‹ La terre avant le déluge (volume 4)Chapitre 19 sur 55 · G. N.) (G. NO · texte numérisé non relu

G. N.) (G. NO

l'ig. il y.

Plagiostoma giganteum.

(fig. 119), mollusque acéphale dont la coquille est de grande dimension.

Les mers liasiques contenaient un grand nombre de poissons dits ganoïdts, c'est-à-dire à écailles dures et brillantes. Le Lepi-

Fig. 120.

Tetragonolepis (restauré). (1/4 G. N.)

Fig. 121.

Dent de l'Acrodus nobilis. (G. N.)

dotus gigas est un poisson de grande taille propre aux mers de cette époque. Un poisson plus petit, que nous représentons

dans la figure 120, avec les écailles qui recouvraient son corps, était le Telragonolepis ou Œchmodus Buchii.

VAcrodus nobilis, dont on retrouve aujourd'hui les dents, vulgairement appelées en Angleterre sangsues fossiles (fig. 121), est un poisson dont on ne connaît pas le squelette entier.

On ne connaît pas non plus exactement YHybodus reliculatus. Les épines osseuses qui forment la partie antérieure de la nageoire dorsale de ce poisson, et que nous représentons dans la figure 122, ont longtemps piqué la curiosité des géologues, qui

Fig. 122.

Portion de nageoire de l'Hybodus, ou Ichthyodorulile. (1/3 G.N.)

avaient donné à ces débris le nom général d'Ichthyodorulites, avant qu'il fût bien établi que ce n'était là qu'un fragment de la nageoire de YHybodus.

Toutefois , bâtons-nous de le dire , ce ne sont pas les êtres que nous venons de passer en revue qui fournissent les traits les plus saillants de la génération d'animaux qui ont habité la terre pendant la période basique. Il faut chercher ces traits dans d'énormes reptiles dont nous considérons aujourd'hui les formes étranges et les restes gigantesques avec une curiosité mêlée, en quelque sorte, de stupeur.

A aucune époque de l'histoire de la terre, les reptiles n'ont tenu une aussi grande place et n'ont joué un rôle aussi important que dans la période jurassique. La nature semble avoir voulu alors porter cette classe d'animaux à son degré de perfection. Les grands reptiles du lias sont des animaux aussi compliqués dans leur structure que les mammifères qui apparaîtront plus tard. Ces étranges et gigantesques sauriens ont disparu pendant les périodes géologiques suivantes ; aussi nos reptiles, nos sauriens actuels, ne sont-ils, pour ainsi dire, que l'ombre, la descendance abâtardie de ces puissantes races de l'ancien monde.

Pour n'avancer que des faits bien établis, nous ne considère-

rons avec quelques détails que les reptiles fossiles les mieux connus, et qui ont été l'objet d'études répétées de la part des naturalistes : nous voulons parler des Ichthyosaures, des Plésiosaures et des Ptérodactyles.

Les créatures extraordinaires qui portent le nom d'Ichthyosaures* présentent des dispositions et arrangements organiques qui se rencontrent dispersés dans certains ordres ou dans certaines classes de nos animaux actuels, mais qui ne se voient jamais réunis dans aucun. En effet, les Ichthyosaures possédaient à peu près le museau d'un Marsouin actuel, la tête d'un Lézard, les dents d'un Crocodile, les vertèbres d'un poisson, le sternum de l'Ornithorynque et les nageoires de la Baleine.

M. Bayleparaîtavoirdonné l'idée la plus complète del'Ichthyosaure, en disant que c'était la Baleine des sauriens, ouïe Cétacé des mers primitives. L'Ichthyosaure était, en effet, un animal exclusivement marin, qui, sur le rivage, serait resté immobile comme une masse inerte : ses nageoires, semblables à celles de la Baleine, le prouvent suffisamment. Comme la Baleine, l'Ichthyosaure respirait l'air atmosphérique, ce qui le forçait à s'élever à la surface de l'eau. On peut même croire, avec M. Bayle, qu'il était pourvu, comme la Baleine, d'évents par lesquels il rejetait en l'air des colonnes d'eau avalée.

Les dimensions de l'Ichthyosaure variaient selon l'espèce. La plus grande espèce n'avait pas moins de 10 mètres de long2.

C'est surtout d'après la structure de sa tête que l'on a vu dans l'Ichthyosaure une sorte de Lézard marin. La figure 123 représente la tête de l'Ichthyosaurus platyodon. Comme chez les sauriens, ses narines sont très-rapprochées de l'oeil; mais, d'un autre côté, la forme et l'arrangement des dents le rapprochent du Crocodile. Ces dents sont, en effet, coniques, mais non enchâssées dans des alvéoles profonds et séparés; elles sont seulement rangées dans une rigole longue et continue, creusée dans les os des mâchoires. Ces mâchoires avaient une ouverture énorme ; car, chez certains individus, on les a trouvées

1. 'I/.Wç caûpo; (poisson- lézard) , pour rappeler que cet animal a les vertèbres d'un poisson et la tête d'un saurien, ou Lézard.

2. Les principales espèces sont les Ichtlujosaurus communis , platyodon, intermedius, tenuirustris , Cuvierii.

armées de cent quatre-vingts dents. Ajoutons que de nouvelles dents pouvaient plusieurs fois remplacer celles que la voracité de l'animal lui avait fait perdre, car au-dessous de chaque dent se trouve toujours le germe osseux d'une dent nouvelle.

Les yeux de ce colosse marin étaient beaucoup plus volumineux que ceux de tout animal qui vit de nos jours : leur volume excédait souvent celui delà tête d'un homme. Leur structure toute spéciale constitue une des particularités les plus remarquables de l'organisation de l'Ichthyosaure. Comme on le voit sur la figure 123, il existe au-devant de l'orbite de l'oeil

Fig. 123. Tête de l'Ichthyosaurus platyodon. (1/10 G. N.J

une série circulaire de minces plaques osseuses qui entouaient l'ouverture de la pupille. Ce système d'appareil, qui se rencontre dans les yeux de plusieurs oiseaux, dans ceux des Tortues et des Lézards, sert à repousser en avant la cornée transparente, ou à la ramener en arrière, de façon à diminuer ou à augmenter sa courbure, et à permettre ainsi la perception successive des objets à de petites et à de grandes distances, c'est-à-dire à faire alternativement, et selon les besoins de l'animal, office de microscope ou de télescope. Les yeux de l'Ichthyosaure étaient donc des appareils d'optique d'une prodigieuse puissance et d'une perfection singulière. Ils donnaient à l'animal le moyen de voir sa proie de près et de loin, comme aussi de la poursuivre au sein des ténèbres et des profondeurs des mers. Le curieux appareil de lames osseuses que nous venons de signaler dans l'orbite de l'Ichthyosaure, fournissait, en outre, à son vaste globe oculaire la force nécessaire pour supporter la pression considérable des hauts fonds

de la mer, et pour résister à l'assaut des vagues, lorsque l'animal, pour respirer, élevait sa tète au-dessus des flots.

Chez l'Iclithyosaure, un cou gros et court supportait, à partir des yeux, un crâne volumineux, et se continuait en une colonne vertébrale composée de plus de cent vertèbres. L'animal étant créé, comme la Baleine de nos jours, pour une locomotion rapide à travers les eaux, ses vertèbres n'avaient point la solide invariabilité des vertèbres du Lézard et du Crocodile, mais bien la structure et la légèreté de celles des poissons : la section de ces vertèbres présentait deux cônes creux, réunis seulement par leur sommet au centre des vertèbres, ce qui permettait des mouvements très-multipliés de. flexion.

Les côtes s'étendaient dans toute la longueur de la colonne vertébrale, depuis la tète jusqu'au bassin.

Les os du sternum, ou de cette partie de la poitrine qui supportait les nageoires, offraient les mêmes combinaisons que ceux de ce même sternum dans l'Ornithorynque ' de la Nouvelle-Hollande, cet autre phénomène de la nature vivante qui plonge au fond des eaux pour chercher sa nourriture et revient à leur surface respirer l'air atmosphérique, et pour lequel le Créateur semble avoir répété de nos jours les dispositions organiques qu'il avait créées une première fois pour l'Iclithyosaure.

Afin que l'animal pût se mouvoir avec rapidité au sein des eaux, ses membres antérieurs et postérieurs étaient transformés en nageoires, ou rames. Les rames antérieures étaient de moitié plus grandes que les postérieures. La main pouvait contenir jusqu'à cent os, de forme polygonale, disposés en série représentant les phalanges des doigts. Cette main, jointe au bras, ressemble extrêmement aux nageoires sans doigts distincts du Marsouin et de la Baleine.

La queue, composée de 80 à 85 vertèbres, était munie de larges et fortes nageoires, placées verticalement comme chez tous nos poissons, et non horizontalement comme chez la Baleine.

1. L'Ornithorynque offre le singulier amalgame d'un mammifère quadrupède à fourrure, dont la bouche est armée d'un bec comme celui du Canard, et dont les quatre pieds sont palmés.

La figure 124, qui représente l'Ichlhyosaurus communis, met

Flg. 125.

Ichthyosaurus platyodon

Fig. 124.

Ichthyosaurus commune

sous les yeux du lecteur toutes les particularités du squelette

de ce grand reptile qui devait terriblement dépeupler les mers primitives.

La figure 125 représente Ylchthyosaurus platyodon.

Telles sont, en définitive, les parties constitutives du corps de lTchlhyosaure; telle est son architecture interne, énorme et compliquée. On ne saurait dire avec certitude si la peau de cet animal était nue, comme celle de la Baleine et du Lézard, ou recouverte d'écaillés, comme celle des grands reptiles de cette époque. Cependant, comme les écailles des poissons, les cuirasses et armures cornées des reptiles du lias se sont conservées, et que l'on n'a jamais trouvé ni écailles, ni armures défensives pour l'Ichthyosaure, il est probable que sa peau était nue.

Il est curieux de voir à quel degré de perfection a été portée de nos jours la connaissance des animaux antédiluviens. On sait maintenant quelle était la nourriture ordinaire des Ichthyosaures, et comment leur tube intestinal était construit. La figure 126 représente le squelette d'un Ichthyosaure trouvé

Fig. 126. Squelette d'Ichthyosaure contenant des écailles et des os de poissons digérés, et à l'état de coprolithes. (1/15 G. N.)

dans le lias de Lyme-Regis, en Angleterre, contenant encore dans sa cavité abdominale les coprolithes, c'est-à-dire le résidu de la digestion. Les parties molles du tube intestinal ont disparu, mais les fèces se sont conservées, et leur examen nous renseigne sur le régime alimentaire de cet animal, qui a péri il y a des millions d'années1.

1. Une Anglaise, miss Marie Anning, à laquelle on doit beaucoup de découvertes faites dans les environs de Lyme-Regis, sa ville natale, possédait dans sa

On comprendra que ces coprolithes se soient très-bien conservés, si l'on réfléchit qu'une substance minérale indestructible par sa nature, le phosphate de chaux, compose ces résidus, comme il compose le résidu de la digestion de toute nourriture animale. Ces coprolithes sont tellement abondants sur la côte de Lyme-Regis, dans le terrain basique où ont été trouvés les premiers Ichthyosaures, qu'ils y forment des amas entiers disséminés sur plusieurs kilomètres de longueur.

Les coprolithes de l'Ichthyosaure contiennent des os et des écailles de poissons et de reptiles divers, assez bien conservés pour que l'on en détermine sans peine les espèces. Il n'importe d'ajouter que parmi ces ossements on rencontre souvent des os d'Ichthyosaure même. Dans des coprolithes de grands Ichthyosaures, on trouve des ossements de jeunes individus du même genre : c'est ce que montre la figure 127. La pré-

Fig. 127. Coprolithe de Lyme-Regis renfermant des os non digérés d'un petit Ichthyosaure (grossi deux fois.)

sence de ces débris d'animaux de la même espèce dans le canal digestif de l'Ichthyosaure prouve, comme nous avons eu déjà l'occasion de le faire remarquer, que ce grand Saurien était un être des plus voraces, puisqu'il dévorait habituellement des individus de sa propre race.

