EXCELSIOR
Le bassin moyen. — L’Arpent du Diable. — Le geyser Exccelsior. — Le plus grand geyser du monde. — Formidable force éruplive. — Un lac d’eau bouillante, — Le bassin inférieur de la Firehole. — Enthousiasme., — La Chaudière boueuse. — Un bureau de poste.
Le 3 septembre, nous reprimes la route du nord, dans le but de visiter les groupes de geysers connus sous les noms de bassin moyen et bassin inférieur.
À une distance de 8 ou 9 kilomètres nous atteignimes le bassin moyen, situé à mi-chemin des deux autres. Après avoir mis nos montures au piquet, nous exploràmes la portion de cette infernale contrée connue sous le nom significatif de l’'Arpent du Diable (Devils Acre).
Traversant un fragile pont de bois jeté sur la
rivière, nous gravimes les hauts remparts de
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234 LA TERRE DES MERVEILLES geysérile qui dominent la rive gauche de la Firehole, et nous nous trouvämes bientôt devant l'énorme ct béant cratère du geyser Excelsior.
En plongeant les yeux dans l’abime, on ne peut se défendre d'une indicible terreur. Nous
étions au bord de la plus puissante source érup-
tive non seulement de l'Amérique, mais proba-
blement du monde entier : auprès d'elle le Géant, la Géante, Le Grand-Geyser ne sont plus que des nains!
L'orifice du bassin, d'un formidable aspect, mesure plus de 75 mètres de largeur. Ses parois à pic sont d’une structure lamelleuse qui prouve une origine récente, Les bords du cratère sont tellement minés par les éruptions, qu'ils surplombent au-dessus du gouffre : nous ne nous y aventuràämes qu'avec la plus grande circonspection, de peur que la croûte siliceuse, cédant sous notre poids, ne nous entrainât dans l’effroyable chaudière. Les eaux sont dans un état de violente ébullition; on sent le sol trembler sous les pieds, et instinctivement on recule d’effroi.
De chaudes bouffées de vapeur s'échappent du gouffre, et ce n’est que lorsque la brise les
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EXCELSIOR 235 déchire qu'on peut apercevoir la nappe bleue qui s’agite comme une mer à 6 ou 7 mètres de profondeur.
Le cratère s'évase du côté,de la rivière pour donner issue à l'immense nappe d’eau bouillante qu'il déverse sur les terrasses par une infinité de rigoles garnies de filaments soyeux et fins, d'un jaune vif, que le courant anime d'un mouvement vibratoire : cette végétation formée par les dépôts sulfureux est si délicate, qu'elle s'effrite entre les doigts.
Rien n'est plus merveilleux que la variété de teintes qu'affectent les couches de geysérite
sur un fond d'une blancheur de neige se
marient le rouge écarlate, le rose et le jaune d'or.
A l'endroit où les eaux s'échappent du bassin, nous trouvèmes une température de 80° centigrades; il nous fut impossible de déterminer celle qui règne au centre du bassin et qui doit être beaucoup plus élevée.
C'est en 1880 que l'Excelsior se révéla comme un geyser monstre : comme personne ne l'avait vu en travail antérieurement, on supposait que c'était une simple source chaude. Hayden, qui le visita en 1871, lui donna le nom de Chau-
2360 LA TERRE DES MERVEILLES dière (Caldron), sans se douter que ce fût une source jaillissante,
Le colonel Norris, surintendant du Pare Na- Lional en 1880, signala Le premier une éruption de l'Excelsior, [se trouvait à plus de deux lieues de distance lorsqu'il entendit le bruit des explosions ; il arriva trop tard sur les lieux pour être témoin du phénomène, mais il en put contempler les stupéfiants effets : le flot d'eau bouillante avait enflé à tel point la Firchole, que plusieurs ponts situés en aval étaient emportts et flottaient à la dérive.
Cette année-là, les éruptions furent d'une violence inouïe : elles occasionnèrent des tremblements de terre et couvrirent toute la vallée d'un voile d'épaisses vapeurs. Cette période d'activité dura plusieurs mois. Le phénomène avait lieu journellement : dans les premiers temps il se produisait vers dix heures du soir ; mais, comme il retardait chaque jour de quelques minutes, au bout de neuf mois ce fut douze heures plus tard, à dix heures du matin, que se manifesta l'explosion.
La force éruptive de l'Excelsior Geyser est à peine croyable. Au témoignage du colonel Norris,
on voyait jaillir une colonne d'eau de 100 à 300
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EXCELSIOR 239 pieds de hauteur et d'un volume tel, que la Firehole, qui a près de 100 yards de largeur en cet endroit, ne roulait plus qu'une masse d’eau fu-
. v . , mante, Le geyser lancait dans les airs et épar-
pillait au loin des quartiers de roc pesant jusqu'à 100 livres.
Le général Sheridan fut témoin, le 28 août 1881, d'une explosion de l'Excelsior : une colonne d'eau formant une masse compacte de 60 à 75 pieds de diamètre était projetée à la hauteur prodigicuse de 300 pieds, et les vapeurs s'élevaient à plus de 1000 pieds dans le pur azur d'un ciel sans nuages.
