CASA NUOYA DES FRANCISCAINS
Le navire s'arrête à un quart de lieue du rivage : la mer est d'huile au large.
Vers le bord une légion de lames courtes et méchantes, élémentaires incarnations delà double inhumanité mosaïque et musulmane, se dressent, ennemies de toute approche, gardiennes farouches de ce port dérisoire qui n'est qu'un récif.
Souvent, les vaisseaux doivent continuer jusqu'à Beyrouth tellement le débarquement à Jaffa'est périlleux.
Un amas désordonné de maisons s'étage en amphithéâtre, sans pittoresque. Pour ne
pas bouder à ce frontispice détestable du voyage syrien, il faut se souvenir de Persée et de son émule chrétien saint Georges, dont le tombeau est là; des Hottes d'Hiram amenant des cèdres entiers pour le Temple et de ces hommes plus grands en leur histoire que les personnages de la chanson de Geste, héros dignes de la fable : Godefroy, Tancrède, Richard Cœur de Lion, saint Louis.
Des barques viennent à force de rames montées par les colosses d'impériales galères.
On est précipité dans le caïque plutôt qu'on y descend, et le ticket Coock, ici, vous assure contre le chantage inquiétant auquel se livrent, entre le paquebot et la rive, les rameurs athlétiques.
Pour entrer aux eaux calmes, la barque, profitant de la lame, saute littéralement le roc à fleur d'eau, par une passe d'un mètre cinquante, à peine large comme une porte.
Quel voyageur n'a subi la férocité de ces hyènes à face humaine que les chrétiens mettent à leurs frontières? Qui n'a supporté, rentrant en France, les humiliations sans nom que les douaniers inventent pour satisfaire l'idole patrie ? La Roumanie rivalise avec la France pour les douanes, quoique la France
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l'emporte, en injure, en rapacité, en sauvagerie. L'Empire ottoman a des douaniers civilisés.
A la lecture de ces lignes tracées par le ministre de Turquie, le très éminent ministre C... : « le porteur des présentes est homme de savoir », le chef des douanes de Jaffa a touché son tarbouch et non les bagages.
Qu'on se figure un ministre de France donnant cette commandation ! Il se croirait déshonoré et ridicule, et, s'il la donnait, quel effet aurait-elle à Baisieux, à Mouscron, à Petit-Croix, quel ricanement retentirait et comme ces terribles incarnations de la Patrie s'acharneraient au bagage et même à la personne !
Chose incroyable aux Français, pour le fonctionnaire ottoman, l'homme d'étude mérite des égards !
L'hospice franciscain, simple maison de bois au temps de Chateaubriand, est une solide bâtisse en pierre et qui a la plus belle vue sur le plus laid des ports.
Une atmosphère religieuse aide à revivre les souvenirs sacrés ; un moine vous suivant, la Vulgate à la main, lisant les textes pendant la contemplation des lieux, achèverait la meil-
leure disposition pour le pèlerin d'un bref séjour.
Apprenant la présence, à l'hospice, du Supérieur de Jérusalem, je demande à lui remettre m!a recommandation.
Ce ne fut pas un franciscain d'Alonzo Cano ou de Zurbaran, de Giotto ou de Benozzo qui parut, mais un paysan enfroqué, gras, court, lourd.
Certes, Franck, musicien angélique, était laid; Gustave Moreau, cet évocateur prestigieux des mythes abolis, ne ressemblait pas à Antinous, mais un regard, une parole les révélaient. L'intelligence luit toujours malgré les ténèbres du corps, pourquoi la piété restet-elle impuissante à percer l'aspect bestial?
Celui qui m'accrédite auprès du supérieur des Franciscains, a été pensionnaire de la Casa Nova. Il jeta, au départ, des milliers de francs, en pièces d'or, dans la robe dé ce même moine, alors sommelier, et célèbre par sa bouffonnerie à clamer : « impossibilel » aux demandes réitérées de vin de Bethléem.
La lettre lue, sans un mot de commentaire, le Franciscain désigne quelque chose de son gros doigt :
— <( Mauvais, mauvais, mauvais. »
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Il adresse ce triple adjectif au Baedecker et conclut paternel.
— « Prenez le frère Liévin. »
Les Franciscains sont devenus remarquables par leur manque de culture et on ne s'étonne plus de trouver des gens destinés à la glèbe sous leur froc : mais le gardien en chef du Saint-Sépulcre, imbécile, c'est un excès de confiance dans le Saint-Esprit.
Ce fermier cossu vous chaussant les éperons de Godefroy et vous frappant trois fois de la sainte épée qui conquit Jérusalem. Impossibile !
Il n'y a rien à Jaffa qu'une saleté à défier la description, de la vermine sous toutes les formes et des sémites du désert au regard en coup de couteau.
Le hasard du chemin me mène à un faubourg moderne ; là un civilisé porte une inscription brisée dans ses bras.
C'est un comte russe amené ici mourant sur une civière. Le climat l'a guéri et il est resté. Profitant de l'extraordinaire fertilité du sol semé de sources à fleur de terre, ce ressuscité a planté un jardin botanique pour la variété des essences et afin d'animer les feuillages divers, il disperse au matin les
perchoirs d'une trentaine de perroquets, aras, cacatoès, tous énormes et d'un seul ton éclatant. Et ces belles etvives couleurs mouvantes rappellent les Breughel de Velours et ces Franz Floris où les arbres d'un paradis ou d'un âge d'or portent, parmi leurs fruits, à toute branché, de merveilleux oiseaux.
Aux arbres systématiquement variés, aux fleurs singulières, aux psittacins magnifiques, véritables fleurs animales, le compatriote de Tolstoï a su ajouter un musée, à la fois épigraphique et sculptural, où le torse d'un empereur se détache sur la dalle d'un croisé, où le bas-relief chrétien coudoie l'inscription rabbinique.
Au seuil de cette Syrie méchante, déicide, antipathique pour qui revient de la douce Egypte, l'oasis du comte russe réconforte, dernière impression de beauté, de civilisation sur la terre barbare qui a bu le sang du ciel sans en être fécondée.
La hideuse Jaffa figure bien l'inhumaine Thorah. Ce coin de rivage serait abandonné et même ignoré, s'il n'était la route du Saint Sépulcre, comme le judaïsme serait article secondaire au dictionnaire du paganisme, sans la routine des clercs, qui depuis dix-neuf
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siècles réchauffent au foyer eucharistique le cadavre talpriudique, avilissent le Sauveur pour honorer Moïse, obscurcissent le Calvaire, phare du monde, des vapeurs fantasmagoriques du Sinaï.
Monter en chemin de fer, à destination de Hierouchalaïm, quelle circonstance, si on se souvient, des relations anciennes depuis le pèlerin de Bordeaux jusqu'à Chateaubriand qui partit de Jaffa en sayon de poils de chèvre, avec un bât en guise de selle et des cordes pour étriers.
Les Anglais, dès le VIe, furent les plus nombreux à venir aux lieux saints : ce sont leurs archéologues, Robinsonet Fergusson qui ont révélé, à notre siècle, le véritable Saint Sépulchre.
Que de merveilles vit saint Antonin que je ne verrai pas : les léopards paissant avec les mulets au Sinaï ; un monastère de femmes où un lion menait l'âne aux champs ; le siège où était Marie lors de la salutation angélique, le lit où Jésus s'étendit aux noces de Cana et l'autel d'Abraham et la pierre d'angle et même les pierres de la lapidation de saint Etienne !
Du moins, je n'aurai pas à subir que les
juifs brûlent de la paille sur mes traces, et me forcent d'abord à laver l'argent avant qu'ils le prennent.
Le train ressemble à une patache régionale, tel que celui d'Arles aux Saintes-Mariés de la Mer. Sa lenteur permet de bien voir un paysage qui ne correspond à rien de son histoire ; au lieu que le parcours de Patras à Athènes réalise le rêve même de la beauté pittoresque.
La plaine de Saron n'a aucun caractère. A l'est, les monts de Judée se dessinent, quand on arrive à Lydda, où Pelage fut condamné, où saint Georges fut enterré, où l'Antéchrist sera terrassé à la fin du monde par Jésus luimême. H y a une ancienne église construite au XIIe siècle, parles croisés, auprès du tombeau du chevalier au Dragon ; à Ramleh on voit la Tour devenue mosquée : mais comment s'arrêter tout un jour, arrivé à trois heures seulement de Jérusalem.
On se croirait dans les Gévennes : même sécheresse caillouteuse plaquée de verts sombres ; même sauvagerie d'impression, une nature de rebut, déshéritée, sans que la désolation s'élève à la grandeur. .
