I. Victor Hugo, les Orientales
Écoutons en conséquence les paroles de Moïse, le législateur inspiré :
« L'Éternel dit ensuite : « Faisons l'homme h notre image et à notre «. ressemblance, et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux « du ciel, aux bêtes, à toute la terre et à tous les reptiles qui se meuvent « sur la terre.... Dieu créa donc l'homme à son image : il le créa à l'image de Dieu, et il les créa mâle et femelle....
« Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et qu'elles étaient trèsbonnes, j
On a écrit des volumes sur la question de l'unité du genre humain, c'est-à-dire pour décider s'il y a eu plusieurs centres de création de l'homme, ou si la souche de notre espèce est unique. Nous pensons, avec beaucoup de naturalistes, que la souche de l'humanité est unique, et que les diverses races humaines, les nègres et la race jaune, ne sont que le résultat de l'influence du climat sur l'organisme.
Nous considérons le genre humain comme ayant apparu pour la première fois, après le mystère divin et éternellement impénétrable pour nous, de son mode de création, dans les riches plaines de l'Asie, aux bords riants de l'Euphrate, comme l'enseignent les traditions des plus anciens peuples. C'est au milieu de cette nature riche et puissante, sous le climat brillant, sous le ciel radieux de l'Asie, à l'ombre de ces masses luxuriantes de verdure qui embaumaient les airs de suaves parfums, que nous aimons à nous représenter le premier homme sorti du sein de Dieu.
Nous sommes loin, on le voit, de partager l'opinion des naturalistes qui se représentent l'homme, aux débuts de l'existence de son espèce, comme une sorte de singe, à la face hideuse, au corps poilu, habitant les cavernes comme les ours et les lions, et participant des instincts brutaux de ces animaux féroces. Sans doute l'homme primitif a traversé une période clans laquelle il a dû disputer sa vie aux bêtes féroces, et vivre en sauvage dans les bois ou les savanes où la Providence l'avait jeté. Mais cette période d'éducation n'a pas dû être longue, et l'homme, être éminemment sociable, a promptement trouvé dans sa réunion en groupes animés des mêmes désirs, rapprochés par les mêmes intérêts, le moyen de dompter les animaux,
de triompher des éléments, de se préserver des périls innombrables qui le menaçaient, et de soumettre à son empire les autres habitants du sol.
« Les premiers hommes, dit Buffon, témoins des mouvements convulsifs de la terre, encore récents et très-fréquents, n'ayant que les montagnes pour asile contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes asiles par le feu des volcans, tremblants sur une terre qui tremblait sous leurs pieds, nus d'esprit et de corps, exposés aux injures de tous les éléments, victimes de la fureur des animaux féroces, dont ils ne pouvaient éviter de devenir la proie ; tous également pénétrés du sentiment commun d'une terreur funeste, tous également pressés par la nécessité, n'ont-ils pas cherché à se réunir, d'abord pour se défendre parle nombre, ensuite pour s'aider à travailler de concert à se faire un domicile et des armes? Ils ont commencé par aiguiser en forme de hache ces cailloux durs, ces jades, ces pierres de foudre, que l'on a cru tombées des nues, et formées par le tonnerre, et qui néanmoins ne sont que les premiers monuments de l'art de l'homme dans l'état de pure nature : il aura bientôt tiré du feu de ces mêmes cailloux, en les frappant les uns contre les autres, il aura saisi la flamme des volcans, ou profité du feu de leurs laves brûlantes pour le communiquer, pour se faire jour dans les forêts, les broussailles : car avec le secours de ce puissant élément, il a nettoyé, assaini, purifié les terrains qu'il voulait habiter; avec la hache de pierre, il a tranché, coupé les arbres, menuisé les bois, façonné ses armes et les instruments de première nécessité ; et, après s'être munis de massues et d'autres armes pesantes et défensives, ces premiers hommes n'ont-ils pas trouvé le moyen d'en faire d'offensives plus légères pour atteindre de loin un cerf? Un tendon d'animal, des fils d'aloès, ou î'écorce souple d'une plante ligneuse, leur ont servi de corde pour réunir les deux extrémités d'une branche élastique dont ils ont fait leur arc ; ils ont aiguisé d'autres petits cailloux pour en armer la flèche ; bientôt ils auront eu des filets, des radeaux, des canaux, et s'en sont tenus là tant qu'ils n'ont formé que de petites nations composées de quelques familles ou plutôt de parents issus d'une même famille, comme nous le voyons encore aujourd'hui chez les sauvages qui veulent demeurer sauvages, et qui le peuvent, dans les lieux où l'espace libre ne leur manque pas plus que le gibier, le poisson et les fruits. Mais, dans tous ceux où l'espace s'est trouvé confiné par les eaux, ou resserré par les hautes montagnes, ces petites nations, devenues trop nombreuses, ont été forcées de partager leur terrain entre elles, et c'est de ce moment que la terre est devenue le domaine de l'homme; il en a pris possession par ses travaux de culture, et l'attachement à la patrie a suivi de trèsprès les premiers actes de sa propriété; l'intérêt particulier faisant partie de l'intérêt national, l'ordre, la police et les lois ont dû succéder et la société prendre de la consistance et des forces1. »
1. Époques de la nature, tome XII de l'édition in-18 de l'Imprimerie royale. Paris, 1718, p. 322-325.
