‹ La terre des merveilles [microforme]Chapitre 10 sur 80 · DU MISSISSIPI A LA YELLOWSTONE · texte numérisé non relu

DU MISSISSIPI A LA YELLOWSTONE

C'est une de ces jeunes cités du Far-West qui se sont faites en quelques mois : les rues ne sont point pavées; les maisons, sans étage, sont toutes en bois, et brülent périodiquement pour renaitre immédiatement de leurs cendres : tout un quartier de la ville venait encore d'être détruit par les flammes.

Ces villes de l'Ouest ont une rude population, imbue d'idées démocratiques et égalitaires. Qu'on me ment chez un avocat ou chez un boucher, chez un dentiste ou chez un magistrat, c'était toujours le mème luxe de poignées de main, avec l'inévitable formule de bienvenue : « Z am glad to nu € you, sir! » Le juge de paix, qui me promenait en voiture, ne parlait jamais à son cocher sans l'honorer du titre de « Monsieur le conducteur ». Après tout, on change dans l'Ouest si souvent de profession, que juge et cocher peuvent avoir troqué leurs rôles du jour au lendemain.

Eau-Claire doit sa prospérité à ses lumber mills, scicries mécaniques qui sont peut-être les plus importantes du monde entier, Je ne puis aujourd'hui me rappeler Sau-Claire sans

entendre le tapage infernal des chantiers; les

orcilles me tintent encore des grincements étour-

dissants des scies; je crois sentir le sol trembler sous mes pieds, et il me semble que le visage me brûle devant les fourneaux où s’engouffre la sciure de bois utilisée comme combustible. Je vois encore ces hommes taillés en hercüles, Norvégiens pour la plupart, chaussés d'immenses bottes et coiflés d'énormes chapeaux, manipulant de gigantesques troncs d'arbres qui viennent d’euxmèémes se présenter au chantier, amenés par la rivière, et qui en moins de cinq minutes sorteni de l'usine complètement débités.

Une de ces usines, celle de la Eau-Claire Lumber Company, débite en vingt-quatre heures un demi-million de pieds de bois, avec le concours de 230 ouvriers, dont la moitié travaillent la nuit à la lumière électrique. Le prix de la main-d'œuvre est de 67 cents (3 fr. 35 ec.) par 1000 pieds. L'outillage est le dernier mot du progrès. Les scies sont mues par un volant d'une force de 600 chevaux. J'ai vu des scies circulaires faisant 120 tours à la minute, des scies horizontales frappant 300 coups dans le mème temps, des machines armées de 36 scies parallèles qui, en. quelques secondes, réduisent en planches minces les géants des forèts sécu-

laires qui couvrent les bords de la Chippewa et

mbler re Me sciure LS enviens tes et le gil'euxpar la

ortenti

Claire heurec le 5 tra- ® prix 35 C.) " mot olant SCICS , des ns Île scies isent sÉCU-

va el

DU MISSISSIPI A LA YELLOWSTONE 41 de la rivière Eau-Claire, affluents du Mississipi : la plupart de ces forèts sont possédées par la puissante compagnie. Le président, M. Thorp, s'est acquis dans le commerce des bois une fortune de deux millions de dollars. Pendant sa tournée en Europe, il a passé six mois à Bruxelles, dont il raffole, comme tous les Américains ; il a rapporté d'Italie de nombreux objets d'art, dont il à orné sa maison de plaisance. Délicieuse habitation! Du haut de l'éminence sur laquelle elle est située, on embrasse la riante perspective de la rivière Chippewa serpentant entre de gracicuses collines.

Il fallut m'arracher aux séductions d'Eau- Claire, où M. Anderson prétendait me retenir une semaine entière, Quand je voulus payer ma note d'hôtel, j'appris que c'était déjà fait, L’hospitalité américaine m'a souvent mis dans une réelle confusion.

Quelques heures de chemin de fer me menèrent à Saint-Paul. La capitale politique et commerciale de l'État de Minnesota est située sur la

rive gauche du Mississipi, à l'endroit où le fleuve

devient navigable, Un peu au-dessus de la ville se présentent des rapides que les fatboals ne

peuvent remonter,

Saint-Paul est donc le véritable point de départ de la navigation du Mississipi : de là les steamers peuvent descendre vers le sud sans rencontrer le moindre obstacle juscu'au golfe du Mexique. On compte un trajet de 3350 kilomètres de Saint-Paul à l'embouchure du fleuve.

