ahl oncle Graff, pourquoi revenir là-dessus ?

— Oui, tu Tas si bien oublié, toi !

Marcel eut un sourire :

— Vous, oncle Graff, vous êtes indulgent, vous comprenez la jeunesse !

— Je n'ai pourtant jamais été jeune ! Ah ! mon petit, j*avais toutes les aspirations en moi. J'aurais adoré le plaisir, le luxe, les femmes, mais j'avais l'air d'un marguiller très triste. On se serait moqué de moi ! Je n'étais pas né pour jouer les jeunes premiers, j'ai refusé l'emploi des comiques...

— Et vous vous êtes consacré avec éclat aux financiers ! Bon oncle Graff, c'est vous qui payez, quand voire serin de neveu fait des frasques ! Ah ! je vous aime bien aussi, oncle Graff!

Il l'avait pris par les épaules, et le serrait contre lui. Le vieil homme, les yeux mouillés, regardait avec tendresse ce beau garçon qui lui souriait. Il agita la tête, toussa pour dissiper son émotion, puis il dit :

— Oui, oui, tu as de l'affection pour moi, je le sais... Et bien ! Veux-tu me faire plaisir ? Ecris une gentille petite lettre à ta mère...

— Je vous le promets, oncle Graff, demain matin, et, par dessus le marché, une à mon père...

— Allons! Tu es un brave enfant!... Ah! ça, dis donc, ça n'a pas l'air d'aller ici ! Est-ce que ces bougres de grévistes vont nous débaucher nos ouvriers?

— Ça en prend bien la tournure. Mais Gardez n'est pas adroit avec son monde. Il parle raide. Il est bon homme, au fond, et, dans la forme, il ressemble à un tyran...

— Je vais m'occuper des négociations, moi-même. Je verrai demain le syndicat... Et toi, qu'est-ce que tu fais ? As-tu travaillé !

— Beaucoup ! J'ai trouvé le vert pâle et le jaune d'or, que je cherchais... Vous verrez mes échantillons...

— Et l'autre affaire?

Il baissa la voix comme inquiet.

— Les poudres?

— Les formules sont éprouvées, et le succès est assuré.

— As-tu fait des expériences?

— Oui, oncle Graff, et terribles par leur simplicité. Je suis allé porteur d'un mince bourrelet de l'explosif du commerce, sur la côte de Bossicant. J'ai entouré le pied d'un chêne centenaire avec le bourrelet. J'ai provoqué l'inflammation, et, presque sans bruit, sans fumée, Tarbre immense coupé au ras du sol, comme avec une faux formidable, s'est couché dans la bruyère.

— Personne ne t'a vu ?

— Personne. Le lendemain le garde m'a dit : a Ah ! M. Marcel, il est arrivé un grand malheur. Le vieux chêne de la Mare plate a été, cette nuit, brisé par la tempête. C'est curieux, comme ça casse ces vieux arbres ! Le vent est un fameux bûcheron ! » Et il est de fait que rien ne peut donner idée de la puissance destructive de cette poudre. J'ai voulu l'éprouver à nouveau, et, cette fois, pour briser un rocher. Je suis allé dans l'ancienne carrière de pavés de la roule de Sainte- Savine. J'ai placé un pétard, pareil à celui qui m'avait servi pour le chêne, dans une excavation. Il y avait bien trois cents mètres de terre et de grès à faire sauter. Je me suis retiré à la nuit, après avoir mis le feu. Il ne devait plus passer personne dans ce quartier-là, jusqu'au matin. Je ne craignais donc pas d'accident. La détonation a été extrêmement faible. J'étais à un kilomètre. Je l'ai à peine entendue. Le lendemain je suis revenu pour me rendre compte de l'effet...

Effrayant I Le cube entier avait été soulevé et, dans le sous-sol, un trou de six mètres en forme d'entonnoir avait été creusé... Je prétends qu'avec une charge convenable, on ferait sauter une montagne... Tenez, oncle Graff, si les Espagnols avaient la fantaisie de détruire Gibraltar, je parie qu'avec cette poudre, ils y réussiraient... Ce serait un beau spectacle, hein? toute cette masse : rochers, parapets, casemates, canons et le reste, allant se promener dans la mer!

— As-tu rédigé ces formules ?

— Non, pas jusqu'à présent.

— Eh bien ! Rédige-les, et donne-les moi. Je les emporterai à Paris et les déposerai aux Brevets... Le moment est venu de s'en servir.

— Vous aurez cela demain matin, oncle Graff, c'est l'affaire de rien.

— Vois-tu, ton père et moi, depuis quelque temps, nous mettons à exécution un projet qui est gros de conséquences. Baradier, qui a le flair des affaires, s'est rendu compte des manœuvres de Lichtenbach. Ce vieux gredin faisait vendre à découvert des actions des Explosifs, et avait amené à rien cette valeur. Nous nous demandions pourquoi la dépréciation allait sans cesse en augmentant lorsque le hasard nous a donné la preuve que c'était Lichtenbach qui manœuvrait pour ruiner la société, aQn de la reconstituer à son profit... Il opérait par les soins de sept ou huit coulissiers. Mais l'un d'eux a commis une indiscrétion qui nous a, en un instant, mis au fait. Alors ton père, qui a de Testomac, n'a pas hésité, il a fait acheter tout ce que Lichtenbach vendait, et la baisse d'abord enrayée, la hausse est venue. Nous sommes, à l'heure présente, porteurs de deux cent mille actions des Explosifs

achetés à bas prix^ et qui, demain, si le brevet de la nouvelle poudre est déposé et acquis par la société, vont dépasser le pair. C'est un coup de partie formidable. Si nous réussissons, la fortune de la famille est

décuplée. Nous aurons réussi contre Lichtenbach, le

coup qu'il voulait faire aux actionnaires des Explosifs.

Il perdra ce que nous gagnerons. Et, cette fois, je

crois que nous en aurons fini avec lui.

— Eh bien ! oncle GrafT, vous aurez demain les formules, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.

— La fortune de M"® de Trémont, mon petit, tout simplement, et la nôtre par surcroît.

— Ah ! N'ètes-vous pas assez riche ?

— Si. Moi je le suis assez, mais ton père est un ambitieux. Il veut le maximum en tout. Il prétend qu'il n'y a pas de raisons pour que les fortunes françaises ne soient pas aussi considérables que les fortunes américaines.

— Ah ! Les Vanderbilt et les Astor, qui le préoccupent ! Quelle faiblesse !

— Mon ami, tu ne peux pas comprendre cette ivresse de la réussite qui s'empare des cerveaux les plus calmes. Tu sais si ton père est un homme simple. Il dépense moins d'argent que toi... Mais ce n'est plus une affaire de jouissance, c'est une question d'arithmétique...

— Eh ! Je sais bien. Mais c'est cela qui est mauvais. Il vaudrait mieux être moins riche et dépenser plus d'argent. Quel argument vous fournissez à ces socialistes, qui viennent, en ce moment, nous chercher noise ! Comment voulez-vous justifier à leurs yeux un pareil entassement de capitaux, à la disposition d'un seul, tandis que la masse peine, souffre et se prive ? Voyez-

VOUS, oncle GrafT, la seule excuse des gens très rich c'est de dépenser beaucoup, pour faire passer leurti plein dans la circulation générale... Je voudrais v mon père jeter l'argent par les fenêtres, puisqu'il e tant. Ceux qui sont dans la rue le ramasseraient et I( misère serait un instant soulagée. Je voudrais qi commandât des statues aux sculpteurs, des tablea aux peintres, qu'il fît rouler toute cette richesse ( s'entasse dans ses cofTres. Mais comment voulez-vc que je m'intéresse à toutes ces actions de telle ou te société? Qu'est-ce que réprésente, pour moi, ce pap si ce n'est le travail de tout un peuple d'ouvriers, ( peine pour produire des dividendes qui enrichiront actionnaires. Oncle GrafT tout ça n'est ni moral, équitable, ni humain! Et je crois qu'un prodig comme moi, est la juste rançon, au point de vue soc d*un thésauriseur comme mon père !

— Mais, mon petit Marcel, le travail de ton père ei chitle pays, et son épargne le fortifie. Ce sont les ; sources des gens riches qui alimentent la vigueur d'i nation aux heures périlleuses... Ton pèreestuncito; utile par son épargne, aussi bien qu'un inventeur son génie, ou qu'un général par ses talents. C'est père qui donnera à l'inventeur des fonds pour réal; sa trouvaille, et qui paiera les canons, les fusils perl tionnés du soldat... Chacun a sa fonction, dans la comme dans la société. Et je t'assure que celle de père n'est pas des plus méprisables...

— Oncle Graff, je vous parle sentiment, vous répondez économie politique. Il est impossible nous tombions d'accord. J'ai raison, et vous au Seulement nous ne parlons pas de la même chose.

— Et puis, vois-tu, mon petit, nous ne sommes

de la même génération. Les idées changent plusieurs fois par siècle, et les pères ne raisonnent pas comme les enfants. Ton père et moi nous avons vu la guerre, l'invasion, la ruine, et nous nous souvenons de ce qu'à coûté la rançon. Cela nous a rendu parcimonieux, pour le restant de nos jours. Toi, tu es venu au monde quand la prospérité avait reparu, tu as été élevé sous l'impulsion des idées républicaines. Tu as un autre fonds de pensées que nous. Tu es égalitaire. Nous, vois-tu, je te le dis, tout bas, nous ne le sommes pas du tout. Mon père m*a inspiré le respect des castes. J'ai moins de considération pour un commerçant que pour un industriel, j'estime plus un avocat, un magistrat, ou un notaire, qu'urn peintre ou qu'un homme de lettres. On ne me refera pas, je suis ainsi. Je m'aperçois bien que les idées se modifient autour de moi, mais c'est fini, je mourrai impénitent. Ta génération n'a pas le sens de la vénération, comme la nôtre. Tu te crois sur le même pied qu'un homme âgé, décoré, célèbre, et tu le traites familièrement. C'est une chose qui me serait impossible. De même qu'il ne m'entre pas dans l'esprit que le contre-maîlre de l'usine puisse me considérer comme son égal et me taper sur le ventre... Il est possible que ce soit toi et tes camarades qui ayez raison. Je ne le crois pas, cependant. En tout cas, nous verrons comment seront vos enfants, si vous en avez, car la famille, c'est encore une institution qui est bien démodée.

— Comme vous m'en dites î Ah 1 Vous en avez une façon de discuter, sans avoir l'air d'y toucher! Papa, lui, m'aurait déjà appelé trois fois imbécile, et ne m'aurait donné aucun argument. Vous, c'est une autre manière, et, quand je vous écoute, je ne suis plus aussi

sûr d'avoir raison, Et puis, vous êtes si bon, oncle Grafî, que je ne me sens pas capable de vous tenir tête longtemps !

— Ah ! Petite canaille, tu m'enjôles, tu m'enguirlandes, tu me fais faire tout ce que tu veux et tu le sais bien. Au fond, tu es joliment roublard et je crois que tu nous roules très bien tous î...

— Oh ! oncle Graff î

— Voyons, tu n'es pas si gentil que ça pour rien, dit en riant le vieux célibataire. Est-ce que tu as une carotte à me tirer?...

— Ma foi, non î Et tout ce que je vous ai dit là, c'est pour le plaisir !

— Ah! Tu es vraiment un brave petit homme ! Tu as de fichus moments! Mais tu as quelques bons quarts d'heure ! Alors tu es sage, pour l'instant?

Marcel leva les yeux vers le ciel et dit avec tranquillité :

— Et le moyen de faire autrement ici?

— Avec ça que tu es gêné pour découvrir des occasions? Je crois, ma parole, que si Ton t'enfermait dans une île déserte, tu trouverais moyen d'y devenir amoureux, et d'y faire des dettes ?

— Oai, mais qui les paierait, si l'oncle Graff n'était pas là?

— Je crois que tu te moques de moi, polisson !

— Non, je suis très sérieux et très raisonnable, je ne sors pas de mon laboratoire, si ce n'est pour me promener dans les bois, et je n'ai pas dépensé vingt-cinq francs depuis que je suis ici.

— Il faut que les femmes soient vraiment laides !...

— Le fait est qu'elles ne sont pas belles I

Une violente clameur s'élevant du côté de la ville,

coupa court à la conversation. Des lueurs passaient dans la nuit. Des chants éclatèrent, en même temps qu'un piétinement sourd de troupeau en marche se faisait entendre sur la route. Et la Marseillaise ouvrière, hurlée par des centaines de voix, insulta de nouveau Técho de la fabrique. C'étaient, à la sortie du cabaret, les ouvriers accompagnés de leurs femmes, qui à travers la ville endormie jetaient aux bourgeois épouvantés les menaces de la révolte et de la violence. Marcel et l'oncle Graff, arrêtés, dans l'ombre du jardin écoutaient et regardaient le flot vociférant qui s'écoulait, agitant des torches faites de branches de sapins. Et c'était la fumée et la flamme des incendies planant audessus de la foule qui vouait les patrons à la mort. L'oncle Graff tendit le bras vers la rue et dit : — Tu entends ce qu'ils chantent, ces gens-là... « Tous les patrons nous les pendons! Et il n'y en a pas un qui, s'il était malade ou infirme, n'aurait le droit décompter sur nous pour adoucir sa misère ou sa souffrance... Nous leur avons fondé des cités ouvrières où ils sont logés, des maisons d'école où leurs enfants sont instruits, des infirmeries où ils sont soignés, des sociétés coopératives où ils trouvent tout à bas prix... Il n'y a que le cabaret que nous n'avons pas voulu leur donner, et c'est là qu'ils vont puiser leurs inspirations haineuses contre nous! C'est l'alcool qui est leur maître, et celui-là est sans pitié. Il ne leur fera pas grâce !

