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CHAPITRE XII

Les geysers d'Amérique comparés à ceux de l'Islande. — Leurs caractères communs. — Leur température. — Ils ont une cause analogue. — Caractère volcanique du bassin de la Yellowstone. — Rapide décroissance. — Tremblements de terre. — Nature des sources chaudes. — Leurs ditîérenls états. — Origine de leurs eaux.

De tous les phénomènes de la nature, je n'en connais pas de plus magnifique, de plus captivant que l'éruption d'un geyser. Déjà en Islande j'avais eu le bonheur d'en être témoin, et il m'en était resté une de ces vives et profondes impressions qui font époque dans la vie. Mais ma curiosité n'était pas pleinement satisfaite. Je n'avais vu à l'œuvre que le Strokkr, fontaine jaillissante d'une importance secondaire, dont on peut toujours provoquer les spasmes par certains artifices; quant au Grand-Geyser, il m'avait

faussé compagnie, et je lui avais gardé quelque peu rancune. Mon séjour dans le bassin de la Firehole me vengea de son dédain : j'étais heureux et fier de présenter mes hommages à des geysers plus traitables. Je me rappelais ce que j'en avais entendu dire en Islande par un Américain : d'après lui, les geysers d'Islande étaient des pygmées, mère puppets^ en comparaison de ceux de la Firehole. Gomme les Américains ont une vanité nationale excessive, je ne savais alors que penser, et j'étais assez près de croire que les prétendues merveilles de la Yellowstone étaient un Iiumbug au fond duquel il y avait une bonne dose d'exagération.

Aujourd'hui que j'ai pu comparer et juger, je dois reconnaître que mon Américain n'avait dit que la vérité. Sous le rapport des phénomènes geysériens, l'Islande n'est qu'une pâle réduction de la Yellowstone.

Les fontaines jaillissantes des montagnes Rocheuses rem[)ortent sur celles de la Terre de Glace parle nombre, parle volume d'eau qu'elles débitent, par la fréquence de leurs éruptions, par la durée de leur eifervescence, par l'ampleur et la hauteur des colonnes d'eau qu'elles projettent, enfin par l'importance et la beauté de leurs dépôts.

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Les geysers des deux contrées ont cependant beaucoup de caractères communs : leurs éruptions présentent les mêmes intermittences, les mêmes gradations ; leurs eaux, soumises aux mêmes marées, ont la même pureté, la même splendide coloration bleue ; elles ont les mêmes propriétés pétrifiantes ; les spécimens de geysérite que j'ai recueillis en Islande présentent beaucoup d'analogie avec ceux que j'ai rapportés de la Yellowstone. Les formes qu'affectent les bassins des g-eysers, les motifs d'ornementation que présentent leurs bordures et leurs parois, se ressemblent d'une façon si surprenante dans les deux districts, qu'on est tenté de se demander si la nature ne s'est pas répétée, par une de ces réminiscences d'artiste à bout d'inspiration ; cette créatrice affectionne, dans les contours des coupes d'eau bouillante, la forme ovale ou circulaire; elle varie l'aspect des incrustations suivant le rég-ime de la source thermale : le plus souvent, c'est cette végétation mamelonnée qui rappelle si bien des efflorescences de chouxfleurs; mais, dans les sources tranquilles, ce sont plutôt des surfaces planes, qui se découpent en festons et s'étendent vers le centre du bassin comme des glaçons flottants.

Le Grand-Geyser d'Islande l'emporte peut-être sur ceux de la Yellowstone par la simplicité et la perfection des formes : son bassin, presque circulaire, s'ouvre avec une admirable régularité vers le tube central; je n'en ai point vu dans les montagnes Rocbeuses qui offrent un type plus classique.

On retrouve en Islande non seulement les mêmes formes, mais aussi le même coloris, d'une richesse et d'un éclat dont le pinceau donnerait à peine l'idée.