On aime à citer ces pages d'un grand écrivain. Mais combien l'illustre naturaliste eût ajouté à l'éloquence de son langage, à la force de ses traits, si, de son temps, la science eût été en possession des notions qui nous sont aujourd'hui acquises; s'il eût pu nous peindre l'homme, aux premiers temps de sa création, en présence de l'immense population animale qui occupait alors la terre, aux prises avec ces bêtes féroces qui remplissaient les forêts de l'ancien monde! L'homme, d'une organisation très-faible, dépourvu d'armes naturelles pour l'attaque ou la défense, incapable de s'élever dans les airs comme l'oiseau, ou de vivre longtemps sous l'eau comme le poisson ou le reptile, semblait voué à une prompte destruction. Mais il était marqué au front du sceau divin. Grâce au don supérieur d'une intelligence exceptionnelle, cet être, en apparence misérable, devait peu à peu dépeupler la terre de ses farouches habitants, pour n'y laisser subsister que ceux qu'il réservait à ses besoins ou à ses désirs, et par la culture il devait changer en entier l'aspect primitif des continents.
L'opinion qui place la naissance de l'homme aux abords de l'Euphrate, dans l'Asie centrale, est confirmée par un événement d'une haute importance dans l'histoire de l'humanité, et qu'une foule de traditions concordantes, conservées chez différents peuples, placent dans le même lieu. Nous voulons parler du déluge de l'Asie.
Le déluge asiatique, dont l'histoire sacrée nous a transmis le souvenir, fut provoqué par le soulèvement d'une partie de la longue chaîne de montagnes qui fait suite au Caucase. La terre s'étant entr'ouverte par une de ces déchirures, résultat inévitable de son refroidissement, une éruption de matières volcaniques s'échappa de ce cratère immense. Des masses de vapeurs d'eau accompagnaient l'éruption des laves épanchées de l'intérieur du globe; ces vapeurs, se condensant, retombèrent en pluie, et les plaines furent noyées sous ce volcan de boue. L'inondation des plaines dans un rayon très-étendu fut le résultat momentané de ce soulèvement, la formation du mont Ararat en fut la conséquence permanente.
Écoutons le récit de cet événement donné, dans la Genèse, par l'historien sacré :
« L'année 660 de la vie de Noé, dit Moïse, le dix-septième jour du second mois de la même année, les sources du grand abime des eaux furent rompues, et les cataractes du ciel furent ouvertes.
« Et la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits....
« Les eaux crurent et grossirent prodigieusement au-dessus de la terre et toutes les plus hautes montagnes qui sont sous le ciel furent couvertes. L'eau ayant gagné le sommet des montagnes s'éleva encore de quinze
Fig. 322. Mont Ararat.
coudées plus haut. Toute chair qui se meut sur la terre en fut consumée : tous les oiseaux, tous les animaux, toutes les bêtes et tout ce qui rampe sur la terre, tous les hommes moururent, et généralement tout ce qui a vie et respire sous le ciel.
« Toutes les créatures qui étaient sur la terre, depuis l'homme jusqu'aux bêtes, tant celles qui rampent que celles qui volent dans l'air, tout périt; il ne demeura que Noé seul et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.