La queue de la colonne achevait de défiler. Soit qu'à travers la nuit ils eussent aperçu les deux hommes dans le jardin de l'usine, soit qu'ils voulussent seulement leur jeter au hasard leurs cris de rébellion et de rancune, les derniers qui passaient, les plus ivres, les plus misérables, ou les plus infortunés, braillèrent avec un

aigre ensemble : A bas les patrons ! A bas les exploiteurs! Puis le silence se rétablit peu à peu. L'oncle Graff alors secouant tristement la tête, dit :

— Allons, exploiteur, viens nous coucher !

Et ils se dirigèrent vers la maison.

Le lendemain matin, l'oncle Graff, fut en mouvement de bonne heure. Il alla retrouver Cardez, pour se concerter avec lui. Marcel se dirigea vers sou laboratoire. Il avait promis la formule des poudres, il voulait la rédiger à loisir. En entrant, il trouva Baudoin qui rangeait les ustensiles de chimie. Il admira Tordre inusité qui régnait dans le capharnaum.

— C'est parfait, dit-il, voilà une pièce qui, depuis longtemps, n'avait pas été aussi propre. La poussière ne doit pas savoir ce que cela veut dire d'être ainsi dérangée... Mais vous ferez bien, Baudoin, de ne toucher à aucun produit... 11 y en a, ici, de fort dangereux...

— Oh ! monsieur, ça me connaît! J'en ai assez manié du temps de mon pauvre général. J'ai toujours obéi à la consigne qu'il m'avait donnée : « Une fois pour toutes, ne mélange jamais rien ». Et ce n'est pas après ce qui est arrivé à Vanves que je me hasarderais à tripoter les produits...

— Vous avez couché dans le pavillon, Baudoin ?

— Oui, monsieur Marcel. J'ai arrangé un lit dans le grenier; je suis très bien. Et comme ça, je ne me fais pas de mauvais sang... Tant qu'il y aura dans le pays de mauvaises figures, je dormirai là, d'un seul œil...

— Je crois, Baudoin, que les gens auxquels vous faites allusion en veulent à la fabrique plutôt qu'au laboratoire...

— On ne sait pas, monsieur Marcel. Il y a bien du

mélange, allez, dans la société qui nous est arrivée depuis quelques jours...

— On croirait que vous avez découvert des choses extraordinaires...

Baudoin baissa le nez. Il craignit d'en avoir trop dit et se rappela les conseils prudents de Laforêt.

— Oh î moi, je ne suis pas assez malin pour ça, mais je vous engage à vous méfier, monsieur Marcel... N'ayez confiance en personne... En personne 1

Il sortit, laissant Marcel frappé de son insistance. Que signifiait l'avis mystérieux que lui donnait son serviteur? En savait-il plus long qu'il n'en voulait dire? A qui faisait-il allusion en disant : à personne. La svelte et charmante silhouette de M™° Vignola s'évoqua devant lui. Etait-ce d'elle qu'il devait se méfier? Il la revit nonchalante et rêveuse, promenant sa tristesse dans les bois de Bossicant. Qu'avait-il à craindre d'elle? Quel danger pouvait-elle lui faire courir, si ce n'est celui de l'adorer sans obtenir du retour? Ah ! c'était là, en effet, un bien grave et sérieux péril ! Le plus redoutable qu'il entrevît en ce moment et contre lequel il se sentait sans force. L'aimer, sans parvenir à l'attendrir. Que deviendrait-il, si une telle iulorlune était la sienne? Il n'y pensait point sans une sorte d'afl'olement, tant la jeune femme était déjà maîtresse de son esprit et de son cœur. Il tourna, pendant quelques minutes, dans le laboratoire, soucieux, le front penché, et ne s'arrêta qu'en entendant la porte s'ouvrir. C'était l'oncle Graff.

— Tu sais que nous avons rendez-vous avec le syndicat des ouvriers, ce matin à dix heures?

— Oui, je ne l'ai pas oublié.

— Qu'est-ce que tu as ? Tu n'es pas dans ton assiette. Est-ce qu'il t'arrive des ennuis ?

— Pas du tout. Je suis préoccupé de la situation^ tout simplement. Vous avez causé avec Cardez. Qu'est-ce qu'ils veulent, en somme, les ouvriers?

— Ah ! bien des choses ! D'abord travailler moins et être payés plus. Ensuite, nommer eux-mêmes les contre-maîtres... Administrer la caisse de retraites et de secours... Ne plus subir de retenue pour l'assurance contre les accidents... Mon Dieu! Sur tous ces points-là, on peut s'entendre, et je suis disposé à y mettre beaucoup du nôtre... Mais il va se formuler une suprême exigence qui peut rendre toute conciliation impossible.

— Laquelle?

— On va nous demander le renvoi de Cardez, qui est accusé par les ouvriers de toutes les sévérités de réglementation que la discipline d'un grand établissement comporte...

— Renvoyer le directeur? Mais, demain, ils demanderont notre renvoi à nous-mêmes !

— Eh ! mon petit, n'est-ce pas la pure et simple doctrine collectiviste? L'usine aux ouvriers, la terre aux cultivateurs, c'est-à-dire la dépossession du patron et du propriétaire. Nous y marchons.

Marcel dit froidement :

— On ne peut céder sur ces points-là. Abdiquer toute autorité, ne plus être le maître chez soi? A aucun prix et sous aucun prétexte. Etre bon pour les travailleurs, certes ! Mais être leur dupe? Jamais !

— Allons ! fit en souriant l'oncle Graff, ne te monte pas. Tu vas toujours à l'extrême. Hier, tout feu tout flamme par la révolution, ce matin plein d'énergie réactionnaire. Il faut un juste milieu, et c'est le point exact où je suis. Je ne désespère pas de faire triompher

LA TÉNÉBUEUSE 267

le bon sens et la raison. Mais je voudrais bien obtenir de toi une chose...

— Laquelle?

— C'est que tu ailles te promener et que tu n'assistes pas à la réunion.

— Par exemple ! se récria Marcel. Voilà une idée qui n'est pas de vous, oncle Graff. C'est Cardez qui vous a soufflé cela !

— Eh bien ! oui, c'est Cardez. Il se méfie de ton impétuosité et il craint que tu ne te contiennes pas assez. Il connaît tes idées...

— L'imbécile ! Qu'il s'occupe donc des siennes ! Comment, après nous avoir aliéné l'esprit de nos ouvriers par des réformes inutiles, il a l'aplomb de demander que le fils de la maison n'assiste pas à un débat où ses intérêts matériels et moraux sont engagés?.. Et il pense que j'accepterai cette éviction? Il me connaît décidément bien peu !

— Mais si, moi, je tenais à ce que tu ne fusses pas présent.

— Et pourquoi ?

L'oncle Graff se gratta le front. Il hésita un instant, puis enfin se décida à parler.

— Je ne voulais pas te dire toutes mes raisons... Apprends donc que la réunion de ce matin peut entraîner des désordres graves... Nous avons été avertis que les ouvriers, très montés, n'admettraient pas de refu& à leurs sommations... Bref, on craint des violences...

— Eh bien î Raison de plus pour que je sois là !

— Si j'y consens, vois quelle responsabilité j'assume vis-à-vis de Ion père !

— Mais qu'est-ce que vous pensiez donc que je ferais ?

868 LES BATAILLES DE Là VIE

— Que tu prendrais sagement le train, pour retourner à Paris...

— Et que je vous laisserais tout seul vous débattre au milieu de ces furieux? Vous avez une jolie opinion de moi !

— Voyons, mon petit Marcel, ne nous fâchons pas. Moi, je suis un vieil homme, qu'on aime assez. Je me débrouillerai bien. Mais si j'ai à te surveiller, c'est double besogne... Je t*assure que tu me gêneras énormément... Tu n'as aucune fonction ici. Tu n'y es qu'un inventeur, et il y a tout un groupe d'ouvriers qui te voit d*un mauvais œil à cause de tes travaux sur les teintures... Ils prétendent que tu veux leur retirer leur gagne-pain, en fabriquant mécaniquement ce qu'ils font à la main... Je t'assure, Marcel, que j'ai de bonnes raisons de t'éloigner, et que si tu étais raisonnable, tu m'obéirais...

— Eh bien! Oncle Graff, je ne suis pas raisonnable. Vous le savez depuis longtemps. Je l'ai prouvé en maintes circonstances, je le prouverai encore aujourd'hui. Me critiquera qui voudra. Je m'en moque. Je ne vous quitterai pas d'un pouce. Je me tiendrai à côté de TOUS, bien tranquille, sans vous donner de distractions. Mais je veux être là, parce que c'est mon droit et mon devoir d'y être. Et puis, si je n'y étais pas, dans quelque temps, vous vous diriez : « Après tout, il m'a obéi bien facilement, Marcel, quand je lui ai intimé d'avoir à s'en aller. Ce jeune garçon-là n'est fou que pour le plaisir. Il ne Test pas pour le danger ! »

Le vieil homme écoutait son neveu, en le regardant de côté. Sa figure soucieuse peu à peu s'éclairait à la <;haleur des paroles de Marcel. Il le blâmait sans doute de ne pas vouloir lui obéir, mais il l'approuvait de se

Là TI^.NÉBREUSE 269

montrer à la fois crâne, dévoué et affectueux. Oh ! surtout affectueux! Dans le cœur tendre du célibataire, les protestations de Marcel vibraient délicieusement. 11 se sentait aimé par cet enfant, qu'il chérissait comme un fils, et tout son mécontentement se fondait dans une exquise sensation de bonheur. Il ne consentit pas à avouer une satisfaction si peu en accord avec les volontés exprimées. Il se refrogna et se fit maussade, mais son œil riait, pendant que sa bouche grondait :

— Très bien ! Je ne peux pas te contraindre. A ton aise ! S'il arrive quelque malheur, à cause de toi, on saura à qui s'en prendre...

— Oncle Graff, nous périrons ensemble ! s'écria gaiement le jeune homme. Quelle plus brillante fin puis-je espérer, et le beau fait-divers !

— 11 ne manquerait plus que cela î

— Quelles précautions allez-vous prendre pour que nous ne soyons pas dévorés par le lion populaire?

— Aucune! Je suis convaincu qu'avec un déploiement de forces, nous n'arriverions à rien de bien. J'ai fait prier l'autorité de ne pas déranger la troupe... Ne voulait-elle pas nous envoyer des dragons ! Pourquoi pas de Tarlillerie ?

— Et qui sont les délégués auxquels nous aurons à répondre?

^ Ils sont huit. Mais c'est le fameux Baleslrier qui mène la bande et qui porte la parole.

— C'est un garçon intelligent. Seulement il a lu trop de livres qu'il n'a pas su comprendre. C'est un collectiviste de café.

— Les autres sont de braves gens, montés par leurs camarades de Troyes, et que je crains de trouver d'autant plus violents qu'ils n'y sont pas naturellement dis-

posés. Ils prennent une attitude et jouent un rôle...

— Nous les jugerons à l'œuvre.

Il attira son oncle vers la table du laboratoire, et lui désignant un récipient en verre d'assez médiocre grandeur :

— Tenez, oncle Grafî, regardez ce bocal. Eh bien! En y jetant une allumette enflammée je pourrais, en une seconde, anéantir tous ces manifestants...

— C'est donc la fameuse poudre?

— C'est elle-même.

— Montre-là moi ?

Marcel prit le bocal, le déboucha, et versa dans sa main des petits copeaux bruns. Une odeur de camphre se répandit dans la pièce.

— C'est la poudre de guerre. Elle est en lamelles mais je puis la fabriquer en pastilles. Alors elle ressemble à des boutons de culotte dans lesquels il n'y aurait pas de trous. En lamelles, elle est plus commode pour le chargement des gros projectiles. En pastille elle convient mieux aux douilles de cartouche. Non comprimée, elle brûle comme du papier d'Arménie, sans fumée et avec une odeur de Santal... Voulez-vous voir?...

— Non ! dit vivement l'oncle Graff. Je n'aime pas beaucoup que tu manies ces substances-là... Est-ce qu'on sait ! Ça peut éclater, sans qu'on s'y atlende !

— Pas du tout! C'est impossible! Et comme cette poudre sent le camphre on pourrait la mettre dans les habits, l'été, pour empêcher les mites de les abîmer...

Il riait. L'oncle Graff, à demi rassuré, le força à reposer son bocal sur la table :

— Et la poudre du commerce ?

— Il n'y en a pas de fabriquée. Mais la formule est dans ce tiroir, toute rédigée...

— Alors, avec cette formule, on peut exploiter la découverte de Trémont?...

— On le peut. A la condition de savoir comment s'en servir... Mais ça, c'est mon secret, et je ne le révélerai qu'au moment de commencer l'exploitation. Les sortes de produits employées, avec les dosages, sont spécifiées.

Il ouvrit le tiroir et prit une feuille de papier sur laquelle étaient, en tète, écrits ces mots : Formule poudre n° 1, puis des lignes de mots en abréviations avec des chiffres. Il la tendit à son oncle, mais celui-ci ne la prit pas.

— Laisse-là, dans ce tiroir. Je n'en ai pas besoin, en ce moment. Tu me la donneras ce soir, après notre conférence. J'écrirai alors à ton père et lui enverrai ce papier.

— Comme vous voudrez, dit Marcel.

Il remit la feuille dans le tiroir et le ferma. L'oncle GrafT sortait :

— Je vais chez Cardez, si tu as besoin de me voir, c'est là que tu me trouveras.

Marcel, resté seul, marcha dans le laboratoire, s'approcha de la fenêtre ouverte et regarda sur la rivière, qui coulait au pied du mur, un pécheur installé dans un bateau amarré au milieu du courant, et qui amorçait sa place avec du blé cuit. Un large chapeau de paille couvrait sa tète, une blouse grise balonnait dans son dos. Il ne parut même pas voir Marcel. Il bourra sa pipe, l'alluma, et commença à tremper sa ligne amorcée d'une pelotte de vers. Au bout d'un court instant, il fut touché, ferra vivement et amena un chevêne dont le ventre d'argent brilla dans le bateau. Marcel,

amusé, s'assit sur le rebord de la fenêtre. Il y avait un bon quart d'heure qu'il suivait la pêche très heureuse de l'homme à la blouse, lorsque la porte du laboratoire s'ouvrit et Baudoin parut. Il avait l'air contraint. Il vint jusqu'à son maître et, comme à regret, dit:

— M. Marcel, il y a, chez le concierge, quelqu'un qui vous demande.