Nous voyons de nouvelles analogies dans la température des sources jaillissantes; en Amérique comme en Islande, elle est excessivement élevée, et l'on constate qu'elle augmente notablement à l'approche d'une éruption. Dans la vallée de la Firehole et sur les bords du lac Yellowstone, on voit bouillir l'eau des geysers à une température de 92 ou ^3" centigrades. C'est que ces régions sont beaucoup plus élevées que l'Islande : du niveau de la mer au niveau du lac Yellowstone, le point d'ébuUition descend de près de 8 degrés.

En Islande, la température du Grand-Geyser a été mesurée à des profondeurs qu'on ne peut atteindre dans les g-eysers d'Amérique, par suite

de l'irrégularité de leurs parois intérieures. Dans le Grand-Geyser on a pu plonger le thermomètre à plus de 23 mètres de profondeur; dix minutes avant une éruption, Bunsen y a constaté l'énorme température de 122° centigrades à une profondeur d'environ 14 mètres. Dans le bassin de la Firehole, la température dépasse rarement 93**; celle des eaux profondes n'a pu encore être observée.

Les geysers d'Amérique et ceux d'Islande ont évidemment une cause analogue, car, sur tous les points du globe, la nature est soumise aux mêmes lois immuables. Dans les deux pays, les phénomènes geysériens sont les derniers vestiges d'une activité . volcanique en voie d'extinction. Les sources intermittentes sont, d'ailleurs, de véritables volcans, avec cette seule différence qu'elles projettent de l'eau au lieu de projeter des matières fondues. Comme dans les volcans, c'est un corps gazeux, principalement de la vapeur d'eau, qui est l'agent des explosions.

Durant la période pliocène, toute la région de la haute Yellowstone fut le théâtre d'un prodigieux travail plutonien dont l'activité éruptive de l'Islande actuelle n'offre qu'une faible image. Hayden considère tout le bassin comme un

immense cratère formé de milliers de soupiraux volcaniques et de fissures qui donnèrent issue aux laves, aux cendres, aux roches ignées disséminées en quantités innombrables. Il subsiste encore des centaines de noyaux volcaniques s'élevant souvent à plus de 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les monts Doane, Langford, Stevenson, et cent autres pics qui surgissent dans toute l'étendue du bassin, formaient anciennement autant de centres d'effusion. Dans l'âge géologique actuel, les sources chaudes et les geysers ont remplacé les volcans : ce sont les dernières manifestations de ces forces souterraines qui furent autrefois si puissantes et qui se meurent aujourd'hui.

Si les volcans sont depuis longtemps éteints dans le bassin de la Yellowstone, l'Islande est encore en plein travail plutonien : on y compte 22 volcans actifs, et FHékla, le terrible voisin des geysers, n'a pas eu moins de vingt et une éruptions de 1114 à 1878 ^ Il semblerait donc que les geysers de l'Islande sont de date plus récente que ceux de la Yellowstone, et qu'ils sont appelés à survivre à leurs congénères du Nou-

1. J'ai donné dans ma Terre, de Glace (p. 247) un tableau complet des éruptions volcaniques de l'Islande depuis 894.

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Dépôts (le geyséi-ile du Ghàleuu-Forl.

veau Monde. L'aspect même dos dépôts dénote, un plus grand âge chez les geysers américains : ces dépôts, généralement très considérables, sont presque toujours surmontés de ces antiques cheminées qui caractérisent si bien les fontaines de la Firehole et les font distinguer à première vue de celles de l'Islande.

