‹ La terre avant l'histoireChapitre 39 sur 41 · CHAPITRE TV LA FORME HUMAINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE TV LA FORME HUMAINE

Pendant que les Mammifères que nous venons d'étudier se spécialisent dans des genres de vie où ils se confinent étroitement, quelques-uns dont rien ne pouvait faire prévoir les hautes destinées demeuraient aptes à user d'une nourriture des plus variées et, vivant à terre ou sur les arbres qui leur offraient un refuge assuré, employaient leurs membres, au gré des circonstances, à courir, sauter, grimper, saisir, excitant au maximum, par ces actes variés, leur appareil cérébral et provoquant son développement par l'activité qu'ils lui imposaient. Par un singulier contraste, celui-ci se perfectionnait sans cesse, tandis que les membres et les divers organes, gardant leur indétermination initiale, demeuraient tout près des formes primitives. Ces Mammifères ont été groupés dans l'ordre des Primates; ils ont pour caractère commun l'opposabilité du doigt intérieur des quatre membres, aux autres doigts, ce qui leur permet de prendre les objets, de les palper de toutes manières et de recueillir ainsi des informations nouvelles et précises qui contribuent, à leur tour, à l'évolution de leur cerveau. Là elles se combinent avec celles recueillies par d'autres sens, et provoquent la mise en œuvre de plus en plus fréquente d'une volonté réfléchie.

Cet ordrç. comprend aujourd'hui les Lémuriens et les Singes. Les Lémuriens vivent dans l'Inde, dans l'Afrique équatoriale et surtout à Madagascar où ils sont particulièrement nombreux et variés; les Singes forment deux grands groupes: les Singes à narines écartées, ou platyrhiniens, à mâchoires pourvues de

36 dents, sauf chez les Ouistitis; les Singes à cloison nasale mince ou catarhiniens, à mâchoires ne portant que 32 dents, distribuées suivant la même formule que les dents de l'Homme. Les premiers sont propres au Nouveau monde, les seconds se trouvent en Afrique et en Asie ; ils ne sont représentés en Europe que par le Magot, cantonné aux environs de Gibraltar. Parmi les Singes de l'ancien continent qui atteignent la plus grande taille, les Gibbons de l'Inde, les Orangs-Outangs des îles de la Sonde, les Chimpanzés et les Gorilles de l'Afrique centrale sont dépourvus de queue; par l'absence de cet appendice leur ressemblance avec l'Homme s'accuse ; aussi les appelle-t-on Singes anthropomorphes, Singes à forme humaine.

Au début de la période éocène vivaient en Amérique de nombreuses espèces de Lémuriens (Hyopsodus) à qui ne manquait qu'une paire d'incisives pour avoir la formule dentaire complète à 4 molaires et 3 prémolaires des Mammifères placentaires primitifs. Peut-être même faut-il considérer comme des Lémuriens les Pelycodus de Wasatch qui avaient une formule dentaire complète. Mais on peut dire que tout de suite les vrais Primates sont caractérisés par la réduction de leurs incisives à deux paires qui persisteront dans toute la série. A l'éocène snpér'eur des animaux d'une formule dentaire analogue, les Adapis, se retrouvent dans le bassin de Paris, mais Guvier, qui les a décrits le premier, ne connaissant que leur tête, les avait pris pour des Pachydermes; d'autre part, l'angle de leur mâchoire inférieure se recourbait légèrement en dedans, comme chez les Marsupiaux. Les Adapis sont, par conséquent, tout près des Placentaires primitifs et l'on est ainsi conduit à admettre que les Primates ont évolué parallèlement aux autres Mammifères placentaires, sans se mêler à eux. Avec leur museau allongé, leurs oreilles droites et pointues, leur physionomie spéciale qui les fait désigner sous le nom de Singes à museau de renard, leurs mamelles nombreuses, leur dentition variable où il n'y a plus parfois qu'une paire d'incisives inférieures (Propithèques, Tar-

siers), et même à la mâchoire supérieure (Aye-Aye) quî, dépourvue de canines, ressemble alors à celle des Rongeurs, les Lémuriens forment un groupe qui s'est diversifié en tous sens, en gardant quatre mains préhensiles, et dont quelques formes ont donné naissance aux Singes d'Amérique qui ont gardé leurs quatre prémolaires primitives. Ils étaient répandus dans le monde entier, et il est vraisemblable que c'est dans leur troupe variée que se cachent les ancêtres des Singes du Nouveau monde et ceux des Singes de l'Ancien monde, ancêtres qui, pour être det Lémuriens, ne sont pas nécessairement les mêmes. Les Singea du Nouveau monde n'ont que 36 dents au plus, ceux de l'Ancien monde que 32. Mais ces deux types diffèrent entre eux parce que les Singes du Nouveau monde ont une dentition de lait qui comprend toujours trois prémolaires à la mâchoire supérieure, même quand ils n'ont que 32 dents, tandis que celle des Singe de l'Ancien monde n'en comporte que deux; on considère que c'est là un argument en faveur de l'ancienneté plus grande des Singes américains.