— Qui ça?

Baudoin fit la grimace :

— Une espèce de femme de chambre.

Marcel se leva vivement. Il pensa : c'est Milona qui vient de la part de M™^ Vignola. S'est-il passé quelque chose? Déjà il était dehors.

Baudoin le suivit du regard avec mécontentement :

— Comme il y court ! Ah ! Elle le tient bien, la coquine ! Et cette suivante, avec sa mine de bohémienne. Tout ça c'est du vilain monde !

Marcel, arrivant devant la loge du concierge, y avait trouvé Milona, comme il le prévoyait. 11 l'attira à l'écart el demanda anxieux :

— Il n'est rien arrivé à M™® Vignola ?

Milo eut un tranquille sourire :

— Non. Puisque me voici. Mais ma maîtresse est inquiète pour vous. Elle a entendu les cris, les menaces, et aperçu les feux, dans la nuit. Elle sait ce que c'est que les coups de folie du peuple. Elle veut vous voir, pour que vous lui expliquiez ce que signifie ce tumulte, et que vous la rassuriez...

— Puis-je y aller en ce moment, Milona?

— Elle vous attend.

Il eut un mouvement de joie.

— Partez donc. Il ne faut pas qu'on nous voie tra-

verser le pays ensemble. Dans quelques minutes, je vous suis. Annoncez-moi à votre maîtresse.

Milo s'inclina avec une sorte de déférence hautaine.

Elle eut un regard presque tendre pour le jeune homme

et dit :

— Ne tardez pas. Elle n*est contente que quand vous êtes là !

Marcel étouffa un cri de joie :

— Oh ! Milona. Que vous a-t-elle confié ?

— Rien ! Si elle m'avait fait une confidence, je ne la trahirais pas. Mais je la vois bien, quand elle est seule, puis quand elle est avec vous... Elle n'est plus la même... Venez ! Elle a pleuré ce matin.

Elle fit un signe de la tète, posa son doigt sur ses lèvres, et s'éloigna.

Marcel la regarda partir. Son cœur battait à l'étouffer, des flammes passaient devant ses yeux. Il avait tout oublié, l'usine, la grève, le danger, son oncle Graff, ses belles résolutions. Il ne pensait plus qu'à la radieuse blonde qui l'attendait à la villa solitaire, et il y courait de toutes les forces de sa jeunesse et de son amour.

Dans le salon obscur, Marcel et M°*® Vignola, assis très près Tun de Tautre, causaient devant la fenêtre. Il était dix heures. Dans le ciel d'un bleu limpide, le soleil déjà haut rayonnait, et ses chaudes clartés, tamisées par les branches, arrivaient caressantes et douces jusqu'aux deux amants. De sa voix grave M°*® Vignola parlait.

— Ainsi, même en ce petit pays perdu, au milieu des bois, loin des villes, pas de tranquillité complète.

— Vous jouez de malheur. Jamais les gens d'Ars n'avaient montré pareille turbulence. D'ordinaire ce sont des êtres paisibles et inolTensifs. S'ils ont des réclamations à formuler, ils le font avec modération et politesse, sûrs d'avance d'obtenir ce qu'ils souhaitent. On ne sait quel vent de folie a soufflé sur eux !...

M™® Vignola eut un sourire :

— Ils ont sans doute reçu de mauvais conseils... Mais tout cela importe peu î L'essentiel c'est que vous ne soyez pas en butte aux violences de ces forcenés. Quand je les ai entendu, hier soir, crier leurs menaces de mort, j'ai tremblé...

— Vous vous intéressez donc un peu à moi ?...

— Pouvez-vous le demander?

Il prit avec ardeur une belle main qui ne lui fut pas disputée :

— Eh bien, écoulez, Anelta,moi je ne sais pas comment j'ai pu trouver un peu de joie à la vie, alors que je ne vous connaissais pas. Il me semble que je n'existe que depuis un mois...

Elle le menaça de son doigt blanc gracieusement levé :

— Taisez-vous ! Je sais que vous avez eu déjà beaucoup d'aventures. N'essayez pas de me tromper, comme toutes celles à qui vous avez dit que vous les aimiez...

— Oh ! je n'ai pas aimé... Je le comprends bien maintenant !

— Marcel, de grâce, soyez sincère et ne me leurrez pas ! J'ai beaucoup souffert jusqu'à ce jour. Mais c'était parce que j'avais le cœur indifférent et vide... J'ai peur de souffrir, maintenant, parce que j'aimerai...

— Non, ayez confiance en moi... Je vous ferai oublier toutes vos tristesses passées... Vous êtes si jeune et l'avenir peut être si beau... Je vous veux toute à moi... Votre deuil prendra fin. Vous redeviendrez libre de votre destinée, et si vous voulez m'autorisez à parler à votre frère...

La jeune femme eut un geste effrayé :

— A Cesare? Vous voudriez lui dire ?... Gardez-vous en bien. Vous ne le connaissez pas ! Il deviendrait, en un instant, votre plus mortel ennemi !

— Et pourquoi cela?

— Ah ! C'est triste à penser et plus triste encore à dire. Césare est sans fortune, et moi, par M. Vignola, je suis riche... Si je me séparais de mon frère, si je cessais d'être libre, il serait sans ressources... Comment lui faire accepter la médiocrité ? Il est si malheureux de ne pouvoir faire honneur à sa naissance I Car

nous sommes d'une famille princière. Les Briviesca ont régné à Padoue... Et un Agostini fut tyran de Parme... Mais la ruine est venue et le comte Gesare n'a que la solde d'un capitaine de cavalerie... Piètre situation, pour un homme de son caractère !... Aussi, depuis que je suis veuve, a-t-il pris la direction de mes biens... Il y trouve, je crois, des avantages et j'en suis contente... Car il est bon et je Taime...

— S'il en est ainsi, donnez-lui ce qui vous appartient Ai-je besoin de votre fortune? De vous, je ne veux que vous... Laissez au comte Gesare tout votre avoir. Je serai riche, moi aussi, et si je le voulais, demain, je pourrais vous rendre, et au delà, tout ce que vous auriez sacrifié pour être à moi...

Elle parut étonnée, ses beaux yeux s'animèrent riants, ses lèvres s'épanouirent.

— Expliquez-moi comment?

Lui, charmé, ne conçut aucun soupçon. Il ne vit que la bouche exquise et les doux regards qui l'interrogeaient.

— Je suis en possession d'un secret industriel, qui peut bouleverser les conditions économiques du travail dans les mines... Le bénéfice, assuré, ne m'appartiendra pas en totalité, mais j'en aurai ma part. Et cette seule part sera immense... On ne peut rien sans moi... Je suis seul détenteur des procédés de fabrication... Une société va exploiter les brevets de cette découverte, et c'est la fortune, entendez-vous, Anetta, la fortune énorme, immédiate, foudroyante.

— Oh ! Parlez ! Parlez, ami cher...

— Vous êtes la première personne à qui j'en dis autant... Mais à vous puis-je rien cacher? Vous me demanderiez mon honneur, je vous le donnerais...

D'ailleurs que craindre de vous, bonne, simple et désintéressée? Oui, je suis détenteur d'un secret de gloire et de puissance... La gloire sera pour Tinventeur et je serais heureux d'avoir contribué à le faire célèbre... A ceux qui auront organisé et rendu pratique son œuvre, une puissance iînanciëre incalculable appartiendra. . . ]j|ine vignola interrompit Marcel :

— Mais si vous disparaissiez, ami, si un malheur vous arrivait, si, dans ces tumultueuses bagarres qui sont dirigées contre vous, on vous frappait... Que deviendrait cette œuvre? Imprudent! Vous n'avez sans doute pas plus pensé à protéger votre précieux secret que votre chère vie.

Elle se pressait contre lui, en parlant ainsi et son visage exprimait Tangoisse. Elle brûlait Marcel de son souffle, elle le grisait de son regard, elle le caressait de ses mains appuyées à Tépaule.

— Non 1 dit-il, détrompez-vous... J'ai pris la précaution de rédiger ce matin, la formule de cette merveilleuse invention...

— Vous l'avez sur vous? demanda-t-elle, comme effrayée.

— Non rassurez- vous, chère, je l'ai laissée dans mon laboratoire... On ne peut la détruire maintenant. Mon oncle Graff saurait la prendre dans le tiroir de mon bureau s'il m'arrivait malheur. Mais il ne peut rien m'arriver, puisque je vous aime. Et je dois réussir, triompher, si vous m'aimez !...

Elle eut un geste d'abandon heureux :

— En doutez-vous, après les paroles prononcées par moi? Et comment ne vous aimerais-je pas, sincère et fantasque comme vous l'êtes. C'est votre jeune folie qui m'a plu. Vous êtes si différent de ceux auprès desquels

j'ai vécu jusqu'ici. Pensez que ma vie s'est écoulée d'abord auprès de mes vieux parents, rigides et sévères, dans une froide et sombre maison de Milan. Puis mon. mari^ si bon, mais si âgé, n'a pu, malgré son désir d© me plaire, mettre à l'unisson de mes vingt ans sa vieillesse raisonneuse et glacée. Je n'ai connu que la tristesse et l'ennui... Et c'est d'aujourd'hui seulement que je m'éveille et m*anime. Il me semble que j'étais jusqu'à cet instant, comme la princesse endormie du conte de fée... Vous êtes venu à moi, et maintenant mes yeux s'ouvrent à la beauté du jour, mes oreilles entendent la douceur des paroles tendres et, avec un inexprimable ravissement, je nais au bonheur.

La meilleure comédienne n'aurait pas nuancé avec plus d'art les captieuses paroles murmurées par la jeune femme dans les bras de Marcel. Elle détournait son visage, comme pour en cacher la rougeur, et son corps souple, semblait frémir d'amoureuse ivresse. Lui, affolé par ces aveux, brûlé par les désirs que la redoutable séductrice savait si bien inspirer, roula sa tète enfiévrée sur l'épaule d'Anetta. Un parfum puissant et voluptueux émanant de ce corps à la fois vigoureux et délicat acheva de troubler sa raison. Il murmura éperdu :

— Je t'adore !

A ce moment, elle tourna la tête pour le regarder, pour lui répondre peut-être. Leurs bouches se rencontrèrent et se nouèrent dans un baiser dévorant. Le silence planait autour d'eux. Le salon était obscur, mystérieux. Les mains tremblantes de Marcel s'enlacèrent autour d'une taille qui pliait. Et dans un grand soupir de volupté triomphante, cœur à cœur, lèvres à lèvres, ils s'abandonnèrent. Le temps avait passé, sans

qu'ils eussent d'autre souci que de s'aimer et de s'en être reconnaissants, l'un à l'autre, lorsque par-dessus l'élendue "erdoyante des bois, au milieu du calme de la maison discrète, une rumeur s'éleva, grandissante, et des tintements de cloche, sonnant le tocsin, se firent entendre. Du fond de son extase, Marcel perçut ces bruits, mais il ne voulut pas secouer l'engourdissement qui le retenait dans les bras d'Anetta. Ce fut elle qui, la première relevée, s'écria :

— Qu'est cela?

Il reprit aussitôt possession de lui-même, et tendant

l'oreille :

— On dirait des cris, du côté d'Ars, et des appels... Il se dressa, courut vers la fenêtre et, tremblant déjà

d'une angoisse secrète :

— Mais c'est le tocsin ! Y a-t-il donc le feu ?... Mon Dieu ! Que se passe-t-il ! J'ai tout oublié î

Anelta eut un regard de langueur heureuse.

— Le regrettez-vous !

II la saisit, la pressa contre lui :

— Une pareille heure, je l'aurais payée de ma vie!... Mais vous savez à quels risques nous étions exposés à Ars, et je tremble qu'en mon absence les événements ne se soient précipités...

M™* Vignola ouvrit la porte et cria :

— Milo...

La servante parut. Elle n'attendit pas qu'on l'interrogeât, elle parla tout de suite :

— Maîtresse, il se passe quelque chose à Ars... On entend des cris, les cloches sonnent et une grande fumée s'élève au-dessus des arbres... Du toit on doit voir...

— J'y monte! cria Marcel.

— Je vous rejoins... Accompagne -le, dit- elle * Milona.

Mais au lieu de les suivre la jeune femme s'approcha du petit bureau, où elle avait Thabitude d'écrire, pri^ \ une feuille de papier et traça quelques lignes rapides- - Déjà des pas retentissaient dans l'escalier. Marc^* pâle et bouleversé reparut :

— Le feu doit être à l'usine. Oh! Anetta, j'ai toU* oublié près de vous... Adieu, je pars...

— Marcel, souvenez-vous que vous êtes à moi...

Elle l'avait repris dans ses bras et le retenait, ave^ un air d'épouvante :

— Chère, il le faut... Que penserait-on de moi? Vou^ me re verrez ce soir... Laissez-moi m'en aller...

— Soit. Mais Milona va vous suivre, pour me rapporter des nouvelles. Jurez-moi que vous serez prudent...

Un dernier baiser, et déjà il courait dans le jardin. Anetta se tourna vers la servante et lui tendant le billet qu'elle venait d'écrire :

— Cours à Ars... Sur la rivière, dans un bateau, tu verras Hans habillé en paysan... Donne-lui ce papier et reviens aussitôt... Va! Milo... Cette fois, nous allons réussir !

— Et le jeune homme, maîtresse?... Qu'en ferezvous?

Elle devint soucieuse et pencha son beau visage :

— Je n'eii sais rien encore, Milo... Je crois que je l'aime!

La servante eut un pâle sourire et dit :

— Pauvre petit 1 II est bien gentil!

Et silencieusement elle disparut.

