Meyer, Die schône GarlenkunU
dans Tespace des écharpes de vapeurs. Ce n*est pas sans une profonde amertume que le voyageur peut comparer aujourd'hui le Niagara, tel que Font fait les hommes, à Tancieu a tonnerre des eaux », tel que nous l'avait donné la nature. De laides constructions, usines, hôtels, entrepôts, se sont enracinées aux falaises; les u annonciers », spéculant sur la beauté du Niagara pour le placement de leurs marchandises ou de leurs drogues , ont placardé leurs affiches immondes ou menteuses en face de la cataracte grondante; d'autres industriels, plus désagréables encore, prétendent ajouter quelques traits poétiques au paysage en érigeant des kiosques chinois et des tourelles gothiques. Les arbres, dont la verdure encadrait si bien la blancheur des eaux, ont disparu sous la hache, et la masse liquide elle-même diminue de jour en jour à cause des saignées que les propriétaires d'usines font au Niagara pour faire tourner les roues de leurs machines. Que le travail de l'homme utilise la force immense de la cataracte, rien de mieux; mais dans cette œuvre d'aménagement la beauté du lieu n'a point été respectée.
Cette corruption du goût, qui porte à gâter les plus beaux paysages, et dont l'origine se trouve dans l'ignorance et la vanité, est désormais condamnée; l'intelligence humaine doit chercher maintenant la beauté, non dans de vaines imitations purement extérieures ou dans une bizarre et fausse décoration, mais dans l'harmonie intime et profonde de son œuvre avec celle de la nature. L'homme qui aime vraiment la terre sait qu'il s'agit d'en conserver, d'en accroître même la beauté, de la lui rendre, quand une exploitation brutale l'a déjà fait disparaître. Coinprenant que son intérêt propre se confond avec l'intérêt de tous, il répare les dégâts commis par ses prédécesseurs, il aide la terre au lieu de s'acharner brutalement contre elle et travaille à l'embellissement aussi bien qu'à l'amélioration de son domaine. Non-seulement il sait, en qualité d'agriculteur et d'industriel, utiliser de plus en plus les produits et les forces du globe; il apprend aussi, comme artiste, adonner aux paysages qui l'entourent plus de charme, de grâce ou de majesté. Devenu « la conscience de la terre », l'homme assume
12k LA VIE.
par cela même une responsabilité dans Tharmonie et la beauté de la nature environnante.
Sous la rude main des conquérants de Rome, et pendant les temps douloureux du moyen âge, la masse esdave qui labourait le sol ne pouvait guère comprendre la beauté de la terre sur laquelle s'écoulait sa misérable vie, et le sentiment qu'elle éprouvait à Tégard des paysages qui l'entouraient devait nécessairement se pervertir. Les amertumes de l'existence étaient alors beaucoup trop vives pour que l'on pût se donner souvent le plaisir d'admirer les nuages, les rochers et les arbres. Ce n'étaient de toutes parts que discordes, haines, frayeurs subites, guerres ou famines. Le caprice et la cruauté du maître étaient la loi des asservis : dans chaque inconnu, on craignait un meurtrier; les noms d'étranger et d'ennemi étaient deux noms synonymes. Dans une pareille société» la seule chose que l'homme brave pût essayer de faire pour lutter contre sa destinée et garder en soi-même la conscience de son âme, c'était d'être joyeux et ironique, c'était de se moquer du fort et surtout de son mattre, mais il n'avait que faire de s'attendrir en regardant la terre. La splendeur des traits de la nature environnante devait rester inconnue à des hommes qui, sous le coup d'une vague terreur soigneusement entretenue par les sorciers de toute espèce, ne cessaient d'apercevoir dans les grottes, dans les chemins creux, dans les gorges des montagnes, dans les bois pleins d'ombre et de silence, des revenants informes et des monstres horribles, tenant h la fois de la béte et du démon. Quelle étrange idée devaient se faire de la terre et de sa beauté ces moines du moyen âge qui, dans leurs cartes du monde, ne manquaient jamais de dessiner à côté des noms de tous les pays lointains, des animaux vomissant le feu, des hommes à sabots de cheval ou à queue de poisson, des griffons à tête de bélier ou de bœuf, des mandragores volantes, des corps décapités aux larges yeux hagards logés dans la poitrine !