L'éducation judéo-romaine, qu'on nous
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donne, suppose que nous ne quitterons jamais le bourg natal : malheur à qui rompt le cercle popilien de son clocher, il trouvera que le colosse de Rome est une salle des Thermes de Caracalla et que la Terre Sainte s'appellerait garigueou clapier, si elle n'était si lointaine et parcourue par des gens qui ne voient rien, fidèles au même respect que Polonius découvrant dans un nuage, la belette ou le chameau, au gré des supérieurs.
Une petite gare de banlieue méridionale, voilà le premier pas en terre sainte.
« 0 bone Jesu, ut castra tua videritnt hujus terrenœ Jérusalem mur os, quantos exitus aquarura oculi eorum deduxerunL »
On comprend le saint émoi des croisés, mais on n'éprouve qu'une curiosité avide mêlée d'appréhension.
De la vieille calèche qui mène vite vers la ville salomonique, on voit, à droite la vallée désolée de Hinnom ; à gauche des hospices qui semblent des casernes ; enfin des remparts analogues à ceux d'Aigues-Mortes, sauf qu'ils s'élèvent en sommet sur un rocher. A la porte de Jaffa, grouillante de soldats, de moines, de drogmans, de touristes, il faut mettre pied à terre : une voiture n'entre pas dans cette
ville de rampes dignes de Blois et de venelles en escalier.
Après quelques détours en des ruelles, on arrive à une porte banale qui montre, en manière de blason, deux mains maçonniques unies à tenir une croix. Sur le seuil, un franciscain jeune, la barbe magnifiquement noire et soignée, sourit, d'une sorte où l'onction religieuse enveloppe l'accueil de l'hôtelier.
Le domestique en culotte turque et tarbouch s'empresse aux bagages. Les corridors sans crucifix n'ont aucun signe de piété comme si, en aubergistes discrets, les Franciscains craignaient de déplaire même au scepticisme.
La chambre propre et quelconque est également sans image. Qui a choisi la Casa Nuova pour échapper à la banalité de l'hôtel se trompe : rien ici ne rappelle la religion.
Dans la vaste salle à manger, point de crucifix : aux murs, aes grisailles dont une buvette de carrefour italien ne voudrait pas, représentent des melons, des concombres, et autres comestibles. Les fils de saint François aujourd'hui ont des bodegones pour fresques.
D'un côté de la table parmi plusieurs femmes, vagues figures de dévotes, un prêtre assez bel homme grisonnant, porte une croix
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pectorale : il se crête en coq sacré, et paraît tenir l'emploi du commis voyageur à cette table d'hôte séraphique.
La Casa Nuova n'a d'autre mérite que de coûter moins que l'hôtel. L'atmosphère morale y est nulle, avec on ne sait quoi de provincial, d'épilogueur, de malveillant. Les regards ne sont pas bons, en leurs curiosités blessantes.
— (( Vous, là-bas, vous avez l'air d'un copte? »
Cette apostrophe, fruit de chuchotements entre les dévotes et le prélat, cette provocation de Gaudissart qui veut blasonner un inconnu pour l'amusement de. la galerie, m'étonnèrent : je regardai mon voisin, un prêtre sombre et espagnol ; j'étais bien le copte et je répondis :
— (( Les coptes sont les descendants légitimes des Égyptiens et ceux-ci, les plus anciens des hommes ? »
Le prêtre trancha :
— « Les plus anciens des hommes sont les Hébreux. »
Je souris ; il continua :
— « Noë est, après Adam, le père du genre humain ! »
Je répliquai simplement :
— « Adam, 4138 avant Jésus-Christ, n'est-ce pas? Le Temple de Granit serait donc antérieur à Adam ? »
— (( Il raille la Bible », s'écria l'homme de Dieu en levant les yeux au plafond, vers les courges peintes.
— « Je ne raille pas plus la Thorah, que le Veda ou l'Avesta »
Il eut un geste comminatoire et dit aux dévotes :
— ce Vous voyez bien que c'est un copte ! »
— (( Les coptes seraient ceux qui ont étudié? »
— « En Allemagne ! » il laissa ce mot tomber avec un mépris singulier.
— « Non, monsieur l'abbé, j'ai étudié à Paris. »
— (( Ah! vous êtes parisien : le parisien est sceptique, il ne croit pas au miracle. Croyezvous au miracle? à une divine dérogation aux lois de la nature? »
— « Cette définition est bonne pour les femmes et les foules ».
Les dévotes lancèrent un regard vipérin.
— (( Croyez-vous aux miracles de l'Evangile? »
LES IDÉES ET LES FORMES
— (( L'Évangile lui-même est le miracle des miracles. »
— (( C'est un protestant! » et derechef: « Croyez-vous à la résurrection de Lazare? »
— « Certes ! Mais le miracle ne prouve que la foi et non la vérité. Les fakirs font des miracles et le pape n'en fait point ; cependant le Pape représente la plus grande somme de vérité et le fakir une initiation erronée. »
Il dogmatisa :
— « Le Diable est le singe de Dieu : il fait aussi des prodiges : les fakirs sont voués à Satan. »
— « Satan était la plus parfaite des créatures de la série spirituelle : quel que soit son péché, la charité défend de l'affubler de l'ordure humaine. »
— « Il défend Satan ! il prend parti pour le Diable. »
— « Je m'apitoye seulement sur son sort : quomodo cecidisti, Lucifer : et la pitié est toujours bénie, quelle que soit la misère qui l'éveille ?
— « Plaindre un criminel, c'est devenir son complice. »
— « Allez-vous m'exorciser? »
— Vous en auriez besoin. Êtes-vous chrétien? »
— « Catholique ! »
— « Non, vous dédaignez les miracles? » Je répondis, agacé :
— « Il n'y a que trois miracles, comme il n'y a que trois personnes en Dieu : La Création, la Rédemption et la Sanctification, et celui-là, monsieur l'abbé, vous ne le comprendrez jamais ! »
Les dévotes semblaient assistera une profanation. Tannhauser ne souleva pas de pires fureurs à la Wartburg, quand il osa chanter le Venusberg... »
— « Blasphème! » s'épria le prélat ; « que venez-vous faire à Jérusalem? »
J'avais blasphémé la compréhension du personnage seulement :
— (( Je viens étudier, monsieur l'abbé. »
— « A Jérusalem, la véritable étude c'est la prière. »
« Vous êtes un blasphémateur et nous sommes des pèlerins ! »
Résolu à fuir un prétendu couvent où il fallait subir les rodomontades cléricales, je hâtai les bouchées et me levai.
— (( Votre théologie de curé de campagne
LES IDÉES ET LES FORMES
suffit à qui possède le sine qua won religieux, la charité.
((Vous jouez les saint Georges de controverse à table et pour les dames, et, à court d'arguments, vous jetez des injures. Nous n'avons pas fait les mêmes études, et notre colloque scandaliserait l'assistance, sans satisfaire votre vanité. Je vous cède la place, comme je la céderai toujours à ceux qui portant la livrée de la mansuétude n'ont pas même la politesse d'un civilisé. »
Je gagnai ma chambre, et ayant ceinturonné mon revolver, je descendis, dans le dessein d'obtenir l'entrée aux galeries de la rotonde qui communiquent avec le couvent latin, et servent de promenoirs aux Franciscains, seul endroit d'où l'on puisse, en sécurité, observer les schismatiques.
Un grand bruit m'arriva dans l'escalier : (( Blasphème ! Blasphémateur ! » ces mots montaient, répétés avec des intonations exaspérées.
Le prélat et les pensionnaires excitaient contre moi un grand diable franciscain, vraiment à peindre.
Il avait certainement manié l'escopette avant le chapelet, et s'était ceint de la corde
franciscaine pour éviter la corde de justice en cravate, sinistre gaillard aux yeux de braise, modèle pour bourreaux d'un Spasimo, il grogna plutôt qu'il ne dit, insolent, menaçant, dangereux.
— ce Où allez-vous ? »
— <( Je vais au Saint-Sépulcre! »
C'était inutile de demander l'entrée de la galerie franciscaine à un religieux dont l'œil lançait l'homicide.
Je me résignai aux risques de la cohue énergumène plutôt que de perdre cette unique occasion.
— « Vous ne sortirez pas! » vociféra-t-il.
— <( Jadis, Frère des Abruzzes, les franciscains rachetaient les captifs; emprisonnent-ils maintenant les pèlerins? »
L'œil du religieux étincelait, un œil meurtrier de vocation.
— « Si j'ouvre, je ne vous donne qu'un quart d'heure, et après ce quart d'heure vous resterez dehors. »
Rester dehors dans la ville la plus dangereuse de l'Orient était acceptable; mais non laisser mes papiers à la discrétion d'un prélat fanatique, de dévotes véxées et de touriers ex-brigands. De tels lévites ont des droits mo- ï
LES IDÉES ET LES FORMES
saïques sur le bagage d'un blasphémateur et ils eussent trouvé dans ces bagages des droits sur ma vie même.
