‹ La terre des merveillesChapitre 14 sur 39 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Excitation provoquée par les geysers. — La Scie. — Le Grand- Geyser. — Le Château-Fort. — Le Puits du Diable. — Les Cuvettes. — Le Géant. — Le Jeune-Fidèle. — La Grotte. — L'Éventail. — Le Splendide. — Un bain dans la Firehole, — Un orage.

Nous passâmes deux jours dans la vallée que les Islandais désig-neraient sous le nom de fieykjadair (Vallée Fumante). Les éruptions des geysers nous tenaient dans une activité continuelle : tantôt elles nous réveillaient pendant la nuit, tantôt elles nous arrachaient à nos repas; nous courions comme des fous, à demi éveillés ou la bouche pleine, contempler le phénomène; mais ce n'était souvent qu'un avortement, et plus d'une fois nous revenions penauds.

Chacun de nous vagabondait au gré de sa curiosité, n'ayant d'autre guide que la carte,

fFailloiirs très détaillée, de Ludlow, qui indique la configuration de la vallée et la situation exacte des principales sources. Rien de plus intéressant que d'errer ainsi à travers les champs de geysérite, d'où émergent çà et là des cratères empruntant leurs noms soit à la silhouette fantastique de leurs cônes, soit aux caprices de leurs jeux d'eau.

Un sentier longe la Firehole, à travers une plaine minée, criblée de chaudières où bouillent les eaux souterraines. Combien de fois je le parcourus impatient, comme un chasseur à l'affût, d'assister au début des phénomènes éruptifs qui pouvaient à tout instant surgir sous mes pas !

On se sent tout d'abord envahi par je ne sais quel sentiment de vague terreur : toutes ces eaux qui chantent et ruissellent, ces fontaines qui fument, ces jets qui mugissent, vous avertissent dans leur singulier langage d'outre-terre que vous êtes dans le redoutable voisinage du feu central; la croûte sur laquelle vous marchez n'est pas toujours d'une solidité rassurante : parfois elle s'effondre sous vos pas, et l'idée horrible d'un engloutissement s'offre aussitôt à votre imagination. Mais ces périls, auxquels on s'accoutume bien vite, ajoutent encore au charme

et au myslèro do colto vallée, qui semble posséder le secret de ce qui se passe dans les ténébreux laboratoires du noyau terrestre.

Nous allons, si vous le voulez bien, honorer d'un moment d'attention les principaux geysers échelonnés sur les deux rives de la Firehole.

Voici, en partant de la Géante, à dix minutes de distance, un geyser en plein travail, car il jaillit la moitié du temps : c'est la Scie (Saw Mill). Son cratère, qui n'a pas plus de 6 pouces de larg-e, s'ouvre au fond d'une dépression en forme de bol. L'éruption offre un jeu fort sing"ulier; la colonne d'eau s'élève à quelques mètres de hauteur : en retombant vers le sol, elle rencontre de nouveaux jets ascendants, qui la renvoient dans les airs, exactement comme une raquette ferait d'un volant. Le bassin, à sec en temps ordinaire, se remplit d'eau à chaque éruption : la masse liquide est soulevée sans doute par les vapeurs qui montent dans le tube, car, dès que l'accès vient à cesser, elle rentre instantanément dans l'intérieur du cratère.

Un peu plus loin se présente le Grand-Geyser : malgré la similitude du nom, il ne ressemble guère au Grand-Geyser d'Islande; il ne surgit pas, comme son cousin de la Teri'e de

Glace, du sommot d'un magnifique dôme de geysérite ; son bassin attire même si peu l'attention, qu'on ne le découvrirait pas s'il n'était voisin d'un geyser dont le cratère saillant rappelle la forme d'un turban. Ce bassin n'est qu'une simple dépression, d'un aspect fort irrégulier, n'ayant pas plus d'un pied de profondeur à son centre, et dépourvue de bords exliaussés. De grandes masses informes de geysérite entourent l'embouchure du tube.

Nous avons vainement veillé auprès du Grand- Geyser à l'heure où l'on nous avait assuré qu'il entrerait en action. Il ne daigna pas se donner en spectacle. Ses éruptions offrent, dit-on, beaucoup d'analogie avec celles de la Géante : elles se produisent soudainement, sans aucun avertissement.

Sur l'autre rive delà Firehole, près de la place où se précipite un torrent d'eau bouillante, se dresse le Cliâteau-Fort (Cast]e),le plus imposant cratère qui existe dans toute l'étendue du bassin. Son aspect rappelle celui d'un vieux castel en ruine. Il couronne une éminence formée de dépôts blanchâtres couvrant environ deux hectares et s'élevant à près de 12 mètres au-dessus de la rivière. Le cône, haut de 4 mètres, est

formé do couclios do geysérite accumuléos los unes sur les autres. Les dépôts siliceux, d'un gris argenté, sont d'une grande dureté. L'orifice du geyser est bordé d'incrustations d'une teinte orange : il s'en échappe constamment des bouffées de vapeur, et des jets d'eau en jaillissent de temps à autre, même dans l'intervalle des éruptions.

