II
et les massifs de fleurs qu'on entrevoit à travers les grilles. Nombre de principicules allemands, dépravés par un sentimentalisme niais, ont gâté les plus charmants paysages en gravant de pédantesques inscriptions sur les rochers, en décorant les pelouses de tombeaux de fantaisie, en faisant monter la garde à leurs soldats devant les points de vue qu'ils veulent signaler aux visiteurs. Des multitudes de bourgeois français en sont arrivés, dans leur mesquin amour du baroque et du symétrique, jusqu'à réprimer la sève dans les troncs, afin de créer des variétés naines et de donner au feuillage des formes de géométrie ou la bizarre apparence de monstres et de démons. Les graves négociants hollandais du siècle dernier ne voulaient pour leurs allées que des tilleuls aux troncs badigeonnés ea blanc, aux têtes taillées en boule, et les arbres de Brouck sont encore peints à l'huile et au blanc de zinc. Les jardiniers de l'empereur Yang-Ty remplaçaient les fleurs et les feuilles qui tombaient des arbres par un feuillage artificiel et des fleurs de soie, que l'on imprégnait de parfums pour rendre l'illusion plus complète*.
Et la grande nature, comment est-elle comprise? Sur le bord de la mer, les falaises les plus pittoresques , les plages les plus charmantes sont, en maints endroits, accaparées soit par des propriétaires jaloux, soit par des spéculateurs qui apprécient les beautés de la nature à la manière des changeurs évaluant un lingot d'or. Dans les régions de montagnes fréquemment visitées, la même rage d'appropriation s'empare des habitants : les paysages sont découpés en carrés et vendus au plus fort enchérisseur: chaque curiosité naturelle, le rocher, la grotte, la cascade, la fente d'un glacier, tout, jusqu'au bruit de l'écho, peut devenir propriété particulière. Des entrepreneurs afferment les cataractes , les entourent de barrières en planches pour empêcher les voyageurs non payants de contempler le tumulte des eaux, puis, à force de « réclames », transforment en beaux écus sonnants la lumière qui se joue dans les gouttelettes brisées et le souffle du vent qui déploie