‹ La terreChapitre 2 sur 2 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

Peut-être le lecteur trouvera-t-il que je retarde, en notant que je cours puiser certains édéments d'inspiration dans la lointaine et déjà ancienne guerre anglo-'boer, alors que les fracas de l'épouvantable guerre actuelle semblent nous rendre sourds à tout autre écho.

C'est pourquoi je voudrais l'avertir que mon livre était à peu près imprimé et que je comptais bientôt le recevoir, — encore impreigné de l'odeur d'encens et de cierge des béguinages de Bruges-la morte, — quand les obus allemands ont comnïencé de s'abattre sur les forts de Belgique et de jeter le chaos partout.

Longtemps... longtemps... j'ai attendu. Rien toutefois ne m'est venu ... ni épreuves, ni livre, ni nouvelles, ni rien.

Jusque là, de leur menue écriture serrée, ils m'écrivaient presque chaque jour, mes pauvres typographes inconnus. . . mais, depuis, pas un mot.

Dès leur premier geste d'héroïque résistance, je m'étais empressé pourtant de leur jeter mon applaudissement et ma sympathie, de leur crier que le lointain étranger, dont ils déchiffraient si péniblement

la pensée dans un enchevêtremenc de manuscrits, était de coeur et d'âme avec eux . . . Rien . . . rien.

Pour rire, je me suis même adressié à Von Bissing, le gouyemeur. Ah ! le boche! ! Qu'il ne s'imagine pas an moins qu'il a inventé quelque chose en ne me "répondant que par la bouche de ses canons".

Ce sont là les seules épreuves que j'aie reçues.

C'est-à-dire que tout était bien calme, bien serein, et que la même paix endormeuse planait sur l'Yser comme sur le Eichelieu, sur les Vosges comme sur ma montagne, à l'heure où j'ourdissais la trame de ce naïf roman campagnard.

Et c'est ce qui fait aujourd'hui que, malgré Langemarck et malgré Saint-Julien, mon brave "Yves" met toute sa crânerie à se réclamer simplement de Paarderberg.

Ernest CHOQUETTE

Avez-vous déjà observé, dans les officines de médecin, comme il y a toujours de l'appel tourmenté, précipité, dans les vibrations qui succèdent au coup de timbre de la porte ?

On sent du piétinement sur le perron, de la souffrance qui implore ou commande : Vite, venez.

C'est pourquoi, dès le premier coup d'appel, la vieille Marianne — depuis longtemps domptée à la fonction d'ouvreuse chez le docteur Duvert — s'était tout de suite acheminée vers la porte avec un frottement velouté de savates sur les tapis.

Quant au docteur lui-même, en train d'absorber son potage, il n'y avait répondu que par un geste importuné d'épaules qui voulait dire: — Ne me laisseront-ils donc jamais prendre un repas en paix ?

Et pour contredire aussitôt ce brusque mouvement d'aigreur, il s'était mis à faire les bouchées doubles afin d'être plus tôt aux ordres de son client. Mais la vieille bonne reparut bientôt avec un billet à la main.

— "Hein ! Marianne : N'est-ce pas désespérant que' sous le prétexte de plus sûrement m'atteindre au poste, à l'heure des repas, l'on ne me permette presque jamais de savourer à mon aise tes excellents petits plats?... Ce coup de timbre m'a agacé... Tu as là un si fameux pâté aussi . . . Heureusement que. . . Et de qui ce billet — vo5-ons?. . ."

Il le lut tout en continuant de manger. Puis interpellant aussitôt Marianne :

— "On me mande pour un enfant malade chez Lucas de Beaumont. . . Lucas, c'est le fils, n'est-ce pas? celui qui cultive aujourd'hui la terre paternelle, au pied de la montagne ? . . . "

Marianne fit un signe de tête approbateur. Car elle était au courant de tout dans la paroisse, des êtres aussi bien que des événements. Depuis un quart de siècle, elle remplissait, pour le compte du docteur Duvert, l'importante et délicate mission qui consiste à la campagne à répondre aux appels toujours impatients des malades, et à trouver le thème de conversation qu'il faut pour les amener à prolonger inconsciemment leur attente. Elle avait acquis dans ce rôle une inconcevable adresse. Aussi combien de clients, disposés à courir en hâte chez un docteur ri\a], n'avait-elle point, à force de commentaires

et de réflexions habiles, retenus jusqu'au retour de son maître.

— "C'est le petit Labonté, le garçon du voisin, qui vous a apporté ce billet," ajouta-t-elle.

— "Un grand jeune homme, à moustache blonde, ce Lucas de Beaumont, n'est-ce-pas ?"

— "Non, il est plutôt brun : c'est son frère qui est blond."

— "N'est-il pas un buveur?"'

■ — "Oui, par malheur. . . L'excellente petite femme qu'il a pourtant. . . et son pauvre père, si droit, si brave homme."

Le docteur jeta un rapide coup d'oeil par la fenêtre. Le soleil resplendissait. Non. il ne prendrait point par la grande route; il faisait vraiment trop beau pour laisser échapper cette chance de respirer à Taise les parfums des grains coupés et des sapins de la montagne, et c'est à pied qu'il irait, à travers les champs et les coteaux, par un sentier de raccourci bieTi connu. Et tout en faisant ses préparatifs de départ, il interpella à haute voix :

— "Ne m'accompagnes-tu point. Jacqueline ?*'

Une voix de jeune fille répondit d'une pièce voisine :

— "J'irai bien, père... A quel endroit?"

— "Oh ! non, va. Je voulais simplement te taquiner. C'est que je pars à pied ... je ne te croyais point si courageuse. . . Allons, bonjour. . . Je rais te tracer la route aujourd'hui.

Il prit sa trousse de poche, plus portative, sa canne, et se mit en marche.

Il traversa la ligne de chemin de fer qui longeait son village, se glissa par dessus les clôtures de perches qui entouraient les champs voisins, et se perdit bientôt derrière les longs bouleaux en bordure que la brise faisait lentement osciller au-dessus de lui.

Ce Lucas de Beaumont dont il avait appris le retour récent dans la paroisse, il en avait déjà vaguement entendu parler dans ses c^ -es aux malades. Il savait qu'il venait de succéder, sur la terre natale, au vieux de Beaumont, son père, maintenant passé rentier et fixé au village, à l'ombre du cimetière, comme en attendant d'y aller plus tard dormir.

En même temps, toute la lignée des Beaumont se mit à défiler dans sa mémoire ; le grand-père, le père, les fils, car il n'était pas d'hier, lui non plus, le docteur Ouvert, et cette simple énumération le lui faisait bien voir. — Tout en marchant, une foule de souvenirs lointains, qui se rattachaient successivement aux membres de cette vieille famille, étaient venus envahir son esprit. Il se rappelait leurs alertes petits chevaux roux, leurs charettes anciennes qu'ils tenaient toujours propres en les repeignant à l'o':'re à chaque printemps, et dans lesquelles ils l'avaient si souvent cahoté. Et leurs rudes habits d'étoffe leurs larges chapeaux de paille, tous fabriqués au foyer, il est vrai' mais dont ils tiraient une distinction et une correction de tenue pleine de charmes. Oh ! les admirables femmes aussi . . . Puis la ferme

— dont il suivait maintenant des yeux les ondulations jusqu'au pied même de la montagne de Saint-Hilaire,

— il en revoyait les champs couverts d'avoine et de

lié, les bestiaux repus, le cou allongé au-dessus de la clôture du chemin, les pommiers symétriquement piantés autour de la maison. Et quels honnêtes gens ils étaient tous, portant la probité et la loyauté inscrites dans chaque ride.

... Et c'est le fils maintenant qui allait prêter ses bras, prendre la tâche devenue trop lourde pour le père ... Le fils . . .

Comme il est beau et touchant, songe-t-il en luimême, le spectacle de ces sols nourriciers, de ces foyers paternels ainsi transmis intacts de père en fils. Et les fils eux-mêmes savent-ils bien jusqu'à quel degré ils sont alors fortunés de pouvoir reposer leur front au même appui de fenêtre où, enfants, ils ont endormi leurs premiers chagrins; où, jeunes hommes, ils ont caressé leurs premiers rêves. Car pour ceux-ci il n'existe pas de repli du sol, pas de tronc d'arbre, pas de détour ou de sentier qui ne leur révèle quelque souvenir lointain, d'exquises réminiscences où flottent encore les accents attendris d'aïeuls, l'âme "des morts qui parlent."

Le roi qui abdique et transmfet ses palais et sa couronne ne lègue en somme à son successeur qu'un symbole. S3^ibole de splendeur et d'autorité peutêtre, mais froid, mais vide d'amour et de tendresse. Aussi, rien dans ce geste n'égalera jamais l'extrême et attendrissante douceur qui émane de l'abandon entre les mains du fils — par cet autre roi de la terre, le paysan — de l'humble foyer familial, de la vieille terre natale conseivant jusque dans ses crevasses

profondes les sueurs et les larmes qui y ont successivement été versées.

Un aboiement retentit tout à coup à ses côtés. C'était celui d'un grand chien à pelage fauve dont la longue queue en panache, oscillant à travers les herbes hautes, révéla très à propos au docteur le meilleur sentier à suivre. Au bout de quelques pas, il débouchait sur la grande route.

Il leva aussitôt son regard, où demeurait encore un reste de songerie imfprécise, et il aperçut sise à quelques pieds d'un humble pont rustique, la calme maison d'habitation des Beaumont.

— "Ah ! vous voilà, docteur. Et à pied ? . . . je vous guettais plutôt de ce côté . . . j'étais si inquiète."

Une jeune femme, tête nue, s'était tout de suite dirigée vers lui.

— "Alors, c'est vous qui êtes la nouvelle maîtresse du lieu ?" reprit le docteur. "Et les jeunes mères, c'est vite alarmé sur le sort de leurs marmots. Voyons, ce n'est pas neut-être aussi grave que vous le supposez.'*

11 aurait déjà voulu la consoler, car il s'était subitement senti ému en présence de l'angoisse que sa figure exprimait et sur laquelle il lisait les larmes tout proches.

Dans un fruste berceau de bois à longues "berces" recourbées, le petit malade râlait, les cheveux moites, la poitrine crispée sous les efforts respiratoires que des spasmes de toux rauque coupaient à chaque instant. ,

Comme pour l'impreigner de son propre souffle

et lui infuser des forces nouvelles, la pauvre mère t.'était de nouveau précipitée à ses côtés.

Et au bout d'un instant de silence: — "Ce n'est ras le croup, n'est-ce-pas, docteur?'' implora-t-elle.

Elle est si vilaine, si lâche, cette sauvage maladie dont elle connaissait vaguement les sjTnptômes, que, dans son ardeur à se leurrer elle-même, elle aurait voulu ;u!i;i-érer une réponse menteuse.

Mais lui, tout en palpant, s'informant, examinant :

— "Depuis quand cette toux en sanglots? Cela lui était-il venu brusquement?" *

— "Oui, tout à coup, il y avait à peine quelques heures . . . Elle s'était aussitôt adressée au voisin, car elle n'avait personne. . ."

— "Personne?. . . Mais votre mari?. . ."

Elle leva, comme pour un aveu, son regard étonné,

— aux heures de souffrance, le médecin devient si vite un confident — mais bientôt hésitante, sans un mot, doucement résignée, elle pencha simplement ses lèvres frémissantes sur la main abandonnée de son enfant.

— "N'e désespérez point, madame, je vous en prie,

— je compte conjurer bientôt le mal."

Le docteur Duvert eut-il été tenu d'inventer les consultations fausses que la pauvre jeune mère l'implorait presque en grâce d'exprimer qu'il l'eut fait sans remords, à ce moment. Mais ce fut avec une sincérité vraie qu'il prédit la fin prochaine de la crise.

— "Seulement les nerfs pris. . . du simple spasme. . . croyez-le bien, madame . . . Vous allez voir la

détente s'opérer graduellement sous l'effet du remède."

Et rien qu'à un lointain souvenir, conservé au sein de son propre foyer, et qui se réveillait toujours dans son esprit en de telles occasions, il promena sur elle un regard de compassion.

Se prenant déjà au baume de ses propres paroles» il se sentit tout joyeux. C'est si bon de faire du bien.

— "Est-ce vrai ? . . . Est-ce bien vrai ? . . . Il ne la trompait pas? car elle ne voulait plus être trompée maintenant. Dans un clin d'oeil, elle s'était relevée, forte, prête à tout. — Un verre?. . . Une cuiller plutôt?.. . Elle offrait tout, apportait tout... — De l'eau? du sucre?... Est-ce bien mauvais, cette potion?. . . Puis le mot final de tendresse dans lequel les mèr^s enveloppent leurs peines : Ce pauvre petit."

Non, ce n'était pas mauvais. Une légère moue de rien et ce fut déjà avalé.

—"Maintenant, de l'air, de l'air à flots, et surveillez sagement; j'espère que l'amélioration ne tardera point," ajouta le docteur. Et répondant à la supplication muette qui jaillissait de tout l'être de la jeune femme: — "Non, non, je ne vous abandonnerai point. . . Seulement quelques pas aux alentours, en attendant, pour humer le bon vent de votre montagne, visiter un peu la ferme de mon concitoyen Beaumont, et je reviens.''

"^ Le docteur. Duvert avait toujours subi une sorte de fascination de la terre. Fils de paysan lui-même, il en avait en quelque sorte aspiré le goût avec son , preïnier souffle.

Il allait alors doucement franchir la porte, lorsqu'il entendit soudain dans la pièce voisine le bruit de quelqu'un qui s'éveille et quitte son lit. . . puis sur le plancher, un pas lourd, mal assuré, qui bientôt cessa.

— "Je vous croyais seule," interrogea le docteur.

La jeune mère demeura sans réponse, le regard baissé, uniquement préoccupée en apparence de son enfant malade.

Le docteur lui-même se sentit pareillement mal à l'aise. Et ne voulant plus rien savoir, gêné d'avoir accidentellement pénétré quelque secret, il s'empressa de 's'éloigner. Ce ne fut que dehors, devant le tableau qui se présentait à sa vue, qu'il se prit à reconstituer mentalement la scène . Il en lisait nettement les phases ; il la voyait toute dans cette voiture, aux strapontins disloqués- abandonnée au milieu de la cour; dans ce harnais étendu auprès sur le sol, les longues guides enchevêtrées dans les herbes; et, plus loin, dans ce vieux cheval tranquille broutant en liberté autour de l'abreuvoir et traînant encore au cou son licol de chanvre.

Mais dans son esprit le tableau se prolonge davantage : Il voit le mari ivre, rentré très tard dans là nuit, qui se glisse en trébuchant dans l'obscurité, qui se retient aux rebords des fenêtres, à la rampe de l'escalier, sa main tâtonnante crispée sur chacun des objets qu'il atteint ; il le voit pénétrer au logis, sie jeter au hasard sur un lit pour s'endormir finalement de ce sommeil assommé dont ni la toux déchi-

rante de son enfant, ni les sanglots affolés de sa femme ne parviendront à le tirer.

A quoi bon, d'ailleurs, de tenter de réveiller cette masse inutile et morte ? La jeune mère le comprend bien. Non, elle est suffisamment consolée de le savoir revenu, de le savoir au moins là, dans le logis, et cela atténue quelque peu son angoisse. Mais bientôt, dans le silence vide,, il lui semble que la respiration de son enfant devient de plus en plus rauque. N'y a-t-il pas maintenant du râle dans sa toux? Et c'est alors que, ne sachant plus que faire, elle avait couru s'adresseT au voisin pour l'appel au médecin.

Tout en refaisant lentement ces détails, le docteur Duvert avait erré au hasard, absorbé qu'il était par sa songerie évocatrice. Il se retrouva tout à coup à un sommet de route d'où son oeil pouvait embrasser l'étendue entière de la vieille ferme ancestrale des Beaumont, avec ses pièces d'avoine et d'orge, ses grands érables sur les coteaux, les lignes en équerre des clôtures, tout ce qui avait été amioureusement entretenu, cultivé et presque dorloté par les anciens de la famille. Mais à cette vue succéda immédiatement une autre image qui représentait l'envers du magnifique tableau qu'il caressait en ce moment du regard, et devant laquelle son front s'était plissé avec tristesse.

Pour mieux chasser cette vilaine vision qui venait ainsi subitement. l'accableT dans sa qualité de croyant à la terre, il refit à rebours la distance qu'il avait inconsciemment parcourue. Il se sentait d'ailleurs déjà impatient de retourner, autant pour constater

l'effet du médicament qu'il avait administré à son petit malade, que pour voir la figure de ce Lucas qu'il se représentait dur et méchant, et qu'il trouverait bien l'occasion d'envisager, cette fois.

N'a-t-il pas de plus assumé la double mission de guérir et de consoler ? Aussi, à mesure qu'il se rapproche, la crainte d'une aggravation du mal l'étreint davantage; il éprouve qu'une certaine angoisse le pénètre, moins au sujet de l'enfant peutêtre qu'au sujet de la mère elle-même. Cet espoir, qu'il avait fait luire chez elle avec autant d'assurance, s'il n'allait finalement siervir qu'à aviver davantage sa douleur ! . . .

Sa main est posée sur la poignée de la porte. . . Pourquoi n'entend-il rien?... L'oreille au guet, il n'ose plus avancer. . . Non, ce n'est pas du râle qu'il entend, ni le sifflement d'une respiration étranglée; c'est la cadence monotone et douce des oscillations d'un berceau. L'accès a cédé; l'enfant va mieux et repose plus calme.

Le docteur l'a deviné tout de suite à l'expression soulagée de la mère. Quant à "l'autre," immobile auprès d'elle, — car ils sont deux maintenant — il ne sait comment cacher sa gêne. Il tient son regard tendu sur la figure de son enfant et il continue, avec la délicatesse menue d'une fenune, à agiter le berceau doucement, doucement.

— "C'est le docteur, Lucas," lui murmura Marcelle à voix très basse, comme pour corriger et -lui reprocher tendrement son incorrection d'attitude.

Mais il n'eut, en réponse, qu'un simple mouve-

ment de tête fuyant qui semblait demander grâce et qui pouvait également s'interpréter pour un acquiescement muet ou pour une ébauche de salut. Peutêtre aussi ne voulait-il pas montrer ses yeux à cause des deux grosses larmes tranquilles qui y flottaient.

— -''Cela va beaucoup mieux," prononça le docteur Du vert, après un rapide examen de la respiration de l'enfant. ''La crise est domptée, et l'amélioration va certainement s'accentaer de plus en plus."

— "Vous croyez?... Vous en êtes certain?"

Cette interrogation avait spontanément jailli des lèvres de Lucas sous les consolantes paroles qu*il venait d'entendre. Et sans oser encore affronter le regard de reproche qu'il sentait peser sur lui, il avait éprouvé une délivrance subite, la sensation d'un baume inespéré que l'on aurait versé sur sa conscience de père.

Maintenant que le poids était moins lourd au creux de sa poitrine, il aurait bien voulu posséder plus de détails, se renseigner davantage, car il n'avait •pas osé s'informer jusque là, pas même auprès de sa femme qu'il avait, à son réveil, trouvée prostrée près du berceau de son enfant, et dont le silence seul, résigné et doux, l'avait si amèrement torturé.

Alors, se penchant vers elle, tout bas, comme pour mendier un pardon :

— "Et il a beaucoup souffert?" se risqua-t-il à demander.

— "Si tu l'avais vu . . . Si tu l'avais entendu . . . j'étais presque folle. . . et puis personne. . ."

Elle avait retenu le reste de la phrase dans sa

gorge. A quoi bon à cette heure lui faire du mal, à lui aussi qu'elle voyait haleter à chacune des paroles qu'elle ajoutait. Elle était déjà prête à oublier. Puis reprenant, à voix voilée, à cause du pauvre petit dont la respiration se faisait de plus en plus paisible à présent:

— "Vous avez été bien bon, docteur, et combien nous vous en remercions. . . N'est-ce pas, Lucas?"

Et cette fois Lucas, sans hésiter, leva fièrement ses deux grands yeux noirs et francs sur ceux du vieux docteur.

Ce fut au tour de ce dernier d'éprouver quelque gêne. Il se l'était représenté si différent, avec si peu de coeur dans la poitrine; mais devant ce regard triste il ressentit qufe lui aussi serait prêt à oublier.

— "Je ne m'attendais pas à autre chose du père de Jacqueline," reprit-elle de nouveau : "et vous le lui direz bien (Je ma part."

— "Comment, vous la connaissez?"

— "Oui ; je me rappelle toujours le temps où nous fréquentions toutes deux le couvent. Je n'étais son aînée que de quelques années. Oh ! je me souviens parfaitement d'elle."

— "Et vou« vous nommez ? . . . "

-—"Marcelle. . . Marcelle Rivard."

— Marcelle Rivard... Si elle s'en rappelait?

Devant Pinattendu de cette question, Jacqueline, avide de ^Jénétrer davantage dans son passé, d'en mieux fixer les brèves étapes, avait déposé sur ses genoux la tapisserie qu'elle était en train de confectionner. Puis au bout d'un moment:

— "Marcelle . . . Mais tu sais bien, père, la croix d'argent que je porte parfois encore au cou, c'est d'elle que je l'ai reçue. C'est elle qui m'en a fait cadeau, lors de ma première communion. . . Et elle a épousé Lucas de Beaumont. . . elle demeure maintenant dan.s la ])aroissc, tout près d'ici?. . . Certes oui, j'irai la voir."

Et Jacqueline eut un cri joyeux d'enfant.

Pendant ce temps-là, le docteur inspectait, fouillait tranquillement les fioles de sa pharmacie, préparait

es potioLtS, les étiquettait: "Une cuillerée à soupe, rois fois par jour!"

Comme Jacqueline ne recevait pas de réponse, elle éprit presque en elle-même:

— ""Et elle a des enfants?. . . Semble-t-elle lieureue, au moins?... Jamais je n'aurais imaginé la rerouver convertie en paysanne, en "habitante".

Le docteur songea un moment :

— '•Convertie en paysanne, dis-tu?. . . Tu as peutître le mot juste sans t'en rendre compte... "Con- .ertir" cela sous-entend une amélioration, un perfectionnement, une promotion. Devenir paysanne, ians le sens noble du mot, c'est monter, crois-le lieU' Jacqueline ?"

