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DU MISSISSIPI A LA YELLOWSTONE 45 de 530 mètres de longueur, qui descend des hauteurs de la ville vers les bas rivages de West Saint-Paul. Les plus grands stecamers passent au-dessous.
Saint-Paul, quoiqu'il ne fasse que de naître, a déjà des hôtels aussi grandioses, aussi somptueux que ceux de New-York ou de Chicago.
L'hôtel Métropolitain, où j'étais descendu, est un des plus beaux des États-Unis. Dans ce pays, les hôtels brülent fréquemment; aussi le Métropolitain a adopté des mesures dont on ne saurait trop recommander la généralisation. Je trouvai affiché dans ma chambre l'avertissement suivant : « Issue en cas d'incendie. — En sortant de celte chambre, tournez à gauche. À trente pieds de distance vous rencontrerez une lumière rouge qui indique un escalier, » Près de la fenêtre est rivé au mur un anneau où s'enroule une longue corde de sauvetage. À chaque étage sont disposées des lances d’eau prètes à fonctionner au premier signal. Ces mesures ont été prises après les catastrophes de Saint-Louis et de Milwaukee, où des centaines de personnes périrent en une nuit.
Je ne séjournai à Saint-Paul que le temps
nécessaire pour préparer mon voyage aux mon-
46 LA TERRE DES MERVEILLES tagnes Rocheuses. J'allai aux bureaux de la First National Bank, où, sur le vu de ma lettre de crédit, on me bourra les poches de papier américain. Je me rendis ensuite dans un colossal bâtiment en briques rouges tout flambant neuf. C'est là que sont installés les bureaux de la nouvelle ligne transcontinentale du Northern Pacifice, dont Saint-Paul est le point de départ.
Le general manager du Northern Pacific, M. Lamborn, quand il sut que je voulais comparer les geysers des montagnes Rocheuses à
ceux de l'Islande, déclara que les premicrs
étaient infiniment supérieurs, bien qu'il n’eùt jamais visité les seconds; il me proclama un homme intelligent, et m'accorda immédiatement toutes ses sympathies.
« Allez voir, me dit-il, la Terre des Merveilles, le pays des enchantements, la plus stupéfiante région du globe! Allez réchauffer votre enthousiasme devant ce qu'il y a de plus beau, de plus sublime, de plus étonnant, de plus incomparable sur notre planète, ct allez ensuite raconter en Europe ce que vous aurez vu! » Ici le general manager s'arrêta pour respirer; il me renouvela ensuite l'expression de ses sympathies et se lança dans une autre tirade que lui dicta son
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DU MISSISSIPI A LA YELLOWSTONE #1 amour-propre national. Il fit défiler sous mes yeux, avec force commentaires admiratifs, la magnifique collection de vues de la Terre des Merveilles prises par le photographe attaché à la compagnie du Northern Pacific. Finalement, il m'obligea à accepter gratuitement un billet de parcours d’une valeur de cent dollars, valable de Saint-Paul à Helena, localité située dans les déserts du Montana, à 2000 kilomètres à l’ouest et qui était alors le terminus du Northern Pacific. Décidément, cet aimable gentleman me plaisait plus que je ne puis le dire.
Le chemin de fer du Northern Pacific est la voie la plus courte et la plus rapide pour celui qui veut se rendre à la Terre des Merveilles. Le parcours de Saint-Paul à Livingstone City, qui
venait d'être achevé, me venait juste à point :
un an plus tôt, c'eût été un long ct fastidieux voyage à travers d'immenses déserts. En 1882 la portion des montagnes Rocheuses où la na- Lure a prodigué toutes ses surprises était encore presque inaccessible : des hommes d'un caractère aventureux et déterminé pouvaient seuls se résoudre à franchir à cheval ou en s{age-coach les centaines de lieues qu'on parcourait en chemin de fer en 1883.
La petite ville de Livingstone City, née cette même année, et qui n'était encore marquée sur aucune carte, était le point de départ d’un petit embranchement à voie étroite, qui remontait la vallée supérieure de la Yellowstone, et qui aboutissait presque au seuil de la mystérieuse région.