En Amérique, les geysers semblent, à raison de leur plus grande ancienneté, être en plus rapide décroissance qu'en Islande. Suivant Haydep, il n'est pas douteux que, depuis que ces sources éruptives sont devenues les soupiraux de forces volcaniques autrefois beaucoup plus actives, elles n'ont cessé d'aller en déclinant et continueront toujours à déchoir jusqu'à ce qu'elles disparaissent entièrement. Dans leur état actuel, le nombre des sources éteintes égale au moins celui des sources en activité ; on peut donc affirmer que le réseau de geysers et de sources chaudes, tel qu'il existe de nos jours, n'est plus qu'une manifestation affaiblie de ces grandes forces souterraines qui se déployèrent avec une si étonnante intensité pendant les périodes d'action plutonienne. Le refroidissement graduel des roches volcaniques sous la surface de la terre amènera, dans le cours des siècles, le refroidissement dos sources

thermales, car, ainsi que l'a remarqué Hoclistetter, ces sources ne sont elles-mêmes qu'un phénomène transitoire dans l'éternelle transformation de tous les objets créés.

Le bassin de la haute Yellowstone est sujet, comme Flslande, à des commotions terrestres qui semblent intimement liées aux phénomènes geysériens. Hayden rapporte que, tandis qu'il campait sur la rive nord-est du lac Yellowstone. il éprouva plusieurs violentes secousses de tremblement de terre. Des montagnards lui ont assuré que ces secousses sont fréquentes et parfois d'une grande intensité, et c'est même pour celte raison que les Indiens n'ont jamais osé s'établir dans cette partie du pays.

En Islande, les fontaines intermittentes sont siliceuses : elles opèrent la lixiviation sur des palagonites et des tufs palagonitiques qui contiennent 50 pour 100 de silice. En Amérique, ce sont tantôt les substances siliceuses, tantôt les substances calcaires qui dominent dans les sources incrustantes : celles de Mammoth Springs sont calcaires, bien qu'elles déposent aussi de la silice; celles de la Firehole, au contraire, ne renferment pas de traces de chaux, mais sont très riches en silice : on en trouve 85 pour 100 dans

leurs dépôts, qui contiennent également une faible quantité de chlorure de magnésium.

Dans les montagnes Rocheuses comme en Islande, les sources chaudes présentent trois états différents : les unes sont constamment en ébullition, d'autres ne s'agitent que par périodes, d'autres enfin sont dans une permanente placidité. Les geysers appartiennent à la deuxième catégorie de sources chaudes; leurs eaux, ordinairement tranquilles, ne s'agitent qu'au moment où va se produire une éruption : elles se mettent alors à bouillonner en dégageant des vapeurs, leur niveau s'élève graduellement dans leur bassin, et finalement elles s'élancent dans l'air.

L'exploration des geysers américains m'a convaincu de la justesse d'une remarque faite en Islande par le commodore Charles Forbes : le voyageur anglais a été frappé de ce fait, qu'il n'est pas, dans cette contrée, une seule source intermittente qui ne se trouve dans le proche voisinage d'une rivière ou d'un lac ; il en a conclu que les eaux chaudes des geysers sont fournies, non par des sources souterraines, mais par des nappes d'eau superficielles qui s'infiltrent par des fissures dans les profondeurs de la terre et s'y échauffent au contact des roches volcaniques;

raction combinée de la force élastique de la vapeur et de la pression hydrostatique les fait remonter vers la surface du sol, où elles reparaissent sous forme de geysers ou de simples sources thermales. Si donc on détournait les -eaux voisines pour abandonner les geysers aux seules ressources souterraines qu'on pourrait leur supposer, on les éteindrait faute d'aliment.

Les geysers américains confirment entièrement cette observation : dans les montagnes Rocheuses comme en Islande, toutes les sources chaudes naissent dans le voisinage d'une rivière ou d'un lac : elles s'échelonnent le long de la Firehole et sur les rives des lacs Shoshone et Yellowstone, et elles prennent souvent naissance dans le sein même des eaux froides situées à la surface du sol : il paraît donc fort probable qu'elles sont le résultat de la rencontre de courants superficiels avec des surfaces échauffées. Je serais fort surpris que l'analyse de ces eaux thermales ne vînt démontrer une semblable origine.

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