— "Si c'est drôle tout ça. . . Et son mari, quel aii

i-t-il? j'ai hâte de le voir aussi. . . Son mari;. . .mais

notre vieille Marianne ne nous disà-it-elle pas, hier,

ju'il était buveur?"

— "Pauvre Marcelle. . . Il y a déjà plusieurs années que je ne l'ai vue, reprit-elle. J'étais alors toute jeune. Vais-je la retrouver bien changée de figure? Comme cela marche curieusement dans la vie."

— "La vie. . . la vie. . . tu oses en parler?. . . Tu la trouves déjà étrange?"

Et avec un sourire tendre qui exprimait combien il s'apitoyait et se réjoiiissait en même temps devant l'inexpérience naïve de sa fille, il acheva dans un mouvement de caresse :

— "Qu'est-ce que tu diras donc quand il aura un peu "poudré" sur ces blo.nris elieveux-là ?. . ."

TU

C'était le lendemain.

Elles s'étaient tout de suite reconnues et sauté au cou en se jetant réciproquement leur nom dans une exclamation joyeuse.

—"Marcelle !"

— "Jacqueline !"

Oh! ces liens de couvent ou de collège! La rupture s'en fait un bon jour si naturellement, la séparation est si bien déterminée d'avance que l'on croit, en se quittant, n'en emporter qu'un frêle souvenir au fond de l'âme. Mais comme sous le moindre rappel inattendu, ces liens surgissent avec une vigueur nouvelle, j

Aussi se sont-elles assises bien près l'une de l'autre, tout contre le berceau dans lequel l'enfant ga-

zouille aujourd'hui dans un commencement de sommeil.

A cause de la différence d'âge qui les sépare quelque peu, il se rencontre, ici et là, — au cours de leurs souvenirs passés — des vides qui coupent 1simultanéité de leur vie de pensionnaires, mais les points communs de contact en demeurent encore très nombreux.

C'est alors entre elles un échange pressé de question, une volubilité impatiente de se répandre, des rappels joyeux de compagnes disparues, de réminiscences et d'incidents qu'elles croyaient toutes deux bien effacés et morts.

— ''C'était Louise, n'est-ce-pas, qui ..."

— "Mais non, c'était Marie. . . tu sais bien, celle qui clignait toujours si drôlement de l'oeil droit."

Elles repassent ainsi bribes par bribes, leur passé de petites filles, d'Enfants de Marie, de communiantes, tantôt à travers de bons éclats de rire spontanés et incoercibles, tantôt sous le charme grave et silencieux de quelque lointaine illusion éteinte. Mais toute cette causerie avait porté sur l'autrefois, sur la partie de leur vie qu'elles avaient ensemble traversée, à courte distance l'une devant l'autre, et dont elles eurent vite parcouru et épuisé les souvenirs. C'est depuis la séparation qu'elles brûlent de tout savoir, dont il leur tarde davantage de connaître les étapes intimes.

Ohl pour Jacqueline» bien peu à raconter, il est vrai, en dehors de la mort de sa mère, de son im-

niense doule-ur à cette occasion, de sa vie tranquille aujourd'hui, seule à côté de son père, de quelques jolis livres dont elle se souvient, de ses rêves de jeune fille. . . rien que des rêves, vrai. . .

Et comme IVIarcelle avec un air entendu protestait, prenait un rire narquois pour exprimer qu'elle n'était pas dupe:

— "Eien que des rêves, dis-tu?"

— "C'est pourtant ainsi, je te l'affirme," reprit Jacqueline, souriant à son tour.

— "Vrai, pas un amour encore, pas même une amourette, pas la moindre? Rien que des rêves, selon que tu le soutiens?" aJ^exa, Marcelle dans un lono' reo-ard scrutateur.

Jacqueline hésita l'espace d'une seconde. Pour une jeune femme, quelle que soit sa condition, se résoudre à répondre simplamcn't non à une pareille question — posée surtout par une autre femme — c'est se meurtrir dans les fibres les plus sensibles de sa fierté. Aussi Jaccjucline hésita-t-elle le temps de se demander si Marcelle allait la plaindre ou la féliciter. Puis vivement:

— ''Non, pas le moindre amour."

— "Tu as bien le temps, en effet, de te jeter ])our de bon dans cette fournaise. Seulement je croyais que, avec ces yeux-là, tu n'aurais pas cheminé jusqu'à vingt ans sans jeter au moins un coup d'oeil par dessus le rebord."

— "Et toi ?" demanda Jacqueline. i

— "Et moi? Et moi?" Machinalemeid. Marcelle

se prit à faire doucement balancer le berceau jusque là immobile . . . "Moi, me demandes-tu ? Mais que pourrais-je donc sans amour?"

Et comme un silence lourd avait succédé à cette naïve réponse, elle reprit:

— -"Xe va pas mal interpréter ma pensée. Je crains que tu n'aies pas assez vécu pour me bien comprendre. J'aime mon mari, j'aime mon enfant, et dans de telles conditions, nous autres femmes, nous trouvons toujoui^s alors un peu de bonheur à traîner avec nous, quoi qu'il arrive."

Et alors comme à une soeur, elle entreprit de lui narrer sa sortie du couvent, abandonnée à seize ans par l'oncle auquel elle avait tout dû jusque-là; son départ pour Saint-Hyacinthe oii elle avait pris du service dans un bureau de téléphone, fait plus tard du travail de couture, pour finir par enseigner dans une école publique de la paroisse voisine. C'est là que Lucas de Beaumont était allé la dénicher, ajoutât-elle en riant. Un vrai hasard, cette rencontre chez des amis communs, à l'occasion d'une fête de Ste- Catherine. Ils s'étaient aimés follement tout de ^uite. Son entourage l'avait pourtant bien dissuadée, prévenue contre lui, qu'importe; elle l'avait immédiatement préféré à tous les autres. Il était le plus Iicau. à ses yeux, le plus spirituel... Comme c'est étrange tout cela, mais aus^si comniic c'est vrai. On ne s'est jamais vu, jamais rencontré; on est si étranger l'un pour l'autre que l'on ignore même son nom et son existence, et voilà qu'un imperceptible sentiment se glisse dans votre être, vous envahit, vous

entraîne, vous donne le vestige, vous broie le coeur, et vous trouvez cela doux; la mieurtrissure que vous elprouvez vous donne presque l'a sensation d'une caresse. . .

— "Tu sentiras cela, un jour. Tu verras bien, Jacqueline."

C'est dans de telles conditions qu'ils s'étaient épousés, mis en ménage là-bas. Et comme Marcelle avait toujours rêvé ça : un carré de jardin, une maison tranquille sons les arbres, un pan vert de montagne, — pareil à ceilui qu'elle apercevait autrefois de la fenêtre de son couvent et qu'elle avait toujours retenu dans son esprit — ce fut avec une joie bien vive qu'elle applaudit au projet que lui avait communiqué dernièrement son mari de venir prendre la direction de la vieille ferme paternelle. Elle avait aussi pensé qu'ils se trouTeraient alors plus éloignés des villages, des vilaines compagnies; elle garderait sans doute plus assidûment son mari auprès d'elle.

Ils n'étaient pas riches; leur ameublement n'était pas luxueux non plus. Cela lui Importait si peu d'ailleurs, exipliqaiait-elle à Jacqueline, et elle l'entraînait à travers les diverses pièces de la maison, lui exhibait sans gêne son installation d'hutnblp : des "habitants" après tout qu'ils étaient, cela de\'ait se concevoir, quoi. Elle lui exhibait aussi les couvrepieds à carreaux blancs et rouges, les tapis en "catalogues" à nuances multiples, les rideaux qu'elle avait elle-même confectionnés ; puis son trousseau de jeune mère, des camisoles d'enfant, des layettes à den-

telles étroites, des chemisettes à liséré rose où restaient encore accrochés, semblait-il, les rêves, roses aussi, au milieu desquels tout cela avait été exécuté. Comme elle avait travaillé, u'est-ce-pas !

— Le jardinet maiuteuaut, il fallut le voir aussi. De la fenêtre entrouverte on en suivait les allées bien ratissées, les i^lates-bandes droites et taillées comme des équerres. Sur les carrés c'étaient des enchevêtrements de petits pois, des alignements d'oignons à longues queues, raides comme des paratonnerres, des radi's qui dressaient leurs panaches verts, et des choux, des groseilles, des pomiines verrti'cilles plus loin . . .

— ''Tu n'en veux pas, Jacqueline?"

Sans attendre la réponse, elle était partie à la course, traversait les allées, enjambait les sillons. Déjà, les branches des pommiers abaissées, elle en avait atteint les plus beaux fruits et les entassait précipitamment dans son tablier. Et au retour, en esquissant un sourire fier et gamin, elle signale, de f-a main restée libre, le faucheur dont on distingue nettement les lourds balancem'ents en cadence, loin, là-bas, dans les champs en pente. "C'était lui, son Lucas... un rude travailleur... dans le genre de Yves, son frère ... Tu le connais celui-là ? . . . "

— ^"Non, tu ne le connais pas?" avait repris Marcelle avec étonnement. C'est que, l'autre jour, il m'a si longuement parlé de toi... Tu dois l'avoir rencontré?. . . Il demeure maintenant au village, avec 6on père et sa mère. Il n'a jamais voulu cultiver la

terre, lui. Il est dans l'industrie; à l'emploi de la grande fabrique de poudre de Beloeil. . . Il espère aller loin . . . Mais tu saiis, contre des concurrents anglais. . . Un beau grand garçon, Tair doux. . .'*

C'était vrai, au fond, que Jacqueline ne co.nar sait pas Yves, qu'elle ne l'avait probablement jamais rencontré. Où a.vait-elle donc alors puisé les reuseignements si complets qu'elle possédait déjà sur son compte ? . . . Car elle n'ignorait rien à son sujet, ni son nom, ni sa belle mine, ni son expression de figure, ni son état, rien . . . Pourquoi donc s'en être cachée et avoir répondu: non, à l'interrogation, en réalité bien indifférente de ]\Iarcelle, si ce n'est qu'elle la supposait touit à coup pleine de sou^-entendus? Et il lui vint la sorte d'embarras qu' i éprouve à être surpris un mensonge aux lèvres. Elle ne savait même plus où poser son regard et elle cherchait en vain les mots avec lesquels elle eut pu renouer la conversation. Subitement, comme très intéressée :

— "Oh ! Marcelle, tu possèdes une cheminée normande dans ta maison? Que c'est charmant."

— "Les chenets, va, ma Jacqueline, ce n'est pas là l'endroit où je pose Je plus souvent les pieds."

— "Si tu permets, je viendrai moi-même y jeter une bûche, l'un des premiers beaux soirs d'automne."

.Jacqueline avait tout de suite été envahie par le charme profond, presque sacré, qui se dégage de ces anciennes cheminées géante^y si bien placées pour symboliser le foyer, le véritable foyer familial. Les souvenirs intimes semblent tous s'y être blottie

comme pour se conserver toujours vivants, toujours chaudiS. On ose pourtant les faire diparaître aujourd'hui de nos vieilles maisons de campagne, ces attendrissantes cheminées. On ose porter sur elles des mains sacrilèges et brutales pour en arracher une à une les pierres et les éparpiller au hasard. Mais c'est tout l'âme de ces miaisons que l'on arrache alors, et si seulement l'on écoutait, l'on entendrait leurs soupirs à travers les lézardes.

— "'Toi, Marcelle, tu ne permettras jamais pareille profanation, n'est-ce pas?" ajouta Jacqueline.

Et elle se mit à examiner tout dans la vieille demeure : les lourds murs de pierres des champs, solides encore comime des bastions, les étroites fenêtres qui s'y encastraient, les solives en relief des plafonds, les portes, portant encore aux rebords de l'encadrure les entailles nombreuses à l'aide desquelles on avait successivement marqué les changiementls de taille de toute la lignée des de Beaumont.

— "Tiens, voici la coche qui indiquait la stature de Lucas, à treize ans. . . Yoici celle de Yves, à douze ans, parait-il."

— "Et dire que j'aurai bientôt à en ajouter une pour celui-là," acheva Marcelle en désignant son enfant endormi. "C'est si vite écoulé, le temps . . . si vite."

Fut-ce une vision lointaine de ses jeunes années qui accourut à ce moment l'assaillir? Fut-ce plutôt la vision subite, toujours si troublante pour les mères, des années encore inconnues de son enfant, fut-

ce simplement l'un de ces riens inattendus qui viennent parfois brusquement heurter certaine fibre du coeur trop prête à vibrer? Elle-même n'aurait pu le définir. Mais à peine eut-elle prononcé ces mots, répétés deux fois comane en rêve» qufim spasime jailli de l'âme, l'étreignit subitement à la gorge. Elle se contint cependant et ne se trahit pas. Seule une i^}>ide crispation de figure lui tordit momentanément les lèvres. Se domptant tout de suite, elle reprit, l.i voix légèrement frémissante :

— "Va, si tu savais, Jacqueline, comme cela me fait plaisir de te retrouver à côté de mod."

Puis elles n'avaient plus su quoi se dire, ni l'une ni l'autre.

A ce moment le soleil commençait à se pencher dans son ciel et allongeait par la porte entrouverte de grands rayons tranquilles sur les tapis. Partout au dehors, c'était délicieux. On n'entendait aucun bruit ; seulement le gloussement des poules qui, caquetant ça et là, se promenaient dans la basse-cour ou faisaient la chasse aux sauterelles dans l'endos voisin. C'était si pur aussi que le versant de montagne — tout vert par ses sapins, ses épinettes, ses fougères — qui délimitait la ferme, au loin, semblait se prolonger sur elle.

Jacqueline captivée admirait doucement la majesté du tableau. Tout à coup elle aperçut Lucas, sa longue faulx à l'épaule qui débouchait du sommet d'un coteau. Il suivait à pas lents un petit sentier de vaches perdu sous les arbres.

— "Tu as bien raison de dire que le temps passe vite, Marcelle. C'est l'heure de m'enfuir. . . Bonjour," lui cria-t-elle sans la regarder. Et elle s'en sauva.

. . . Vu qu'il faisait encore très clair à ce moment, que de grosses mûres d'un noir-pourpre pendaient tentatrices le long du chemin, que d'absorbantes pensées, d'un ordre tout à fait nouveau, persistaient à bourdonner aux oreilles et rendaient les pas incertains, Jacqueline n'atteignit la frontière de son village qu'à l'heure de l'Angelus.

lY

Dans le cabinet de travail du docteur Duvert.

La besogne de la journée est terminée . . . Pans la fournaise, une flambée de menu bois lutte contre les premiers frissons d'automne qui sournoisement commencent à s'insinuer chaque soir dans les pièces du logis. La vieille Marianne a allumé les lampes, remis en place les objets épars, baissé les stores des fenêtres, puis discrètement s'est retirée. . . push, push. . . push . . .

Jacqueline s'était mise à lire enfoncée dans un immense fauteuil. Le docteur, lui, après un va et vient qui l'avait promené de sa bibliothèque à sa table de travail, puis de sa table de travail à un petit meuble en vieil acajou qui lui servait de secrétaire et auprès duquel il s'était distraitement arrêté un moment, avait saisi au hasard une revue médicale. Il y jeta un rapide coup d'oeil, puis la déposant

tout de suite, il était allé, sans rien dire, s'asseoir auprès du feu. Il demeura un instant songeur, les yeux attachés sur sa fille :

— '"Tu ne me parles pas un peu, Jacqueline?... Que lis-tu donc de si absorbant ?"

— "Le volume que tu m'as passé hier, VEinigré de Bourget," répondit-elle doucement.

— "C'esit admirable et charmant, n'est-ce pas?... Qu'en dis-tu ?...''

— "Oui, admirable."

—"Ah ! ces romanciers français, quel talent ils ont !" Tout en parlant, il était allé prendre un siège auprès de sa fille. "Saisis-tu bien la thèse qui se dégage de l'oeuvre de Bourget?. . . C'est quand on compare la puisssance de tels écrits à celle des productions intellectuelles qui éclosent ici de temps à autre qu'on en constate davantage l'étonnante supériorité. Est-ce que cela ne t'a point déjà frappée?..."

Sans s'être jamais sérieusement mêlé au mouvement intellectuel de son pays, le docteur Duvert n'en avait pas moins toujours suivi la marche avec intérèi.

Sa femme morte, la tenue résen^ée et un peu sauvage qu'il avait depuis adoptée, son isolement à la campagne, tout l'avait naturellement amené à recher cher dans les livres, dans les revues scientifiques, dans la lecture et l'étude des oeuvres littéraires nouvelles, les quelques distractions intellectuelles qui au-, trement lui eussent totalement fait défaut. C'est ainsi que, au hasard de l'inspiration, — soit pour

répandre une idée qu'il considérait juste, soit pour raconter quelque délicieuse scène champ^'tre saisie au cours de ses courses le long du Eichelieu, soit simplement pour s'amuser à laisser flotter son esprit dans de naïves fictions - — il avait tour à tour livré à la publicité et des articles sur diverses questions sociales, et des communications scientifiques et de pures nouvelles littéraires. Et maintenant que sa fille grandissait, qu'il retrouvait clic? elle une partie de ses propres goûts, il en avait fait son confident, souvent même son conseiller.

Bien de charmant et de naïf comme cette sol- dure étroite qui, rajeunissant le père et vieillissant la fille, avait fini par en faire presque deux camarades.

Aussi que d'étiquettes latines à coller sur les 1k.'Uteilles, que d'onguents, que de poudres n'avaient-ils point préparés de concert, par des soirs comme ' celui-ci, tout en discourant familièrement sur mille choses, aussi bien sur les cas de médecine traités au cours de la journée que sur les incidents politiques rapportés par les journaux.

Jacqueline était autour de lui la seule personne à laquelle il put s'adresser tout haut; c'était à elle qu'il soumettait ses opinions, exposait ses théories, communiquait ses idées et ses projets. Il la consultait comme on consulterait un ami de son âge ; moins peut-être pour obtenir son avis, que pour l'amenez à accepter et. à approu-ver son propre sentiment. Il s'en servait en quelque sorte comme d'un sujet d'expérimentation.

Et c'est ainsi qu'en la maintenant, sans s'en rendra

compte, dans une telle atmosiphère, il en avait étonnamment développé la précocité, prématurément meublé et mûri l'intelligence.

— '"Vois-tu," continua-t-il, "il y a un véritable plaidoyer dans ce livre de Bourget, de même qu'il y a un factum dans son Divorce. Combien j'aime ce genre que les éerivans français modernes adoptent aujourd'hui de plus en plus. C'est de la fiction et c'est de l'histoire. L'auteur, conscient de sia responsabilité, écrit pour le triomplie d'une idée II ne tend pas uniquement à amuser, il entreprend de convaincre."

— "'Et" La terre qui vûenrt", de Bazin sur lequel tu t'extasiais tant, père, l'autre jour !"

— "C'est surtout un ouvrage délicieux par le charme évocateur qui y plane, mais il est vide de toute documentation, de toute subtilité d'analyse. Je trouve que le livre n'ajoute rien à son titre. Quelle image extrêmement attendrissante il s'en dégage toutefois: cette bonne vieille terre française qui succombe faute de bras. Cela vous empoigne. La leçon y est pareillement bien présentée. . . on y défend une idée, là encore."

— ''Il n'existe rien de ce genre, ici ?" demanda Jacqueline.

— "Rien. , . je ne connais rien. Cela s'explique en somme. Vois-tu, ici, ce n'est pas toujours le talent (pli manque, ce sont surtout les situations, le milieu. les éléments, la matière première, quoi, si absolu-' ment essentielle pour l'inspiration et la composition

du livre. . . Je parle des oeuvres de fiction, tu comprends?"

— "Il me semble ipourtant que. . ."

— "Il te semble. . ." Le docteur se leva tout fier des objections que Jacqueline paraissait vouloir soulever. . . "Tiens, suis-moi bien, je vais te le démontrer. Tu lis présentement VEmigré de Bourget — eh ! bien, dissèques-en chacun des chapitres ; tu découvriras inmiédiatement qu'aucun des personnages ne se peut transplanter ici. Fais le même travail d'analyse pour tout autre roman français, tu constateras presque toujours que les éléments qui le constituent, et en font la puissance ou la beauté, manquent absolument dans notre pays ..."

— "'Mais de Gaspe, Lajoie, de Boucherville, Marmette, Lemiay, n'ont-ils pas produit de jolies choses ?" reprit vivement Jacqueline. . . "Jean Eivard, par exemiple ?"

— '^'En effet, de jolies choses, c'est bon. Ils n'ont donné cependant que ce que notre milieu permettait de donner. Tu ne vas pas, je présume, établir de parallèle entre leurs oeuvres et cedles. . . Non, il est impossible que tu ne sentes pas autrement. Je suis content quand même de t'entendre; j'aime ça que tu m'objectes ton opinion."

— "Alors tu considères que c'est le manque d'éléments constitutifs, selon que tu dis, qui entrave ici la production des oeuvres de fiction ?"

— "Certes, oui. Mais note donc, Jacqueline, que l'écrivain canadien — je vais tout te dire, puisque ce sujet f intéresse et que nous n'avons, d'ailleurs, rien

de mieux à faire, ce soir, n'est-ce pas? — que l'écrivain canadien doit commencer par écarter de son esprit toutes les thèses fécondes et fines susceptibles de reiposer sur le divorce, l'adultère, les liaisons libres, vu que rien n'existe suffisamment de cela dans nos moeurs pour en tirer parti avec vérité dans un livre. Il est pareillement tenu de se priver des situations intéressantes qu'il pourrait songer à faire naître des crises religieuses et sociales, des conflits en!"re l'élément laïque et clérical, entre la libre-pensée et l'orthodoxie, car cela aussi manquerait d'à-propos . . . N'as-tu jamais réfléchi là-dessus?'" Et le docteur Duvert souriait narquoisement en ar^^ent^nt la pièce. . . .11 reprit: "Mais en face de quelles maigres données se trouverait-il de plus s'il désiraiit sonder notre âme militaire, analyser nos guerres, et nos révolutions dans le dessein d'en faire surgir quelque émotion puissante . . . Nous n'avons pas d'histoire depuis un siècle. . . Rien non plus à extraire d'original et de fort des moeurs ou opinions publiques de ce pays, oîi les débats se li^Tent sur les chiffres, rarement sur les idées; où nul sentiment, nulle passion ne dérive, comme en France et ailleurs, des conflits constants — et datant de siècles lointains — qui existent entre les diverses classes sociales et qui ont fini par morceler les populations en une infinité de groupements politiques ennemis. . .'' Il alla empoigner le volume que Jacqueline tenait encore entre ses mains, et le brandissant: "Toute Tinsipiration de la thèsa puissante qui est ici exposée ne découle-t-elle pas, voyons, de ces seuk mots: des groupements politiques enne-

mis ? . . . Ici, les conflits sociaux tiennent dans un fait divers."