La structure de la mâchoire de l'Ichthyosaure porte à croire que, comme le Crocodile, cet animal devait engloutir sa proie

collection un énorme coprolithe d'Ichthyosaure. C'était la perle du petit musée de Lyme-Regis. Mais la pudeur anglaise défendait à la propriétaire de la montrer. Après avoir fait le tour de la collection, on rentrait donc dans le salon ; miss Anning disparaissait, puis un domestique apportait sur un plat, couvert d'une serviette très-propre, l'échantillon, qu'il déposait sur un meuhle. Ce n'est qu'après la retraite des dames qu'on était admis à lever la serviette. (Vogt, Leçons de géologie, in-18; Leipzig, 1863, édition française, page, 400.)

sans la diviser. Son estomac et son tube intestinal devaient donc former une poche d'un grand volume, remplissant en entier la cavité" abdominale, et répondant, par son étendue, au grand développement des dents et des mâchoires.

La perfection avec laquelle le contenu des intestins grêles s'est conservé à l'état fossile dans les coprolithes, fournit des preuves indirectes que le tube intestinal de l'Iclithyosaure ressemblait complètement à celui du Requin ou du Squale de nos jours, poissons essentiellement voraces et destructeurs. L'intestin grêle de ces poissons est contourné en spirale; or cette disposition se retrouve exactement indiquée sur les coprolithes de l'Iclithyosaure, par les impressions qu'y ont laissées les replis de cet intestin (fig. 128 ).

Fig. 128. Coprolithe de Lyme-Regis offrant l'impression de vaisseaux et de replis du canal intestinal de l'Iclithyosaure. (G. N.)

Certains lecteurs seront surpris peut-être que nous ayons attiré leur attention sur un objet aussi infime en apparence que la structure des intestins d'une race éteinte de reptiles. Justifions-nous de ce reproche. Retrouver chez des êtres aussi antérieurs à l'apparition de nos races actuelles le même système d'organes qui est propre à nos animaux modernes, — et cela jusque dans des organes aussi périssables qu'un tube intestinal, entièrement composé de parties molles, non adhérentes au squelette, — n'est-ce pas rapprocher d'une manière bien inattendue la création actuelle des créations éteintes ? N'est-ce pas rétablir, par la similitude des appareils organiques, la continuité d'une chaîne, en apparence brisée? N'est-ce pas constater l'unité et la continuité visibles du plan dans l'œuvre de la création, à travers tant de siècles écoulés? Privilège admirable de la science, qui par l'examen des parties les plus infimes de l'organisation, chez des êtres qui vivaient il y a des millions

d'années, donne à notre esprit des enseignements solides, et à notre âme de véritables jouissances.

« Quand nous retrouvons, dit Buckland, dans le corps d'un Ichthyosaure la nourriture qu'il venait d'engloutir un instant avant sa mort, quand l'intervalle entre ses côtes nous apparait encore rempli des débris de poissons qu'il a avalés, il y a dix mille ans, ou un temps deux fois plus grand, tous ces intervalles immenses s'évanouissent en quelque sorte; les temps disparaissent et nous nous trouvons, pour ainsi dire, mis en contact immédiat avec tous les événements qui se sont passés à ces époques incommensurablement éloignées, comme s'il s'agissait de nos aiFaires de la veille '. »

Le nom de Plésiosaure du (mot grec izlrpioç, voisin, aaûpoç, lézard) rappelle que cet animal est voisin, par son organisation, des sauriens, et par conséquent de l'Ichthyosaure dont nous venons de donner la description.

Le Plésiosaure offre la structure et l'ensemble d'organes le plus curieux que l'on ait rencontré parmi les vestiges organiques de l'ancien monde. Un auteur l'a comparé à un serpent caché dans la carapace d'une Tortue. Remarquons toutefois qu'il n'y a pas ici de carapace. Le Plésiosaure a la tête du Lézard, les dents du Crocodile, un cou d'une longueur démesurée, qui ressemble au corps d'un Serpent, les côtes du Caméléon, un tronc et une queue dont les proportions sont celles d'un quadrupède ordinaire, enfin les nageoires de la Baleine. Jetons les yeux sur les restes de cet animal étrange que la terre nous a rendu et que la science fait revivre.

La tête du Plésiosaure offre la réunion des caractères propres à celle de l'Ichthyosaure, au Crocodile et au Lézard. Son long cou renferme un plus grand nombre de vertèbres que le cou du Chameau, de la Girafe, et même du Cygne, celui de tous les oiseaux chez lequel le cou atteint, comparativement au reste du corps, la plus grande longueur2.

Le tronc est cylindrique et arrondi, comme celui des grandes Tortues marines: il n'était recouvert, sans doute, ni d'écaillés

1. La géologie et la minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle, traduction française. Paris, 1838, tome I, page 17G.

2. Dans les Mammifères le nombre des vertèbres cervicales reste toujours de sept, quel que soit l'allongement du cou, comme dans la Girafe et le Chameau; mais chez les Oiseaux ce nombre augmente avec la longueur du cou.

ni de carapace, car on n'en a trouvé aucun vestige auprès de son squelette. Les vertèbres dorsales s'appliquaient les unes sur les autres par des surfaces planes, comme chez les quadrupèdes terrestres, ce qui ôtait à l'ensemble de sa colonne vertébrale presque toute flexibilité.

Chaque paire de côtes entourait le corps d'une ceinture complète, formée de cinq pièces comme chez le Caméléon et

tf?-?

Fig. 129. Plesiosaurus macrocephalus. (1/12 G. N.)

l'Iguane ; de là sans doute, comme chez le Caméléon, une grande facilité de contraction et de dilatation des poumons.

La poitrine, le bassin et les os des extrémités antérieures et postérieures, concouraient à former un appareil qui permettait au Plésiosaure de descendre et de s'élever dans les eaux, à la façon des Ichthyosaures et de nos Cétacés. Aussi ses pattes étaient-elles converties en rames, plus grandes et plus puissantes que celles de l'Ichthyosaure, et propres à compenser le faible secours que l'animal pouvait tirer de sa queue. Cette

queue courte, comparativement à la longueur du reste du corps, ne pouvait être un organe puissant d'impulsion, mais plutôt une sorte de gouvernail susceptible de diriger la marche de l'animal au sein des eaux.

C'est en étudiant l'ensemble des caractères que nous venons de passer en revue, qu'on est arrivé aux conséquences suivantes relativement aux habitudes du Plésiosaure. C'était un animal essentiellement marin. Cependant la longueur de son cou était un obstacle à la rapidité de sa progression à travers les eaux, et sa structure était, sous ce rapport, bien inférieure à celle de l'Ichthyosaure, si admirablement organisé poui fendre les vagues avec promptitude et vigueur. La ressemblance de ses extrémités avec celles des Tortues conduit à penser que, comme ces derniers animaux, le Plésiosaure descendait de temps à autre sur le rivage ; mais ses mouvements sur la terre ne pouvaient être que lents et difficiles. En raison de sa respiration aérienne, il devait nager, non dans la profondeur, mais à la surface des eaux, comme le Cygne et les oiseaux aquatiques. Recourbant en arrière son cou long et flexible, il dardait, de temps à autre, sa tête robuste et armée de dents tranchantes, pour saisir les poissons qui s'approchaient de lui. Peut-être aussi se tenait-il d'habitude sur le rivage, dans les eaux peu profondes de la mer et des étangs, caché au milieu des herbages, et maintenant sa tète à la surface de l'eau, pour guetter et saisir sa victime. Sa tète repliée en arrière pouvait, au commandement de la volonté, grâce à la longueur et à la flexibilité du cou, partir subitement, comme le trait d'une arbalète, et s'abattre instantanément sur sa proie .

C'est dans le lias deLyme-Regisque l'on découvrit, vers 1823, les premiers débris du Plesiosaurus dolickodeirus, l'espèce la plus commune de ces reptiles fossiles. Depuis, on a renncotré d'autres individus dans les mêmes formations géologiques, sur divers points de l'Angleterre, de l'Irlande, de la France et de l'Allemagne. On a trouvé ainsi dans le lias de Lyme-Regis une autre espèce de Plésiosaure, le Plesiosaurus macrocephalus, dont nous avons représenté le squelette dans la figure 129, d'après le moulage de la pièce trouvée dans le terrain de Lyme-Regis,

qui existe dans la galerie de paléontologie de notre Muséum d'histoire naturelle.

Le Plésiosaure était presque aussi énorme que l'Ichthyosaure. On a trouvé des individus dont le squelette avait 10 mètres de longueur. Il existait aussi des espèces beaucoup plus petites.

Nous réunissons dans la figure 130 les deux grands Reptiles marins du lias, l'Ichthyosaure et le Plésiosaure.

Guvier a dit du Plésiosaure qu'il offre « l'ensemble des caractères les plus monstrueux que l'on ait rencontrés parmi les races de l'ancien monde. » Il ne faudrait pas prendre cette expression au pied de la lettre. Il n'y a pas de monstre dans la nature; dans aucune espèce animale vivante, les lois générales de l'organisation ne sont positivement enfreintes. C'est donc par une vue mal justifiée que l'on qualifierait de monstres les reptiles de grande taille qui habitaient les mers jurassiques. Ce qu'il faut plutôt voir dans cette organisation si spéciale, dans cette structure qui diffère si notablement de celle des animaux de nos jours, c'est le simple agrandissement d'un type, et quelquefois aussi le début et le perfectionnement successif des êtres. On verra, en parcourant la curieuse série des animaux des anciens âges, l'organisation et les fonctions physiologiques aller se perfectionnant sans cesse, et les genres éteints qui ont précédé l'apparition de l'homme, présenter, pour chaque organe, une modification toujours ascendante vers le progrès. La nageoire du poisson des mers devoniennes devient la rame natatoire de l'Ichthyosaure et du Plésiosaure ; celle-ci devient bientôt la patte membraneuse du Ptérodactyle et l'aile de l'Oiseau. Vient ensuite la patte antérieure articulée du Mammifère terrestre, qui, après avoir atteint un perfectionnement remarquable dans la main du Singe, devient enfin le bras et la main de l'Homme, instrument admirable de délicatesse et de puissance, appartenant à l'être éclairé et transfiguré par l'attribut divin de la raison.

En conséquence, écartons avec soin cette idée de monstruosité qui ne pourrait qu'égarer notre esprit. Ne considérons pas les êtres antédiluviens comme des erreurs ou des écarts de la nature; n'en détournons pas nos yeux avec dégoût; mais ap-

prenons, au contraire, à y lire avec admiration le plan que s'est tracé, dans l'œuvre de l'organisation, le sublime Créateur de toutes choses.

Ces réflexions vont nous servir à apprécier sous son vrai jour l'un des plus singuliers habitants de l'ancien monde : nous voulons parler du Ptérodactyle1.

La bizarre structure de cet animal a fait émettre par les naturalistes des opinions fort contradictoires. Les uns en ont fait un oiseau, les autres une chauve-souris, les derniers un reptile volant. Voilà de bien grandes divergences pour un animal dont on possède le squelette parfaitement conservé dans toutes ses parties. C'est que cet animal se rapproche, en effet, de l'oiseau par la forme de sa tète et la longueur de son cou, de la chauvesouris par la structure et la proportion de ses ailes, enfin des reptiles par la petitesse du crâne et par l'existence d'un bec armé d'au moins soixante dents pointues.

Le Pterodactylus macronyx appartient au lias de Lyme-Regis.

