CHAPITRE III
Oopaft de Saint-Louis. — Le pont du Alississipi. — Ciiicago. — Madison. — Eau-Glaire. — Welcome. — Aspect de la ville et de la population. — Principes égalitaires. — Les scieries mécaniques. — Saint-Paul. — Le Mississipi. — L'hôtel Métropolitain. — M. Lamborn. — Le chemin de fer du Northern Pacific. — Le Pacific Express. — Dalrtjmple Farm. — Les stations. — Les prairies du Dakota. — Les Sioux. — Les Mauvaises-Terres. — Little Missouri. — Le Montana. — La Yellowstone. — Les montagnes Rocheuses. — Livingstone City. — L'inauguration du Northern Pacific. — Le général Grant.
Jo quittai Saint-Louis par un train de nuit, heureux d'échanger les moustiques du Southern Hôtel contre la fraîcheur d'un sleeping car.
Ce fut par un admirable clair de lune que le train traversa le fameux pont de fer jeté par le génie américain au-dessus du vénérable Mississipi. Je songeais à Atala et à Chactas, quand le conducteur du train vint ])riitalement me tirer
do ma contemplation pour me réclamer un péa^e de vingt-cinq sous pour le passage du pont. Je me rappelai le prosaïque douanier qui vint de la même façon m'arraclier à mes rêveries sur le pont suspendu du Niagara.
Le lendemain matin, j'étais à Chicago, la reine des lacs. J'avais espéré trouver un peu de fraîcheur dans une ville assise sur les hords du lac Michigan. Ah ! bien oui, les rares passants qui osaient se risquer dans les rues murmuraient entre les dents, en manière de soliloque : « It is very warm to-day », Or, pour qu'un Chicagois fasse une pareille réflexion, il faut que la chaleur prime toutes ses autres préoccupations. Avais-je assez de chance! A sept années de distance je me retrouvais ici par une température que je n'ai point connue dans les régions les plus torrides des Terres-Chaudes du Mexique. Par je ne sais quelle fatalité, cette fois tout comme lors de ma première visite, au dire des habitants cette chaleur anormale avait éclaté au moment de mon arrivée, et l'on m'assurait que la température avait été jusqu'alors exceptionnellement fraîche. Rien ne me surprenait comme le monstrueux appétit des Américains qui mangeaient par une pareille température avec une
avidité d'Esquimaux; ce qui ne les empêchait pas d'absorber comme des éponges sèches toutes sortes de savantes boissons.
Chicago, qui m'avait rempli d'étonnement lors de ma première visite, me parut cette fois la ville la plus mortellement ennuyeuse des États- Unis : elle ne peut retenir que des gens d'affaires. Je ne m'y arrêtai que vingt-quatre heures.
Combien je préfère à la grande métropole de rillinois la jolie petite ville deMadison, capitale du Wisconsin, où je passai deux jours charmants chez mon ami Anderson, le savant scandinaviste américain, que le président Cleveland a récemment appelé au poste de ministre des Etats- Unis à Copenhague. Dans ce paisible intérieur je me retrouvais en Norvège, car Mme Anderson est Norvégienne, et sa jolie maison porte le nom (VAsgard, la demeure des dieux Scandinaves. Et, vraiment, le séjour d'Odin n'était peut-être pas plus beau ni plus aimable que cette charmante vallée de Madison. Les bâtiments de l'Université sont admirablement placés au sommet d'une colline d'où l'on domine plusieurs lacs d'un aspect romantique. Ces lacs, qui ont conservé leurs noms d'une haute saveur indienne, me faisaient rêver aux récits de Fenimore Coo-
per.Aii Capitole,où siège la législature de l'Etat, on conserve un aigle empaillé qui suivit le régiment du Wisconsin dans la guerre de Sécession : les habitants en sont très fiers.
Après avoir traversé à la vapeur les immenses forêts du Wisconsin, je m'arrêtai deux autres journées à Eau-Claire, dont le nom, aujourd'hui écorché par des lèvres anglo-saxonnes, rappelle que ce pays fut primitivement colonisé par des Français.