Un an plus lard, Le 22 août 1882, MM. Haupt et Eceleston eurent le bonheur d'arriver devant l'Excelsior au moment même où le geyser se préparait à jaillir. De sourds grondements sou- Lrrains les avertirent du phénomène, et ils se ünrent prudemment à distance. Tout à coup îls virent jaillir, avec un bruit d’explosion sousmarine, une colonne d'eau qui monta à plusieurs centaines de pieds. Au bout de quelques secondes ils entendirent le fracas des quartiers de roc qui retombaient sur le sol, et ils virent une énorme cataracte d’eau bouillante se précipiter sur les flancs du cratère et descendre dans la
240 LA TERRE DES MERVEILLES rivière. L'éruplion ne dura que quelques minules.
En 1883 l'Excelsior semblait être rentré dans une période de repos. Au dire des gens du pays, il ne jaillissait plus que de loin en loin. Bien ares sont Ceux qui ont pu voir la puissance de ce formidable volcan aqueux. De tous les geysers qui jaillissent sur les bords de la Firehole, il n'en est pas dont les éruptions aient des eftets plus désastreux. Les parois du tube, d'une roche moins compacte que celle des autres geysers, se brisent sous l'influence de la force explosive, et voilà pourquoi l'Excelsior a la dangereuse habitude de cracher des quartiers de roc : dans un rayon de plus de 200 mètres autour du cratère, le sol en est jonché.
Presque à côté du plus grand geyser du monde, la nature a placé la plus gigantesque source thermale : elle occupe le sommet de l'éminence formée de dépôts siliccux qui s'élagent en terrasses lamelleuses sur la rive gauche de la Firehole, jusqu'à 15 mètres au-dessus du niveau de la rivière,
Comme nous gravissions ces terrasses, marchant avec précaution entre les vasques et les cascades d’eau bouillante, nous fûmes frappés
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EXCELSIOR 243 de la résonance extraordinaire de nos pas : il semblait que le sol füt complètement miné.
Quel tableau inattendu se déwoila quand nous atteignimes le faite des gradins! Nous étions devant un lac d’eau bouillante qui n’a guère moins d'un demi-hectare d’étendue! Nous contemplions, muets de stupeur et d’étonnement, cette nappe d’eau fumante d’une teinte de saphir, et d’une si prodigieuse transparence qu'on peut distinguer sous le liquide cristal les mille formes
fantastiques des parois festonnées. Les couches
aqueuses prennent une teinte bleue de plus en plus intense à mesure que l'œil pénètre plus avant dans l’abime : à quelques mètres du bord on perd de vue le fond du bassin, et la couleur sombre de l'eau annonce d’insondables profondeurs qui se dérobent au regard. Vers le centre du bassin, l'eau en ébullition se soulève à plusieurs pouces de hauteur : animée d’un mouvement ondulatoire, elle déborde régulièrement de tous côtés au-dessus de la ceinture siliceuse aux tons rougeâtres et curieusement festonnée qui fait légèrement saillie autour du bassin; les matières minérales qu’elle tient en suspension se déposent constamment et forment une succession de terrasses d’une incomparable richesse de couleurs.
Une immense buée de vapeurs chaudes s'élève sans cesse du sein de cette merveilleuse nappe d'eau. Pas un oiseau ne plane au-dessus d’elle, pas un arbre ne croil sur ses rives. Les mots manquent pour décrire le paysage qui l’encadre, sublime dans sa désolation et sa nudité. Et ce-
pendant je n'ai qu'à fermer les yeux pour le D revoir, car il est inoubliable. | Poursuivant notre route, nous atteignimes vers
midi le bassin inférieur de la Firchole, grande vallée de deux lieues de largeur, toute criblée h
de sources d’eau bouillante. Hayden en à évalué
le nombre à 693 et y a compté en outre 17 geysers actifs. L'élévation moyenne du bassin est
RE PQ + DELA D Ve, 6 37899 RNA à
de 2205 mètres, et des collines boisées le do-
minent de 200 à 300 mètres. Nous y avons ob-
«faste
servé des phénomènes qui n'avaient plus rien de
nouveau pour nous, qui venions de contempler
les plus beaux geysers du monde. Éblouis, soûls de merveilles et n’en pouvant plus d'étonnement et d'enthousiasme, nous n’eùmes plus qu’un œil distrait et dédaigneux pour les sources et les geysers groupés dans le bassin inférieur.
La Chaudière boueuse (Mud Caldron) put
seule réveiller notre curiosité blasée. Ce curieux
bassin renferme une sorte de pâte siliceuse
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EXCELSIOR 247 blanche qui rappelle assez bien l'aspect du plâtre au moment où il est dans les mains du mouleur. La pâte, moitié solide moitié liquide, est dans une extrème agitation; elle se*gonfle et barbote sous l’action des bulles qui crèvent constamment à sa surface, et ce travail d’ébullition engendre mille figures bizarres, des globules, des pains de sucre, des anneaux; parfois même des masses de pâte sont projetées en l'air, mais leur pesanteur les empèche de s'élever bien haut comme les gerbes légères des geysers : elles retombent lourdement en éclaboussant les bords de la chaudière. Tout autour de ce singulier laboratoire, le sol offre l'aspect d’une pâte de porcelaine.
Nous soupèmes au loghouse situé près du bassin inférieur, au confluent des deux bras de la Firehole. Nous fûmes agréablement surpris d'y trouver un bureau de poste desservi par les voyageurs eux-mêmes : toujours pratiques, les Américains ! J'en profilai pour faire savoir aux miens que je me portais à merveille au fond de la Terre des Merveilles.
L'endroit d’où je datai ma let're est celui mème où une caravane de voyageurs fut atlaquée par les Indiens en 1877. C'est un de ces
serre
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