DÉDICACE
Sans toucher à la pénombre qui Vous plaît, comme une aristie et une pudeur suréminente, je veux Vous donner ce livre où je parle de Dieu, à Vous qui êtes, sans doute, son envoyée, vers moi.
31 mai 1901.
LES IDÉES ET LES FORMES
La Terre du Christ ne peint que la Palestine chrétienne — et partiellement. Une Vie de Jésus complétera le tableau. Quant à la Judée d'Israël, elle sera décrite au tome de La Terre de Moïse.
Que nous fallait avoir foy, des lieux saints, qu'on nous montrerait ; ou se ne vollusme estre tels, ne prissiesme point de palme.
(Objurgation du délégué du Saint Sépulchre a Jacques le Saige (de Douai). 1518.
VERS J AFFA.
La Terre que j'appelle Sainte, avec tous les chrétiens ; la Terre où Dieu s'est incarné pour le salut des hommes, où il est mort, où il est ressuscité; la terre qui a vu Le Verbe, des yeux du corps, va surgir.
Ce ne sont plus les maîtres vénérés, Trismesgiste de Memphis, hiérophante d'Eleusis que je salue, c'est Le Maître, le Divin Maître que j'adore.
Aurore au Parthénon et nuit à Thèbes; œstrie au théâtre de Dyonisos, nécromancie de Philœ; matin rayonnant de Patras, aube
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subtile d'Alexandrie ; péan à Sophocle, élinos àPlotin; beaux émois d'une céleste approche, frémissants rendez-vous d'immortalité ; montée au Temple d'Athéna, en chantant l'hymne védique; veilles au Temple de granit où le Sphinx a parlé : incomparables souvenirs de joie surnaturelle, assistez-moi en face de Jérusalem !
Une indicible tristesse souffle de la terre et me jette au cœur un sable d'angoisse.
Au pays enchanté, de Pise à Syracuse, où les Génies prodiguèrent leurs miracles, une ville, celle qu'on nomme « éternelle », m'étreint, dès l'approche, d'un semblable effroi : Rome où un vieillard sommeille au nom de Jésus-Christ.
Mais là, Michel-Ange veille, Raphaël rayonne et les dieux grecs survivent, vraiment immortels.
Ma foi est à l'épreuve, même du Pape!
Celle que j'avais reçue de mon père, je l'ai reforgée moi-même, comme Siegfried fait de Nothung, au feu de toutes les contradictions.
Notre-Seigneur Jésus-Christ est la seconde personne de la Sainte Trinité, fait homme au sein d'une vierge conçue sans péché, — je le crois !
Mais, mes ancêtres, qui montèrent au bûcher de Jacques Molay et de Savonarole, je ne les renie point.
Triomphante, l'Église, ma mère, me jetterait à Tin-pace de Bacon, à la torture de Campanella et à l'auto-da-fé de Bruno; car l'orthodoxie du Dajate n'a jamais suffi aux chaisières et aux marguilliers.
Au cérémonial de la consécration épiscopale, on pose cette question :
ce Crois-tu que le Dieu Tout-Puissant soit l'unique auteur du Nouveau et de l'Ancien Testament? » Oui, comme il l'est, du livre des Morts, des Védas, des Avestas, des Kings et des autres livres sacrés, vraiment inspirés d'adoration envers le Créateur et d'une volonté de purification sur une race. Mais le Koran est fils du Pentateuque et Mohammed, le légitime successeur de Mosché.
Accepter l'égalité de n'importe quel homme avec Jésus ou la parité d'un livre avec l'Évangile, voilà le pire des blasphèmes. Il y entre autant d'ignorance que d'imposture, et c'est l'Eglise même de Jésus qui le profère, ô stupeur !
Le temps consacre ce qu'il n'emporte pas, et l'erreur j en durant, devient tradition.
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Dieu s'est incarné à Nazareth et a prêché parmi les juifs, mais il a été condamné à mort comme blasphémateur du Mosaïsme, par le Sacré Collège d'Israël. Sitôt, ce titre ridicule, de peuple élu etpeuple de Dieu, que les hébreux se donnaient à eux-mêmes, leur fut confirmé par les chrétiens et leur reste encore à ce jour, dans tout renseignement religieux.
Avant le supplice du Golgotha, quelques milliers de fanatiques s'intitulaient le sel de la terre, l'aristie de l'humanité, les privilégiés de Dieu. A peine ont-ils égorgé la plus adorable innocence, éteint la lumière des lumières, les voilà revêtus d'un prestige inouï, et désormais, chaque prosélyte de la victime deviendra une sorte de demi-juif ; Mosché hérite de Jésus et la nouvelle foi se partage, entre la Thorah et l'Evangile; le Sinaï fait pendant au Calvaire, les patriarches se mêlent aux saints et aux apôtres : un dyptique se forme et consomme, œcuméniquement, l'effroyable union des deux Testaments (1).
Qu'était Israël, sous Tibère? Sur combien d'âmes rayonnait le Pentateuque, à la venue du Christ?
(1) Vie de Jésus, par le Sar Peladan. (Sous presse.)