M. Anderson me fit les honneurs de l'endroit. Je fus fêté, choyé par tout ce qui appartenait à la presse, à l'industrie, à la magistrature. Les journaux de la localité publièrent sur mon compte des articles dithyrambiques intitulés Welcome. On ne me fit grâce d'aucune usine , d'aucun chantier; on me mena prendre le thé chez tous les self-made men^ nom qui sert à désigner en Amérique les hommes qui ont amassé beaucoup de dollars ; on m'initia aux secrets du poke)\ le jeu cher aux Américains. On m'expliqua que cette ville d'Eau-Claire, qui n'existait pas il y a quelques années, dont je n'avais jamais entendu le nom, dont les rues sont éclairées à la lumière électrique, est devenue aujourd'hui la deuxième ville du Wisconsin.
C'est une de ces jeunes cités du Far-West qui se sont faites en quelques mois : les rues ne sont point pavées; les maisons, sans étage, sont toutes en bois, et brûlent périodiquement pour renaître immédiatement de leurs cendres : tout un quartier de la ville venait encore d'être détruit par les flammes.
Ces villes de l'Ouest ont une rude population, imbue d'idées démocratiques et égalitaircs. Qu'on me menât chez un avocat ou chez un bouclier, chez un dentiste ou chez un magistrat, c'était toujours le môme luxe de poignées de main, avec l'inévitable formule de bienvenue : « / am rjlad to mect you^ sir! » Le juge de paix, qui me promenait en voiture, ne parlait jamais à son cocher sans l'honorer du titre de « Monsieur le conducteur ». Apres tout, on change dans rOuest si souvent de profession, que juge et cocher peuvent avoir troqué leurs rôles du jour au lendemain.
Eau-Claire doit sa prospérité à ses lumber mills ^ scieries mécaniques qui sont peut-être les plus importantes du monde entier. Je ne puis aujourd'hui me rappeler Eau-Claire sans entendre le tapage infernal des chantiers ; les oreilles me tintent encore des grincements étour-
dissants des scies; je crois sentir le sol trembler sous mes pieds, et il me semble que le visage me brûle devant les fourneaux où s'engouffre la sciure de bois utilisée comme combustible. Je vois encore ces hommes taillés en hercules, Norvégiens pour la plupart, chaussés d'immenses bottes et coiffés d'énormes chapeaux, manipulant de gigantesques troncs d'arbres qui viennent d'euxmêmes se présenter au chantier, amenés par la rivière, et qui en moins de cinq minutes sortent de l'usine complètement débités.
Une de ces usines , celle de la Eau-Claire Lumber Company, débite en vingt-quatre heures un demi-million de pieds de bois, avec le concours de 230 ouvriers, dont la moitié travaillent la nuit à la lumière électrique. Le prix de la maiurd'œuvrc est de 67 cents (3 fr. 35 c.) par 1000 pieds. L'outillage est le dernier mot du progrès. Les scies sont mues par un volant d'une force de 600 chevaux. J'ai vu des scies circulaires faisant 120 tours à la minute, des scies horizontales frappant 300 coups dans le même temps, des machines armées de 36 scies parallèles qui, en quelques secondes, réduisent en planches minces les géants des forêts séculaires qui couvrent les bords de la Gliippewa et
de la rivière Eau-Claire, affluents du Mississipi : la plupart de ces forêts sont possédées par la puissante compagnie. Le président, M. Tliorp, s'est acquis dans le commerce des bois une fortune de deux millions de dollars. Pendant sa tournée en Europe, il a passé six mois à Bruxelles, dont il raffole, comme tous les Américains; il a rapporté d'Italie de nombreux objets d'art, dont il a orné sa maison de plaisance. Délicieuse liabitation ! Du haut de l'éminence sur laquelle elle est située, on embrasse la riante perspective de la rivière Chippewa serpentant entre de gracieuses collines.