— « Pourquoi ces airs d'insolence et de menace, ô frère séraphique? »
Une dévote souffla, d'une voix pâle d'indignation :
— « Vous avez manqué de respect à un évêque ».
— (( Un évêque ? »
Une autre figure vague siffla :
— (( Vous n'avez pas vu la croix pastorale? » Quelle réplique à ces matriculés du recrutement chrétien ?
Sous les traits d'un commis-voyageur insolent, un prince de l'Eglise est-il reconnaissable ? Comment leur dire que le prestige d'un évêque en matière d'intelligence n'existe pas; qu'on ne doit de vénération qu'à sa qualité de détenteur des sacrements et que parmi les oportetde l'ordination Y interpretari depuis longtemps est passé à la science laïque?
A l'approbation du frère assommeur, quelqu'un de la compagnie des dévotes s'avança, disant :
— ce Vous troublez des pèlerins... il y a trois bons hôtels à Jérusalem. »
— « Par les stigmates, depuis la minute où je suis entré ici, je n'ai eu qu'un désir, m'évader de cette Casa Nuova comme d'une géhenne. Qu'on me donne un porteur, et à l'instant ! »
La colère du religieux s'alimentant par les mouvements même de son zèle, fit palpiter ses narines ; sa voix siffla entre ses dents éclatantes de loup, et ses mains se crispèrent sur ses biceps.
— « Si je pouvais... si ce n'était pas la Casa... si je n'avais pas cette robe... »
— « Vous me passeriez à tabac, pour la plus grande gloire du séraphin d'Assise. »
Je fis courir mon revolver d'arrière en avant, heureux d'être armé, en face de ce furieux.
— «Je suis donc prisonnier? » dis-je.
— (( Jusqu'à demain cinq heures! »
Je remontai lentement dans ma chambre.
On m'eût averti que le règlement de la Casa ne permettait pas de sortir après le dîner : je me serais incliné pour un soir. Comment une circonstance aussi petite avait-elle allumé l'éclair du meurtre dans l'âme [d'un Franciscain? Voilà donc la descendance morale de celui qui disait frère au soleil et sœur à la lune.
LES IDÉES ET LES FORMES
L'écrivain de cette phrase : « qui oserait choisir entre le cœur d'Assise et le cerveau de l'Académie? » caressait son revolver, sur la menace d'un frère mineur!
Seuls, les gens élevés par des religieux comprendront la tristesse de cette aventure et le très douloureux mécompte de faire tourner le barillet d'une arme au lieu des grains d'un chapelet dans un couvent de cet adorable Francesco, l'inspirateur de tout le XIVe siècle italien, tant aimé à travers tous les maîtres de Cimabue et Giotto à Benozzo jusqu'à Titien.
A la réflexion, l'évêque, Ramollot sacerdotal, avait voulu imposer ses épaulettes à un civil dont la tête lui déplaisait; les dévotes, de pauvres natures, obéissaient, à la hiérarchie et le frère, bon chien, une fois lancé par le maître, avait aboyé et écumé; il aurait mordu.
Tous! étaient dans le devoir tel qu'ils le conçoivent; mieux que justes, ils s'élèvaient à l'état de zélotes, piliers de la foi, marteaux de l'hérésie, remparts d'orthodoxie!
L'évêque de la Casa Nuova est l'éternel Caïphe qui prend la sacristie à témoin : « Vous l'avez entendu blasphémer? » Les dévotes
sont ces mêmes familiers du temple qui s'indignent qu'on soit debout, là où ils se prosternent et crient : « Est-ce ainsi qu'on parle au grand prêtre? »; le frère mineur continue la gueule qui hurla « Non Jesum, sed Barrabam », c'est la main qui lapidera, hélas!
Sans mes ennemis les irréligieux, les libres-penseurs, les francs-maçons, j'aurais pu descendre de la table des pèlerins dans l'obituaire de l'inquisition. Je les ai reconnus tous les trois, les personnages de l'autodafé? La mitre sans science qui veut aligner les entendements, selon la chiourme d'une Thorah; le troupeau qui crie Amen aux tortures et aux massacres, et le bras de Dieu, le bras dominicain, la dextrochère lévitique.
Hélas! rien n'est changé dans la plus abominable des villes. Aucun des personnages de ce soir n'eut été ailleurs, si furieux et barbare; les effluves judaïques ont enivré ces chrétiens.
Les cardinaux du Mosaïsme crucifièrent Jésus, comme sacrilège et blasphémateur ; les cardinaux catholiques ont brûlé la Pucelle comme hérétique et sorcière. Chaque fois, la Patrie a poussé la religion au crime. Et pour ces iniquités les plus grandes de notre
ère, les juifs et les anglais porteront toujours la marque de Caïn.
Quelles passions égalent en atrocité, les passions religieuses. Je comprends enfin l'élection d'Israël et comment il fut le peuple choisi. Ni à Rome, ni à Athènes, ni à Alexandrie, ni sur le Gange, nulle part au monde Jésus n'aurait trouvé d'assassins.
Un païen, habitué par sa religion même à sentir la beauté eut admiré Jésus s'il ne l'eût suivi; car Jésus était beau.
Si j'avais seulement aperçu le pli de sa robe sur son talon, je l'aurais suivi. Sa grâce était irrésistible ; un regard de lui devait entrer au cœur, comme une flèche de lumière.
L'avoir vu sans l'aimer, quelle brutalité! Le miracle, l'indicible miracle c'était sa face. Et les femmes seules, — que cela soit leur éternelle gloire, ont senti Dieu, — sans miracle, sans ambition, sans discours inutile.
Petit-fîls des suppliciés de la gnose, à Dieu ne plaise, que fanatique, à mon tour, je donne ma foi pour la meilleure ; mais qui m'empêchera de penser que le Maître eût accueilli une âme qui se serait élancée vers lui, de pur instinct; qui l'aurait reconnu rien qu'à le voir et qui eût crié dans un sanglot d'adora-
tion : « Ineffable Jésus, laisse-moi m'accroupir comme un chien sur tes pieds sublimes : ne m'enseigne rien, je n'ai pas besoin que tu parles : ne me montre rien, tes miracles ne valent pas un mouvement de ta paupière. Laisse-moi m'abîmer dans ton ombre, sans écouter même ce que tu promets car qui t'a vu, vit déjà une minute éternelle, et tout le paradis resplendit dans tes yeux. »
C'est ainsi que le Sauveur fut aimé par saint François, c'est ainsi que je l'aime, et que je souffre quand on l'insulte, de ces termes ignobles : « fils de David », le roi qui assassinait le mari pour jouir de la femme : ce dont un François Ier ou un Louis XIV, même un Louis XV eussent été incapables : et de « fils d'i\.braham » qui prostituait sa femme en la faisant passer pour sa sœur.
Le peuple juif attendait un général Boulanger, un militaire victorieux restaurant la nation : tel était son Messie prophétisé et attendu. Ils ne pouvaient reconnaître le lion de Juda, dans l'Agneau de Dieu ; Jésus a-t-il pu se tromper sur lui-même et se prendre pour le Messie juif ? Non.
Il a accepté le poids de cette ignominie
LES IDÉES ET LES FORMES
parce que elle lui assurait la mort, telle qu'il la voulait :
L'élite d'une religion assassinant Dieu même, afin que fut à jamais aboli l'homicide au nom du ciel.
Hélas, le lion de Juda n'a jamais cessé d'égorger l'agneau. Le Vicaire de l'agneau s'entoure de la même garde que le prince de Monaco. Et moi qui considère l'armée comme l'enfer terrestre et visible, je songe que l'on pourrait demander compte à un chef de ce qui s'est passé dans une caserne, mais qu'il serait niais d'écrire au général des Franciscains sur les mœurs de la Casa Nuova. Quoique détestateur du militarisme, j'avoue qu'il y a encore plus d'honneur chez un général d'homicides professionnels que chez le général de l'ordre séraphique.
Étrange destin que d'être méconnu de ceux qu'on aime !
A Vanhfried n'a-t-il pas été dit, de mon culte pour le sublime auteur de Parsifal : « qu'il y avait des admirations infamantes, même pour le plus grand génie. »
De telles paroles donneraient de l'orgueil au plus humble.
Après avoir poussé la commode contre la
porte et mis le revolver sous mon oreiller, dans ce couvent franciscain, je répétai la parole du centenier, en l'appliquant à mon effort : « Je ne suis pas digne, Jésus, de retrouver ton vrai sépulcre, mais fais-moi un signe intérieur, s'il te plaît qu'on continue à visiter un faux Golgotha. »
Au réveil, boucler les valises, dévaler l'escalier, enjamber le seuil de la Casa Nuova, la porte étant ouverte, fat un seul mouvement ininterrompu.