Par la plus glorieuse matinée qui eût jamais succédé à une effroyable nuit d'orage, je pris le Pacific Express, qui devait me mener en deux jours et demi à Livingstone City à travers les vastes États du Minnesota, du Dakota et du Montana.
Le train était composé de wagons tout neufs, d’une solidité rassurante et d’un confort irréprochable. Le wagon-fumoir, avec ses sièges en paille, était d’une délicieuse fraicheur. Aux heures des repas on passait dans le wagon-reslaurant, où l’on mangeait de fort bonnes choses tout en dévorant l'espace : un cuisinier nègre jouissant du joli traitement de soixante-quinze dollars par mois se montrait à la hauteur de ses
fonctions. La nuit venue, on goüûtait les dou- , 8
ceurs du s/eeping car.
Pendant le jour, mes compagnons de route
tuaient le temps par la lecture : la plupart consacraient de longues heures à parcourir jusqu’à
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jusqu'à
DU MISSISSIPI A LA YELLOWSTONE 49 la dernière ligne d'immenses journaux. Si quelque beau paysage se présentait, si le soleil couchant venait à déployer ses splendeurs, ces pratiques Yankees tournaient invariablement le dos à la scène.
Après chaque station le conducteur faisait sa ronde, L'importance de ce personnage se traduit habituellement par une grosse chaine d'or qui se balance à son gilet, Le news-agent faisait également sa tournée, distribuant dans les cars des prospectus intitulés Homes {or the homeless, et pleins d'alléchantes promesses pour les immigrants. Ces prospectus contiennent des réclames en vers et en prose, proclamant que les deux cents millions d’acres que la compagnie du Northern Pacific offre aux colons au prix variant de 2 dollars 60 e. à 4 dollars l’acre sont ce qu’il y a de mieux au monde, {he best in the world.
Ce qui pourra décider maints colons à s’établir dans cette région, c’est l'exemple de M, Dalrymple. Partout on me citait le nom de cet horme entreprenant qui a fondé dans Le Dakota, près de la rivière Rouge du Nord, le célèbre établissement connu sous le nom de Dalrymple Farm, devenu aujourd'hui une des plus importantes stations du Northern Pacific. J’eus la
50 LA TERRE DES MERVEILLES bonne fortune ‘de lui ètre présenté et de faire route avec lui de Saint-Paul à Fargo, Comme il me le disait lui-même en riant, il n'a pas le physique du grand propriétaire : on prendrait pour un médecin de village plutôt que pour un fermier qui a cultivé cette année (1883) 30 000 acres de blé, et qui chaque année ajoute 5000 acres en moyenne aux cultures précédentes.
Deux cents moissonneuses ont fonctionné en un seul jour, et la ferme a produit dans la dernière récolte de quoi charger chaque jour soixantequinze wagons. Deux trains transportent journellement à Duluth, sur le lac Sr eur, les grains de Dalrymple Farm; journecment un steamer les transporte de Duluth à Buffalo paf les lacs Supérieur, Huron et Érié. Aux bénéfices actuels il faut joindre l'augmentation de valeur qu'acquièrent de jour en jour les terres de cette région. En 1875 le territoire connu sous le nom de Dalrymple Farm fut acheté à raison de 40 cents l’acre et payé en actions du Northern Pacific, qui étaient alors fort au-dessous du pair. Aujourd’hui les mèmes terres valent, me disait M. Dalrymple, de 25 à 26 dollars l’acre. Je ne garantis pas la vérité des chiffres; mais, s’ils sont exacts, l'augmentation de la valeur des terres
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DU MISSISSIPI A LA YELLOWSTONE ÿ1 dans l'espace de huit années à pu donner un assez joli bénéfice, Le territoire de Dalrymple Farm, ou plutôt les trois territoires possédés par les capitalistes dont M. Dalrymple est le représentant, ne contiennent pas moins de 75 000 acres; on peut done conclure des chiffres cités que la propriété, qui à coûté 30 000 dollars, vaut aujourd'hui au minimum 1 500 000 dollars. C’est là un accroissement de capital peu ordinaire dans une période de huit années,
Mais le temps est passé où l'on pourrait renouveler une semblable opération, On ne peut guère espérer que la valeur des terres agricoles de cette région dépassera de beaucoup la valeur actuelle. La question de savoir si elles conserveront leur valeur actuelle dépend naturellement de l'aptitude du sol à résister à une culture continue.
