‹ La terre avant le délugeChapitre 2 sur 75 · NN CL ADP BUG · texte numérisé non relu

NN CL ADP BUG

L'observateur dont le regard embrasse une riche et fertile plaine arrosée par des rivières et des cours d’eau qui suivent, depuis une longue série de siècles, la même route uniforme et tranquille; — le voyageur qui contemple une grande cité, dont la fondation première se perd dans la nuit des temps, et qui témoigne ainsi de l’invariabilité des choses et des lieux ; — le naturaliste qui parcourt dans tous les sens une montagne ou un site agreste, et qui retrouve en leurs mêmes places et en leur même état les reliefs et les accidents du sol dont les plus anciennes tradilions historiques ont conservé le souvenir, — ne peuvent croire que de graves bouleversements aient jamais altéré la surface de notre globe. Mais la terre n’a pas toujours présenté l’aspect de calme et de stabilité qu’elle offre aujourd’hui à nos regards. Enfoncez-vous dans les profondeurs du sol, par exemple dans une de ces excavations immenses que l’intrépidité du mineur a creusées pour l'exploitation des gisements de houille ou des filons métalliques, et un grand nombre de phénomènes, portant avec eux leur conclusion nécessaire, frapperont votre esprit. Une élévalion notable de température se manifestera dans ces lieux souterrains : si vous avez eu la précaution de vous mu-

nir d’un thermomètre, il vous sera facile de constater que la température de la terre s'élève de 1° environ à chaque 33 mètres de profondeur au-dessous de son niveau. Si vous examinez les parois verticales de la tranchée qui forme le puits de la mine, vous les verrez formées d’une série de couches, quelquefois horizontales, mais plus souvent obliques, redressées, ou même plissées et comme retournées sur elles-mêmes. Vous verrez des couches horizontales et parallèles subitement traversées par l’éruption, droite ou oblique, d’une veine de terrain de tout autre nature et d’un aspect différent. Ces ondulations et l’inclinaison des couches terreuses en plusieurs sens montrent bien qu’une cause puissante, une violente action mécanique, a dû intervenir pour les produire. Enfin, si vous examinez avec plus d'attention encore l’intérieur des couches; si, armé de la pioche du mineur, vous attaquez et creusez la terre qui vous environne, il ne sera pas impossible que ce premier effort accompli dans la voie et dans les travaux ordinaires du géologue soit récompensé par la découverte de quelque fossile. Les débris des plantes et des animaux appartenant aux premiers âges du monde sont, en effet, assez communs; des montagnes entières en sont formées, et dans certaines localités on ne peut creuser le sol, à une certaine profondeur, sans en retirer des fragments d’os et de coquilles, ou des empreintes de végétaux fossiles, restes ensevelis des créations éteintes.

Ces ossements, ces débris animaux ou végétaux que la pioche de notre nouveau géologue a arrachés aux profondeurs du sol, appartiennent à des espèces organiques aujourd'hui disparues; on ne peut, en effet, les rapporter à aucun des animaux, à aucune des plantes qui vivent de nos jours. Mais, évidemment, ces êtres dont on trouve les débris maintenant ensevelis à de grandes profondeurs, n’ont pas toujours occupé cette place; ils ont vécu à la surface de la terre, comme les plantes et les animaux que nous y voyons de nos jours, dont ils avaient toute l’organisation. La couche dans laquelle ils reposent aujourd'hui formait donc autrefois la surface, le relief du sol, et la seule présence de ces ossements, de ces plantes fossiles, prouve que la terre a subi diverses mutations en des temps reculés.

La géologe nous explique les transformations diverses qu’a éprouvées la terre pour arriver de son étal primitif à sa situation présente. On détermine, avec son secours, l’époque à laquelle appartiennent des couches quelconques de terrain, et celles qui leur sont superposées. De toutes les sciences, la séologie est la plus récente : ce n’est qu'au commencement de notre siècle qu'elle s’est constituée d’une manière positive. C'est aussi, de toutes les sciences modernes, celle qui se modifie de la manière la plus profonde et la plus rapide. On comprend, en effet, que, reposant uniquement sur l’observation, elle doive se transformer en partie à mesure que les faits sont mieux constatés, les observations rectifiées ou étendues.

La géologie, dont les applicalions sont nombreuses et variées, projette dans une foule d’autres sciences ses utiles clartés. Nous ne lui demanderons ici que les renseignements. qui servent à expliquer l’origine de notre globe, la formation progressive des différentes couches el veines minérales qui le: composent, enfin la description et la restauration des espèces animales et végétales aujourd’hui disparues, et qui formaient, selon le langage des naturalistes, la Faune et la Flore de l’ancien monde.

Pour expliquer l’origine de la terre et la cause de ses mutations diverses, les géologues modernes invoquent deux ordres: de faits ou de considérations fondamentales :

1° La considération des fossiles ;

2° L'hypothèse de l’incandescence des parties centrales du globe; et, comme corollaire de la précédente, l'hypothèse des. soulèvements de la croûte du globe, soulèvements ayant produit des révolutions locales. Ces soulèvements ont eu pour résultat de superposer des matériaux nouveaux sur les terrains antérieurs, d'introduire des roches anormales, dites éruptives, enfin de faire réagir ces roches éruptives sur les dépôts précédents, de façon à les dénaturer de diverses manières. De là dérive une troisième classe de roches, dites métamorphiques, dont la connaissance est de date toute récente.

