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CHAPITRE XIV

Le bassin moyen. — L'Arpent du Diable. — Le geyser Excelsior. — Le plus grand geyser du monde. — Formidable force éruplive. — Un lac d'eau bouillante. — Le bassin inférieur de la Firehole. — Enthousiasme. — La Chaudière boueuse. — Un bureau de poste.

Le 3 septembre, nous reprîmes la route du nord, dans le but de visiter les groupes de geysers connus sous les noms de bassin moyen et bassin inférieur.

A une distance de 8 ou 9 kilomètres nous atteignîmes le bassin moyen, situé à mi-cliemin (les deux autres. Après avoir mis nos montures au piquet, nous explorâmes la portion de cette infernale contrée connue sous le nom significatif de l'Arpent du Diable (Devil's Acre).

Traversant un fragile pont de bois jeté sur la rivière, nous gravîmes les hauts remparts de

geysérite qui dominent la rive gauche de la Fireliole, et nous nous trouvâmes bientôt devant l'énorme et béant cratère du geyser Excelsior.

En plongeant les yeux dans l'abîme, on ne peut se défendre d'une indicible terreur. Nous étions au bord de la plus puissante source éruptive non seulement de l'Amérique, mais probablement du monde entier : auprès d'elle le Géant, la Géante, le Grand-Geyser ne sont plus que des nains!

L'orifice du bassin, d'un formidable aspect, mesure plus de 75 mètres de largeur. Ses parois à pic sont d'une structure lamelleuse qui prouve une origine récente. Les bords du cratère sont tellement minés par les éruptions, qu'ils surplombent au-dessus du gouffre : nous ne nous y aventurâmes qu'avec la plus grande circonspection, de peur que la croûte siliceuse, cédant sous notre poids, ne nous entraînât dans l'effroyable chaudière. Les eaux sont dans un état de violente ébullition; on sent le sol trembler sous les pieds , et instinctivement on recule d'effroi.

De chaudes bouffées de vapeur s'échappent du gouffre, et ce n'est que lorsque la brise les

déchire qu'on peut apercevoir la nappe bleue qui s'agite comme une mer à G ou 7 mètres de profondeur.

Le cratère s'évase du côté de la rivière pour donner issue à l'immense nappe d'eau bouillante qu'il déverse sur les terrasses par une infinité de rigoles garnies de filaments soyeux et fins, d'un jaune vif, que le courant anime d'un mouvement vibratoire : cette vég^étation formée par les dépôts sulfureux est si délicate, qu'elle s'effrite entre les doigts.

Rien n'est plus merveilleux que la variété de teintes qu'affectent les couches de geysérite : sur un fond d'une blancheur de neig-e se marient le rouge écarlate, le rose et le jaune d'or.

A l'endroit où les eaux s'échappent du bassin, nous trouvâmes une température de 80° centigrades; il nous fut impossible de déterminer celle qui règne au centre du bassin et qui doit être beaucoup plus élevée.

C'est en 1880 que l'Excelsior se révéla comme un geyser monstre : comme personne ne l'avait vu en travail antérieurement, on supposait que c'était une simple source chaude. Ilayden, qui le visita eu 1871, lui donna le nom de Chau-

dière (Caldron), sans so douter qiio ce fut une source jaillissante.

Le colonel Noms, surintendant du Parc National en 1880, signala le premier une éruption de FExcelsior. Il se trouvait à plus de deux lieues de distance lorsqu'il entendit le bruit des explosions ; il arriva trop tard sur les lieux pour être témoin du phénomène, mais il en put contempler les stupéfiants effets : le flot d'eau bouillante avait enflé à tel point la Firehole, que plusieurs ponts situés en aval étaient emportés et flottaient à la dérive.

Cette année-là, les éruptions furent d'une violence inouïe : elles occasionnèrent des tremblements de terre et couvrirent toute la vallée d'un voile d'épaisses vapeurs. Cette période d'activité dura plusieurs mois. Le phénomène avait lieu journellement : dans les premiers temps il se produisait vers dix heures du soir; mais, comme il retardait chaque jour de quelques minutes, au ])out do neuf mois ce fut douze luHires plus tard, à dix heures du matin, que se manifesta l'explosion.

La force éruplive de FExcelsior Geyser est à peine croyable. Au témoignage du colonel Norris, on voyait jaillir une colonne d'eau de 100 à 300

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Exceltiior Geyser.

pieds de hauteur et d'un volume tel, que la Fireliole, qui a près de 100 yards de largeur en cet endroit, ne roulait plus qu'une masse d'eau fumante. Le geyser lançait dans les airs et éparpillait au loin des quartiers de roc pesant jusqu'à 100 livres.

Le g-énéral Slieridanfut témoin, le 28 août 1881 , d'une explosion de l'Excelsior : une colonne d'eau formant une masse compacte de 60 à 75 pieds de diamètre était projetée à la hauteur prodigieuse de 300 pieds, et les vapeurs s'élevaient à plus de 1000 pieds dans le pur azur d'un ciel sans nuages.