La dentition des Hommes est, au poinS de vue numérique, semblable à celle des Singes de l'Ancien monde; elle en diffère surtout par les dimensions moindres des canines. La réduction de la formule dentaire va en croissant des Lémuriens à l'Homme jusqu'à la limite de 32 dents, atteinte déjà par les Singes catarhiniens. On ne peut chercher la cause de cette réduction que dans un caractère qui soit commun à tous ces animaux, et celui qu'il est le plus logique d'invoquer, c'est la faculté de préhension acquise par la main qui décharge les mâchoires d'un travail qu'elles étaient seules jusque-là à exécuter ; désormais, n'ayant plus de traction à exercer pour saisir les objets et les déplacer, n'étant plus étirées par ces tractions qui interviennent pour une part dans leur allongement et ont sans doute provoqué la conformation spéciale de la tête des herbivores, elles se raccourcissent, se ramassent et l'on passe ainsi du museau de renard des Makis et autres Lémuriens à la face camuse des Singes;

ce raccourcissement ne va pas sans un ralentissement de la nutrition qui explique peut-être la raréfaction des poils sur cette face presque nue.

D'autre part, la variété des attitudes que doivent nécessairement prendre des animaux grimpeurs qui séjournent sur les arbres est une préparation évidente à l'attitude verticale que les grands Singes ne réussissent cependant à obtenir qu'à demi. Ces diverses transformations ont été réalisées de bonne heure. Dans le» terrains éocènes de Patagonie les frères Ameghino ont découvert toute une série de Primates qu'ils ont nommés Homunculus, Tétra-? Tri-et Diprothomo, ce qui signifie : miniature d'homme, quadrisaïeul, trisaïeul et bisaïeul de l'homme. Suivant eux, le berceau de l'Humanité serait, non pas au pied du massif du Thibet où sont encore rassemblées les races humaines, comme le pensait de Quatrefages, mais au sud de l'Amérique. Malheureusement, comme le fait remarquer M. Boule dans son brillant mémoire sur l'Homme de la Chapelle-aux-Saints, tous les Homoncules d'Ameghino sont encore trop loin de l'Homme pour qu'il soit possible de les classer dans sa généalogie.

C'est dans les couches éocènes de Wasatch, dans l'Amérique du Nord, que Cope a découvert dans l' Anaptomorphus le premier anneau de la chaîne qui relie les Singes aux Lémuriens. Des animaux analogues se multiplient d'abord dans l'Amérique du Nord, puis la quittent pour émigrer vers l'Amérique du Sud où ils ont donné naissance aux alertes Singes à queue prenante de cette région, les Sajous. Ils arrivent au même moment en Europe et se réfugient en fin de compte, vraisemblablement à la suite du refroidissement de la température, dans leur domaine actuel, l'Inde, l'Afrique tropicale et Madagascar. Lémuriens et Sajous sont môme associés dans les dépôts éocènes du Fayoum où les premiers sont représentés par les ParapilhecuSj les seconds par les Mœropilhecus. Mais avec eux les paléontologistes ont eu la surprise de rencontrer un

Singe anthropomorphe, le Propliopithecus Hœckeli, voisin des Gibbons, apparenté sans doute au Pilhecanthropus erecius découvert à Java par le Dr Dubois et certainement ancêtre direct du Pliopithecus, découvert par Lartet dans le Miocène de Sansans. L'antiquité des Singes anthropomorphes, que l'on croyait avoir été le dernier terme de l'évolution des Singes puisqu'ils sont les plus rapprochés de l'Homme, se trouve donc reculée jusqu'au début de l'époque tertaire, ce qui enlève toute invraisemblance à l'existence de l'Homme luimême à cette époque. Les Gorilles, les Chimpanzés ne seraient venus qu'après les gracieux Gibbons qu'on vénère dans l'Inde et qui sont les Singes les plus rapprochés de l'Homme. La grimaçante cohorte des Singes à queue de l'ancien continent serait aussi plus récente; le Mésopithèque du Penté- Uque décrit par Albert Gaudry est du miocène; de sorte qu'en admettant notre parenté généalogique avec les Singes nous n'aurions à compter parmi nos ancêtres aucun de ces êtres répulsifs tels que les Ilamadryas, les Mandrills à tête bariolée ou les autres singes à tête de chien dont on peut voir les grotesques figures dans les ménageries.