Il fallut m'arraclier aux séductions d'Eau- Claire, où M. Anderson prétendait me retenir une semaine entière. Quand je voulus payer ma note d'hôtel, j'appris que c'était déjà fait. L'hospitalité américaine m'a souvent mis dans une réelle confusion.
Quelques heures de chemin de fer me menèrent à Saint-Paul. La capitale politique et commerciale de l'État de Minnesota est située sur la rive gauche du Mississipi, à l'endroit où le fleuve devient navigable. Un peu au-dessus de la ville se présentent des rapides que les flatboats ne peuvent remonter.
Saint-Paul est donc le véritable point de départ de la navigation du Mississipi : de là les steamers peuvent descendre vers le sud sans rencontrer le moindre obstacle jusqu'au golfe du Mexique. On compte un trajet de 3350 kilomètres de Saint-Paul à l'embouchure du fleuve. Quelle rivière au monde forme une plus belle route naturelle et baigne une plus vaste contrée agricole ! Le Mississipi ou ses tributaires transportent sur les marchés les produits d'une contrée qui est une des plus fertiles du globe, et où pourraient tenir à Taise tous les États duc entre de l'Europe. Cette contrée forme la grande vallée centrale du continent américain : elle comprend le Minnesota, le Wisconsin, l'Illinois, riowa, rindiana, l'Oliio, le Kentucky, le Tennessee, le Missouri, le Kansas, l'x^rkansas, le Mississipi et la Louisiane. Dans l'Amérique du Nord tout est taillé sur un gabarit gigantesque : les vallées sont des plaines sans limites, les fleuves sont des mers, et les ruisseaux des fleuves.
Il y a deux siècles que le P. Hennepin découvrait la région du Mississipi où s'élève aujourd'hui Saint-Paul; mais hier encore l'Indien en était possesseur. L'emplacement actuel de la ville fut acheté en 1839 pour la somme déri-
soirc do trente dollars. Un Canadien français du nom de Vital Guérin construisit en 1840 un loghouse à l'endroit où s'élève aujourd'hui le théâtre : cet homme, qui était le plus ancien colon de l'endroit, résidait encore à Saint-Paul en 1870. C'est en 1840 que le P. Gaultier, missionnaire français, fonda une église en bois qu'il dédia à Saint-Paul, et ce nom est resté à la capitale du Minnesota. En 1849 Saint-Paul n'avait encore que trente maisons : en 1870 on y comptait plus de 20 000 âmes; en 1883 ce chiffre était doublé.
Saint-Paul est devenu aujourd'hui le grand centre commercial du Nord-Ouest; c'est une ville charmante, et je n'en connais pas de plus pittoresque aux États-Unis : elle n'a pas la désespérante uniformité des villes américaines, parce qu'elle est bâtie sur un terrain extrêmement accidenté. La ville est circonscrite d'un côté par le Mississipi; de l'autre, par les rochers calcaires qui dominent le fleuve : elle s'étend sur trois étages de terrains disposés en amphithéâtre, et le coup d'œil d'ensemble est d'une ravissante beauté. De charmantes maisons de campagne s'éparpillent sur les hauteurs.
J'aimais à me promener sur une terrasse éle-
vée, dans le voisinage de l'hôtel Métropolitain : on embrasse de là la vallée du Mississipi, et le tableau est vraiment féerique, surtout le soir au clair de lune. Le Père des eaux n'est pas, il est vrai, aussi imposant ici qu'il l'est à Saint- Louis, lorsqu'il a reçu le tribut du Missouri, de l'Illinois et de cent autres cours d'eau qui, dans nos petits pays d'Europe, seraient honorés du nom de fleuves; ce n'est encore qu'une rivière torrctitueuse, dont les eaux basses courent entre mille îlots: mais elle n'a pas été jaunie au contact des matières limoneuses que charrient ses innombrables affluents; ses eaux coulent claires et limpides entre de riantes collines dont les contours n'ont rien de brusque ni de heurté, et que recouvrent de luxuriantes forêts : c'est un paysage d'une beauté classique, qui rappelle certaines portions du haut Danube.