Un drogman aperçu la veille était là, je lui criai :
— ce Vite, un porteur! »
Le beau franciscain d'hier, à la barbe magnifiquement noire et soignée, souriait de cette même sorte où l'onction religieuse enveloppe l'accueil de l'hôtelier.
— « Vous allez en excursion? »
— ce Mon Père je ne vous dirai pas un mot avant que mes bagages soient sortis. »
Il donna un ordre. Et lent, patelin, mettant des minutes entre les mots :
— «Il s'est passé... des choses.., hier... on m'a dit... je ne sais pas bien... vaguement... Le Père Supérieur sera là dans un moment. »
Je m'essayai à rendre sourire pour sourire,
LES IDÉES ET LES FORMES
en classant ostensiblement mes lettres diplomatiques aux grands cachets rouges.
— « En somme, monsieur, que s'est-il
• passé ? »
— « Mes bagages, mon Père, d'abord! »
— « Vous partez... vous allez chez les Assomptionnistes ? »
« Votre nom... vous ne m'avez pas donné votre nom. »
Enfin, voici les colis, les voici dans la rue hors du seuil franciscain!
— « Mon Père, vous vivez sur le témoignage de Chateaubriand, vous n'en aurez plus d'autre de cette valeur : moi je pardonnerai si je tais mon nom. Si vous l'exigez, comme vous ne manquerez pas de dire quelque mensonge, je vous punirai exemplairement. Vous le voulez : voici ma carte. »
Il y coula les yeux :
— « Vous ne partirez pas sans déjeuner, sans prendre quelque chose... »
— (( J'aimerais mieux disputer aux chiens de l'eau pourrie et du pain sale que d'accepter rien d'une case franciscaine. Mais votre dîner je l'estime trois francs et votre chambre deux francs. »
Je lui tendis un écu. Dire qu'il fut pris,
escamoté, vaporisé n'exprimerait pas le geste à la, Basile ou à la Scapin qui ferait la fortune d'un acteur ou d'un voleur; ce geste, excellent à la Comédie-Française, est attristant quand les mains qui le savent sont aussi celles qui consacrent.
Le drogman était là, avec le porteur :
— (( Vous me permettrez bien de vous souhaiter un bon voyage, monsieur?
— « Et à moi, mon père, vous me permettrez de vous redire que la Casa Nuova a le plus grand intérêt à oublier mon nom. »
Le drogman demanda :
— « Où voulez-vous aller?
— « Y a-t-il, un hôtel juif; je suis las de la méchanceté chrétienne : oui, allons chez les juifs. »
Derrière moi, le jeune Franciscain, à la barbe magnifiquement noire et soignée, souriait d'une sorte où l'onction religieuse enveloppait la déconvenue de l'hôtelier.
UNE JOURNÉE HIÉROSOLYMITÈ
A un demi-kilomètre de Jérusalem, sur la route de Jaffa, l'hôtel Kaminitz, tranquille, salubre et sans caractère judaïque appréciable, me sera un abri contre le fanatisme des catholiques.
Il est neuf heures du matin ; le zèle de mon vœu se réveille ; je prends mes fîrmans, les notes topographiques et je descends la route poudreuse, inattentif au peu de pittoresque qui grouille et bat le pied du rempart. La saleté et la puanteur de la ville sainte dépassent la description.
Enfiévré par l'idée fixe, dans un état à
demi somnambulique, je cherche à travers le dédale immonde des ruelles, le but de mon pèlerinage. Une demi-heure de marche et de contremarche s'écoule, enfin un passage voûté me montre une immense esplanade déserte, semée de mastabas et de fontaines à ablution : C'est le Haram-Ech-Sehérif.
Encore un moment et j'aperçois le Koubbet es-Sakhra, tel que Raphaël l'a peint dans le Sposasilizio du Brera, tel qu'il paraît au sceau des grands Maîtres du Temple ; j'ai devant moi YAnastasis construite par Constantin, décrite par Eusèbe , Arculfe , Antonin le martyr, l'Anastasis qui s'élève sur les triples ruines du temple de Salomon, du temple d'Hérode, du temple d'Adrien!
Je monte les marches de la plate-forme et je m'agenouille, car le Koubbet es-Sakhra, le Dôme du Rocher est l'authentique et le véritable Saint Sépulcre.
Seul au monde, avec quelques savants Langlois, Fergusson, Robinson, ces deux-là peut-être morts, je connais le vrai Calvaire et dans la foule des chrétiens à cette heure assemblés je ne peux crier à aucun : « Là, est notre Maître ; voilà vraiment où ils l'avaient mis » !
LES IDÉES ET LES FORMES
Je sentais si fortement la proximité de la très auguste tombe qu'au lieu de me précipiter dans l'Anastasis, par un coup de foudroyante humilité, je n'osai pas m'enivrer de cette grâce qui m'était faite.
Il y a des années, en maniant le sceau du Temple, la curiosité m'était venue de connaître l'origine de ce dôme et une photographie actuelle du Sakhra m'avait amené à y voir une œuvre de style constantinien. A propos de l'invention de la vraie croix, la Vie de Constantin par Eusèbe me fît reconnaître dans le dôme templier FAnastasis. Ensuite, on me signala (car j'ignore l'anglais) Y Essai sur la topographie ancienne de Jérusalem, de Fergusson, à un titre assez singulier, celui d'une censure ecclésiastique, d'un index existant dans l'Eglise anglicane.
Les pasteurs d'Outre-Manche avaient demandé à Fergusson de retirer son livre du commerce et d'en détruire les exemplaires.
La note transmise se bornait a une négation sur l'authenticité du Saint Sépulcre actuel et une affirmation que le véritable sépulcre était sous le Dôme du Rocher. En vertu de cette loi que les attractions sont propor-
tionnelles aux destinées, je découvris dans ma propre bibliothèque une brochure ainsi intitulée : Que le tombeau de Jésus nest pas au Saint Sépulcre mais dans la mosquée d'Omar. (Victor Langlois. Poulet-Malassis, 1861.) L'auteur avait eu un Fergusson et en copiait les démonstrations : la lumière sortait éclatante ; cette plaquette de quarante-huit pages passa-t-elle inaperçue ?
Qu'y a-t-il, au monde, de plus passionnant et pour un si grand nombre d'hommes, que la vérité sur le tombeau du Christ? « Domi?ie, non sum dignus ut intrem sub tectum tuum. »
C'était la maison du Maître, où il dormit son sommeil de supplicié, et de céleste incompris, car aucun n'osa, après la sixième heure, quand sonnait la trompette du temple, continuer l'ensevelissement. Ils avaient vu la lumière et ils obéissaient encore à Mosché, les aveugles ! Ah ! quelle détestation de la Thorah se leva en moi, comme je me sentis ennemi de toute cette juiverie qui gêne encore le culte de l'Agneau !
De ceux qui sont venus adorer Jésus au lieu de sa mort, un me paraît incomparablement sublime et incarner l'âme surhumaine du moyen âge, Godefroy de Bouillon.
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De ceux qui ont continué l'ignominie du sanhédrin, les pires sont ces moines qui désignèrent à l'adoration des croisés un faux Saint Sépulcre.
Après l'incendie de la basilique constantinienne en 969, les prêtres catholiques chassés du mont Moria, au bout de vingt ans de détresse se résolurent à bâtir un Saint Sépulcre, là où on le permit, c'est-àdire, près du quartier des marchands d'Almafi (entre 1031 et 1048) ; mais le 15 juillet 1099, un demi-siècle après leur fraude, quand toute la ville était au pouvoir des chrétiens, pourquoi ne menèrent-ils pas les chevaliers à YAnastasis qui était intact?
Hommes d'action et de piété ardente, les croisés venant d'accomplir tant de saintes prouesses pouvaient-ils se douter que le clergé qu'ils délivraient du joug musulman les tromperait d'une façon si sacrilège, les laissant verser les plus saintes larmes sur un faux sépulcre?
Cette substitution d'un endroit quelconque au plus saint lieu de l'univers, quelle plus horrible infamie de cette ville unique en infamie ! quelle plus odieuse trahison les prêtre ont-ils osé envers des fidèles !
D'après l'archevêque Guillaume de Tyr, le clergé de la croisade inspirait peu de respect, sauf l'évêque d'Albarie et quelques autres, ils étaient dissolus et ignares.' On put faire un saint roi : Godefroy, mais on dut se contenter du prêtre Arnould dont les mœurs étaient plus que suspectes, d'après Michaud. A peine élu patriarche, Arnould voulut reprendre à Tancrède l'énorme butin de la mosquée d'Omar.