Marcel courait sur la route. Au tournant de la Gavée, il découvrit la ville et l'usine. Des magasins

d'approvisionnements une haute colonne de noire fumée montait vers le ciel, et des flammes commençaient à jaillir du toit.

— Ah ! Les misérables ! cria le jeune homme. Ils ont mis le feu! Et l'oncle Graff? Mon Dieu! Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé !

11 activa sa course, qui devint extraordinairement rapide. Il était jeune, vigoureux, et éperonné par la crainte et la colère. Une masse de curieux stationnait dans la rue, contenue par les gendarmes. Marcel troua les groupes comme un boulet, bouscula le brigadier et entra, essoufflé et ruisselant, dans la cour. Les ouvriers faisaient la chaîne, pour alimenter la pompe de la ville. La pompe de l'usine recevait l'eau du réservoir de la machine à vapeur. En voyant arriver le fils de leur patron, les ouvriers crièrent empressés :

— Ah ! monsieur Marcel ! Enfin vous voilà !

— Comment le feu a-t-il été mis? cria le jeune homme haletant.

Il y eut un silence. Il fonça sur eux, terrible. Ils étaient deux cents. Il était seul :

— C'est vous, canailles ! C'est vous, qui avez brûlé l'établissement qui vous fait vivre !

Ils protestèrent tous tumultueusement :

— Non! monsieur Marcel, ce n'est pas nous ! On ne l'aurait pas voulu ! On réclamait, mais on n'est pas des gueux! Il y a des étrangers ici!... Ce n'est pas nous !

II se calma devant leurs excuses :

— Où est mon oncle Graff?

Un contremaître s'avança consterné .

— Ah ! monsieur Marcel, nous n'avons pas pu l'empêcher d'y aller.

— Où?

— Dans le bâtiment de Tadministration, avec M. Cardez et votre domestique. Ils ont voulu aller chercher les livres et la caisse...

— Mais l'administration est en feu? hurla le jeune homme avec désespoir. Et si vous ne les avez pas retenus de force, vous ne les avez pas au moins accompagnés ?

Un écroulement qui se fit dans le bâtiment enflammé lui coupa la parole. Des millions d'étincelles jaillirent du brasier, et une poussière noire voilà le ciel. C'était le toit du magasin qui tombait.

— Comment aller jusqu'à eux, maintenant? dit le contremaître navré. Ils sont bloqués entre le tissage et l'approvisionnement. Et tout flî mbe 1

— Par le toit de l'usine...

L'ouvrier hocha la tète avec découragement :

— Qui osera?

— Moi!

— Mais c'est la mort!

— Eh bien ! Je la risquerai avec eux !

— Nous ne vous laisserons pas aller ! Que dirait votre père?

— Et que dirait-il, si je n'y allais pas?

Hors de lui, Marcel s'empara d'une hache et se précipita dans l'usine. Une chaleur acre et violente le saisit à la gorge. Il ne s'arrêta pas. Il grimpa l'escalier qui conduisait à la porte de la comptabilité. Mais il dût s'arrêter devant un mur de flammes. Il grimpa plus haut, sortit sur le toit, courut le long d'un chêneau, entra dans le grenier plein de fumée, et, respirant à peine, il gagna la partie du bâtiment située au-dessus des bureaux. Le feu ne l'avait pas encore atteinte. Il s'arrêta. Si Cardez et Tonclo Graff étaient dans la compta-

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bilité, ils se trouvaient cernés, à droite et à gauche, par rincendie. Ils ne pouvaient donc sortir que par dessous ou pardessus. Il n'hésita pas. A grands coups de hache, il commença à trouer le plancher. Il entendit qu'on l'appelait sur le toit. Il cria, sans cesser de travailler : — Par ici ! Dans le grenier !

C'étaient le contre maître et trois braves qui venaient le rejoindre avec des pics et des leviers. Ils se mirent à l'ouvrage. Marcel, avec sa hache, semblait avoir la force de dix hommes, coupait les solives comme des roseaux. Le plâtre sautait, les carreaux de brique ricochaient. Un trou s'ouvrit dans le plancher. Marcel, à plat ventre, cria de tous ses poumons :

— Oncle Graff, Cardez, Baudoin... Êtes-vous là? Une voix étouffée parvint jusqu'à lui :

— Ahî c'est toi, mon enfant... Oui, nous sommes là... Dépêche. Nous n'en pouvons plus... La fumée nous asphyxie... Et nous ne pouvons pas ouvrir la fenêtre, à cause des flammes !

— Prenez garde à vous...

Avec le levier, il élargit le trou d'une pesée formidable. Alors il vit la fumée monter comme par une cheminée d'appel. Et les trois hommes, qui. n'avaient pas lâché leurs registres et leurs portefeuilles, lui apparurent attendant résignés la délivrance ou la mort. C'était la délivrance qui venait. Une corde descendit par le trou.

— Baudoin, attachez solidement mon oncle sous les bras... Y êtes-vous?

— Oui.

— Tirez, vous autres.

La corde, hâlée par des bras impatients, remonta, et noir de suie, blanc de plâtre, suffoqué, tremblant.

heureux, ronde GrafT fut happé par Marcel. Ils s'élrei— gnirent, sans parler, mais des larmes coulaient de^ leurs yeux sur leur visage. Cardez et Baudoin, par le même chemin, remontaient, hissés par les sauveteurs.

— Ah ! ça, dit Marcel, pendant que nous y sommes, vous n'avez rien de plus à prendre, dans les bureaux? J'y redescends, si vous voulez...

— Non ! cria l'oncle Graff retrouvant la parole. Nous avons la caisse et les livres... Ça suffit! L'usine est assurée. Et puis, maintenant, je m'en moque!

— Alors, en retraite, cria Marcel, ça s'épaissit dans le grenier.

La fuiuée roulait plus noire et des flammes crépitaient. Marcel, aidant l'oncle Grafi*, reprit le chemin du chêiieau. De la cour, on les aperçut revenant sains et saufs. Une immense acclamation s'éleva, dominant le ronflement du feu. Mais la place était mauvaise, ils gagnèrent Tusine, où déjà les pompiers s'installaient à leur suite pour préserver les bâtiments encore intacts. Dans la cour, l'oncle Grafl" se laissa tomber sur un ballot de laine, pâlit et faillit se trouver mal. Il était à bout de forces.

— Un verre d'eau, cria Marcel.

En un instant, il eut une carafe. 11 aurait demandé n'importe quoi : on se fût empressé pour lui obéir. Respectueuse du courage et du dévouement, la foule le regardait avec tendresse. Les mêmes gens qui criaient, la veille : « A bas les patrons ! » étaient prêts à crier: « Vive monsieur Marcel ! » C'est qu'il venait de faire ce que nul d'entre eux n'avait osé risquer, et que, dans leur conscience, ils le sentaient plus brave, meilleur, et qu'ils l'admiraient.

— Cardez, emportez tous vos registres et votre argent

chez vous, dit Marcel. Et nous, oncle Graff, allons chez moi. Vous devez avoir besoin de vous remettre.

— Non! Je suis mieux... Je commence à retrouver ma respiration... Ah ! mon petit Marcel, tu es arrivé à temps... Un quart d'heure de plus, tu nous trouvais morts tous les trois !

— J'étais assez malheureux de n'avoir pas été là, pour vous accompagner !

— Mais si tu avais été avec nous, tout était perdu ! Nous périssions ! Ton absence a été providentielle ! C'est grâce à ton intervention que nous avons été sauvés... Sans toi, c'était fini!

— Mais qu'est-il donc arrivé?

— Nous n'y comprenons rien encore ! Nous étions chez Cardez, enfermés avec les délégués, depuis une heure. Nous discutions leurs propositions, et je dois dire que la conclusion d'un accord paraissait fort douteuse, lorsque tout d'un coup nous avons été interrompus par les cris de : « Au feu ! » C'étaient les ouvriers réunis dans la cour, en attendant leurs délégués, qui venaient de voir une fumée épaisse sortir de l'approvisionnement. Certes, ils étaient mal disposés. Quand nous avions traversé la cour, devant eux, pour aller à la direction, ils nous avaient accueilli par un silence hostile. Pas une tète découverte. Chez nous, sur notre propre terrain, de véritables ennemis. En un instant, l'incendie les a retournés. Ils sont devenus comme fous, en voyant brûler la fabrique... En somme, ces gens-là ne sont pas foncièrement mauvais... Ils s'élançaient de tous les côtés, en criant : « Les pompes ! » Ils ont pris des tuyaux, ils ont fait la chaîne avec ardeur. Et quand ils m'ont vu paraître avec Cardez, ils criaient : « Monsieur Graff, ce n'est pas nous !

Sur nos femmes et nos enfants, ce n'est pas nous î » Il y a plus. Un instant après, un des étrangers qui sont ici, depuis huit jours, un Luxembourgeois nommé Verstraet, ayant été surpris à rôder autour des bâtiments, ils Tont à moitié assommé, l'accusant d'avoir mis le feu. Il a fallu le leur arracher des mains.

Marcel écoutait, sombre, le récit de l'oncle Graff. Il rapprochait cet incendie des singulières craintes manifestées, à différentes reprises, par Baudoin sur la sécurité du laboratoire. Il entendait le serviteur dire : Il y a ici des gens qui ont de mauvaises ligures, en ce moment. Les ouvriers disaient aussi : « Il y a des étrangers ! » Un mystère planait sur toutes ces choses. Instinctivement Marcel se sentait enveloppé par un réseau de menaces et de haines. Etait-ce donc toujours ce secret du général de Trémontqui attirait le désastre sur tous ceux qui en étaient détenteurs? Il chercha des yeux Baudoin. Il avait disparu. Le feu diminuait d'intensité. Les pompes versant des torrents d'eau sur l'approvisionnement avaient éteint les balles de laine. Les bâtiments de l'usine ne paraissaient pas gravement atteints. La perte se localisait. Le capitaine de pompiers d'Ars, plombier de son état, s'écarta pour un instant de la mêlée et vint, rouge et tenant son casque à la main, parler à l'oncle Gralfet à Cardez :

— Eh bien, messieurs, nous nous en tirerons à meilleur compte qu'on ne l'aurait cru... Plus des deux tiers de l'usine sont à l'abri, maintenant... Je crois qu'on peut souffler. . . Ah ! pendant une heure, ça a été chaud !

— Oui, sans M. Marcel, dit Gardez, nous ae causerions pas avec vous, monsieur Prévost.

— Il a été admirable, ce jeune homme ! fit le capitaine. Ah! Ni mes hommes, ni moi, nous n'avons eu

l'idée de faire ce qu'il a fait... Pour le courage on Taurail bien eu... Mais il fallait penser à trouer le plafond... II n'a pas perdu la tête... Tout est là!

Au même moment, une voix pleine d'angoisse se fît entendre et du laboratoire, Marcel pâle, bouleversé,, accourut criant :

— Oncle Graff... Venez vite !

— Qu'y a-t-il donc? dit Cardez.

— Restez! Restez ! Mon oncle seul ! répliqua le jeune homme.

L'oncle allongea les jambes et le suivit. Sur le seuil, déjà, apparaissait Baudoin, prêt à barrer le chemin aux importuns.

— Entrez... Mon Dieu ! Entrez! dit Marcel en poussant devant lui le vieillard... Baudoin, fermez la porte et mettez la clef en dedans...

— Mais, tu me fais bouillir, cria l'oncle Graff. Qu'estil arrivé encore ?

— Voyez !

Arrêtés sur le seuil du capharnaum, les trois hommes regardaient attérés. Le désordre d'un combat bouleversait la vaste pièce. Le grand fauteuil de cuir gisait, renversé. Un rideau à demi arraché de la fenêtre encore ouverte sur la rivière pendait à son bâton brisé. Les bocaux, les cornues, les alambics piétines, écrasés, tordus, jonchaient le plancher. Sur la table une tache de sang s'élargissait humide, comme si quelqu'un fût tombé là pour y mourir. Des gouttes rouges avaient éclaboussé les papiers. Le tiroir de la table était béant.

— Que s'est-il passé ? demanda l'oncle Graff à voix basse, comme avec crainte.

— Fouillez dans le tiroir, oncle Graff, dit Marcel. Cherchez la formule que j'y ai placée devant vous.

— Eh bien ?

— Elle n'y est plus ! On Ta dérobée ! Cherchez le flacon où était enfermée la poudre de guerre et qui était sur la table? Disparu !..•

— Volé ? Mais par qui ?

— Par qui a été mis le feu à l'usine? Quel est ce sang qui rougit le plancher? Et par quelle main criminelle a-t-il été versé? Oncle Graff, nous avons déchaîné <;ontre nous des inimitiés formidables. Voyez ce qui se passe autour des inventions de M. deTrémont... Ilya une bande de scélérats à Tœuvre, depuis des mois, pour dérober ces secrets à tout prix et sans reculer devant rien! Mon père le devinait, lui qui ne voulait pas me laisser m'occuperde cette découverte, Baudoin le savait qui me demandait à veiller dans le laboratoire. Il a fallu Tincendie pour le contraindre à quitter son poste, et sans -doute, s'il était resté ici, ce serait son sang qui aurait coulé... Mais qui est celui qui a versé ici le sien ?

— Voyons, mon enfant, je t'en prie, calme-toi, dit le vieux GrafT, effrayé par Texaltation grandissante de son «eveu. Parlez, vous, Baudoin, expliquez ce que vous savez...

— Monsieur Graff, je sais qui a été frappé ici, je sais Aussi qui a frappé. La victime est un homme dévoué à notre cause, celui qui, dès la première heure, avait éventé les coupables. Et il n'a pu empêcher le vol d'être commis, s'il n'a pas arrêté le voleur, c'est qu'on l'a -tué.

— Et celui qui a frappé ?

— Ah ! Celui-là, dit l'ancien brosseur, il n'en est pas à son coup d'essai. C'est un déterminé bandit. C'est à son instigation que tous les troubles qui ont agité le pays, se sont produits. C'est lui qui a fait allumer

!? San;

r de-

'inai:

rincendie. C'est lui qui a poignardé le général de Trétiei :l mont. G*est rhomme de Vanves, enfin, c'est Hans ! et :: I — Comment le savez-vous ?

