‹ La terre avant le déluge (volume 5)Chapitre 35 sur 42 · Idem, l" mars 1847, p · texte numérisé non relu

Idem, l" mars 1847, p

Ainsi, Taction des inflltrations aqueuses, suivies de la gelée, la décomposition cliimique que subit le granit sous Finfluence de Tair humide, dégradent, désagrègent les roches qui constituent les montagnes encaissantes des glaciers. Des blocs, de dimensions quelquefois considérables, tombent souvent au pied de ces montagnes, à la surface du glacier. S'il était immobile, ces débris s'accumuleraient à sa base, et y formeraient un amas de ruines et de débris amoncelés sans ordre; mais la progression , le déplacement continuel du glacier, amène dans la distribution de ces blocs un certain arrangement. Les blocs tombés sur ses bords participent à son mouvement et mai*cl\pnt avec lui. Mais d'autres éboulements arrivent, pour ainsi dire^. chaque jour; dès lors cvs nouveaux débris se mettent à la suite des premiers, et tous, réunis, forment une file de matériaux qui longent le bord du glacier. Va^s traînées régulières de rochers portent le nom de moraines. Quand les rochers tombent sur les deux bords du glacier, provenant alors des deux montagnes qui encaissent ce glacier, il y a deux traînées ou deux files parallèles de débris : on nomme cette double traînée moraines latérales. Il y a aussi des moraines médianes qui se forment lorsque deux glaciers viennent à confluer de manière que la moraine latérale droite de Tun s adosse à la moraine latérale gauche de l'autre Enfin, il y a dos moraines frontales ou terminales qui ne reposent pas sur 1rs glacicr-s, mais au devant d'eux sur le fond des vallées et qui sont dues à l'accumulation des blocs tombés de l'escarpement terminal du glacier et arrêtés piir un obstacle.

Ija figure 307 représente un glacier de la Suisse actuelle. On y voit réunies les particularités physiques et géologiques propres à ces masses énormes d*eaux congelées , les moraines y sont latérales^ c'est-à-dire formées d'une double file de matériaux.

Transportés lentement à la surface du glacier, tous les blocs des moraines superficielles et terminales conservent sans altération leurs formes originelles; le tranchant de leurs arêtes n est jamais altéré parce transport doux et presque insensible. I^s agents almosphériques pourraient seuls entamer ou détruire ces rwlies. Les blocs formés de roches dures et résistiuilc»s conservent donc, à peu de chose près, la forme et le

volume qu'ils avaient après leur chute à la surface du glacier. Mais il n'en est pas de même des blocs et des débris enclavés entre la roche et le glacier, soit sur son fond, soit sur ses parois latérales. Quelques-uns, sous l'action puissante et continue de ce gigantesque laminoir, se réduisent en un impalpable limon ; d'autres sont taillés en facettes; d'autres sont arrondis et présentent une foule de stries entre-croisées dans tous les sens. Ces cailloux stdés ont une grande importance pour l'étude de l'ancienne extension des glaciers : ils témoignent, là où on les rencontre, de l'existence de glaciers antérieurs; car le glacier façonne, use, strie les cailloux, tandis que l'eau ne les strie pas : elle les polit, elle les arrondit, elle en efface même les stries naturelles.

Ainsi, les blocs volumineux transportés à de grandes distances de leur véritable gisement géologique, c'est-à-dire les blocs erratiques, selon le terme consacré, les surfaces polies et striées, les éminences moutonnées, les moraines ^ enfin les cailloux usés, polis, taillés à fossettes, sont des traces physiques des glaciers en mouvement, et leur présence seule donne au naturaliste la preuve suffisante qu'un glacier a autrefois existé dans les lieux où on les rencontre.