Confusément se mêlaient dans mon souvenir l'épouvantable cortège où des soldats romains menaient Dieu au gibet, entre deux brigands; et les défaillances de tous les apôtres et la douleur de la Vierge ; et, vers le soir, les deux bons riches, les seuls de l'Évangile, les deux bourgeois honnêtes de la divine tragédie, Joseph et Nicodème ! Cette pensée me tenaillait que nul, pas même Madeleine, n'avait cru que le maître ressusciterait.
Je voyais l'empereur Adrien effaçant le lieu de la résurrection par un temple à Vénus ; et le déblai ordonné par Constantin et la roche sainte surgissant « isolément, dans ce lieu nivelé » et le Fatimite Moëz chassant les chrétiens du Moria, jusqu'à ce Vendredi de 1099 où, à l'heure même de la mort du Sauveur,
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les croisés prirent Jérusalem et où Tancrède parut ici, véritable saint Georges, et conquit le DomjB du Rocher sans savoir que lui seul, délivrait vraiment le saint tombeau.
Tout à coup, je fus tiré de ma méditation par des voix prochaines ; autour de moi une dizaine de mahométans, les uns armés de bâtons, d'autres ayant des pierres dans les mains criaient :
— (( Bachich, bachich... » d'un air, menaçant.
Je tirai le fîrman destiné aux autorités militaires et je le dépliai sous leurs yeux. Ceux qui avaient ramassé des cailloux les jetèrent, la menace disparut de leurs yeux ; j'échappais à l'assommade, je ne devais pas espérerplus, car ils vociféraient, du geste et de la voix :
— Barah, Barah (dehors), avec des épithètes équivalentes à « chien de chrétien, inmonde franck ! »
Il fallait obéir à cette injonction. La défense, sous peine de mort, d'entrer dans l'enceinte du temple pour un incirconcis n'est pas une rigueur islamique, mais mosaïque, de ce mosaïsme qui a pour auteur Dieu même, selon l'archevêque de Paris.
Je refis le chemin, avec autant de dignité
que je pus, escorté de ces parfaits musulmans identiques aux parfaits israëlites, qui ne se lassaient pas de hurler :
— « Barah, fils de chienne, ordure de chrétien ? » Au sortir du Haram je ne me dissimulai pas à quel péril j'avais échappé, connaissant l'inscription découverte par M. Clermont-Ganneau dans la Medresé. « Que nul étranger ne pénètre a l'intérieur du tryphactos (balustrade) et du péribole (enceinte) qui sont autour du hiéron (sanctuaire).
« Celui qui y serait surpris, y pénétrant, s'exposerait à ce que mort s'ensuive. »
Les Juifs ayant aperçu saint Paul, dans le temple, soulevèrent toute la foule, et mirent les mains sur lui, criant : « Hommes d'Iraël, au secours ; voilà l'homme qui a profané ce saint lieu »... et la multitude suivait, criant : « Fais-le mourir ! »
Si j'avais dû me réclamer de ma qualité de citoyen français, comme saint Paul se déclara citoyen romain, j'eusse été exterminé. C'est le sceau du Sultan et quel sultan ! de l'épouvantable Abdul-Hamid, qui m'a préservé. Il est dur pour un chrétien, un franck, un coreligionnaire gnostique des croisés de devoir son salut au croissant.
48 LES IDÉES ET LES FORMES
Il faudra pour revenir au Sakhra m'embarasser de ce polichinelle à yatagan qui s'appelle un kaouass, d'un soldat turc, et du cheik, et de pantoufles et de quelqu'un pour les porter. Comment prendre des mesures, et étudier sous ces yeux stupidement fanatiques?
En ces pensées, j'allais un peu au hasard, et j'arrivai à la porte des Maugrebrins ou des ordures. D'un poste militaire sortirent des et cris des gestes et quelqu'un dit en mauvais français :
— « Oui, chiens, non francks, passer! »
Je rétrogradai, m'engageant dans le quartier arménien.
Soudain, des pierres frappèrent les murs autour de moi ; l'une emporta mon chapeau : je me retournai, et montrai mon arme à mes invisibles agresseurs, ne comprenant pas le fanatisme de ceux-là qui se laissent égorger comme moutons, dans tout l'empire ottoman.
A Jérusalem, la foi devient enragée, vraiment! J'atteignis la citadelle et la porte de Jaffa dans un état d'esprit désolé.
Les poings de laCasaNuova, les matraques du Haram, les cailloux arméniens, et ce cha pelet d'insultes commencé par un évêque, des
moines et des dévotes, continué parles inahométans, me navraient par leur signification.
Impur à la Casa Nuova, impur au Haram blasphémateur partout, chien de gnostique, chien de chrétien, Ahasvérus innocent, je me demandais ce qui pouvait bien m'attendre chez les Juifs.
Ils étaient une douzaine à une table d'hôte, modestes, tranquilles, polis ; au mur, les portraits des Montefîore et autres bienfaiteurs de la secte.
Servi séparément et d'une façon excellente, je déjeunai en face d'une pile d'oranges où on avait piqué un petit drapeau français, pour me faire fête.
Petit drapeau, tu flottais sur la caserne Bellechasse, quand je fis deux nuits de prison pour n'avoir pas lu une affiche.
Petit drapeau, tu claquais au mistral, sur la Montagnette, quand un corps d'armée fît le blocus du monastère de Frigolet.
Petit drapeau, tu planes sur des massacres depuis longtemps, et non sur des guerres, petit drapeau de Madagascar et du Tonkin, du Dahomey et de Tunis.
Petit drapeau, depuis que je suis né, tu
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projettes une ombre de mort sur ma vie : et je bénis Dieu que la jeunesse soit passée et que l'âge mûr vienne^ petit drapeau, pour échapper aux maux que recèlent tes plis. Ils sont féroces ceux qui te portent, petit drapeau, et je les redoute, moi qui ne suis bon qu'aux oeuvres de l'esprit.
J'ai pu te fuir, ô mancenillier national, sinon je me serais endormi, dès vingt ans, dans la négation de tous mes vœux.
J'ai pu échapper à ton pouvoir homicide, et c'est la seule grâce dont je remercierai l'Éternel tous les jours de la vie : car tu es une idole.
Le Moloch qui a succédé à tous les autres, et mon Dieu ne me permet pas tes œuvres de sang et de boue.
Depuis des mois, je vis loin de tes rives5 et jamais je ne viens à ceux qui te représentent, car ils sont méchants à l'Essénien; et tu as trop longtemps été l'épouvantail de ma vie pour que je t'aime, drapeau de ma prison, drapeau des douanes et drapeau des décrets, drapeau de la géhenne !
Le drogman qui m'avait amené à l'hôtel Kaminitz vint me relancer pour que je ne
manquasse pas le plus étonnant des spectacles hiérosolymites : la Fête du feu.
L'Église du Saint Sépulcre presque au centre de Jérusalem est distante de sept cents mètres à vol d'oiseau, du véritable Calvaire.
De boyaux en venelles, parmi les ordures d'une ville qui n'a que les chiens pour balayeurs, on débouche brusquement sur une place dallée, plus basse que le niveau de la rue.
Là, une église romane du douzième siècle enclavée à droite et à gauche par des masses conventuelles, donne une impression provençale plutôt qu'orientale.
Par l'unique portail ouvert, — l'autre est muré, — une foule bariolée et bousculante m'entraîne comme un courant de fleuve fait d'un bois mort. Poussé, porté, écrasé un peu je franchis le seuil vénéré dans une atmosphère affreuse de guichet, au 14 juillet.
Inoubliable tableau, et extraordinaire euphémisme des écrivains mes prédécesseurs : le poste turc est une tabagie qui occupe la première chapelle à gauche ; un plancher élevé d'un mètre avec des armoires au fond et tout ce qu'il faut pour fumer et boire. Là une dizaine de Turcs en redingote noire et en
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tarbouch, causent et rient et fument, comme à une terrasse de boulevard.
Cette tabagie turque où les municipaux de Jérusalem se donnent le spectacle du christianisme est inoubliable. Comment! nous ne pouvons, nous, entrer dans une mosquée sans chausser des pantoufles, et eux ne se déchaussent pas la tête et établissent une terrasse à chiboucks dans la plus sainte Église du monde !
Que sont alors ces trois empereurs qui se disent chrétiens. Le vieux polytechnicien François-Joseph, qui incarne la catholique Autriche et commande à cette Hongrie qui s'est épuisée à briser l'élan islamique; le kaiser au casque étincelant, le prétendu chevalier au cygne qui prêche sur ses navires, signe empereur-roi et rêve le Saint-Empire ; et l'autre, le formidable jeune homme, qui ignore le nombre de ses sujets et qui n'a pas le temps d'apprendre la géographie de ses conquêtes; les trois empereurs porteurs de croix sur leur poitrine, les trois pasteurs de troupeaux chétiens, qui ont des millions d'armées, d'armes et de vaisseaux laissent fumer, boire, cracher et rire quelques Turcs, même le jour de Pâques, devant la pierre
de l'onction, à vingt pas de la tombe de leur Dieu : ce sont là des empereurs? Caligula et Néron furent empereurs : mais des chrétiens, ces encouronnés-là, non certes. C'est à désespérer de l'espèce humaine ! Dieu et le Tzar, Dieu et le Kaiser, mais le Tzar et le Kaiser, croient-ils en Dieu? Ces Juifs, que l'univers déclare immondes, tant qu'ils ont eu un tronçon d'épée dans la main, défendirent leur temple, furieusement.