— Parce que je l'ai vu. Laforèt, l'agent du ministère, que j'avais fait venir, pour surveiller les gens que je soupçonnais suspects, et qui a payé sans doute de sa vie son dévouement et son zèle, l'avait suivi, hier soir, et, avec moi, l'a observé une partie de la nuit. Nous avons assisté à ses conciliabules avec les chefs de la grève, à l'auberge du Lion d'or. Nous l'avons entendu faire ses recommandations, donner ses ordres... C'est à lui que les malheureux ouvriers, égarés par les déclamations des meneurs, obéissaient sans le savoir. C'était lui, ce brigand, qui de loin, à l'écart, obscurément, dirigeait l'émeute, ordonnait le pillage et l'incendie !

— Mais comment a-t-il pu savoir que la formule écrite était dans la table du laboratoire ? Comment a-t-il pu entrer ici ?

— Il est entré ici, parce que j'avais couru au feu et c I abandonné mon poste. lia eu des indications précises...

Baudoin s'arrêta, il jeta sur son jeune maître un regard d'angoisse:

— Ah I Monsieur Marcel, dois-je vous le dire? Et allezvous me le pardonner ?...

Marcel blêmit. Cependant il dit d'une voix forte :

— Parlez, je le veux.

— Eh bien! cet homme, depuis huit jours, logeait dans la villa de laCavée...

— Impossible ! cria Marcel. Hans ? Ce bandit?

— Monsieur Marcel, reprit Baudoin courageusement, mais avec une infinie tristesse, je l'y ai vu. Laforêt l'y a surveillé, pendant une semaine. Il habitait dans les combles et ne sortait que la nuit.

— Et je ne m'en suis pas douté. Je n'ai rien soupçonné ! s'écria le jeune homme avec une stupeur douloureuse. Mais qu'est-ce donc que cette femme qui était là depuis six semaines? Et quelle comédie atroce jouaitelle vis-à-vis de moi ?

— Ah î murmura l'oncle Graff. Une femme I Encore une femme I Incorrigible enfant !

Marcel, assis près de la table, sur un escabeau, le front dans ses mains, cherchait à rassembler ses idées. Frappé en plein rêve, il tombait du ciel pur, où il planait, dans la boue et le sang.

— Mais, voyons, c'est impossible, reprit-il la voix tremblante. Comment, pourquoi, m'aurait-elle si atrocement dupé ?Avait-elle besoin de me rendre fou d'elle? Non, je ne puis la croire coupable. Pas une de ses paroles n'a menti. Ses regards étaient francs! Non ! non! Vous vous trompez, vous la calomniez ! Et si même l'homme est un misérable, elle, du moins, n'est pas complice I Elle est une victime, comme nous. Si on a essayé de me faire du mal, c'est qu'elle n'a pas eu l'autorité ou la force de s'y opposer. Et si elle le sait, elle pleure comme moi, en ce moment !

Des sanglots étouffèrent ses protestations désespérées et, la tète abattue sur la table ensanglantée, il pleura amèrement. L'oncle Graff respecta sa douleur. II emmena Baudoin près de la fenêtre, et lui dit à voix basse :

— Que croyez-vous qui se soit passe' dans le laboratoire après votre départ?

— Laforêt, qui surveillait notre homme, a dû le suivre jusqu'ici. A la faveur du tumulte, Hans est entré dans la cour de l'usine. Il a gagné le pavillon et y a pénétré. Laforêt l'aura surpris, pendant qu'il fouillait le tiroir.

Une lutte terrible alors s'est engagée entre Hans, qui est un colosse, et Laforêt qui est très vigoureux. Hans s'est sans doute servi d'une arme pour se débarrasser

de son adversaire Laforêt, assommé ou étourdi, est

tombé sur la table. Hans Ta saisi alors et Ta traîné vers la fenêtre... Il s'est accroché au rideau, qui a été arraché. Le poids devait être lourd, car le bâton est brisé...

— Et alors ? demanda anxieusement l'oncle GrafT.

— Alors Hans a précipité le malheureux Laforêt par la fenêtre... Vovez la rivière est haute. Le courant l'aura emporté... On le retrouvera, peut-être, dans la vanne du moulin de Sainte-Savine...

— - Et la femme, Baudoin? souffla le vieillard avec circonspection.

— Oh! La femme, monsieur Gralf... Est-ce celle de Vanves? Je n'en sais rien. Elle n'a ni sa voix, ni son parfum... Mais une voix se modifie, un parfum se change... Ce qui ne varie pas c'est la rouerie J'adresse, la séduction. Et celle-là a tout ce qu'il faut pour affoler un homme : la beauté, la distinction, la grâce... Regardez M. Marcel qui pleure. Ce n'est pas le crime, ce nest pas le vol, qui le mettent dans cet état-là. C'est la douleur de soupçonner celle qu'il adore, et la crainte d'être obligé de la haïr!

— Pauvre petit 1 II n'a pas mérité de souffrir... Il a été bien courageux! Sans lui, Baudoin, nous ne serions pas sur nos pieds !

— Mais, sans la coquine, tout cela ne serait pas arrivé. Elle sait bien ce qu'elle fait et à qui elle s'adresse. Ce n'est pas vous qu'elle aurait entrepris de séduire ou de corrompre... Elle aurait vu d'avance que votre tranquille raison vous mettrait à l'abri de ses entreprises... Mais le général, mais M. Marcel... Des hommes à

femmes, monsieur Graff. . . Oh ! Elle ne s'y est pas trompée... Si elle avait eu le temps, ou si elle avait voulu... Le vieillard et le jeune homme lui auraient d'eux-même livré leur secret...

L'oncle Graff étonné d'une si complète perspicacité chez ce brave garçon, le regarda avec intérêt.

— Ahî monsieur, vous êtes étonné de m'entendre parler comme çà... Je n'ai pas inventé ce que je vous dis. C'est mon général, dans ses jours de raison, qui me faisait ces raisonnements-là... Il s'accusait, il se blâmait... 11 savait bien qu'un cotillon l'aurait mené au bout du monde... « Ahl Baudoin, rageait-il... Je n'ai jamais suivi aveuglément que le jupon et le drapeau! »

— Et çà l'a mené à la mort! Estimons-nous encore heureux que notre Marcel n'ait pas été aussi durement traitél II souffre, il est malheureux... Mais il a vingtcinq ans et, à cet âge-là, on se console de tout... Tandis que si ces brigands nous l'avaient tué... Ah! Son père semblait deviner le danger que courait notre pauvre petit... Il le croyait plus en sûreté à Ars, au milieu des ouvriers. Et vous voyez comme il s'est trompé...

— Ah! La bonne chienne de chasse a su le dépister. Et, dans ce désert, elle n'en a été que plus forte...

— Que va-t-elle faire, maintenant?

— Disparaître avec ses acolytes...

— Sont-ils donc plusieurs?

-— Il y a un frère, soi-disant... Un joli garçon brun... La servante, qui est venue, ce matin, chercher M. Marcel... Et puis le Hans... Sans compter ceux que nous ne connaissons pas... Une bande, monsieur, vous pouvez en être sûri Et il ne se commet pas une canaillerie, une trahison, dans ce pays-ci, sans que ces gredins-ià

y mettent la main I Laforêt me le disait : « La France estexploitéepar l'étranger... Pour des inconnus, on fait, dans les bureaux du Gouvernement, ce qu'on ne ferait pas pour des français. Et il suffît qu'un individu se présente, avec de Taccent et une décoration multicolore, pour qu'on lui ouvre tous les tiroirs et tous les cartons I... » Peuple de jobards! Monsieur GrafiF, et qui se croit pourtant bien malin !

Marcel revenait vers eux. En quelques minutes, son visage s'était creusé, des rougeurs marbraient ses joues, et ses yeux avaient une expression douloureuse :

— Oncle Graff, dit-il, le moment n'est pas bien choisi pour se désoler... II faut agir. Peut-être pouvonsnous encore rejoindre l'audacieux scélérat qui est venu tuer et voler ici... Donnez son signalement au parquet, mettez la gendarmerie en mouvement... Quant à moi, je vais à la villa, pour apprendre la vérité...

L'oncle Graff secoua anxieusement la tête :

— Mon enfant, c'est mal connaître les gens auxquels nous avons affaire, que d'espérer qu'ils auront perdu une seconde pour se mettre à l'abri...

— Comment pourraient-ils se croire soupçonnés ?

— Eh! Le coup est fait! Ils n'ont plus qu'à filer! Marcel eut un geste de protestation.

— Oui, reprit le veillard avec douceur, tu te dis : mais pourquoi, elle, serait-elle partie? Va-t-elle me quitter sans me revoir? Pauvre petit, tu as encore des illusions! Tu ne comprends pas que toutes les tendresses qu'on t'a faites étaient calculées, intéressées, que tu n*étais qu'une proie... Et tu espères encore que la belle t'attend... Eh bien! nous allons y aller, mon enfant, tous les trois... Et nous verrons bien ce que valaient les protestations auxquelles tu t'es laissé

prendre... En attendant, prévenons les autorités... Mais, crois-moi, ne parlons pas des poudres... Ne visons que le meurtre. On prendra aussi bien Thomme, si on doit le prendre, ce dont je doute... Et nous réserverons notre secret... Ah ! nous avons affaire à plus forts que nous! Ne te fais pas de reproches... Tout était trop bien combiné... D'une façon ou d'une autre tu devais succomber... Heureusement la vie est sauve.

— Merci, oncle Graff, vous essayez de me consoler... Mais je m'en voudrai mortellement, si vous avez raison... Venez...

Ils sortirent dans la cour. L'incendie était vaincu, les ouvriers avaient cessé d'alimenter la pompe de la ville. La chaîne était rompue. La pompe à vapeur de l'usine, seule, arrosait encore les décombres. En voyant approcher les trois hommes la foule fît silence. Les fronts se découvrirent. Le malheur avait ranimé la sympathie. Le dévouement imposait le respect. Gardez vint au devant de ses patrons :

— Monsieur Graff, les ouvriers demandent que vous leur parliez. Ils ne veulent pas rester sous le coup d'un soupçon...

Graff s'avança simple et grave :

— Mes amis, dit-il, je vous connais trop pour vous accuser du crime qui a été commis ici. Je sais que vous avez la tête vive, mais que vous êtes d'honnêtes gens... D'ailleurs, à quoi aurait servi cette destruction stupide, sinon à vous mettre sur le pavé et à vous faire mourir de faim?... Au moment où le feu a pris dans l'usine, nous étions, vos délégués et nous, sur le point de nous entendre. Après le bon vouloir que vous venez de montrer, en concourant à sauver l'établissement, je ne peux plus admettre qu'une seule solution à notre débat.

C'estcelle qui vous est la plus favorable. Je vous accorde

donc ce que vous me demandiez...

Une clameur immense, de joie et de reconnaissance, jaillit de cinq cents poitrines. Les casquettes voltigèrent au bout des bras. GralT leva la main. Instantanément le silence se rétablit :

— Je vous prie de vous souvenir que c'est à votre directeur, autant qu'à moi, que vous devez le résultat obtenu. . . S'il est sévère pour la discipline, c'est qu'il en sent la nécessité dans l'intérêt du travail... Mais personne ne défend mieux votre bien-être que cet homme excellent...

— Vive M. Gardez !

L'oncle GrafT sourit :

— Allons ! Vous êtes de grands enfants ! Hier, vous vouliez le pendre... Avec moi, du reste! Aujourd'hui vous l'acclamez... Vous êtes plus justes, en ce moment. Souvenez-vous de ce qui vient de se passer... Et quand vous aurez quelque chose à nous demander, ne commencez pas par nous menacer de mort. Maintenant, rentrez chez vous, et, demain matin, à l'heure habituelle, au travail!

La foule s'écoula dans un respectueux silence. Avec son habituelle mobilité, elle bénissait ceux qu'elle avait maudit. A la merci de ses instincts, toujours généreux et toujours bons, quand on les laissait se développer librement, elle se félicitait de l'issue heureuse de cette journée qui aurait pu être si tragique, et se retirait joyeuse de reprendre le labeur qu'elle avait honni comme un esclavage.

Pendant que Milona courait dans la direction d'Ars^ sa maîtresse rentrait paisiblement dans le salon où, si délicieusement, elle s'était donnée à Marcel. Elle s'assit sur le canapé, posa sa tête sur les coussins, et, indiffé^ rente à ce qui se passait autour d'elle, revécut en pensée les heures qui venaient de s'écouler. Bien douces, et telles qu'elle en avait peu connu dans sa vie d'aventures, ces heures passionnées et brûlantes, où Tamour à la fois naïf et hardi du jeune homme l'avait rafraîchie et comme purifiée. Quelle différence avec le laisser aller cynique et cauteleux d'un Gesare Agostini ! Une nausée lui montait aux lèvres en les comparant l'un à l'autre. L'amant complaisant et besogneux, sachant fermer les yeux à propos, quand il s'agissait des intérêts mystérieux qu'il poursuivait, ou de son avantage personnel, et ce tendre, simple et sincère amoureux, qui ne voyait qu'elle, ne désirait qu'elle et se livrait à plein cœur.

Elle se rappela les railleuses recommandations de Hans : « Craignez de vous prendre à votre propre piège et d'aimer ce jeune homme ». Avait-il donc lu dans sa pensée, le redoutable compagnon qui foulait

rhumanité aux pieds, et qui se souciait de respecter la joie et le boaheur, comme la grêle de respecter la moisson? Et quand cela serait? N'avait-t-elle pas le droit de céder à un caprice? Etait-elle une esclave attachée à la fortune des obscurs et menaçants aventuriers qui poursuivaient à travers le monde une besogne formidable? Ou bien y avait-il égalité entre elle et eux, pour le danger, pour le succès et pour le plaisir? Qui pourrait la contraindre à faire ce qui lui déplairait, et qui donc surtout oserait l'essayer? Elle se savait aussi dangereuse qu'aucun d'eux. Us n'ignoraient pas non plus sa force et son audace. S'il fallait mesurer ses griffes aux leurs, on verrait qui l'emporterait.