Quelle rivière au monde forme une plus belle route naturelle et baigne une plus vaste contrée agricole! Le Mississipi ou ses tributaires transportent sur les marchés les produits d'une contrée qui est une des plus fertiles du globe, et où pourraient tenir à l'aise tous les États duc entre de l’Europe. Cette contrée forme la grande vallée centrale du continent américain : elle comprend le Minnesota, le Wisconsin, l'Illinois, l’Iowa, l'Indiana, l'Ohio, le Kentucky, le Ten-

nessee, le Missouri, le Kansas, l’Arkansas, le

Mississipi et la Louisiane. Dans l'Amérique du Nord tout est taillé sur un gabarit gigantesque: les vallées sont des plaines sans limites, les fleuves sont des mers, et les ruisseaux des fleuves.

Il y à deux siècles que le P. Iennepin découvrait la région du Mississipi où s'élève aujourd'hui Saint-Paul; mais hier encore l'Indien en était possesseur. L'emplacement actuel de la ville fut acheté en 1839 pour la somme déri-

de délà les | sans fe du lomècuve.

belle Jntréc transcCOnet où entre e valcomnois, Tens, le e du ‘les

uves

déourù en la éri-

DU MISSISSIPI À LA YELLOWSTONE 43 soire de trente dollars. Un Canadien francais du nom de Vital Guérin construisit en 1840 un loghouse à l'endroit où s'élève aujourd'hui le théâtre : cet homme, qui était le plus ancien colon de l'endroit, résidait encore à Saint-Paul en 1870. C’est en 1840 que le P. Gaultier, missionnaire français, fonda une église en bois qu’il dédia à Saint-Paul, et ce nom est resté à la capitale du Minnesota. En 1849 Saint-Paul n'avait encore que trente maisons : en 1870 on y comptait plus de 20 000 âmes; en 1883 ce chiffre était doublé.

Saint-Paul est devenu aujourd'hui le grand centre commercial du Nord-Ouest; c’est une ville charmante, et je n'en connais pas de plus pittoresque aux Etats-Unis : elle n'a pas la désespéante uniformité des villes américaines, parce qu'elle est bâtie sur un terrain extrèmement accidenté. La ville est circonscrite d'un côté par le Mississipi; de l’autre, par les rochers calcaires qui dominent le fleuve : elle s'étend sur lroisétages de terrains disposés en amphithéâtre, et le coup d'œil d'ensemble est d'une ravissante beauté, De charmantes maisons de campagne s'éparpillent sur les hauteurs.

J'aimais à me promener sur une terrasse éle-

vée, dans le voisinage de l'hôtel Métropolitain : on embrasse de là la vallée du Mississipi, et le tableau est vraiment fécrique, surtout le soir au clair de lune. Le Père des eaux n'est pas, il est vrai, aussi imposant ici qu'il l'est à Saint- Louis, lorsqu'il a reçu le tribut du Missouri, de l'Illinois et de cent autres cours d’eau qui, dans nos petits pays d'Europe, seraient honorés du nom de fleuves; ce n’est encore qu'une rivière torrentueuse, dont les eaux basses courent entre mille ilots: mais elle n'a pas été jaunic au con- Lact des matières limoneuses que charrient ses innombrables affluents; ses eaux coulent claires et limpides entre de riantes collines dont les contours n'ont rien de brusque ni de heurté, et que recouvrent de luxuriantes forèts : c'est un paysage d'une beauté classique, qui rappelle certaines portions du haut Danube.

Ce n'est qu'à Saint-Paul que le Mississipi m'a séduit; ailleurs ses eaux salies coulant entre des rives basses à travers des plaines sans fin n'ont plus rien d'enchanteur : le Meschacehé poétisé par Chateaubriand est d'une souveraine monotonie et d'une majestueuse tristesse.

J'ai admiré la hardiesse du pont du Mississipi

à Saint-Paul : Le tablier présente un plan incliné

ba 2e rien CR SR SG Es, RSR SÉRS

FAN SEC SRE

Page 1