Le ChPiteau-Fort lance une colonne d'eau de 10 à 15 mètres de hauteur. Il n'est pas douteux que ce geyser n'ait été autrefois le plus puissant de toute la vallée. Les renseignements des voyageurs sur ses périodes de repos et d'activité sont assez contradictoires : suivant les uns, il jaillit une fois en vingt-quatre heures ; suivant d'autres, une fois en quarante-huit heures. Il est probable que son régime varie suivant les époques de l'année. Le colonel Norris rapporte que le Château-Fort eut une éruption le 4 octobre 1881 à trois heures du soir et une autre le 6 à neuf heures quarante-cinq du matin. En 1882, M. Ilaupt fut témoin d'une éruption le 25 août vers dix heures du matin. On pourrait en conclure que ce moment est le plus propice pour voir le phénomène; mais nous perdîmes notrf; temps à attendre.

A quelques pas du Château-Fort il y a une fontaine qu'on désig^ne sous le nom de Puits du Diable (DeviFs Well). J'aimerais mieux l'appeler la Coupe enchantée : aussi bien, à part la température de ses eaux, elle n'a rien qui éveille l'idée de l'enfer. Imaginez un admirable bassin de 6 mètres de diamètre et d'une profondeur inconnue, parfaitement circulaire, entouré d'une bordure saillante tout incrustée d'efflorescences qu'on prendrait pour des perles. L'œil est fasciné par l'étonnante transparence de ses eaux bleues, s'en déversant à pleins bords : les incrustations siliceuses des parois ont, sous le liquide cristal, des étincellements de pierres précieuses; les rayons solaires y jettent les magiques couleurs du prisme, et le regard suit ces éblouissements jusqu'aux dernières profondeurs visibles du puits insondable.

Qu'est-ce donc que cette fontaine merveilleuse? Mystère inexpliqué! Elle se trouve tout à côté du Château-Fort; mais, pendant les périodes d'action de ce geyser, elle ne manifeste aucun trouble. Habituellement la surface du bassin est unie comme une glace, et ce n'est qu'à de rares intervalles qu'elle présente vers le centre une légère agitation. Pour rompre cet état intermédiaire

Le Puils (lu Diable et le Château- Korl.

entre la placidité et la colère, il ne faut pas d'autre provocation que le jet d'une pierre : alors les eaux entrent momentanément dans une violente ébuUilion et s'élancent au-dessus des bords du bassin, échaudant les pieds de l'impertinent qui ne serait pas assez prompt à fuir.

En poursuivant notre promenade le long de la rive gauche de la Fireliole, nous rencontrons les Cuvettes (AVashbowls). C'est un groupe de petits bassins de 2 ou 3 mètres de diamètre, avec le tube de rigueur qui les rattache aux régions souterraines. Leurs eaux fortement alcalines feraient la joie de nos blanchisseuses : le linge, après un séjour de quelques minutes, en sort blanc comme la neige.

En passant près de cette buanderie naturelle, je ne pus résister à la tentation de m'y livrer à une consciencieuse lessive. Je courus chercher tout ce qui avait besoin d'une savonnée et plongeai le paquet dans le lavoir; mais, au moment où je me disposais à l'en retirer, je m'aperçus que les objets descendaient dans le tube central, attirés par une; mystérieuse aspiration, et, avant que j'eusse pu les rattraper, |le bassin s'était vidé comme la coupe de l'émerillonnant vin de Tours se vidait dans le gosier de Grandgousier, uno

haustu. Dans mon infortune je n'eus d'autre parti à prendre que d'attendre patiemment le moment où il plairait au mauvais plaisant de me restituer les objets escamotés. Quand je repassai deux heures après, je constatai avec bonheur que j'avais affaire à un iîlou de bonne composition. Le linge était lavé à neuf, et, à une pièce près, le compte y était. Méfions-nous, toutefois, des Washbowls !

Un peu plus loin, le majestueux cratère brisé du Géant (Giant Geyser) émerge du sein de la plaine comme une corne dont l'embouchure serait tournée vers le ciel. Ce cône de 3 mètres de hauteur est ébréché de haut en bas du côté nord, comme si une éruption d'une violence exceptionnelle en avait emporté une portion. L'ébréchure laisse voir les parois intérieures de l'édifice, qui présentent des incrustations assez semblables à un ouvrage de marqueterie : c'est une brillante mosaïque où éclatent le jaune safran, le rouge cramoisi, le vert d'émeraude. En se penchant sur le bord de la ])rèche, on plonge les yeux dans le gouffre, tout retentissant du bruit des eaux qui bouillonnent dans ses profondes cavités.