Pterodactylus crassirostris. (1/3 G. N.)

Le Pterodactylus crassirostris (fig. 131), que nous représentons ici, appartient à la sous-période géologique suivante.

La longue rangée de dents qui arment la mâchoire, le petit

1. De Trrepôv, aile; 8àxTu>oç, doigt : c'est-à-dire animal au doigt transformé en aile.

nombre de vertèbres cervicales, l'étroitesse des côtes, la forme du bassin, éloignent le Ptérodactyle des oiseaux. Une courte comparaison entre la structure de la tête et de l'aile des chauves-souris, et celles des mêmes parties dans le Ptérodactyle, empêche de le rapprocher des chauves-souris, c'est-à-dire des Mammifères volants. Sa mâchoire, pourvue de dents coniques analogues à celle des Sauriens, ses côtes étroites, la forme de son bassin, le nombre et les proportions des os de ses doigts, le rapprochent complètement des reptiles. Le Ptérodactyle était donc un reptile pourvu d'une aile assez semblable à celle de la chauve-souris, et formée, comme chez ce Mammifère, par une membrane qui reliait au corps le doigt externe excessivement allongé.

Le Ptérodactyle était un animal d'assez petit volume ; les plus grands exemplaires ne dépassent pas la taille du Cygne, les plus petits celle de la Bécassine. D'un autre côté, sa tète était énorme, comparée au reste du corps. On ne saurait donc admettre que cet animal pût réellement voler, et, comme un oiseau, fendre les airs. L'appendice membraneux qui reliait son doigt externe aux côtes était plutôt un parachute qu'une aile. Il lui servait à modérer la rapidité de sa descente, quand il se précipitait sur sa proie en tombant d'un lieu élevé. Essentiellement grimpeur, le Ptérodactyle devait s'élever en grimpant, à la manière d'un Lézard, au haut des arbres ou des rochers, et s'abattre, de là, sur le sol ou sur les branches inférieures, en déployant son parachute naturel.

La station ordinaire du Ptérodactyle se faisait sur ses deux pieds de derrière II se tenait debout, avec fermeté, les ailes pliées, et marchant sur ses deux pattes de derrière. Habituellement, il se perchait sur les arbres. Il grimpait le long des rochers et des falaises, en s'aidant des pieds et des mains, comme le font aujourd'hui les Chauve-souris. Il est probable que ce curieux animal possédait aussi la faculté de nager, si commune chez les reptiles. Milton a dit du démon qu'il

Va guéant ou nageant, court, gravit, rampe ou voie '. 1 : Traduction de Uelille.

Ce mauvais vers du traducteur pourrait s'appliquer aussi au Ptérodactyle.

On croit que les petites espèces de cet animal se nourrissaient d'insectes , mais que les grandes faisaient leur proie des poissons, sur lesquels le Ptérodactyle pouvait se précipiter à la manière des Hirondelles de mer.

Ce qui frappe surtout dans l'organisation de cet animal étrange, c'est le bizarre assemblage de deux ailes vigoureuses implantées sur le corps d'un reptile. L'imagination des poètes avait seule conçu jusqu'ici une telle association, en créant ce fameux Dragon qui a joué un si grand rôle dans la Fable et la mythologie païennes. Le Dragon, ou le reptile volant de la Fable, avait disputé à l'homme la possession de la terre ; les dieux et les demi-dieux comptaient parmi leurs plus fameux exploits leur victoire sur ce monstre puissant et redoutable. Des fictions païennes, le Dragon passa dans la poésie grecque et latine, et, plus tard, dans celle de la Renaissance et des temps modernes. Quel rôle ne joue pas le fabuleux Dragon dans les vers du Tasse et de l'Àrioste! Consacré par la religion des premiers peuples, introduit de la mythologie païenne, dans la poésie grecque et latine, enfin dans les fictions poétiques des modernes, le Dragon, selon une pensée fort juste de Lacépède, « a été tout, et s'est trouvé partout, hors dans la nature. »

Le Ptérodactyle est le seul animal qui pourrait répondre au type fameux de la religion et de la poésie anciennes; mais on voit que ce type est bien amoindri dans le pauvre reptile grimpeur et sauteur qui vivait dans les temps jurassiques.

Parmi les animaux de notre époque on ne trouve qu'un seul reptile pourvu d'ailes, ou d'appendices digitaires analogues à l'aile membraneuse de la Chauve-souris : c'est celui que les naturalistes modernes désignent, pour les motifs précédents, sous le nom même de Dragon. Ce reptile vit dans les forêts des contrées les plus brûlantes de l'Afrique et dans quelques îles de l'océan Indien, surtout à Sumatra et à Java. 11 poursuit les insectes, en sautant de branche en branche, à l'aide de l'espèce de parachute qui résulte du prolongement de ses côtes, qui sont

revêtues d'une membrane comme les doigts de la Chauvesouris.

Quelle étrange population que celle de notre globe à cette période de son enfance où les eaux étaient remplies de créatures aussi extraordinaires que celles dont nous venons de retracer l'histoire ; où des reptiles monstrueux, comme l'Ichthyosaure et le Plésiosaure, remplissaient l'Océan, sur les flots duquel voguaient, comme de légers esquifs, d'innombrables Ammonites dont quelques-unes avaient la dimension d'une roue de voiture, tandis que des Tortues gigantesques et des Crocodiles rampaient aux bords des rivières et des lacs! Aucun mammifère, aucun oiseau n'avaient encore apparu; rien n'interrompait le silence des airs, sinon le sifflement des reptiles terrestres et le vol de quelques insectes ailés.

La terre s'était un peu refroidie pendant la période jurassique, les pluies avaient perdu de leur continuité et de leur abondance, la pression atmosphérique avait sensiblement diminué. Toutes ces circonstances secondaient l'apparition et la multiplication de ces innombrables espèces animales dont les formes singulières se montrèrent alors à la surface du globe. On ne peut se faire une idée de la quantité prodigieuse de mollusques et de zoopbytes dont les débris sont ensevelis dans les terrains jurassiques, et y forment à eux seuls des couches entières d'une immense hauteur et d'une immense étendue.

Les mômes circonstances concouraient à favoriser la multiplication des plantes. Si les rivages et les mers de cette période recevaient des redoutables êtres qui viennent d'être décrits une physionomie grandiose et terrible, la végétation qui couvrait les continents avait aussi son aspect et son caractère particuliers. Rien dans la période actuelle ne peut rappeler la riche végétation qui décorait les rares continents de cette époque. Une température encore très-élevée, une atmosphère constamment humide, et sans doute aussi une brillante illumination solaire, provoquaient une végétation luxuriante, dont quelques îles tropicales du monde actuel, avec leur température brûlante et leur climat maritime, peuvent seules nous donner l'idée, et même nous rappeler les types botaniques. Les élégants Voltzia de la

176 KPOQUE SECONDAIRE.

période triasique avaient disparu ; mais il restait les Prêles, dont les troncs déliés se dressaient dans les airs en panaches élégants; il restait encore les roseaux gigantesques, et les fougères, qui avaient perdu, il est vrai, les énormes dimensions qu'elles présentaient dans les périodes antérieures, mais non les fines et délicates découpures de leur feuillage aérien.

A côté de ces familles végétales, héritage transmis par les siècles antérieurs, une famille tout entière, celle des Cycadées, se montre ici pour la première fois au jour. Les Cycadées comptent tout de suite des genres nombreux. Tels sont les Zamites, les Pterophyllum, les Nilsonia.

Parmi les nombreuses espèces végétales qui sont caractéristiques de l'époque du lias, nous citerons les suivantes, en les rangeant par familles :

IOdontopteris cycadea.

Taumatofjteris Munsterii.

Camptopteris crenata.

Zamiles distans.

Zamites hetero/ihyllus.

Zamiles ç/racilis.

, Pteruiiluillum majus.

CYCADÉES ,,, , ,, , , •

rtern-plii/llum dubium.

Nilsonia contigua.

Ni <> onia elegan tissivia.

Nilsonia Sternbergii.

\ Taxodites.

CONIFÈRES < n. ,

( Finîtes.

Les Zamiles, arbres d'un port élégant, semblent annoncer la naissance prochaine des Palmiers, qui apparaîtront dans la période suivante. Très-voisins de nos Zamias actuels, arbustes de l'Amérique tropicale, et surtout des îles de l'Inde occidentale, ils étaient si nombreux en individus et en espèces, qu'ils formaient à eux seuls la moitié des forêts pendant la période qui nous occupe. Le nombre de leurs espèces fossiles est plus grand que celui des espèces actuellement vivantes. Le tronc des Zamites, simple et couvert de cicatrices laissées par les anciennes feuilles, supportait une épaisse couronne de teuilles longues de plus de 6 pieds, et disposées en éventails en partant d'un centre commun.

Les Pterophylhtm, grands arbres couverts de bas en haut de larges feuilles pennées, s'élevaient à une hauteur de plusieurs mètres. Leurs feuilles, minces et membraneuses, étaient munies de folioles tronquées au sommet, parcourues par de fines nervures, non convergentes, mais aboutissant au bord terminal tronqué.

Enfin, les Nilsonia étaient des Cycadées voisines des Pterophyllum, mais à feuilles épaisses et coriaces et dont les folioles courtes, conliguës ou même en partie soudées à la base, étaient obtuses ou presque tronquées au sommet, et présentaient des nervures arquées ou confluentes vers le haut.

Les caractères essentiels de la végétation pendant la période du lias sont : 1° la grande prédominance des Cycadées, qui continuent leur développement commencé pendant luge précédent et l'extension des genres nombreux appartenant à cette famille et surtout des Zamites et des Nilsonia ; 2° l'existence parmi les Fougères, de beaucoup de genres à nervure réticulée qui se montraient à peine et sous des formes peu variées dans les terrains plus anciens.

La planche 132 représente un paysage continental de la période du lias. Les arbres et arbustes caractéristiques de cette période sont : l'élégant Pterophyllum, qui se voit à l'extrémité gauche du tableau ; les Zamites, reconnaissables à leur tronc large et très-bas, d'où rayonnent des feuilles inclinées en forme d'éventail. Les grandes Prêles de celte époque, s'unissent aux Fougères arborescentes. On y voit encore des Cyprès, Conifères tout à fait voisins de ceux de notre époque. Parmi les animaux, le Ptérodactyle est surtout représenté. L'un de ces reptiles se voit à l'état de repos, porté sur ses pattes de derrière ; l'autre est représenté, non pas volant à la manière d'un oiseau, mais se précipitant du haut d'un rocher, pour saisir au vol un insecte ailé, l'élégante Libellule (Demoiselle).

Lias. — Les terrains qui représentent actuellement la période liasique, forment la base du terrain jurassique, et ont une épaisseur moyenne d'environ 100 mètres,

A la partie inférieure du lias, on trouve des sables, des grès quartzeux, qui portent le nom de grès du lias et comprennent

la plus grande partie du quadersândstein (pierre à bâtir des Allemands). Au-dessus viennent des calcaires compactes, argilifères, bleuâtres ou jaunâtres. Enfin l'étage est terminé par des marnes, quelquefois sablonneuses, d'autres fois bitumineuses.

On divise le lias en quatre étages :

1° V infra-lias, qui est très-développé dans les Alpes de la Lombardie et du Tyrol, dans le Luxembourg, et en France, dans la Dordogne et le Midi : il est caractérisé par YAvicula conterla.

2° Le lias inférieur à gryphées arquées, avec quelques bancs sableux à la base. Indépendamment de la Gryphca arcuata on y trouve Y Ammonites Bucklandi.

3° Le lias moyen, formé par des bancs nombreux renfermant, entre autres fossiles, des Penta ermites , Delemniles paxillosus, Gryphœa obliqua, Sauriens, etc.