Il faut bien reconnaître d'ailleurs - quelque dépit que nous en puissions avoir — que les traits caractéristiques du corps de l'Homme ne l'éloignent pas beaucoup de ceux des Gibbons et qu'il est facile d'expliquer, comme l'avait déjà dit Lamarck, les caractères qui lui sont propres. Presque tous dérivent de son attitude verticale parfaite. Par elle les mains ont été complètement libérées de tout autre service que celui de la préhension et de l'exploration des objets, de la fabrication ou du maniement des instruments de défense. Grâce à ces derniers, les mâchoires ont tout à fait cessé de mordre et de déchirer, comme elles avaient déjà cessé de saisir, pour se borner à la mastication des aliments ; elles se sont peu à peu, en raison de ce moindre travail, raccourcies et allégées. Les muscles élévateurs de la mâchoire inférieure sont, chez les grands Singes, des

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muscles puissants qui, dans le jeune âge, s'insèrent dans ïa fosse temporale, mais qui, à mesure que l'animal vieillit, grimpent peu à peu le long des parois latérales du crâne, comme ils le font également chez les carnassiers, et finissent par se rencontrer sur levertex,où ils provoquent le développement d'une crête médiane à laquelle ils s'attachent. Désormais cette crête s'oppose à tout élargissement du crâne dont les os sont définitivement suturés sur la ligne médiane ; les muscles qui s'y attachent, quand ils secontractent,tendentmêmeà comprimer latéralement les parois du crâne, et compriment, par leur intermédiaire, le cerveau dont le développement estarrêté. C'est vraisemblablement une des raisons pour lesquelles les vieux Singes sont plus capricieux, plus malfaisants, plus stupides que les jeunes. Chez l'Homme, les muscles élévateurs de la mâchoire inférieure ont cessé de grimper ainsi. Insérés, comme chez les jeunes Singes, dans la fosse temporale, ils ne peuvent, en se contractant, exercer aucune pression sur le cerveau ; au contraire, ils tendent à écarter les frontaux et les pariétaux, à mettre le cerveau plus à l'aise, et contribuent, par conséquent, à favoriser son développement. La tête s'équilibre sur la colonne vertébrale de manière à faire une égale saillie en avant et en arrière ; elle se développe également en hauteur et de là découlent des conséquences importantes. Le développement du crâne et du cerveau en avant entraîne naturellement dans cette direction la base du nez, tandis que la rétraction des mâchoires laisse les narines s'ouvrir librement au-dessus d'elles ; de là la saillie si caractéristique du nez humain. Cette même rétraction donne aux lèvres, qui ne sont plus tendues en avant par la projection des dents, une liberté de mouvements qui permet le sourire. En s'élevant en hauteur le crâne domine les oreilles déjà immobiles chez les Singes et, comme il s'élargit en même temps, les yeux, plus ou moins latéraux chez la plupart des Mammifères sont reportés en avant. Ainsi tous les traits caractéristiques de la figure humaine sont des conséquences du développement

du cerveau, provoqué lui-même par l'importance prise par la main. De même les traits caractéristiques des Vertébrés ont été déterminés par la prédominance prise chez eux par le système nerveux ; si bien que l'évolution de l'Homme parait avoir été conduite essentiellement par les progrès de l'intelligence. C'est de très bonne heure que le développement de ses ancêtres s'est orienté dans cette direction.

Une fois franchie l'étape des Lémuriens, qui par les Adapis se rattachent encore aux Marsupiaux, il semble que tout de suite, par le simple redressement du corps dont l'architecture n'est plus modifiée, s'ouvre la voie qui conduira rapidement au type humain par un progrès incessant et presque exclusif des organes de l'intelligence et de la raison. Ailleurs, les membres, la dentition, les dépendances des téguments, les viscères eux-mêmes se modifieront dans les sens les plus divers, s'appropriant surtout à des fonctions purement matérielles; ici tout l'effort portera vers le perfectionnement du système nerveux et de l'appareil cérébral, en sorte que l'Homme, séparé dès l'origine des Singes actuels, n'a de parenté directe avec aucun des autres Mammifères.

Est-ce à dire qu'au point de vue purement matériel il faille faire à l'Homme une place à part dans la Nature? Tout ce livre conduit à une conclusion contraire. A l'exemple des géologues qui, renonçant aux causes inconnues pour expliquer la configuration et la structure du Globe, ont réussi si brillamment à tout expliquer par l'unique considération des causes qui agissent encore autour de nous, j'ai cherché à établir que les lois qui régissent actuellement la vie suffisent à expliquer la formation et l'évolution de tous les grands types organiques, problème plus important, je pense, que la poursuite de l'explication des formes diverses revêtues par les espèces, ce qui est, en somme, le petit côté de la question.