Ce n'est qu'à Saint-Paul que le Mississipi m'a séduit ; ailleurs ses eaux salies coulant entre des rives basses à travers des plaines sans fin n'ont plus rien d'enchanteur : le Meschacebé poétisé par Cliateaubriand est d'une souveraine monotonie et d'une majestueuse tristesse.
J'ai admiré la liardiesse du pont du Mississipi à Saint-Paul : le tablier présente un plan incliné
(le 530 mètres de longueur, qui descend des hauteurs de la ville vers les bas rivages de Wesi Saiîit-Paul. Les plus grands steamers passent au-dessous.
Saint-Paul, quoiqu'il ne fasse que de naître, a déjà des hôtels aussi grandioses, aussi somptueux que ceux de New-York ou de Chicago. L'hôtel Métropolitain, où j'étais descendu, est un des plus beaux des Étals-Unis. Dans ce pays, les hôtels brûlent fréquemment ; aussi le Métropolitain a adopté des mesures dont on ne saurait trop recommander la généralisation. Je trouvai affiché dans ma chambre l'avertissement suivant : « Issue en cas d'incendie. — En sortant de cette chambre, tournez à gauche. A trente pieds de distance vous rencontrerez une limiière rouge qui indique un escalier. « Près de la fenêtre est rivé au mur un anneau où s'enroule une longue corde de sauvetage. A chaque étage sont disposées des lances d'eau prêtes à fonctionner au premier signal. Ces mesures ont été prises après les catastrophes de Saint-Louis et de Milwaukee, où des centaines de personnes périrent en une nuit.
Je ne séjournai à Saint-Paul que le temps nécessaire pour préparer mon voyage aux mon-
tag-nes Rocheuses. J'allai aux bureaux de la First National Bank, où, sur le vu de ma lettre de crédit, on me bourra les poches de papier américain. Je me rendis ensuite dans un colossal bâtiment en briques rouges tout flambant neuf. C'est là que sont installés les bureaux de la nouvelle ligne transcontinentale du Northern Pacific, dont Saint-Paul est le point de départ.
Le gênerai manager du Northern Pacific, M. Lamborn, quand il sut que je voulais comparer les geysers des montagnes Rocheuses à ceux de l'Islande, déclara que les premiers étaient infiniment supérieurs, bien qu'il n'eut jamais visité les seconds; il me proclama un homme intelligent, et m'accorda immédiatement toutes ses sympathies.
« Allez voir, me dit-il, la Terre des Merveilles, le pays des enchantements, la plus stupéfiante région du globe ! x\llez réchauff'er votre enthousiasme devant ce qu'il y a de plus beau, de plus sublime, de plus étonnant, de plus incomparable sur notre planète, et allez ensuite raconter en Europe ce que vous aurez vu! » Ici le gênerai manager s'arrêta pour respirer; il me renouvela ensuite l'expression de ses sympathies et se lança dans une autre tirade que lui dicta son
amour-propre national. Il fit défiler sous mes yeux, avec force commentaires admiratifs, la magnifique collection de vues de la Terre des Merveilles prises par le photographe attaché à la compagnie du Northern Pacific. Finalement, il m'oblig-ea à accepter gratuitement un billet de parcours d'une valeur de cent dollars, valable de Saint-Paul à Helena, localité située dans les déserts du Montana, à 2000 kilomètres à l'ouest et qui était alors le terminus du Northern Pacific. Décidément, cet aimable gentleman me plaisait plus que je ne puis le dire.
Le chemin de fer du Northern Pacific est la voie la plus courte et la plus rapide pour celui qui veut se rendre à la Terre des Merveilles. Le parcours de Saint-Paul à Livingstone City, qui venait d'être achevé, me venait juste à point : un an plus tôt, c'eût été un long et fastidieux voyage à travers d'immenses déserts. En 1882 la portion des montagnes Rocheuses où la nature a prodigué toutes ses surprises était encore presque inaccessible : des hommes d'un caractère aventureux et déterminé pouvaient seuls se résoudre à franchir à cheval ou en stage-coach les centaines de lieues qu'on parcourait en chemin de fer en 1883.