Conyne Jacqueline exprimait la hâte d'émettre une observation. . . "Non, ce n'est pas tout, reprit-il . . . Laisse'-moi aller jusqu'au fond de la question . . . Pas de théâtre non plus, pas de peinture, pas d'Institut, pas de prix littéraires, pas de musées, pas de laboratoires, pas de sallesi d'armes, pas de bibliothèques publiques, pas de Légion d'honneur, pas de duel, pas de conscription militaire, pas d'école de marine; par conséquent, pas de comédien pour personnage de livre, pas de peintre, pas d'artiste, pas d'inmiortel, pas d'hommes de lettres de carrière, pas de décoré, pas d'homme d'épée, pas de conscrit, pas de marin, rien, rien . . . Qu'est-ce que tu voulais me dire, tantôt, Jacqueline ? . . . "

— "Mais au moins, il nous reste la terre et Tamour, — pareils partout, féconds et initéressiants partout. . . Regarde donc Marcelle... N'y a-t-il pas un charmant chapitre de livre à tirer de sa vie?"

— "Tu dis juste, en effet. . . L'amour et la terre." reprit le docteur en songeant. "Mais si l 'écrivain canadien ne possédait pas ça?... Encore est-il tenu de ne s'en servir que d'après certains clichés."

— "Oh ! je saurais bien, moi, il me semble, en tirer un plan original et franchement canadien — -" ajouta Jacqueline en riant.

Le docteur reprit souriant à son tour :

— -"Je le connais, va, ton plan indigène... Veuxtu que je te le détaille? Cela a été écrit vingt fois: Elle, la beauté personnifiée, une madone de Raphaël ;

Lui, la bonté même, un Vincent de Paul. Deux anges. L'amour le plus pur les unit. Prières, retraites, sacrifice, dévouement héroïque, puis le mariage et le parfait bonheur."

— "Et quand cela serait?" répliqua-t-elle avec conviction. "Ne serait-ce pas joli?"

— "Quand cela serait?... Des chimères, du leurre que tout cela ; des contes que les fées imaginent parfois pour les enfants, mais que l'écrivain ne doit pas tenter de raconter à des grandes filles comme toi, parce qu'il sait bien que plus tard la vie brutale riendrait démentir une à une les pages de son livre." Il allait ajouter autre chose, mais se reprenant: "Comme nous avons jasé longtemps. Allons, va dormir. Des plans comme les tiens, vois-tu, ma petite Ja-cqueline, ça ne réussit, bien qu'en rêve, les yeux fermés. . ."

— "Et s'il m'en venait un, les yeux ouverts ... un dont tu serais vraiment satisfait ?"

- — -"Sapristi ! Il ne faudrait toujours pas le laisser s'envoler. . . Je te proposerais, ma foi, de l'exploiter de compagnie, tant il serait curieux à exhiber. . . Sais-tu que nous avons débattu de grosses questions ce soir?. . . Allons, viens que je t'embrasse. . ."

Les bestiaux altérés meuglaient depuis longtemps autour de l'étable, autour de l'abreuvoir vide. Tantôt se bousculant;, le® cornes baissées et menaçantes, tantôt se plantant immobiles, le cou tendu au-dessus des auges, ils poussaient l'un après l'autre de longs mugis'seîments plaintifs.

Il était alors quatre heures de l'après-midi, et Lucas, parti depuis le matin pour aller livrer les vingt boisseaux d'avoine qu'il avait vendus la veille au marchand du village, n'était pas encore de retour. Pendant ce temps-là, Marcelle s'agitait inquiète au logis. A tous moments elle scrutait du regard la route dont elle embrassait d'un bout à l'autre la longue enfilade en pente.

— "Quatre heures, déjà... Oh! ce village," songea-t-elle. . . Elle comprenait. . .

Les bestiaux, noirs, roux, cailles, continuaient toujours de gémir autour des auges vides.

D'ordinaire, en de telles occasions, Marcelle s'adressait à ses voisins, de bonnes gens qui la plaignaient et qui le plaignaient aussi un peu, lui, en somme si aimable et si gentil quand il le voulait. Mais, cette fois, elle ne pouvait se résoudre, elle n'osait pas ; elle avait honte à la fin de les détourner encore dans leurs travaux. Elle rangea alors les chaises du logis, mit tout bien en place, jeta un regard minutieux autour de son jeune enfant. . . non, rien de dangereux à sa portée — puis elle ferma sur lui la porte avec précaution.

... Oh ! cela pesait beaucoup à ses frêles mains inhabiles ces nombreux seaux d'eau, quoique à moitié remplis et équilibrés par. la lourde brimbale, qu'elle extrayait péniblement du puits et qu^elle versait gauchement dans l'auge. ]\Iais ce n'était pas si dur après tout et cela l'amusait presque de voir ses bonnes vaches se l;ousculer pour y plonger gou- Iviment leurs naseaux. Elle les caressait même de la main, leur parlait d'un accent sympathic{ue comme à de vieilles connaissances: Attends ton tour, Oail^ lette. . . Voyons, la Rouge, ma méchante... Et elle recommençait, avec plus d'adresse toutefois, à tirer les seaux d'eau.

?»[ais de la paille, du foin, il leur en faudrait aussi pourtant; ^Marcelle pénètre dans l'étable. Elle sait où se trouvent disposées les pelles, les fourches, toutes rangées, à côté des harnais que Lucas tient euxmêmes suspendus à de longues chevilles de bois fi-

cliées dans les poutres de la charpente. Elle en essaie d'abord une, la plus petite, qu'elle juge d'un maniement plus facile; mais comme elle s'aperçoit bientôt qu'elle ne lui sert qu'à éparpiller maladroitement le fourrage en chemin, c'est à ses bras simplement qu'elle décide de recourir.

Qu'inijporte que la paille lui mordille la peau, elle éprouve bienltôt une véritable joie intime qui pour la première fois et d'une manière imprévue lui révèle jusque au fond la part intérêt qu'elle est tenue d'apporter à la régie de la ferme.

Jusqu'ici, elle n'avait rien senti de la solidarité qui l'unissait à Lucas. Elle était mariée à un "habitant'', elle n'était pas devenue "femme d'habitant". Dans son esiprit' c'était à Lucas seul qu'appartenaient la ferme, les troupeaux, les pâturages, lès récoltes, le lait des vaches, les boisseaux de grain, tout. Certes, elle se sentait toujours heureuse ou chagi'ine, suivant qu'elle l'entendait se réjouir ou s'attrister du résultat de ses travaux ou du' produit de la moisson, mais c'était simplement parce que elle l'adorait et s'intéressait à lui. Quant aux choses de la terre, quant à cet état d'âme qui sature et caractérise le travailleur du sol, elle y était demeurée étrangère.

Mais à ce moment-là, en soignant elle-même les bestiaux, elle perçut qu'ils lui appartenaient également, et qu'elle les aimait. Elle devinait aussi qu'elle ne rendait pas simplement service à Lucas en exécutant une partie de son travail, mais qu'elle s'associait à lui.

Et puis c-e sera si amusant, avait-edle pensé, de constater la figure qu'il fera au retour, en trouvant le "train fait"... "Pour\'u que ça ne tombe pas un mauvais jour," acheva-t-elle, en transportant sa dernière brassée de paille. Il était en effet si drôle à voir et à entendre parfois dans ses soulades que, eu dépit de l'expression amère de reproche dont elle s^efforçait alors de durcir sa figure, elle ne pouvait se défendre de sourire. Mais, d'autres fois, par exemple.. . Oh!

D'un regard Maricelle contenfupla un instant l'ensemble du troupeau, maintenant immobile à ruminer et à se battre les^ flancs; puis après une petite moue folâtre et satisfaite, qui signifiait à l'adresse de chacune des vaches: Bon, tu en as assez, toi; elle s'enfuit vers la maison en courant.

Les poules, les poulets jaseurs qui tout le jour av^aient, en se dandinant, caqueté autour de la maisons'en retournaient un à un au juchoix. Il était déjà sept heures et le soleil ne lançait plus sur les choses que de longs rayons mourants et mornes.

Tout était tranquille aussi à l'intérieur du logis, si fc n'est l'esprit de Marcelle agitée et de plus en plus inquiète au sujet de l'absence prolongée de Lucas. Mais soudain elle entendit avec joie les madriers du pont rustique, qui reliait, pardessus un large fossé, le chemin public à la ferme, retentir sous le roulement sourd d'un pesant wagon. C'était Lucas qui arrivait lentement, guidant son cheval vers la cour.

Marcelle le guetta un instant à travers la fenêtre, puis, le voyant descendre péniblement en appuyant

avec soin les pieds l'un après l'autre sur les raies des roues,, comme sur des échelons, elle accourut à lui.

Il n'était pas tout à fait ivre cependant, se trouvant juste à ce degré d'ivresse qui laisi^e croire à celui qui en est atteint qu'il n'en paraît rien à l'estprit de l'observateur. Sans rien dire, il se mit en tâtonnant à faire jouer les ardillons des boucles, enleva le harnais, refusant l'aide que Marcelle lui offrait, un peu dépité même des prévemances dont elle s'entêtait à l'entourer.

— "Comme tu es en retard ? . . . Et les commissions dont tu t'étais chargé?" lui demanda-t-elle tout à coup tristement, en découvrant que sa voiture était vide. . . Tu n'as rien apporté non plus à Ohaton, , . rien apporté ... ni bas, ni jouet ? . . .

Et vu qu'il ne répondait rien, elle reprit, s apercevant bien qu'il avait bu et peut-être dépensé l'argent de son avoine :

— "^As^tu payé au moins les comptes du boulanger et du marchand, selon que tu devais le faire ?"

— "J'ai tout payé, oui," répliqua-t-il, cherchant à la fois à se dérober aux questions et à donner à sa voix son timbre habituel. Il tenta ensuite de remiser sa lourde voiture, mais sentant que son pied mal assuré ne lui permettrait pas cet effort, il s'empara au hasard d'une chaudière sous le prétexte qu'il lui fallait aller traire ses vaches.

Il n'avait rien apporté à Cbaton. . . rien pavé non plus chez le marchand et ailleurs. Et pendant que

Marcelle, les cheveux à la brise, offrait tantôt le tableau réjouissant d'une alerta femiière en train de distribuer de ses mains, l'eau et le fourrage aux bestiaux, Lucas, le chapeau de travers, son fauxncol arraché, donnait le spectacle de grands coups de poing sauvages sur le comptoir de l'auberge du Alliage.

Il avait pourtant bien résolu, une fois sa charge d'avoine livrée et payée, d'en employer le produit à acquitter certaines dettes et à remplir les commiscions dont Marcelle l'avait chargé, mais il n'avait pas iprévu que le démon de l'alcool se réveillerait avec une si subite violence au tintement des pièces d'argent qui flottaient maintenant dans ses poches.

— "Quel prix l'as-tu vendue, ton avoine, Lucas?"

C'était un ami qui de la rue l'avait interpellé en reconnaissant son attelage attaché à l'un des poteaux de la barrière. Dès avant de répondre, rien qu'à la vue de cet homme que le hasard mettait sur son chemin, et dont la présence lui rappelait de nombreux souvenirs de buverie, Lucas fut pris d'une irrésistible tentation d'alcool.

— "Cinquante sous le minot," répondit-il, en faisant danser les pièces d'argent. Tiens, j'en ai suffisamment pour te payer un verre.

L'autre refusait, était pressé, disait-il, mais Lucas, qui désirait maintenant se trouver un com/pagnon de soulade, se cramponna à lui et l'entraîna.

Deux heures après, le duo s'étant adjoint d'autres coonpagnons, l'on pouvait entendre par les fenêtres

de l'auberge des vociférations mêlées d'éclats de rire, des couplets de chansons, le choc sec des dés et des verres sur le comptoir.

A ce moment-là, la fumée de l'alcool n'avait pas encore entièrement obscurci les idées de Lucas. Le souvenir de Marcelle abandonnée au logis, la rieuse image de son enfant, le rappel des commissions qu'il avait convenu de faire, revenaient, de plus en plus affaiblis et comme ternis par une buée impalpable, traverser momentanément sa conscience et son cerveau. Il sentait vaguement que c'était lâche et sans coeur ce qu'il faisait là, mais c'était comme dans un rêve dont il ne pouvait pas s'arracher et qui peu à peu lui obscurcissait la notion du temps et des choses.

Bientôt ce fut un vertige complet où ses sensations morales comme ses sensations physiques vinrent se fondre dans un automatisme de tout son être. Il avait l'argent et il l'exhibait et l'éparpillait avec orgueil ; il avait la force, et comme il aurait volontiers arraché les portes qu'il secouait violemment, assommé les buveurs qui l'entouraient et sous le nez desquels il promenait ses poings en défi; il avait la chance, et c'était à coups de dés qu'il se faisait fort de régler le coût des incessantes consommations qu'il ordonnait. Il avait la gaieté aussi . . . une gaieté de sauvage dont les grands rires stupides et les chants coupés de hoquets faisaient mal à entendre.

Il ne pensait plus maintenant à Marcelle, ni à personne. Rien ne lui importait.

Il perçut cependant à travers son égarement que quelqu'un lui saisissait les mains et cherchait à l'entraîner. C'était Yves, son frère, qui revenant de son travail, l'avait entendu vociférer. Aidé d'un camarade il avait réussi à le pousser dans une pièce voisine où il rétendit avec soin sur un banc. Après l'avoir recommandé à l'aubergiste, il s'éloigna, sachant qu'une couple d'heures de sommeil et de calme le ramèneraient suffisamment à la raison.

Dans ces soûleries féroces, lorsque Lucas ne trouvait point l'occasion de provoquer quelque bagarre d'enfer, il finissai't toujours par s'écrouler ainsi comme une masse et par s'endormir dans la dernière attitude où il était tombé. Insensil)le alors à tout, l'oeil atone et entr'ouvert, il demeurait inerte, étourdi par l'alcool comme un opéré par le chloroforme.

C'était pour ne })oint le voir dans ce répugnant état que Yves s'était si promptement dérobé. Non que ce spectacle blessât au fond son propre orgueil, mais plutôt pour ménager la fierté de son frère.

...Lucas /demeura longtemps comme sans vie. le poumon seul attelé à remuer légèrement la charpente. Finalement il se fit un éclair dans son esprit, et il appela Taubergiste pour s*informer de^ fson cheval. . . de l'heure qu'il était. . .

Quoique tout tourbilonnât autour de lui, il put à l'instant se rendre compte qu'il avait encore une fois dissipé le produit de toute une charge de grains et qu'il ne lui restait plus rien en poche, rien. . . Il comprenait peu à peu ce qui avait dû se passer.

— — uO — -

. . . Titubant encore et ayant la sensation de marcher sur des vagues, il se glissa hors de l'auberge et après s'être péniblement hissé dans son wagon de ferme, il prit la route de son logis.

— ''Oh! cette boisson! encore cette boisson!" s'étaient exclamé à la fois la mère et le père de Beaumont, en se représentant le douloureux tableau que traçait de leur fils Lucas leur autre fils Yves. Pour mieux l'écouter, ils avaient tous deux brusquement interrompu leur travail, le père, le liaehage de son tabac, la mère, Fépluchage de ses oignons.

A ce moment-là, ils ne se sentaient pas seulment humiliés et contristés dans leur coeur à cause de ce malheureux fils^, leur mal se prolongeait jusqu'à l'âme. C'est que avec leur expérience passée de pa ysans, ils avaient tout de suite éprouvé une souffrance nouvelle, entrevu un autre sipèctacle: leur cl-^re vieille . ferme là-bas, négligée, les bestiaux mal soignés, ceitte bel'le journée d'automne perdue sans labour, les pommes de terre peut-être pas encore arrachées du sol, et Marcelle. . . et. . .

Le vieux de Beaumont était allé s'asseoir plus loin, songeur.

Comme après une longue consultation intime, il ajouta :

— "Enfin, tu l'as vu repartir pour chez lui?"

— "Oui, père. Je suis demeuré tout le temps en embusca.de chez le marchand d'en face d'où je l'ai sun-eillé jusqu'à ce qu'il fût hors du village. Il était alors passablment remis et en état de guider son attelage."

Une serviette à la main, en train déjà de terminer sa toilette du soir, Yves avait répondu à son père du fond d'une petite chambre voisine. Comme il le faisait chaque jour, à peine arrivé du travail, il s'y était introduit pour changer de vêtements, peigner ses cheveux, effacer autant que possible de ses mains les taches de nitre, d'acide où autres corrosifs qu'il était tenu quotidiennement de manipuler en sa qualité de chimiste à la grande poudrerie de Bel oeil.

Si, une fois dépouillé de son costume de laboratoire, et sa toilette terminée, Yves gagnait quelque peu en son. aspect physique sous le rapport de la propreté, il n'y gagnait toutefois aucunment du côté du charme et de la distinction de sa personne. Car fion regard engageant, sa mince figure pâle, ses fines mains à longs doigts aristo<'ratiques, sa frêle et élégante stature, tous ses vingt ans en somme ne présentaient jamais plus d'attrait que sous les salopettes à rayures claires qu'il avait adoptées, comma plus commode que le tablier classique, pour sa tenus de laboratoire.

C'est même beaucoup à cause de l'eusemble délicat et affiné de son être, lequel semblait incompatible avec le rude travail requis par la terre, que son père avait cédé, non sans quelque regret, aux désirs qu'il avait exprimés dès son jeune âge de se livrer à l'industrie, au commerce, à, l'exercice d'un métier quelconque, plutôt qu'à la culture du sol. Oh ! la terre; ce n'est pas qu'il la détestait, au fond, mais là, il aurait préféré tenter autre chose.

Comment cet attrait lui était-il né, au sein de la campagne agricole qu'il habitait et en dépit de toutes les lois de l'avatisme? Il n'y avait peut-être jamais réfléchi. Qui sait toutefois si certaines impressions n'avaient pas laissé chez lui d'invisibles et profondes empreintes ! Car, de tous les heureux citadins qu'il voyait, à l'époque des vacances, sillonner en yacht le Eichelieu, traverser en tourbillon les routes publiques, soit en automobiles, soit au trot rapide de leurs chevaux, il avait bien observé que pas un ne labourait la terre, n'avait de vaches à traire, de bois à charroyer. Aussi combien de fois, son râteau fixé iinmobile aux mains, ne les avait-il pas admirés avec extase quand ils passaient, les petits comme les grands, les petits surtout!

Il les jugeait heureux.

Puis, s'il se trouvait en compagnie de son père, il s'informait hâtivement de leurs noms, voulait connaître leurs états.

—"M. Hanlan, dis-tu?. . . Et que fait-il?. . ."

— "Il est le gérant d'une fabrique de machines agricoles."

— "De machines?. . . Et cet autre, là-bas, en yacht, que tu as salué?"

— "C'est un monsieur Eobeitson."

— "Encore un Angiais, hein?... Qu'est-ce qu'il fait?"

— "Il est marchand ou gérant de banque, je ne sais trop ..."

— "Il n'y en a donc pas, parmi eux, qui cultivent la terre comme toi ?.. . Ceux que nous avons rencontrés hier à cheval, dans la '"montée" non plus ? . . . Pourquoi ne fais-tu pas comme eux?"

Le père de Beaumont restait alors muet et décontenancé, quoique devinant que son silence seul était plutôt propre à raffermir Yves dans ses étranges impressions. Il aurait tant aimé en effet chasser de son esprit le mouvement d'idées dont il percevait la graduelle élaboration, mais les mots lui manquaient pour peindre, tel qu'il l'eût désiré, l'abîme qui existait dans son esprit, entre leur vulgaire métier de commerçants, à eux, et sa libre et noble fonction d'agriculteur à lui. Il se contentait de mettre sa pensée dans un geste de dédain.

— "Et d'ailleurs, conmie tu l'as déjà observé toimême,'' ajoutait-il parfois, avec un peu d'humeur, "on dirait que les Anglais seuls sont appelés à réussir et à dominer sur le terrain des affaires. Ils tiennent ça d'insitinct, vois-tu?.. Tandis que nous..." De tout ça, il était probablement resté une impression particulière dans la tête de Yves.

"Réussir, dominer sur un terrain quelconque".

cela pouvait être naturel pour une race et non pour une autre ? songeait-il parfois. Mais alors à quoi bon le travail, l'énergie, la ténacité, les études, toute? 'es qualités si ardemment prêchées dans les livres et ailleurs, si l'on peut se choisir une voie sans être exposé à se buter sur quelque obstacle irréductible disposé par la nature elle-même?

Sans cependant se préoccuper de résoudre ce problème, ni même penser à se mettre en état d'y f.iire face plus tard, Yves avait été merveilleusement servi par le hasard, au début de ses études. Car ce fut l)ien le hasard seul qui l'amena, — - lui qui croyait ne rouler que des goûts pour l'industrie ou le commerce — à commencer son instruction et sa fomifîtion intellectuelle au sein du vieux collège classique de Saint-Hyacinthe. Ne considérant que le voisinage rapproché de cette maison, ainsi que la commodité du trajet, le père de Beaumont y avait naturellement conduit son fils sans aucunement tenir compte des autres conditions.