Au sortir de ces guerres incessantes du moyen âge, le désir de tout homme échappé à la lutte devait être de se faire un petit nid bien charmant et bien abrité : la grande nature
lui faisait peur, il demandait la paix. L'idéal des générations qui se sont succédé de la Renaissance jusqu'à la Révolution se révèle par les sites que princes et seigneurs choisissaient pour la construction de leurs châteaux de plaisance. Un bien petit nombre de ces palais occupent une position d'où l'on puisse contempler un horizon grandiose de montagnes ou de rochers : même en beaucoup d'endroits, notamment sur les bords du lac de Genève, les maisons de campagne bâties par les riches propriétaires riverains tournent le dos à ce qui nous semblerait maintenant la partie la plus grandiose de la vue. Â cette nature trop puissante et trop sauvage pour qu'on se plût h la regarder, l'homme préférait alors un espace borné où l'imagination s'épandait à son aise, un rideau de collines doucement infléchies, une petite rivière serpentant sous l'ombrage des aunes et des trembles, de belles avenues d'arbres touffus, des pelouses et des étangs décorés de statues. On mettait la grâce bien au-dessus de la simplicité grandiose des vastes horizons. Les peuples placés aujourd'hui par leur civilisation à l'avant-garde de l'humanité se préoccupent en général fort peu de l'embellissement de la nature. Beaucoup plus industriels qu'artistes, ils préfèrent la force à la beauté. Ce que l'homme veut surtout, c'est adapter la terre à ses besoins et en prendre possession complète pour en exploiter les richesses immenses. Il la couvre d'un réseau de routes, de chemins de fer et de fils télégraphiques; il fertilise les déserts et dompte les fleuves; il triture les collines pour les étendre en alluvions sut* les plaines, perce les Alpes et les Andes, unit la mer Rouge à la Méditerranée, s'apprête à mêler les eaux du Pacifique à celles de la mer des Antilles. Presque tous les hommes, acteurs et témoins de ces grandes entreprises, se laissent emporter par l'enivrement du travail et ne songent plus qu'à pétrir la terre à leur image. Et pourtant, quand l'homme a, pour son action sur la terre, un idéal plus élevé, il réussit toujours à en aménager parfaitement la surface, tout en laissant au paysage sa beauté naturelle! La nature reste belle quand l'agriculteur intelligent cesse d'élever et de forcer comme au hasard les plantes les plus diverses sur un sol dont il ne connaît pas les propriétés.
quand il comprend surlout que la terre ne doit pas être violentée, et qu'il la consulte d'abord, en interroge les goûts et les préférences, avant de lui confler ses cultures. Ainsi les <( Shakers » des États-Unis, pour lesquels le travail des champs est une « cérémonie d'amour », et qui se font un devoir de chérir les arbres qu'ils élèvent, la semence qu'ils jettent dans le sillon, le ruisseau qu'ils dirigent, ont réussi à transformer en de véritables paradis leurs campagnes de Mount-Lebanon, de Hancock, de Water-VIiet*. Dans l'État de New-Jersey, les habitants du district de Yineland ont résolu d'un commun accord qu'ils supprimeraient les barrières entre leurs jardins, leurs vergers et leurs bosquets, afin de laisser toute sa beauté à la terre qu'ils cultivent. En Angleterre, ce pays où les agricnlteurs savent faire produire à leurs champs des récoltes si abondantes, mais où le peuple a toujours eu pour les arbres plus de respect que n'en ont les nations latines, il est peu de sites qui n'aient une certaine grâce, ou même une véritable beauté, soit à cause des grands chênes isolés étalant leurs branches au-dessus du gazon, soit à cause des massifs d'essences diverses, parsemés avec art autour des villages et des châteaux; leurs prairies, dit-on, semblent avoir reçu leur dernière touche du pinceau de l'artiste plutôt que de la faux du paysan. L*art de l'homme, quoi que puissent en penser certains esprits moroses, a le pouvoir d'embellir jusqu'à la nature libre, en lui donnant le charme de la perspective et de la variété, et surtout en la mettant en harmonie avec les sentiments intimes de ceux qui l'habitent. En Suisse, au bord des grands lacs, en face des montagnes bleues et des glaciers étincelants, combien n'est-il pas de chalets et de vil- Ids qui, par leurs pelouses, leurs massifs de fleurs, leurs allées ombreuses, rendent là nature encore plus belle et charment comme un doux rêve de bonheur le voyageur qui passe !
De nos jours, l'émancipation intellectuelle que donne la science, l'amour de la liberté qui se répand, le sentiment de solidarité qui nous pénètre souvent à notre insu, et nous
< . Hepworth Dixon , New America.