La petite ville de Livingstone City, née cette même année, et qui n'était encore marquée sur aucune carte, était le point de départ d'un petit embranchement à voie étroite, qui remontait la vallée supérieure de la Yellowstone, et qui aboutissait presque au seuil de la mystérieuse région.
Par la plus glorieuse matinée qui eût jamais succédé à une effroyable nuit d'orage, je pris le Pacific Express, qui devait me mener en deux jours et demi à Livingstone City à travers les vastes États du Minnesota, du Dakota et du Montana.
Le train était composé de wagons tout neufs, d'une solidité rassurante et d'un confort irréprochable. Le wagon-fumoir, avec ses sièges en paille, était d'une délicieuse fraîcheur. Aux heures des repas on passait dans le wagon-restaurant, où l'on mangeait de fort bonnes choses tout en dévorant l'espace : un cuisinier nègre jouissant du joli traitement de soixante-quinze dollars par mois se montrait à la hauteur de ses fonctions. La nuit venue, on goûtait les douceurs du sleeping car.
Pendant le jour, mes compagnons de route tuaient le temps par la lecture : la plupart consacraient de longues heures à parcourir jusqu'à
la dernière ligne d'immenses journaux. Si quelque beau paysage se présentait, si le soleil couchant venait à déployer ses splendeurs, ces pratiques Yankees tournaient invariablement le dos à la scène.
Après chaque station le conducteur faisait sa ronde. L'importance de ce personnage se traduit habituellement par une grosse chaîne d'or qui se balance h son gilet. Le new8-agent faisait également sa tournée, distribuant dans les cars des prospectus intitulés Homes for tlie homeless, et pleins d'alléchantes promesses pour les immigrants. Ces prospectus contiennent des réclames en vers et en prose, proclamant que les deux cents millions d'acres que la compagnie du Northern Pacific offre aux colons au prix variant de 2 dollars 00 c. à 4 dollars l'acre sont ce qu'il y a de mieux au monde, the bcst in the world.
Ce qui pourra décider maints colons à s'établir dans cette région, c'est l'exemple de M. Dalrymple. Partout on me citait le nom de cet homme entreprenant qui a fondé dans le Dakota, près de la rivière Rouge du Nord, le célèbre établissement connu sous le nom de Dalrijmple Farm, devenu aujourd'hui une des plus importantes stations du Northern Pacific. J'eus la
bonne fortune [de lui être présenté et de faire route avec lui de Saint-Paul à Fargo. Gomme il me le disait lui-même en riant, il n'a pas le physique du grand propriétaire : on le prendrait pour un médecin de village plutôt que pour un fermier qui a cultivé cette année (1883) 30 000 acres de blé, et qui chaque année ajoute 5000 acres en moyenne aux cultures précédentes. Deux cents moissonneuses ont fonctionné en un seul jour, et la ferme a produit dans la dernière récolte de quoi charger chaque jour soixantequinze wagons. Deux trains transportent journellement à Duluth, sur le lac Supérieur, les grains de Dalrymple Farm; journellement un Steamer les transporte de Duluth à BufTalo par les lacs Supérieur, lluron et Érié. Aux bénéfices actuels il faut joindre l'augmentation de valeur qu'acquièrent de jour en jour les terres de cette région. En 1875 le territoire connu sous le nom de Dalrymple Farm fut acheté à raison de 40 cents l'acre et payé en actions du Northern Pacific, qui étaient alors fort au-dessous du pair. Aujourd'hui les mêmes terres valent, me disait M. Dalrymple, de 25 à 26 dollars l'acre. Je ne garantis pas la vérité des chiffres; mais, s'ils sont exacts, l'augmentation de la valeur des terres
dans l'espace de huit années a pu donner un assez joli bénéfice. Le territoire de Dalrymple Farm, ou plutôt les trois territoires possédés par les capitalistes dont M. Dalrymple est le représentant, ne contiennent pas moins de 75 000 acres; on peut donc conclure des chiffres cités que la propriété, qui a coûté 30 000 dollars, vaut aujourd'hui au minimum 1 500 000 dollars. C'est Icà un accroissement de capital peu ordinaire dans une période de huit années.
