LA CREATION DE I/HOMME
C'est après la période glaciaire que naquit le genre humain1.
D'où venait-il?
Il venait d'où était venu le premier brin d'herbe qui apparut sur les roches brûlantes des mers siluriennes ; d'où étaient venues les différentes races d'animaux qui se sont remplacées sur le globe, en s'élevant sans cesse dans l'échelle de la perfection. Il émanait de la volonté suprême de l'Auteur des mondes qui composent l'univers.
La terre a traversé bien des phases depuis l'instant où, selon l'expression des livres saints, « elle était informe et toute nue; où les ténèbres couvraient la face de l'abîme ; où l'esprit de Dieu était porté sur les eaux. » Nous avons parcouru toutes ces phases; nous avons vu notre globe nageant dans l'espace, à l'état de nébulosité gazeuse, se condenser en liquide, et commencer à se solidifier à sa surface. Nous avons présenté le tableau des agitations intestines, des bouleversements, des dislocations partielles que la terre subissait, d'une manière non interrompue, lorsqu'elle ne pouvait résister encore à l'impulsion des vagues de la mer enflammée qu'emprisonnait sa frêle écorce. Nous avons vu cette enveloppe se consolider, et les cataclysmes géologiques perdre de leur gravité et de leur fré-
1. La découverte (l'une mâchoire humaine fossile faite par M. Boucher de Perthes au mois d'avril 1863, dans les terrains quaternaires de Moulin-Quignon, aux environs d'Abbeville, jointe à une masse de faits antérieurement connus, et qui révélaient l'existence dans ces mêmes terrains de vestiges de l'industrie humaine, tels que haches de silex, débris de foyers et de poteries, est venue établir d'une manière éclatante l'existence de l'homme pendant la période quaternaire et avant le déluge asiatique. C'est d'après les laits anciennement connus que nous avions placé, dans les premières éditions de cet ouvrnge, la naissance du genre humain pendant l'époque quaternaire. La découverte de l'homme fossile faite en 1863, par M. Boucher de Perthes, n'a donc fait que confirmer les vues déjà émises dans ce livre en 1862.
quence à mesure que cetle croûte solide augmentait d'épaisseur. Nous avons assisté à l'œuvre de la création organique. Nous avons vu la vie apparaître sur le globe, naître les premières plantes et les premiers animaux. Nous avons vu cette création organique se multiplier, se compliquer, se perfectionner constamment, à mesure que nous avancions dans les phases progressives de l'histoire du globe.
Nous arrivons à la plus grande époque de cette histoire, au couronnement de l'édifice, si parva licet componere magnis.
A la fin de l'époque tertiaire, les continents et les mers avaient pris les limites respectives qu'ils présentent aujourd'hui. Les bouleversements du sol, les fractures du globe et les éruptions volcaniques qui en sont la conséquence, ne s'exerçaient qu'à de rares intervalles, n'occasionnant que des désastres restreints et locaux. L'atmosphère était d'une sérénité parfaite. Les fleuves et les rivières coulaient entre des rives tranquilles. La nature animée était celle de nos jours. Une végétation abondante, diversifiée par l'existence, désormais acquise, des climats, embellissait la terre. Une multitude d'animaux peuplaient les eaux, les continents et les airs. Cependant l'œuvre de la création n'était pas achevée . Il manquait un être capable de comprendre ces merveillesetd'admirer cette œuvresublime;ilmanquaituneâmepouradoreretremercierle Créateur.
Dieu créa l'homme.
Qu'est-ce que l'homme?
On pourrait dire que l'homme est un être intelligent et moral ; mais ce ne serait donner qu'une idée incomplète de sa nature. Franklin a dit que l'homme est celui qui sait se fabriquer des outils! C'est reproduire une partie de la première définition, en la rabaissant. Aristole avait appelé l'homme « l'être sage,» Çîoov 7io)aTtxov. Linné, dans son Système de la nature, après avoir donné à l'homme le nom de sage (homo sapiens), écrit, après ce nom générique, ces mots profonds: Nosce te ipsum .
Un naturaliste moderne, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, a dit après Linné : « La plante vit ; l'animal vit et sent; l'homme vil, sent et pense1 . » C'est l'animal qui est ici rabaissé. L'animai,
1 Voltaire avait déjà fait les mêmes rapprochements. « Le fabricateur éternel a donné aux hommes organisation, sentiment et intelligence ; aux animaux,
en bien des occasions, pense, raisonne, délibère avec lui-même, et agit en vertu d'une décision mûrement pesée1; il n'est don pas réduit à la simple sensation.
