CHAPITRE II
Causes de l'isolement du Parc National. — Les explorateurs Lewis et Clarke. — Les trappeurs Coulter et Potts. — Les Pieds-Noirs. — Le capitaine Bonneville. — Le trappeur Jim Bridger et ses récits. — Le trappeur Ross. — Légeudcs sur la Terre des Merveilles. —De Lacey. — Wayant. — George Huston. — Cook et Folsom. — Expédition du général Wasliburn. — Aventures de .M, Everts. — Le docteur Hayden. — Origines du Parc National.
L'histoire du Parc National est toute moderne. Entourée d'une épaisse ceinture de montagnes escarpées, cette merveilleuse région est demeurée longtemps ignorée des hommes. Nul n'avait pu réussir à y pénétrer par l'est ou par le sudest, à cause des barrières naturelles et des glaciers qui défendent de ce côté le cours supérieur de la Yellowstone. Ce n'est que du côté de l'ouest que le Parc est d'un facile accès : aussi est-ce h une expédition partie de l'ouest qu'il était
réservé de découvrir la mystérieuse contrée. Mais révéncment ne pouvait se réaliser avant que les hardis pionniers du Far-West eussent pénétré jusque dans les solitudes des montagnes Rocheuses.
Il est vrai que dès 1805 deux explorateurs américains, Lewis et Clarke, s'aventurèrent dans ces déserts; ils passèrent à quelques lieues du bassin des geysers, mais ils semblent n'avoir pas même entrevu ces merveilles; s'ils connurent l'existence du « grand lac » marqué sur leur carte, il est fort douteux qu'ils l'aient vu de leurs yeux : ils n'en eurent probablement connaissance que par les récits des Indiens.
Les premières allusions aux fontaines d'eau bouillante se trouvent dans les récits d'un trappeur du nom de Coulter. Cet homme avait accompagné Lewis et Clarke dans leur expédition de trois années à travers le continent américain. L'expédition terminée, Coulter entreprit de retourner avec le trappeur Potts dans la région des sources du Missouri. Dans un combat qu'ils eurent à livrer dans ces parages contre les Indiens Pieds-Noirs, Potts perdit la vie et Coulter fut fait prisonnier. Le hardi trappeur parvint à s'échapper, par la course, des mains de ses per-
séculeurs : un d'eux Tatteignit, mais Coulter lui arracha sa lance et lui en perça la poitrine. Le fugitif, entièrement nu, arriva, après d'atroces privations, à un poste de trappeurs sur la Bighorn. II passa ensuite plusieurs années au milieu de la tribu des Bannocks, dont il était l'ami, et qui poussaient leurs incursions jusque dans la région devenue depuis le Parc National. Il fut sans doute le premier homme blanc qui vit se déployer devant lui la nappe du lac Yellowstone, et qui contempla, muet d'étonnement, les merveilles du bassin des geysers. Quand, en 1810, il fit une courte apparition à Saint-Louis, dans l'État du Missouri, il fît d'étranges récits où il était question de lacs de poix bouillante, de terres en feu, de fontaines d'eau chaude. Naturellement, personne n'ajouta foi à ces histoires : on savait que les trappeurs ont généralement Timagination portée à l'exagération, et « l'enfer de Coulter » passa longtemps pour un conte de fées.
D'autres trappeurs, d'autres chasseurs, parmi lesquels nous trouvons les noms français de Pierre, Fontenelle, Portneuf, s'aventurèrent dans ces déserts; mais ils ne pénétrèrent point dans le Parc, car aucun d'eux ne mentionna le pays décrit par Coulter.
En 1832 une rencontre sanglante eut lieu au pied des monts Tétons entre une bande de trappeurs et les Pieds-Noirs; mais, quoique du haut de ces monts on embrasse toute la Terre des Merveilles, aucun de ces aventuriers n'en soupçonna l'existence.
Vers la même époque, le capitaine Bonneville visita ces régions; il explora le groupe remarquable de pics neigeux de la chaîne du Wind River, et du haut d'une de ces cimes contempla un panorama qui le transporta d'enthousiasme. S'il entrevit de loin la Terre des Merveilles, il ne put l'atteindre, car ni le récit de voyage ni la carte qu'il publia ne mentionnent les lacs et les geysers.
Le premier qui confirma les récits de Coulter est le fameux trappeur Jim Bridger, dont le nom est célèbre dans les montagnes Rocheuses, et qui vit probablement encore aujourd'hui. C'est par le col des Deux-Océans qu'il pénétra dans le Parc. C'était en 1844. A son retour il raconta qu'il avait vu une rivière dont les eaux glaciales au début se changeaient plus loin en eaux bouillantes, par suite de la rapidité du frottement; il parla aussi de montagnes de verre et d'autres choses étranges. On se moqua de lui
comme on avait ri de Coulter; et cependant ses récits étaient parfaitement véridiques, en dépit de l'absurdité de ses explications. La rivière à laquelle il faisait allusion était la Fireliole , dont les eaux froides s'échauffent en maints endroits où son lit est criblé de ces soupiraux d'eau bouillante que les Américains appellent « trous à feu ». Enfin un trappeur pouvait facilement prendre des rochers d'obsidienne pour des montagnes de verre.