Le lecteur comprendra maintenant comment on peut, de nos jours, reconnaître l'existence d'anciens glaciers dans les différents lieux du monde. Partout où l'on trouvera à la fois des blocs erraliqites et des moraines, partout où l'on observera en même temps des traces consistant en roches polies et striées dans le même sens, on pourra prononcer avec certitude sur l'existence d'un glacier pendant les temps géologiques. Prenons quelques exemples. '

Dans les Alpes, à Pravolta, en se dirigeant vers le mont Santo- Prime, on trouve, sur un terrain calcaire, le bloc granitique que nous représentons dans la figure 308. Ce bloc erratique existe , avec des milliers d'autres , sur les pentes de la montagne. 11 a environ 18 mètres de long, 12 de large et 8 de hauteur. Ses arêtes ne sont nullement endommagées. Des stries parallèles se remarquent le long des roches environnantes. Tout cela démontre avec évidence qu'un glacier se prolongeait autrefois dans cette partie des Alpes, où l'on n'en voit

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plus atijoufd'liuî. C'est donc un glacier qui, dans son mouvement de progression, a portéet déposé là cet énorme Tardeau.

Dans les monUignes du Jura, sur la colline de Fourvières, & Lyon, éminence calcaire, on trouve des blocs de granit, évidemment détachés des Alpes, et qui ont été charriés jusque-là par les glaciers de la Suisse.

La figure 309 met en évidence le mode de traosporl et de dépôt de ces blocs. A représente le sommet des Alpes ; fi, les montagnes du Jura, ou la colline de Fourviëres, à Lyon. Aux temps géologiques, le glacier ABC s'étendait depuis les Alpes jusqu'à la montagne II. I^s débris gi-aniliqucs qui se délacliaicnt des montagnes alpines tombaient à la surface du glacier. Le mouvement de pr(^ression de ce glacier transporta ces blocs jusqu'à la sommité B. t'Ius tard, quand la lenipéruture du globe

s est relevée, et que les glaces se sont fondues, les blocs DE ont été tranquillement déposés dans les lieux où on les trouve, sans qu'ils aient eu à souflrir la moindre atteinte, le moindre choc, dans ce singulier transport.

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Fig. 309. Transport et dépôt des Liocs granitiques par les glaciers.

On trouve aujourd'hui les traces très-reconnaissables des anciens glaciers des Alpes fort loin de leurs limites actuelles. Des amas de débris de toutes grosseurs, comprenant des blocs à angles tranchants, se trouvent dans les plaines de la Suisse. On voit souvent des blocs perchés sur des points des Alpes situés bien au-dessus des glaciers actuels , ou dispersés dans toute la plaine qui sépare les Alpes du Jura, ou même reposant, dans un équilibre incroyable, vu leur grande masse, à une hauteur considérable sur le flanc oriental de cette chaîne de montagnes. C'est à l'aide de ces indices que le géologue a pu retrouver, jusqu'à des distances extrêmement éloignées, les traces des anciens glaciers des Alpes, les suivre dans tout leur parcours, fixer leur point d'origine et leur point d'arrêt. C'est ainsi qu'on a constaté que l'humble mont de Sion, renflement mollassique situé au sud de Genève, était le point où venaient converger trois grands glaciers antédiluviens : celui du Rliône, qui remplissait tout le bassin du I^man, ou lac de Genève ; celui de l'Isère, qui débouchait par les lacs d'Annecy et du Bourget; et celui de l'Arve, qui avait pour berceau la vallée de Chamonix.

Voici d'après M. G. de Mortillet, qui a étudié avec grand soin cette question géologique, quelle était Tétcindue et la situation des anciens glaciers des Alpes.

Sur le versant septentrional existait le glacier du Rhin^ qui occupait tout le bassin du lac de Constance et s'étendait jusque

sur les parties limitrophes de rAlIemagne; — celui de la Linlh, qui s'arrêtait à' lexlrémilé du lac de Zurich : cette ville csl bâtie sur sa moraine terminale ; — celui de la Reuss, qui a couvert le lac des quatre cantons de blocs arrachés aux cimes du Saint-Gothard ; — celui de ÏAar, dont les dernières moraines couronnent les collines des environs de Uernc; — celui de YArve; celui de IV^ère, qui débouchaient par les lacs d'Annecy et du Boui^et ; — celui du /?/iour, le plus important de tous. C est ce dernier glacier qui a porté sur les flancs du Jura, à la hauteur de 1040 mètres au-dessus du niveau de la mer, les blocs erratiques. Le glacier du Rhône prenait naissance dans toutes les vallées latérales formées par les deux chaînes parallèles du Valais. 11 remplissait le Valais et s'étendait dans la plaine comprise entre les Alpes et le Jura, depuis le fort de l'Écluse, près de la perte du Rhône, jusc|ue dans les environs d'Aarau.