Et ce fut presque gaiment que, un bon mardi de serptembre, le vieux de Beaumont attela Rougeaud, hissa et ficela avec soin une malle de Yves sur l'arrière de la voiture et partit avec lui pour le collège. Il n'avait pas prévu, par exemple, que la séparation lui <^c-:2\t l:i-bas aussi pénible et qu'il lui faudrait un te! effort d^irrachement pour desicendre le haut î'ieiron de pierres au sommet duquel il voyait son enfant se tordre dans les larmes, abandonné. Et an. retour, au petit trot de son cheval, lorsqu'il se disposa't distraitement à admirer quelque mc;.;nifique

pièce fl'avoine aperçue le long de la roui-e. quelque beani troupeau, quelqu'une de ces scènes champêtres si propres à le ra^ir dans son âme de paysan, c'était toujours l'image de son enfant, seul sur le3 pierres froides et cachant ses larmes sous sa livrée a'ccolier, qui surgissait dans son esprit. Il n'avait pas prévu également que l'absence de Yves creuserait un tel vide à la maison et que sa vieille compagne et son autre fils Lucas en seraient si longtemps comme désorientés. Sa ferme elle-même n'offrait-el'le pas un plus triste aspect, à l'heure surtout du retour des vaches, le soir; car c'était Yves, étant le plus jeune, qui, en compagnie de son chien, faisait généralement le rabattage du troupeau, à l'aide de grands appels prolongés qu'il prenait plaisir à entendre répercuter sur les flancs de la montagne.

Qu'iinpor'te, c'était la vie, .après tout, que cette constante brisure du foyer. Les deux pauvres vieux en avaient ressenti plus vivement et plus longtemps la tristesse, cette fois, \m que c'était le Benjamin — le plus cher toujours au nid familial — ■ qui les avait quittés; mais ils s'y étaient peu à peu conformés et le temps avait fini par jeter sur eux comme sur toutes les choses son leurre apaisant.

Quant à Yves lui-même, tout ce qu'il avait abandonné au foyer le poursuivit longtemps avec une acuité de souvenir qu'il trouvait tout de même bon d'entretenir. Les mille petites scènes champêtres. que l'incomparable soleil d'automne dore d'un charnue particulier, à cette époque, tout le long du Riche- Hieu, se ravivaient avec une ardente intensité dans

sa pensée. La cueillette des glands et des faînes pratiquée en maraude avec ses petits camarades; la chasse aux écureuils à travers les précipices de 'la montagne ; le battage des grains au moyen de l'assourdissajit manège dont le plancher serpentait fuyait et revenait si curieusement sous les sabots essoufiés des chevaux; la veil'lée en famille autour de la lampe; tout cela. . . tout cela venait tour à tour défiler avcf un attrait insoupçonné sur la feuille blanche de ses cahiers de classe.

Mais doué d'une étonnante précocité de jugement et de réflexion, il ne loii vint pas un instant la pensée de se soustraire au devoir qu'il s'était tracé. Il avait déterminé de s'instruire, eh ! bien, il s'efforcerait d'absorber autant de connaissances qu'il pourrait.

Au bout de quelques années, il terminait sa rhétorique.

Ces diverses études, si elles avaient puissamment aidé à son développement intellectuel, ne l'avaient toutefois que peu préparé, à ses yeux, à la carrière à laquelle il projetait toujours de se consacrer. Aussi obtint-il de son père d'aller compléter sa formation dans les écoles spéciales. Les succès qu'il avait jusque là obtenus, il continua de les obtenir dans sa nouvelle sphère d'étude. Développé comme il l'était déjà — sans beaucoup s'en être rendu compte il est vrai — par l'ensemble des connaissances générales qu'il venait d'acquérir, il affirma tout de suite sa supériorité sur ses camarades de classe, particulièrement sur ceux qui ne possédaient que l'enseigne-

ment théorique généralement superficiel et peu complet des High Schools.

Cela ne lui prit guère de temps pour épuiser à fond le programme des matières techniques qu'on y enseignait et il sortit de l'école armé des titres et des diplômes les plus brillants.

Donc C'était déjà l'heure arrivée de la lutte pour l'existence. Il se demanda sur quelle arène spéciale il allait se placer pour l'entreprendre. En dépit de sa ténacité jamais rebutée, il se rendit vite compte que les situations alléchantes — ■ les situaltions comme il les avait aimées, pour\"oyeuses des mille luxes qui l'avaient si fortement ébloui autrefois — n'étaient point si faciles à atteindre. Les titres qu'il étalait avec orgueil ne réussissaient guère à émouvoir les patrons.

Et puis, c'était te'llement vrai que la plupart des grandes institutions financières ou entreprises industrielles se trouvaient aux mains des Anglais. Ils en occupaient partout les meilleurs emplois. Sa langue, son nom même, dans chacune des carrières oii il tentait de s'engager, lui paraissaient comme suspects et de nature à lui barrer la voie. Il se rappela en luimême la réflexion qu'il avait entendue si souvent tomber de la bouche de son père : "Ah ! bah ! dans le domaine des affaires, nous ne serons jariiais de taille à lutter contre nos compatriotes anglais. . , Il nous faudra toujours tenir le rang de derrière."

A cette époque-lè, la puissante fabrique de poudré

établie à Beloeil, de l'autre côté du Eichelieu, était déjà en pleine activité. Les vapeurs nitreuses qu'elle vomis'sait s'abattaient souvent en acres raffales sur son village. Il résolut d'y aller offrir ses services.

Quoi'que cette fabrique fût installée en plein milieu français, la raison sociale à reflets britanniques sous laquelle elle étiait enregistrée: "The HamiUon Powder Company", avait vite suffi à faire deviner la composition du personnel. Il trouva donc que les patrons et les chefs d'emplois étaient tous des Anglais, tandis que ses compatriotes français étaient relégués aux positions secondaires de tâcherons et de manoeuvres. Il commençait par en ressejifir quelque amertume. Il se résigna toutefois à s'enquérir. Un gérant très affable se présenta, et lui fit énumérer ses titres.

^"Et vous vous croyez qu,alifié suffisamment pour diriger le service de chimie?" lui demanda-t-il avec intérêt et surprise à la fois.

C'était un emploi supérieur, 11 est vrai, mais ce gérant avait tout de suite mordu à l'offre de service que lui faisait Yves, car il avait entrevu l'occasion de remplacer enfin le buveur dont la compagnie par néeessité subissait depuis longtemps l'inconduite.

Avec ce flair en affaires dont ils sont tous doués d'ailleurs, il avait deviné, sous le ton pondéré et modeste de son interlocuteur, la présence d'une haute culture intellectuelle doublée de profondes connaissances scientifiques.

Yves lui posa deux ou trois questions, puis intime-

— bb -

nient convaincu qu'il possédait à fond le procédé théorique et pratique de fabrication des divers explodls modernes généralement en usage, il ajouta :

— "'Pourquoi ne m'accorderiez-vous pas un mois d'essai ?"

Sa proposition fut acceptée.

Le lendemain, avec l'eutière compétence d'un vieux praticien, il débutait. Le mois convenu s'écoula, puis une année, puis deux ans et c'est à ce moment que nous le retrouvons, à son retour de l'usine, en train de dépouiller sa tenue de laboratoire.

Comme Yves s'attardait à sa toilette, le père de Beaumont avait pénétré doucement dans la chambre à son tour, et il s'était assis sans façon sur le lit. Il gardait toujours à son esprit le mauvais rêve que Lucas venait d'y faire naître, et il aurait voulu en atténuer l'amertume en le mêlant à quelques plus sereines visions, à de plus eoiLsolants espoii-s.

— ''Et toi, Yves, tu es toujours satisfait?... Ta as pleine confiance de réussir, à te créer une bonne situation à la poudrerie ? . . . "

— "Absolument, père. Qui m'en empêcherait, d'ailleurs, si je persiste à faire mon devoir?" Il s'apprêtait à ajouter autre chose, mais il resta en suspens, les lèvres serrées sur une confidence que visiblement il brûlait cependant de faire. A la fin, n'y tenant plus, il reprit avec une certaine fierté dans l'accent : "Je m'attends à les épater, cette fois, vos Anglais. . . N'en parlez pas encore, car je conserve encore des doutes . . . mais je compte avoir fait ce matin l'essai

d'une formule de fulminate de mon invention qui l'emportera en puissance sur tous les ex/plosifs connus sans que le coût de fabrication n'en soit en retour plus élevé. Hein ! cela vous embrouille plus que la composition d'un minot de ''gabourage" ? aclieva-t-il, en un moment de taquinerie folâtre et enfantine. / Le père de Bieaumont avait eu en réponse un bon

bouïire d'orguoil paternel^ mais eiupreint toutefois de cette réserve défiante envers les hommes, envers le sort, envers tout, que l'exipérienoe de la vie avait de plus en plus profondément infiltrée dans son âme, à mesure que les années s'étaient écoulées. Certes, ii n'aurait point voulu désabuser son fils, lui gâter sa joie naïve de croire tout vrai, et pourt*ant comment ne point mettre en lui-même une sourdine aux rêves de succès qu'il lui entendait exposer si ingénument. Il avait lui aussi, à son âge de jeunesse, compté sur tant de choses qui tout à coup lui av^aient menti, tant de projets qui l'avaient brutalement déçu, en dépit de la fidèle et franche nature au sein de laquelle s'était écoulée sa calme et uniforme carrière d'agriculteur.

— "Tant mieux, si tes ambitions peuvent se réaliser. . . Cela nous consolera, vois-tu, des soucis que la conduite de Lucas nous cause, à ta mère et à moi." Comme Yves n'ajoutait rien, il reprit, au bout de quelques instants, dans un prolongement d'idées : "Cela ne te causerait-il pas de chagrin de voir notre vieille "terre"' passer à des mains étrangères?"

— "Oh ! certes, oui," répliqua tout de suite Yves avec émotion.

— "C'est bien ce que je supposais. . Mais après tout, toi, tu ne l'as pas travaillée et creusée, comme moi. . . remuée dans chaque motte, pendant plus de quarante ans . . . C'est cela qui attache, va . . . " Sentant son regard se mouiller, il s'achemina vers la porte. 'Et de plus, de la si fameuse terre. . . Tu te rappelles la petite pièce d'en haut, près du puits? J'y ai déjà récolté cent-vingt-huit minots de "gabourage". comme tu dis." Et pour jeter sur ces réflexions une note finale plus gaie, il acheva narquoieement :

— "Tu verras, Yve>, que ton fulminate ne battra jamais ça. . ."

Si Ton est en réalité vite vieilli clans la profession médicale, on est encore plus vite jugé bon à mettr« au rancart.

On dirait, en effet, que les angoisses multiples, les émotions diverses — plus fréquentes et plus aiguës qu'en tout autre carrière — qui remplissent et composent en quelque sorte l'existence du médecin, épuisent à la fois plus proniptement sa résistance. Dès soixante ans, dès cinquante ans, sans être encore véritablement âgé, le médecin est déjà considéré un "vieux praticien". Et alors la vogue, aussi femme que la fortune, se montre prête à porter ses caresses à d'autres, à faire d'invitants appels à de plus jeunes, pleins de rêye et d'élan.

Le docteur Duvert, par le double enseignement des livres et de l'expérience, a appris cette marche fatale des événements. Il n'a plus d^illupiong sur

rien; il n'a plus d'ambition que pour sa Jacqueline. Il a si profondément disséqué et sondé l'instabilité de tout ce que ce fut sans surprise et sans la moindre rancoeur contre le sort qu'il se trouva, un bon jour, en présence de Léon Vemeuil, un jeune et nouveau confrère qui, conformément au protocole médical, Amenait lui présenter ses confraternels hommages et lui annoncer en même temps son intention de s'établir à ses côtés.

Il est vrai que la population de Saint-Hilaire, qu'il desservait depuis de longues années, s'était considérablement accrue et qu'elle offrait aujourd'hui un champ assez vaste pour deux concurrents. Ce fut en tous cas la raison officielle sur laquelle Léon Verneuil — tout en faisant allusion à l'encombrement général et reconnu de la profession médicale dans le pays — s'était principalement appuyé en exposant ,^.a projets. Il s'en était suivi une longue et amusante conversation, la différence d'âge subitement effacée. C'est que le docteur Duvert se letrouvait tellement dans l'écho de ceitte voix, pleine de jeunesse et d'espoir, qu'il prenait plaisir à l'entendre.

Oh! cette lancée dans la vie médicale... il y a longtemps qu'il l'a exécutée, mais comme c'est bien du haut du toujours même tremplin, fait d'insouciance et d'illusions, qu'elle s'opère, pense-t-il en lui-même en écoutant les réponses confiantes qu'il tire de son jeune interlocuteur. Oui, c'était dans de pareilles conditions qu'il avait lui aussi débuté, suc- ( édant à un vieux praticien dont il conservait encore le nom avec plaisir dans son esprit. Il se rappelait

qu'il lui avait tenu le même langage, fait part des mêmes rêves de succès, soumis les mêmes motifs. N'était-ce pas aussi avec ce regard et ce geste d'assurance qu'il avait défié l'avenir et l'inconnu lointain?

Et alors, devant cette résurrection inattendue de sa propre jeunesse aucune amertume quelconque n'avait traversé son esprit. Ce fut même avec des mots de sincère encouragement et de sympathique confraternité qu'il fit la reconduite à son prochain rival.

— "Aie! Jacqueline," s'empressa d'appeler à mivoix le docteur Duvert, dès que Léon Verneuil eut descendu le perron . . . "Accours donc voir "notre" nouveau concurrent ..."

— "Quel concurrent?" lui jeta aussitôt Jacqueline avec une expression de figure à la fois ébahie et divina'tTice.

— "Vite, ici, que je te présente ton futur rival en médecine" reprit-il moqueur, en écartant en hâte de la fenêtre les rideaux afin de lui montrer le jeune homme qui, à grands pas fiers et retentissants, contournait déjà le coin de rue voisin.

II n'était vraiment pas mal de sa personne ce Léon Verneuil. • Grand, brun, l'air distingué, malgré un regard dur et pénétrant qui donnait à sa figure une physionomie quedque peu étrange. Il avait fait ses lettres au collège de Eigaud, ses sciences ailleurs, puis finalement puisé sa formation médicale à l'Université McGill.

— "Pourquoi McGill plutôt que Laval?" lui avait tout de suite demandé le docteur Duvert.

— "Eh ! mon Dieu, parce qu'on j virilise mieux les canw'tères, paraît-il", lui avait en souriant répliqué Verneuil; "parce que l'haleine et l'endurance que l'on acquiert au maniement du hockey et de la foot-ball, se déteignent plus tard, sur l'âme, en souffle et en ténacité. . . N'est-ce pas un peu votre avis?"

Non, cela n'avait jamais été son avis, au docteur Duvert: Il en avait au contraire toujours voulu à ce brutal et faux système d'enseignement saxon qui, à son sens, s'ingéniait de plus en plus à sacrifier aux jeux les heures de vaillance et d'ardeur du jeune homane et ne lui réservait pour l'étude que des membres meurtris et des muscles épuisés. Il ne répondit rien. Pourtant un doute vague pénétrait dans son esprit. La justesse des assertions qu'il venait d'entendre ne se révélait-elle point dans la manière mesurée de Yerneuil, dans ses calculs d'avenir mûrement arrêtés? N'est-ce pas vrai que chez lui le caractère, à l'égal des muscles, semble prêt pour la lutte de la vie et qu'il y a dans ce regard, qui fouille bien loin et tout droit devant lui, l'habitude du joueur entraîna à ne point lancer la balle à côté du but ?

Non. Léon Verneuil ne déplut nullement au docteur Duvert.

Par contre, pourquoi Jacqueline, dans la rapide et fuyant'e vision qu'elle en avait eue, avait-elle éprouvé à son sujet une subite impressiop d'antipathie ? Peut-être à cause du qualificatif, embué tout de suite d'antagonisme dans son esprit, par lequel son père venait de lui désigner: "notre concurrent"; peutêtre à cause d'une de ces intimes et inexplicables

vibrations d'âme qui déroutent si souvent les plus fines analyses des psychologues; peut-être aussi à cause de rien du tout. . .

— "Bien, oui, Jacqueline," reprit son père, "c'est le docteur Léon Verneuil, notre futur rival, puisqu'il se propose de se fixer dans notre village . . . Toi qui maugrées parfois contre le dosage des élixirs ou la préparation des onguents, ta co'llaboration va sans doute me devenir moins nécessaire... Eh! tu ne souris pas un peu ? . . . Voyons, ne l'aimerais-tu point pour concurrent?"

— "Non," répliqua-'t-elle sèchement.

—"Pour voisin?. . ."

— "Encore moins, je crois."

— ^"Et pour. . . tiens, je vois ça, c'est simplement pour amoureux que tu le voudrais?..." Et le docteur Duvert tenait ses bras tendus au devant d'elle, afin de continuer à la lutiner à son aise en l'empêchant de s''enfuir.

— "Pour amoureux, tout de suite comme ça, Jacqueline ? . . . après tout tu n'aurais point mauvais goût." Puis prenant un timbre de voix faussement contristée, le doigt pointé en reproche vers elle ; "Mais alors notre société à nous dissoute?... et tu lui préparerais ses onguents, ses solutions?..."

II s'arrêta brusquement, interdit devant l'étrange expression de détresse qui peu à peu envahissait Jacqueline, et où il ne pouvait démêler quel sentiment dominait: de chagrin ou de dépit. Elle se tenait appuyée sur le bras d'un fauteuil, immobile; elle ne pensait plus à se dérober. Son attitude seule, à la

fois résignée et hautaine, semblait supplier tout bas son père de ne point recourir à d'aussi enfantines plaisanteries.

— "Mais tu es folle . . . ", reiprit-il avec tendresse, suppliant à son tour et se sentant incapable de s'expliquer pourquoi elle acceptait à ce moment, avec un tel sérieux, ses innocentes taquineries. . . "Il ne faudra donc plus rire ? . . . trop grande ma Jacqueline, à présent?" Puis, comme pour tout remettre en place : "Alors, c'est convenu, notre société demeure toujours intacte, n'est -»ce pas?. . . Tii vas voir si nous allons le rouler un peu, notre concurrent," conclual-il dans un grand éclat de rire.

Et afin de fournir à Jacqueline l'occasion de se retirer, il fit mine de se plonger dans la lecture du premier livre qui lui tomba sous les yeux.

— "Il ne me plait guère, à moi non plus, ce docteur Verneuil. . . C'est que je le connais depuis longtemps ...Tiens, regarde, Jacqueline," et Marcelle avait tendu son doigt oii restait encore empreinte la cicatrice ancienne d'un flegmon. "Il Sie trouvait justement interne à l'hôpital Notre-Dame, à l'époque où j'étais allée me faire traiter. J'étais si seule alors, sans !;arents, personne, il avait bien fallu..."

— "Quelle singulière coïnicidence de le retrouver ici, n'est-ce pas?" avait ajouté Jacqueline.

— "Je me souviens encore avec quelle dureté il enilevait les bandelettes, arracha/it le® mèclues de charpie, poudrait les tissus. Sa présence et la vue de son appareil chirurgical étaient une torture pour moi, chaque matin, et j'éprouve encore aujourd'hui la même cuisson d'angoisse en en rappelant les dé-

ta ils. . . Cela n^empêche pas qu'il puisse être un bon médecin ..."

— "Il n'a pas déplu à papa, toutefois; mais avec lui, pounu qu'il ait fait mine d'aimer sou art, l'étude," avait ajouté avec indifférence Jacqueline, en poussant du pied le lourd landier rouillé qui protégeait la flamme du foyer.

Car c'est devant un feu de cheminée qu'elles discourent ainsi toutes deux, sur mille choses, intimement.

Dès leur première rencontre, on ne l'a pas oublié, Jacqueline avait formulé ce projet de venir, un bon soir d'automne, jeter une bûche, une vraie bûche de hêtre, au coeur durci et plein de flamme pétillante, dans l'âtre mort de la vieille cheminée des de Beaumont.

Et alors comme déjà la première neige était apparue, que le froid vivifiant d'automne avait ramené le charme des portes closes, elles avaient arrangé ça ent'r'elles, a-près la grande messe. Elles avaient arrêté la date, et, afin de n'être point gênées par personne, elles avaient choisi de préférence tel soir où Lucas devait être absent du logis, appelé au village pour quelque motif d'affaire.

. . . Comme les ombres et les olairs subitement alternés de l'âtre se projettent et dansent curieusement à ce moment sur les murs, dans les coins du plafond, partout. Et quelle antithèse joyeuse ils offrent, aux yeux de Jacqueline, avec les flammes menteuses et flasques des foyers artificiels d'aujourd'hui.

Il se dégage aussi un charme infini du grand

calme tranquille qui enveloppe toute la pièce. Les confidenees «dles'nmêmiés, quoique pleines de naïf laisser-aller, prennent un accent plus pénétrant et plus discret dans la demi-ombre de la lampe qu'on a baissée afin de mieux protéger le sommeil de l'enfant endormi dans les bras de Marcelle et de conserver à la fois un plus libre éclat aux clignements moqueurs des tisons sous la cendre.

— "Il n'est pas mal de sa personne, tout de même," avait continué Marcelle, "et il n'est pas étonnant que le commérage public se prépare déjà à te l'assigner, quoique tu fasses, pour prétendant. . . Qui sait, si tu ne finiras pas par t'y soumettre volontiers ? . . . Cupidon possède tant de flèches dans son carquois."

Jacqueline avait simplement ébauché en réponse un long roulement de tête dénégateur. Puis, comme pas très sûre d'elle-même et voulant éclaircir un doute, elle interrogea naïvement:

— "Tu crois ? . . . Marcelle. Cela peut arriver ?"

— "Si cela peut arriver, demandes-4iu ?" Marcelle resta un moment hésitante, les doigts distraitement occupés à caresser les chev^eux de son enfant; elle sembla chercher la formule exacte qui traduirait le mieux sa pensée: "C'est fou, mais... en amour, crois-moi, les jeunes filles commencent aussi bien en apparence par détester que par aimer. Eemarque bien: "en apparence," appuya— t-elle railleuse, et elle se leva, en fredoimant à mi-voix les notes appaisante d'une vieille berceuse, pour aller déposer l'enfant dans son berceau.