Les chrétiens, avec une triple armée innumérable, laissentprofaner et salir le plus saint lieu.
La haine mutuelle, une haine de fauve, favorise le croissant plutôt que le frère chrétien.
Après l'horreur de ce cabaret, j'aperçois des taches rouges parmi la foule, et des éclairs d'acier aux remous de la cohue : ce sont des soldats turcs, un bataillon d'infanterie appuyé sur ses fusils autour du Saint Sépulcre ! Et le drogman me dit que ce bataillon est indispensable ; sans lui, Grecs, Latins, Arméniens se massacreraient : voilà pour quel effet Jésus a péri sur la croix !
On chante, avec force, presque avec fureur, avec une volonté évidente de s'affirmer, de faire un grand bruit.
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L'édicule qui renferme le Saint Sépulcre est une honte architectonique, mais le regard est surtout impressionné par la confusion de cette église morcelée en étages et en caves, en une multitude de recoins, véritable Babel discordante, insensée, déconcertante.
Je défie le plus lucide de comprendre à l'aspect, cette ruche incohérente où le désordre des lignes exprime l'abominable état du christianisme.
La cohue devient épouvantable, et le soldat turc me paraît une machine redoutable. Un remous de foule, une poussée trop vive, et la Pâques serait une Vêpre sicilienne impartiale. Je renonce à voir le prêtre russe recevoir le feu du ciel ; mourir ici serait pire qu'ailleurs, dans ce flot de méchanceté et dépassions sauvages. Péniblement je me dégage, et je repasse devant la chapelle turque où les gens en tarbouch rient, fument et boivent, et je salue en pensée les trois empereurs chrétiens, très chrétiens, qui ne se croisent que pour le négoce et l'écoulement de la marchandise nationale.
L'estaminet du Saint Sépulcre, le bataillon d'infanterie nécessaire à pacifier la haine des chrétiens grecs pour les latins m'épouvantent :
Ai-je l'esprit mal fait et orienté sur un idéal impossible ?
Gémir là, où tous s'indifférencient ; protester quand tous acceptent ; être la voix criant dans le désert, triste office et ridicule !
(( Que nous veut », dira-t-on « ce zélateur qui clame quand nous nous taisons : il insulte à notre silence, disons-le insensé ! »
Insensé, de voir que le musulman a plus de foi que le chrétien et qu'il ne supporterait pas, dans ses mosquées, les profanations que l'Islam commet au Saint Sépulcre.
Le musulman méprise ces sectes chrétiennes qui se haïssent et se battent jusque sur la tombe divine.
A la fenêtre de je ne sais quel couvent où le drogman m'a conduit, j'attends la sortie du feu sacré. Il me raconte un fait récent qui caractérise l'état de l'esprit religieux à Jérusalem.
On sait qu'au tombeau du Christ, comme à plusieurs lieux vénérés, l'adoration et la garde appartiennent, suivant l'heure, aux Latins ou aux Grecs.
Or, il arriva, ces derniers temps, qu'un prêtre grec. vint escorté d'un des kaouas du Patriarche orthodoxe pour prendre la veillée
au tombeau, quelques minutes avant l'heure. Le Franciscain refusa de céder la place jusqu'à la minute réglementaire, et le kaouas, tirant son revolver, tua net le Latin qui tomba mort sur la table même du Saint Sépulcre et l'éclaboussa de son sang.
Ce meurtre abominable ne donna lieu à aucune enquête, à nulle note diplomatique. Derrière la prêtraille grecque, il y a la très formidable Russie, qui appuyé de son or, de sa dangereuse diplomatie, une emprise qui aboutira à chasser les Latins du Saint Sépulcre.
Le Père Philippe est un pauvre esprit : il a des frères brutaux et dangereux : mais aucune comparaison ne doit se faire entre les Latins et les Grecs. Auprès des soudoyés de la Russie, les Franciscains sont des anges el même des docteurs !
Qui voit, à Jérusalem même, le prêtre grec, sorte d'ignare, fourbe et escroc, et le moujick, véritable saint dans le sens commun du mot, fera un grand effort pour se prouver à luimême que ces Mascarille en robe sont les pasteurs de ces Labre. Des Labre, c'est-àdire des ingénus éperdus d'humilité et de foi, j'en ai vu une cinquantaine dans cette foule.
Si ces moujicks-là étaient prêtres j'irais leur demander une bénédiction. Ah ! ces moujicks, quel torrent de larmes ils versent ; comme leur genou sonne sur les dalles, comme leur voix s'épuise sans se lasser, qu'ils sont beaux de foi; leur âme doit réjouir les anges, et il faut être de ces moujicks ou libre-penseur, pour venir à Jérusalem; ne rien voir par indifférence ou par extase. Celui qui croit et qui voit en même temps, y passe les plus tristes heures de sa vie morale.
Le paysan russe représente, avec la prédominance nerveuse du slave, le croyant du moyen âge. Les moujiks, par leur ardeur; leurs prêtres, par la scélératesse, marchent les uns inconscients, les autres compétentement, à la conquête définitive des Lieux Saints : et d'ici peu d'années, les Latins seront virtuellement bannis.
Les misérables boulevardiers qui dirigent en France la politique étrangère, ignorent qu'en Orient, il n'y a pas de nations, *mais des religions ! A Jérusalem, il n'y a ni Français, ni Russes, ni Italiens, ni Allemands ; il y a des catholiques et des Grecs ; des chrétiens et des musulmans. C'est la croyance ici qui fait le drapeau. En outre, le prêtre est, après
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le fusil, la seule autorité aux yeux de l'oriental. N'est-ce pas le destin des périodes égalitaires de mettre le plus incompétent possible à chaque fonction, « il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. » De toute place de la troisième république le mot de Beaumarchais donne l'appréciation. Cela est rigoureux : car les Français étant égaux comme les protestants sont inspirés du Saint- Esprit ; le Français est omniapte et le protestant prophète, naturellement et sans étude, ni effort.
L'unique porte du Saint Sépulcre s'ouvre, une poussée de panique répand sur le parvis des vagues humaines, et parmi elles, des énergumènes agitent des cierges, des flambeaux et se précipitent comme des incendiaires : ce sont des croyants qui vont livrer ce feu nouveau à des courriers tout scellés et qui attendent à la porte de JafTa pour le porter très loin.
Les civilisés se scandalisent de ce rite, parce qu'il est païen : je l'estime plus antique et plus propre que celui du prépuce.
Les Scapins de l'Eglise grecque s'enferment dans le Saint Sépulcre et reçoivent du ciel le feu qu'ils transmettent par un trou à des
mystiques qui ont payé fort cher le droit d'allumer les premiers leurs cierges. C'est une occasion de catastrophe et parfois des centaines de personnes sont écrasées ou assommées par les soldats turcs, ces admirables brutes, parfaites au commandement, massacrant au doigt et à l'œil.
Voici que la foule chante, et mon drogman me traduit les incroyables paroles :
Vive Jésus et vive le Sultan !
Christ ressuscité et Abdul-Hamid se porte bien !
Et afin de porter plus haut ces paroles insensées, des grecs orientaux en culotte et veste bigarrées sautent et font des demitours en l'air, en paillasses, et hurlent :
Christ ressuscité et Abdul-Hamid se porte bien.
Vive Jésus et vive le Sultan !
Cette exclamation, qui unit l'exterminateur des Arméniens à l'Agneau de Dieu, le plus notable assassin à la plus pure innocence, voilà la Jérusalem moderne, confluent des pires égouts et des plus pures sources.
Ici, tout visage porte un masque sacré, même celui du brigand ; les passions se griment en fanatisme et la ville sainte se constitue d'une demi-douzaine de sacristies pleines de voleurs, d'imposteurs et d'homicides.
60 LES IDÉES ET LES FORMES
La prophétie sur la ville mosaïque est, sinon démentie, éludée par les événements.
La population de Jérusalem s'élève à cinquante mille habitants, sans compter dix mille juifs qui n'ont pas d'état-civil. Hôtels, hospices, églises et couvents ne cessent pas de surgir. Les slaves d'une part, officiellement, les juifs en sourdine y affluent, et d'ici peu de temps, on prévoit la toute-puissance russe aux Lieux Saints, avec une majorité d'habitants juifs.