Elle sourit et son visage s'éclaira d'une grâce délicieuse. Qui aurait, dans cette jeune femme, aux traits délicats et purs, coiffée de ses simples cheveux blonds en virginal bandeau, retrouvé la hautaine, hardie et railleuse Sophia Grodsko? Qu'aurait dit Lichtenbach en la voyant, et qu'auraient pensé tous ceux qui l'avaient connue, inconstante, vicieuse, fatale à tous ceux qui l'avaient aimée, et qu'elle avaient conduits à la ruine, au déshonneur, ou à la mort. Un jeune homme, le moins remarquable de tous ceux qu'elle avait rencontrés peut-être, avait obtenu ce triomphe de la rendre inquiète et songeuse, à l'idée de ce qui pouvait advenir de lui. Et le suivant, dans son esprit sur la route de la ville, elle se demandait si elle n'aurait pas mieux fait de le garder auprès d'elle, que de le laisser courir vers son usine menacée, et surtout du côté ou se tenait aux aguets Hans, plus redoutable que tous les fléaux réunis.

Elle se leva et, déjà repentante d'avoir eu si peu de

décision, elle délibérait si elle n'allait pas, elle aussi, se diriger vers Ars, pour se rendre compte de ce qui s'y passait. La prudence l'arrêta. Elle voulut voir, cependant, et monta au second étage de la villa, sur un balcon d'où la vue s'étendait, par dessus les arbres, vers la vallée. Là elle jugea promptement que le danger, s'il avait jamais existé, n'avait fait que décroître. La fumée diminuait, de flammes plus aucune, le brouhaha qui montait de lu ville s'apaisait, les cloches de l'église cessaient de tinter et le clairon lugubre des pompiers s'était tu. Elle allait redescendre lorsqu'elle vit Miiona qui ouvrait la porte du jardin. La servante suivit l'allée d'un pas rapide et comme inquiet. Sophia eut le pressentiment d'une fâcheuse nouvelle et vivement elle siffla. Milo gravit les marches, essoufflée, elle arriva jusqu'à sa maîtresse :

— J'ai fait votre commission, dit-elle, j'ai trouvé Hans. Il a lu votre billet et me l'a rendu. Le voici...

— Bien... Mais ce n'est pas tout. Qu'y a-t-il?

— L'Agostini est derrière moi. Il a débarqué à Ars tout à l'heure...

Sophia fronça le sourcil. Une légère rougeur monta à ses pommettes. Elle prit une allumette dans un étui d'argent, la frotta et alluma le papier que Miiona lui rapportait. Pensive, elle en regarda les cendres voler aux vents. Puis elle demanda :

— Gomment vient-il :

— En voiture. Ecoutez: les grelots du cheval sonnent dans le chemin creux...

La voiture s'arrêta devant la porte. Gésare sauta à terre. Le voiturier ne s'éloigna pas. Sophia descendait l'escalier lentement. Elle se trouva dans le vestibule, pour recevoir le bel italien. 11 s'avançait les yeux

brillants, la bouche épanouie. Elle lui tendit la main négligemment et d'un air d'indifTérence.

— Eh bien ! Cara, dit-il, voilà comment vous m'accueillez, après quinze jours d'absence ?

— Taisez-vous, dit-elle avec fermeté, il ne s'agit pas de balivernes. L'instant est grave... Hans, sans doute, en ce moment, risque sa vie pour s'emparer des poudres...

— Avez- vous donc réussi auprès du jeune nigaud ?...

— Vous le voyez de reste... Vous le saurez mieux plus tard...

— Diavolo !

Il sortit et cria :

— Milo, dites à ce cocher d'attendre...

Il revint :

— Qui sait si nous n'aurons pas besoin de lui, tout à l'heure... J'ai vu, en passant, la ville à l'envers, et le feu chez nos bons amis de la filature... Est-ce de votre invention, cet accident?

— Je crois que c'est Hans qui a arrangé la chose...

— Toujours gai ! Il aime la mise en scène... Mais je déjeunerais volontiers : je suis parti de Paris, à la hâte...

— Milona va vous servir.

Ils passèrent dans la salle à manger. La table était encore préparée. Gesare s'assit :

— Mettez-vous près de moi, ma belle Sophia... Le temps m'a semblé long loin de vous... J'ai vainement essayé de me distraire...

— En quoi faisant ?

— Ah! En essayant de gagner quelque argent au jeu. Mais c'est comme une fatalité. La chance m'est hostile. Je ne puis toucher une carte sans perdre...

— Beaucoup ?

— Eh ! Trop ! Toujours trop ! Je m'emballe facilement» vous le savez... Et rien n*est funeste comme la passioa? quand ce n'est pas pour une femme !

— Enfin, combien? demanda Sophia avec impa^ tience.

Le bel italien répondit en souriant :

— Mais rien, cara. J'avais l'argent!

— Qui donc vous l'avait donné ?

— Lichtenbach. Il fallait bien l'habituer à mes petites fantaisies... Quand il sera mon beau père, j'aurai souvent recours à lui...

— Prenez garde. Il est homme à se lasser...

— On ne le lui permettra pas.

— Sa caisse n'est pas inépuisable...

— Vous badinez. Il la remplit à mesure. Je sais quelle est la source où il puise.

— Vraiment! Qui vous a renseigné?

— Mon parent, le très révérend monsignor Boldi, que j'ai vu à Paris, ces jours-ci. Le Lichtenbach en plus de ses capitaux, est fidéi-commissaire des congrégations... Je ne m'étonne plus qu'il soit si puissant. C'est un personnage qui dispose de sommes immenses et d'une influence presque sans bornes... Seulement, ce n'est pas un homme d'action. .. Et il tremble toujours. Vous auriez ri, si vous aviez vu sa terreur, quand j'ai fait allusion à sa situation de banquier des Ordres... Ah! Cara, il avait le front couvert de sueur... Que peut-il donc redouter?

— De ses commettants, rien. De vous, tout. Il a dû le voir, sans doute?

— Oh ! mon Dieu, que d'afl'aires, pour si peu de choses!... Une bagatelle de quarante mille francs...

Maudit baccara t Mais il ne joue pas, lui, Lichtenbach... Si ce n'est à la Bourse... Et là, il gagne toujours !

— Savoir î

— Eh I Aurait-il aussi la déveine ?

— Nous sommes en train de travailler pour qu'il ne Tait plus !

— L'affaire des poudres ?

— Oui... Mais écoutez...

Elle tendait l'oreille, anxieuse, à un bruit du dehors. Elle prit dans un bahut un petit revolver qu'elle glissa dans sa poche, et dit :

— Êtes-vous armé ?

— Toujours, mais que craignez-vous ?

— Attendez...

— Dans le silence, un léger sifflement retentit singulièrement modulé. Le traits de Sophia se détendirent :

— C'est Hans!

Un pas rapide se fit entendre sur le sable de l'allée. La porte du salon s'ouvrit, puis Milona introduisit le colosse. Il était toujours vêtu de son costume sordide de pécheur. Il jeta son chapeau par terre, enleva sa blouse, retira son pantalon de toile, ses gros souliers, sans plus se soucier de la présence de Sophia, puis il cria :

— Milo, mes habits...

Il posa sur la table un récipient en verre et une feuille de papier et dit avec un grimaçant sourire :

— Voici la chose.

— Vous avez enfin réussi ?

Sophia et Gesare s'émurent. Ils s'approchèrent, avec une sorte de respect, et regardèrent à travers le bocal les lanières brunâtres de la poudre qui avait déjà coûté tant de sang :

— Oui. La voilà î Cette petite fiole et ce papier représentent encore la vie d'un homme.

— Vous avez été surpris ?

— Oui. Et j'ai tué.

— Qui cela? cria Sophia devenue livide.

— Rassurez-vous, chère belle, ce n'est pas votre tourtereau.

Il échangea avec Cesare un coup d'oeil qui rendit instantanément l'italien attentif. Son insouciante légèreté diparut. Son visage devint dur et froid.

— C'est un importun quej'avais à mes trousses, depuis longtemps reprit Hans. Une mouche du ministère... Nous n'en étions pas à notre première rencontre... Il a failli me prendre, il y a trois ans, à Lyon, au moment de l'affaire du sergent-major... Je l'avais marqué à exécuter... C'est fait !

— Mais ne va-ton pas s'en apercevoir?

— Et puis? L'affaire est dans le sac. Nous n'avons plus qu'à prendre le large. On ne réclame jamais un agent, vous le savez bien. Celui-là va mariner, avec sa tempe fêlée, dans la petite rivière, juqu'à ce qu'on le repêche. Nous, pendant ce temps-là, nous serons de l'autre côté de la frontière...

Milona entra, apportant des vêtements élégants, un feutre gris et des souliers jaunes. Sans cérémonies Hans s'habilla.

— Le voiturier qui est à la porte, vous a-t-il vu entrer ici ? demanda Sophia.

— Pas si sot que de me montrer à lui. J'ai pris par le bout du jardin, le mur est bas. C'est fort commode. Je reprends le même chemin. Vous, mes enfants, je vous engage à vous donner de l'air. Vous savez que nous sommes appelés à Venise. Le premier arrivé attendra

les autres... Moi, là-bas, je redeviens le major Fraser... Il mit dans un sac de cuir son récipient de verre et le papier plié, tendit la main à Agostini, adressa un sourire à Sophia, et disparut comme il était venu. L'Italien donna du pied dans la défroque de Hans et dit:

— Milo, il faut faire disparaître tout cela, mon enfant...

— Dans le fourneau de la cuisine, fit de sa voix grave la Dalmate.

— Et vous, ma Sophia, quelles sont vos intentions ? Vous avez entendu ce qu'a dit notre noble ami. Je crois que le mieux que nous ayons à faire est de partir...

La jeune femme ne répondit pas. Elle passa dans le salon, d'un pas traînant, comme si elle cherchait laborieusement la forme dans laquelle il lui convenait le mieux de s'expliquer. Elle s'assit, prit une cigarette, et enfin regardant le bel italien debout devant elle :

— Je pense que vous ferez très bien de repartir en effet... Vous n'avez aucune raison de rester ici. Quant à moi, disparaître brusquement ce serait exciter les soupçons et commettre la pire des maladresses...

— Mais ne va-t-on pas vous soupçonner, si vous restez ? Et alors ne pourra-t-on pas agir contre vous ?

— Me soupçonner! Et comment? Qui le pourrait? Ai-je fait quoique ce soit, qui puisse exciter la défiance? Marcel Baradier, seul, est entré ici, seul il me connaît...

— Mais il vous a sans doute donné, à vous seule, les renseignements à la faveur desquels Hans a pu mener à bien son entreprise...

— Il mêles a donnés, il y a deux heures... L'exécution a été, pour ainsi dire, concomitante avec la révélation.

Par quel miracle pourrais-je, moi, qui n'ai pas bougé d'ici, avoir renseigné celui qui est entré dans le laboratoire, et s'est débarrassé de son surveillant?... Il ne parlera pas, celui-là, puisqu'il est mort ! On trouvera le laboratoire dévalisé... Eh bien! n'y a-t-il pas eu aujourd'hui à la fabrique assez de mouvements divers, auxquels de nombreux coquins se sont trouvés mêlés, pour qu'on aille mettre à mon actif un mauvais coup qui peut être si vraisemblablement porté à leur compte? Que je parte, on me soupçonne. Oui, cette fois-là, on me peut soupçonner. Pourquoi ai-je fui? Comment n'ai-je pas laissé d'explication de mon départ? Que suis-je devenue ? Et alors que suis-je et qui suis-je? Autant de questions qui se posent, et qui sont mauvaises. Tandis que si je reste bien tranquillement avec Milona, le jeune Marcel revient ici, m'y trouve calme et sereine, je lui donne le change et tout est sauf.- N'est-ce pas bien combiné.

Cesare sourit, et d'une voix railleuse :

— Très bien combiné, trop bien, même !

Sophia fronça le sourcil :

— Qu'est-ce à dire ?

Il s'approcha d'elle, et, avec des allures souples e légères de chat faisant encore patte de velours :

— N'avez-vous plus confiance en moi, cara? Pourquoi essayez-vous de m'abuser?

— En quoi, je vous prie ?

— Vous ne me dites pas la vérité. C'est la premièri fois, depuis que nous nous aimons, Sophia...

Elle pinça les lèvres et pâlit un peu :

— Mon cher Cesare, n'en demandez pas si long.. Faites ce que je vous dis de faire, comme voui l'avez toujours fait, jusqu'à ce jour. Vous ne vous ei

êtes pas mal trouvé, n'est-il pas vrai ? Eh bien I poursuivez.

— Non!

Ce refus claqua sec, comme un soufflet.

— Ah ! Et pourrait-on savoir les raisons qui vous déterminent?

— Les mêmes que celles qui vous décident. Vous ne voulez pas venir avec moi, à cause du jeune Marcel Baradier. Moi c'est à cause de lui que je veux que vous m'accompagniez.

— Seriez-vous jaloux?

— Je le suis.

— Voilà qui est très nouveau et vous m'en voyez surprise !

— C'est la diversité des sensations qui fait Tagrément de la vie 1

— Alors vous croyez?...

— Que ce jeune blondin a su vous plaire plus qu'il n'était prévu dans notre programme. Or, si j'étais disposé à vous laisser le séduire dans l'intérêt de nos affaires, je ne suis pas enclin à vous permettre de flirter avec lui pour l'amour de l'art. La comédie est finie, baissons le rideau, et ne continuons pas la scène d'amour dans la coulisse.

— Vous êtes un amant fort pratique, Cesare...

— Ne le saviez-vous pas?

— J'ai été une maîtresse très généreuse...

— Je vous en rends grâces...

— Mais, je prétends n'agir qu'à ma fantaisie, qui aujourd'hui, n'est point de vous obéir!