Tout de suite de retour, elle reprit dans un prolon- D-ement d'idées: — *'Le mieux est encore de laisser la destinée démêler elle-même les événements, et de ne pas lui barrer la route sous le prétexte de la guider." Puis cédant tout coup à une pensée inattendue: — '-Sais-tu que c'est aujourd'hui la Ste-Catherine et que ces propos d'amour et de mariage ressemblent presque à une moquerie à l'égard de la pauvre vieille?" conclua-t-etlle avec un rire amusé.. — "Si nous faisions de la tire, plutôt?"

De fait, cela tombait justement le ^5 novembre, un soir de Ste-Catherine. Et alors, pour ne point laisser éteindre les anciennes traditions du pays, elles s'étaient tout de suite a^^cordées à ce sujet.

Rien qu'elles deux. . . certes, la fête, comme la compagnie, sera maigre; qu'importe, en vraies Collettes Baudoche, nos deux petites campagnardes de Saint-Hilaire n'en rappelleront pas moins à leur race le maintien des vieux usages canadiens... Du fond d'une armoire vieux style, longue d'un plancher à l'autre et profondément encastrée dans le mortier des murs, Marcelle avait aussitôt extrait les objets essentiels : un cruchon de sirop d'érable, des plats de faïence, un poêlon, des serviettes de grosse toile, des cuillers. Et tout de suite sous la flambée d'une bûche nouvelle au fond du foyer, l'arôme exquis et incomparable, — que par une gâterie de la Providence, notre peuple canadien est le seul à connaître et à savourer, — n'avait pas tardé à se dégager comme une haleine de la bouche béante du poêlon.

...Attentives toutes deux, une cuiller à la main, elles surveillent maintenant l'ébullition et la cuisson du sirop. Elles en suivent avec intérêt les phases rapides: les buées flottantes du début; l'écume argentée, dorée, qui bientôt envahit et recouvre entièrement le liquide, pour fuir tout de suite au pourtour du récipient, chassée vers les parois, d'abord par de petites bulles craintives et intermittentes, puis par de gros bouillons précipités qui viennent, comme en éructant, crever partout à la surface et saturer l'atmosphère du plus suave des parfums.

Et déjà c'est le moment arrivé des "toques sur la neige", de la tire chaude à distendre et à replier, comme des échevaux de soie crème, avec de grands mouvements rythmés des bras et des mains.

Et rien qu'elles deux, Marcelle et Jacqueline, pour se partager une pareille joie; rien qu'elle.- deux pour jouir d'un tel spectacle et prendre part à une aussi douce fête ! Vraiment elles en ressentent du chagrin.

Le charme à la fois naïf et profond qu'elles éprouvent à voir ainsi flamber l'âtre, à manier la crémaillère, à croquer les toques dorées, à entendre le choc cristallin des croquettes de tire sur les plats, ce charme, il leur semble presque égoïste et vilain d'être seules à se le partager.

— "Si j'avais su, j'aurais averti et retenu Lucas à la maison," et après un moment d'arrêt. . . "cela lui aurait fourni l'occasion de te rencontrer et de jouir de nos folies de ce soir; depuis si longtemps que je lui

parle de toi," acheva Marcelle avec un air de demander à son amie si cela l'eut désappointée.

— "C'est vrai que je ne le connais pas encore, ton Lucas . . . Pourtant "connaître" n'est pas le mot juste, car je sais presque tout maintenant sur son compte."

"Oui, tout?. . ." Et comme si devant les flammes, de nouveau discrètes et fuyantes de l'âtre, Marcelle eut trouvé une sorte de bonheur à rendre Jacqueline solidaire des secrets intimes de son foyer, elle ajouta: — "Tu sais qu'il boit? qu'il est hautain? que nous sommes pauvres, très pauvres? Tu gais qu'il est allé ce soir payer une lourde dette ?"

— "Je me représentais un peu tout cela ... à cause de certaines réflexions de mon père."

— "Oh ! je ne cesse pas de l'aimer toutefois, mon Lucas, car je pardonne encore plus fort que je n'accuse. Pourquoi lui en voudrais-je d'ailleurs? Il ne m'a point menti en se montrant avant le mariage sous un faux jour. "Je crois de toute mon âme assez vous aimer pour me corriger et vous rendre heu- •reuse, c'est vrai. Mais vous, avez-vous le droit de jouer votre avenir sur un esfpoir aussi instable?. . . et moi, ai-je celui de vous laisser ainsi aveuglément lier votre sort au mien ? Tant d'autres hommes que nous voyons autour de nous. . . tant d'autres, aussi forts et sincères que moi, ont succombé et n'ont abouti qu'à gâcher douloureusement le bonheur d'autant de femmes, aussi bonnes et dévouées que vous ne Têtes... C'est cela qui m'épouvante parfois,"' m'a-t-il dit simplement, certain soir, en me broyant

presque les mains dans les siennes, dans son ardente sincérité à me faire tout analyser, et comme si pour me mettre en garde, il eut voulu évoquer quelque terrifiant spectacle. Je n'ai pas eu peur cependant; j'ai accepté froidement les risques. J'ai pensé de toute mon âme, moi aussi, que je l'aimerais toujours assez pour pouvoir tout lui pardonner. Je n'ai pas failli jusqu'ici," et souriant d'un visage triste: "Tu le vois bien, Jacqueline, puisque je pense tout de suite à lui réserver pour demain sa part de tire," ajouta-t-elle tendrement en faisant le partage des plate.

Il s'en suivit un long silence gêné que des mots de reproche et des pas lourds sur le perron vinrent rompre tout à coup.

— "Quelqu'un," s'exiclama Jacqueline alarmée, en se précipitant vers Marcelle.

— "Oui, moi; n'ayez jyoint peur. . . Ah! c'est vous, mademoiselle Jacqueline."

C'était Lucas qui entrait en faisant violemment céder la porte et en cherchant à se dégager des mains de Yves. Par orgueil pour Marcelle autant que pour lui-an ême, il sé't'ait raidi de toute sa volonté en reconnaissant Jacqueline. Quant à Yves, toujours un peu sauvage, il s'était discrètement éloigné de lui de quelques pas. Mais en dépit des efforts que Lucas faisait pour ne rien laisser paraître de son état, tout son aspect .physique le trahissait à ce moment : son regard égaré, des coites de cheveux collées au front, sa cravate dénouée et battant les revers de son habit,

son pantalon tacheté de boue. Se voyant l'objet de l'attention et devinant le sentiment de malaise que sa présence sucitai't, il essaya de sourire, comme , bravade.

Quant aux trois autres, un remous de sensations imprévues avait confusément envahi leurs esprits et les tenait silencieux. Chez Jacqueline, c'était le saisissement d'une telle rencontre joint à l'écho, encore bruissant à ses oreilles, des touchantes paroles d'amour et de pardon qu'elle venait d'entendre et qu'elle rapprochait mentalement du spectacle qui s'offrait à ses yeux; chez Marcelle, c'était l'angoissante appréhension de découvrir que Lucas n'avait même pas acquitté sa dette avant d'entrer à l'auberge; chez Yves, lui, c'était une irritation sourde contïe la sottise du sort qui le jetait ainsi en présence de Jacqueline pour la première fois, et lui mettait à la poitrine un bruit de galop impossible à réprimer.

Au milieu de cet halètement général, personne nt trouvait de mots — qui n'eus'sen't pas rendu un son étrange — à jeter dans le silence embarrassant qui planait.

Un peu de conscience surnage presque toujours à travers les fumées de l'alcool: conscience de brute le plus souvent et oiî d'ordinaire seuls les plus mauvais instincts transparaissent. Lucas sentit s'opérer chez lui un travail de fermen'tation intérieure. Il ébaucha de nouveau un mauvais rire de dédain, et dans une rancoeur subite :

— "Il n'y avait pas de tire, là-bas, mais c'était autrement gai qu'ici," proféra-t-il en ge soulevant

péniblement de son siège. Il avait en même temps empoigné son paletot et s'était mis à l'endosser. "Puisque je vous embête, j'y retourne," acbeva-t-il brutalement.

Oh ! il les avait trouvés, lui, les mots irrésistibles qu'il fallait pour déjouer les plus paralysantes émotions et délier les gorges jusqu'à les faire crier.

Une voix éplorée leur fit tout de suite écho: "Tu n'y penses pas, Lucas? Voyons, nous t'avons rien fait, rien dit." Marcelle s'était précipitée au-devani de lui et s'efforçait de ses mains tremblantes de lui enlever ses habits et de l'entraîner dans une pièce voisine.

Mais lui la repoussait, sans colère contre elle, mais indifférent à ses étreintes. Il s'était mis simplement à chercher son chapeau en grommelant: — "Comment, je vous fais honte ? . . . Vous me pensez ivre peut-être?" Et ce voiis qu'il répétait comme une provocation, il le jetait en l'air, pardessus la tête de Marcelle, à l'iadressie de Jacqueline, de Yves.

C'était son amour-propre seul qui s'éveillait et s'irritait à ce moment. Vaguement, il se rendait compte qu'il se donnait en spectacle. Il en éprouvait de l'humiliation, et par représailles il aurait désiré trouver quelque prétexte de mordre.

— "Allons, ne fais pas la mauvaise tête, Lucas. Tu sais bien que nous t'aimons tous, Yves, Jacqueline... Personne ne veut que tu t'en ailles. Viens, viens, reste." Marcelle se cramponnait toujours à lui, doucement, pour ne point l'irriter. Et lui, d'ail-

leurs, se laissait faire sans trop de résistanice, tout en continuant de chercher son chapeau. Au fond, il ne voulait pas partir sans trouver l'occasion de piquer quelqu'un jusqu'au sang.

— ''Oui, c'est inutile, je m'en retourne au village; j'y vais." Et comme aucune réplique ne venait: •'Je vous enverrai le docteur Vemeuil à ma place; cela arrangera encore mieux les choses," ajou'ta-t-il, sans regarder et sans plus tenir compte des supplications de sa femme que de ses mains, qu'elle lui tenait plaquées sur les lèvres afin de l'empêcher de parler.

Cette fois, Jacqueline s'était sentie nettement atteinte. Elle avait brusquement baissé son regard, puis doucement l'avait relevé sur Yves comme pour lui demander si c'était son sentiment à lui aussi.

Comment cela était-il venu à l'esprit de Lucas de se servir méchanmient de ce nom comme d'un trait, presque comme d'une injure ? Par pur instinct, bien humain, il est vrai, de se venger de sa propre humiliation en humiliant en retour la fierté de jeune fille de Jacqueline, en insinuant qu'elle ne visait qu'à se jeter à la tête de Vemeuil. Mais il avait encore obéi à un autre sentiment: ce même trait n'atteindrait-il pas un peu Yves? avait-il pensé. Jacqueline était si séduisante qu'il voyait Yves lui-même déjà pris aux charmes qui émanaient de toute sa personne.

Comme il ne retrouvait pas son chapeau, il s'était emparé d'une vieille casquette de travail suspendue à un clou dé l'escalier. Et maintenant il se dirioreait

vers la porte, entraînant avec lui Marcelle qui se tenait toujours lamentab'kment accrochée à lui,

— "Oui, il irait, il irait. . . rien ne l'emipècherait," répétait-il, dans un entêtement de brute et froidement indifférent aux prières de sa femme.

Sans doute, il aurait cédé tou't de suite, s'ils eussent été seuls, mais à présent il fallait bien s'en aller, repartir pour le cabaret, puisqu'il l'avait orgueilleusement affirmé devant tous.

Il avait saisi la poignée de la porte. Les frêles mains que Marcelle lui opposait, les paroles tourmentées qu'elle persistait à semer de prières et d'attendrissantes supplications, tout demeurait impuissant, et il passait déjà de rapides rayures de nuit froide et noire par les brusques entrebâillements de la porte sous les saccades de la lutte. Alors se sentant finalement vainicue, Marcelle avait jeté, de son regard autant que de ses lèvres, un appel navré vers Yves. Celui-ci n'eut en réponse qu'un cri de colère contenue et humiliée:

—"Lucas ! . . . Tu ne sortiras pas," et d'un bond, il courut s'adosser au chambranle.

A ce moment, il ne restait plus chez Lucas que la surexcitation brutale de l'alcool. Secoué par la passion, son cerveau s'était peu à peu désembué et ses muscles avaient en partie retrouvé leur ressort. Se redressant crispé, il ébaucha un vague ricanement de pitié, tout en tenant ses yeux fixés sur Yves comme pour lui dire: Es-tu assez fou pour tenter de me tenir tête?

Yves ne serait pas assez fou, en effet, de chercher

— sa —

à le retenir; non parce qu'il n'en possédait pas la force — et de son regard, à lui, également rivé sur celui de Lucas, il cherchait à l'en bien pénétrer — mais il ne s'en sentait point le coeur. Il avait éprouvé une gêne subite et torturante en entrevoyant à quel vulgaire spectacle ils allaient tous deux se livrer, là, devant Jacqueline dont il venait d'apercevoir la douloureuse expression d'angoisse et de terreur. Sans prononcer un mot, il retourna tranquillement à son siège et s'y jeta avec le geste accablé de quelqu'un qui se soumet à une opération. Marcelle aussi s'était reculée de quelques pas dans une pareille attitude résignée et muette.

Maintenant qu'aucun obstacle ne s-'offrait, Lucas ne savait apparemment plus que faire. Il restait dérouté, hésitant auprès de la porte encore entrebaillée, et comme cherchant à démêler ce qui se passait. Il finit sans doute par débrouiller ses idées, car il entrouvrit bientôt doucement la porte et s'enfonça dans la nuit et la bise froide de novembre.

Marcelle écouta un instant ses pas pesants retentir sur le perron, sur la terre gelée, plus loin, et, avec une explosion de sanglots qui partit lugubre dans le calme lourd de la pièce, elle counit coller son front et ses yeux pleins de larmes amères aux vitres de la fenêtre. Mais il était impossible de rien distinguer, rien, à travers l'obscuîrité profonde. Où irait-il donc se perdre, son Lucas, seul, dans l'état oii il se trouvait?" pensa-t-elle, et, eu hâte, elle se précipita deliors à son tour.

Alors on entendit un appel suppliant auquel rien ne vint toutefois répondre : Lucas !

Affolée, les cheveux au vent et ne se guidant que sur les cailloux d'une étroite route battue entre les herbes, elle avait atteint la grande route. Cette fois ce fut un long cri sangloté et lamentablement attendrissant qu'elle poussa dans les ténèbres: "Lucas, où es- tu ?. . . reviens-t'en. . . Lucas ! . . ."

Il s'écoula un instant, puis une voix douce répondit dans l'ombre : "C'est bon, va-t'en . . . rentre à la maison."

— "Non, viens-t'en . . . viens . . . ," sup,pliait-elle en se dirigeant au hasard. Et conune Lucas était demeuré immobile, sans rien dire, elle l'avait rejoint:

— -"Viens . . . Viens-t'en," insistait-elle toujours. Elle avait passé son bras sous le sien et elle cherchait doucement à l'entraîner.

Lucas ne disait rien.

Seulement comme il s'était aperçu que Marcelle était dépourvue de toute coiffure, il avait enlevé sa propre casquette et la lui avait mise sur la tête.

Puis il se laissa amener.

... Il comiprenait tout maintenant.

Le lendemain, le soleil était rayonnant. Ramassant ses derniers feux d'automne, il les répandait pai tout en i'aisceaux ; il en réchauffait la plaine, les flancs de la montagne, jusqu'aux vieux troncs d'arbres frissonnants, eux qui étaient maintenant sans feuilles. La nature souriait.

Par contre, Lucas était honteux et désolé. Seul avec Yves, il arpentait comme au hasard le sol battu de son hangar dont la "grande porte", entièrement poussée sur sa charnière, laissait la lumière pénétrer à flots. Il se gourmamdait : "Si au moins j'avais acquitté ma dette ... si je l'avais acquittée au moins ? . . . Marcelle a-t-elle fait quelque réflexion sur mon compte ?"

C'était toujours à Marcelle qu'il pensait à ces moment s-lâ.

Oh ! ces regrets de buveur, ils sont toujours attendrissants, même quand celui qui les exhale ne mérite aucune pitié ! Et Lucas savait les envelopper, lui, dans une si touchante sincérité de repentir qu'on se sentait tout de suite disposé à ne pas tant Faccuser après tout.

Il s'analysait alors lui-même sous tous ses aspects, scrutait sa manière d'être, chacune de ses impulsions; il faisait en quelque sorte le démontage du mécanisme qui le faisait mouvoir, sans jamais aboutir toutefois à se blâmer de son manque de volonté. Aussi, quand il déplorait les chagrins qu'il semait autour de lui, les paroles amères qui lui montaient alors aux lèvres n'étaient pas pour se châtier de sa propre lâcheté, elles étaient pour dénoncer brutalement la partialité du Destin, assaillir les heureux auxquels la vie n'avait pas, comme à lui, rivé un pareil boulet à traîner.

— "Et l'on prétend que je serai encore puni plus tard," disait-il à Yves, les lèvres prêtes à protester. "Mais c'est toi, c'est vous, les chançards, qui n'ête« point constitués avec, dans le sang, ce mauvais philtre qui donne le vertige et vous empoigne tout à coup comme une main pour vous tirer au cabaret; c'est vous qui le serez punis."

Bien que Yves ne lui eut, à la vérité, rien dit, adressé nul reproche, Lucas percevait que le souvenir seul de ce qu'il avait fait la veille suffisait à l'accuser et à le condamner, et il s'entêtait à se défendre :

— "Crois-tu que je n'essaie pas de lutter? Et je lutte en effet, longtemps, longtemps. Je me dis que

je pourrais l'emporter pourtant sur ee démon maudit de l'alcool, si je le voulais ; et je reprends à lutter. Puis tout à coup, non dans un manque d'énergie, u'est vrai, mais dans un sursaut de colère tt de révolte contre vous tous, que je considère injustement é]3argnés, je lâche le pied et je me plonge avec une véritable volupté dans ma vilaine passion.

— "Oui, c^est injuste à la fin, insistait-il. Ainsi, pourquoi suis-je, moi, torturé par cette hantise d'alcool et pour comble, pauvre, honni, misérable, bon qu'à faire pleurer les miens? tandis que les autres sont riches, heureux, considérée, quoique sans une seule tentation pénible à combatjtre? Et tu crois que je serai puni en sus, là-haut? Mais ne suis-je déjà pas assez à plaindre ici-bas ? Qui voudrait échanger son sort contre le mien ? Le voudrais- tu, toi ?"

Et alors Yves — comme Marcelle, comme les autres, — sans rien chercher à démêler de ce qu'il y avait de faux dans ces sophismes, se sentait vaincu.

— ''Combien te reste-t-il d'argent?" avait-il de mandé simplement.

Lucas ne savait pas encore; il n'avait pas osé s'en rendre compte. Comme Yves insistait, il se mit à vider ses poches d'habit, lentement, avec l'expression anxieuse de quelqu'un qui s'attend à être condamné: "Dix. quinze, vingt, vingt-deux dollars". . . Il déposait, sur le siège en planche d'un wagon de ferme, les billets et les pièces de monnaie, les uns après les i utrès. . . "Vingt-trois, vingt-quatre". . . encore deux dollars qu'il avait trouvés mêlés à des lettres... Il

craignait d'en avoir gaspillé clavantaga et il fut presque content.

— "Et combien en devais-tu ?" reprit Yves,

—"Quarante... que nous a^ions pourtant bien péniblement amassés, Marcelle et moi. Il était convenu que je les remettrais hier au marchand, et comme tu vois ..."

— "C'est bon, donne-moi ce qui te reste; je comblerai la différence ..."

— "Non, je ne le veux pas" . . . répliq-ua âprement Lucas, interdit et humilié de se voir l'objet d'une proposition qu'il savait si peu mériter. "J'ai été trop bête, . . . trop bête. Je ne ferai pas expier mes sottises par les autres... je saurai m'arranger. . . Tu n'en raconteras rien à Marcelle?"

Il ramassa alors son argent et, sans rien ajouter, il gagna l'extrémité de son champ.

-T-'"C'e5t la mère de Beaumont qui est morte.'*

Le glas venait de l'annoncer à toutes volées à la population de Saint-Hilaire, et de voisin à voisin, de faucheur à faucheur, on se jetait paMessus les haies la nouvelle apportée du village : "C'est la mère de Beaumont qui est morte."

Les uns ajoutaient quelques commentaires, exprimaient leur surprise de n'avoir pas entendu dire qu'elle fût malade, faisaient des conjectures sur son âge, plaignaient le vieux de Beaumont de se trouver ainsi abandonné. D'autres qui avaient été à même de la mieux connaître, se contentaient d'ajouter : "Quelle brave et bonne femme c'était", et ils restaient silencieux, cherchant à mesurer dans leur espriit. jusqu'à quel' degré extrême en réalité elle avait été brave et bonne.

Elle n'avait pourtant pas fait grand bruit sur la

terre. Dans toute son humble vie de travail et de dévouenient, son ambition n'avait jamais tendu plus loin qu'à remplir son rôle de mère et de femnie: faire briller son foyer, laisser sans relâche ruisseleisur ses enfants l'intarissable tendresse dont son coeur débordait, créer partout du bien-être et du bonheur, sans même se rendre compte de quels sacrifices et de quels efforts elles te créait.

Après avoir résolu d'abandonner la culture de la terre et de quitter leur ferme, au pied de la montagne, pour se livrer à l'existence inerte de rentiers de village, les deux vieux de Beaumont avaient éprouvé tout d'abord dans leurs êtres l'effet d'une sorte de cassure inattendue. Mais dans ces désarrois fréquents de la vie, oii l'âme seule est atteinte, c'est le plus souvent la femme qui a la force, qui tend alors son bras à l'homme et le relève. La mère de Beaumont avait relevé son vieux; elle l'avait appn voisé à la longue à sa nouvelle existence en y faisant reluire tout ce qu'elle pouvait concevoir de soleil.

Et puis, ne leur restait-il pas Yves? ce Yves qui les captivait et les amusait par le seul énoncé de ses projets et de ses rêves ambitieux.