Les débris de roches transportés par la mer de glace qui occupait toute la plaine suisse, prenaient, vers le nord, la direction de la vallée du Rhin. Du coté opposé, le glacier du Rhône, après avoir atteint la plaine suisse, obliquait vers le sud, recevait le glacier de l'Arve, puis celui de l'Isère, passait entre le Jura et les montagnes de la Grande-Chartreuse, recouvrait la Bresse, presque tout le Dauphiné, et venait se terminer aux environs de Lyon.

Sur le versant méridional des Alpes, les anciens glaciers, d'après la carte qui en a été dressée par M. G. de Mortillet, occupaient toutes les grandes vallées, à partir de celle de la Doire, à l'ouest, jusqu'à celle du Tagliamento, à Test.

f Le glacier de la Doirt^ dit M. de Mortillet, dont nous abrégeons beaucoup le texte, débouchait dans la vallée du Pô, tout près de Turin. Celui de la Doire- Bciltée débouchait dans la plaine d'Ivrée, où il a laissé un magnifique hémicycle de collines qui formaient sa moraine terminale. Celui de la Tocê venait se heurter dnns le bassin du lac Majeur, contre le glacier du Tessin, et se jetait dans la vallée du lac d'Orla, à l*extréinîté méridionale duquel se trouvent ses moraines terminales. Celui du Tessin remplissait le bassin du lac Majeur et s^étalait entre Hugano et Varèsc. Celui de VAilda remplissait le bassin du lac de CAmc et vr nail s olaler entre Mendrizio et Leccu, en décrivant un vaste demi-cercle. Celui de VOgUo se terminait un peu au delà du lac d'Jreo. Celui de VAdige^ lie pouvant continuer son Uajel par Itovcredo, où la vallée devient trcs-

étroite, allait remplir Timmense bassin du lac de Garde: à Novi, il a laissé une magnifique moraine dont le Dante a parlé dans son Infertio, Celui de la Brmta s'étendait sur le plateau de cette commune. La Drave et le Tagliamento avaient aussi leurs glaciers. Enfin, les glaciers occupaient toutes les vallées des Alpes autrichiennes et bavaroises '. >

On trouve dans plusieurs autres contrées de l'Europe, des traces de Texistence d'anciens glaciers. J^es Pyrénées, la Corse, le Jura, les Vosges, etc., ont été positivement occupés pendant les temps géologiques, par ces vastes plaines de glace. Le glacier de la Moselle était le plus considérable des Vosges : recevant de nombreux affluents, il avait 36 kilomètres de long et 2 kilomètres de large ; sa moraine frontale , la plus inférieure qui est située un peu au-dessous de Remiremont, n'a pas moins de 2 kilomètres de longueur.

Le phénomène d'extension des glaciers, que nous venons d'étudier dans les Alpes, ne s'est pas produit seulement dans le centre de l'Europe. Les mêmes traces de leur extension s'observent dans tout le nord de l'Europe, dans la Russie, la Prusse, l'Angleterre, une partie de l'Allemagne. On trouve en Angleterre des blocs granitiques qui proviennent des montagnes de la Norvège. Évidemment, ces blocs sont descendus le long d'un glacier qui s'étendait du pôle nord de l'Europe jusqu'à l'Angleterre. Ils ont, de cette manière, franchi la mer Uallique et la mer du Nord. En Prusse, les mêmes traces sont appréciables.

Ainsi, pendant l'époque quaternaire, les glaciers, aujourd'hui limités aux régions polaires, ou aux lieux montagneux d*une altitude considérable, descendaient fort loin de leurs limites actuelles; leurs nappes immenses et uniformes, vaste linceul de la vie organique, atteignaient alors jusqu'au milieu de l'Europe.

Ce qui s'est produit dans notre hémisphère, s'est produit d'une manière plus grandiose encore en Amérique. Le phénomène glaciaire paraît même avoir pris, dans cette partie du monde, une extension et une gravité bien supérieures à ce qui s'est passé en Europe. Mais nous n'insisterons pas sur ce phénomène, c'est-à-dire la période glaciaire considérée en Amé-

1. Carli dit ancient glacien des Alpes f iu-8*, I8G0, {muosU-IO.

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rique, car nous nous faisons une loi, dans cet ouvrage, de limiter les considérations et I analyse des Taits à TEiirope, le seul pays qui ait encore été jusqu*à ce jour sérieusement exploré par les géologues.

