LES TROMBES
cette partie de la Normandie en garderont longtemps Teffrayant souvenir. Vers une heure de l'après-midi, après une journée de chaleur accablante , pendant laquelle la colonne barométrique était subitement tombée de 760 à 705 millimètres, des mariniers virent la trombe se former sur la Seine au pied des hautes falaises de Cànteleu. Semblable à une pyramide renversée, noirâtre à la base et rouge au sommet, la trombe rasa les eaux de sa pointe, puis s'élança dans la vallée de Maromnie. Elle ne s'avançait point en ligne droite, ni par des courbes allongées, mais par de brusques écarts à droite et à gauche, pareils aux zigzags des éclairs; des bois se trouvaient sur son passage, elle s'y traça de larges chemins par-dessus les arbres renversés, broyés, réduits en pulpe; puis, abordant successivement trois grandes filatures de Monville, elle les tordit dans ses spirales et les foudroya en même temps qu'elle les démolit. Après avoir entassé toutes ces ruines, sous lesquelles périrent des centaines d'ouvriers, la trombe s'ouvrit encore toute une avenue de débris sur le plateau de Clères, ensuite elle se bifurqua et remonta dans l'espace en emportant avec elle des objets de toute sorte, planches, ardoises, papiers, qui retombèrent près de Dieppe à des distances variables de 25 à 38 kilomètres du lieu de la catastrophe*. Il est évident, d'après tous les récits, que l'électricité a joué un très-grand rôle dans la trombe de Monville. Ces météores, on le comprend, produisent des effets différents suivant la région qu'ils traversent. Ceux qui passent au-dessus des forêts fracassent les arbres, ou même les tordent en spirale. D'autres, qui parcourent de grandes prairies, telles que les pampas de Buenos-Ayres, les steppes du Turkestan et les contrées herbeuses de l'Afrique centrale, enlèvent en tourbillons des myriades de sauterelles et vont les porter, soit vers d'autres parties du continent, où ces insectes dévorent en un clin d'œil toutes les cultures, soit vers l'Océan, qui les engloutit; parfois les navigateurs en rencontrent, à des distances considérables de la côte d'Afrique, de véritables
4 . Eugène Noël : documents inédits. — Daguin, Trailé de Physique.
nuées que les orages ont enlevées du sol, puis livrées aux vents alizés du nord-est*.
Dans les déserts poudreux du Sahara, de l'Arabie, du Khorassan, de l'Iode, de l'Amérique du Sud, les vents soulèvent d'énormes quantités ds poussière et les font tounioyer dans l'espace. Dans l'Hindoustan, Hermann Schlagintweit s'est trouvé au milieu de vents chauds, d'une température de 36 i ^9 degrés centigrades, et chargés d'une poussière tellemenl
;. IM, — Tromb» i
épaisse que pendant plus d'une demi-heure on ne pouvait rien discerner à plus de 6 mètres de distance'. A fiuenos- Ayres, les trombes de 1805 et de mars 1866 ont été assez puissantes pour rendre l'atmosphère aussi noire que la nuit et pour étouffer des piétons dans les rues ; après le passage du météore, la pluie qui tombait versait de la boue sur le sol. Parfois les amas de poussière sont des colonnes tournant sur elles-mêmes et dansant en immenses rondes comme des génies de l'air; parfois aussi ce sont d'énormes coupoles tourbillonnant dans l'espace, recouvrant des centaines et même des milliers de mèlres
I. LarligOB, Système des Venls, p. 70, 71. !. ReUe in Indien, V vol. p. 361.
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en largeur et développant leurs ellipses pendant des journées entières jusqu'à de grandes distances. Ces trombes rendent l'atmosphère complètement obscure et irrespirable; pour ne pas être étoulTés, les voyageurs sont obligés de s'enfermer à la hlte dans leur tente ou de se précipiter la face contre terre.
Fig, 113. — Tromba de pouialâiei d'api^ Baddahiy.
afin de se faire contre l'orage de sable un rempart de leur propre corps. En même temps le frottement de tous ces grains de poussière tournant les uns autour des autres dégage d'une manière continue de véritables torrents d'électricité. Au-dessus de la trombe planent en cercle les grands oiseaux de proie. soit parce qu'ils veulent jouir de l'équilibre atmosphérique rétabli par l'orage, soit parce que divers petits animaux qui leur servent de nourriture sont entraînés dans le tourbillon'. Dans les pays de montagnes, les trombe's ne peuvent soulever ni tourbillons d'animalcules ni masses de poussière. mais elles entraînent dans l'espace ces fusées de neige si redoutables pour les voyageurs surpris; bien plus, elles remuent jusqu'aux pierrailles, aux débris de schiste, de gneiss, de granit, et les font tournoyer en rondes qui se déplacent rapidement avec les courants aériens en conflit. Le géologue Theobald a vu de ces tromlies de pierres qui n'avaient pas moins de
4. De KhaDikoff, Voyage dans le Khorattan. — Baddeley, Alesander Buchan, ¥etei>roloçy.
15 à 18 mètres de largeur; il n'est donc pas impossible que certains ^mas de débris schisteux, qui ressemblent à jdes « piles )) élevées de maii^ d'homme, aient été entassés par les tourbillons du vent*.
Les trombes marines, étant des météores de même nature que les trombes terrestres, doivent également soulever les particules mobiles de la surface qu'elles parcourent. L'embrun des vagues est aspiré par le remous aérien et monte en tourbillonnant; parfois l'eau se gonfle et s'élève à gros bouillons dans le vide formé au milieu de la trombe par l'appel de l'air vers la circonférence. En dépit des récits populaires, il est bien rare que l'eau soit emportée jusqu'aux nuages bas qui pèsent sur la mer et qu'elle aille retomber en déluge à une grande distance; toutefois les flots d'eau salée qui se déversent au loin dans les terres pendant les ouragans prouvent que ce phéi^omène n'est pas impossible, et que des masses liquides, et non pas seulement des vapeurs ou des gouttelettes éparses, peuvent être aspirées dans l'espèce de cheminée que forme le météore. On dit que des navires menacés par une trombe ont réussi à détruire à coups de canon cette colonne mouvante de vapeurs et à rétablir ainsi l'équilibre de l'atmosphère; mais lorsque la trombe a des dimensions considérables, le passage d'un boulet à travers les vapeurs tourbillonnantes ne peut avoir que des résultats bien passagers. D'ailleurs une trombe est rarement un phénomène isolé; presque toujours elle se rattache aune tempête que le navire ne peut pas éviter. En général aussi, l'influence de^ remous aériens se fait sentir jusqu'à une grande distance de leur pourtour apparent : ainsi des mâts de vaisseau ont été brisés par le vent, alors que sur le pont on ne s'apercevait d'aucun mouvement violent de l'atmosphère et que le tourbillon semblait encore éloigné.
Malheureusement, il faut le dire, les trombes sont, de tous les météores, ceux qui ont été le moins soigneusement étudiés. Et pourtant il est certain qu'une connaissance approfondie des phénomènes divers qui s'accomplissent dans la formation de