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LE LAC YELLOWSTONE * 283
Il faut, en vérité, se faire violence pour s’arracher à un spectacle si insolite et si varié. La faim mit une sourdine à notre extase.
Après un frugal déjeuner sur les bords de la baie occidentale, nous nous remimes en route pour aller camper, à 15 milles de là, à l’extrémité nord du lac.
Sur la lisière de la région des sources chaudes s'étale une de ces admirables forêts de pins qui ne connaissent pas le fer du bücheron. Des milliers d'écureuils s’ébattent dans les hautes ramures des nobles conifères renaissant depuis des siècles de leurs propres débris. Pendant une heure nous chevauchons sous ces ombrages, pour déboucher enfin brusquement sur le promontoire de Bluff Point, qui domine d'une centaine de mètres le golfe occidental.
Devant nous miroite une mer bleue, unie comme une glace, du sein de laquelle surgit l'île de Carrenton, avec sa sombre verdure de forêts. Au sud fuit une longue ligne de rochers à pic couverts d’une chevelure de pins. Au nord se déploie une petite baie qu’on a comparée avec raison à la baie de Naples, dont elle semble être, en effet, le portrait en miniature : comme pour compléter la ressemblance, le cratère d’une
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source bouillante, petit Vésuve aqueux, surgit au bout de la baie, agitant un panache de vapeurs.
Au delà de Bluff Point nous obliquons vers l'est. Deux rocs sourcilleux semblent barrer la route : ce sont Rock Point et Sand Point; entre eux s'ouvre une lointaine échappée sur la rive orientale du lac, qui en cet endroit n’a guère plus de trois lieues de largeur.
Quittant les rives du lac, nous gravissons les hauts plateaux où s'étendent de vastes parcs herbeux et boisés, séjours du cerf wapiti, de l'antilope, de l'élan. Nous traversons plusieurs forêts incendiées par les feux mal éteints des chasseurs qui ont campé dans ce pays giboyeux. On ne peut imaginer de scène plus désolée que ces milliers de troncs noircis et de branches calcinées qui donnaient naguère d’épais ombrages, et qui aujourd'hui ne nous offrent plus aucun abri contre un soleil cuisant. Ces squelettes d’arbres sont effrayants et Ingubres à voir, mème en plein jour.
Au sortir de ces mornes solitudes, au fond d'un vallon, on a découvert tout récemment une vraie merveille : c'est une arche de trachyte franchissant une gorge au fond de laquelle se tord
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LE LAC YELLOWSTONE 285 un torrent. Ce pont naturel, de dix mètres de longueur, est parfaitement carrossable, en dépit d'un long trou béant qui s'ouvre au milieu de la voûte. Une piste pratiquée par les hôtes des forèts témoigne qu'ils ne craignent pas d'y passer. Presque au milieu du pont croît un pin vigoureux. L'édifice est couvert d'une riche vé-
gétation de mousses, de lichens, de fougères.
En avai et en amont, le torrent forme une séric de cascades détachant leur blancheur de neige sur le vert sombre des sapins : il serait impossible d'imaginer un site plus romantique.
Cette construction aérienne, suspendue à plus de 20 mètres au-dessus du torrent, a dû former autrefois le sommet d'une cataracte; mais, un jour, les eaux, à force de miner le roc, réussirent à le trouer et formèrent l'arcade en plein cintre sous laquelle elles se précipitent aujourd’hui,
Nous arrivàmes vers six heures du soir au lieu de campement, assez satisfaits de mettre pied à terre après une rude chevauchée de 34 milles pat des sentiers ardus, à travers forèts et montagnes. Le campement se trouve à l'endroit où la rivière Yellowstone sort du lac, qu'elle traverse dans toute sa longueur, du sud au nord.
Nous nous dégourdimes les jambes sur une
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belle plage, où l’on trouve des agates, des cornalines et d’autres picrres précieuses mélangées à des laves et à des obsidiennes.
De cette plage on embrasse dans son magnifique ensemble le lac Yellowstone tout entier et les montagnes qui le dominent. A l’arrière-plan, vers le sud, se découpent dans la pure atmosphère de ces hautes altitudes les
hardies silhouettes de la chaine des montagnes
Rouges.
Vers le centre du lac, la grande île de Frank masque en partie la vue des montagnes formant au sud la ligne de partage des deux Océans.
Dans la direction du sud-est, l’œil s’égare dans les profondeurs du défilé montagneux qui forme le prolongement d’un des bras méridionaux du lac. Derrière les Signal Hills, sur la rive orientale, surgissent les cimes neigeuses du mont Stevenson {3175 mètres), du mont Doane (3265 mètres) et d’autres pics encore innommés. Au pied des Signal Hills, à trois lieues de distance, on aperçoit distinctement les fumerolles d’un groupe de geysers. À l’ouest surgit un promontoire dominant de 335 mètres le niveau : du lac.
Par l'aspect du paysage qui l’encadre, ce lac
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rappelle beaucoup celui des Quatre-Cantons, mais il est notablement plus grand.
Au coucher du soleil, les montagnes échancrées, fuyant les unes derrière les autres, prennent des tons chauds, veloutés, violets; les cimes neigeuses se teignent d’un rose purpurin, entourées d'un cortège de nuages qui planent autour d'elles et qu'illuminent des teintes splendides, Chaque fois que je revois en esprit le beau lac, c'est par ce fécrique coucher de soleil, et 1l me semble encore entendre les doux accords du concertino de notre ami Alexander, qui nous plongeaient dans une rèverie délicieuse.
La nuit fut froide et claire. La voice lactée était extraordinairement lumineuse. Étions-nous sous l'empire de cette religieuse émotion qui est si naturelle à l’homme en face des grandes scènes de la nature et au milieu des merveilles qui semblent au-dessus de l’entendement humain? Je ne sais; mais jamais le ciel ne nous avait paru plus beau; jamais nous n'avions lu plus distinctement le nom sublime de Dieu dans les innombrables soleils qui étincelaient dans les infinies profondeurs de cette nuit grandiose.
Nous dormimes parfaitement, sans qu'aucun
trouble physique nous avertit que nous étions
campés à la hauteur des cimes moyennes des Alpes. Il est vrai qu’au Mexique j'ai dormi d'un profond sommeil à 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
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