La forme humaine s'explique afinsi comme les autres. Il semble, à la vérité, qu'à travers l'océan mobile des formes

vivantes, celles qui se sont acheminées vers les types humains aient tracé un sillage très direct. Les Éponges, les Polypes, les Bryozoaires, les Arthropodes, les Vers plats, les Etoiles de mer et tout le monde des Echïnodermes dont elles sont le début, les Mollusques, les Tuniciers, les Poissons osseux, les Batraciens anoures, les Reptiles, les Oiseaux, les Mammifères placentaires à griffes ou à sabots sont hors de sa route. D'autre part, tandis que des conditions purement mécaniques ou des changements d'attitude ont amené la formation première et le remaniement des autres formes organiques, le remaniement qui a conduit des Invertébrés aux Vertébrés a eu pour cause le volume acquis par le système nerveux, dont les centres et surtout le cerveau se sont ensuite graduellement perfectionnés. C'est surtout par le volume et les dispositions particulières de leur cerveau que les Hommes diffèrent des autres Vertébrés.

Ce qui a élevé l'Homme au-dessus des animaux dont il a gardé la structure, ce qui lui inspire l'horreur qu'il éprouve à l'idée d'une parenté avec eux, c'est avant tout la conscience de sa mentalité exceptionnelle. Il nous faut bien consentir cependant à être faits, comme les êtres vivants les plus infîmes, de quelques substances vulgaires. Les globules blancs de notre sang ont gardé la structure et les mouvements amiboïdes des plus humbles Protozoaires rhizopodes; la membrane olfactive de notre nez, notre trachée-artère et quelques autres des cavités de notre corps sont tapissées par des cellules munies de cils vibratiles semblables à ceux des Infusoires; nos cellules nerveuses se retrouvent avec les mêmes caractères extérieurs chez tous les animaux; nos fibres musculaires ne diffèrent pas essentiellement de celles des autres Vertébrés et ont déjà des analogues chez quelques Invertébrés ; notre corps est divisé en segments comme celui des Vers; nos dents ne diffèrent pas des plaques résistantes qui forment le squelette dermique des Bequins er dont les dents de ces Poissons ne sont qu'une modification; les écailles des Poissons ont formé les os de la voûte de leur crâne

que Geoffroy Saint-Hilaire a retrouvée dans le nôtre ; notre sternum, nos clavicules se relient à des plaques osseuses externes des Batraciens. Chez les embryons humains s'ébauchent des arcs branchiaux, comme chez ces derniers qui les tiennent euxmêmes des Poissons cténobranches. Nous nous reproduisons à l'aide d'éléments semblables aux éléments reproducteurs de tous les autres êtres vivants, et le développement de notre corps est calqué sur celui des Reptiles, des Oiseaux et des plus humbles Mammifères.

Il faut prendre notre parti de toutes ces ressemblances. Quoi que nous pensions, nous n'aurons jamais le corps de rayons que Victor Hugo prêtait aux Sylphes, ni les ailes chatoyantes que déployait l'ange de Wells lors de la Merveilleuse visite qu'il fit imprudemment à notre Terre. En revanche, nous pouvons nous enorgueillir d'autant plus de notre intelligence que notre corps a été son œuvre et que, dans notre évolution, quelque paradoxal que cela paraisse, l'esprit a toujours dominé la matière. C'est notre besoin de savoir, de voir de plus haut et plus au loin qui nous a fait atteindre à l'attitude verticale parfaite dont nous sommes fiers, qui nous a incités à user de nos mains libérées pour palper et apprécier ce qu'elles touchaient, ou façonner les corps bruts en instruments appropriés à des destinations nettement conçues; c'est le même besoin qui a suscité l'évolution de notre cerveau, donné à notre visage son noble aspect et préparé nos lèvres pour le langage et pour le sourire.

Qu'importe la matière, chair ou poussière, sur laquelle l'intelligence a travaillé, si elle l'a sans cesse ennoblie par sa présence ? Qu'importent les transformations que le corps d< l'Homme a pu subir si, dans une course radieuse à travers tou ce qui vit, l'esprit l'a emporté jusque sur les sommets d'où sa raison domine aujourd'hui le monde ?

Partis de la naissance de la matière, nous sommes arrivés jusqu'à la réalisation de la forme humaine, en reliant entre eux le point de départ et le point d'arrivée par une chaîne continue de faits constituant autant de maillons solidement ri vés par des raisonnements rigoureux, eux-mêmes appuyés sur un petit nombre de principes. La plupart de ces principes ont été énoncés à des époques plus ou moins lointaines, discutés, puis abandonnés parce que, ayant étéd'abord donnés comme généraux, ilf ont été plus tard reconnus insuffisants. Chacun avait cependantsa valeur, et leur ensemble sagement coordonné conduit, en somme, à une explication rationnelle delà Vie et de ses œuvres.