4° Le lias supérieur (marnes supra- liasiques, Toarcien), surmonté par une couche de fer oolithique généralement exploité. Ces marnes sont puissantes. Les fossiles sont Y Ammonites bifrons, Brachyphyllum, Belemnites tripartitus. La couche de fer est, comme d'habitude, remarquablement riche en fossiles.

En France, le lias affleure dans le Calvados, la Bourgogne, la Lorraine, la Normandie, le Lyonnais, etc.

SOUS-PERIODE LITHIOUE.

Cette sous-période a reçu le nom d' oolithique, parce que plusieurs des calcaires entrant dans la composition des terrains qui la représentent aujourd'hui, résultent presque entièrement de l'agrégation de petits grains, ronds, concrétionnés, dont l'aspect est fort singulier: il rappelle les oeufs de poissons; de là son nom (wo'v, œuf; X(6oç, pierre). La sous-période oolithique se subdivise en trois sections, que nous passerons successivement en revue, et qui portent les noms de oolithe inférieure, moyenne et supérieure.

Oolithe inférieure. — Le trait le plus saillant et le plus caractéristique de cette époque est certainement l'apparition sur le

globe, d'animaux appartenant à la classe des mammifères. Mais l'organisation toute spéciale de ces premiers mammifères va être pour le lecteur un sujet d'étonnement, et prouver d'une manière indubitable que la nature a procédé, dans la création des animaux, par des degrés successifs, par des transitions qui relient d'une façon presque insensible les êtres à d'autres plus compliqués dans leur organisation. Les premiers mammifères qui apparurent sur la terre ne jouissaient pas de tous les attributs organiques propres aux mammifères parfaits. Dans cette grande classe, les animaux viennent au monde tout vivants, et non par des œufs, comme les oiseaux, les reptiles et les poissons. Ce n'est pas ainsi qu'étaient organisés les premiers mammifères que Dieu jeta sur notre globe: ils appartenaient à cet ordre tout spécial d'animaux, rares d'ailleurs, qui ne mettent pas au monde des petits vivants, mais seulement une masse gélatineuse, tenant à la fois de l'œuf et du jeune animal. Cette masse membraneuse, la mère la conserve pendant un certain temps, dans une sorte de poche creusée dans les parois de son abdomen; ce n'est qu'après un séjour plus ou moins prolongé dans cette poche, et sous l'influence de la chaleur maternelle, que lanimal parfait déchire ses langes et apparaît au jour. C'est là un mode de génération qui semble tenir le milieu entre la génération ovipare et vivipare, entre la génération des oiseaux ou des reptiles et celle des mammifères; et c'est un trait bien frappant pour l'histoire de la création animale, que de voir ces animaux apparaître dans la chronologie du globe, pour former, pour ainsi dire, le trait d'union entre les reptiles et les mammifères. Les naturalistes ont toujours été fort embarrassés pour classer les animaux pourvus de cette curieuse organisation. On voit avec quelle facilité on trouve leur place zoologique quand on consulte l'histoire du monde primitif. Le lecteur comprendra ainsi combien les différentes branches des sciences naturelles servent à s'éclairer mutuellement, combien la paléontologie, par exemple, peut venir, comme dans le cas actuel, efficacement au secours de la zoologie.

On nomme, dans la classification zoologique actuelle, mammifères didelphes les animaux qui sont pourvus du mode d'organisation qui vient d'être décrit. Les mammifères didelphes

182 KPOQUE SECONDAIRE.

naissent dans un état d'imperfection extrême, et, durant leur vie embryonnaire, ne tirent pas leur existence d'un placenta, comme cela a lieu chez les mammifères ordinaires : les parois de leur cavité viscérale sont soutenues par des os dits marsupiaux, qui sont fixés par leur extrémité postérieure au-devant du bassin; aussi leur donnait-on autrefois le nom de mammifères marsupiaux.

Les Sarigues, les Kanguroos, les Ornithorynques, sont les représentants actuels de ce groupe.

On a donné le nom de Thylacotherium ou d'Amphitherium, et de Phascolotherium , aux premiers mammifères didelphes, ou marsupiaux, qui ont apparu sur le globe, et que l'on a découverts dans l'oolithe inférieure, dans l'étage le plus récent qui porte, comme nous le verrons plus loin, le nom de grande oolithe. La figure 133 représente (de grandeur naturelle) la mâchoire inférieure du premier de ces animaux; la ligure 134

Fig. 133. Fig. 134.

Mâchoire de Thylacotherium Prevosti. (G. N.) Mâchoire de Phascolotherium. (G. N.

représente le second. Les mâchoires inférieures sont d'ailleurs tout ce que l'on a pu recueillir jusqu'ici de ces animaux fossiles.

Les animaux qui vivaient sur les continents pendant la souspériode oolithique inférieure, étaient à peu près les mêmes que ceux du lias. Les insectes y étaient peut-être plus nombreux.

La faune marine comptait des reptiles, des poissons, des mollusques, des zoophytes. Parmi les premiers, nous citerons les Ptérodactyles et un grand saurien, le Tekosaurus, appartenant à une famille qui commence d'apparaître ici et que nous retrouverons dans la période suivante ; parmi les poissons, les genres Ganodus et Ophiopsis.

VAmmonites Humphrysianus (fig. 135), {'Ammonites bullatus (fig. 136), Y Ammonites Brongniarli (fig. 137), le Nautilus linealus, et beaucoup d'autres représentaient les mollusques céphalopodes ; les Terebratula digona (fig. 138) et spinosa, les mollusques brachiopodes.

Le Pleurotomaria conoidea (fig. 139), parmi les gastéropodes, 'Ostrea Marshii et le Lima proboscidea, qui appartiennent aux

Fig- 135. Ammonites Humphrysianus.

Fig. 136. Ammonites bullatus.

Fig. 137.

Ammonites Brongniarti.

Fig. 138.

Terebratula digona.

Fig. 139.

Pleurotomaria conoidea.

Fig. 140. Ostrea Marshii. (1/3 G. N.)

(Grossie.; (G. N.)

Fig. 141. Entalophora cellarioides.

Acéphales, sont des mollusques fossiles caractérisliques de cette époque, à laquelle vivaient encore Y Entalophora cellarioides

(fig. 141), Y Eschara Ranviliana (fig. 142), les Bidiastoporacetvi-

(G. N.) (Partie grossie.

Fig. 142.

(Eschara Ranviliana.

(G. N. Fig. 143. (Partie grossie.

Bidiastopora cervicornis.

comis (fig. 143), élégants et caractéristiques Mollusques bryozoaires.

Fig. 144. Apiocrinus eiegans. (1/2 G. N.)

Les Échinodermes et les Polypiers croissaient en grand nom-

(Dessus,

• (Profil.) (Dessous.)

Fig. 145. Hyboclypus gibberulus. (G. N.)

bre dans les mers de l'oolithe inférieure : Y Apiocrinus eiegans

(Dessus., (Prolil. (Dessous.)

Fig. 146. Dysaster Eudesii. (G. N.)

Fig. 147. Montlivaltia.

caryophyllata. (G. N.)

(fig 144), l' Hyboclypus gibberulus (fig. 145), le Dysaster Eudesii

(fig. 146), représentaient les premiers ; le Montlivaltia caryophyllata (fig. 147), VAnabacia orbulites (tig. 148), le Cryptocœnia

fprofil.

(Dessous.) (Dessus.;

Fig. 148. Anabacia orbulites. (G. N.)

bacciformis (fig. 149), YEunomia radiala (fig. 150), représen taient les seconds.

(Partie gro>sie.

Fig. 149. Crypotcœnia bacciformis.

(a, coupe en travers des tubes ; '>, coupe verticale; c. portion inférieure,

grossie, d'un tube.)

Fig. 150. Eumonia radiata.

Cette dernière et remarquable espèce de zoophytes ( Euno-

mia radiata) se présente à nous en masses de plusieurs mètres de circonférence, accumulation d'animaux qui a sans doute nécessité une longue suite de siècles. Cette réunion de petits êtres vivant sous les eaux, mais à une faible distance au-dessous de leur niveau, a fini par constituer des bancs, ou plutôt des îlots, d'une étendue considérable, qui formaient à la surface de la mer de véritables récifs. Ces récifs ont été principalement construits à l'époque jurassique, et l'extrême abondance de ces masses au sein de la mer est même un des caractères de cette période géologique. Le même phénomène continue d'ailleurs de nos jours, mais par d'autres zoophytes. On appelle altolls les bancs de rochers qui se produisent aujourd'hui, par suite de cette cause, dans les mers de l'Océanie* La flore continentale de cette époque était fort riche. Les

Fig. 151. Coniopter Murrayana.

Fig. 1SÎ. Pecopteris Desnoversii.

Fougères continuaient d'y figurer; mais la taille et le port de ces plantes étaient sensiblement inférieurs à ce qu'ils avaient été dans les périodes précédentes. Nous citerons, parmi les Fougères, les espèces suivantes, comme propres à la période oolithique: le Coniopteris Murrayana (fig. 151), le Pecopteris Desnoyersii (fig 152), le Pachypteris lanceolata (fig. 153), le

Plilcboptcris Phillipsii (fig. 154) ; parmi les Lycopodiacées, le Lycopodites falcalus.

La végétation de cette époque devait prendre une physiono-

Fig. 153. Pachyptcris lanceolata. (Partie grossie.)

mie toute spéciale par la présence de quelques arbres de la

Fig. 154. Phleboptciis Pliillipsii.

famille des Pandanèes, si remarquables par la disposition de

leurs racines aériennes et par la magnificence des couronnes feuillues qui terminent leurs rameaux. Ni les feuilles, ni les racines de ces plantes n'ont été retrouvées à l'état fossile; mais on possède leurs fruils, volumineux et sphériques, qui ne laissent aucun doute sur la nature du végétal tout entier.

Les Gycadées étaient représentées par les genres Znmites et Otozamites, par plusieurs espèces de Pterophyllum (fig. 155).

Les Conifères , cette grande famille de l'époque moderne à laquelle appartiennent les Pins, Sapins, etc., de nos forêts du Nord, existaient dès cette époque. Ces premiers Conifères comptaient les genres Thuites, Taxites, Brachyphyllum.

Les l'Imites étaient de vrais thuyas, arbres de l'époque actuelle, qui sont toujours verts, à rameaux comprimés, à feuilles petites, imbriquées, serrées, offrant à peu près l'aspect du Cyprès, mais s'en distinguant par plusieurs points de leur organisation ; les Taxites ont été rapprochés, avec quelques doutes, des Ifs; enfin les Brachyphyllum (fig. 156) étaient des arbres qui, par

if HtflIP1

Fig. 155. Pterophyllum Williamsonis.

Kig. 150. Brachyphyllum.

les caractères de leur végétation, paraissent se rapprocher de deux genres actuellement existants : les Arthrotaxis de la Terre de Diémen et les Widdringtonia de l'Afrique australe. Les feuilles des Brachyphyllum sont courtes, charnues, insérées par une

base large et rliomboïdale.

TÉRIODE JURASSIQUE. 189

Étape oolithique inférieur. — Les terrains qui représentent actuellement la période oolithique inférieure, et qui atteignent en Angleterre jusqu'à 180 mètres de puissance, forment un étage très-complexe contenant les deux étages bajocien et bathonien de M. d'Orbigny.

La première assise du terrain oolithique inférieur se rencontre en Normandie, dans les Basses-Alpes, aux environs de Lyon, etc. Remarquable près de Bayeux par la variété et la beauté de ses fossiles, ce terrain se compose principalement de calcaires jaunâtres, brunâtres ou rougeâtres, chargés d'hydrate de fer, souvent oolithique, et reposant sur des sables calcaires. Ces dépôts sont surmontés d'alternances d'argile et de marne, bleuâtre ou jaunâtre, auxquelles on a donné le nom de terre à foulon, parce qu'elles servent à dégraisser les draps qui sortent des fabriques.

