LES FJORDS
pénètre dans ce défilé sinistre, où les anciens auraient vu l'entrée des enfers.
Les îles du Spitzberg, les Feroer, les Shettland présentent aussi sur leur pourtour des centaines de fjords, pareils à ceux de la Scandinavie. Les côtes de^TIslande, du Labrador et du Groenland occidental, celles des lies de l'archipel polaire, enfin le littoral américain du Pacifique, de la longue péninsule d'Aliaska au labyrinthe des îles de Vancouver S ne sont pas moins riches en découpures que le littoral de la Norvège, De même les rivages de l'Ecosse sont profondément découpés, mais seulement du côté de l'ouest, où se trouvent en outre l'archipel des Hébrides et d'autres lies nombreuses reproduisant en miniature le dédale des promontoires et des baies de la grande terre; la partie de l'Irlande 'tournée vers la haute mer se développe également en une succession de péninsules rocheuses séparées par des golfes étroits; mais au sud et à l'est, les côtes de cette lie sont beaucoup moins accidentées de formes et se déroulent en longues courbes régulières. Les rivages méridionaux et orientaux de l'Angleterre ont aussi des contours bien plus arrondis que les rivages tournés vers l'ouest, quoique la mer y exerce une force d'érosion bien plus active*.
En France, on ne trouve guère de vestiges d'échancrures pareilles à celles des fjords norvégiens, si ce n'est à l'extrémité de la Bretagne; aussi n'existe-t-il même pas de nom dans la langue pour désigner ces inden ta tiens. De même, en Espagne, la partie de la péninsule tournée vers le nordouest, et où s'ouvrent les ports du Ferrol et de la Coruna, est la seule qui présente quelques traces de fjords à demi comblés. Aux bords de la Méditerranée, deux contrées ont aussi leurs côtes découpées en Qords partiellement oblitérés par les alluvions : ce sont l'Asie Mineure et la Dalmatie, dont les hautes montagnes, jadis couvertes de glaciers, dominent d'étroites baies aux bizarres découpures,
I . Robert Brown, MillhelUingen von Pelermann, \ 869. t. Voir ci-dessous, page 47Î.
leO L'OCÉAN.
comme les Bouches de Cattaro ; mais le long de ces deux côtes, les péninsules du littoral sont encore uniformément tournées vers l'ouest.
Au sud de l'Adriatique et de l'Archipel, sur le littoral des terres chaudes ou torrides, on ne voit plus de fjords, excepté peut-élre dans le groupe de Granada et des Grenadilles, entre
BOUCHBS DE CATTARO.
Pig. SI.
l'Atlantique et la mer du Venezuela. Pour retrouver une semblable formation des rivages, il faut traverser l'Amérique entière jusqu'à l'extrémité niéridionale du continent : les fjords bien caractérisés ne recommencent qu'au delà du littoral uniforme du Chili, avec l'Ile de Chiloê, ses nombreuses baies et lo réseau des détroits de l'archipel de Magellan et de la Terrede-Feu. C'est, dans l'hémisphère austral, la seule région où se montre ce phénomène étonnant de tortueuses et profondes
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vallées remplies par les eaux de la mer. Quant aux terres du contioent antarctique, on ne peut en reconnaître les indenta-
PJORDS DE L'AMBRIQUE DU SUD
tiens, puisque les contours des baies et des caps, des golfes et des presqu'îles sont en grande partie oblitérés par les glaciers et par les banquises.
Comblement des fjords par les alluvions marines et fluviales.