Ils se toisèrent, ainsi que deux lutteurs qui vont en venir aux prises. Cesare, l'œil étincelant de colère, les lèvres retroussées sur ses dents blanches. Sophia très

calme et les paupières baissées, eomme si elle se défiait de son regard. L'Italien fit un effort sur luimême, adoucit Texpression de son visage, et parlant avec une bonhomie affectée :

— Voyons, cara, ne nous fâchons pas. Causons de bonne amitié. Nous avons toutes les raisons du monde d'être indulgents Tun pour l'autre : nous nous connaissons si bien. Dites-moi ce que vous avez résolu. Je n'en suis pas à un effort près pour vous conaplaire. Est-ce une semaine de liberté que vous voulez? Après ces huit jours, prenez-vous rengagement de venir nous retrouver à Venise? Mon Dieu! nous pouvons être complaisants les uns pour les autres. Je connais l'humaine faiblesse. Si vous avez un caprice, eh bien! satisfaites-le. Je me figurerai que je ne suis que le frère de M™® Vignola et, quand je retrouverai Sophia, je ne lui garderai pas rancune de son coup de folie. Est-ce cela qu'il faut pour vous contenter?

Elle étira ses beaux bras et dit en soupirant :

— Je ne sais.

— Mais il faut que je sache, moi.

— Êtes-vous devenu stupide, Cesare, que vous parlez à la baronne Grodsko, comme à une bourgeoise quelconque? On dirait que vous avez oublié ce qu'elle est quand sa fantaisie l'entraîne... Vous me faites de la peine, mon ami. La fréquentation de Lichtenbach vous abrutit. Il faudra cesser de le voir. Vous me paraissez bourgeois et popote, et vieux jeu!

— Vous vous moquez de moi !

— Non!

— Vous refusez de me promettre de venir me rejoindre ?

LA TÉ.NÉBREUSE

— Quand j'ai quitté Zypiatioe pour vous, me suisje embarrassée de lui ?

— Vous avouez donc que vous voulez me quitter? grinça l'italien qui blêmit.

— Mon eber, vous saurez cela plus tard. Pour le moment, j'ai une envie immodérée de ne plus vous voir...

— Ah ! cette fois, vous parlez franc ! Mais oubliezvous que nous avons bien des secrets terribles en commun ?

— Je ne l'oublie pas plus que je ne vous engage à vous en souvenir.

— Ce qui veut dire ?

Les paupières de Sophia se relevèrent et de ses yeux jaillit un regard dont Agostini fut ébloui :

— Ce qui veut dire que si, pour ma sécurité, il fallait que vous disparaissiez, je ne donnerais pas cher de votre existence...

— Vous me menacez de mort?

— Imbécile l Vous savez bien que si vous aviez le malheur de dire un mot qui pût éclairer sur nos entreprises, il y a cinq personnes, au moins, qui vous tueraient à l'instant...

— Mais les affaires de l'association ne sont pas vos affaires à vous, et vous n'ignorez pas que je connais les unes aussi bien que les autres...

— Écoutez, Cesare, des gens comme nous, sous peine de se perdre, doivent marcher d'accord. Toute dissension les meta la merci de leurs adversaires. Il faut que nous nous servions les uns les autres avec une abnégation complète. Toute exigence égoïste détruit le faisceau des forces qui doivent concourir au succès commun.

— Eh ! Avez-vous la prétention d'imposer Tinsensibilité à des gens qui vivent avec une intensité cent fois plus grande que les autres humains ? Vous oubliez que je vous aime, moi, et que je vous veux, entendez-vous, Sophia, sans concurrence et sans partage...

— Et comment vous y prendrez-vous pour me contraindre, je vous prie?

— D'une façon très simple. Je ferai savoir à Marcel Baradierce que vous avez fait, avant de vous consacrer aux investigations internationales et aux curiosités diplomatiques, et nous verrons si sa tendresse pour vous résistera, par exemple, au récit de Tanecdote de Ségovie...

Sophia devint si pâle que Cesare eut peur, luimême, de rimpression qu'il avait produite. Elle grinça des dents, piétina comme une bête traquée, saisit le revolver, qu'elle avait pris à l'arrivée de Hans, et le braquant sur ritalien :

— Ah! canaille, tu ne trahiras plus personne ! Mais, avec une agilité extraordinaire, Agostini saut»

sur elle, lui leva le bras en l'air, pour que le coup n© put pas Tatteindre, et tordant sans pitié ce blanc poignet de femme, il s'empara de l'arme qu'il mit dans sa poche avec tranquillité. Puis regardant Sophia d'un air résolu:

— Passons-nous au poignard, pendant que nous y sommes?

Elle se laissa tomber sur un siège :

— Chien î Tu as osé lever la main sur moi ! Tu en seras puni.

— Bon î C'est entendu. Je me soumets d'avance à la punition, mais ne continuons pas à perdre notre temps

à des fadaises. Est-il admissible que Thomme, qui a été choisi par la comtesse Grodsko pour être son compagnon d'existence, se laisse berner comme un petit garçon? Je suis le mâle, Sophia, ne Toubliez pas! Je vous autorise à me haïr, je vous défends de me mépriser ! Voilà la première fois que nous mesurons nos griffes. Vous pouvez constater que les miennes sont plus dures que les vôtres. Ne recommencez pas la lutte, car je vous traiterais sans galanterie !

Elle secoua la tête, regarda sa main meurtrie et dit, déjà plus soumise :

— Vous m'avez fait mal, Cesare !

— A qui la faute? Ma parole, je crois que vous avez eu un moment de folie ! Vous me bravez en face, pour ce godelureau ! Savez- vous que je vais le tuer î

— Je vous le défends ! cria-t-elle, avec force.

— Je serai enchanté de vous obéir, dit-il galamment. '|Jene demande qu'à vous complaire. Entre nous deux,

il y a une différence. Moi je suis plein d'égards pour vous, je vous traite comme une souveraine, tandis que tout, dans votre attitude^ dans votre langage, dans votre ton, me ravale au rang d'un laquais î Est-ce convenable ?

Elle ne répondit pas. Il fit quelque pas, puis se rapprochant d'elle :

— Jamais je ne vous ai vue emballée à ce point, ditil avec une douceur raisonnante et comme compatissante. Que diable ce garçon vous a-t il donc appris ? Je dois me défier de vous désormais, moi qui avais en vous une foi complète! Est-il possible de croire que, tout à l'heure, vous avez songé à me casser la tête ? Et après, s'il vous plaît, qu'auriez-vous fait de mon corps ? Votre amoureux serait arrivé. Il aurait trouvé du sang partout

et un cadavre au milieu du salon? Gomment luiauriezvous expliqué la chose ? Vous voyez bien, Sophia, que vous avez eu une crise de démence. Et tout cela, pour qui et pourquoi? C'est à en rougir ! Mettez en balance, avec les petits plaisirs d'amour que vous rêvez, les immenses intérêts qui vous sollicitent, et, de bonne foi, décidez si les uns peuvent l'emporter sur les autres? Vraiment, il faut que les femmes soient, par moment, possédées du diable pour qu'une créature d'élite telle que vous ait pu en venir à des extravagances pareilles!

Il la regardait du coin de Toeil, en développant son argumentation, et la physionomie qu'il lui voyait ne le satisfaisait pas encore. Il poursuivit :

— Nous n'avons et ne pouvons avoir de force qu'en nous appuyant les uns sur les autres. Moi, je compt© sur votre beauté, et vous, vous devez vous fier à mon adresse et à mon courage. Partout où nous passons, votre rôle est de séduire. Le mien est de vous défendre. Y ai-je jamais manqué? Lorsque le colonel de Bredmann, l'an dernier, à Vienne, a tenu sur votre compte, par dépit, des propos qui ont paru déplacés, ai-je hésité à le provoquer et à lui mettre le lendemain, au Prater, six pouces de sabre dans la gorge ? Je dois confesser que vous, de votre côté, vous aviez alimenté, avec une générosité charmante, la déveine qui me poursuivait sans relâche au Cercle de la noblesse... Echange de bons procédés. Vous l'argent, moi le respect. Voilà ce que nous nous garantissions l'un à l'autre. Et, pendant ce temps-là, nous faisions nos affaires, hein ? Et avec quel succès ! Vous en souvenez-vous ? N'était-ce pas mieux que de nous disputer? Allons, Sophia, allons, ne restez pas ainsi à faire des yeux blancs. Je sais que vous avez de la rancune. Mais n'en ayez pas plus

que moi, diavolo I Réveillez-vous. Parlez. Répondezmoi...

Elle parut secouer son engourdissement. Elle regarda

encore une fois ses doigts rougis, avec un amer sourire, puis :

— Eh bien I Ordonnez, puisque c'est vous qui êtes le maître !

Il fit claquer ses lèvres avec un air mécontent :

— Ah ! je n'aime pas cela ! Vous allez jouer les victimes résignées, à présent. Ce n'est pas là ce que je veux. 11 faut que vous agissiez de voire plein gré. Je crois TOUS avoir démontré que vous tourniez le dos à la vraie route et qu'il était temps de faire volte-face. En êtesvous sûre. N'ai-je pas raison?

— On n'a jamais raison quand on est le plus fort !

— Ah î Que voilà une jolie réponse de femme!... Eh bien! Sophia, j'en suis fâché, mais je ne vous donnerai pas contre moi l'avantage de vous imposer une résolution. Je vous laisse libre de faire ce que vous voudrez. Restez, partez, cela vous regarde. Vous savez ce que vous risquez d'un côté et de l'autre. Abandonnez un ami éprouvé, pour un galant fort douteux. A votre aise. Moi, je pars. Je n'ai pas envie de me laisser ramasser dans cette maison, comme un renard dans un poulailler... Je vous donne dix minutes, pour vous résoudre et faire vos paquets... Je vais fumer une cigarette dans le jardin. Décidez, vous-même, de votre avenir.

Il sortit. Un éclair de haine brilla dans les yeux de Sophia. Elle se leva, poussa un douloureux soupir, puis murmura :

— Il a raison !

Elle appela Milona. La servante parut.

312 LES Batailles de la vie

— La malle, à Tinstant. Nous partons, dit-elle d'une voix brève.

— Bien, maîtresse.

Sophia tourna un instant dans le salon, puis elle 8*assit devant le petit bureau, prit une feuille de papier bordé de deuil et écrivit :

« Mon Marcel adoré. Quand vous reviendrez ici, vous ne m*y trouverez plus. Mon frère, à qui j'ai été dénoncée — par qui? je l'ignore — est arrivé furieux et m'emmène loin de vous. Ne cherchez jamais à me revoir. Gardez dans votre cœur le souvenir de mes baisers. Moi, j'emporte le goût délicieux des vôtres sur mes lèvres. Adieu, mon chéri d'un jour, regretté toute la vie. Anetta. »

Elle cacheta l'enveloppe, la plaça bien en vue sur la table du salon et, après avoir jeté un regard autour d'elle, d'un pas ferme elle descendit dans le petit jardin. Cesare se promenait dans l'allée circulaire où elle avait marché lentement, le soir, en causant, aux côtés de Marcel. Un soupir gonfla son cœur. Mais son parti était pris et elle n'était point femme à reculer.

— Eh bien? demanda l'Italien.

— Eh bien ! Vous m'avez convaincue. Je m'en vais avec vous.

— A la bonne heure. Je vous retrouve. Il y a eu une éclipse momentanée. Mais le soleil lui-même a les siennes !

— J'étais folle, en effet, dit-elle d'une voix railleuse. Comprenez-vous que je m'étais toquée de ce petit Baradier...

— Je le comprends très bien, concéda-t-il avec grâce. Il est fort gentil. Mais chaque chose a son temps. Et puisque vous aviez obtenu, à la faveur de cette intrigue,

le résultat si âprement poursuivi par Hans, il n y avait plus qu'à plier bagage. Et c'est ce que vous faites avec votre raison coutumière... Vous m'avez surpris, tout à l'heure, je l'avoue, par votre résistance... C'était la première fois que je vous voyais sentimentale. Et cette crise de tendresse idyllique me paraissait incompréhensible. Pouvez-vous m'expliquer, maintenant, ce qui s'est passé ?

— Oh ! C'est très simple. J'ai trouvé dans ce garçon une affection franche, naïve et désintéressée, qui m'a rafraîchie . Il m'a semblé qu'après une course dans un désert desséché, je découvrais une source limpide où personne n'avait bu avant moi, et je me suis arrêtée au bord, j'ai regardé ce clair cristal, et l'image qu'il m'a renvoyée était si différente de moi-même que j'en ai été étonnée et ravie. J'ai pensé que, peut-être, j'allais trouver un calme repos et une délicieuse régénération, et cesser, pour un temps, d'être la Sopliia qui a tant connu d'hommes et tant couru d'aventures, pour devenir, aux yeux d'un enfant ardemment épris, une simple femme sans calcul et sans détours. Ma bouche allaitelle désapprendre le mensonge, mes yeux la tromperie, mon corps tout entier la perversité? Quel rêve, et si près de se réaliser I Quel bonheur inattendu, ruiné en un instant par votre réapparition. Ah! je vous ai maudit, Cesare, j'avais maudit Hans. Mais que faire et comment m'arracher à ma destinée? J'ai été insensée de croire que, dans mon cœur, pouvait se développer un amour sincère, comme si une petite fleur des champs pouvait pousser dans un marécage ! Allons ! N'y pensons plus, reprenons notre tâche. Et malheur à la société! C'est elle qui va payer ma désillusion!

— Voilà qui est parler ! Je vous retrouve ! Mais

toutes les rocamboles que vous me racontiez, c'était d'un romanesque déplorable I « Son amour m'a refait une virginité î » Voilà où vous en étiez ! Et à vous installer dans un village, comme la dame aux Camélias pour vivre d'œufs frais avec Armand Duval ! Il y aurait de quoi rire ! Tenez ! Voilà Milona qui vous apporte votre chapeau et votre manteau...

— Faites charger les bagages par le cocher.