Ce que Coulter et Bridger signalèrent les premiers , d'autres blancs qui périrent sous les flèches des Indiens le virent sans doute avant eux, car, sans parler des anciennes traditions qui mentionnent les voyages d'aventuriers espagnols et mexicains, il est certain que les Canadiens de la baie d'Hudson allèrent jusque dans ces lointains parages à la recherche de peaux et de fourrures, longtemps avant qu'on eût rien écrit sur le pays.
C'est ce que prouvent les découvertes du colonel Noiris en 1878. Près du Grand Canon il trouva un blockhaus renfermant des pièges à martres de la forme employée autrefois par les trappeurs de la baie d'Hudson. Dans le voisinage des chutes supérieures de la Yellowstone,
sur la rive occidentale, il y avait un poteau en bois portant cette inscription : « J.-O.-R. Aug\ 29, 1819 ». L'inscription est attribuée au célèbre trappeur Ross, de la compagnie d'Hudson, qui fut tué, il y a bien des années, par les Pieds- Noirs.
Ce furent les récits des trappeurs qui donnèrent naissance aux étranges légendes qui circulèrent pendant longtemps dans le Far-West au sujet de la mystérieuse contrée. On racontait qu'il y avait là-bas des forêts pétrifiées, des palais et des temples magnifiques, aux flèches élancées, aux portes ornées de perles, aux murailles massives, aux cours somptueuses ; on parlait de châteaux et de demeures seigneuriales ; tous les habitants avaient été pétrifiés en châtiment de crimes monstrueux et étaient encore debout à leur place, farouches sentinelles qui défendaient l'approche de ces solitudes. On disait qu'on y trouvait des diamants étincclants et d'inépuisables mines d'or. Mais il y avait aussi des plaines en feu, des fournaises fumantes, des chaudières bouillantes, des fontaines qui jaillissaient avec le bruit du tonnerre. Aussi les Peaux-Rouges n'osaient-ils s'approcher de ces lieux, qu'ils croyaient habités par le mauvais esprit.
Ces fables avaient un fond de vérité. Dans les gorges de la Ycllowstone, les roches basaltiques affectent souvent la forme de palais ruinés et de forteresses ; dans maintes parties du Parc National on trouve des vestiges de forêts pétrifiées; qu'étaient-ce que les palais de perles, sinon les cratères des geysers aux parois incrustées de blanches concrétions mamelonnées? L'infernal domaine du feu, n'était-ce pas le bassin de la Firehole criblé de geysers et de sources d'eau bouillante?
Tout le monde savait enfin qu'il devait y avoir là-bas du merveilleux, bien qu'on ne sut au juste de quoi il s'agissait. Quand la fièvre de l'or attira dans le Montana un immense courant d'immigration, beaucoup voulurent connaître la contrée mystérieuse.
C'est du Montana que partit, en 1863, l'expédition W. de Lacey, qui se proposait d'explorer le cours supérieur de la rivière du Serpent, dans le but de découvrir des gisements aurifères. Mais, comme leurs recherches n'aboutirent qu'à de maigres résultats, l'expédition fut dissoute et se dispersa dans difTérentes directions. Le capitaine de Lacey, avec une partie de sa caravane, remonta la rivière du Serpent et la rivière Lewis,
découvrit les lacs Lewis et Sliosliono et les geysers du bassin inférieur et du Shoslione. Le résultat géographique de cette expédition fut une carte du Montana dressée par de Lacey et publiée par les soins des autorités du Territoire en 1864-1865.
Au printemps de 1864, H.-W. Wayant partit de Silver City avec une caravane de quarante hommes et un nombre considérable de chevaux de charge, et remonta la rive orientale de la Yellowstone. Il explora le mont des Émigrants, la rivière East Fork et le Soda Butte. Une partie de l'expédition atteignit le pic Lidex et l'une des sources de la rivière Golumbia.
Dans la même année, George Huston commanda une expédition à la rivière Firehole, qu'il remonta jusqu'au grand bassin des geysers. Mais, quand Huston et ses compagnons furent témoins des effroyables éruptions de la Géante et des autres geysers, et quand ils pensèrent être suffoqués parles vapeurs de soufre, ils s'imaginèrent qu'ils étaient arrivés au seuil des régions soumises aux puissances infernales, et, dans leur terreur, ils décampèrent au plus vite.
Jusqu'alors les aventuriers qui avaient parcouru ces régions n'y avaient été attirés que
par des perspectives de lucre. Les uns y étaient venus pour chasser les bêtes à fourrure, les autres pour découvrir de l'or. En 1869, deux inspecteurs, Gook et Folsom, firent le premier véritable voyage d'exploration à travers la Terre des Merveilles. Ils remontèrent la Yellowstone, traversèrent la rivière près des grandes cataractes, continuèrent à la remonter jusqu'au lac, dont ils contournèrent la rive occidentale, traversèrent les bassins des g-eysers, et effectuèrent leur retour par la rivière Madison (Firehole). Le récit qu'ils firent de leur voyage dans le Lakeside Monthly de Chicago attira l'attention du public. Ce fut sans doute la première description authentique de la rég-ion des sources chaudes. Le voile d'obscurité qui planait sur cette Terra incognita était maintenant soulevé, la route était ouverte. Dès lors les explorations se succèdent d'année en année.