Il estbien vrai, comme lesoutenait déjà Cuvier(l), à rencontre de beaucoup de ses contemporains, comme l'a depuis victorieusement démontré Pasteur, que, dans la Nature actuelle, il ne se forme plus spontanément d'êtres vivants, mais il est également démontré que seul le soleil entretient la vie sur la terre, qu'elle s'éteindrait avec lui et il devient alors probable qu'elle est née de rayons qu'il a perdus (2) mais dont on peut envisager dès maintenant la production artificielle, ouvrant ainsi la porte à toutes les espérances. Il est également bien vrai que les espèces végétales ou animales peuvent donner l'illusion — tant leurs variations sont lentes, ou faiblesquand elles sont brusques — que leurs formes sont fixes, comme le voulaient naguère la plupart des naturalistes ; mais ces variations n'existent pas moins, et si lentes qu'elles soient, on peut par des soins appro-

(1) Règne animal, $• édition, t. A, page 9. tt) Paire 78.

priés conduire très loin de leur point de départ les plantes qui les ont éprouvées. Il y faut du temps et on ne soupçonnait pas, à l'époque où Cuvier défendait la fixité des espèces, combien est courte la période depuis laquelle nous observons, comparativement à une de ces périodes géologiques dont on a réussi à reconstituer l'histoire.

Lamarck attribuait le^s variations des espèces animales aux habitudes qu'imposaient aux animaux les excitations du milieu extérieur; il avait raison, mais dans une certaine mesure seulement, et cette restriction a suffi pour faire choir sa doctrine. Darwin admettait des variations dues à des causes quelconques, conservées par l'hérédité et renforcées par la sélection naturelle; mais pour que la sélection naturelle pût agir, il fallait qu'elle s'exerçât sur des êtres déjà nombreux et variés. D'où venaient-ils? Il ne le disait pas. Chacune des conceptions de ce genre — et nous pourrions en allonger beaucoup la liste — peut être soutenue par des arguments tirés des faits, mais toutes sont dépassées par eux ; et il se trouve qu'il faut néanmoins faire une part à chacune d'elles, mais une part seulement dans l'explication des formes vivantes. En fait, toutes sont intervenues, chacune à son heure,* pour la détermination de ces formes, et il y en a eu beaucoup d'autres. Aux causes extérieures de modifications, il faut, en etlet, ajouter de puissantes causes internes, parfois intimement liées aux premières, comme c'est le cas pour les modifications des muscles et des os résultant des mouvements habituels provoqués par les excitations venues du milieu, suivant la formule de Lamarck. Chacun des éléments anatomiques associés pour constituer un organisme, tout en contribuant à la vie de celui-ci, n'en continue pas moins à vivre pour son compte, et c'est sur cette base de V indépendance des éléments anatomiques que Claude Bernard a fondé toute sa doctrine physiologique. Elle est également incomplète, si on la prend au pied de la lettre . Chaque élément contribue, en effet, pour sa part à la constitution du fonds commun dans lequel toiu

conclusion 389

baignent avec lui. Il y puise tout ce qui est nécessaire à son alimentation ; il y déverse, en revanche, tous les résidus de sa nutrition et les produits de son activité. Ces résidus et ces, produits constituent les sécrétions internes sur lesquelles Browu-Séquard a le premier appelé l'attention mais qui, loin d'être le propre de certaines glandes longtemps réputées sans fonction, comme on s'est habitué à le dire, sont le fait de tous les éléments anatomiques. Par l'intermédiaire de ce milieu, qu'ilsmodifientsanscesseet surlequel retentissent toutes les modifications qu'ils éprouvent eux-mêmes, qu'ellesviennent de l'action du milieu extérieur ou d'ailleurs, les éléments unis dans un même organisme, ceux même qui n'y sont que temporairement et accidentellement associés, réagissent ainsi les uns sur les autres à toute distance. Un organisme porte donc en luimême des causes incessantes de modifications qui lui donnent une plasticité suffisante pour qu'il puisse s'adapter d'une manière constante au milieu dans lequel il vit. Rien n'est plus propre à mettre nettement en évidence les effets de cette action' à distance que les changements qui surviennent non seulement dans l'extérieur des oiseaux, mais aussi dans leur psychologie, tels qu'ils résultent des expériences de castration ou des greffes génitales habilement conduites par M. L . Pézard (1). Ces opérations modifient profondément l'évolution du plumage des coqs et peuvent, ce qui est psychologique, inciter les poules à adopter leur chant. Iï n'est pas étonnant que ces modifications retentissent sur la composition des éléments génitaux euxmêmes qui pour devenir aptes, lors de la segmentation répétée grâce à laquelle ils reconstituent un organisme semblable à celui d où ils proviennent, ont dû remonter en sens inverse le chemin par lequel ce dernier a passé pour arrivera sa forme ultime. C'est ce qui constitue Vhérédiié. Elle maintient l'individu dans sa descendance; mais les substances qui s'accumulent en lui ne

(1) Le conditionnement physiologique des caractère, sexuels secondaires chez tes Otseaux. Thèse de Paris (Sciences), 1918. ^conaaires

3go CONCLUSION

se bornent malheureusement pas à le modifier ; elles l'encombrent, et il finit par succomber à cet encombrement après avoir traversé cette phase de déchéance graduelle que nous appelons la vieillesse.