La seconde assise de l'oolithe inférieure, qui atteint une puissance de 50 à 60 mètres sur les côtes de la Normandie, et se développe aux environs de Caen et dans le Jura, a été divisée en quatre étages, que nous allons signaler successivement, en allant de bas en haut.

1° La prande oolithe. Elle consiste principalement en un calcaire oolithique très-caractérisé, mais à très-petits grains, blanc, tendre, très-développé et exploité à Bath, en Angleterre. A ce groupe appartient Y oolithe milliaire, ainsi nommée parce que toute la masse est formée d'oolithes blanches dont l'aspect rappelle les graines de millet. C'est au niveau de la grande oolithe qu'il faut rapporter les couches de Stonesfield, célèbres par la découverte qu'on y a faite des Mammifères marsupiaux Amphitherium et Phascolotherium, de plusieurs sortes de reptiles, principalement des Ptérodactyles, de plantes et d'insectes admirablement conservés.

2° h'arpile de Bradfort, qui n'est qu'une marne bleuâtre contenant souvent beaucoup d'Encrines, mais qui paraît n'avoir qu'une existence locale.

3° Le marbre de forêt (forest marble) , qui se compose de calcaire coquillier, exploité dans la forêt de Wichwood, et de sable marneux et quartzeux.

k" Enfin , le Cornbrash (terre à blé), formé de pierrailles calcaires ou de grès calcarifères qui encombrent les champs cultivés en céréales : de là son nom.

Nous représentons, sur la planche 157, une Vue idéale de la terre pendant la période oolithique inférieure. La partie continentale nous présente les types des arbres propres à cette période : les Zamites avec leur tronc large et bas, d'où partent des feuilles en éventail; ils rappellent, parleur port et leur forme, nos Zamias actuels des contrées tropicales; un Pterophyllum avec sa tige couverte, du bas jusqu'au sommet, de ses branches finement découpées ; des Conifères assez semblables à nos cyprès actuels, et des Fougères arborescentes.

Ce qui différencie ce paysage de celui de la sous-période précédente, c'est un groupe de magnifiques arbres, les Pandanèes, qui sont remarquables par leurs racines aériennes, leurs longues feuilles et leurs fruits globuleux.

Sur l'un de ces derniers arbres s'aperçoit le Phascolotherium, assez semblable à nos Sarigues : c'est le premier mammifère qui ait animé les parages de l'ancien monde. Le dessinateur a dû agrandir ici les dimensions de la Sarigue fossile, pour faire saisir les formes de cet animal. Il faut donc réduire, parla pensée, cinq à six fois le volume de ce mammifère, qui n'était guère plus gros qu'un chat.

Un Crocodile, un squelette d'Ichthyosaure, rappellent que les reptiles tenaient encore une grande place clans la création animale de cette époque. Enfin quelques insectes, en particulier les Libellules (Demoiselles), volent dans ce paysage primitif. Sur la mer, nagent quelques Ammonites, et, comme un Cygne gigantesque, le terrible Plésiosaure. Un îlot de Polypiers, avec la forme circulaire qui est propre à cette sorte de construction naturelle, se remarque à la surface de la mer, pour rappeler que c'est surtout pendant la période jurassique que se sont produits avec abondance les îlots à Polypiers des temps géologiques.

Oolithe moyenne. — La llore continentale de cette époque se composait de Fougères, de Cycadées et de Conifères. Les pre-

mières étaient représentées par le Pachypteris microphylla, les secondes par le Zamites Moreani; les Brachyphyllum Moreanum et majus paraissent avoir été des Conifères caractéristiques de cette époque. On a trouvé dans les terrains correspondant à cette période, des fruits fossiles qui pourraient appartenir à des Palmiers, mais ce point est encore obscur.

Les continents appartenant à cette époque renferment, en outre , de nombreux vestiges de la faune qui les animait. Les Insectes y apparaissent pour la première fois : les Punaises parmi les Hémiptères, les Abeilles parmi les Hyménoptères,

Fig. 158. Libellula.

les Papillons parmi les Lépidoptères, les Libellules (fig. 158) parnr les Névroptères.

Au sein des mers ou sur les rivages vivaient encore des Icbthyosaures, le Pterodactylus crassirostris, les Pleurosaurus et les Geosaurus, êtres imparfaitement connus.

Un reptile voisin du Ptérodactyle vivait à cette époque : c'est le Ramphorynchus. Il se distingue du Ptérodactyle par une longue queue. Les empreintes que ce curieux animal a laissées sur les grès de cette époque, retracent à la fois la marque des pieds et des moignons du membre antérieur, et le sillon linéaire laissé par sa queue. Comme le Ptérodactyle, le Ramphorynchus, qui avait à peu près la taille d'un corbeau, pouvait, non pas

précisément voler, mais, à l'aide du parachute naturel qui formail la membrane reliant au corps l'un de ses doigts, se précipiter du haut d'un lieu élevé.

La ligure 159 représente ce reptile restauré. On remarque

Fig. 15a. Ramphorynchus restaure. (1/4 G. N.) . „

sur cette figure les empreintes qui accompagnent toujours les 1 estes du Ramphorynchus dans le terrain oolithique. Ces empreintes proviennent à la fois du moignon de la patte antérieure, de la patte postérieure et de la queue.

Pendant la période oolithique moyenne vivait une famille de reptiles connue sous le nom de Téléosauriens, qui se trouve même déjà dans la grande oolithe. Les travaux récents de M. Eudes Deslongchamps, doyen de la Faculté des sciences de Caen, sur la famille fossile des Téléosauriens, vont nous permettre de reconstituer les êtres de cette dernière famille.

Les Téléosauriens nous donneront une idée exacte de ces Crocodiles des mers anciennes, ces reptiles cuirassés, que le géologue allemand Cotta appelle « les hauts barons du royaume de Neptune, armés jusqu'aux dents et recouverts d'une impénétrable cuirasse, vrais flibustiers des mers primitives. »

LesTéléosaures ressemblent anatomiquement aux Crocodiles, ou Gavials actuels de l'Inde; ils habitaient les rivages de la mer, et la mer elle-même. Ils étaient plus élancés, plus agiles et plus longs que les Crocodiles actuels; leur taille allait jusqu'à 10 mètres de longueur, dont 1 ou 2 pour la tête. Avec leur énorme gueule, fendue bien au delà des oreilles, et qui avait

2 mètres d'ouverture, ils pouvaient engloutir dans les profondeurs de leur monstrueux palais des animaux de la taille du bœuf.

Sur la planche placée en regard de cette page (fig. 160), on a représenté, d'après un croquis de M. Eudes Deslongchamps, le Teleosaurus cadomensis, qui rapporte de la mer un Geotheutis, sorte de Calmar de l'époque oolithique. Ce téléosaurien offrait la curieuse particularité d'être cuirassé sur ses deux faces dorsale et ventrale. C'est pour montrer cette disposition anatomique que l'on a placé, à côté du Teleosaurus cadomensis vivant, un autre individu mort, dont le corps, flottant sur l'eau, laisse voir la cuirasse ventrale.

En même temps que le Téléosaure, on voit sur la même planche un autre reptile saurien beaucoup moins connu jusqu'à ce jour, F Hyléosaure , que nous retrouverons dans la période géologique suivante , c'est-à-dire pendant la période crétacée. Nous avons adopté la restauration de ce saurien fossile qui a été essayée par M. Hawkins pour le jardin du palais de Sydenham.

Outre de nombreux Poissons, les mers renfermaient encore des crustacés, des cirrhipèdes et divers genres de mollusques, ainsi que des zoophytes.

L'Eryo?i arctiformis (figure 161) appartenait à la classe des crustacés, dont la Langouste est le type. VAplychus sublœvis (fig. 162) est un simple débris osseux de quelque Céphalopode, sur la nature duquel les paléontologistes ne sont pas. d'accord. Parmi les mollusques étaient des Ammonites, des Bélemnites, des Huîtres, etc. Nous citerons, comme caractéristiques, les

Fig. 161. Eryon arctiformis.

espèces suivantes : Belemnites hastatus (fig. 163), Ammonites re-

Fig. 163. Belemnites hastatus. (1/3 G. N.)

Fig. 162.

Aptychus sublaevis. (G. N.)

Fig. 164. Ammonites refractus (Grossie deux fois.)

fractus(ûg. 164), Ammonites Jason (fig. 165), Ammonites corda-

Fig. 165. Ammonites Jason. (1/3 G. N.) Fig. 166. Ammonites cordatus. (1/4 G. N.)

tus (fig. 166), Osirea dilatata (fig. 167), le Terebratula diphya (fig. 168), Diceras aritt:na(fig. 169), Nerinca hieroglyphica.

Fig. 167. Ostrea dilatata. (1/4 G. N.)

Fig. 158. Terebratula diphya.

Parmi les Echinodermes : le Cidaris glandi férus (fig. 170), l'élégant Apiocrinus Roissyanus (fig. 171), le gracieux Saccot-

Fig. 170.

Baguette du Cidaris glandiferus

Pig. 16P. Diceras arietina. (1/3 G. N.)

Fig. 171.

piocrinus Roissyanus

Fig. 172. Saccocoma pectinata. (G. N.)

eomapeetinata(ûg. 172), le Milkrkrinus Nodolianus (fig. 173),

Fig. 173. Calice de Millericriims Nodotianu= (1/3 G. N.)

Fig. 174. Calice de Comatula costala (G. N.)

le Comatula costata (fig. 174), l'IIemicidaris crenularis (fig. 175).

Fig. 175. Hemicidaris crenularis. (G. N.)

Parmi les Spongiaires : le Cribrospongia reticulata (fig. 176).

Fig. 176. Cribrospongia reticulata. (1/3 G. N.)

Les polypiers étaient à cette époque d'une extrême abondance. C'est principalement pendant la période oolithique que se sont formés, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ces agrégations de polypiers que l'on rencontre assez souvent dans les profondeurs de la terre, et que nous avons signalés plus haut, à propos de leur présence dans le terrain oolithique in-

férieur. Ces petites constructions calcaires ont été formées dans les mers anciennes, par l'agrégation continue des habitations de divers polypiers. Le même phénomène, comme on le sait, se produit encore de nos jours. C'est surtout dans les mers de l'Océanie que l'on rencontre aujourd'hui ces récifs de coraux, ou madrépores, qui affleurent le niveau de l'eau, et qui sont le résultat de la vie d'une masse de polypiers. La formation de ces bancs calcaires pendant les temps géologiques a dû exiger une série de siècles. Ils sont juste à la hauteur du niveau de l'eau, car les polypiers vivent dans l'eau et périraient dans l'air. Dans les terrains oolithiques, on trouve assez fréquemment des bancs de ces zoophytes, qui ont 4 à 5 mètres d'épaisseur, sur des longueurs de plusieurs lieues. Ces bancs conservent encore pour la plupart la position relative qu'ils occupaient dans la mer lorsqu'ils étaient en voie de formation.

Voici les figures de quelques-uns des polypiers appartenant à l'époque oolithique moyenne :

Thecosmilia annularis (lig. 177); Thamnastrxa , Phylogyrama-

Fig. 177. Thecosmilia annularis.

Fig. 178. Phytogyra magnifica.

gnifica (fig. 178); Dendastrœa ramosa (fig. 179). Ce dernier polypier est à peu près notre corail

Étage oolithique moyen. — Les terrains qui représentent actuellement la sous-période oolithique moyenne peuvent se

diviser en trois assises : l'assise callovlcnnc, l'assise oxfordienne et l'assise corallienne.

