CHAPITRE PREMIER
La Terre des Merveilles. — Situation, limites et superficie. — Point de partage du continent américain. — Grandes altitudes. — Rigueurs du climat. — Comparaison avec l'Islande. — Phénomènes volcaniques. — Beauté des paysages.
En 1871 le géologue américain Hayden révéla l'existence d'une des plus prodigieuses régions de la terre. On l'a nommée la « Terre des Merveilles ».
Une loi du Congrès des États-Unis a érigé cette portion du territoire américain en Parc public, placé sous la surveillance de l'État et destiné à l'agrément et à l'instruction de la nation. Aucune partie de ce domaine réservé ne peut être colonisée, concédée ou vendue, et nul
ne peut s'y établir sans une autorisation du gouvernement.
Les limites fixées par le pouvoir législatif ne répondent pas à des divisions naturelles. La zone qu'elles circonscrivent s'étend à peu près du 110'' au lll'' degré de longitude ouest du méridien de Washington et du 44"" au 45'' degré de latitude nord. C'est un rectangle tracé parallèlement au méridien, avec cette régularité géométrique qu'affectionnent les Américains ; il mesure 88 kilomètres de l'est à l'ouest et 105 kilomètres du nord au sud. Sa superficie de plus de 9000 kilomètres carrés égale donc en étendue près du tiers du territoire de la Belgique. Il est situé à la jonction d'un État et de deux Territoires non encore érigés en États. La plus grande portion du rectangle occupe le nord-ouest du Wyoming ; le reste comprend une bande méridionale du Montana et une bande orientale de l'Idalio.
C'est au cœur des montagnes Rocheuses, dans la partie la plus élevée de cette chaîne gigantesque, que la nature tenait cachée la Terre des Merveilles. Un formidable rempart de pics et de glaciers la défend. Dans cette enceinte dort le grand lac Yellowstone, une des nappes d'eau
les plus élevées du monde. Dans la même enceinte tombent les neiges alimentant les ruisseaux qui deviendront des fleuves géants. Là prennent naissance le Missouri et ses tributaires pour se diriger vers le golfe du Mexique, la rivière du Serpent pour atteindre la Columbia et l'océan Pacifique, la rivière Verte pour se précipiter vers le Colorado et le golfe de Californie. C'est un des plus remarquables points de partage du continent américain, un divortium aquarum de premier ordre.
La dénomination officielle de « Parc National » manque d'exactitude : c'est moins un parc qu'un groupe de vallées formant comme autant de petits parcs distincts, isolés les uns des autres, et situés sur les deux revers de la chaîne des Rocheuses. Ces vallées se trouvent à des altitudes qui ne sont nulle part inférieures à 1800 mètres; plusieurs d'entre elles atteignent de 2000 à 2500 mètres au-dessus du niveau de la mer. La hauteur des massifs montagneux surplombant les vallées varie entre 3000 et 3700 mètres.
Ces grandes altitudes font du climat de la contrée un des plus rigoureux de l'Amérique; même au cœur de l'été, il y gèle presque toutes les nuits après des journées brûlantes. Il n'est
pas rare d'y voir le thermomètre osciller en vingt-quatre heures de -f- 30*^ à — 10''. Aussi cette région se refuse-t-elle à la culture.
Là comme en Islande la nature se montre rebelle à l'homme. Et pourquoi ne baptiseraiton pas du nom de Nouvelle-Islande cette contrée qui n'a pas encore reçu de nom définitif? Ses paysages et son aspect géologique ne rappellent-ils pas constamment la grande île du Nord? Comme l'Islande, c'est une terre d'enchantements et de prodiges, une terre où la nature semble avoir voulu mettre en œuvre toutes ses forces et déployer toutes ses magnificences. Comme l'Islande, cette région abonde en phénomènes volcaniques, et offre le surprenant spectacle de ces fontaines intermittentes qui lancent dans les airs des colonnes d'eau bouillante et qu'on désigne sous le nom islandais de geysers. On chercherait peut-être vainement sur toute l'étendue du globe terrestre un ensemble de vallées et de bassins où l'existence des feux souterrains se manifeste d'une façon aussi évidente, si près de la surface du sol, et sur une si vaste échelle. On y compte plus de 10 000 bouches d'éruption, et encore la contrée n'est-elle qu'imparfaitement explorée.
A part l'intérêt eéolog-ique, cette partie des montagnes Rocheuses possède encore les plus beaux paysages de l'Amérique du Nord. La nature y a réuni toutes les beautés alpestres, les vallées verdoyantes, les forêts, les gorges, les lacs, les cascades, les torrents, et, comme cadres sublimes cà ces tableaux enchanteurs, des montagnes sourcilleuses dont les éternels diadèmes de neige étincellent sous le ciel pur et lumineux des hautes altitudes.
J'avais vu l'Islande en 1881; deux ans plus tard, le hasard des voyages me conduisait à la Terre des Merveilles. Au mois de juillet 1883 je débarquai à New-York. J'avais l'intention de me rendre à Mexico par terre, pour éviter la fièvre jaune qui régnait alors à Vera-Cruz avec une terrible intensités Le chemin de fer me mena en deux jours sur les bords du Mississipi. A Saint-Louis je tombai dans une véritable fournaise : si accablante était la chaleur que, perdant toute énergie, je me laissai persuader de différer jusqu'au mois de septembre la continuation de mon voyage vers la région torride du Texas et du Rio Grande.
1. Jules Leclcrcq, Voyage au Mexique; de New-York à Verct- Cvuz par terre. Paris, Hachette etG'°, éditeurs.
Les montagnes Rocheuses, que je n'avais plus revues depuis sept ans, s'offraient à mon imagination comme un séduisant mirage; je n'en étais plus qu'à quelque 2000 kilomètres : fi donc! ce n'était qu'une enjambée, dans un pays où l'on ne connaît point les distances. Une idée obstinée se logea dans mon esprit : je formai le beau dessein d'aller chercher dans la Terre des Merveilles un refuge contre l'implacable ardeur du soleil de l'Union.
La Terre des Merveilles occupe un coin des montagnes Rocheuses que je n'avais pu explorer dans ma rapide excursion de 1876 ^ En consultant la carte, je me sentais attiré par je ne sais quelle influence magnétique vers ce pays enchanté , mes yeux ne pouvaient s'en détacher, l'humeur voyageuse bouillonnait dans ma cervelle au souvenir de tout ce que j'en avais entendu dire.
Contre cette fascination la volonté est impuissante, et, bien qu'une excursion au nord-ouest des États-Unis me détournât de plus de 1000 lieues de ma route du Mexique, au lieu de prendre le chemin du Rio Bravo del Nortc, je pris celui de la Yellowstone.
1. Un clé en Amérique; de l'Atlanlùfue aux montagnes Rocheuses. E. Pion et C'-, Paris, 1877.