La régénération, par les éléments reproducteurs, des caractères successifs des ancêtres de l'organisme d'où ils proviennent avait conduit Etienne Geoffroy Saint-Hilaire à concevoir l Ëïwbryogénie des êtres *ivatité, animaux ou végétaux, comme une répétition rapide de leur généalogie. La rapidité croissante, inégale d'ailleurs pour les divers systèmes d'organes, avec laquelle, dans l'embryon, se succèdent les caractères ancestraux, fait que ces caractères finissent, pour ainsi dire, par se télescoper, en même temps que les plus rapides à évoluer, par une sorte de lutte pour la vie interorganique, prennent la place et la nourriture des plus lents. C'est cette accélération dans la succession des phénomènes erobryogéniques résultant des modifications définitives de la forme adulte que nous avons désignée sous le nom de tachygénèse. Par une sorte de paradcxe, de conservatrice l'hérédité devient ainsi, grâce à la tachygénèse, modificatrice. L'importance de la tachygénèse comme cause de transformation des organismes ne saurait être estimée trop haut : on a vu comment elle a produit l'embranchement des Vertébrés. Mais la tachygénèse elle-même est un résultat, et nous sommes loin encore de savoir comment il

a été obtenu.

L'embryogénie ne reproduit pas seulement les caractères ancestraux ; les embryons libres, au cours de leur développement, modifient assez souvent leur genre de vie ; ils reviennent aux conditions dans lesquelles ces caractères ont été réalisés, permettent de remonter à leur cause, et c'est ainsi que nous avons pu signaler l'importance des changements d'attitude dans la réalisation de types organiques dont La conformation paraissait, au premier abord, inexplicable par des causes accessibles à l'observation : cette conviction avait conduit

Cuvier à imaginer ses quatre types immuables de structure, dont un seul d'ailleurs était nettement délimité par des caractères constants et précis: celui des Vertébrés. Aux quatre embranchements de Cuvier on en a substitué neuf aujourd'hui: les Protozoaires, les Éponges, les Polypes, les Chitinophores (Arthropodes et Némaihelmrnthes),\es Vers, les Échinodermes, les Mollusques, et les Vertébrés auxquels se relient,par une dégénérescence résultant de la fixation de leurs embryons aux objets sous-marins, les Tuniciers ; mais chacun de ces embranchements a trouvé, avec des caractères précis, une explication nette de ces caractères. Il est fort peu probable que des recherches sous-marines fassent, par la suite, apparaître des embranchements nouveaux ; il semble que ceux que nous connaissons répondent à tous les types rationnels possibles. Mais de tous ces embranchements, quatre seulement ont doté les eaux douces ou la terre ferme d'une abondante postérité : ce sont les Chitinophores dont les Arachnides et les Insectes sont les types essentiels, les Vers, les Mollusques et les Vertébrés, et nous avons vu comment l'hermaphrodisme des Vers et des Mollusques lacustres ou terrestres a posé la question des conditions qui déterminent la production de tel ou tel sexe.

Il semble bien que les mâles présentent chez les formes inférieures une inaptitude particulière à se développer et une fragilité relative, et chez les formes supérieures une disposition particulière à gaspiller leurs réserves nutritives pour la production d'ornements inutiles, comme le brillant plumage de beaucoup d'oiseaux mâles, les parures de nombreux insectes de ce sexe, la crinière des lions, la barbe des hommes, etc., ou d'organes de défense et d'attaque comme les cornes de divers ruminants mâles, les défenses des éléphants ou les énormes mandibules des cerfs- volants. Les femelles, au contraire, au moins dans le règne animal, semblent le plus souvent sacrifier toute ornementation de luxe et parfois, chez certains insectes, jusqu'à leurs ailes, au profit de l'accumulation de réserves utilisées