La foule écoulée, j'entre dans l'église littéralement fumante des haleines, ruisselante des sueurs, surchauffée de l'entassement humain.
Une buée de cuve flotte autour du Saint Sépulcre ; et l'odeur d'encens se mêle à celle d'une étuve : sur les piliers une humidité , terne se liquéfie par places en longues larmes : le sol est si gras qu'on y glisse, la pierre suinte; tout le monument transpire : l'impression de désordre, qui fut la première, prend une intensité diabolique.
L'œil ne rencontre, nulle part, une ligne certaine, évidente ; le pilastre a un trou pour base, l'arceau jette un pont entre des baies pleines d'ombres : et partout de la vie qui
grouille, banale, où un Grec vend des cierges ; admirable là ou un homme en haillons hurle ses péchés et sa foi.
Je descends dans des caves où il y a des autels; j'entre dans des murs où il y a des tombes; je mets la main dans une fente du rocher qui a converti des Anglais. La tête lourde, la perception faussée, dans cette incohérence des formes, parmi ces odeurs animales intensifiées, je ne sais plus où je suis? ni ce que je cherche ; je n'ose entrer au tombeau apocryphe, quoiqu'il soit apocryphe, tellement la brutalité religieuse me chappe d'une indifférence de plomb, tellement cette atmosphère m'éloigne de ma foi, de mon Dieu, de moi-même; et cependant je m'entête à piétiner dans cette Babel où la sacristie, la chapelle, la cellule, le placard se succèdent avec des boutiques d'huile ou de cierges. C'est un caravansérail en délire et non une église latine ; les musulmans qui ont vu la Mecque appellent le Saint Sépulcre l'ordure.
Point d'art, du luxe, du luxe métallique, des choses coûteuses, riches, lourdes, stupides, chandeliers colossaux et lampes énormes de forme piteuse : pas une trace d'intelligence, pas une lueur pure : de la
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fumée sans flamme, un troupeau formidable sans berger.
Le mouvement même des fidèles ressemble à une mer démontée : la bigarrure des habits, la fièvre des mouvements, l'antithèse du touriste qui cherche à lire son Bœdecker malgré la poussière et le demi-jour ; et le pénitent qui fait sonner son front contre la dalle : tout désoriente.
Il y a ici des pèlerins qui ne sont pas sortis du sanctuaire depuis la veille au soir, ils ont passé la nuit à prier ou à dormir sur la dalle et ne peuvent se décider à partir.
Cherchant à me ressaisir, dépaysé, honteux de ne pouvoir formuler mon sentiment, je regarde l'ignoble kiosque construit par le plus parfait crétin dont le nom mérite les crachats, l'architecte impérial Kalfa-Commène.
Un Franciscain s'approche et demande au drogman ma nationalité, intrigué de mon effarement qui n'est ni d'un pèlerin, ni d'un simple voyageur, il insiste, il veut savoir ce que je suis, il prie qu'on m'interroge, il le fait lui-même. L'ayant regardé, et m'étant souvenu, de toute la force de mon idéal offensé, de toute la rage de mon impression,
je me redresse et je lance, en scandant les syllabes, ce mot qui le mettra en fuite et qui explique ma rébellion contre le fanatisme et l'animalité dévote, ce mot qui proteste, au nom des miens, contre les siens.
— « Ce que je suis, de mon état, ô Franciscain...
« Je suis métaphysicien ! »
Je sors du Saint-Sépulcre lourd d'horreur, fébrile, épouvanté; et sans ma conviction de servir à plusieurs, je fuirais Jérusalem, sur l'heure, comme un homme qui a vu l'abomination de la désolation.
ALLELUIA SGHISMATIOUE
Après vingt-quatre heures de Ville sainte je n'y reste plus que par respect humain : je dois, pour mes études, je dois, à mes féaux spirituels, et à la vérité même, un témoignage : mais je n'espère plus une seule satisfaction.
Au sortir de la sainte et douce Egypte, et l'âme encore épanouie du rayonnement hellénique, après ces deux paradis, me voici en enfer, au cercle du blasphème et de la profanation.
La foi, ici, est une épilepsie, un délirium tremens, un aveuglement féroce; l'âme d'Is-
raël possède toutes les communions; et la Haine danse un pas incessant autour du tombeau où l'Amour du ciel s'épuisa sur la terre.
Sinistre destinée que celle du penseur, nabi inécouté; dès qu'il s'est ceint les reins et qu'il a proféré ses vaticinations, à l'instar d'Élie le Thesbite, sa propre audace le domine : le pacte daïmonique avec la vérité ne se rompt pas.
Qui a voulu savoir ne se remet plus à ignorer; qui a voulu voir, continuera, malgré sa paupière fermée, l'horreur du réel, l'épouvante du fait.
Ah! bravant la maternelle défense ecclésiale, enivré d'un zèle téméraire, tu as voulu savoir et dire une vérité que nul ne demandait.
Poursuis, malgré toi, désormais, la plus ingrate carrière. Tu es damné à la recherche et à la proclamation des vérités.
Heureux l'homme de lettres qui n'est qu'un artiste et laissera des tableaux pittoresques et pathétiques soigneusement peints, par des mots justes et des images colorées. Son œuvre charmante n'irrite aucune passion; au cours de son effort, il yoit fleurir le laurier du prestige.
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A l'évêque de Galicie, Michel Stationis, à la brute franciscaine qui m'a tenu prisonnier hier soir, je dois la perte d'une occasion unique pour révéler au monde l'ignominie schismatique.
Venir à Jérusalem et y être bouclé avant neuf heures par des gens qu'on paye, c'est une mésaventure irritante !
J'aurais pu, hier, me risquer dans la ville mécréante, et tenter de me faire conduire au consul d'Italie pour lequel j'avais une lettre; j?aurais pu m'adresser au gouverneur même de Jérusalem, puisque je voyage sous la protection ottomane, la France ne daignant pas aider un écrivain qui n'est pas journaliste : mais il est des choses qu'un chrétien ne fait pas : demander aux séides du croissant aide et secours contre les frères mineurs de saint François, venir avec des soldats turcs chez des moines, un fils des croisés ne peut pas le faire, quand il aime l'ange d'Assise.
L'occidental, même ayant fréquenté les pèlerinages, ne se représentera jamais l'effroyable et barbare image de la foi schismatique.
Comme je lèse ici d'énormes intérêts et que je touche à plus que des susceptibilités, à
des millions, on calomniera mon récit : je l'appuyerai donc de quelques citations.
Il y a deux siècles, Quaresmius, très orthodoxe et qui traite les archéologues de nebulones heretici, écrivait: « Quot tumultus, quot ululatus , quœ irrisiones et strepitus non modo explicari, sed ne quidem excogitari posse arbitror. » L'évêque autrichien Mislin, parlant du samedi saint de 1855, s'exprime ainsi : « J'ai été témoin d'une horrible saturnale, dont les païens à peine ou des sauvages auraient pu se rendre coupables. Ce jour-la, j'ai eu honte d'être chrétien. »
ce Et pourtant ce qui se passe, les trois nuits qui précèdent le saint jour de Pâques où tous ces forcenés campent pêle-mêle, est plus odieux encore. Ma plume s'est refusée à écrire ce qui se passait dans les temples voluptueux de la Phénicie, comment pourrait-elle révéler les abominations que les chrétiens commettent autour du tombeau de Jésus-Christ?» Un autre prêtre, l'abbé Pierre, qui fut chargé d'une mission auprès du Patriarche latin, s'écrie : ce Monseigneur Mislin ne sait pas tout encore, ou comme moi, il ne peut pas tout dire. La cupidité des Grecs a concédé à prix d'argent des choses que ma plume ne pourra jamais
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écrire y et qui feraient maudire du monde entier leurs auteurs et leurs complices. »
Ces trois textes suffiront à m'éviter le reproche d'inventer. Auteur de la décadence latine, où la description du vice est certainement sans ambages, moi non plus, je ne peux pas écrire les mystères grecs du Saint Sépulcre.
La sortie de la fête du feu n'est que de la Saint-Jean auprès des nuits qui la précèdent. Tombé dans cette auberge des Adrets qui s'appelle la Casa Nuova, prisonnier de sauvages en froc, j'ai perdu un des fruits de mon pénible voyage. Je ne confondrai pas à l'avenir le bédouin respectueux de son hôte et l'inquisiteur enfroqué.
A Jérusalem, il n'y à que des fanatiques mais les Turcs sont les moins féroces. La mosquée, dans tout l'islam, a plus de décence que l'église chrétienne. Les , derviches, bien déchus cependant de leur ancienne valeur mystique, ressemblent au saint François d'Alonzo Cano, tandis que le Franciscain paraît lourd, brute ou faux et digne d'illustrer Rabelais :
Je n'apporte ici ni préjugés d'Occident, ni habitude latine : ma tendance instinctive
me rend partial pour le catholicisme et pour l'Orient ; mais, je ne m'étonne pas que l'islam appelle le Saint Sépulcre la grande ordure, * El Komanah.