L'assise callovienne (dont l'argile de Kelloway est le type en Angleterre), d'une épaisseur de 150 mètres environ, se compose surtout de puissantes couches de marne, d'un bleu noirâtre. On trouve cette assise très-développée dans le département du Calvados, en France. C'est la base de l'argile de Dlces qui forme le sol de la vallée d'Auge, renommée par ses gras pâturages et ses magnifiques bestiaux; elle est comme pétrie de mollusques fossiles. La même couche est aussi la base de ces magnifiques rochers, bizarrement découpés sur les côtes de la Manche, et qu'on nomme les Vaches noires. Cette dernière

Fig. 179. Dunilastraa ramosa. (Partie grossie.)

localité est célèbre par ses belles Ammonites transformées en pyrite.

L'assise oxfordienne constitue aux environs d'Oxford, en Angleterre, la base des collines. On la trouve très-développée en France, à Trouville (département du Calvados), et à Neuvisy (département des Ardennes). Son épaisseur est d'environ 100 mètres. Elle se compose d'un calcaire bleuâtre ou blanchâtre, souvent argileux, rarement oolithique, et de marne argileuse, souvent bleuâtre.

L'assise corallienne, ou coral-rag, tire son nom de ce fait, que le calcaire qui en constitue la principale partie se compose spécialement de l'agrégation de nombreux débris de coraux et

depolypiers entiers ou roulés, et quelquefois de masses énormes de polypiers en place. On la trouve surtout en France, dans les départements de la Meuse, de l'Yonne, de l'Ain, de la Charente- Inférieure.

Oolithc supérieure. — Des mammifères marsupiaux vivaient à cette dernière section de la sous-période oolithique, comme dans la première. Ils appartiennent au genre Sphalacotherium. Outre les Plésiosaures et les Téléosaures, vivaient encore sur les plages maritimes, un Crocodilien, le Macrorhynchus, le monstrueux, Pœcilopleuroti aux griffes énormes, aux dents tranchantes et acérées, l'un des animaux les plus redoutables de cette époque; les genres Hyleosaurus, Cetiosaurus, Slenosaurus et Streptospondylus, et parmi les Tortues, les Emys et Platemys. De même encore qu'à l'époque de l'oolithe inférieure, vivaient alors des Insectes dont quelques-uns volent encore aujourd'hui dans nos prairies ou à la surface des eaux.

Tous ces animaux sont trop peu connus pour que nous puissions donner, au sujet de leur organisation, des indications précises.

Le fait le plus remarquable que présente cette période au point de vue paléontologique, c'est l'apparition du premier oiseau. Jusqu'ici les mammifères, et des mammifères imparfaits, on peut le dire, puisque ce sont des marsupiaux, avaient seuls apparu. Il est bien intéressant de voir le premier oiseau se montrer à leur suite. Dans les carrières de calcaire lithographique de Solenhofen on a trouvé les débris d'un oiseau, avec les pattes et les plumes, mais non la tête. Nous représentons dans la figure 180 ce curieux animal tel qu'il a été découvert : on le désigne sous le nom d'oiseau de Solenhofen.

Les mers, pendant la sous-période oolithique supérieure, renfermaient quelques poissons appartenant aux genres Asterocanthus, Strophodus, Lepidotus, Microdon. Les mollusques céphalopodes y étaient peu nombreux; les genres dominants appartenaient aux lamellibranches et aux gastéropodes; ils se tenaient près des côtes de la mer. Plus de récifs madréporiques ou coralliens; à peine quelques zoophytes à l'état fossile viennent-ils témoigner de l'existence de ce groupe d'animaux.

Voici quelques fossiles caractéristiques de la faune marine de la même époque :

Ammonites decipiens, Ammonites giganteus, Natica elegans,

Fig. ISO. Oiseau de Solenhofen (Archaeopteryx).

Natica hemispherica, Ostrea deltoidea (fig. 181), Ostrea virgula

Fig. 181. Ostrea deltoidea. (1/4 G. N.) Fig. 182. Ostrea virgula. (G. N.)

(fig. 182), Trigonia gibbosa (fig. 183), Pholadomya multicostala,

Pholadomya acuticostata (fig. 184), Terebratula subsella (fig. 185), Hemicidaris purbcckensis.

Des poissons, des Tortues, des Paludines, des Physes, des

Fig. 183.

Trigonia gibbosa.

Fig. 184.

Pholadomya acuticostata.

Fig. 185.

Terebratula subsella.

Unios, des Planorbes, des Cypris (petits crustacés bivalves), composaient la faune d'eau douce.

La végétation de cette époque était représentée sur les continents par des Fougères, des Cycadées, des Conifères; dans les étangs, par des Zostera.

Les zostères sont des plantes monocotylédones, de la famille des Naïadées, qui vivent dans les sables vaseux des plages maritimes et y forment, par leurs feuilles longues, étroites et rubanées, de vastes prairies du plus beau vert; à la marée basse, ces masses de verdure apparaissent quelquefois à découvert. Elles servent de retraite à un grand nombre d'animaux marins et de nourriture à quelques-uns.

La planche 186, qui représente une vue de la terre pendant la période oolithique supérieure, a principalement pour objet de mettre en évidence le caractère de la végétation pendant les temps jurassiques. Les Sphenophyllum, les Fougères, dominent dans cette végétation ; quelques Pandanées, quelques Zamites, beaucoup de Conifères, viennent s'y joindre ; mais on n'aperçoit aucun Palmier. Sur la mer on voit un îlot de corail, pour rappeler l'importance de cette formation minéro-animale pendant toute la période jurassique. Les animaux représentés sont le Crocodileimus (Jourdan), le Ramphorynchus , avec les em-

preintes caractéristiques qu'il laisse sur son passage, et divers invertébrés de cette période : les Astéries, Comatules, Hemicidaris, Pterocère, etc. Dans les airs vole l'oiseau de Solenhofen (Archseoptères), que nous rétablissons tel qu'il pouvait exister dans l'état de vie, sauf sa tête, qui n'a pas été trouvée avec les autres débris de l'animal.

Étage oolithique supérieur. — Les terrains qui représentent actuellement la sous-période oolithique supérieure, se divisent en deux assises : l'assise kimmeridgienne, et l'assise portlanclienne.

La première est spécialement composée de nombreuses couches d'argile, bleuâtre ou jaunâtre, qui passent à l'état de marne et de schiste bitumineux. Très-développée près de Kimmeridge, en Angleterre, ce qui lui a valu son nom, elle existe en France : à Tonnerre (Yonne), au Havre, à Honfleur, à Mauvage (Meuse). Elle est riche en fossiles; c'est là le niveau des Ostrea deltoidea etvivgula.

La seconde assise est composée d'un calcaire sub-oolithique que l'on exploite dans l'île de Portland, pour les constructions de Londres. Elle existe en France, près de Boulogne (Pas-de- Calais), à Cirey-le-Château (Haute-Marne), à Auxerre( Yonne), à Gray (Haute-Saône). Ces localités sont les types de cet étage. On y a découvert un certain nombre d'espèces de mollusques.

On a récemment réuni à cette assise un ensemble de couches qui se montrent exceptionnellement à Portland et dans les falaises de la péninsule de Purbeck (Dorsetshire). Ces couches sont alternativement des formations marines et d'eau douce, et ce sont les débris fossiles qu'on y a retrouvés qui ont servi à reconstituer surtout la faune et la flore d'eau douce que nous avons signalées plus haut. Les dépôts lacustres sont principalement composés de calcaires pétris de Cypris.

Le trait le plus important de ce terrain , qui est comme la tète de cette longue et multiple série de couches constituant la formation jurassique, c'est la présence d'une terre végétale très-bien conservée. L'épaisseur de cet humus, tout à fait analogue à notre terre végétale actuelle , est de 30 à 45 centi-

mètres. De couleur noirâtre, il contient une forte portion de lignite terreux. On y trouve enfouis des troncs silicifiés de Conifères et des débris de plantes analogues aux Zamia et aux Cycos. Ces plantes ont dû être fossilisées sur l'emplacement même où elles ont végété. Les troncs d'arbres sont en position verticale, et leurs racines, fixées au sol, sont aussi espacées les unes des autres que celles des arbres de nos forêts. Autour des débris, on trouve une grande quantité de matière charbonneuse. Ce sol, connu sous le nom de couche de bouc (dirt-bed), est horizontal dans l'île de Portland; mais on le retrouve non loin de là, dans certaines falaises, avec une inclinaison de 45°, et les troncs n'en restent pas moins parallèles entre eux. C'est là un bel exemple d'un changement de position de couches primitivement horizontales. La figure 1&7 représente cette espèce d'humus géologique.

« Chaque lit de boue, dit M. Lyell, rappelle sans doute bien des milliers d'années, car c'est à peine si les plus vieilles forêts des tropiques laissent sur le sol qui les a portées quelques centimètres de terre végétale comme monument de leur existence. »

Cette couche de terre végétale, ces débris encore entiers de végétaux, rappellent complètement la houille et ne sont qu'un état moins avancé de cette fossilisation végétale qui, accomplie pendant la période houillère sur des amas immenses de plantes, et durant un temps infiniment long, nous a laissé les précieux dépôts houillers.

Fig. 187. Humus géologique.

Un mot, en terminant, pour expliquer le terme d'oolithe employé pour désigner les derniers étages du terrain jurassique que nous venons d'étudier.

Dans un grand nombre de roches de ces étages, les éléments ne sont ni cristallins, ni amorphes. Ils sont, comme nous l'avons déjà dit, oolilhiques, c'est-à-dire en forme d'œuf de

poisson. On a fait beaucoup d'efforts pour découvrir d'où provient cette singulière forme des éléments de certaines roches qui a reçu le nom d'oolilhe. On y a vu tantôt des œufs de poissons pétrifiés, tantôt des œufs de mouches aquatiques ou d'écrevisses pétrifiés. D'autres fois on a admis que le balancement des eaux marines faisant tourbillonner les précipités calcaires, a déterminé leur forme arrondie, de manière à produire quelque chose d'analogue aux cailloux roulés et aux grains de sable qui couvrent les plages.

Ces hypothèses peuvent être fondées dans certains cas. Ainsi, les sédiments marins qui se déposent dans quelques anses chaudes de Ténériffe prennent des formes sphéroïdales du genre des oolithes. Mais on ne saurait songer à faire une application de ces faits locaux à des nappes qui s'étendent sur d'immenses espaces, comme celles de l'étage oolithique proprement dit, et qui, de plus, ont de très-grandes épaisseurs.

Il a donc fallu étudier les faits d'une manière plus précise. On a reconnu que si les cascades de Tivoli, par exemple, peuvent donner naissance à des oolithes, il arrive aussi que dans les bassins les plus paisibles, dans les cavernes, à côté des stalactites, on voit se développer des oolithes, qui, se trouvant ensuite empâtées par suite de l'affluence continue, mais très-lente, des eaux calcaires, donnent naissance à des espèces de roches oolithiques.

D'un autre côté, on peut constater que dans les marnes se développent, par suite de la concentration des éléments calcaires, des tubercules plus ou moins gros ou exigus, et cela sans qu'il soit possible de faire intervenir l'effet d'un tourbillonnement de l'eau. Or, comme il existe tous les intermédiaires imaginables entre les oolithes les plus fines et les tubercules les plus volumineux, le raisonnement conduit à admettre que les oolithes sont pareillement des produits de concentration.

Enfin, de recherche en recherche on a découvert des oolithes parfaitement constituées, c'est-à-dire à couches concentriques comme celles des calcaires jurassiques, se développant dans la terre végétale, sur des points où les effets de l'agitation de

l'eau ne sont pas plus admissibles que dans les cas précédents.

Ainsi donc, on est arrivé à concevoir que si la nature forme quelquefois des cristaux nettement terminés dans les magmas en voie de solidification, elle donne aussi naissance à des configurations sphéroïdales autour de divers centres, qui naissent quelquefois spontanément et qui dans d'autres cas sont des débris de fossiles, ou même simplement des objets pierreux.