pour l'alimentation des œufs. Dans ces conditions, on a été conduit à se demander si la détermination du sexe n'est pas une affaire de nutrition, s'il ne serait pas possible, dès lors, de produire l'un ou l'autre à volonté, ou tout au moins de prévoir, à un moment donné, ce qu'il sera. Une telle espérance n'a rien de chimérique. Certaines abeilles, les ouvrières, préparent, au moment de la ponte, des loges spéciales pour les larves qui donneront des mâles et celles qui donneront des femelles, et l'on sait que notre abeille commune peut même, au cours de son évolution, amener, par une nourriture appropriée, la transformation d'une larve d'ouvrière stérile en larve de femelle féconde. La généralisation de ce résultat serait la mainmise de l'homme sur un des phénomènes qui lui ont paru jusqu'ici les plus mystérieux. Maître désormais de déterminer, à leur début, par de justes méthodes le sexe des organismes, connaissant tous les stades de leur évolution ultérieure, pourquoi n'essayerait-il pas de la diriger à son gré, pour obtenir des formes nouvelles qu'il pourrait prévoir d'avance au lieu de se borner à exploiter le jeu incertain des croisements? Le nombre infini des races de chiens, de volailles, de pigeons, de lapins, etc., qui ont été obtenues à peu près au hasard, montre à quel point ces espèces sont obéissantes, et nous avons vu que la détermination des formes est avant tout une affaire de chimie. Malheureusement, si grands que soient les résultats obtenus dans le dernier demi-siècle par la chimie organique, si variées, si complexes que soient les substances, surtout les substances albuminoïdes qu'elle a su réaliser, le problème de la composition, de la structure, des transformations possibles de ces dernières et de leurs relations est loin d'avoir reçu les solutions dont nous avons besoin pour progresser rapidement dans l'histoire de la vie. La question même de la nature de la vie pourrait bien se poser avant peu sur un tout autre terrain que celui où nous l'avons envisagée jusqu'ici. Nous considérons comme vivants des microbes qui passent à travers les filtres de

porcelaine et qui sont cependant visibles à l'ultra-microscope. Au contraire, les substances albuminoïdes ne passent pas à travers ces filtres, à cause de la grosseur de leurs molécules; ces molécules approchent donc de la limite de visibilité et dès lors on peut se demander si un microbe que l'on considère comme «organisé» diffère beaucoup d'un simple composé chimique qui, en raison même de la grosseur et du petit nombre des molécules qui le composent, aurait abandonné la forme géométrique des cristaux ordinaires pour prendre ces formes de grains, de bâtonnets droits ou courbes ou même d'hélices qui •ont désignées par les microbiologistes sous les noms de microcoques, de bacilles, de bactéries, de spirilles, etc. La vie élémentaire, dans cette conception, ne serait plus qu'une forme ûe réaction chimique dans laquelle la molécule vivante, au lieu de se détruire en abandonnant des débris aux substances avec lesquelles elle serait en contact, décomposerait celles-ci à son profit et s'accroîtrait à leurs dépens indéfiniment, non pas en augmentant de volume par sa surface comme le font les cristaux, mais en se laissant pénétrer et en se multipliant par division de sa masse à mesure qu'elle s'accoîtrait. La nutrition aurait ici pour conséquence la reproduction qui aurait permis la conquête du monde aux êtres organisés, se multipliant en progression géométrique.

Les variétés innombra les de fleurs que les horticulteurs savent produire démontrent que les organismes sont bien plus dociles qu'on ne le croit. Ce ne peut être que la présence de quelques substances spéciales ou même d'une seule qui détermine la formation de ces variétés, et il n'est pas, tant s'en faut, au-dessus des forces de la chimie actuelle, de définir ces substances et d'en réaliser la synthèse. Si l'homme réussissait dans cette voie, il serait devenu créateur et dès lors toute l'histoire des êtres disparus, que la paléontologie reconstitue si péniblement mais si brillamment, puisque le professeur Marcellin Boule est parvenu à retrouver la série des ancêtres, non pas

seulement des grands groupes, mais aussi de nos espèces actuelles, toute cette admirable histoire d'un passé prodigieusement lointain dont Cuvier a déchiffré les premières pages, pourrait recevoir une confirmation expérimentale. Sans doute le plus souvent c'est sur de simples ressemblances héréditaires que sont édifiées la plupart des généalogies dont nous devons actuellement nous contenter ; et la cause des caractères primitifs que nous voyons se modifier graduellement dans nos séries reconstituées nous échappe complètement ou ne peut être qu'imaginée à la suite d'une comparaison avec ce que nous voyons autour de nous ; aussi avons-nous cherché, dans ce livre, à placer les organismes dont nous avons conté l'histoire dans le milieu même où ils ont évolué, en rattachant autant que possible aux conditions de ce milieu les modifications qu'ils ont éprouvées. Ces modifications résultent, en partie, de l'action directe des agents physiques, tels que la chaleur, la lumière et même certains de ceux demeurés si longtemps insoupçonnés qui se rattachent à l'électricité, comme les courants qui parcourent les muscles et les nerfs, ou se relient aux phénomènes de radioactivité ; mais elles relèvent surtout des actions chimiques qui s'accomplissent entre les produits innombrables résultant de l'activité des éléments anatomiques ou de leur déchéance. Isoler ces produits, déterminer leur composition chimique, se rendre compte de l'action de chacun d'eux sur les éléments constitutifs d'un organisme déterminé est une œuvre expérimentale de longue haleine, qui ne sera sans doute jamais achevée mais qui, courageusement entreprise, méthodiquement ordonnée, conduirait certainement à des résultats delà plus haute importance. C'est dans cette voie que l'Homme peut espérer conquérir la maîtrise de la vie. Cette conquête devait décourager les savants du xvur3 siècle, qui ne pouvaient apercevoir aucun moyen du l'entreprendre, et qu'essayaient de suppléer les philosophes; elle a été abordée par ceux du xixe, non sans quelques