Ainsi Tétude comparée de tous les rivages amène à la constatation de ce fait, que lés Ijords se rencontrent uniquenM^nt sur le littoral des contrées froides, et qu'à égalité de température, ils sont beaucoup plus nombreux et plus développés sur les côtes occidentales que sur les rives tournées vers Toffient. Pourquoi cet étrange contraste géographique s'est-il produit entre les divers rivages suivant la position qu'ils occupent au nord ou au midi, à l'ouest ou à l'est? Pourquoi les plages et même les falaises baignées par une atmosphère chaude ou tempérée ont-elles pris dans le profil de leurs courbes une si grande régularité, alors que les vallée3 ouvertes dans l'épaisseur des plateaux de la Scandinavie, du Groenland et de la Patagonie ont conservé leur forme première? Une cause dont les effets se sont produits à la fois et de la même manière aux deux extrémités des continents, dans les terres boréales . de l'Amérique et de l'Europe et dans les îles magellaniques, doit avoir été nécessairement un grand phénomène géologique agissant pendant tout un âge de la planète.
Ce phénomène était le climat spécial qui, pendant la période glaciaire, se faisait jadis sentir à la surface du globe et transformait en longs fleuves de glace les névés des montagnes. La carte parle elle-même pour ainsi dire ; elle raconte clairement comment les fjords, ces antiques découpures du littoral, ont été maintenus dans leur état primitif par le séjour prolongé des glaciers*. En effet, la période de
< . Voir, dans le premier volume, les Neiges et les Glaciers, et, dans la Revue des Deux Mondes, <•' mars 4867. — Oscar Peschel, Ausland, 4866. — Robert Brown, Miltheilungen von Pelermann^ 4869.
froid dont on voit encore les témoignages non équivoques jusque sous les tropiques et sous Téquateur, au pied des Andes et dans la vallée de FÂmazone, a naturellement duré plus longtemps dans le voisinage des pôles que sous la zone torride et dans les régions tempérées. Cette période glaciaire, terminée peut-être depuis des milliers de siècles sur les plages brûlantes du Brésil et de la Colombie, a cessé sur les côtes de France et d'Angleterre depuis une époque relativement récente. A un âge encore plus rapproché de nos temps historiques, les fjords de la Scandinavie se sont à leur tour dégagés des glaciers qui les remplissaient, et tout à fait dans l'extrême nord et dans les régions antarctiques, il est des contrées où les fleuves de glace descendent encore jusqu'à la mer et s'étalent au loin dans les golfes. Le glacier de la baie de Madeleine, qu'ont exploré MM. Martins et Bravais, se projette au loin dans un fjord qui n'a pas moins de 100 mètres de profondeur, et la falaise terminale de glace, poussée en avant par le poids des neiges supérieures, se déploie en une ligne courbe tournant sa convexité vers la haute mer. Sur des côtes encore plus froides, comme au nord du Groenland, et de l'autre côté du monde, sur le pourtour des terres antarctiques, les baies sont même entièrement comblées par les glaces, et celles-ci, débordant an large, donnent un profil régulier à l'ensemble des côtes. Les vagues de la haute mer viennent se heurter contre un long mur de cristal, dont les assises glacées déguisent la vraie forme de l'architecture des continents, comme le font sous d'autres climats les alluvions fluviales et les flèches de sable marin. Pourtant des vallées cachées par la banquise découpent aussi le littoral de ces côtes polaires, et dans une période géologique future, lorsque les glaces auront disparu, ces indentations . du continent deviendront à leur tour des fjords semblables à ceux de la Scandinavie.
A Tépoque où les baies de la Norvège étaient comblées par les glaces, comme le sont de nos jours celles du Groenland septentrional, elles gardaient leur forme primitive, si ce n*est que les parois latérales et les roches du fond étaient
Striées et polies par le frottement de la masse et des débris qu'elle entraînait. Les éboulis de pierre tombés sur les névés et sur le champ du glacier, les amas de cailloux: et de terre enlevés par les intempéries et le dégel aux flancs des montagnes, formaient des moraines exactement semblables à celles que l'on voit de nos jours sur les glaciers amoindris des monts Scandinaves; mais ces moraines, au lieu de s'écrouler avec les glaces dans quelque vallée des montagnes de l'intérieur, étaient portées jusqu'au débouché des Qords dans la haute mer et s'abtmaient au milieu des flots avec les pans détachés du glacier lui-même. Les éboulis successifs de roches et de cailloux devaient nécessairement élever peu à peu une moraine frontale sous-marine, et l'on trouve en effet à l'entrée de tous les fjords Scandinaves des écueils de débris se dressant comme des remparts hors de l'eau pro* fonde. Les marins de la Norvège donnent le nom de « ponts de mer » à ces barrages naturels qui servent de limite aux anciens glaciers et où les poissons des eaux voisines se rassemblent par myriades. Au large des côtes de l'Ecosse occidentale, de même qu'à l'entrée des petits golfes du Finistère, on remarque aussi des cordons de bancs sous-marins et de récifs qui ne sont probablement autre chose que d'anciennes moraines glaciaires.