Pour expliquer Fexistence permanente de ce manteau de glace qui recouvrait des contrées aujourd'hui florissantes, il n*est pas d'ailleurs nécessaire de faire intervenir Thypothëse d*un froid extraordinaire. Un abaissement de quelques degrés de la température moyenne du lieu a pu suffire à produire cet efl'et général. Voici comment s exprime, à ce sujet, M. Ch. Martins :

c La température moyenne de Genève est de 9*,5. Sur les montagnes environnantes, la limite des neigea perpétuelles doit se trouver à 9700 mètres au-dessus de la mer. Les grands glaciers de la vallée de Chamonix descendent à 1550 mètres au-dessous de cette ligne. Cela posé, supposons que la température moyenne de Genève s^abaisse de k* seulement et devienne par conséquent 5*,5. Le décroissement de la température avec la hauteur étant de 1* pour 188 mètres, la limite des neiges éternelles s'abaissera de 750 mètres et ne sera plus qu'à 1955 mètres audessus de la mer. On accordera sans difOculté que les glaciers de Chamonix descendraient au-dessous de cette nouvelle limite d*une quantité au moins égale à celle qui existe entre la limite actuelle et leur extrémité inférieure. Or, actuellement le pied de ces glaciers est à 1150 mètres au-dessus de FOcéan ; avec un climat plus froid de 4*, il sera de 750 mètres plus bas, c'est-à-dire au niveau de la plaine suisse. Ainsi donc, l'abaissement de la ligne des neiges éternelles suffirait pour faire descendre le glacier de l'Arve jusqu'aux environs de Genève.... Le climat qui a favorisé le développement prodigieux des glaciers n'a rien dont nous ne puissions nous faire une idée fort exacte; c'est le climat d'Dpsal, de Stockholm, de Christiania et de la partie septentrionale de rAmérique dans TÉtit de New- York.... Diminuer de k degrés la température moyenne d'une contrée pour expliquer une des plus grandes révolutions du globe est à coup sûr une des hypothèses les moins hardies que la géologie se soit permises '. »

En prouvant que les glaciers ont couvert pendant un certain temps une partie de TEurope, qu*ils se sont étendus depuis le pôle nord jusqu'au nord de Tltalie et au Danube, nous avons suflisamment établi la réalité de cette période glaciairey qu*il faut considérer comme un épisode curieux, autant que certain, de

L Carie des aneiem tjUuien des Alpes, tu -8% page 94.

356 LA TKRRK AVANT LE DKLUGK.

rhisloire de la terre. Une telle masse de glaces ne pouvait couvrir le sol sans que la température de Tair fût abaissée au moins de quelques degrés au-dessous de 0^. Mais la vie organique est incompatible avec une telle température. C'est donc à cette cause qu'il faut attribuer la disparition de quelques espèces animales et végétales, et en particulier la mort des rhinocéros et des éléphants, qui, avant ce subit et extraordinaire refroidissement du globe, paraissaient s'être confinés, par bandes immenses, dans l'Europe septentrionale, dans cette Sibérie, où l'on trouve aujourd'hui de si prodigieuses quantités de leurs restes.

Le fait que nous avons raconté de la découverte des cadavres entiers de rhinocéros et d'éléphants, encore couverts de leurs poils et garnis de leurs chairs, vient à l'appui de l'hypothèse que nous venons de développer de l'existence d'une période glaciaire. Cuvier a dit, en parlant des cadavrc^s de ces quadrupèdes, que la glace a saisis et qui se sont conservés jusqu'à nos jours, avec leur peau, leurs poils et leurs chairs ;

« S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, la putréfaction les aurait décomposés. £t d'un autre côté, cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis , car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le même instant qui a fait périr ces animaux et qui a rendu glacial le pays qu^ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune gradation *. >

Comment expliquer la période glaciaire? A quelle cause attribuer ce refroidissement subit d'une partie de l'Europe, suivi d'un prompt retour à la température normale? Aucune explication plausible n'a pu, nous le répétons, être donnée de cet événement étrange. Dans les sciences il ne faut jamais craindi*e de dire : Je ne sais pas.

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