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L'AGITATION DES EAUX

presque unie en apparence ; tous les objets s'y reflètent avec une parfaite netteté de contours ; les seuls changements qui paraissent s'opérer sur Timmense nappe immobile sont ceux du mirage, qui fait resplendir Thorizou lointain comme une longue bande d'argent ou d'acier : les pêcheurs disent alors que « la mer se regarde. » Mais cette tranquillité de Teau est un phénomène peu commun, si ce n'est dans la Méditerranée et les autres mers à faible marée. D'ordinaire les vents, brises ou tempêtes, tantôt secondant, tantôt contrariant le flux ou le reflux, soulèvent l'eau marine en vagues plus ou moins hautes, qui parfois se déroulent régulièrement et souvent aussi se heurtent et se croisent. Même pendant les calmes, les flots, obéissant encore à l'impulsion des vents antérieurs, continuent de se développer à travers l'Océan en longues ondulations. C'est un des spectacles les plus grandioses que ces plissements de Tonde par un temps parfaitement paisible, alors que pas un souffle n'agite les voiles : hautes, bleues et sans écume, les masses liquides se succèdent à 200 ou 300 mètres d'intervalle, passent en silence sous le navire, et, pourchassées par d'autres ondes, vont se perdre au loin dans l'espace indistinct. On contemple avec admiration et même avec une sorte de terreur le flot majestueux et tranquille, rempart mouvant qui semble devoir tout engloutir sur son passage, et qui dérange à peine le moindre fétu. Ces vagues présentent surtout une étonnante régularité sous le tropique du Cancer, pendant les calmes d'automne, et presque en toute saison dans la partie de la mer des Antilles qui se rétrécit vers le golfe de Darien : là, les gonflements de l'onde que l'on voit s'avancer, puis soulever le navire et s'éloigner en murmurant à peine, sont aussi droits que les ados d'un champ, et se prolongent jusqu'à perle de vue d'un horizon à l'autre.

Ces ondes si parfaitement régulières ne peuvent se former que dans les mers parcourues de vents au souffle toujours égal, comme celui des alizés ; partout où les courants atmosphériques avancent par bouffées ou bien sont tantôt retardés, tantôt accélérés dans leur marche, il est évident que les vagues poussées par eux ne peuvent se dresser toutes à la niême

élévation. D'ailleurs un courant aérien n'est point animé de la même vitesse dans toute sa largeur ; on peut le considérer comme étant composé de tranches de puissance inégale, qui se meuvent d'un élan différent à surface des mers, et qui tour à tour augmentent ou diminuent en force. Sous l'action de ces masses atmosphériques, à l'impulsion variable, les rides de l'eau doivent nécessairement varier en hauteur et en vitesse, et leurs crêtes ne peuvent se développer en une longue ligne uniforme. En outre, le vent change fréquemment de direction; sollicité par quelque nouveau foyer d'appel S il commence à soufQer d'un autre point de l'espace, et pousse les vagues dans une direction différente de celle qu'il leur avait lui-même imprimée. Toutefois le mouvement premier dure encore pour les flots qui se pourchassent lorsque le second se fait sentir, et de cette double impulsion résulte un entrecroisement de vagues, distinctes les unes des autres par la direction, la hauteur et la vitesse. Que le vent saute à un autre point de l'espace, et une troisième ondulation va se croiser avec les précédentes ; enfin, que le courant aérien fasse successivement le tour de l'horizon, et les plissements de l'eau vont se traverser dans tous les sens, accourant à la fois de toutes les parties du cercle immense ; aucun souffle ne s'est perdu sur le niveau mobile, et la variété des ondulations témoigne de la diversité non moins grande des mouvements aériens qui leur ont donné naissance.

Du haut d'un promontoire ou d'un mât de navire, d'où l'on voit se dérouler une vaste étendue liquide, on peut souvent jouir de ce beau spectacle de deux ou trois systèmes de rides qui se croisent sous des angles divers, et qui tantôt doublent la hauteur normale des ondulations en dressant deux vagues l'une sur l'autre, tantôt égalisent la surface de l'eau en jetant de larges flots dans les sillons. Quelquefois la mer est si agitée que, dans la masse bouillonnante, on ne saurait discerner l'action de tous les vents qui se sont succédé. Quant aux passagers, que le navire ballotté des vagues secoue inces-

4. Voir, ci-dessous, le cliapitre intitulé l'Air et les VefUs.

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