Après la période qui précéda les âges actuels, les glaciers de la Scandinavie reculèrent peu à peu dans l'intérieur des fjords, puis cessèrent de toucher le niveau de la mer, et leur extrémité inférieure remonta de plus en plus avant dans les vallées ouvertes sur le flanc des monts. C'est alors que commença pour les torrents et pour la mer l'immense travail géologique du comblement des baies. Les eaux fluviales apportent leurs alluvions et les déposent en plages unies au pied des montagnes, tandis que la mer étale en nappes de sable ou de vase tous les débris des rochers qu'elle sape de ses vagues. Déjà dans un grand nombre de fjords norvégiens, cette œuvre de transformation du domaine des eaux en terre ferme a fait des progrès trèssensibles, et si l'on connaissait le taux séculaire de l'accrois-
sèment des plages, on pourrait calculer à peu près Tépoque à laquelle la vallée s'est trouvée libre de -glaces. Sur le versant incliné du côté de l'est, vers les campagnes de la Suède, un travail analogue s'accomplit : là, les glaciers ont été remplacés, non par les flots de la mer, mais par des eaux lacustres étagées en bassins, et ces eaux reculent aussi peu à peu devant les alluvions des torrents. De même, du Tanaro au Tagliamento, sur vingt-sept vallées des Alpes, inclinées vers les plaines de la Lombardie, sept, qui furent autrefois les lits de puissants glaciers \ sont devenues des sortes de fjords continentaux : tels sont les lacs Majeur, d'Iseo, de Lugano, de C6me, de Garde ^ Ces bassins lacustres sont fermés au midi par de larges moraines pareilles aux « ponts de mer » de la Norvège, et leurs eaux, comme celles des fjords, sont graduellement déplacées par les alluvions qu'apportent les torrents alpins.
Situées plus au sud que les fjords de la Scandinavie, et plus rapprochées de la source du tiède courant venu des Antilles, les baies occidentales de l'Ecosse ont dû être libres de glaces bien avant les côtes de la Norvège, et c'est antérieurement encore que ces échancrures du littoral de l'Irlande et de la Bretagne française ont cessé de servir de lits aux neiges solidifiées des montagnes environnantes. Quant aux rivages des lies Britanniques tournés à l'est vers la mer du Nord, ils étaient certainement débarrassés de glaces depuis longtemps, car à cette époque comme auj'ourd'hui les vents d'ouest et du sud-ouest dominaient en Europe et portaient les pluies sur les pentes des montagnes inclinées vers TAtlantîque ; sur le versant opposé les glaciers se sont fondus plus tôt à cause du manque de l'humidité nécessaire. Telle est la raison du frappant contraste qu'offrent dans les lies Britanniques et en Islande les côtes occidentales, toutes découpées de baies profondes, et les rivages orientaux, dont les fjords sont moins accusés ou même compléte-
4. Gasteldî, Alti délia Academia délie Scienze, Marzo 4868. 2. Oscar Peschel, Au$land, 4866.
ment oblitérés par les alluvions. De même au sud de l'Amérique, les pluies étant beaucoup plus abondantes sur le versant occidental des montagnes de la Patagonie, les glaciers sont descendus beaucoup plus bas dans les vallées, et