Mais le temps est passé où Ton pourrait renouveler une semblable opération. On ne peut guère espérer que la valeur des terres agficoles de cette région dépassera de beaucoup la valeur actuellci La question de Savoir si elles cotlserveront leur valeur actuelle dépend naturellement de l'aptitude du sol à résister à une culture continue.
De Saint-Paul à Livingstone City^ sur un parcours de 1657 kilomètres, on ne compte pas moins de 133 stations. Dans l'État du Minnesota, qui hier encore était la limite extrême de la civilisation dans le Nord-Ouest, ces stations desservent des villes naissantes qui ont poussé comme des champignons le long de la voie ferrée, agglomérations de maisons de bois bâties
dans la prairie ou en pleine forêt; mais, lorsqu'on entre dans le Dakota, les stations se réduisent à de solitaires bicoques eji planches, ou même à de simples tentes perdues dans des régions désertes : les milliers de boîtes de conserves qui jonchent le sol autour d'elles témoignent du triste régime des pauvres exilés qui les habitent. L'œil s'égare sur de vastes horizons d'un aspect morne et sévère. Plus la moindre culture; des plaines à perte de vue, qui se déroulent avec la monotonie de l'Océan et se prolongent vers le nord jusqu'aux immenses territoires du Manitoba, du \Mnnipeg et de la Colombie anglaise.
Les prairies succèdent aux prairies, coupées parfois de lacs et de marais. Et sur un parcours de plus de deux cents lieues on cherche vainement un arbre ou un arbrisseau. L'iierbe de ces rolling plains est rôtie par un soleil plus impitoyable que celui des Tropiques. A l'heure la plus chaude du jour, le thermomètre accuse l'énorme température de 53" centigrades. Presque journellement des incendies éclatent dans la prairie, comme l'attestent les vastes espaces noircis qu'on aperçoit çà et là. De loin en loin surgit un loghouse complètement isolé du monde,
habité par un éleveur de bestiaux. Des corbeaux, des faucons tournoient dans les airs.
Parfois on rencontre, cheminant dans la prairie, un convoi de wagons traînés lentement par des chevaux : saisissant contraste entre le passé et le présent. Ce passé n'est pas loin, et les Mormons dans leur exode biblique n'eurent pas d'autres moyens de transport que ces archaïques wagons à bâches de toile.
Ce qui rappelle encore un passé disparu, ce sont les tentes coniques des Indiens Sioux qui de loin en loin surgissent dans l'immensité de la plaine. Un voyageur me raconte qu'en 1864 il guerroyait à cheval contre les Indiens, sous les ordres du général Sully, dans ces mêmes plaines aujourd'hui traversées par le chemin de fer, et qui dans dix ans seront, me dit-il, ail settled. Avant peu, les tentes des Sioux auront disparu à leur tour.
Je ne puis dire l'impression d'étonnement que j'éprouvai quand, après avoir franchi des centaines de milles à travers un pays plat d'une souveraine monotonie, je vis tout à coup surgir de tous côtés des tours, des pyramides, des fûts de colonnes, des dômes, des clochetons, des pinacles : aussi loin que l'œil pouvait porter, je
n'apercevais plus que des formes fantastiques et grotesques. On est tenté de se demander si l'on n'est pas le jouet d'une hallucination, tant paraît extraordinaire et invraisemblable cette architecture créée par un des plus bizarres caprices qu'ait jamais eus la nature. Ce qui ajoute à l'imprévu du tableau, ce sont les couleurs merveilleuses dont se revêtent ces énormes masses de conglomérats : on y voit presque toute la gamme des teintes de Farc-en-ciel.