Ils faisaient ensemble leurs prières, ce soirnlà. La mère de Beaumont, avec une onction douce comme toujours, récitait la touchante invocation à Dieu : "Conduisez les voyageurs, convertissez les pécheurs", mais quand il lui fallut continuer: "guérissez les malades," les mots avaient commencé d'hésiter sur

— Dises lèvres. Elle essaya de lutter quelques instants contre la sensation pénible qu'elle éprouvait tout à coup, mais reconnaissant, à l'acuité subite de la douleur, le retour de la torturante névralgie faciale qui si souvent était venue l'assaillir, elle se sentit incapable de poursuivre. Pénétrant dans sa chambre, elle s'était affaissée sur le lit.

Si le mal est atroce en pareil cas, par contre il y a compensation dans le peu de gravité qu'il présente. Appelé en hâte, le docteur Duvert annonça en effet que le mal céderait assez vite sous l'influence de certaines préparations sédatives qu'il allait s'empresser d'expédier.

Ainsi que cela lui arrivait souvent, surtout lorsqu'il était quelque peu débordé par les malades, ce fut à Jacqueline qu'il recourut en l'enjolan't d'une caresse: Prépare-donc une demi-douzaine de poudres, de quatre ou cinq grains, pour la mère de Beaumont et il lui avait désigné une bouteille de sa pliarmacie.

— "Pour la mère de Beaumont? Elle est malade la chère vieille ?" demanda Jacqueline avec intérêt.

—"Oh ! rien de sérieux, je crois", reprit son père en inspectant sa trousse et en rechargeant les bouteilles vides: "Une simple névralgie... Ne manque pas de faire parvenir les médicamen*t(s dès qu'ils) seront prêts. . . Pour moi, il me faut remettre immédiatement en route pour le Brûlé. . . Bonsoir."

.La spatule à la main, les repassant tous avec intérêt dans son esprit : le père de Beaumont, son amie

^larceLle, Lucas, Yves qu'edle se représentait en salopettes parmi ses explosifs, Jacqueline s'était empressée d'exécuter l'ordonnance.

La vieille Marianne elle-même, qui avait entendu de loin la conversation rapidement échangée avant le départ du docteur, était venue doucement s'in former avec sympathie : "Cette pauvre Mme de Beaumont. . , Certainement qu'elle ne refuserait pas de lui porter ses médicaments, puisque le domestique se trouvait absent. . . . Depuis si longtemps qu'elle les connaissait et les aimait, ces bons vieux de Beaumont; depuis si longtemps qu'elle les voyait, soit à l'officine du docteur, soit à la grand'messe, chaque dimanche . . . Leurs fils aussi, elle se les rappelait encore enfants, avec leurs petites têtes brunes et Mondes qui, chaque année, dépassaient de plus e^ plus le rebord du banc que la famille occupait à l'église depuis elle ne savait combien de temps . . . Vous savez où, Jacqueline?... dans la rangée de droite. . . Ça les a rudement secoués, paraît-il, d'abar donner leur ferme là-bas. . . Leur Yves ne tenait pas à la culture, alors. . . Mais ce n'est pas moi qui le blâmerai, le brave garçon, avec les talents qu'il a . . . Vous l'avez rencontré, n'est-ce pas, mademoiselle Jacqueline? Il semble si peu fai/t pour piocher la terre. . ."

— "Tiens, ma vieille Marianne, je pense à la fin que tu le trouves de ton goût, ce Yves. . . Ce n'est pas la première fois, sais-tu que je t'entends le vanter ainsi?. . ."

— "Oh! oui, par exemple, mademoiselle Jacqueline; et j'admets que si j'étais plus jeune, je ne pourrais pas me retenir de l'aimer. . . En tous cas, il l'emporte de beaucoup à mes j'eux sur le bel Alfred, le petit Monsieur Charlus, surtout sur le docteur Verneuil, oui . . . oui ..."

— "Même sur le docteur Verneuil ? . . . Ah ! bien non, pas sur lui, ma vieille Marianne," reprit gravement Jacqueline avec une figure faussement contristée et, tout en c< ntinuant de pli r le papier blanc des poudres qu'il lui restait à préparer.

— "Vous savez, mademoiselle Jacqueline, je ne le hais pas, ce Verneuil. . . Il ne déplait pas à votrj père non plus. . . C'est i)eut-être un excellent garçon," s'em:pressa-t-elle d'ajouter avec sjTnpathie, comme pour se faire pardonner un tort qu'elle aurait eu.

— "C'est bien, Marianne, va, puisque tu es assez bonne... mais ne te trahis pas auprès de Yves,'' . . .acheva-t-elle en lui remettant les poudres.

Pendant ce temps4à, la douleur s'acharnait sano merci. C'est en vain que la mère de Beaumont tentait de s'y soustraire. La tête plongée dans les oreillers, les mains fermement plaquées en défense sur la figure, elle sentait toujours les mêmes éclairs lancinants lui la.l)ourer la chair.

Aussi avec quelle ardeur empressée elle avait accueilli et absorbé le médicament libérateur qu'on s'était hâté de lui offrir. C'est que d'ordinaire le mal cédait assez promptement sous son influence. Le

bienfaisant sédatif finissait à la longue par envahir les tissus et y jeter un calme reposant.

La mère de Beaumont savait cela et avec ce'tte confiance quasi hypnotique avec laquelle tout malade se leurre au début d'un traitement, elle crut éprouver un apaisement à sa douleur. Ses muscles, jusque là crispés sous la tension du mal, se relâchèrent peu à peu et elle parut bientôt doucement somnoler. Ce calme ne dura toutefois que quelques instants. Une autre sensation, qui n'était pas douloureuse celle-M, mais infiniment, atrocement angoissante sans doute, traversa aussitôt la pau\Te vieille puisqu'elle se dressa sur son lit, les yeux stupéfaits et hagards, comme pour démêler ce qui se passait subitement dans son cer\^eau.

Son aspect était à ce moment si transformé, il annonçait chez elle une si profonde et si subite perturbation, que Yves, sans plus se rendre compte, repartit affolé à la recherche du docteur Duvert. Ce fut avec un accent de détresse véritable qu'il appru son absence, de la bouche de Jacqueline, et sans arrêt il courut frapper chez le docteur Verneuil.

Sa course ne dura que quelques minutes. En un rien de temps il fut de retour auprès de sa mère, mais pour la trouver déjà délirante, les mains contracturées et tordues dans le vide, ëi comane dardant dans l'infini des 3''eux vagues, terrifiants à force d'être largement ouverts.

Oh! ce regard étrange et jamais xu... Dès son arrivée, le docteur Verneuil en avait été tout de suite stupéfié. Il s'emipressa d'interroger les quelques

— espersonnes déjà accounies, sur les manifestations que le mal avait présentées jusque là. Il demanda à examiner les médicaments qu'on avait fait absorber. Il n'en eut point le temps toutefois, car une convulsion nouvelle, plus terrible encore que les précédentes, l'attira, ainsi que tout le groupe des assistants, auprès de la couche de la mère de Beaumont. La pauvre vieille s'était cramponnée à l'épaule de Yves, toute la charpente elle-même de son corps disiloquée jusque dans les os et pliée dans une horrible torsion tétanique. Et toujours cet affreux regard exorbité qui exhalait l'on ne sait quelles angoisses infinies. . .

— "Une serviette . . . vite, donnez ..." cria le docteur Verneuil, son flacon de chloroforme à la main.

Mais la mère de Beaumont détendit d'elle-même peu à peu ses muscles: ses paupières retombèrent à demi et vinrent voiler l'horreur de ses grands 3-eux

sans prunelle. Tout à coup elle s'affaissa inerte

pour ne plus bouger éternellement.

A ce même moment, Jacqueline faisait son entrée dans la pièce. Attirée par les liens qui, l'unissan? d'abord à Marce'Ue, s'étaient imperceptiblement éteu dus à toute la famille des de Beaumont, elle était accourue. Elle n'avait pu résister surtout à l'expression de détresse et d'épouvante qu'elle venait de constater chez Yves, et elle était partie sur ses pas.

D'un coup d'oeil rapide, elle embrassa la scène.

L'atmosphère du foyer où elle vivait, les appels aux malades, de nuit comme de jour, qu'elle entendait depuis son enfance, lui avaient façonné une sorte -de eonçcience médicale, un instinctif besoin de se porter

on

au secours des souffrants. A travers les assistants, qui réc'itaient à genoux les prières des agonisants, elle se glissa jusqu'au lit oii la mère de Beaumont semblait maintenant doucement reposer, mais elle demeura atterrée en constatant, hélas ! la complète inutilité de toute intervention. Et alors une autre émotion qu'dlle avait mal caJculée, qu'elle avait cm pouvoir dominer au moins, se fit subitement jour dans son coeur avec une acuité de plus en plus cuisante.

Contre le mal et les tortures de la mère agonisante, elle eut été prête à lutter avec sang-froid, mais devant le désespoir et les larmes du fils, de ce Yves qu'elle frôlait et soutenait presque, écrasé qu'il était sur le rebord de l'oreiller, elle sentit s'opérer je ne sais quelle fissure dans son âme par laquelle jaillissait un flot de pensées lointaines, entassées depuis longtemps et silencieusement caressées. Elle éprouva un véritable vertige. Les lèvres contracturées, elle se pencha sur lui et familièrement, ainsi qu'à un frère :

— "Yves," lui chuchota-t-elle tout bas, "Yves." Et dans sa voix frémissait la douloureuse sincérité de sa sympathie.

Dans un mouvement très doux de caresse, elle kii prit la main dans les siennes et répéta :

— ''Yves... Yves..." et elle s'abattit en suffoquant.

Dans un autre coin de la pièce, le docteur Verneuil, consterné lui-même, cherchait à se dérober

aux interroge tions, espliquant brièvement et tout bas la catastrophe.

— "Le coeur probablement. . . peut-être aussi le cerveau..." répondait^il vaguement.

— "E'ile aurait sans doute échappé, si le médicament eut eu le temps d'opérer, risqua Tune des commères présentes, mais il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que. . .''

— "Au contraire..." reprit une autre avec conviction. "Un poison n'aurait pas : gi plus vite. . . Dès la première poudre. . . C'est moi qui la lui ai donnée . . . Voyiez donc, docteur."

EMe s'était empressée d'aller lui chercher les doses qui restaient, encore étendues dans leurs enveloppes bleues, au milieu d'un petit guéridon en bois brun.

— "Ah ! bon," murmura-t-il, tendant la main avec un air visiblement soulagé, et il s'en empara sans même les examiner. "C'est tout ce qui reste, n'estce pas?. . . Oui, le coeur a fait défaut probablement . . .J'ai eu un cas presque semblable. . la mère Dugas ...vous vous rappelez peut-être?" Hachant distraitament -des bribes de phrases, û avait tout en pariant introduit les poudres dans sa trousse encore entr'ouverte... "C'est toujours terrible ces morts subites ...Moi-même j'en éprouve toujours pendant longtemps du saisissement. . . Ce que c'est que la vie en somme. . . je crains que ce soit un rude choc pour ce pauvre vieux de Beaumont."

Mal à l'aise au milieu des lamentations et des questiops dont l'aocablaient, avec leur insistance

perquisiteuse de paysannes, les bonnes mères accourues du voisinage, le docteur prit le parti de retourner chez lui. Il promena son regard dans la pièce à la recherche d'un parent auquel il pût exprimer sa sympathie, mais il ne reconnut que Yves, indifférent à tout, la tête toujours plongée dans l'oreiller et secoué par les sanglots. Il salua alors à voix basse ses plus proches voisins et se déroba sans bruit.

— "Ah! absent?... Et la voix du docteur Verneuil, où flottait d'abord un peu d'hésitation, avait pris un accent désappointé sous la réponse de Marianne. "Sera-t-il bdentôt de retour?" contiuua-t-il, "je désirerais le voir à propos d'un médicament qui me manque et que j'aurais voulu qu'il me fournît."

A la campagne, ces échanges de médicaments entre confrères-médecins vivant en harmonie sont très fréquents; ils persistent même souvent en dépit de la plus ardente rivalité.

— "Je ne suia pas beaucoup au courant, vous entendez bien ..." annonça en souriant la vieille bonne. . . "Si vous vouliez alors chercher vousmême ... En effet, peut-être que ..."

Avant que Vemeuil n'eut pu L» ] révenir, elle avait déjà pénétré dans la pièce voisine et appelait: Mademoiselle Jacqueline . . . Mademoiselle Jacqueline . . .

Un bruit de talons rapides et amortis par les tapis dégringola de l'escalier et Jacqueline parut aussitôt. '

Elle eut en entrant un geste de surprise qu'elle ne

put réprimer et ce fut avec une figure décontenancée qu'elle sajlua : "Ah ! c'est le docteur Vemeuil ..."

Ils s^étaient vus et souvent rencontrés à travers les rues étroi'tes de leur petit village, toujours avec une certaine contrainte qui faisait leurs regards se fuir cependant, mjais ils n'avaient jamais échangé une parole.

— "Et c'est mademoiselle Jacqueline. . . si je prends pour formule de présentation l'appel que vient de vous jeter votre vieille Marianne" s'empressa de reprendre le docteur en saluant à son tour avec embarras. . . "J'aurais pourtant voulu l'en détourner . . . car je suis fâohé qu'on vous ait si inutilement dérangtée. . . pour moi."

"Pour moi. . ." Verneuil avait-il appoiyé à dessein? ou les mots avaient-ils d'eux-mêmes pris un relief inattendu par la seule contexture de la phrase? luimême n'aurait pu le dire, mais il perçut danis le silence gêné qui s'ensuivit que ces mots avaient en quoique sorte tranché sur le reste, et comme pour les rattraiper: "J'aurais voulu simiplement. . ."

Mais Jacqueline le prévenant avec une finesse d'expression indifférente et dévinatoire à la fois: "Pour vous? Est-ce qu'on me dérange plus inutilement pour v^ous que pour les autres. . . ?"

Ils ne s'étaient jamais parlé, il est vrai, mais d'autres avaient tant parlé pour eux, n'est-ce pas, dans leur village; le commérage s'entêtait à les rapprocher dans tant de projets et de démarches qu'ils sen^tirent tout à coup combien déjà profondément ils se connaissaient, et que le malaise commun dont ils ten-

talent en vain, à ce moment, de se déprendre provenait de là.

Oui, ils ne «^étaient jamais parlé. Jamais. Et pourtant que de sentiments latents qu'ils laissaient le monde interpréter ou déformer à son gré, s'étaient à la longue sourdement échangés entre eux aussi nettement que par une voix. Car Jacqueline savait bien que celui qui se trouvait alors devant elle lui avait pénétré et disséqué l'âme jusque dans ses plus intimes tréfonds; elle savait qu'il y avait deviné et suivi le lent travail d'infiltration secrète que son amour pour Yves avait accompli; elle savait encore que, parallèlement à ce sentiment qu'il était le seul à connaître chez elle, il en existait un chez lui d'un ordre tout à fait semblable et qu'elle avait été pareillement la seule à pleinement découvrir. Bref, elle se savait secrètement recherchée de Vemeuil, bien qu'elle le fuît, et elle savait qu'il le savait.

Elle n'avait donc pas trompé Vemeuil, elle ne les avait tromjpés ni l'un ni l'autre, la réponse indifférente, quoique polie, tombée des lèvres de Jacqueline. Bien qu'ils eussent ainsi réciproquement pénétré leurs secrets d'âme, ils se sentaient au fond trop ph3''siquement étranger l'un envers l'autre pour oser enlefver le /nasque extérieur qui avait jusque-là voilé leurs pensées. A ce moment d'ailleurs, leur embarras d'attitude, l'hésitation de leurs paroles auraient ouvertement démenti leurs meilleurs efforts, eussent-ils voulu feindre d'ignorer ce qui restait en suspens entre eux.

La dernière fois qu'ils s'étaient vus c'était à Pocca-

sion de la mort de la mère de Beamuont. Il y avait plus d'un mois.

Une fois les funérailies finies, le saisissement général passé, les dernières paroles de sympathie exprimées, le temps avait reipris pour tout le monde de la paroisse sa marche endormeuse et semeuse d'oublis, mais chez Jacqueline et Vemeuiil, l'événement avait laissé une empreinte plus durable, puisqu'il se doublait d'un souvenir d'un ordre tout sipécial. Pour tous, en effet, cela n'avait alors été qu'une explosion de naturelle pitié féminine, les sangldts de Jacqueline mêlés à ceux de Yves; mais pour Vemeuil, mais pour elle-même, c'était la constatation irrécusable d'un sentiment dont ils avaient JTisque-llà pareillement ignoré la profondeur. Et rien qu'en se trouvant ainsi tout à coup face à face, ils sentaient, à travers le désordre de leurs pensées, ce souvenir sans cesse sourdre dans leur esprit et bat!tre comme un lancinement.

Chez Vëmeuiil toutefois, la contrainte, que ce souvenir éveillait dans sa conscience d'amoureux, se doublait, dans sa conscience de médecin, d'un autre malaise qu'il ne parvenait momentanément à dompter qu'eu traînant la conversation à travers mille circuits étrangers. Mais malgré ses efforts, la mémoire de toute la scène revenait avec une si persistante ténacité dans son esprit que tout à coup, sans transition et sans- même s'en apercevoir, il sentit fuser de ses lèvres les paroles redoutables et tentatrices qu'il avait réussi jusque-là à taire: — "Et notre pauvre vieille de Beamnont?. . . O'éitait affreux, n'est-ce

pas ? . . . " Il avait dit "notre" signifiant qu'il voulait prendre sa part de l'événement et faire durer entre fux le rapprochement que les circonstances lui avaient £dors fourni pour le première fois.

Et Jacqueline, comme si ell eut poursuivi un simple prolongement d'idées, approuva:

— "Oui, vraiment affreux. . . On a beau s'y attendre, ces morts foudroyantes bouleversent toujours, car, selon que vous l'avez vous-même confirmé, paraît-il, mon pèire avait depuis longtemips prévu que le coeur finirait quelque jour par faillir brusquement chez cette "pauvre vieille".

Vemeuil n'ébaucha de la tête qu'un geste imij^erceptible d'acquiescement, un geste que son air toutefois démentait, et il resta muet, dans l'attitude de quelqu'un qui a oublié l'objet de sa visite ou perdu le fil de la conversation en cours.

— "Non? ce n'est pas votre avis que ce soit le coeur ?" interrogea Jacqueline en cherchant à deviner le motif de sa réticence subite.

Verneuil dût faire un retour sur lui-même pour se retrouver; et revenant de loin, il reprit: "Alors votre père n'a pas été surpris ? . . . Je le trouve chanceuy d'avoir été absent en cefte circonstance. . . J'aurais moi-même souhaité d'être à l'autre bout du monde, afin d'échapper à ce malheureux cas." Il s'arrêta un instant et fixant ses 3^eux dans ceux de Jacqueline cofmme pour se rendre compte s'il n'allait pas cette fois dépasser le but: — "Lui avcz-vous décrit les symptômes?... l'horreur de cet oeil sans pupille?" Et voulant tout de suite éviter sa réponse et l'en-

traîner sur un autre terrain, il s'empressa de poursuivre, comme en lui-même : "Les médicaments n'ont guère le temps d'opérer en pareils cas, tant les phases du mal se précipitent avec rapidité. . . Vous avez pu vous-même constater que les remèdes de votre père ont été sans effet."

— "Croyez-vous que si je me fusse hâtée davantage ? . . . car c'est moi qui ai préparé les poudres que. . ."

— "Les poudres. . . vous, c'est vous qui les aviez préparées?'' Il s'était subitement redressé et reculé, comme si les bocaux de la pharmacie, à laquelle il s'était jusque-là tenu adossé, lui eussent brûlé la chair. Il répéta à voix basse, l'esprit absorbé dans un travail de pénétration rétrospective: "C'est vousmême qui les aviez préparées?..."

— "Mais qu'y voyez-vous de si étrange?" s'empressa d'interroger Jacqueline, avec une anxiété soudaine dans la voix, et elle s'arrêta stupéfaite à son tour.

A ce moment, Verneuil perçut nettement que le point de doute avait été atteint chez elle, à la rencontre spontanée de leurs deux regards tendus ensemble sur les étiquettes pharmaceutiques des bocaux; il perçu^t de même que leurs pensées s'étaient pareillement rencontrées. Et sans la regarder, il put suivre, phase par phase, le courant d'idées dans lequel elle s'était engagée-: ce doute aigu d'abord, cette angoisse qui la crispait de plus en plus, le frisson d'épouvante qui l'avait envahie à mesure qu'elle s'enfonçait davantage dans l'analyse des faits, puis l'ondée de

teareur et le vertige qui finalement rassaillirent en entrevoyant tout à coup son père compromis, Yves, Marcelle ... et tout le poids écrasant du secret qu'elle aurait à porter. . . et à partager avec Verneuil.

Oui, Jacqueline avait bien tout de\'iné, puisque résumant les étapes que son esprit venait de parcourir, et avec un accent qui implorait la pitié, elle reprit, les mains tendues vers Verneuil: — "Mon Dieu, est-ce possible que je l'aie tuée?" Et lui, simplement, avec une conviction tranquille, fit signe que oui, longuement.

C'est qu'il venait de s'opérer dans son cerveau un éveil propre à lui révéler l'inmiense emprise que ce secret gardé en commun allait lui accorder sur Jacqueline. Et vu que dans tout aanoureux — surtout s'il est repoussé — dort un sauvage, ce fut presque avec un tressaillement de volupté qil'il mesura l'étendue de l'inextricable situation où il la jugeait engagée: avec le fantôme constant de cette mère empoisonnée implacablement dressé entre elle et Yves. De plus quel merveilleux parti à tirer de l'espèce de coTHjplicî'té qu'il entrevoyait et qu'il se réjouissait d'avance d'avoir à partager avec elle. C'est pourquoi tout cela ayant traversé son esprit dans un éclair, il n'avait pas hésité à faire de la tête le long geste conjdamnateur avec lequel il allait exécuter Jacqueline, car ce fut bien en réalité une exécution comme avec un couperet.