Une éruption du Géant est, au dire des voya-

l.a Grollc,

g-eurs qui ont eu le bonheur d'en être témoins, un phénomène grandiose. Ce geyser projette une colonne d'eau de 60 mètres de hauteur et de 2 mètres de diamètre, qui s'élance parfaitement droite. On peut se faire une idée du volume d'eau que fournit une éruption du Géant si l'on sait que la Firehole, qui a, en cet endroit, un courant très rapide et 30 mètres de largeur, s'en trouve plus que doublée.

Il y a dans le voisinage du Géant une foule de petites sources qui projettent de l'eau et des vapeurs. Ces sources ne cessent leur travail que lorsque leur puissant voisin est en activité. On dirait des soupapes de sûreté dont l'office devient quelquefois insuffisant. Parmi elles est un petit geyser connu sous le nom de Jeune-Fidèle (Young Faithful) : s'ouvrant au sommet d'une éminence de geysérite, il est constamment dans un état de grande agitation et lance dans toutes les directions des jets irréguliers, ce qui lui valut de la part de mon ami Glarke l'épithète de Stupid Spitter.

A une portée de flèche du Géant est un cratère qui est bien le plus curieux de tous ceux qui surgissent dans le bassin de la Firehole. On l'appelle la Grotte (Grotto). Sous des arcades

d'une architecture fantastique s'ouvrent des cavernes qui, pendant les éruptions du geyser, jouent le rôle d'orifices latéraux. Leurs parois intérieures sont revêtues de concrétions grenues d'une teinte d'opale qui éveillent l'idée d'un palais de perles.

Il me vint l'inspiration insensée de pénétrer dans une de ces cavernes : bien me prit de n'y jeter qu'un rapide coup d'œil, car, à peine en étais-je hors, que la fontaine se mit à jaillir. Rien de plus pittoresque que le jeu des eaux de la Grotte. Deux jets bien distincts s'échappent d'orifices différents ; le plus important s'élève à 8 ou 9 mètres; tous deux s'éparpillent en écume à une certaine hauteur, se mélangent l'un à l'autre, et retombent en une pluie de gouttelettes sur lesquelles l'arc-en-ciel projette ses magiques étincellemcnts. Le phénomène dure environ une demi-heure et se produit régulièrement à des intervalles de six heures.

Mon admiration n'avait pas eu le temps de se refroidir, qu'un autre geyser, à 300 mètres plus loin, au delà de la rivière, éprouva une crise à son tour. Et de courir. J'arrivai à temps pour voir le plus gracieux jeu d'eau que j'eusse encore rencontré ; il a nom l'Éventail [Fan). Qu'on

i.u Comète.

s'imagine un groupe de plusieurs petits geysers dont les tubes distincts ont un cratère commun et se déchargent tous à la fois. Les divers tubes, s'écartant plus ou moins de la verticale, rayonnent vers un centre unique : il en résulte que la nappe se déploie en éventail. Ce spectacle laisse bien loin derrière lui les plus ingénieuses combinaisons des eaux de Versailles. Pendant l'éruption, un petit geyser voisin lançait un jet oblique aussi grotesque que la gerbe de l'Eventail est gracieuse.

Comme je retournais au lieu de campement, le Splendide me donna à distance le spectacle d'une éruption; son émotion se calmait au moment de mon arrivée. Ce geyser est relativement récent. Au témoignage de Hayden, il avait en 1871 l'aspect d'un geyser éteint, ne donnant d'autre signe de vie qu'un panache de vapeur. Depuis 1881 il est entré dans une nouvelle période d'activité : rivalisant avec le Yieux- Fidèle par la régularité et la hauteur de son jet, l'explosion se produit à des intervalles de trois heures et dure de cinq à dix minutes. Le nom de Splendide lui a été donné par le colonel Norris ; d'autres l'appellent la Comète ou la Pyramide. Chaque voyageur baptise ainsi les

geysers suivant sa fantaisie, et il en résulte une fâcheuse confusion : il arrive que plusieurs geysers reçoivent le même nom de différents voyageurs. On compte, dans le bassin de la Fireliole, deux (( Comètes », trois « Fontaines » et je ne sais combien de « Pots à couleur ». Il faudrait s'en tenir aux dénominations du Geological Siirvey.

Un bain dans la Fireliole termina la journée. Ce fut par un superbe coucher de soleil que je me plongeai dans la fameuse rivière des Trous à feu. Elle est bien nommée, car son lit même est criblé de sources d'eau bouillante, et je l'appris à mes dépens. Tandis que je me livrais à mes ablutions, je m'aperçus plus d'une fois de brusques élévations de la température des eaux lorsque je venais à traverser des couranls chauds : il m'arriva ainsi de passer subitement de 16" à 43'' centigrades.

Pendant la nuit éclata un de ces effroyables orages qui sont presque journaliers dans ce coin du globe. Le vent et la pluie firent rage, au point que notre tente eût été infailliblement culbutée si elle n'avait été à l'épreuve de la tempête.

f/l::v(Mit;u

Page 1