Quel écho pour la voix des prophètes, réduite aux lectures de la synagogue? Comment les noms d'Abraham, d'Isaac et de Jacob eussent-ils retenti dans l'univers, si la bouche chrétienne n'avait été leur trompette retentissante?
Vieux lierre se vivifiant autour d'un arbre jeune et fort, le judaïsme, destiné à dormir au rayon de l'archéologie sémitique, a été gorgé de sève chrétienne, vampire involontaire.
Chacun s'extasie sur l'intémérabilité de cette race : qui donc, en France, connaît un vrai juif, tel qu'il y en a à Jérusalem. Certes, je ne suis pas sémitisant, mais je sais assez d'histoire pour ne pas appeler juifs les brigands à longs nez de la Bourse.
Depuis les hellénisants d'Alexandrie, depuis Philon, Israël a fait pour toute œuvre, celle de Sieyès pendant la tourmente révolutionnaire : il a vécu. Son dernier effort s'est épuisé, mystique, dans la Kabbale ; théologique dans le Tamuld : intellectuellement, le dernier juif fut Spinosa.
La beauté littéraire de l'Ancien Testament, sa splendeur pathétique, ses prophéties et ses prières ne lasseront jamais l'admiration. L'Occident gardera longtemps encore pour
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lieux communs de sa morale, pour tropes de sa sensibilité, les figurations hébraïques. Depuis vingt siècles l'éloquence, la piété et les arts, reçoivent leurs leçons et leurs modèles de ce livre, devenu, le livre.
Malheureusement, le génie biblique est aussi féroce que l'assyrien, et le fanatisme si beau en poésie, en pratique se manifeste par l'extermination.
Du meurtre d'Hypathia à celui de Jeanne d'Arc, du massacre des Albigeois aux dragonnades, de l'extinction des Maures aux charniers de la Nouvelle-Espagne, partout la croix a servi de manche au poignard. L'Ancien Testament inspira et justifia Cyrille comme Cauchon, la mère de saint Louis et la maîtresse de Louis XIV, Torquemada comme Pizarre, Montauban comme Galliéni : et enfin les Anglais, ces tigres à face humaine, demeurent les grands consommateurs et distributeurs de bibles.
L'Ancien Testament est le code noir religieux, la loi martiale qui fournit une sanction à toute l'infamie des chrétiens; c'est la rune des loups; et l'acre fumée des grillades araoniques offusque l'Eucharistie d'une épaisse horreur.
Immobile, le Vatican continue son rêve césarien entre des soldats de carnaval et une diplomatie d'antichambre et l'humanité évolue malgré elle, malgré tout, et va, à son dam, sans pasteur, sans vision.
Jadis, souveraine des consciences, l'Église ne relevait que de Dieu, et, légitimation de sa puissance, les pierres qu'elle a dressées et taillées suffisent à supposer sa sainteté d'alors : les cathédrales sont de hauts témoins.
Aujourd'hui, inféconde, il ne suffît plus qu'elle soit la Vérité, il faut qu'elle le prouve, par une conscience si sincère que l'univers puisse s'y regarder et s'y voir, idéalement.
Durer, sans éclat, ni chaleur; pactiser avec les vilenies nationales, prostituer ses Te Deum et célébrer les boucheries coloniales, ce n'est plus l'Église chrétienne, mais la juive, nationale et féroce.
(( La Judée enfanta le Sauveur et toute terre l'a reçu. La synagogue l'a nourri, élevé; l'Église l'a gardé. Chez les juifs est le sarment de la vigne ; chez les Gentils est le fruit de vérité. Les juifs ont vendangé le raisin, les Gentils en boivent la liqueur mystique. Les juifs ont semé le grain de froment, les Gentils en ont moissonné l'épi, avec la
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faux d'une foi vive. Les juifs expliquent les feuilles de la lettre, les Gentils recueillent les fruits de l'esprit. »
Qui dit cela, un vague auteur de piété? non pas, saint Jean Chrysostome.
L'indifférent ne saurait comprendre le pénible effort du catholique qui repousse la Bible, par amour de l'Évangile.
Une proposition est sous-entendue dans l'enseignement chrétien : que le vrai salut, avant la venue du Christ, eût été, pour tous, le Mosaïsme : et qu'avant le baptême, la circoncision s'imposait.
Eh bien, de tout mon jugement et de toute mon âme, je suis un Gentil ; et non seulement par répulsion physique, — car le Mosaïsme m'écœure, par ces fricassées de rognons et ses aspersions de l'autel et des prêtres, avec du sang de taureau, — mais en option intellectuelle : les religions de la Perse, de l'Inde et de la Chine étant infiniment supérieures à celle d'Israël.
Pascal, le premier écrivain de France avec Bossuet et chrétien d'une rare qualité, élaborant un plan de défense pour la religion, donnait aux prophètes de l'Ancien Testament une importance inexplicable.
(( La plus grande des preuves de Jésus- Christ c'est les prophètes. » Cela est formel : il n'y a donc lieu que, venant au même but, je déclare ma façon qui est de tenir cette preuve, pour la plus nulle.