Fossiles. — On donne le nom de fossile à tout corps ou vestige de corps organisé, animal ou végétal, enfoui naturellement dans les anciennes couches terrestres. Ces corps fossiles

n’ont ni l'éclat ni la grâce de la plupart des êtres vivants : mutilés, décolorés, souvent informes, ils semblent se dérober aux regards du savant qui les interroge avec patience ou génie, et qui cherche à reconstruire, à leur aide, la Faune et la Flore des âges passés.

Ces restes des créations primitives ont été longtemps considérés et classés scientifiquement comme des jeux de la nature. C’est ainsi qu'on les trouve appréciés et désignés dans les ouvrages des philosophes de l’antiquité qui ont écrit sur l'histoire naturelle, et dans les rares traités d'histoire naturelle que le moyen âge nous a légués.

Les ossements fossiles, particulièrement ceux d'Éléphants, ont été connus dans l'antiquité, et ont donné lieu, tant chez les anciens que chez les modernes, à toutes sortes de légendes ou d'histoires fabuleuses. La tradition qui faisait attribuer à Achille, à Ajax et à d’autres héros de la guerre de Troie, une taille de 20 pieds, se rattachait sans doute à la découverte d'ossements d'Éléphants. Du temps de Périclès, on assurait, en effet, avoir trouvé dans le tombeau d’Ajax une rotule de ce héros, qui était de la grandeur d’une assiette : ce n'était probablement que la rotule d’un Éléphant fossile.

Notre grand artiste Bernard Palissy eut la gloire de reconnaître et de proclamer le premier la véritable provenance des débris fossiles qui se rencontrent en si grand nombre dans certains terrains, en particulier dans ceux de la Touraine, qui avaient fait l’objet particulier de ses observations.

Bernard Palissy soutint, en 1580, dans son ouvrage sur les Eaux et fontaines, que les pierres fiqurées, comme on appelait alors les fossiles animaux ou végétaux, étaient des restes d'êtres organisés qui s'étaient déposés autrefois, et conservés au fond des mers, dans les lieux mêmes où on les retrouve.

Le géologue danois Stenon, qui publia ses principaux ouvrages en Italie, au milieu du dix-septième siècle, fit des

1. L'existence de coquilles marines sur le sommet des montagnes avait déjà frappé l'esprit des anciens. Témoin ces vers d’Ovide dans le livre XV des Méta-

norphoses :

sue EE Vidi factas ex æquore terras

Et procul a pelago conchæ jacuere marinæ, Et vetus inventa est in montibus anchora summis.

« J'ai vu des terres formées aux dépens de la mer, et des coquilles marines

études approfondies sur les coquilles fossiles qui avaient été découvertes dans les terrains de l'Italie. Le peintre italien Scilla fit paraître, en 1670, un traité latin sur les fossiles de la Calabre, dans lequel il établit la nature organique des coquilles fossiles.

Au dix-huitième siècle, qui à vu naître les deux théories contradictoires de l’origine ignée, ou plutonienne, de notre globe, et de son origine aqueuse, ou neptunienne, les géologues ilaliens donnèrent une sérieuse impulsion à l'étude des êtres fossiles. Il faut citer ici les noms de Vallisneri!, à qui la science doit les premières études sur les dépôts marins de l'italie et sur les débris organiques les plus caractéristiques qu'ils renferment; — de Lazzaro Moro?, qui continua les études de Vallisneri; — du moine Gemerelli, qui réduisit en un système scientifique complet les idées de ces deux derniers géologues, et qui s’efforca d'expliquer tous les phénomènes, comme le voulait Vallisneri, sans violence, sans fictions, sans hypothèses, sans miracles; — de Marselli et de Donati, qui étudièrent d’une manière très-scientifique les coquilles fossiles de l'Italie, en particulier celles de l’Adriatique, et qui reconnurent quelles affectaient dans leurs gisements un ordre de superposition régulier et constant.

En France notre immortel Buffon donna, par ses éloquents écrits, une grande popularité aux idées des naturalistes italiens concernant l'origine des débris organiques fossiles. Dans ses admirables Époques de lu nature, cet immortel écrivain cherche à établir que les coquilles que l’on trouve en grande quantité enfouies dans le sol, et jusque sur le sommet des montagnes, appartiennent bien réellement à des espèces autres que celles de nos jours. Mais cette idée était trop nouvelle pour ne pas trouver de contradicteurs; elle compta parmi ses adversaires le hardi philosophe qui aurait dù l’adopter avec le plus d’ardeur : Voltaire accabla de ses lazzis et de ses mordantes critiques la doctrine scientifique

gisant loin de l'Océan; bien plus, une ancre antique a été trouvée au sommet d’une montagne. »

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