Ses mains iinplorantes toujours tendues vers Verneuil, son sang glacé sous la vague de terreur qui parcourait son être, Jacqueline s'était figée dans

une attitude hagarde d'hypnotisée; puis ses lèvres s'étaient tordues pour un cri, pour un râle, pour une prière peut-être, mais aucun son n'avait pu traverser sa gorge trop serrée. Elle se maintint ainsi un instant au dossier d'un fauteuil auquel elle était parvenue h. s'appuyer, et oii elle avait pris l'apparence d'une de ces statues que seul leur étai soutient, puis tout d'une masse, avant que Vemeuil n'eut eu le tenïps d'offrir le moindre secours, elle croula sur le parquet.

■Tout le jour, le lendemain, Jacqueline avait vécu 80US l'obsession d'un cauchemar où passait et reipassait sans cesse la figure contristée de Yves. Peutêtre justement à cause de l'irréparable entrave subitement aperçue sous ses pas, jamais elle eut, à ce moment, tant désiré lui tendre la main, le consoler, pouvoir enfin lui crier qu'elle aussi l'aimiait, et pleurer avec lui. Mais devant ce que cela refermait d'inhumaine dérision, de moquerie presque sacrilège, elle demeurait épouvantée: Sa conscience se révoltait, et lui faisait entendre qu'elle se révolterait toujours.

Et ces mots de pitié complice que — dans le désarroi de tout son être et autant pour son père que pour elle-même — elle avait accueillis presque avec bonheur de la bouche de Verneuil, et les appels suppliants qu'elle se rappelait lui avoir jetés, que d'attaches, que de ligatures serrées sur sa vie ne représentaient-ils pas aujourd'hui à ses yeux?

Jacqueline n'avait que vingt ans, c'eslt-à-^lire qu'elle n'avait encore rien appris des déconcertantes perfi-

dies du sort. Toute sa synthèse de la vie, elle l'avait jusque-là ingénument fait tenir dans le seul proverbe, lui-même si souvent menteur: "Chacun n'a que ce qu'il mérite". Et dans le chaos d'idées qu'elle remuait à ce moment, cela aussi la meurtrissait douloureusement de concevoir, dans sa naïve conscience de chrétienne, que les sombres perspectives qui s'entrouvraient ne pouvaient être que la juste résultante de sa vie passée, qu'elle n'était digne de rien autre.

A cet âge, et avec une pareille ingénuité d'âtoe, on ne réagit pas sous certain coup; on reste éperdunient écrasé, ne comptant même pas que le temps puisse jeter sur nos souffrances quelque caime endormeur.

Et Jacqueline s'était abandonnée à la dérive.

C'est portée dans les bras de Vemeuil sur un divan qu'elle avait repris connaissance ; c'est sous son regard plein d'amoureuse compassion, qu'elle se revoyait. Avec l'astuce méchante d'une bête qui joue avec sa proie avant de la dévorer, Vemeuil avait su tout de suite trouver les mots apaisants et suggestifs pour l'assurer de sa sympathie, la convaincre qu'il partagerait avec joie la complicité de son secret. Elle avait tout accepté, et cela l'avait momentanément soulagée.

Mais le soir, mais le lendemain, de même qu'au sortir d'une opération sous le chloroforme le malade ressent peu à peu la cuisson des points de suture et la pression des bandelettes, ainsi Jacqueline avait de plus en plus senti peser à sa poitrine le poids,

écrasant à étouffer, du drame intime qui d'un seul coup l'avait jetée à la merci de Verneuil, après avoir mis de l'irréparable entre elle et Yves. . .

... Et comme elles s'étaient mises à la poursuivre, dans chaque recoin de la maison, ces paroles perfides au moyen desquelles Verneuil avait tenté de la relever aiprès l'avoir si cruedlement abattue.

— "Marche donc, Eougeaud . . . Marche donc, moii paresseux". . . Et, avec une longue tige d'herbe Saint- Jean arrachée au rebord du chemin, le père de Beaumont, autant pour caresser que pour stimuler, aiguillonnait le pas, — lent et interrompu à chaque touffe provoquante de trèfle — de son vieux cheval.

Le soleil était couché; la brunante commençait à descendre et à envahir les versants de la montagne. Le père de Beaumon't, avec Rougeaud libre devant lui, suivait silencieusement à pied la montée qui aboutissait à son ancienne ferme. Il rencontra un paysan, juché sur une charge de foin auquel Rougeaud mordit en passant, mais il se déroba dans l'obscurité du chariot afin de n'être pas reconnu, et il continua mystérieusement sa route . . . "Avance donc Rougeaud ..."

Il avait presque Fallurc d'un malfaiteur et il songeait : Oh ! il avait Ijien soupçonné ça, avec sa longue expérience de la culture, connaissant les soins égoïstes que pour se montrer généreux le sol exige constamment, il avait bien soupçonné que la misère finirait

quelque Jour par s'installer au foyer de Lucas. Non, certes, ce n'était pas que sa bonne vieille terre natale eut déjà épuisé sa fécondité, pensait-il en lui-même, mais quelle est la ferme, à Saint-Hilaire ou ailleurs, assez prodigue pour permettre à la fois à son maître de boire et à la famille de manger?

Souvent il avail interrogé Marcelle délicatement, sans rien laisser entrevoir de ses inquiétudes: "Lucas a-t-il vendu son orge un bon prix?*' ou bien "Ses vaches produisent-elles beaucoup de lait de ce tempsci?... Combien retire-t-il de la fromagerie?" Mais Marcelle, par dignité de femme et par tendresse pour le pauvre vieux, avait toujours tenu secrète la gêne qui minait son foyer, dissimulé les privations et les prodiges d'économie auxquels elle était tenue pour répondre aux plus urgents besoins de l'existence. Les larmes ne lui étaient pas encore venues, mais combien elle les sentait proches quand elle avait ainsi à se raidir sous les questions pleines d'intérêt que s'empressait toujours de lui poser le père de Beaumont, lorsqu'il la savait seule.

Les larmes ne lui étaient pas encore venues, non . . .mais cette fois elles avaient sipontanément jailli, lui fusant à flots à travers les paupières, malgré elle : — "Leur bon Rougeaud que Lucas avait secrètement vendu et qu'elle avait vu, amené au bout d'un licou, comme on remorque une épave," racontait-elle douloureusement. "Au sortir du parc, le vieux cheval, dressé par une longue habitude de vingt ans, avait voulu s'engager dans le petit senitier qui conduisait au hangar à voitures; il s'était arcbouté un

instant sous la traction, mais comme l'autre, l'étranger, avait tendu plus durement la corde, il l'avait suivi vers la grande route, la tête basse..." Puis Lucas avait fermé doucement la barrière; longtemps il s'y était tenu appuyé en suivant des yeux le vieil ami qui s'en allait. . . Quand plus tard, il était entré au logis, il s'attendait peut-être à ce que Marcelle l'interrogeât, mais elle ne lui avait rien demandé.

Il y avait déjà quatre jours de ceila. Elle était parvenue à savoir cepeaidant par le voisin que c'était Samuel Desautels, du Brûlé, qui avait ainsi amené leur pauvre Eougeaud.

Oh ! elle ne lui cachait rien, à ce moment, au cher vieux qui l'écoutait sans grande surprise. Tristement, sa fierté évanouie, elle lui dévoilait leur profond dén liment: Le peu de fourrage qui restait pour les bestiaux; les urgentes réparations à faire aux faucheuses; leur petit Gérard qui n'avait plus de chaussures convenables à se mettre, comme elle-même d'ailleurs, et elle lui montrait ses souliers éculés et rougis. C'est pour ça que Lucas avait été forcé de vendre Eougeaud ... Il en avait pourtant tant besoin pour les récoltes, les labours. . . un cheval qui était si doux, si commode. Oh ! cette boisson maudite.

Ces aveux lui étaient tous tombés des lèvres, sans trop d'amertume toutefois contre son Lucas. Elle l'aimait toujours. Il flottait encore du pardon dans chacune de ses paroles résignées.

Elle partie, le père de Beaumont était longtemps

demeuré assis auprès de la fenêtre, le regard perdu dans l'espace. Au bout de quelque temps, il fit le geste d'essu3^er une larme, puis endossant sans rien dire son veston des dimanches il se mit en route de son côté.

Il avait pris à travers les champs, vers le Brûlé, par un chemin de raccourci battu par les piétons qui venaient au village et qu'il connaissait dei^ju .-. sa plus lointaine jeunesse. Il aillait lentement comme inquiet d'être en retard et de trouver Eougeaud vendu de nouveau, charrié ailleurs, hors de la paroisse, au loin peut-être. Car cela seul le préoccupait à ce moment: le rejoindre pour le ramener à son ancien parc, lui entr'ouvrir la barrière, comme il le faisait autrefois avec une tape amicale aux flancs, la rude journée de labour finie. Ce n'est pas simipleonent pour lui, pour Lucas, pour Marcelle qu'il caresse en marchant oe projet, c'est pour le vieux Eougeaud lui-même, qu'il se représente rudoyé là-bas, voué sans pitié, malgré sa vieillesse ou à cause de sa vieillesse, aux seules pénibles besognes.

"Vingt ans", avait compté Marcelle ... En effet, c'était bien exactement l'âge de Rougeaud, puisque, à sa naissance, le père de Beauniont s'en souvenait à présent, Yves avait quatre ans. Depuis vingt ans donc, ils avaient tous deux partagé en quelque sorte les joies et les tristesses de la même ferme natale: joies des brises rafraîchissantes, des pâturages et des- fourrages abondants; tristesses des automnes pluvieux et des labeurs harassants dans les chaumes détrempés. Et poursuivait plus loin le rapproche-

ment, il s'apercevait encore que le sort avait réussi à pareillement les déraciner tous deux, à les éparpiller, . .

— "Tiens, c'est vous, Desautels?. . ."

— "Bien le bonjour, père de Beaumont. . . Entrez donc vous asseoir un instant. Vous n*allumez pas un peu ?"

■ ' à r"^ine salués que déjà ^' s devinaient qu iiis 6'étaient compris. Ce» vieux >}•: sans de race, les choses seules de la terre les absorbent; toute leur histoire se résume aux é\'ènements de leur paisible vie rurale. Or il est pour eux peu d'événements aussi importants que la vente ou l'achat d'un che\^al. Ils en gardent longtemps le souvenir, et celui qui, Dour quelque motif que ce soit, fait glisser pour la dernière fois la barrière de l'enclos sur le départ définitif de l'un de ces fidèles traîneurs de charrue, celui-là trouve toujours amer son prochain repas.

— "C'est à propos du cheval rouge de Lucas que je suis venu, Samuel. . ." Il avait en même temps promené son regard sur les pâturages voisins. — "Voudrais-tu me le revendre ? . . . " Il s'était proposé d'en ajouter davantage, de lui expliquer, mais ea gorge s'était subitement serrée.

— '"C'est que j'en avais un assez grand besoin, vous comprenez, père de Beaumont. Sans cela ..." Désautels avait répondu doucement, puis avec une pointe finale d'interrogation, il ajouta : "Qu'en feriez-vous, d'ailleurs, vous qui n'avez plus à cultiver?"

— "Je te l'aurais racheté un bon prix; vois-tu, c'est moi qui l'ai élevé. . . Oui, tu ne sais pas ce que

cela me fait de le savoir disparu de son parc. . . E me semble que Lucas n^aurait pas dû . . . mais selon que tu le soupçonnes toi-même, il n'était plus libre."

— "Alors, c'est simplement pour en redevenir le miaître ; le rendre de nouveau à Lucas ? . . . " Je comprends bien ça, allez, père de Beaumont. C'est comme pour la vieille Grise que j'ai été obligé de vendre, l'an dernier, à Eémy . . . Croiriez-vous que je ne passe pas une fois chez lui sans la chercher tout de suit« des yeux, sans examiner si elle ne manque point d'herbe ..." Puis se rapprochant avec sympathie du père de Beaumont, et avec un accent de solidarité agricole: "^Quant à votre cheval, non, je ne voudrais pas profiter du marché dans les circonstances. Je l'ai acheté de Lucas trente-cinq piastres ... il vous suffira de me rembourser." De la tête, il lui fit signe de le suivre. Ils passèrent tous deux à travers la cour aux bestiaux, contournèrent les étables, ainsi qu'un meulon de foin disposé tout contre. Eougeaud se trouvait là, tranquille, à brouter au rebord d'une planche.

— "Tiens, notre ^'àeuX' Eougeaud. . . ce pauvre Eougeaud !" murmura spontanément le père de Beaumont en l'apercevant. La voix lui avait tremblé de le savoir de nouveau à lui, redevenu de la famille, pour ainsi dire. Il s'en approcha un instant pour le flatter de la main. Sans parler, il tira son portemonnaie et compta l'argent convenu qu'il remit en l'accompagnant simplement d'un geste ému qui voulait dire: Merci.

. . . Une fois rendu sur la grande route, il se sentit subitement allégi, comme libéré d'une corvée dont il aurait douloureusement craint l'issue. Son grand chapeau de paille à la main — car le soleil était déjà disparu derrière les forêts lointaines du Grand Coteau, — il marchaiit allègrement, guidant devant lui Rougeaud dont il activait de temijDs à autre le pas, tantôt d'un claquement de la langue, tantôt d'un "Marche donc" affectueux de coanman dénient. Il eut bientôt atteinjt le chemin de traverse qui conduisait à son ancienne ferme et il s'y engagea. D'instiijct, Eougeaud s'y était lui-même avec assurance engagé le premier, car il se souvenait bien des touffes odorantes de trèfle disséminées le long des fossés. Il alla tout de suite y plonger son museau gourmand.

— "Marche donc, mon paresseux!" Le père de Beaumont le goumiandait doucement, l'esprit ailleurs . . . "Avance donc."

A cette heure crépu sculaire, — comme ]X)ur profiter, on dirait, de l'obscurité et du calme des choses pour mieux impressionner — les pensées accourent toujours en troupes serrées. De même que, par les fins de jour tranquilles, les échos nous parviennent des lointains inattendus, de môme jaillissent les pensées des tréfonds insoupçonnés de l'âme, les douloureuises et les amères peut-êltre encore avec plus d'intensité que les autres.

Songeur, le père de Beaumont ne se rendait plus compte de la route parcourue que machinalement, soit par les grands ormes des champs voisins, soit par les ponceaux jetés, ici et là, à travers le chemin.

Inconsciemment, et à mesure que rétrécissait la distance, il avait ralenti son allure; non sous le «poids de la fatigue pourtant, mais sous un poids indéifinissable qui retenait son esprit autant que son pas. Il avait mâme fini par arrêter tout à fait et s'asseoir quelques instants sur la le\-ée, le dos appu3'é à un arbre.

C'est qu'il lui venait à ce moment-là des visions trop amères du foyer de la vieille maison ancestrale. Il n'aurait rien voulu apercevoir du lamentable tableau que Marcelle venait de lui tracer, et comme il n'aurait pas voulu de même être aperçu, il s'amusait à laisser la brunante descendre davantage, tout en écoutant brouter le vieux Eougeaud, et en se revoyant, dans un rêve chimérique, redefvenu jeune, reprenant la diredtion de la ferme ert fa,isant de nouveau le geste auguste du semeur.

Maintenant qu'il voyait les petites lumières pâles des lampes jaillir ici et là, le long du rang, il s'était remis en marche: — "Viens-tu, Rougeaud?. . ."

Malgré l'ombre qui les enveloppait de plus en plus, ils allaient tous deux comme en plein jour, tant ils savaient par coeur chacune des sinuosités et des inclinaisons de cette fin de montée dont l'extrémité débouchait sur la ferme. Rougeaud ne broutait plus, ne s'arrêtait plus. II sentait avec joie les siens tout jjrochcs, de l'autre côté des clôtures; il lui tardait de revoir les vieux compagnons de travail ou de litière dont on l'avait séparé sans lui rien dire. Le père de Beaumont le suivait à grands pas silencieux. Lui aussi sentait les siens tout proches, ot ceux d'autre-

fois autant que ceux d'aujourd'hui. Mais de percevoir qu'il se cacherait d'eux et pasiserait coiimie un étranger, sans pousser le loquet connu de la porte, tout son être en avait frémi douloureusement.

li reconnaissait maintenant les poteaux de clôture qu'il avait autrefois plantas, la poutre qui servait de passerelle pour la traverse du ruisiseau, les cerisiers . . . Des fils mystérieux le rattacliaient à toutes ces choses. Tout à coup il s'écarta du grand chemin pour se rapprocher de la haie qui le bornait. Rougeaud l'avait déjà précédé, cherchant au hasard, pardessus, à attraper les tiges d'avoine que les chariots avaient accrochées aux branches des arbres.

— "Viens, Rougeaud. . ." Et le père de Beaumont, k main instinctivement portée à l'endroit des barreaux que la longue usure des doigts avait polis, fit doucement glisser la barrière : — "Et va donc . . . Entre, Rougeaud ..."

. . . Mais lui, non ; le coeur lui avait manqué ; il n'avait pas osé. Et amortissant ses pas, sans bruit, il était reparti dans l'ombre pour le village.

Le rire enfantin et triomphant avec lequel Yves avait dit bonjoiir, avant de partir pour son laboratoire de la poudrerie de Beiloeil, s'était prolongé sur les lèvres du père de Beaumont.

— "Vous savez, vieux père, ça marche toujours mon fulminate," lui avait-il répété, un bon jour, en huilant sa bicyclette — "j'en ai fait de nouveaux essais, hier, devant l'un des directeurs de la Compagnie et une couple d'Anglais venus je ne sais d'où. Ils ont été émerveillés ... Oh ! si je pouvais maintenant découvrir quelque procédé qui en suipprimerait les dangers de fabrication et de manipulation . . . Hein! c'est ça qui ferait pâmer de surprise et d'orgueil le père de Beaumont, si son Yves se trouvait un bon matin en état de le transporter en auto chez Marcelle, en yacht à Chambly, à Beloeil ... en aéroplane. . ." acheva-t-il, en éclatant d'un large rire.

Ce n'est pas ce à quoi le père de Beaumont avait pensé, — tant que ses vieilles jambes seraient solides, d'aailleurs, c'est à elles de préférence qu'il recourrait, — mais tout en souriant à son tour, il s'était rapproché avec intérêt de Yves.

— "Et qu'out-ils dit, tes Anglais. ?. . . Ont-ils fait quelque proposition à l'inventeur?" Il l'avadt suivi sur oe terrain. Et afin de découvrir si, avec son seul apprentissage des hommes, — bien autrement infaillible que celui des sèches formules des livres, — il ne devinerait point tout de suite le sort des projets mirobolants qu'il lui entendait émettre, il aurait voulu le faire parler da\"antage.

— "Ils ont simplement reconiiu la supériorité de mon explosif et exprimé leur entière confiance en son sucés. . . Mais sa fabrication, ont-ils observé, entraînerait une si complète perturbation dans Foutillage actuel des poudreries, que les fabricants hésiteront peut-être longttemps avant d'y recourir.

— "Cela ne t'a-t-il point fait réfléchir?" reprit le pore de Beaumont. "Tu vois, leur clairvoyance et leur sens exact des affaires les ont tout de suite mis en garde contre leur émen'eilleanent. En matière d'industrie, de commerce ou de finances, ce qui seul compte à leurs yeux ce sont les profits palpables de l'exploitation, et non les bénéfices que donne la gloire. Sur ce terrain, nous ne savons pas, nous ... on dirait que nous n'avons pas la faculté de promener un oeil aussi pénétrant sur les choses.

— ^"Pourquoi donc? Ce n'est pas si difficile?" répliqua gaiement Yves, avec un air de tolérer cette étrange assertion dans la bouche de son père à cause de sa 'Seule expérience de paysan.

— "En effet, pas si difficile. . . C'est vrai. . . Pourtant tu n'en sais rien puisque tu n'as encore rien

soupçonné des obstacles capable-s de faire échouer tes plans, quelque avantageux qu'ils soient par ailleurs ... Je sais que cela t'amuse toujours de m'entendre . . . cependant remarque bien : Tu n'as exposé qu'un seul essai de ton explosif devant ces deux inconnus, — à qui tu peux en remontrer de toutes façons peut-être. . . de toutes façons, sauf sur le talent de faire prosipérer une entreprise, — cependani cela a suffi à leur sagacité pour t'en drasser immédiatement l'horoscope ... Ce sont des Anglais !"

— "Et vous croyez que cela tient à des a/ptitudes de race ? . . . "

— "Je cherche vainement autre chose."

— "Eh ! bien, cette autre chose, je la connais, moi : C'est qu'ils ont l'argent et qu'ils ne manquent pas conmie nous de capitaux."

— "Peut-être bien. . . mais pourquoi n'ajoutes-tu pas que ce qui leur permet avant tout de n'en point manquer, c'est qu'ils en amassent. . . Oui, mon cher, grâce à la myatérieuse recette qu'ils sont presque les seTils à posséder, ils en acquièrent. . . ils en acquièrent, ils en amassent. . . Alors ils n'en manquent plus... ils en ont... leurs amis en ont... leurs pareils en ont. . . Et quand ton fulminate promettra de gonfler les poches au lieu de les ^^der, tu verras qu'ils en auront plus que jamais ..."

Le père de Beaumont s'était éloigné de quelques pas de Yves; et le regardant comme pour lire sur sa figure l'effet de ses paroles, il revint vers lui :

— "Au surplus, observe donc autour de t-oi, sous

tes yeux, le sort qu'ont eu les banques canadionnesfrançai&es: "Saint-Hyacinthe?" "Saint-Jean?" "Viîle-Marie?" "Jacques-Cartier?" "Du Peuple ?". Tu ne me diras point qu'elles manquaient de capitaux celles-là, puisque la plupart d'entre elles ont englouti les dividendes aussi bien que les fonds eux-mêmes, sans eu rien rendre. . . Et les compagnies d'assurance sur la vie ? . . . Et celles contre le feu ? . . . presque toutes faillies avant que la tôle des affiches collées au-dessus de nos portes n'ait seulement jauni . . . Examine si elles n'étaient pas toutes de création française. Et les sociétés de prêts maintenant, et les compagnies minières, et les loteries, et les associations de ci, et les unions de ça, à l'aide desquelk nous cherchons à nous rattraper, et cinquante autres peitites entreprises pareilles, dont le rôle devrait être diablement fructueux pourtant: piller les gens, mais qui, malgré l'énorme gratte qu'elles en tirent, réussissent toujours à si mal s'y '^rendre qu'elles manquent rarement de tourner au désastre . . . Cela t'amuse de m'entendre ? . . . Tu crois que j'exagère ? . . . Eh ! bien, guette-les dégringoler et je parie que, sous le badigeon à mots tapageurs et anglais de l'enseigne qui les couvrait, tu resteras stupéfait de ne toujours trouver que les nôtres dans les décombres. . . que les nôtres ..."