Mais c'est surtout au coucher du soleil que la scène prend un aspect merveilleux : on dirait alors les ruines d'une antique cité cyclopéenne, et l'apparition d'un cortège de fantômes errant dans ces sombres solitudes ne causerait pas la moindre surprise.
Cette étrange contrée est celle que les Indiens désignaient sous le nom de « Mauvaises-Terres». Ils la croyaient maudite par le Grand-Esprit et s'y aventuraient avec crainte ; ils avaient grand'peine à la franchir à cheval et n'y réussissaient qu'à force de détours , en suivant d'étroits sentiers qui contournaient la base de ces curieuses éminences.
Les Mauvaises-Terres occupent un territoire de 320 kilomètres de long et de 80 kilomètres de
liiia'JiiiiMiiiiatiaii'i'ffliiiiBiiiiiiJimii
large, situé à quelque 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. L'étrangeté du paysage, Texcentricité des formations géologiques, le grand nombre de fossiles, l'abondance extraordinaire de gibier, attirent chaque année dans cette contrée les savants, les touristes et les chasseurs.
On suppose qu'autrefois la région des Mauvaises-Terres était parfaitement plane : elle formait un haut plateau reposant sur une couche de lignite recouverte de strates d'argile. Un jour le lignite prit feu et l'argile brûla; le combustible épuisé, la surface du sol demeura profondément bouleversée : toutes les portions de terrain qui n'avaient pas été consumées par le feu conservèrent leur niveau primitif, tandis que les portions entamées s'effondrèrent : ainsi se façonnèrent ces monuments bizarres, dont les formes variant à l'infini déconcertent l'imagination.
Ce phénomène géologique est d'une date récente, car le feu souterrain qui le produisit est encore en maints endroits en plein travail. Près de la station de Little Missouri, j'ai remarqué des fumerolles s'élevant çà et là, et dégageant une forte odeur de soufre : elles proviennent d'une immense mine de charbon do lignite en
état de combustion, qui se trouve dans le voisinage de la station. La compagnie du Northern Pacific exploite sur une vaste éclielle ces précieux dépôts. La localité, habitée par une cinquantaine de colons, est agréablement située sur les bords du Petit Missouri, dans une vallée formée par un replis des Mauvaises-Terres ; les environs offrent d'excellents pâturages, et Little Missouri semble appelée à devenir une des villes futures du Dakota. Parmi les résidents on compte un gentilhomme français, le marquis de Mores, qui exploite une ferme importante. Lors de son arrivée dans le pays, une bande de scélérats résolurent de se défaire du nouveau concurrent. Le marquis en tua un à coups de revolver, et depuis lors nul n'a plus osé se mesurer avec lui. Dans ces pays nouveaux, où la police n'est point encore organisée, le revolver est le meilleur porte-respect. Le train mit plusieurs heures à franchir les ravins et les crevasses des Mauvaises-Terres. Au sortir de cette région on pénètre dans la vallée de la Yellowstone, où le paysage change d'aspect. Nous y entrâmes par un admirable clair de lune. Les montagnes, affectant la forme de bastions et de forteresses, découpaient avec une incroyable netteté dans la transparente
atmosplière leurs silhouettes rcctiligncs. Nous étions dans l'État du Montana, qui doit son nom à son aspect montagneux. Liriiité au nord par les possessions anglaises, il est traversé de part en part par la grande chaîne des Rocheuses : à raison de la grande altitude, l'air y est extraordinairement pur et sec. Les citadins américains y vont réparer leurs forces. Rien de mieux qu'un séjour dans le Montana pour les constitutions affaiblies par l'anémie et par la fièvre d'un travail incessant.
De Glendive à Livingstone City, sur un parcours de 550 kilomètres, le Northern Pacific court le long- de la Yellowstone. A peine connue il y a quelques années, cette rivière est devenue aujourd'luii la plus célèbre de l'Amérique du Nord. Son nom signifie « Pierre Jaune )>. Elle n'offre rien, dans cette partie de son cours, qui annonce les merveilles de son cours supérieur; elle roule ses eaux basses dans une larg-e vallée, et semble se reposer de tous les efforts qu'elle a faits pour se frayer passage à travers les gorges retentissant du tonnerre de ses cataractes. Sortant d'un lac situé au cœur des montagnes Rocheuses, à 2358 mètres au-dessus du niveau de la mer, elle accomplit une descente de près de 2000 mètres
pour aller grossir le Missouri à 500 lieues de sa source.