L'été suivant, en 1870, fut org-anisée la première expédition officielle, composée de personnes notables du Montana, sous la conduite du général Washburn, qui était alors inspecteur général de ce territoire. L'expédition fut accompagnée d'une petite escorte détachée du fort EUis, sous le commandement du lieutenant
G.-C. Doane. Ils remontèrent la Yellowstone jusqu'au lac, dont ils lirent entièrement le tour, et visitèrent tous les points remarquables, sauf les sources de la rivière Gardiner.
Pendant qu'ils exploraient les rives du lac, un des membres de l'expédition, M. Everts, s'éloigna de ses compagnons et se perdit. Pour comble de malheur, son cheval s'échappa, emportant ses couvertures et ses armes à feu. Ses compagnons le recherchèrent plusieurs jours, firent des signaux, allumèrent des feux, tirèrent des coups de fusil; enfin, pensant qu'Everts s'en était retourné, et se trouvant d'ailleurs à bout de vivres, ils se remirent en route, espérant le rejoindre. Avant de partir, ils avaient déposé au campement des provisions,^que le pauvre égaré ne trouva pas. Everts erra pendant trente-sept jours dans le désert, sans abri et sans autre nourriture que des racines qu'il faisait bouillir dans les sources chaudes, et quelques poissons qu'il réussit à prendre avec un clou. Il vit beaucoup de gibier, mais ne put s'en emparer faute d'armes. Un jour il faillit être mis en pièces par un lion de montagne, auquel il n'échappa qu'en grimpant sur un arbre : le fauve rôda longtemps autour de l'arbre, battant le sol de
sa queue et faisant retentir la forêt de ses effroyables rugissements . Pendant une tempête de neige il n'eut d'autre couche que la croûte chaude d'une source thermale, d'autre abri que quelques branches de pin dont il se couvrit à défaut des couvertures que son cheval avait emportées. Il fut plus d'une fois sur le point de s'abandonner au désespoir; mais le souvenir des êtres chéris qu'il avait laissés au foyer lui donnait une force presque surnaturelle. Quand il fut enfin retrouvé par ses amis sur une montagne près de Mammoth Spring-s, il avait momentanément perdu la raison et n'était plus qu'un squelette. Il revint pourtant à la santé et publia plus tard le récit dramatique de ses aventures.
L'année suivante, en 1871, eut lieu la mémorable expédition scientifique du docteur Ilayden, géologue des Etats-Unis, accompag-né de tout un corps de savants. Les résultats du voyage furent publiés dans les célèbres rapports du Service géologique.
Cette expédition eut un grand retentissement en Amérique et même en Europe. Hayden fut le véritable révélateur de la Terre des Merveilles, et c'est à lui que revient Thonneur non seule-
ment d'avoir fait connaître au monde cette portion du continent américain, mais aussi d'avoir conçu une belle et grande idée.
L'enthousiasme qui s'empara de lui et de ses compagnons était assombri par la crainte de voir cette admirable contrée envahie bientôt par une légion d'industriels qui n'attendraient que le printemps suivant pour prendre possession de toutes ces magnificences, pour faire commerce des rares spécimens minéralogiques, pour palissader les geysers, établir des guichets aux cataractes et prélever des droits d'entrée sur les visiteurs. Il s'affligeait surtout à la pensée que le vandalisme des envahisseurs s'exercerait sur les incomparables monuments dont l'édification a demandé des milliers d'années. Eh bien! il fallait empêcher la spéculation de profaner cette merveille de la nature comme elle avait souillé déjà les chutes du Niagara.
Hayden imagina donc de mettre la contrée découverte sous la protection et la surveillance de l'État, s'adressa au gouvernement, et proposa d'ériger cette portion du territoire de l'Union en Parc public d'agrément dont l'accès serait interdit aux chasseurs de dollars, et qui serait uniquement réservé h la jouissance du peuple
Le docteur Hayden, géologue des Etats-Unis.
américain et du monde entier. Le Parc National serait converti pour toujours en domaine de l'État, serait inaliénable et soustrait à toute exploitation privée.
Hayden fit remarquer à l'appui du projet que cette région était entièrement impropre à la culture aussi bien qu'à l'élève du bétail, à cause de la grande altitude des vallées et des rigueurs du climat, et qu'on ne pouvait guère s'attendre à rencontrer des mines dans un pays entièrement volcanique. Il n'y avait donc aucun inconvénient à le soustraire à la colonisation.
Les deux Cbambres du Congrès des États- Unis adoptèrent la proposition avec empressement. Un bill fut présenté le 18 décembre 1871, et converti en loi le 1" mars 1872\