« Et les eaux couvrirent toute la terre pendant cent cinquante jours, s Toutes les particularités du récit biblique peuvent s'expliquer
par l'éruption volcanique et boueuse qui précéda la formation du mont Ararat Les eaux qui produisirent l'inondation de ces contrées provenaient d'une éruption volcanique accompagnée d'énormes masses de vapeurs. Ces vapeurs se condensant en eau, retombèrent sur la terre et inondèrent les plaines étendues qui partent aujourd'bui du pied de l'Ararat, immense gibbosité montagneuse.
Le mot toute la terre qui se trouve dans la traduction de la Bible connue sous le nom de Vulgate mérite une explication ; il ne saurait être considéré que comme figuré et métaphorique. Un géologue à qui l'on doit un savant livre intitulé la Cosmogonie de Moïse, Marcel de Serres, a donné une explication parfaitement admissible de cette expression du texte sacré. 11 a prouvé que par le mot haarels, que l'on traduit à tort, selon lui, par toute la terre, Moïse n'a entendu désigner que la partie du globe qui était alors peuplée, et nullement sa surface entière. Le mot haarels n'a pas toujours, selon Marcel de Serres, la signification que lui accorde la Vulgate, il est pris fort souvent dans le sens de région, pays, contrée.
Marcel de Serres explique de la même manière l'expression toutes les montagnes, qui se trouve dans la traduction de la Vulgate.
« Moïse, dit Marcel de Serres, n'a pu entendre par ces mots toutes les montagnes, que celles qu'il connaissait. Le nombre en était peu considérable ; il se bornait aux contrées habitées à son époque ; dès lors il devait faire allusion à elles seules, lorsqu'il parlait de la grandeur du déluge.
« Aussi plusieurs interprètes ont traduit ce passage non d'une manière littérale, mais en restreignant les eaux du déluge aux contrées fréquentées par les hommes.
« Ainsi, M. Glaire, dans la Chrestomathie hébraïque qu'il a mise à la suite de sa Grammaire, a traduit ce passage dans ce sens : « Les eaux « s'étaient si prodigieusement accrues, que les plus hautes montagnes « du vaste horizon en furent couvertes, etc. » Cette traduction donne à ce passage un sens moins étendu que la Vulgate, puisqu'elle restreint aux montagnes bornées par l'horizon celles que les eaux couvrirent et inondèrent, o
Rien n'empêche de voir dans le déluge asiatique, conformément au texte de la Genèse, un moyen dont Dieu se servit pour châtier et punir la race humaine, alors au début de son existence, et qui s'écartait des voies qu'il lui avait tracées. Ce qui
parait établi , c'est la naissance du genre humain dans les contrées qui partent du pied du Caucase, dans les lieux qui forment aujourd'hui une partie de la Perse; et ce qui est certain, c'est le soulèvement d'une chaîne de montagnes, précédé d'une éruption volcanique boueuse, qui noya les territoires, entièrement composés, clans ces régions, de plaines d'une grande étendue.
Le déluge biblique est donc réel. Plusieurs peuples en ont d'ailleurs conservé la tradition.
Moïse le fait remonter à quinze ou dix-huit cents ans avant l'époque à laquelle il écrit.
Hérose, historien chaldéen qui écrivait à Babylone au temps d'Alexandre, a composé une histoire de Ghaldée, dans laquelle il remonte jusqu'à la naissance du monde, et parle du déluge universel, dont il place l'époque immédiatement avant Bélus, père de Ninus.
Les Védas, ou livres sacrés des Indiens, qui ont été composés dans le même temps que la Genèse, il y a environ 3300 ans, font remonter le déluge à 1500 ans avant leur époque.
Les Guèbres parlent du même désastre comme ayant eu lieu à la même date.
Confucius, célèbre philosophe chinois, né vers l'an 551 avant Jésus-Christ, commence l'histoire de la Chine en parlant d'un empereur nommé Jas, et il représente cet empereur comme occupé à faire écouler les eaux qui, s'étant élevées jusqu'au ciel, baignaient encore le pied des plus hautes montagnes, couvraient les collines moins élevées et rendaient les plaines impraticables.
Ainsi, nous le répétons, le déluge biblique est réel; seulement, il fut local, comme tous les phénomènes de ce genre, et fut la conséquence du soulèvement des montagnes de l'Asie occidentale.
Un déluge, tout à fait moderne, peut nous donner d'ailleurs une idée très-exacte de ces sortes de phénomènes. Nous rappellerons les circonstances qu'il a présentées, pour mieux faire comprendre la véritable nature du déluge qui ravagea quelques contrées de l'Asie pendant la période quaternaire.
