PRÉFACE. V
revivre les personnages qui ont occupé son enfance : Barbebleue, l'Ogre, le marquis de Carabas, il les retrouve dans Monte-Cristo, d'Àrlagnan et tous les héros invaincus des romans de cape et d'épée, types issus en droite ligne des contes de Perrault.
Ainsi, le merveilleux qui s'est emparé d'une âme, à l'heure trop accessible de soq éveil, ne lâchera plus sa proie. Comment dès lors être surpris des vacillations de l'esprit publict Gomment s'étonner de l'invasion alternative d'un fanatisme ignorant ou d'un socialisme menaçant? Ou bien encore de ces épidémies qui, sous le nom de magnétisme animai, de tables townantes et d'esprits, viennent nous ramener périodiquement aux superstitions et aux pratiques du moyen âge!
La proposition que nous voulons défendre était donc moins paradoxale qu'elle ne le paraissait d'abord. Les contes et les légendes que l'on donne en pâture à Tenfance, sont dangereux, parce qu'ils entretiennent et surexcitent cette inclination au merveilleux qui n'est déjà que trop naturelle à l'esprit Iiumain. Les premiers livres accordés à l'enfance ne devraient tendre qu'à fortifier, qu'à consolider sa jeune raison.
Mais, nous dira-t-on, vous voulez donc mutiler l'âme humaine, en la réduisant à la seule faculté de la raison, en rejetant de sa sphère l'imagination et l'idéal ? Vous supprimez ainsi toute poésie et même toute littérature, car l'une et l'autre n'ont d'autre fondement que le merveilleux, ou, pour mieux dire, elles sont le merveilleux même. Une génération qui aurait été élevée dans de tels principes, raisonnerait juste sans doute, et son esprit serait bien meublé ; mais elle serait dépourvue de tout idéal, destituée d'imagination, d'inspiration et de sentiment ce serait une collection de machines à càlcukr. Or : l'homme doit entretenir dans son âme le sentiment à l'égal de la raison, n est bon qu'il apprenne à se rendre compte des phénomènes
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Ti PRÉFACE.
matériels qui l'entourent et le pressent, mais il doit apprendre encore à aimer et à sentir. S'il doit cultiver son esprit, ne doit-il pas aussi former son cœurî
Voilà une objection qui se présente naturellement à la pensée de chacun. Et voici notre réponse.
La feculté de l'imagination qui permet d'idéaliser et d'abstraire, qui fait les poètes, les inventeurs et les artistes, est inhérente à notre âme et ne périt qu'avec elle : c'est une partie intégrante de l'intelligence. Tout ce qui concourt à fortifier, à enrichir l'intelligence, à agrandir la sphère de son activité, tourne donc, ou doit tourner plus tard, au profit de l'imagination elle-même, qui n'est qu'une partie de ce tout. C'est pour cela qu'il faut de bonne heure remplir notre intelligence de notions exactes et rigoureuses, la nourrir de vérités incontestables, la préserver de toute stérUe fiction, afin que, sainement et fortement constituée, elle puisse exercer dans toute sa liberté, à l'abri de toute entrave et de tout écart funeste, cette admirable faculté de l'imagination, mère de la poésie et des arts. Commencez par feire de solides esprits dès l'enfance, et vous ne manquerez jamais ni de poètes ni d'artistes.
Ces notions rigoureuses, ces vérités incontestables, dont il importe de nourrir l'enfânce et la jeunesse, sont-elles d'ailleurs difficiles à trouver? Paut-il, pour les lui présenter, imposer à l'enfant une grande fatigue ? D faut le prendre par la main, le mener dans la campagne et lui dire d'ouvrir les yeux. L'oiseau des bois, la fleur des champs, l'herbe de la prairie, le rossignol qui chante sur les derniers lilas, le papillon qui trace dans l'air son sillon de rubis et d'émeraudes, l'insecte qui tisse silencieusement, sous une feuille desséchée, son linceul temporaire, la rosée du matin, la pluie féconde, la brise attiédie qui caresse la vallée : voilà le théâtre varié de ses naïfs travaux, voilà sou plan d'éludés.