apprend que la terre est à tous, ont singulièrement agrandi les horizons. En même temps, les voyages révèlent de plus en plus la beauté de la terre et l'harmonie de ses forces. Depuis quelques années surtout, il se manifeste une véritable ferveur dans les sentiments d'amour qui rattachent les hommes d'art et de science à la nature. Les voyageurs se répandent en essaims dans toutes les contrées d'un accès facile, remarquables par la beauté de leurs sites ou le charme de leur climat. Des légions de peintres, de dessinateurs, de photographes, parcourent le monde des bords du Yang-tse-kiang à ceux du fleuve des Ama* zones ; ils étudient la terre, la mer, les forêts sous leurs aspects les plus variés ; ils nous révèlent toutes les magnificences de la planète que nous habitons, et par la fréquentation de plus en plus intime avec la nature, par les œuvres d'art rapportées de ces innombrables voyages, tous les hommes cultivés peuvent maintenant se rendre compte des traits et de la physionomie des diverses contrées du globe. Moins nombreux que les artistes, mais plus utiles encore dans leur travail d'exploration, les savants se sont aussi faits nomades, et la terre entière leur sert de cabinet d'étude : c'est en voyageant des Andes à l'Altaï qne Humboldt a composé ses admirables Tableaux de la nature, dédiés, comme il le dît lui-même, à « ceux qui, par amour de la liberté, ont pu s'arracher aux vagues tempétueuses de la vie ».
Désormais, grâce aux voyages, c'est la planète elle-même qui ennoblira le goût de ses habitants et leur donnera la compréhension de ce qui est vraiment beau. Ceux qui parcourent les Pyrénées, les Alpes, l'Himalaya ou seulement les hautes falaises du bord de l'Océan, ceux qui visitent les forêts vierges ou contemplent les cratères volcaniques apprennent, à la vue de ces tableaux grandioses, à saisir la véritable beauté des paysages moins frappants, et à n'y toucher qu'avec respect lorsqu'ils ont le pouvoir de les modifier. C'est donc avec joie qu'il nous faut saluer maintenant cette passion généreuse qui porte tant d'hommes, et, dirons-nous, les meilleurs, à parcourir les forêts vierges, les plages marines, les gorges des montagnes, à visiter la nature dans toutes les régions du globe où elle a
gardé sa beauté première. On sent que, sous peine d'amoin^ drissement intellectuel et moral, il faut contre*balancer à tout prix, par la vue des grandes scènes de la terre, la vulgarilé de tant de choses laides et médiocres, où les esprits étroits voient le témoignage de la civilisation moderne. Il faut que Tétude directe de la nature et la contemplation de ses phénomènes deviennent pour tout homme complet un des éléments primordiaux de Téducation ; il faut aussi développer dans chaque indir vidu Tadresse et la force musculaire, afin qu'il escalade les cimes avec joie, regarde sans crainte les abîmes, et conserve dans tout son être cet équilibre naturel des forces, sans lequel on n'aperçoit jamais les plus beaux sites qu'à travers un voile de tristesse et de mélancolie. L'homme moderne doit unir en sa personne toutes les vertus de ceux qui l'ont précédé sur la terre : sans rien abdiquer des immenses privilèges que lui a conférés la civilisation, il ne doit rien perdre non plus de sa force antique, et ne se laisser dépasser par aucun sauvage en vigueur, en adresse ou en connaissance des phénomènes de la nature. Dans les beaux temps des républiques grecques, les Hellènes ne se proposaient rien moins que de faire de leurs enfants des héros par la grâce, la force et le courage : c'est également en éveillant dans les jeunes générations toutes les qualités viriles, c'est en les ramenant vers la nature et en les mettant aux prises avec elle que les sociétés modernes peuvent s'assurer contre toute décadence par la régénération de la race elle-même.
Cette forte éducation développera le sentiment de la nature dans toute sa grandeur. 11 se pervertit par la routine et par la servitude; c'est par la connaissance et par la liberté qu'il renaît. La science, qui transforme peu à peu la planète en un immense organisme travaillant sans relâche pour le compte de l'humanité, par ses vents, ses courants, sa vapeur d'eau, son fluide électrique, nous indique aussi les moyens d'embellir la surface terrestre, d'en faire le jardin rêvé par les poètes de tous les âges. Toutefois, si la science nous montre dans l'avenir l'image du globe transfiguré, ce n'est point elle seule qui pourra terminer la grande œuvre. Aux progrès en connaissance doivent
correspondre les progrès moraux. Tant que les hommes seront en lutte pour déplacer les bornes patrimoniales et les frontières fictives de peuple à peuple, tant que le sol nourricier sera rougi du sang de malheureux affolés qui combattent soit pour un lambeau de territoire, soit pour une question d'honneur prétendu, soit par rage pure, comme les barbares des anciens jours, tant que les affamés chercheront, sans pouvoir se les assurer, le pain quotidien et la nourriture de l'esprit, la terre ne sera point ce paradis que le regard du chercheur aperçoit déjà par delà les temps. Les traits de la planète n'auront point leur complète harmonie si les hommes ne sont d'abord unis en un concert de justice et de paix. Pour devenir vraiment belle, la « mère bienfaisante » attend que ses fils se soient embrassés en frères et qu'ils aient enfin conclu la grande fédération des peuples libres.