Sophia, impassible en apparence, regarda passer sa

malle, ses sacs, et la paisible maison se vider. Gomme Cesare était sur la porte du jardin et l'appelait, elle jeta autour d'elle un dernier coup d'œil, porta sa main à ses lèvres, et à tout ce qui l'avait vu vivre avec Marcel : arbres verdoyants, gazons tendres, murailles discrètes, bancs où ils s'étaient assis, oiseaux qui avaient chanté sur leurs tètes, ciel qui avait resplendi sur leur bonheur, elle adressa un rapide baiser.

— Y sommes-nous ? demanda l'Italien.

— Me voici.

— Nous ne partirons pas par Ars. La ville est trop agitée. Ce brave cocher va nous conduire à Sainte- Savine. Là nous prendrons l'express pour Paris.

— Gomme il vous plaira.

— Allons ! Vivement.

Elle monta dans la calèche. Milona s'installa sur la banquette devant sa maîtresse. Un claquement de fouet, un bruit de grelots, et, au tournant de la côte, tout disparut.

Il était quatre heures, lorsque l'oncle Graff, ayant réglé la marche des recherches relatives à Laforêt, donné des ordres pour l'aménagement des ateliers où devait reprendre le travail, enfin pourvu à tout ce qui pressait d*une façon absolue, vint retrouver son

neveu pour se rendre avec lui à la villa de la côte. Baudoin, un bon revolver dans la poche, partit en éclaireur. Marcel et l'oncle, à cent pas, le suivirent. Ils avaient perdu l'excitation de la lutte, du danger, et commençaient à envisager froidement la situation.

Elle n'était pas riante. L'audace et la violence de leurs ennemis s'étaient manifestées avec trop peu de précautions pour que tout ne fût pas à redouter d'eux, si la lutte se poursuivait. Or, en ce moment, ils paraissaient triompher. Ils venaient de s'emparer du trésor scientifique dont l'application industrielle leur vaudrait une incalculable fortune. Ils devaient donc exulter. Mais quelle ne serait pas leur déconvenue, quand ils passeraient aux essais d'utilisation de la formule volée? Marcel l'avait dit : il y avait, pour obtenir l'explosif dans toute sa puissance, et avec ses qualités spéciales de destruction, un tour de main trouvé par le général de Trémont, et dont il demeurait seul détenteur. On pouvait essayer d'appliquer la formule. Si on ne savait pas comment employer les doses, le succès ne répondrait pas aux espérances conçues. Or le voleur, l'assassin, qui avait pénétré dans le laboratoire, avait bien soustrait le précieux papier, mais comme l'écu d'or de la légende, qui se changeait en feuille sèche, le document n'allait-il pas rester inutile?

L'oncle GrafT ruminait ces choses, tout en allongeant le pas, aux côtés de Marcel. Il ne lui en disait rien. A quoi bon? Le jeune homme savait tout cela de reste. Mais il n'en demeurait pas moins acquis que les brigands acharnés à la conquête du secret avaient déjà tué deux hommes, mis le feu à la fabrique, pour arriver à leurs fins. Et qu'en constatant, encore une

fois, qu'ils avaient échoué, ils allaient recommencer la lutte, et acheter la victoire au prix de quels sacrifices? Dans ces conditions-là il n'y avait pas à reculer, il fallait risquer beaucoup pour tâcher d'arrêter un retour ofifensif, ne pas hésiter, si la belle inconnue était complice des crimes commis, à la garder à vue, à l'interroger, à la livrer au besoin à la justice, pour tâcher d'éclaircir cette louche et dangereuse affaire. Ils arrivaient au bois, et la maison n'était plus qu'à cent mètres. Baudoin dit :

— Je vais faire le tour du jardin et me porter du côté du bois, pour que, si quelqu'un cherche à fuir, je puisse lui couper la retraite...

— Non, dit Marcel, restons réunis...

Au même moment, une vieille femme, qui traînait un fagot de bois mort, parut sur le chemin. Elle sourit de sa bouche édentée, et s'arrêtaut pour souffler :

— G'est-y à la jeune dame de la villa, que vous avez affaire ? dit-elle à Marcel... Si c'est ça...

— Eh bien ?

— Si c'est ça, vous ne la trouverez point... Elle s'en allait, il y a une heure, en voiture, avec ses paquets, vers Sainte-Savine... C'est Gacheu, du Lion d'or, qui la conduisait...

— Partie ! cria Marcel avec stupeur.

— C'était à présumer, dit l'oncle Graff. Le coup est fait!

— Impossible ! Elle ! Elle !

— Pauvre jeune homme î La promenade avec la jeune dame lui était plaisante, murmura la vieille.

Elle hocha sa tête coiffée d'une marmotte, accepta quarante sous que l'oncle Graff lui glissait dans la main, et s'éloigna dans la direction du faubourg.

traînant son fagot avec un bruit de feuilles froissées. Marcel était déjà entré dans la villa. Dès le seuil, il eût le cœur serré. La porte de la maison demeurait ouverte^ comme si, dans la hâte de la fuite, on n'avait pas pris le temps de la clore, et surtout comme si elle n'avait plus rien à garder ou à retenir. Il traversa le jardin, pénétra dans le vestibule, appela :

— Miloua I... Anetta I...

Rien ne répondit. Le silence, l'obscurité, le vide. Il passa dans le salon, et là^ sur la table, il aperçut une lettre. Il s'en saisit, l'ouvrit, la dévora d'un regard, s'assit pour la relire encore, finit par la comprendre et resta le front bas, les tempes bruissantes, comme en présence d'un désastre. L'oncle Graff le trouva là. Il avait déjà parcouru la maison, et acquis la certitude qu'elle était abandonnée. Baudoin, sous la fenêtre, s'était assis dans le jardin. Devant l'angoisse, la pâleur, le désordre, où il voyait son cher enfant, le vieil homme s'attendrit. Son cœur romanesque s'émut, il posa la main affectueusement sur la tête du jeune homme, lui caressa doucement les cheveux avec un geste tendre, et apercevant la lettre serrée entre .ses doigts inertes :

— Elle t'a écrit ?

A ces mots si simples, mais qui réhabilitaient presque la fugitive, en constatant qu'elle n'avait pas oublié son amour, Marcel éclata en sanglots, et le visage caché dans ses mains, tendit silencieux le papier. L'oncle Graff s'approcha de la fenêtre, chaussa son nez d'un lorgnon, et lût, puis il resta songeur. Marcel, reprenant possession de lui-môme pour défendre celle qu'il aimait, se leva alors, et avec supplication :

— Oncle Graff, dites, cette lettre est-elle d'une

femme qui ment ? Ses protestations ne paraissentelles pas sincères ? A-t-elle une part de complicité dans les crimes commis ? L'accusez-vous de m'avoir abusé, et de rire de moi ? Ou bien n'est-elle qu'une victime et ne subit-elle pas une rigoureuse tyrannie de la part des monstres qui nous menacent ? Cette lettre, oncle Graff, cette lettre. . . Oh ! ne crie-t-elle pas le désespoir, et ne confirme-t-elle pas l'amour?

— Cette lettre parait sincère, dit le vieil homme posément. Je ne puis pas méconnaître que la douleur y éclate, et que celle qui l'a écrite était visiblement contrainte quand elle a quitté cette maison. C'est une preuve qu'elle t'aime et te regrette... Mais est-ce une preuve qu'elle n'est pas coupable et la complice des autres ?

— Oh ! oncle Graff, le croyez-vous possible ?

— Je le crois possible, je crains que cela ne soit, mon petit Marcel, et ce serait plus grave que tout, car si cette femme t'aime... Et comment ne t'aimeraitelle pas, puisqu'elle te connaît, mon bon et cher enfant?... Oh ! si cette femme t'aime, je me sens pris d'inquiétudes plus violentes que jamais... Car elle peut essayer de te revoir, et alors...

Le visage de Marcel s'illumina d'espoir :

— Oh I Si vous disiez vrai I

— Ah ! Mon cher petit, se lamenta l'oncle, tu vois comme j'avais raison de craindre. A la pensée seule que cette femme pourrait vouloir te retrouver, te revoir, voilà que déjà tu rayonnes de joie... Et c'est, à n'en pas douter, une scélérate... Oh 1 charmante, je n'en disconviens pas, puisqu'elle t'a séduit, mais bien dangereuse tout de même, car enfin... Marcel, si c'est la femme de Vanves...

— Impossible !

— Ne dis pas : impossible ! Tu n'en sais rien. Ces femmes-là, vois-tu, sont si redoutables ! Dans les affaires comme celle qui nous occupe, ce sont des espèces de Protées femelles, qui prennent toutes les apparences, les plus diverses et les plus déconcertantes, pour tromper les yeux et dérouter les soupçons. Aventurières cosmopolites, vivant de la sottise humaine, espionnes, à la piste des secrets d'Etat, corruptrices, mettant les consciences en coupes réglées. Tu n'ignores pas que ces femmes sont insinuantes, captieuses, galantes, belles la plupart du temps... Et celle-ci...

— Oh ! non î non !

L'oncle Graff insista avec autorité.

— Et celle-ci, bien habile, bien dangereuse, plus dangereuse que toutes les autres, a pu jouer son jeu près de toi, en même temps qu'elle satisfaisait un caprice... Voyons, Marcel, sois raisonnable, ne te laisse pas aveugler... Pourquoi, l'hooinie de Vanves était-il chez elle caché ? Pourquoi les poudres ont-elles été soustraites du laboratoire, pourquoi aussitôt le cambriolage accompli, la maison s'est-elle vidée et les habitants ont-ils fui ? Car ce n'est pas un départ, c'est une fuite. Vois la rapidité, la soudaineté de la résolution prise. Ce matin, pas question, ou bien alors elle t'aurait trompé, puisqu'elle ne t'a rien annoncé, et qu'elle t'attendait ce soir. En tout ceci, se trahit le crime et se montre la duplicité... Tu as été abusé par des paroles tendres, et, pendant ce temps-là, les autres, les complices, tuaient et volaient...

Marcel eut un geste de colère :

— Si J'en avais la preuve !

L'oncle GrafTle regarda fixement :

— Eh bien ! Qu'est-ce que tu ferais ? -

— Ah ! Je me vengerais, je vous le jure ! Toute ma ^ tendresse se tournerait en haine, bi les paroles qui m*ont pris le cœur étaient mensongères, je me déchirerais le cœur, plutôt que d'y garder cet amour empoisonné ! Si cette femme n'était pas une victime, ce serait un monstre. Et, par ce qu'il y a au monde de plus sacré, je la punirais !

Le vieil homme regarda son neveu avec satisfaction.

— Eh ! mon Dieu ! On ne t'en demande pas tant ! Oublie-la seulement. Et surtout prends la résolution de ne pas retomber dans ses filets, si tu la retrouves jamais.

Au même moment, la porte s'ouvrit et Baudoin parut. , Il tenait à la main un livre. Il s'avança d'un air mysté- i rieux et dit : ;

— Il fait bon chercher à fond. On ne cherche jamais ; assez. • •

Il rit, en parlant ainsi, et agita le livre :

— Si je m'étais borné à jeter un coup d'œil sur la chambre de la dame, je n'aurais point trouvé ceci.

— Qu'est-ce donc ? demanda l'oncle Graff.

— Un livre, un simple livre.

Déjà Marcel l'avait pris. Il regarda le titre : t Enfant de volupté,,.

— Oui, elle lisait ce volume, ces jours-ci.

— Ah ! Le livre par lui-même ne signifie rien. Un * roman, en langue étrangère, cela va de soi, reprit Baudoin... Il était tombé dans la ruelle du lit, du côté du mur. Dans la hâte du départ, elle ne l'a pas vu et il est resté là... Mais il contenait quelque chose.

Le brosseur leva entre ses doigts un papier et le montra curieusement à ses maîtres :

— Cette enveloppe de lettre, déchirée en deux, et pliée, pour servir de signet... A qui appartient-elle, cette enveloppe, sinon à la personne qui la détient et s'en sert?... Or, sur la partie qui est pliée, il y a une ligne d'écriture, et cette ligne d'écriture est une adresse...

— Une adresse !...

— Voyez.

Il donna le papier à Marcel, et, sur la mince bande, caché par la pliure, le jeune homme lut tout haut ce nom : Madame la baronne Grodsko... Le bas de Fenveloppe, sur lequel était écrit sans doute la rue, le numéro et la ville, avait disparu. Mais sur le haut, un timbre gras, apposé par la poste mentionnait : Wien, avril, 18...

Le reste était effacé.

— La baronne Grodsko, répéta Marcel. Mais elle portait le nom de Anetta Vignola...

— Ah ! dit l'oncle Graff, ces femmes-là changent de nom comme de robe... Par quelle incroyable et imprudente insouciance a-t-elle gardé cette enveloppe. Et comment cette lettre, venue de Vienne il y a quinze jours, était-elle ici?.. Elle lui aura été envoyée sous enveloppe à son nom du moment...

Baudoin prit alors la parole.

— Je me permettrai de faire remarquer que la femme, qui est venue chez mon maître le soir du crime, était appelée par lui : Baronne...

Marcel fut frappé. Il pâlit :

— C'est vrai, murmura-t-il à voix basse, mais quel rapport existe-t-il entre Anetta Vignola et la baronne Grodsko ?

— C'est ce qu'il faudra chercher, car c'est le fil

322 LES Batailles de la vie

qui peut-être va nous guider dans Tobscurité où nous nous débattons. Du courage, mon enfant. Si la femme que tu regrettes est celle que nous supposons. Si elle a commis ou aidé à commettre tant d'infamies...

— Ah I Oncle Graff, c'est alors la dernière des créatures, et je serai sans pitié pour elle.

— Bien !

L'oncle serra la main du neveu avec une compatissante approbation :

— Maintenant nous n'avons plus rien à faire ici. La maison nous a livré un peu du secret. A nous de découvrir le reste.

Les trois hommes sortirent dans le jardin, après avoir avec soin refermé les portes, et lentement retournèrent à Ars.

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