Pour définir exactement l'être humain, nous croyons qu il faut caractériser la nature et la portée de son intelligence. Dans certains cas, l'intelligence de l'animal atteint presque jusqu'à la nôtre; mais l'intelligence de l'homme est armée d'une faculté qui lui est propre, ce qui fait que Dieu, en le créant, a ajouté un degré entièrement nouveau à l'échelle ascendante des êtres animés. Cette faculté, spéciale au genre humain, c'est celle de Y abstraction.
Nous dirons donc que l'homme est un être intelligent et doué de la faculté d'abstraire.
C'est par la faculté de l'abstraction que l'homme s'est élevé à un degré inouï de puissance matérielle et morale. C'est par l'abstraction qu'il a soumis la terre à son empire et qu'il élève son âme aux sublimes contemplations. Grâce à la faculté d'abstraire, l'homme a conçu l'idéal et réalisé la poésie ; il a conçu l'infini et créé les sciences mathématiques. Tel est l'immense degré qui sépare le genre humain des animaux, ce qui en fait un être à part et absolument nouveau sur le globe. Comprendre l'idéal et l'infini, créer la poésie et l'algèbre, voilà l'homme. Trouver et comprendre cette formule :
ça-\-by=ai+2ab + bi, ou l'idée algébrique des quantités négatives, c'est le propre de l'homme.
C'est encore le caractère de l'être humain, d'exprimer et de comprendre des pensées comme celles qui vont suivre :
J'étais seul près des flots, par une nuit d'étoiles : Pas un nuage aux deux, sur les mers pas de voiles ; Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les vents et les mers, et toute la nature
sentiment et ce que nous appelons instinct ; aux végétaux, organisation seule. Sa puissance agit donc continuellement sur ces trois règnes. » (Voltaire, édit. Palissot. Paris, 1792, tome XXXVI, p. 428. — Dialogues et entretiens philosophiques, Sophronime et Adelos.)
1. Voir les Lettres de Georges Leroy sur les animaux; les Mémoires de Fiédéric Cuvier sur l'ir,stinct et l'intelligence dis animaux ; l'ouvrage deLallemand sur l'Éducation pliysique; l'Esprit des bêles, par Toussenel, etc.
Semblaient interroger dans un confus murmure, Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d'or, légions infinies, A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies Disaient, en inclinant leur couronne de feu ; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n'arrête : Disaient, en recourbant l'écume de leur crête : « C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu'! »
La Mécanique céleste de Laplace, et les Orientales de Victor Hugo, tels sont les fruits de la faculté de l'abstraction.
En 1800, on conduisit au médecin Pinel un être à demi sauvage, qui vivait dans les bois, grimpait dans les arbres, couchait sur les feuilles sèches, et se sauvait à l'approche des hommes. Des chasseurs l'avaient ramassé ; il était sans voix et sans intelligence : on l'appelait le petit sauvage de l'Aveyron. Les savants de Paris disputèrent longtemps sur l'origine de cet étrange individu. Était-ce un singe? un homme sauvage?
Le docteur Itard, qui a publié une intéressante relation de l'histoire du sauvage de l'Aveyron, a écrit ce qui suit :
« Il descendait quelquefois seul dans le jardin des sourds-muets, et allait s'asseoir sur le bord du bassin; alors son balancement diminuait par degrés, son corps devenait tranquille ; sa figure prenait bientôt un caractère prononcé de rêverie mélancolique ; il demeurait ainsi des heures entières, regardant attentivement la surface de l'eau sur laquelle il jetait de temps en temps des brins de feuilles desséchées!... Lorsque pendant la nuit et par un beau clair de lune les rayons lumineux venaient à pénétrer dans sa chambre, il manquait rarement de se lever et de se placer devant la fenêtre : il restait là une partie de la nuit, debout, immobile, le cou tendu, les yeux fixés vers la campagne éclairée parla lune, livré à une sorte d'extase contemplative!... »
Cet être était certainement un homme. On n'a jamais observé, dans le singe le plus intelligent, ces manifestations rêveuses, cette vague conception de l'idéal, en d'autres termes celte faculté d'abstraire, qui est le propre de l'humanité.
Pour annoncer dignement le nouvel habitant qui va remplir le globe de sa présence, celui qui vient admirer, comprendre, dominer et asservir la création, il ne faut rien moins que la langue antique et vénérée de Moïse, que Bossuet, dans son éloquent langage, appelle « le plus ancien des historiens, le plus sublime des philosophes, le plus sage des législateurs. »