Deux jours après avoir quitté Saint-Paul, j'aperçus enfin, pareilles à des nuages flottant dans l'espace, les premières cimes neigeuses des montagnes Rocheuses. A Flieure où le soleil était au zénith, le pullman car que j'hahitais depuis cinquante-deux heures me déposa à Livingstonc City, au pied des Belt Mountains , à mi-chemin environ des grands lacs et de la côte du Pacifique.
Livingstone City est admirablement située dans la vallée de la Yellowstone, à l'endroit où la rivière, venant des montagnes qui s'élèvent au sud du Montana, fait brusquement un angle droit pour se diriger vers l'est. Cette ville n'était encore, lors de mon passage, qu'une agglomération de bicoques en planches et de simples tentes, mais on y trouvait déjà des restaurants « bon ton », des bars, des hôtels, des stores et même un journal quotidien. La population me parut excessivement mêlée : les purs Yankees étaient en infime minorité; il y avait des Allemands, des Irlandais , des Danois , des Norvégiens , des Russes, des nègres et pas mal de Chinois : dans les restaurants et les hôtels, les cuisiniers
étaient tous des Celestians afflig-és d'interminables queues noires; je surpris l'un d'eux à écrire une lettre : il commença par broyer son encre de Cbine, il y trempa son pinceau, et, le tenant verticalement, il se mit à tracer ses biéroglyplies de droite à gaucbe. Son travail était aussi lent que laborieux.
Livingstone City, qui n'avait que 50 babitants au mois de septembre 1882, en comptait 2600 au mois d'août 1883. Quand je m'y retrouvai au mois de septembre, au retour de mon excursion à la Terre des Merveilles, la population s'était encore notablement accrue. La gare était pavoisée, et on avait dressé des arcs de triompbe à l'occasion du « mariage » de la ligne du Nortliern Pacific. Cette cérémonie consista dans la pose solennelle d'une clieville d'or à l'endroit où se rencontraient les deux tronçons de la ligne ayant leurs points de départ aux deux extrémités du continent américain. Le président de la compagnie, M. Yillard, avait invité à la céré^ monie toutes les notabilités de l'Europe et de l'Amérique.
La cliance m'avait conduit à Livingstone City le jour même où passèrent les trains des invités^ et, comme le service des trains ordinaires était
complètement désorganisé, cette circonstance me causa un retard de tout un jour. Les invités étaient au nombre de trois cent cinquante. Trois trains les amenèrent successivement, et toute la population de Livingstone City vint les saluer. Jamais je ne vis un pareil luxe de wagons de conversation, de wagons-restaurants, de wagons-lits. Chaque train se composait de dix voitures-gala remorquées par trois locomotives.
Tandis que je me promenais sur la plateforme de la gare, je fus assez surpris de me voir accosté par un gentleman qui me serra la main avec frénésie : je me souvins vaguement de l'avoir déjà rencontré; mais, comme cette rencontre avait eu lieu h quatre cents lieues de là, on conçoit que j'eus quelque peine à rassembler mes idées. Ce gentleman était M. Lamborn, le gênerai manarjer du Northern Pacific. Il me présenta à M. YiUard et aux principaux invités. Je retrouvai parmi eux le général Grant mâchant son éternel cigare et distribuant autour de lui d'innombrables poignées de main. Peu de temps avant je l'avais salué dans son cottage de Long Brancli, au bord de l'Atlantique; je le saluais maintenant au pied des montagnes Rocheuses :
il n'eut dépendu que de moi d'aller lui présenter mes respects quelques jours après sur les bords du Pacifique. De l'Atlantique au Pacifique, fi donc ! pour l'Américain, c'est une promenade.