In-8°. Neuchâtel
Suisse et de la Savoie n'ont pas toujours été circonscrits dans leurs limites actuelles, qu'ils ne sont, pour ainsi dire, que les miniatures des gigantesques glaciers des temps passés, et qu'ils s'étendaient jadis dans toutes les grandes plaines qui partent du pied de la chaîne des Alpes.
Pour établir ces preuves, nous sommes obligé d'entrer dans quelques considérations sur les glaciers actuels, sur leur mode de formation et les phénomènes qui leur sont propres.
Les neiges qui, pendant tout le cours de l'année, tombent sur les montagnes, ne fondent point, mais se maintiennent à l'état solide quand ces montagnes dépassent la hauteur d'environ 3000 mètres. Lorsque ces neiges sont accumulées, par grandes épaisseurs, dans des vallées ou dans de profondes anfractuosités du sol, elles durcissent, et sous l'influence de la pression résultant de leur poids, par suite de l'introduction, à travers leur substance, d'une certaine quantité d'eau provenant delà fusion momentanée des couches superficielles, elles se transforment en une masse cristalline, à structure grenue, que les naturalistes suisses désignent sous le nom de névé. Des fusions et des congélations successives, provoquées par la chaleur du jour et le froid de la nuit, l'infiltration de l'air et de l'eau dans ses interstices, transforment plus tard ce névé en une glace homogène et azurée, remplie d'une infinité de petites bulles d'air : c'est ce que l'on nommait autrefois glace bulleuse. Enfin, ces masses se congelant d'une manière plus complète, l'eau vient remplacer les bulles d'air. Alors la transformation est achevée : la glace est homogène, et elle présente ces belles teintes d'azur que ne se lasse pas d'admirer le touriste qui parcourt les magnifiques glaciers de la Suisse et de la Savoie.
Telle est l'origine, tel est le mode de formation des glaciers des Alpes, dont le pied descend quelquefois jusqu'à de grands villages, comme ceux de Chamonix en Savoie, de Cormayeur en Piémont, de Grindelwald en Suisse.
Une importante propriété des glaciers, c'est d'avoir, dans le sens de leur pente générale, un mouvement de translation qui leur fait parcourir annuellement une certaine distance. Le glacier de l'Aar, en Suisse, par exemple, avance de 71 mètres chaque année.
Sous l'influence de la pente, du poids de la masse de glace, et de la fusion de la partie qui touche le sol, le glacier tend toujours à avancer; mais par l'effet de la température ambiante, son extrémité antérieure fondant rapidement, il tend à reculer, C'est la différence entre ces deux actions qui constitue le mouvement progressif réel du glacier.
Le frottement que le glacier exerce sur son fond et sur ses parois, doit nécessairement laisser des traces sur les roches avec lesquelles il se trouve en contact. Sur tout le passage d'un glacier, on remarque, en effet, que les roches sont polies, nivelées, arrondies et, comme on dit, moutonnées. Ces roches présentent, en outre, des stries dirigées dans le sens de la marche du glacier, et qui résultent d'un véritable burinage produit sur leurs parois précédemment polies, par des fragments anguleux et durs enchâssés dans la glace, à peu près comme le diamant du vitrier est fixé au bout de l'instrument qui sert à rayer le verre.
Dans un travail que nous aurons à citer plusieurs fois, M. Ch. Martins explique comme il suit le mécanisme physique par lequel les roches granitiques, entraînées dans le mouvement de progression d'un glacier, ont rayé, strié, moutonné les roches moins dures que ce glacier a rencontrées pendant sa marche; comment, enfin, elles ont dénudé le terrain que leur masse a longtemps pressé sous son poids.
« Le frottement que le glacier exerce sur son fond et sur ses parois est trop considérable, dit M. Ch. MarLins, pour ne pas laisser de traces sur les roches avec lesquelles il se trouve en contact; mais son action est différente suivant la nature minéralogique de ces roches et la configuration du lit qu'il occupe. Si l'on pénètre entre le sol et la surface inférieure du glacier, en profitant des cavernes de glace qui s'ouvrent quelquefois sur ses bords ou à son extrémité, on rampe sur une couche de cailloux et de sable fin imprégné d'eau. Si l'on enlève cette couche, on reconnaît que la roche sous-jacente est nivelée, polie, usée par le frottement et recouverte de stries rectilignes ressemblant tantôt à de petits sillons, plus souvent à des rayures parfaitement droites qui auraient été gravées à l'aide d'un burin ou même d'une aiguille très-fine. Le mécanisme par lequel ces stries ont été gravées est celui que l'industrie emploie pour polir les pierres ou les métaux. A l'aide d'une poudre fine appelée émeri, on frotte la surface métallique et on lui donne un éclat qui provient de la réflexion de la lumière par une infinité de
petites stries extrêmement ténues. La couche de cailloux et de boue interposée entre le glacier et le roc subjacent, voilà l'émeri. Le roc est la surface métallique, et la masse du glacier, qui presse et déplace la coucne de boue en descendant continuellement vers la plaine, représente l'action de la main du polisseur. Aussi les stries dont nous parlons sontelles toujours dirigées dans le sens de la marche du glacier; mais comme celui-ci est sujet à de petites déviations latérales, les stries se croisent quelquefois en formant entre elles des angles très-petits. Si l'on examine les roches qui bordent le glacier, on retrouve les mêmes stries burinées sur les parties qui ont été en contact avec la masse congelée. Souvent j'ai pris plaisir à briser la glace qui pressait le rocher, et sous cette glace je trouvais des surfaces polies et couvertes de stries. Les cailloux et les grains de sable qui les avaient gravées étaient encore enchâssés dans le glacier comme le diamant du vitrier est fixé au bout de l'instrument qui lui sert à rayer le verre.