Cependant toutes les matières minérales ne sont pas indifféremment aptes à produire des oolithes. Abstraction faite de quelques cas particuliers, ce privilège est réservé au calcaire et à l'oxyde de fer.

Nous terminerons ce chapitre p'ar quelques indications sur la distribution actuelle du terrain jurassique à la surface du globe.

En France, les montagnes du Jura sont presque entièrement formées de ce terrain, dont les divers étages y sont complètement représentés. C'est même cette circonstance qui a fait donner, par M. de Humboldt, le nom de jurassique à la partie de l'écorce terrestre dont nous venons d'esquisser l'histoire. Le lias supérieur domine surtout dans les Pyrénées et dans les Alpes.

Le terrain jurassique existe en Espagne, dans plusieurs parties de l'Italie septentrionale, en Russie, notamment dans le gouvernement de Moscou et en Crimée. C'est en Allemagne qu'il occupe la plus grande place.

Une assez faible assise de calcaire oolithique nous offre , à Solenhofen, un gisement géologique célèbre contenant des plantes, des poissons, des insectes, des crustacés, avec quelques Ptérodactyles, admirablement conservés. Les belles carrières de pierres lithographiques de Pappenheim, si renommées en Europe, appartiennent au terrain jurassique.

On a récemment signalé l'existence de ce terrain dans l'Inde. Il contribue à la formation du massif de l'Himalaya, et entre dans la constitution de la chaîne des Andes, en Amérique; enfin, d'après des travaux récents, il existerait dans la Nouvelle-Zélande.

On voit figurée sur la carte placée en regard de cette page , l'étendue des continents qui existaient après les dépôts que laissèrent les mers jurassiques dans la partie de l'Europe qui devait un jour former la France. Les terrains déposés par les mers jurassiques doublèrent presque l'étendue que présentait cette île jetée sur l'Océan primordial; ils la rattachaient, par une étroite langue de terre, à la partie de l'Europe qui devait un jour former l'Angleterre.

PERIODE CRETACEE.

On donne le nom de crétacée à cette nouvelle période de l'histoire de notre globe, parce que les terrains que la mer a déposés à cette époque, sont presque entièrement composés de craie (carbonate de chaux).

Ce n est pas pour la première fois que le carbonate de chaux apparaît dans la constitution de notre planète. On a vu, dès la période silurienne, le calcaire intervenir parmi les matériaux terrestres ; le terrain jurassique est formé de carbonate de chaux dans la plupart de ses assises, et ces assises sont énormes autant que nombreuses. Par conséquent, lors de la période appelée crétacée par les géologues, la chaux n'était. pas une matière nouvellement venue sur le globe. Si l'on a été conduit à accorder ce nom à cette période, c'est parce que les géologues français ont été plus particulièrement frappés de l'abondance du carbonate de chaux terreux ou crayeux dans le bassin parisien.

Nous avons déjà, à propos des terrains silurien et devonien, cherché à établir l'origine de la chaux, qui forme aujourd'hui une masse énorme de roches, et entre pour une part trèsconsidérable dans la composition de l'écorce terrestre. Il nous paraît utile, au risque de nous répéter, de reproduire ici, en la développant davantage, cette même explication.

Nous avons déjà dit que la chaux a été probablement introduite sur le globe par des eaux thermales qui jaillirent en grande abondance par les fissures, dislocations et fractures du sol, déterminées elles-mêmes par le refroidissement progressif du globe. Le centre de la terre est le grand réservoir et le lieu d'origine de tous les matériaux qui forment aujourd'hui son écorce solide. De même que l'intérieur du globe nous a fourni les matières solides éruptives très-diverses, telles que les gra-

nits, les porphyres, les trachytes, les basaltes, les laves, il a également lancé à la surface du sol des eaux bouillantes chargées de bicarbonate de cbaux, souvent accompagné de silice. Les geysers de l'Islande, qui projettent à une hauteur considérable des jets d'eau à 100° de température, tenant de la silice en dissolution, nous offrent un exemple, encore en action de nos jours, de ces eaux thermales qui autrefois lançaient des masses énormes de silice ou de bicarbonate de chaux de l'intérieur du globe.

Mais comment la chaux, dissoute à l'état de bicarbonate dans les eaux thermales venues de l'intérieur de la terre, a-t-elle fini par composer des terrains? C'est ce qu'il reste à expliquer.

Pendant les temps géologiques, la mer couvrant la surface presque entière du globe , les sources thermales chargées de sels calcaires se déchargeaient nécessairement au milieu de ses eaux. Ces sources thermales venant sourdre dans le bassin des mers, se réunissaient aux flots de l'immense Océan primordial. Les eaux de la mer devinrent ainsi sensiblement calcaires; elles contenaient, on peut le croire, 1 ou 2 pour 100 de chaux. Les innombrables animaux qui vivaient dans les mers anciennes, en particulier les zoophytes, ainsi que les mollusques au test solide, s'emparèrent de cette chaux pour former leur enveloppe minérale. Dans ce milieu liquide, sensiblement calcaire, les foraminifères , les polypiers, les rudistes pullulaient et formaient d'innombrables populations. Que devenait, après leur mort, le corps de ces animaux, grands et petits, mais ordinairement d'une petitesse microscopique? La matière animale destructible disparaissait, au sein de l'eau, par la putréfaction; il ne restait que la matière inorganique indestructible, c'est-à-dire le carbonate de chaux, formant le test de leur enveloppe. Ces dépôts calcaires s'accumulaient en épaisses couches sur le bassin des mers; ils s'agglutinaient bientôt en une masse unique, et formaient un lit continu au fond des eaux. Ces couches se superposant, augmentant par la suite des siècles, ont fini par constituer des terrains : ce sont nos terrains calcaires actuels.

Ce que l'on vient de lire n'est pas, comme plus d'un lecteur pourrait en concevoir la crainte , une conception faite à plaisir

Fig. 188. Craie de lyieudon.

Fig. 189. Craie de Gravesend.

Aspect de la craie au microscope, d'après Ehrenberg.

Fig. 190. Craie de l'île Moën (Danemark

Fig. 191. Craie de Cattoliea (Sicile).

Aspect de la craie au microscope, d'après Ehrenberg.

par l'imagination en quête d'un système. Le temps est passé où la géologie pouvait être considérée comme le roman de la nature. Tout ce qu'elle avance n'a plus aucun caractère de conception arbitraire. Sans doute on est frappé de surprise en apprenant que toutes les roches calcaires, toutes les pierres calcaires employées à la construction de nos maisons et de nos villes , sont des dépôts des mers de l'ancien monde , et ne consistent qu'en une agrégation de coquilles de mollusques ou de débris de tests de foraminifères et autres zoophytes. Mais que l'on prenne la peine de regarder, que l'on ait recours à l'observation, et tous les doutes ne tarderont pas à disparaître. Examinez la craie au microscope, vous la trouverez composée de la réunion de nombreux débris de zoophytes, de petites Ammonites, de coquilles diverses, et surtout de foraminifères tellement petits, que leur petitesse a même dû les rendre indestructibles. Cent cinquante de ces petits êtres, étant placés bout à bout, ne formeraient pas la longueur d'un millimètre.

Les figures 188, 189, 190 et 191 représentent les formes multipliées et élégantes que l'on découvre dans la craie soumise à l'inspection microscopique. Ces figures, empruntées à l'ouvrage du savant micrographe Ehrenberg (Microgéologie), reproduisent l'aspect que présente la craie réduite en poudre et étalée sur le porte-objet du microscope. Les échantillons de craie soumis à l'inspection microscopique sont ici au nombre de quatre : les craies de Meudon , de Gravesend (Angleterre), de l'île Moén (Danemark), et celle qui existe dans les terrains tertiaires de Cattolica (Sicile). Dans ces divers calcaires, on discerne des coquilles d'Ammonites, de foraminifères et autres zoophytes. Sur deux de ces figures (fig. 188 et 190) , on a représenté l'aspect d'une même tranche de craie vue, dans sa moitié supérieure, par transparence ou réflexion, et vue dans sa moitié inférieure, sur son épaisseur, au moyen d'un éclairage superficiel.

Le seul recours à l'observation suffit donc pour établir la réalité de l'explication qui précède concernant la formation des roches crayeuses ou crétacées. Ajoutons, pour lever les derniers doutes, qu'au sein d'une mer de l'Europe moderne, dans la mer Baltique, on voit se passer l'ensemble du curieux phé-

nomène que nous venons de décrire. Depuis des siècles, le fond de la mer Baltique ne cesse de s'élever, par suite du dépôt constant qui s'y fait d'un amas de tests et de coquilles calcaires, joints aux sables et aux vases. La mer Baltique sera certainement un jour comblée par ces dépôts, et ce phénomène moderne, que nous prenons pour ainsi dire sur le fait, met sous nos yeux l'explication positive de la manière dont les roches calcaires se sont formées dans le monde ancien.

Après cette explication du mode de formation des roches crétacées, examinons l'état de la nature vivante durant cette importante période de l'hisloire de la terre.

L'état de la végétation pendant la période crétacée est comme le vestibule de la végétation des temps actuels. On y trouve, avec des genres de plantes propres aux périodes anciennes, un certain nombre appartenant aux temps actuels. Placée à la fin de l'époque secondaire, cette végétation nous prépare et sert comme de transition à la végétation de l'époque tertiaire, qui, comme on le verra, tend à se confondre avec celle de nos jours.

Les paysages de l'ancien monde nous ont montré jusqu'ici des espèces végétales aujourd'hui éteintes offrant à nos regards quelque chose d'étrange et d'inconnu. Mais pendant la période dont nous allons tracer l'histoire, le règne végétal commence à se façonner sous un aspect moins mystérieux : des formes familières à nos yeux, des cimes arrondies, des ombrages aimés, se montrent à nos regards. Les palmiers apparaissent, et, dans leurs diverses espèces, nous en reconnaissons qui diffèrent peu de celles de nos contrées tropicales. Les dicotylédones augmentent un peu en nombre. Au milieu des fougères, des cycadées, qui ont considérablement perdu en quantité et en importance, nous voyons, à n'en pas douter, croître les arbres dicotylédones de nos climats tempérés : ce sont des Aunes, des Charmes, des Erables, des Noyers.... Arbres de nos pays, nous vous saluons avec joie!

« A mesure, dit M. Leeoq, que nous nous éloignons des temps de la création primitive et que, traversant les âges, nous nous rapprochons lentement de l'époque actuelle, les sédiments se retirent des régions

polaires, et se restreignent dans' les zones tempérées ou équatoriales. Les grandes couches de sables et de calcaires qui constituent la formation crayeuse annoncent un état de choses bien différent du précédent. Les saisons ne sont plus marquées par la chaleur centrale ; il existe déjà des zones de latitude, déjà les conditions biologiques des êtres vivants se rapprochent de celles que nous éprouvons, et la végétation prend un caractère tout particulier.

<r Jusqu'ici deux classes de végétaux avaient dominé les autres : les Cryptogames cellulaires d'abord, les Dicotylédones gymnospermes ensuite, et, à l'époque où nous sommes arrivés, époque transitoire pour la végétation, les deux classes qui avaient régné auparavant s'affaiblissent, et une troisième, celle des Dicotylédones angiospermes, prend timidement possession du terrain. Composée d'abord d'un petit nombre d'espèces, elle occupe seulement une petite partie du sol; elle veut ensuite le partager, et dans les périodes suivantes, comme dans la nôtre, nous verrons son règne solidement établi. C'est en effet pendant la période crétacée que l'on voit naître les premières Dicotylédones angiospermes. Des Fougères arborescentes se sont maintenues, et les élégants Protoptens Singer i, Presl., et P. Buvigneri, Brongn., livrent encore leurs frondes légères aux vents de cette période agitée. Des Pecopttris, différant des espèces wéaldiennes, vivent dans les mêmes lieux. Des Zamites, des Ct/cadites et des Zamiostrobus annoncent, à l'époque crayeuse, une température encore élevée. De nouveaux Palmiers se montrent, et parmi eux on remarque surtout le Flabellaria chamxropifolia, Gœp., qui devait porter de majestueuses couronnes.