La preuve de Jésus est dans la connaissance des autres religions.
Je ne puis, sans tristesse, relever chez les pieux auteurs les blasphèmes suivants :
<( Abraham est par le sang le chef et le père du peuple choisi. Jésus-Christ est le chef et le père du peuple spirituel.
(( lsaac est fils unique, comme Jésus !
« Sara est stérile comme la Synagogue, mère du Christ.
« Joseph d'Egypte distribue aux peuples l'abondance du froment et Jésus distribue le pain de vie.
« L'un et l'autre portent le titre de Sauveur du monde, l'un et l'autre agissent au nom d'un grand roi.
« Aaron est le premier pontife de la loi ancienne ; Jésus le premier de la nouvelle.
« Aaron est l'intermédiaire entre le peuple et le pharaon, Jésus est l'avocat entre son père et les fidèles.
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(( Samuel né d'une mère stérile, comme Jésus, est Nazaréen.
ce Jésus est le serpent d'airain ; la manne est l'Eucharistie, Jésus est le bouc émissaire et la vache rousse !
« La vache rousse doit être à l'âge de sa force sans tache et traînée hors du camp, comme Jésus à trente-trois ans est crucifié hors des murs. La vache rousse sera brûlée et un homme pur recueillera ses cendres. Joseph d'Arimathie ensevelit Jésus ! !
Voilà les aberrations ordinaires au clergé, voilà comment pour forcer l'Évangile à se souder à la Thorah, on traîne Jésus aux pires comparaisons.
Le protestant tient au mosaïsme autant que le catholique ; quant au prêtre slave, sa crasse ignorance et son cynisme éhonté empêchent de le mentionner dans aucune question. Il y a des saints en Russie, il n'y a pas dans l'Église schismatique un prêtre de valeur ou d'envergure : là, les plus purs des fidèles ont les pires pasteurs.
Certes, je ne quitterai pas la Judée sans étudier Israël et l'œuvre de Mosché, le temple de Salomon et la race de David, mais ce sera en un cahier spécial.
Une loi fut donnée par Moïse, dit saint Jean, la grâce et la vérité par Jésus.
Il y avait quatre mille ans, au moins, que la loi rayonnait sur l'humanité, quand Mosché se mit à la tête des Hébreï.
L'humanité entière, avec ses génies, ses sages, ses artistes ; et les magies, et les chefsd'œuvre, et l'assertion des annales, et les preuves de la science, les vertus et les héroïsmes, l'avenir indéfini s'ajoutant au colossal passé — accumulez tout d'un côté ; que Jésus seul soit de l'autre — j'irais à Jésus.
Mon adhésion au verbe du Golgotha est absolue ; mon obédience à la Papauté entière, et je suis un fils de l'Eglise. Voilà qui est clair et défie les arguties.
Mais je ne cèle point ma libre pensée, après avoir fait serment de ferme croyance : le domaine de l'autorité spirituelle a des bornes très précises. Dom Calmet voit les deux testaments dans les deux seins de l'épouse du cantique : j'avoue ne trouver que de la passion sexuelle au même texte. Beaucoup de bonnes âmes s'émerveillent à l'histoire de la Santa Casa; je pense que les vrais miracles se discernent à leur mode rationnel.
12 LES IDÉES ET LES FORMES
Si je nie l'authenticité du Saint Sépulcre je puis déplaire à beaucoup, non pas encourir une censure.
J'ai droit de traduire, au figuré que la femme de Loth fut nitrifiée, au lieu de, changée en statue de sel.
L'épithète de fils de David fut utile il y a dixneuf siècles : elle est absurde aujourd'hui.
Loin de moi, un blâme rétrospectif sur les proférations apostoliques : toute propagande obéit à des nécessités de lieu et de race.
La religion d'un Ignace (le martyr) diffère de celle d'un Dominique. Voyez même les disparates entre Lacordaire et les récents conférenciers de Notre-Dame ?
Or, le catholicisme a gardé, par une fausse entente de l'orthodoxie, des superfétations légitimes en leur temps, néfastes aujourd'hui.
Semblable à ces amphithéâtres romains qui furent tour à tour des forteresses, des églises, des bourgs, l'Église du Christ disparaît sous les adjonctions parasitaires.
Il faut déblayer, pour rendre au monument sa splendeur : et d'abord, le désenjuiver.
Je suis le premier pèlerin qui vienne adorer Jésus en rejetant l'Ancien Testament; je suis le précurseur très humble d'un mouve-
ment aux conséquences universelles et j'aurai le sort de tout précurseur, une méconnaissance fatale de mes intentions même.
La conception du passé, si solennelle qu'elle soit, ne saurait m'arrêter.
Jésus est la vie, la voie et la lumière :
La vie ne s'arrête pas aux rêves morts ; la voie de tout avenir s'ouvre nouvelle ; et la lumière dépend de l'œil qui la reçoit.
J'adore le Dieu vivant, éternel et non l'image que s'en sont fait les hommes de jadis; je suis la voie droite de la sincérité entière et je rendrai témoignage à la lumière en le réfractant, passionnément!