De Saint-Paul à Livingstone City, sur un parcours de 1657 kilomètres, on ne compte pas moins de 133 stations. Dans l'État du Minnesota, qui hier encore était la limite extrème de la civilisation dans le Nord-Ouest, ces stations desservent des villes naissantes qui ont poussé comme des champignons le long de la voic
ferrée, agglomérations de maisons de bois bâties
dans la prairie ou en pleine forèt; mais, lorsqu'on entre dans le Dakota, les stations se réduisent à de solitaires bicoques en planches, ou mème à de simples tentes perdues dans des régions désertes : les milliers de boîtes de conserves qui jonchent le sol autour d'elles témoignent du triste régime des pauvres exilés qui les habitent. L'œil s’égare sur de vastes horizons d’un aspect morne et sévère. Plus la moindre culture; des plaines à perte de vue, qui se déroulent avec la monotonie de l'Océan et se prolongent vers le nord jusqu'aux immenses lerritoires du Manitoba, du Winnipeg et de la Colombie anglaise.
Les prairies succèdent aux prairies, coupées parfois de lacs et de marais. Et sur un parcours de plus de deux cents lieues on cherche vainement un arbre ou un arbrisseau. L'herbe de ces rolling plains est rôtie par un soleil plus impitoyable que celui des Tropiques. A l'heure la plus chaude du jour, le thermomètre accuse l'énorme température de 535 centigrades, Presque journellement des incendies éclatent dans la prairie, comme l’attestent les vastes espaces noircis qu'on aperçoit cù et là. De loin en loin
surgit un /oghouse complètement isolé du monde,
ne ns
DU MISSISSIPI À LA YELLOWSTONE 09 habité par un éleveur de bestiaux. Des corbeaux, des faucons tournoient dans les airs.
Parfois on rencontre, cheminant dans la prairie, un convoi de wagons trainés lentement par des chevaux : saisissant contraste entre le passé et le présent. Ce passé n’est pas loin, et les Mormons dans leur exode biblique n'eurent pas d'autres moyens de transport que ces archaïques wagons à bâches de toile.
Ce qui rappelle encore un passé disparu, ce sont les tentes coniques des Indiens Sioux qui de loin en loin surgissent dans l’immensité de la plaine. Un voyageur me raconte qu'en 1864 il guerrovait à cheval contre les Indiens, sous les ordres du général Sully, dans ces mêmes plaines aujourd'hui traversées par le chemin de fer, et qui dans dix ans seront, me dit-il, a// seltled. Avant peu, les tentes des Sioux auront disparu à leur tour.
Je ne puis dire l'impression d'étonnement que j'éprouvai quand, après avoir franchi des cenlaines de milles à travers un pays plat d'une souveraine monotonie, je vis tout à coup surgir de tous côtés des tours, des pyramides, des füts de colonnes, des dômes, des clochetons, des pi-
nacles : aussi loin que l'œil pouvait porter, je
n'apercevais plus que des formes fantastiques el grotesques., On est tenté de se demander si l'on n'est pas le jouet d'une halluecination, tant parait extraordinaire et invraisemblable cette architecture créée par un des plus bizarres caprices qu'ait jamais eus la nature, Ce qui ajoute à l'imprévu du tableau, ce sont les couleurs merveilleuses dont se revètent ces énormes masses de conglomérats : on y voit presque toute la gamme des teintes de l'arc-en-ciel. |
Mais c'est surtout au coucher du soleil que la scène prend un aspect merveilleux : on dirait alors les ruines d’une antique cité cyclopéenne, et l'apparition d'un cortège de fantômes errant dans ces sombres solitudes ne causcrait pas la moindre surprise.
Cette étrange contrée est celle que les Indiens désignaient sous le nom de « Mauvaises-Terres », Ils la croyaient maudite par le Grand-Esprit el s'y aventuraient avec crainte; ils avaient grand'peine à la franchir à cheval et n'y réussissaient qu'à force de détours, en suivant d'étroits sentiers qui contournaient la base de ces curieuses éminences,
Les Mauvaises-Terres occupent un territoire de 320 kilomètres de long et de 80 kilomètres de