« Les Conifères ont résisté bien plus que les Cycadées ; elles formaient alors, comme de nos jours, de grandes forêts où les Damarites, les Cunningamiies, les Araucariles, les Eléoxylon,\es Abietites, lesPinites, etc., rappellent des formes encore existantes, mais dispersées sur tous les points de la terre.

« De cette époque datent les Comptunites, attribuées aux Myricées; V Al mites Fresii, Nils., que l'on regarde comme une Bétulacée ; le Carpinites arenaceus, Gœp., qui serait une Cupulifère; les Sabcites, qui représentaient mis saules arborescents. Les Acérinées auraient leur Acerites cretaceus, Nils., et les Juglandées, les Juglandites elegans, Gœp. Mais l'apparition la plus intéressante de cette période est celle des Crednaria, de ces feuilles aux trois nervures, dont la craie compte déjà huit espèces, et dont la place reste incertaine dans la classification. Les Crednaria, comme les Solicites, étaient certainement des arbres, ainsi que la plupart des espèces qui vivaient à ces époques reculées'. »

Nous mettons sous les yeux du lecteur (fig. 192) l'image de deux palmiers appartenant à l'époque crétacée, restaurés d'après les empreintes et les débris fossiles laissés par le tronc

Géographie botanique, tome IV.

et les rameaux de ces végétaux dans les terrains correspondant à cette période.

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Fig. iyj. Palmiers fossiles restaurés.

Mais si la végétation de la période crétacée se rapprochait sensiblement de celle de nos jours, on ne saurait en dire autant de sa population animale. Le moment n'est pas encore venu où

nous verrons des mammifères analogues à ceux de notre époque animer les forêts et les plages de l'ancien monde. Les premiers et imparfaits mammifères, c'est-à-dire les marsupiaux, qui s'étaient montrés pendant la période précédente, n'existent même plus, et aucun autre mammifère n'est venu les remplacer. Plus de sarrigue grimpant, avec ses petits, aux feuilles des zamites! La terre appartient encore aux reptiles, qui réveillent seuls, par leurs sifflements sinistres, la solitude des bois et le silence des vallées. Les reptiles qui remplissaient les mers pendant la période jurassique tenaient des Crocodiles par leur organisation; les reptiles de cette période ressemblent aux sauriens, c'est-à-dire à nos lézards : voilà le seul perfectionnement. Ils sont portés sur des pattes plus hautes, ils ne rampent plus sur le sol : tel est le seul progrès qui semble les rapprocher des mammifères.

Ce n'est pas sans surprise que l'on constate l'immense développement, les dimensions extraordinaires que présentait à cette époque la famille des lézards. Ces animaux, qui, de nos jours, ne dépassent pas 1 mètre de longueur, pouvaient atteindre, pendant la période crétacée, une longueur de 20 mètres. Inoffensifs aujourd'hui, ils étaient à cette époque voraces et destructeurs. Le lézard marin , que nous étudierons sous le nom de Mosasaure, était alors le fléau des mers : il jouait le rôle de l'Ichtbyosaure de la période jurassique. Depuis la période du lias jusqu'à la période crétacée, les Ichthyosaures , les Plésiosaures et les Téléosaures furent les tyrans des eaux. Ils terminent leur existence dans la période crétacée, et cèdent la place au Mosasaure, à qui échoit la redoutable fonction de maintenir dans de justes limites l'exubérante production des tribus de poissons et de crustacés qui peuplaient les mers. Nous verrons plus tard les énormes lézards marins de cette période disparaître à leur tour, et être remplacés, dans les mers de l'époque tertiaire, par les cétacés, par nos baleines. A partir de ce moment, on ne trouvera plus de reptiles habitant les mers; ils prendront le rôle très-secondaire que nous leur voyons jouer dans la création actuelle.

Yu l'étendue considérable des mers, les poissons étaient nécessairement nombreux pendant la période crétacée. Des Bro-

chets, des Saumons, des Diodons et des Zées, analogues aux espèces de nos jours, vivaient dans les mers de cette époque. Ils fuyaient devant des Requins et des Squales voraces, qui apparurent alors en grand nombre, après s'être montrés dans la période oolithique.

Ces mers étaient encore remplies d'un grand nombre de polypiers, d'oursins, de crustacés divers et de genres de mollusques différents de ceux qui existaient à l'époque jurassique. A côté des gigantesques lzzards, pullulaient des animalcules : ces foraminifères dont les restes minéraux sont répandus aujourd'hui en infinie profusion dans la craie, sur une surface et une épaisseur immenses. Les débris calcaires de ces petits êtres, par leur nombre incalculable , ont couvert un moment une grande partie de la surface terrestre.

Pour donner une idée de l'importance de la période crétacée sous le rapport des êtres organisés, il nous suffira de dire qu'on a trouvé dans les terrains qui la représentent actuellement, 268 genres d'animaux jusqu'alors inconnus, et plus de 5000 espèces d'êtres vivants spéciaux. La puissance ou l'épaisseur des terrains formés pendant cette période est de 4000 mètres environ.

Nous diviserons la période crétacée en deux sous-périodes (inférieure et supérieure), d'après leur ordre d'ancienneté et les espèces animales qui leur sont propres.

PERIODE CRETACEE 1NEERIEURE.

De nombreux reptiles, quelques oiseaux, parmi lesquels de grands échassiers appartenant aux genres Palxornis ou Cimoliornis, des mollusques nouveaux en quantités considérables, et des zoophytes extrêmement variés, composaient la riche faune terrestre de la craie inférieure. Jetons un coup d'oeil sur les plus importants de ces animaux, qui ne subsistent aujourd'hui pour nous que par quelques fragments mutilés, véritables médailles de l'histoire de notre globe, médailles à demi effacées

par les siècles, et qui consacrent seules le souvenir des âges disparus.

Découvert en 1832 dans la forêt fossile de Tilgate, VHyléosaurc (uXt), ffoôipo;, lézard des bois) paraît avoir eu environ 8 mètres de longueur. On a déjà vu cet énorme saurien représenté, avec le Téléosaure, sur la planche 160, page 195.

Ce qu'on a trouvé de l'Hyléosaure se réduit à une série d'os longs et pointus, qui devaient former sur son échine une frange dure et à demi ossifiée, semblable aux épines cornées qui surmontent le dos de ces reptiles des temps actuels qui ont reçu le nom d'Iguanes. Des fragments de grandes plaques osseuses, que l'on a trouvés mêlés aux mêmes débris , étaient probablement logés dans la peau de cet animal, et lui formaient une espèce de cuirasse.

Le Mégalosawe , dont la première apparition se rapporte aux plus anciennes couches de la série jurassique, se retrouve en-

Fig. 193. Mâchoire du Mégalosaure. (1/3 G. N.)

core à la base des terrains crétacés. C'était un énorme lézard, porté sur des pattes un peu élevées. Sa longueur allait jusqu'à 15 mètres. Cuvier le considérait comme tenant tout à la fois, par sa structure, de l'Iguane et du Monitor, reptile actuel propre aux régions de l'Inde. Le Mégalosaure était un saurien probablement terrestre. La structure compliquée et merveilleusement agencée de ses dents, prouve qu'il était essentiellement Carnivore. Il se nourrissait de reptiles de taille médiocre, tels que les Crocodiles, les Tortues, que l'on trouve à l'état fossile dans les mêmes couches.

La figure 193 représente la pièce osseuse la plus importante

que l'on possède du Mégalosaure : c'est un fragment de mâchoire inférieure, qui supporte plusieurs dents. La forme de cette mâchoire montre que la tête se terminait en avant par un museau droit, mince et aplati sur les côtés, comme celui du Gavial ou Crocodile de l'Inde .

Les dents du Mégalosaure étaient parfaitement en rapport avec la fonction de destruction dévolue à cette bête redoutable; elles paraissent tenir à la fois du couteau, du sabre et de la scie. Verticales d'abord, elles prenaient, avec l'âge de l'animal, une courbure en arrière, qui leur donnait la forme d'une serpette. Après avoir insisté sur quelques autres particularités des robustes dents du Mégalosaure, Buckland ajoute :

« Avec des dents ainsi construites, de façon à couper de toute la longueur de leur bord concave, chaque mouvement des mâchoires produit l'effet combiné d'un couteau et d'une scie, en même temps que le sommet opère une première incision comme le ferait la pointe d'un sabre à double tranchant. La courbure en arrière que prennent les dents à leur entier accroissement rend toute fuite impossible à la proie une fois saisie, de la même manière que les barbes d'une flèche rendent son retour impraticable. Nous retrouvons donc ici les mêmes arrangements que l'habileté humaine a mis en œuvre dans la fabrication de plusieurs des instruments qu'elle emploie. »

L'Iguanodon était un lézard plus gigantesque encore que le Mégalosaure ; c'est le plus colossal de tous les sauriens qui aient vécu dans l'ancien monde : il avait jusqu'à 16 mètres de long. La forme et la disposition de ses dents, jointes à l'existence d'une corne osseuse surmontant l'extrémité de son museau, le rapprochent, ou pour mieux dire l'identifient, comme espèce, avec notre Iguane actuel, le seul reptile qui soit pourvu d'une corne sur le nez. Il n'y a donc aucun doute sur l'entière ressemblance de ces deux êtres. Mais, tandis que notre Iguane actuel est à peine long d'un mètre, son congénère fossile avait seize fois cette dimension. On ne peut se défendre d'un sentiment d'étonnement quand on voit, par un exemple si frappant et si net, la disproportion de taille qui existe entre les énormes reptiles des créations anciennes et ceux de l'époque actuelle.

L'Iguanodon portait, avons-nous dit, une corne sur son mu-

seau. L'os de sa cuisse dépassait en grosseur celui desjplus grands éléphants : il avait 1 mètre et demi de long et 8 centimètres de circonférence. La forme des os de ses pieds démontre qu'il était organisé pour une locomotion terrestre; et son système dentaire, qu'il était herbivore.

Les dents (fig. 194), qui sont les organes les plus importants et les plus caractéristiques de l'animal tout entier, ne sont point logées, chez l'Iguanodon, dans des alvéoles distincts, comme chez les Crocodiles, mais fixées à la face interne de l'os dentaire, c'est-à-dire à l'intérieur du palais, comme cela a lieu chez les Lézards. La place qu'occupent les bords de ces dents, tranchants et en forme de scie, leur mode de courbure, les points où elles deviennent plus larges ou plus étroites, en font des espèces de pinces ou de cisailles, tout à fait propres à couper et à déchirer les plantes coriaces et résistantes dont on a retrouvé les débris ensevelis avec les restes de ce reptile '.

Le mot Iguanodon, du mot grec oSouç, dent, signifie animal aux dents d'Iguane.

Fig. 191!.

Dent de l'Iguanodon. (G. N.)

Passons à la faune marine de la période crétacée inférieure.

Dans les mers crétacées vivaient de nombreux poissons, parmi lesquels on peut citer pour l'étrangeté de leurs formes, le Bcryx Lcwesicnsis et YOsmeroïdes Maniclli. La figure 195 représente ces deux poissons restaurés, c'est-à-dire rétablis tels qu'ils devaient être dans l'état de vie.

VOdontaspis est un genre nouveau de poisson qui mérite aussi d'être cité.

Les mers crétacées inférieures étaient remarquables, au point de vue zoologique, par le grand nombre d'espèces et la multiplicité des formes génériques qu'affectent les mollusques

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