CHAPITRE Vil
Le Gibhoii Geyser Basin. — Le campement. — Sources d'eau bouillante. — Sources boueuses. — Impression d'elTroi. — Le souper. — Le feu du campement. — Un concert dans les bois. — Admirable soirée. — Sécheresse de l'atmosphère. — Un orage. — Bain matinal. — Le bassin des geysers. — Le Monarque. — Le Minute Man. — Le Constant. — Les Jumeaux. — La Mare aux Émeraudes. — Un volcan de bouc. — Le Steamboat Vent.
A cinq heures et demie du soir nous alleignîmcs le terme de notre première Journée de marche. Nous étions arrivés au Gibbon Geyser Basin ^ le premier groupe de geysers qu'on rencontre en venant du nord.
Sur les hords de la rivière Gibhon nous trouvâmes un camp de huit tentes formées de pièces de toile à voile disposées en forme d'A sur des pieux licJiés eii terfe. La plus gtande servait de restaurant; dans une autre, un Chinois
remplissait consciencieusement ses fonctions de maître queux; les six autres étaient destinées à abriter le personnel de la station et les voyageurs de passage, sur lesquels on prélevait des prix exorbitants. Nous primes possession de l'une d'elles, où nous trouvâmes, à notre grande satisfaction, des lits de camp et de chaudes couvertures de laine.
Après avoir dessellé nos chevaux, et pendant qu'on préparait le souper, nous courûmes aux sources chaudes situées au sud-ouest du camp, Les blanches vapeurs que nous apercevions entre les arbres nous en indiquaient l'emplacement. Suivant la peu poétique mais juste comparaison de Hayden, la vallée ressemble à une immense cité manufacturière au-dessus de laquelle planerait la fumée des fabriques.
Au bout de quelques minutes de marche, nous nous trouvons tout à coup au bord d'un de ces bassins que les premiers trappeurs qui parcoururent cette région prirent pour les soupiraux de l'enfer. L'ensemble du bassin, d'une superficie d'environ 10 hectares et d'une profondeur de 8 à 10 mètres, est formé par une réunion de sources d'eau bouillante, de mares, de fumerolles, de solfatares, offrant la plus bizarre bigar-
rurc de couleurs et produisant je ne sais quel diabolique concert de sifflements, de soupirs de souftlet de forge, de ronflements rauques et caverneux. L'air surcliaufTé est infecté par les gaz méphitiques, la terre gronde et tremble sous les pieds, comme si elle était près de s'cntr'ouvrir. On ne peut s'aventurer qu'avec une prudence extrême sur cette croûte perfide au-dessous de laquelle on entend les sinistres bouillonnements des eaux souterraines.
Le fond du bassin, d'une teinte blanche nuancée de veines jaunes, est criblé d'une infinité de tubes qui vomissent des gerbes d'eau bouillante ou des jets de vapeur, et que bordent de délicates cristallisations sulfureuses d'un jaune d'or.
Il y a aussi des sources boueuses renfermant de l'argile en ébullition; cette pâte, d'une couleur d'ardoise^ se boursoufle constamment, et jaillit parfois à quelques pieds de hauteur en éclaboussant la région avoisinante. Les Américains désignent ces salzes du nom pittoresque àa pai)it-pot (pot à couleur).
On éprouve, en présence de ces convulsions de la nature, sur ce sol [palpitant comme le sein d'un malade, devant ces sombres exutoires d'où
semblent sortir des gémissements, un inexprimable sentiment d'horreur. Nulle part ailleurs, pas même en Islande, je n'avais éprouvé jusquelà pareille impression d'effroi. Et, malgré cela, cette sauvage et âpre poésie vous fascine : éclairée par un admirable coucher de soleil, la scène avait un aspect merveilleux, fantastique, dont je ne saurais jamais oublier le souvenir.
A notre retour au campement, il était nuit tombante. Comme nous n'avions rien mangé depuis huit heures du matin, je laisse à penser si nous fîmes honneur au rôti d'élan qu'on nous servit sous la tente, à la clarté d'une chandelle fixée dans le goulot d'une bouteille. Si le café ne valait pas, suivant l'avis de Clarke, celui que nous savourâmes si souvent avec bonheur en Islande, en revanche l'eau glaciale puisée à la rivière voisine était excellente.
Après ce plantureux repas nous fraternisâmes avec une caravane de voyageurs américains qui venait d'arriver du sud : il y avait dans le nombre une intrépide amazone. On fît cercle, en plein air, autour d'un grand feu alimenté par des pins entiers.
Pendant qu'on devisait autour de la ffamme joyeuse, notre ami Alexander nous envoyait du
fond dos bois les lointains échos do la Marclio nuplialo do Mcndolssolin, exocutéc sur un polit concertino très portatif qui ost le compagnon de tous ses voyages. C'était sans doute la première fois que ces sauvages solitudes retentissaient d'aussi harmonieux accords.
Cotte musique au sein du désert me plongea dans une délicieuse rêverie. Nulle soirée n'a gravé plus profondément sa trace dans mon souvenir. Jamais les étoiles ne m'avaient paru briller d'un aussi vif éclat : on eût dit d'innombrables lampes d'or dispersées dans l'infini.