A six journées de marche de la ville de Mexico, se trouvait,
en 1759, une contrée fertile et bien cultivée, où croissaient en abondance le riz, le maïs et les bananes. Au mois de juin, d'effroyables tremblements de terre agitèrent le sol, et ces tremblements se renouvelèrent sans cesse pendant deux mois entiers. Dans la nuit du 28 au 29 septembre, la terre éprouva une violente convulsion ; un terrain de plusieurs lieues d'étendue se souleva peu à peu, et finit par atteindre une hauteur de 150 mètres, sur une surface de plusieurs lieues carrées. Le terrain ondulait comme les vagues de la mer sous le souffle de la tempête; des milliers de monticules s'élevaient et s'abîmaient tour à tour; enfin un gouffre immense s'ouvrit: de la fumée, du feu, des pierres embrasées et des cendres furent lancés à une hauteur prodigieuse. Six montagnes surgirent de ce gouffre béant, parmi lesquels le volcan auquel on a donné le nom de Jorullo s'élève maintenant à 550 mètres au-dessus de l'ancienne plaine.
Au moment où commençait l'ébranlement du sol, tes deux rivières Rio de Cuitimba et Rio San-Pedro, refluant en arrière, inondèrent toute la plaine occupée aujourd'hui par le Jorullo; mais dans le terrain qui montait toujours, un gouffre s'ouvrit et les engloutit. Elles reparurent à l'ouest, sur un point très-éloigné de leur ancien lit.
Cette inondation ne peut-elle nous rappeler les phénomènes du déluge de Noé?
Terrain quaternaire. — Outre les dépôts résultant des déluges partiels que nous avons signalés en Europe et en Asie, il s'est produit, pendant l'époque quaternaire, un certain nombre de terrains par suite des dépôts des mers et des alluvions, c'est-àdire des atterrissements des fleuves. Ces terrains sont toutefois peu nombreux et très-disséminés.
Les terrains quaternaires, stratifiés aussi régulièrement que ceux qui appartiennent aux époques antérieures, se distinguent de ceux de l'époque tertiaire, avec lesquels on pourrait quelquefois les confondre, par leur situation, le plus souvent sur le littoral des mers, et par la prédominance des espèces de coquilles identiques avec celles qui vivent actuellement dans les mers voisines.
Une formation marine qui, après avoir constitué les côtes de la Sicile, principalement du côté de Girgenti, de Syracuse, de Gatane et de Païenne, occupe le centre de l'île et s'y élève à des hauteurs atteignant jusqu'à 900 mètres, est le plus remarquable des grands dépôts quaternaires européens. Cette formation se compose de deux assises principales : l'inférieure consiste en argiles ou marnes bleuâtres; l'autre est composée de calcaire grossier ou compacte. Toutes deux renferment des coquilles analogues à celles de la Méditerranée actuelle.
Ce même terrain existe dans les îles voisines, particulièrement en Sardaigne et à Malte.
Le terrain des pampas de l'Amérique méridionale, qui consiste en une terre argileuse d'un brun rouge foncé, avec lits horizontaux de concrétions marneuses et de tuf calcarifère, et qui recèle des coquilles actuellement vivantes dans l'Atlantique, ou identiques aux coquilles d'eau douce de la contrée, doit être considéré comme un dépôt quaternaire, plus étendu encore que le précédent.
On accorde la même origine géologique aux sables du grand désert de l'Afrique, au terrain argilo-sableux des steppes de la Russie orientale, et au terreau noir, fertile, des plaines méridionales du môme empire.
On rapporte aux dépôts quaternaires les travertins de la Toscane, des environs de Naples et de Rome. Il en est de même des tufs qui constituent essentiellement le sol napolitain.
Quant aux sédiments littoraux qu'on rapporte à l'époque quaternaire, ilssont d'une étendue très-restreinte, mais assez répandus en diverses localités. On les trouve sur la côte occidentale de la Norvège, sur les côtes de l'Angleterre ; en France, un long liséré de terrain quaternaire se voit sur le littoral de l'ancienne Guienne et dans quelque autre point du littoral de l'Océan. Les alluvions des fleuves, jointes aux dépôts marins, ont formé ces dépôts, qui se voient surtout près des embouchures de ces cours d'eau.