Un an plus tard, le 22 août 1882, MM. Haupt et Eccleston eurent le bonheur d'arriver devant l'Excelsior au moment môm(î où le geyser se préparait à jaillir. De sourds grondements souterrains les avertirent du phénomène, et ils se tinrent prudemment à distance. Tout k coup ils virent jaillir, avec un bruit d'explosion sousmarine, une colonne d'eau qui monta à plusieurs centaines de pieds. Au bout de quelques secondes ils entendirent le fracas des quartiers de roc qui retombaient sur le sol, et ils virent une énorme cataracte d'eau bouillante se précipiter sur les lianes du cratère et descendre dans la

rivière. L'éruption ne dura que quelques minutes.

En 1883 l'Excelsior semblait être rentré dans une période de repos. Au dire des gens du pays, il ne jaillissait plus que de loin en loin. Bien rares sont ceux qui ont pu voir la puissance de ce formidable volcan aqueux. De tous les geysers qui jaillissent sur les bords de la Fireliole, il n'en est pas dont les éruptions aient des effets plus désastreux. Les parois du tube, d'une roche moins compacte que celle des autres geysers, se brisent sous l'influence de la force explosive, et voilà pourquoi l'Excelsior a la dangereuse habitude de cracher des quartiers de roc : dans un rayon de plus de 200 mètres autour du cratère, le sol en est jonché.

Presque à côté du plus grand geyser du monde, la nature a placé la plus gigantesque source thermale : elle occupe le sommet de l'éminence formée de dépôts siliceux qui s'élagent en terrasses lamelleuses sur la rive gauche de la Firehole, jusqu'à 15 mètres au-dessus du niveau de la rivière.

Comme nous gravissions ces terrasses, marchant avec précaution entre les vasques et les cascades d'eau bouillante, nous fûmes frappés

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de la rosonauce extraordinaire de nos pas : il semblait que le sol fût complètement miné.

Quel tableau inattendu se dévoila quand nous atteignîmes le faîte des gradins ! Nous étions devant un lac d'eau bouillante qui n'a guère moins d'un demi-hectare d'étendue! Nous contemplions, muets de stupeur et d'étonnement, cette nappe d'eau fumante d'une teinte de saphir, et d'une si prodigieuse transparence qu'on peut distinguer sous le liquide cristal les mille formes fantastiques des parois festonnées. Les couches aqueuses prennent une teinte bleue de plus en plus intense à mesure que l'œil pénètre plus avant dans l'abîme : à quelques mètres du bord on perd de vue le fond du bassin, et la couleur sombre de l'eau annonce d'insondables profondeurs qui se dérobent au regard. Vers le centre du bassin, l'eau en ébullition se soulève à plusieurs pouces de hauteur : animée d'un mouvement ondulatoire, elle déborde régulièrement de tous côtés au-dessus de la ceinture siliceuse aux tons rougeâtres et curieusement festonnée qui fait légèrement saillie autour du bassin; les matières minérales qu'elle tient en suspension se déposent constamment et forment une succession de terrasses d'une incomparabh' richesse de couleurs.

Une immense buée de vapeurs chaudes s'élève sans cesse du sein de cette merveilleuse nappe d'eau. Pas un oiseau ne plane au-dessus d'elle, pas un arbre ne croît sur ses rives. Les mots manquent pour décrire le paysage qui l'encadre, sublime dans sa désolation et sa nudité. Et cependant je n'ai qu'à fermer les yeux pour le revoir, car il est inoubliable.

Poursuivant notre route, nous atteignîmes vers midi le bassin inférieur de la Firehole, grande vallée de deux lieues de largeur, toute criblée de sources d'eau bouillante. Hayden en a évalué le nombre à 693 et y a compté en outre 17 geysers actifs. L'élévation moyenne du bassin est de 2205 mètres, et des collines boisées le dominent de 200 à 300 mètres. Nous y avons observé des phénomènes qui n'avaient plus rien de nouveau pour nous, qui venions de contempler les plus beaux geysers du monde. Éblouis, soûls de merveilles et n'en pouvant plus d'étonnement et d'enthousiasme, nous n'eûmes plus qu'un œil distrait et dédaigneux pour les sources et les geysers groupés dans le bassin inférieur.

La Chaudière boueuse (Mud Galdron) put seule réveiller notre curiosité blasée. Ce curieux batisin renferme une sorte de pâte siliceuse

blanche qui rappelle assez bien l'aspccl du plaire au moment où il est dans les mains du mouleur. La pâte, moitié solide moitié liquide, est dans une extrême agitation ; elle se gonfle et barbote sous l'action des bulles qui crèvent constamment à sa surface, et ce travail d'ébullition engendre mille figures bizarres, des globules, des pains de sucre, des anneaux; parfois même des masses de pâte sont projetées en l'air, mais leur pesanteur les empêche de s'élever bien haut comme les g-erbes légères des geysers : elles retombent lourdement en éclaboussant les bords de la chaudière. Tout autour de ce singulier laboratoire, le sol offre l'aspect d'une pâte de porcelaine.

Nous soupâmes au loghoiise situé près du bassin inférieur, au confluent des deux bras de la Firehole. Nous fiimes agréablement surpris d'y trouver un bureau de poste desservi par les voyageurs eux-mêmes : toujours pratiques, les Américains ! J'en profilai pour faire savoir aux miens que je me portais à merveille au fond de la Terre des Merveilles.

L'endroit d'où je datai ma lettre est celui même où une caravane de voyageurs fut attaquée par les Indiens eu 1877. C'est un de ces

récits que les trappeurs du Far-West aiment à faire autour du feu du campement. Il forme une des pages les plus émouvantes de l'histoire des explorations du Parc xXational.

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