Ces matassins religieux que la Russie gorge d'or, sont les plus ignares, les plus fourbes et littéralement les derniers des hommes.
Par la porte ouverte, un scintillement de cierges éblouit; et tonne, un orgue vocal formidable fait de voix fausses et qui, se forcent, avec des bruits de triangles et de cymbales, des bruits brutaux et ingénus. Impossible de rendre compte de ces chants cependant liturgiques; on croirait les derviches hurleurs de Scutari plus nombreux et plus énervés.
Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu de grand' messe noire chantée au chœur ; cette profanation fut toujours secrète ; et même le maréchal Gilles de Retz, en ses châteaux, arriva-t-il à une profanation solennelle? Les Romains seuls, dans l'histoire, ont fait du crime un spectacle pour le nombre. Ce n'est point le souvenir de Rome, ni d'aucune race qui poind ici à l'esprit : on se croit à Cartilage; c'est l'ignoble humanité de Salammbô
qu'on évoque. Oui, les rites semblent des saouleries ; le schismatisme se présente en kermesse hiératique, en beuglerie sainte.
Les Franciscains, ignares et brutaux, paraissent des cardinaux de gnose et de sapience, auprès de ces kaouass mitrés, polichinelles prétentieux de l'Eglise grecque.
Mon admiration pour le moujick augmente d'heure en heure ; il y a là, près de moi, un homme de cinquante ans avec deux femmes presque vieilles qui semblent en extase ; mal vêtus, se nourrissant de rien, maladifs, ils font pitié, ils font envie! Voilà les ouailles de ces gros pères violents, criards et féroces. Ah ! vénération aux moujicks, ces saints, et huée au clergé russe.
Les schismatiques ont volé le rocher où la croix avait été prétendument plantée et l'ont envoyé à Constantinople : le vaisseau fît naufrage.
Les catholiques gardent le droit, au Vendredi-Saint, de planter, une croix dans le trou sacré, mais les Grecs recouvrent ce trou d'un tapis et refusent de l'ôter. Vers 1854, les Franciscains, ayant replié le tapis, furent poignardés sur place par les popes. L'année suivante, il fallut que le pacha gouverneur vint en
personne enlever de sa main ce fameux tapis. Il n'y a pas de crime dont un) schismatique ne soit capable. Je suis absolument certain qu'en 1810, les schismatiques ont scié et expédié à Constantinople ou ailleurs, un grand morceau de la table actuelle du Saint Sépulcre.
On ne peut croire, après ma prison d'un soir chez les franciscains et les attaques qu'ils ont lancées contre moi dans les gazettes, que je fasse ici leur jeu, en disant que le clergé schismatique doit être tenu pour la plus absolue canaille qui existe à cette heure dans l'univers. L'Église grecque n'a rien produit depuis saint Jean Damascène, rien, pas un livre, pas une parole, pas un exemple : ils s'appellent néant
Le chœur schismatique est une église dans l'église, riche, touffue, encombrée, voyante.
Les popes hurlent, très haut et très vite et très faux, avec des airs de coqs trônant en basse-cour ; les meitersingers de Wagner sont modestes auprès de ces Beckmessers qui, littéralement, peinent à s'élargir, à s'allonger, à s'enfler. La volonté d'envahissement s'exprime à chaque geste, les voix sonnent comme trompettes à l'assaut.
Je ne me lasse pas du contraste entre ces
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prêtres invraisemblables et ces fidèles si sublimes que la foi vous viendrait rien qu'à les regarder croire. Le moujick semble destiné à l'empire du monde ; le pope à je ne sais quelle ergastule, dont il est sorti, subrepticement.
L'égosillement ne cesse pas ; toute la poperie donne de la voix et remue en gestes brusques; et les mitres et les dalmatiques dorées brillent, accrochent et déplacent de la clarté. Autour du Saint-Sépulcre, une procession redondante et luxueuse, avec quelquesuns à belles barbes, s'efforce à marcher. Des soldats turcs obtiennent un peu de place en tapant avec leurs crosses comme des paveurs sur les pieds des fidèles qui crient et jurent, tandis que des hommes mangent, que des femmes allaitent, et que beaucoup se disputent, que tous se bousculent.
Un remous de foule me jette vers des femmes vêtues en religieuses ; et comme je les regarde curieusement, l'une me montre son sein atrocement brûlé, avec le feu céleste d'hier. Ce geste affirme la foi. Sa voisine exhibe sa main gauche couverte d'ampoules (1).
(1) Des femmes découvrent leur poitrine et se brûlent le sein, d'autres, qui sont sur les galeries et qu'à leur
Les poussées m'écartent du Saint-Sépulcre et me déplacent sans cesse : des courants humains, de minute en minute, me transportent brusquement de plusieurs mètres, en tous sens, et l'étrangeté de cette église, où il y a tout, même des latrines, véritable arche où vivent des tribus en surexcitation perpétuelle, ne ressemble à rien au monde. Si Babel ne signifiait pas la porte de Bel, mais confusion comme traduit la routine, ce serait le nom de cet édifice surprenant où il y a des!caves sacrées, des greniers vénérables et des placards qui sont des chapelles, et des chapelles qui sont des boutiques.
Les ingénus admirent les représentants de diverses races hurlant des hymnes en toutes langues comme ils admirent les confessionnaux de Saint-Pierre de Rome avec l'inscription : pro lingua
L'Alleluia hurleur retentit toujours et je
costume on peut prendre pour des religieuses czarnice, descendent leurs bougies avec des cordes, lorsqu'elles sont allumées, les remontent et font la même opération. — Mislin, 1855.
(Les austres se brûlent, aucuns les mains, aucuns la gorge asseurant qu'ils ne sentent point la chaleur, encore qu'ils se grillent bien et beau leurs barbes, et portaient les mains pleines d'ampoules. — Surius.)
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roule maintenant loin de la rotonde, flottant littéralement au gré de la lame humaine qui me porte vers la sacristie des latins; ensuite, m'entraîne vers la chapelle de saint Longin.
Celui qui a écrit Y Homme des foules, ou son émule qui a trouvé Ce malsain ce bain de multitude, » venu ici, aurait doté les lettres d'une notation prodigieuse.
Des dévotes payent le voyage aux lieux saints, à de pauvres diables : nul ne songe à y envoyer des génies. Qu'importe à l'humanité un rosaire de plus, la vérité lyrique lui est plus nécessaire.
Une odeur sans analogue où l'encens sert de base aux sudorifîcations les plus variées, une odeur de chair sale et parfumée, de très vieux linges à l'étuve et de fruits pourris, une odeur qui tient du théâtre et aussi de l'hospice, plane, à l'état visible de buée tiède et lourde, et produit un effet d'animalité si puissant, sur l'occidental, qu'au bout d'une heure, toute pensée s'abolit, la fièvre vous prend; on délire.
Réfugié sur l'escalier qui descend à la chapelle de Sainte-Hélène, je m'accroupis sur les marches, littéralement ivre; et sans motif, ni de prière, ni d'art, instinctif comme les
autres, je chante les notes du prélude de Parsifal. Comme on s'obstine en rêve à retrouver un motif qui vous échappe, je mêle la douleur d'Amfortas et l'incantation de Klingsor, ânonnant, répétant, combinant et, je le redis, sans idée d'art ou de foi, passivement, comme si mon trouble avait besoin de s'extérioriser, comme le nègre dit « mon père » dès qu'il souffre, en enfant dolent et à qui la tête pèse : je mâchonne la très sainte musique qui m'a donné la plus céleste vision : l'incantation de Klingsor, qui est difficile du moins pour moi, je me la remémore prodigieusement. Ne suis-je pas ce soir chez le Klingsor schismatique, le voleur de la sainte lance?
Hélas, le pur ingénu, le sachant par pitié ne viendra à Monsalvat, jamais, rendre la pureté primitive. La Providence m'apparaît à ce moment absente de ce monde, à force d'impénétrabilité.
Je désespérerais, sans la toute divine action du chef-d'œuvre, perpétuel miracle, qui, enfin me délivre ; et je crie le thème de la Foi, mais en prière maintenant et je pleure en criant; j'échappe à l'envoûtement schismatique, je me retrouve chrétien, latin, pensant, et de toute mon âme, je glorifie celui qui a voulu
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la tombe, hélas, sans croix, mais qui fut pardonné et qui vient de m'obtenir ce miracle : de pouvoir encore prier et penser, et pleurer parmi les bêtes brutes de la chrétienté.