« La netteté et la profondeur des stries dépendent de plusieurs circonstances ; si la roche en place est calcaire, et que l'émeri se compose de cailloux et de sable provenant de roches plus dures, telles que le gneiss, le granit ou la protogine, les stries seront très-marquées. C'est ce que l'on peut vérifier au pied des glaciers de Rosenlaui et de Grindelwald, dans le canton de Berne. Au contraire, si la roche estgneissique, granitique ou serpentineuse , c'est-à-dire très-dure , les stries seront moins profondes et moins marquées, comme on peut s'en assurer aux glaciers de l'Aar, de Zermatt et de Chamonix. Le poli sera le même dans les deux cas, et il est souvent aussi parfait que celui des marbres qui ornent nos édifices.
« Les stries gravées sur les rochers qui contiennent ces glaciers sont, en général, horizontales ou parallèles à la surface. Toutefois, aux rétrécissements des vallées, ces stries se redressent et se rapprochent de la verticale. Il ne faut point s'en étonner. Forcé de franchir un délroit, le glacier se relève sur ses bords et remonte le long des flancs de la montagne qui lui barre le passage. C'est ce qu'on voit admirablement près des chalets de la Stieregg, étroit défilé que le glacier inférieur de Grindelwald est obligé de franchir avant de s'épancher dans la vallée de même nom. Sur la rive droite du glacier, les stries sont induites de ko" à l'horizon: sur la rive gauche, celui-ci s'élève quelquefois usqu'aux forêts voisines, et entraine de grosses mottes de terre chargées de touffes de rhododendrons et de bouquets d'aunes, de bouleaux et de sapins. Les roches tendres ou feuilletées sont brisées et démolies par la force prodigieuse du glacier. Les roches dures lui résistent; mais la surface de ces roches, aplanie, usée, polie et striée, témoigne assez de l'énorme pression qu'elles ont eu à supporter. C'est ainsi qu'au glacier de l'Aar, le pied du promontoire sur lequel s'élève le pavillon de M. Agassiz est poli sur une grande hauteur, et sur la face tournée vers le haut de la vallée j'ai observé des stries inclinées de 6<t°. La glace redressée contre cet escarpement semblait vouloir l'escalader; mais le roc de granit tenait bon, et le glacier était obligé de la contourner lentement.
« En résumé, la pression considérable d'un glacier, jointe à son mou-
vement de progression, agit à la fois sur le fond et sur les flancs de la vallée qu'il parcourt. 11 polit tous les rochers assez résistants pour n'être pas démolis par lui, et leur imprime souvent une forme particulière et caractéristique. En détruisant toutes les aspérités de ces rochers, il en nivelle la surface et les arrondit en amont, tandis qu'en aval ils conservent quelquefois leurs formes abruptes, inégales et raboteuses. On comprend, en effet, que l'effort du glacier porte principalement sur le côté tourné vers le cirque d'où il descend, de même que les piles d'un pont sont plus fortement endommagées en amont qu'en aval par les glaçons que le fleuve charrie pendant l'hiver. Vu de loin, un groupe de rochers ainsi arrondis rappelle l'aspect d'un troupeau de moutons ; de là le nom de roches moutonnées que de Saussure leur a donné et qui leur est resté'. »
Il est un autre phénomène qui joue un grand rôle dans l'histoire des glaciers actuels, et de ceux qui couvraient autrefois la Suisse : nous voulons parler des fragments, souvent énormes, de rochers que les glaciers transportent et entraînent dans leur mouvement de progression.
Les cimes des Alpes sont exposées à des dégradations continuelles. Formées de roches granitiques, roches éminemment altérables par l'action de l'air et de l'eau, elles se désagrègent, et tombent souvent en morceaux puis ou moins volumineux.
« Les masses de neige, dit M. Ch. Martins, qui pèsent sur les Alpes pendant l'hiver, la pluie qui s'infiltre entre leurs couches pendant l'été, l'action subite des eaux torrentielles, celle plus lente, mais plus puissante encore, des affinités chimiques, dégradent, désagrègent et décomposent les roches les plus dures. Leurs débris tombent des sommets dans les cirques occupés par les glaciers, sous forme d'éboulements considérables accompagnés d'un bruit effrayant et de grands nuages de poussière. Même au cœur de l'été, j'ai vu ces avalanches de pierre se précipiter du haut des cimes du Schreckhorn, et former sur la neige immaculée une longue traînée noire composée de blocs énormes et d'un nombre immense de fragments plus petits. Au printemps, une fonte rapide de neiges de l'hiver engendre souvent des torrents accidentels d'une violence extrême. Si la fusion est lente, l'eau s'insinue dans les moindres fissures des rochers, s'y congèle et fend les masses les plus réfractaires. Les blocs détachés des montagnes ont quelquefois des dimensions gigantesques ; on en trouve dont la longueur atteint 20 mètres, et ceux qui mesurent 10 mètres dans tous les sens ne sont pas rares dans les Alpes2. »