J'ai toujours été vivement impressionné de la beauté des nuits dans ces hautes régions septentrionales des montagnes Rocheuses : l'éclat des astres est dû à la grande limpidité de l'air à ces altitudes ; telle est la sécheresse de l'atmosphère, qu'il suffit do passer vivement la main sur une peau de bison pour en faire jaillir des étincelles électriques. Les nuits sont froides, et, au mois d'août, les gelées nocturnes succèdent régulièrement à des journées brûlantes. Mais on ost moins sensible à ces écarts de température qu'on ne serait tenté de le croire.: le froid ne survient pas inopinément, mais d'une façon graduelle. Il ost d'ailleurs avéré qu'on rossent peu
loO LA TERRE DES MERVEILLES
le froid dans la vie de campement, parce qu'on n'éprouve point les brusques variations de température que cause le passage de l'atmosphère d'un appartement à l'air du dehors.
Cette nuit-là, nous ne dormîmes guère. Il y avait une heure à peine que je partageais avec Clarke le lit de camp qui nous servait de couche commune , quand un effroyable coup de tonnerre nous réveilla en sursaut. Ce fut un orage en règle. L'éclat de la foudre nous éblouissait sous la tente, dont la toile crépitait bruyamment sous les torrents qui tombèrent toute la nuit. Heureusement la tente était à l'épreuve de l'averse : pas une goutte d'eau n'y entra.
A six heures du matin nous fumes sur pied. Un splendide soleil avait succédé à l'orage. La température était âpre, l'air extraordinairement vif et sec.
Pendant qu'on préparait le déjeuner, nous primes un bain matinal dans la rivière Gibbon. Alimentées par les neiges des montagnes voisines, les eaux étaient glaciales : aussi n'y fîmes-nous qu'un plongeon.
La matinée fut employée à l'exploration des geysers actifs qui occupent le plateau situé au
sud-ouest du bassin que nous avions déjà visité. Ces geysers ne sont guère comparables à ceux de l'Islande et à ceux que nous devions admirer plus tard dans la région de la Fireliole; leurs éruptions sont de peu d'importance, et ils sont généralement dépourvus de ces magnifiques bassins qui forment le complément des geysers dans leur structure classique; mais ils présentent des phénomènes que nous ne devions pas retrouver ailleurs. Les geysers de la rivière Gibbon diffèrent de leurs congénères de l'Islande et de la Fireliole par la disposition de leurs cratères, qui s'ouvrent généralement sur le flanc d'un rocher.
Les explorateurs américains ont donné à ces geysers des noms divers. On a salué du titre de Monarque celui qui fournit la plus haute colonne d'eau : ne l'ayant pas vu jaillir, nous ne pouvons dire si cet honneur lui revient; il lance, dit-on, une fois par jour, une gerbe de 30 à 40 mètres de hauteur, qui s'échappe par trois orifices distincts.
Près du Monarque est un petit geyser qui passe pour un modèle d'exactitude et de ponctualité : il projette régulièrement, une fois toutes les soixante secondes, un jet de quelques mètres.
C'est le Minute Man. Bion quo nous Tayons observé pendant un temps assez long, il n'a pas daigné se déranger pour nous. Le Minute Man a probablement des périodes de sommeil pendant lesquelles il oublie de remplir ses fonctions.
Le Constant a été plus aimable : toutes les trente secondes il nous offrait le spectacle d'une petite éruption, à la suite de laquelle le bassin se vidait complètement pour se remplir aussitôt après.
Les Jumeaux, les Trijumeaux, la Fontaine, étaient également dans une perpétuelle activité.
La Mare aux Émeraudes semble être le cratère d'un geyser, bien qu'on ne l'ait jamais vue en activité : c'est un gouffre insondable, dont les parois festonnées sont visibles à une grande profondeur à travers la transparence merveilleuse des eaux d'un vert de béryl qui l'emplissent jusqu'au bord. Par un de ces contrastes si fréquents dans cette terre encliantée, à côté de ces eaux limpides comme le cristal, nous trouvâmes un volcan de boue qui, de quart d'iieure en quart d'iieure, projette à trois ou quatre mètres de bauteur une masse pâteuse.
x\illeurs nous fumes attirés par un bruit res-
semblant à s'y méprendre au mugissement d'une cheminée de bateau à vapeur : ce bruit provenait du Steamboat Vent, énorme soupirail lançant avec une véhémence terrifiante des bouffées de vapeurs surchauffées. En nous approchant avec précaution, nous vîmes que la cheminée a deux orifices. Le sifflement est si intense, qu'une douzaine de locomotives réunies produiraient à peine un bruit pareil.
Comme l'a remarqué le docteur Peale, tout démontre que cette caverne est de formation récente : les dépôts de soufre et de geysérite n'ont pas encore eu le temps de s'accumuler autour des orifices, mais le sol environnant est couvert d'une couche de sable qui semble avoir été projeté par une éruption ; les arbres situés dans le voisinage sont morts, quelques-uns sont couchés par terre et à demi ensevelis sous les sables.
Au témoignage du colonel Norris, le Steamboat Vent n'existait pas en 1875; mais dès 1878 il lança de puissants jets d'eau bouillante. C'est évidemment un geyser nouveau qui ne fait que de naître et dont la période de développement fournira sans doute de précieuses données sur l'àgc des geysers, sur leur régime et la forma-
lion fie leurs dépôts. Ce serait une curieuse histoire que celle d'un geyser dans les différentes phases de son existence, depuis sa plus lendre enfance jusqu'à l'âge de la décré[)itude.