succès; elle a suscita déjà chez ceux du xxe \m élan passionné que leurs conquêtes réalisées dans le domaine de la chimie biologique ne fera qu'attiser désormais.

Ils ont essayé de pénétrer la composition de la cellule vivante et elle leur est apparue d'une complexité étonnante au premier abord, mais de nature à expliquer le mystère de la Vie. On savait depuis longtemps que son noyau était en réalité un appareil complexe qui comprend notamment d jpéciaux, les centrosfjmes, un réseau d'une substance fixant énergiquement le carmin, la chromaluie, réseau qui se transformait, au moment de la division de la cellule, en un ruban festonné composé pour toutes les cellules d'un organisme, pour tous les organismes de la même espèce, d'un nombre constant de festons, capables de s'isoler et constituant alors des chromosomes.

Les botanistes avaient de leur côté connu et décrit les grains verts de chlorophylle grâce auxquels la plante, sous l'action du soleil, fabrique du sucre et exhale de l'oxygène ; ils connaissaient aussi les leaciles qui produisent de l'amidon. Mais, dans les derniers temps, les découvertes se sont précipitées. En 1887, le Dr Haphaël Dubois (1) signalait dans le plasma des cellules des formes actives spéciales auxquelles il donnait le nom de vacuolides ; Altmann en fit plus tard des bioplasles et on les désigne communément aujourd'hui sous le nom de miîochandries que leur a donné Benda ; tandis que leur ensemble est devenu le chondriome. Mais le chondriome lui-même n'est pas simple et en l'analysant au moyen de matières colorantes diverses MDangeard distingue, au moins chez les végétaux, trois catégories d'éléments (2). Ces divers éléments grandissent, changent de forme et de modes de groupement, produisent, comme l'a montré M. Guillermond, des substances diverses, en

<1) R. Dubois, Les oacuolides, C. R. de la Société de Biologie, 8e série, t. IV. 1887.

(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1er décembre 1919, 9 février et 1 - mare 192a

un mot, se nourrissent à la façon de microbes bienfaisants, aidant la cellule à vivre au lieu de la détruire, comme les microbes ordinaires, et se comportant vis-à-vis d'elle à la façon de ces algues qui vivent en communauté ou, comme on dit, en symbiose avec les radiolaires ou avec les vers du genre Convolula. C'est ce qu'a voulu exprimer M. Portier en leur attribuant la dénomination de symbiotes. Ainsi nous sommes ramenés par ce détour de la symbiose à la question que nous examinions tout à l'heure de la nature de la Vie.

Les vastes horizons qui s'ouvrent désormais dépassent les limites anciennes de la science qui cherche déjà des solutions positives à des questions considérées naguère encore comme réservées aux spéculations philosophiques. Quels liens peuvent exister entre les réactions motrices des Infusoires, simples réflexes inéluctables des excitations du dehors, la sensibilité confuse et aveugle d'une Éponge et d'un Polype; l'instinct obscur d'un Ver, la prévoyance héréditaire si précise d'un Insecte, la libre intelligence des animaux supérieurs et la raison humaine? Comment, parmi les éléments anatomiques, quelques-uns ont-ils accaparé la sensibilité, se sont-ils condensés en centres nerveux sans cesser de demeurer en rapport avec tous les autres éléments, d'en recevoir des informations, de leur donner des ordres grâce à un mécanisme dans lequel interviennent à la fois la matière, la chaleur, l'électricité, la lumière et peut-être d'autres agents entre lesquels on aperçoit aujourd'hui des liens inattendus (1)? Comment, dans ce milieu, la pensée s'est-elle épanouie et a-t-elle acquis une puissance suffisante pour embrasser sans émoi l'immensité des mondes, s'attaquer à l'énigme de l'Univers et chercher à la résoudre? C'est le secret de l'avenir.

(1) Voir le beau livre de Jban Pkrrin : Les Atome*, Alcan, éditeur.

PI. I. - Les terres émergées de l'hémisphère nord au début de la période

primaire.

nota. — Dans toutes les cartes les traits continus indiquant les contour»

actuels des terres émergées.

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