— "Ah ! je vois où vous voulez aborder. Vous voulez me démontrer que si je manque de "capital", je manque de quelque chose de plus "capital" encore . . .

Qu'importe, ])rôparez-vous prochainement pour une course en auto chez Marcelle . . . Vous entendez : en

auto,... teuf... teuf... teuf . . . Bonjour, vieux père", et il s'enfuit précipitamment.

Il avait enfourché sa bicyclette et comme il se trouvait légèrement en retartd, il s'était mis à pédaler à grande allure. Il gardait encore aux lèvres un reste de sourire, lorsqu'il s'engagea dans la route ombreuse qui borde les rives du Eichelieu et conduit à la Poudrerie; mais lorsqu'il aperçut tout à coup Jacqueline qui s'en allait à quelque distance devant lui, son rire se figea brusquement et sa figure reprit son expression timide et embarrassée.

Il se serait bien enfui par quelque chemin de traverse, mais son élan l'avait entraîné trop loin et puis d'ailleurs — par un de ces singuliers conflits de sentiments, si fréquents chez les jeunes amoureux de son espèce, — s'il avait d'abord rougi d'avoir à affronter la vue de Jacqueline, il brûlait au fond du désir de la rencontrer.

Il lâcha l'un des guidons de sa bicyclette, et, de sa main libre, il commença l'ébauche d'un salut. Mais Jacqueline, absorbée et peut-être perdue dans son rêve, n'avait levé sur lui qu'un regard sans vision, un regard douloureux qu'elle avait tout de suite ramené sur le sol, à ses pieds. Et Yves avait continué comme un tourbillon. Elle ne l'avait point vu,

. . . Elle ne l'avait point xm et pourtant combien la hantise de ce regard sans vision levé sur lui, l'avaii tourmenté et poursuivi tout le jour dans le calme de son ■ laboratoire, au cours de l'après-midi, dans le maniement des cornues et des éprouvettes.

Autrefois, jeune institutrice, Marcelle avait recouru à son aiguille pour tromper les ennuis et la solitude de sa situation; mais aujourd'hui, c'est pour subvenir aux besoins impérieux du foyer qu'elle est tenue d'y recourir.

A pied, avec son petit Gérard gambadant à ses côtés et s'infonnant à tout instant si c'était loin cIk. grand-père, elle venait régulièrement chaque sanicL au village apporter les divers travaux de couture qu'elle était parvenue à exécuter au cours de la semaine. Elle préférait s'acquitter elle-même de cette tâche afin de ne point déranger Lucas, ni l'exposer surtout à la tentation du cabaret. Et puis maintenant qu'elle avait tout raconté au père de Beaumont, qu'ils ne se cachaient plus rien l'un à l'autre, elle trouvait une véritable joie à accourir lui dire bonjour en passant. Tantôt elle en profitait pou'" lui confier simplement la garde de son. petit Gérard; le plus souvent, c'était pour se soulager l'âme à lui faire le rôciit de ses affaires intimes.

Elle s'asseyait alors tout auprès de lui, cherchant

de ses jeunes yeux naïfs à pénétrer le regard profond du vieillard, et elle lui demandait sur toutes choses ce qu'il en pensait. Rien qu'à lire l'expression de leurs figures — certains jours, contristées et graves, d'autres jours, gaies et souriantes — on devinait tout de suite que Lucas travaillait dur et ne buvait point depuis quelque temps, ou qu'il avait de nouveau succombé au démon de l'alcool et tout laissé à l'abandon sur sa ferme.

Ce jour4à Marcelle avait le coeur gai. Tout eu ravaudant une déchirure qu'elle avait aperçue à l'habit du père de Beaumont, elle s'était informé de mille choses. . . avait questionné longuement au sujet de Yves. . . de Jacqueline. . .

— "Que devenait-elle donc, cette Jacqueline, qu'on ne la rencontrait plus?" avait-elle demandé, et après un moment de réflexion: "Oh! non, ce n'est pas parce qu'elle rougirait de moi."

— "Ce qu'elle devenait ? . . . " avait répliqué le père de Beaumont. "Mais amoureuse, je suppose, Marcelle, . . . comme le deviennent les jeunes filles . Il paraît que le docteur Vemeuil est loin de lui déplaire et que les noces ne seraient même pas éloignées, si l'on en croit les cancans."

— "Ah ! vraiment," avait simiplement répliqué Marcelle, songeuse.

— "Cela ne te gêne pas de me recevoir?''

— "De te recevoir ? . . /' avait en rérponse sourdement répété Jacqueline, en cherchant à saisir jusqu'au fond la portée de chaque mot; et sa figure avait pris une exipression de reproche si tristement touchante que Marcelle en était restée interdite.

— ''Oh ! pardonne-moi, va, d'avoir ainsi voulu te placer au rang du monde d'aujourd'hui et de t'attribuer ses sentiments étroits. Il y a si longtemps, vois-itu, que je t'ai rencontrée que je craignais de t'avoir fait honte à la fin, avec mies vieilles robes râpées. . . Sd tu savais comme ton accueil me soulage ..."

EMes étaient peut-être râpées, en effet, ces vieilles robes, mais Marcelle réussissait si bien à en dissimuler l'usure dans les piMs de l'étoffe qu'elles semblaient encore fraîches.

— "Méchante," avait simplement répliqué Jacqueline en l'entraînant.

Il n'y a qu'à réfléchir un instant sur cert:aines situations pour reconnaître malgré soi que si la double vue, — cette pénétration de pensée qui permet,

prétend-on, de fouiller jusque dans les cerveaux — n'existe point, il s'échange tout de même parfois entre les êtres, d'une âme à l'autre, d'inexiplica'bles et mystérieux effluves qui les font spontanément se deviner. Toutes deux, en se retrouvant, avaient senti cet effluve et éprouvé en même temps le besoin de s'y soustraire. C'est-à-dire que toutes deux avaient senti leur pensée soudainement traversée par l'image de Yves. Pourquoi ? . . . Chez Jacqueline, dont la pensée muette haletait sans cesse au souvenir de Yves, rien d'étonnant sans doute à ce que ce souvenir se fût subitement ravivé -à la seule vue de Marcelle; mais chez Marcelle elle-même, pourquoi le même souvenir imprévu s'était-il présenté ?

Comme si elle eut craint de dévoiler ou trahir quelque gentiment qu'elle désirait taire et pour se cacher d'avance de touit regard indiscret, Jacqueline avait entraîné Marcelle jusque dans l'ombre retirée de son boudoir de jeune fille.

— "Méchante, va," répéta-t-elle de nouveau doucement. . . "Est-ce que cela m'importe l'état de tes robes, pourvu que je retrouve "dedans" ma même Marcelle? S'il est vrai que nous n'avons pas eu l'occasion de beaucoup nous voir en ces derniers temps, c'est que j'ai été plus que de couitume retenue à la maison . . . L'habitude en est si ^^te prise d'ailleurs que, sais-tu, je me sens maintenant presque dépaysée hors de chez moi ? . . . On traverse des périodes comme .ça... sans trop en saisir la raison"... Puis après un moment : "Cela ne t'est-il jamais arrivé ? . . "

— "Oui,,., seulement..." et Marcelle s'était ar-

rêtée un insitaut sur ce sous-entendu . . . "Seulement, j'en connaissais toujours l'explication."

Il y avait quelque chose cLe changé et qui tout à coup sonnait étrangement faux entre elles. Toutes deux le perçurent. Certes, avec sa délicatesse extrême de femone, jamais Marcelle n'aurailt osé, malgré son intimité avec Jacqueline, toucher à cm mystérieuses choses de l'âme qu'une sorte de pudeui retient de confier, mais quand l'amitié a laissé secrètoment subsister dans un coeur assez d'invislbleb germes pour qu'ils se ravivent tout à coup av^^ec ardeur, — selon qu'ils avaient fait chez elle, à deux étapes de son existence — tout ce qui menace d'en refroidir l'intensité ou d'en modifier le caractère suscite une réelle angoisse.

C'est devant cette constatation imprévue <jue ^larcelle s'était arrêtée. Un point lui apparaissait sur lequel Jacqueline voulait qu'elles fussent dorénavant étrangères l'une à l'autre.

Et pourquoi, mon Dieu! cette déconcertante fissure dans leur intimité? Ce que Marcelle venait de laisser en suspens dans sa phrase ne signifiait-il pas nettement qu'elle connaissait tout, qu'elle avait tout deviné chez Jacqueline: autant son amour pour Verneuil que son soudain attachement au foyer qui n'en était qu'une conséquence. Ne lui avait-elle même pas autrefois prédit cet état d'âme? 'TJes jeunes filles commencent aussi souvent en apparence par détester que par aimer." C'étaient les propres mots qu'elle lui avait dits. Et puis elle se sentait à ce mo-

ment si disposée à l'approuver ; elle qui, dans sa propre vie, ne s'était en somme appuyée que sur ces rares heures de bonheur.

Ne sachant quoi ajouter, elle aurait déjà voulu trouver un prétexte pour s'en retourner.

Jacqueline l'avait enveloppée dans un lon^ rogard divinatoire et perquisiteur. Et sans transition, sous l'explosion d'une révolte de sa pensée :

— "Toi aussi, Marcelle, tu crois que j'aime le docteur Verneuil?"' lui avait-elle dit en allant se jeter plutôt que s'asseoir à ses côtés.

Oh ! cette fois, comme l'ancien diapason s'y trouvait; comme c'était bien la note intime et sincère d'autrefois qui avait repris de vibrer eritre elles doucement. Marcelle n'avait pu réprimer un sourire heureux, moins à cause de la naïveté de la question, qu'à cause du saisissement de joie qui venait de la parcourir comme une caresse, en reconnaissant combien elles étaient toujours soeurs. Se contentant d'approuver d'un simple signe affirmatif de la tête, elle reprit avec une expression amusée du regard :

— "Et toi, Jacqueline, tu le crois bien un peu aussi? n'est-ce-pas?"

— "Non, Marcelle; je ne le crois pas."

— "Malgré l'opinion de tout le monde ?" — "Malgré l'opinion de tout le monde,"... Elle avait réfléchi un instant. . . "Est-ce tout le monde, vrai, qui le croit?. . . C'est aussi le sentiment de ta famille ?"

—"Mais oui; jusqu'à ce bon vieux de Beaumont,

dont tu connais l'intérêt pour toi, qui me l'affirmait il y a quelques jours."

— "Yves t'a-t-il fait pareillement quelque observation ?"

— "Il est sans doute de l'avis général. . Je t'affirme qu'il n'y a que toi, est-ce amusant? qui ne veuille pas te ranger à cette opinion. . . Que voilà donc une petite Jacqueline qui a vite oublié les philosophiques leçons de notre bonne Soeur Sainte Marie Joséphine : "Vox populi... vox Dei." C'esit avec ce critérium accusateur qu'elle te confondrait en te mettant en conflit avec la Providence... Vox Dei... et voilà pourquoi notre Jacqueline est amoureuse du docteur Verneuil . . . très très amoureuse.

Jacqueline demeurait pensive.

— "Je te l'avais si nettement prédit pourtant. . ." avait repris Marcelle toujours souriante. . . "Si nettement prédit . . . Voyons, comptons : C'était en août, il y a deux ans, que je te faisais cette prophétie. Vous ne vous connaissiez même pas encore à ce m.oment, toi et Verneuil. Eh ! bien, de ce train, ma chère, tes noces devront tomber vers 9 heures, un mardi matin de J'autemne prochain. . . Tu trouveras ça dans l'almanach du Peuple. Cela se calcule comme les éclipses," acheva-t-elle dans une fusée de rire et avec une longue caresse affectueuse de petite mère qui se croit de l'expérience.

— "Oh ! ne ris pas ainsi, Marcelle ... ne ris pas ainsi . . . Veux-tu ?" Jacqueline le lui avait presque demandé en grûjce, tant elle avait mis de suppliante douleur dans sa voix.

Marcelle avait senti son sourire se fondre instantanément. Attendrie maintenant et sérieuse, elle répliqua :

— '"Voyons, regarde-moi bien et raisonne un peu . . » Pourquoi te rcfuyes-tu à l'avouer cet amour. . . faistu mine de n'y point croire? Parce que nous t'avons un peu lutinée à ce sujet?... Mais Verneuil est un parti très convenable et dont tu n'as nullement à rougir. . ." Et comme Jacqueline niait d'un roulement convaincu de la tête. . . "Folle, va, qui ignore que, en amour, les chemins qui y mènent le plus vite sont souvent les chemins de traverse par lesquels on calcule se dérober. . . Et tu ne veux pas que je m'en amuse un peu . . . moi, ta Marcelle, si prête toujours à t'approuver et à te défendre, quoique tu fasses ? . . . "

Elle s'était levée pour partir, ne voulant ni trahir l'émotion qui peu à peu la gagnait, ni pénétrer davantage dans ces méandres secrets de l'âme dont Jacqueline semblait encore à ses yeux ignorer et la profondeur et le mystère.

Mais Jacqueline s'était attachée à elle et l'avait retenue. — "Oui, c'est justement parce que tu es "ma Marcelle" que je ne veux pas, entenids-tu, que je ne veux pas que tu crois. . . Les autres, le monde . . .que m'impor*te ce qu'il peut penser. . . Mais toi, chez toi, non, c'est trop ... Je te le défends.

0 campagne ! 0 Eiehelieu ! soleil d'or, maison bénie, versants de montagne, troupeaux, foins odorants, sources et javelles !

Yves revoyait et respirait tout ça avec volupté. Il lui en venait des effluves si troublants que de temps en temps, comme oppressé, il s'arrêtait. Il se plaisait alors à rechercher dans le lointain les habitations connues, les hautes cheminées de la Poudrerie, les clochers voisins, et, plus près, les toits de son village, le remhlai du chemin de fer, les vergers ... Il marchait un peu au hasaM, entraîné vers la montagne.

Il avait fini par atteindre son ancienne terre natale.

— "Lucas ? . . . Il est à faucher son avoine ... à la "l)ièce du puits", vous savez, de l'autre côté de la clôture?" lui avait dit Marcelle en lui désignant l'endroit de la main, Et comme elle s'offrait à le guider. . .

— "Oh ! je me souviens parfaitement", lui avait ré|X)ndu Yves avec gaieté. Puis discrètement, après l'échange de quelques mots, prononcés à mi-vodx, mais

dont Marcelle avait tout de suite sai^i la signification secrète: "Comment se comporte-<t-il?. . . bien?. . ."

Il avait d'abord contourné la massive clôture de pierres des champs, construite, il ne savait quajid, par les ancêtres, et maintenant il enjambait les rigclea et les javelles. Il marchait à travers les chaumes sans autre bruit que celui des pailles brisées sous ses pieds. Et à chaque pas il s'éveillait dans son esprit mille visions lointaines qu'il croyait à jamais éteintes à l'extrémité de sa mémoire.

De loin, il cria: — - "Bonjour, Lucas", en agitant son chapeau à la manière enfantine des écoliers en congé. Il venait de l'apercevoir qui aiguisait distraitement sa faulx au pied d'un vieil orme dont l'ombre couvrait les auges moussus des bestiaux et le puits familier d'où dérivait le nom donné à cette partie de la ferme.

Attiré par les ondulations argentines, rythmées comme une cadence, que Lucas tirait de sa faulx sous le choc alternatif de la pierre à aiguiser sur les deux côtés du tranchant, — car il était un artiste en cette délicate et difficile opération du moissonneur canadien, — Yves n'avait pas tardé à le découvrir.

Comme devant un bonheur inespéré et la figure tout de suite détendue dans un brusque rayonnement de joie secrète, Lucas, sa faulx toujours au bras, s'était empressé de marcher à sa rencontre. Yves lui-même, tiré par les fils mystérieux qui le liaient à chacun des brins d'herbe de la vieille ferme de famille, pénétré par l'ombre douce qui descendait comme toujours de la montagne, et attendri surtout par

le tableau ancien que sa seule présence au milieu des javeilles, à côté de Lucas, faisait en ce moment revivre en son âme, Yves avait pareillemenlt senti une indéfinissable émotion l'envahir. C'est que s'ils avaient pris chacun leur voie, ces deux frères, ils avaient toujours retenu l'un envers l'autre leur même amitié d'enfant: celle des jours où ils partagaient leurs glands et leurs pommes, et où, allant à l'école, l'aîné portait, le matin, le panier parce qu'il était plus pesant, le cadet s'en chargeant le soir . . .

— "C'est jour de chômage à la Poudrerie. . . Une fête de je ne sais quoi que les Anglais célèbrent aujourd'hui. . . Et j'ai trouvé le soleil si beau ce matin que j'ai pensé à courir un peu les champs. J'ai fini par te relancer jusqu'ici afin de respirer un peu l'arôme des sapins de la montagne: "Que ça sent donc bon". . . "Et toi, Lucas, tu profites de cette belle journée pour faucher ton avoine?"

Il avait en même temps jeté son chapeau sur un andain et s'éltait assis sans façon. Lucas, de son côté, avait suspendu sa faulx à une branche, puis jetant sur le sol, pour lui-même et pour Yves, deux ou trois javelles fraîchement coupées, il s'était assis à son tour.

— -"Oui, je me hâtais de l'abattre", avait-il repris joyeusement, "car elle est presque complètement mûre. . . à l'exception de la lisière que tu vois en haut là-bas. . . Cette différence, je crois, est due à l'ombre que projette la rangée de pommiers voisine."

— "Comme les voilà déjà gros, ces pommiers. Je me souviens que c'est le vieux père qui les a plantés

. . .lui aussi qui a "éroché" cette pièce-ci, tu te rappelles ? . . . Je le vois encore derrière le tombereau rempli de pierres et que Eougeaud traînait à petits pas tranquilles. Il n'y a rien qui nous amusait autant que de l'aider à cette besogne ... Le pauvre vieux . . . qu'il en a donc fait de travail", acheva Yves avec émotion.

— "Bien trop, en effet, pour ce que ça lui a permis d'amasser", avait ajouté Lucas, et après un court arrêt: "S'il n'y en avait pas si grand à cultiver aussi, peut-être pourrait-on s'en tirer. Mais avec cette étendue et les taxes de toute sorte qui en découlent. . ." Dans un geste en guirlande, il avait enveloppé la superficie de la ferme. "Il y aurait certainement avantage à en vendre une partie."

Il avait fait cette observaition conmie à un point de vue d'affaires. Cela voulait dire dans sa pensée : la main-d'oeuvre trop rare et trop chère; le rendement dispro-portionné à l'effort; les bras qui s'épuisent eu vain à remuer cette masse de terre trop vaste.

— "Tu n'en as pas cependant plus grand que tes voisins à cultiver. . . Quaitre-vingt-dix arpents, comme eux ?" avait répliqué Yves, mais le ton de sa voix, quoique très douce à ce moment, laissait sous-entendre: Oui, pas trop grand, à condition de ne point boire... C'est sur l'effort, vois^tu, que se mesure toujours le rendement. Tu n'as qu'à en faire l'essai.

Mais pour ne rien éveiller d'amer dans sa pensée, il .s'était levé: "Bon, il faut que je voie si je possède encore le tour," continua-t-il en souriant, et il alla s'em,parer de la faulx suspendue auprès d'eux. "Je n'étais pas maladroit autrefois, tu te raippelles?"

— "Tiens, tu vas t'estropier/' fit entendre aussitôt Lucas, d'un ton de protection paterne. "Si j'avais su, je ne l'aurais pas aiguisiée autant, car c'est plus difficile à manier que tes petits explosifs, ces machines4'à." Mais Yves avait déjà atteint un andain laissé à demi terminé et impétueusement il avait commencé d'abattre l'avoine à grands coups de faulx rapides.

Lucas le regardait faire, légèrement moqueur. Les longues pailles, tranchées tout à coup, continuaient un moment à s'agiter éperdues, puis, inclinant leurs épis coanme pour un adieu au beau grand soleil de là-bas qui les avait réchauffées, dorées et mûries, elles se penchaient, se penchaient et brusquement s'affaissaient en longues nappes blondes sur le sol.

Yves termina l'andain et, sans arrêt, se remit à en abattre un second. Il éprouvait en lui-même du plaisir à retrouver son ancienne vaillance, sa même adresse passée.

— "Tu es plus solide que je ne le croyais, saistu?" lui cria Lucas en se levant à son tour, et en s'avançant vers lui à travers le champ rasé. "Si j'avais sous la main une autre faulx, je te défierais pour un nouvel andain. . . Mais gare aux ampoules, cette fois, par exemple." A ce moment, il ne pensait plus à sa pauvreté, ni à sa ferme trop vaste, ni aux soucis qui trop souvent hantaient son esprit; il ne voyait que ce jeune frère partageant tout à coup son travail, redevenu son compagnon, et avec lui renaissait l'imaire du fover intact d'autrefois

Yves, essoufflé par l'effort, s'était contenté de sourire.

— "Hein, ça détend les muscles ? . . . et tu te réjouis, j'en suis sûr, d'avoir lâché tout ça pour te lancer dans l'industrie et les affaires ?"

Son andain terminé, Yves s'était assis pour essuyer son front treoBpé de sueurs. Mais au bout d'un temps, il répondit:

— "Tu n'as rien à m'envier, va . . . "Les affaires", comme tu dis, ça ne marche pas toujours à son gré, et je commence presque à croire, avec le vieux père, qu'il n'y a que certains bras qui soient aptes à les brasser habilement. Il y a peut-être plus de vrai qu'on ne croit dans ce qu'il répète souvent: Pour le commer<?e, l'industrie, les finances, les affaires en somme, nous ne serons jamais de taille, malgré notre énorme supériorité numérique, à lutter ici contre nos concitoyens anglais." Yves s'était levé comme pour caresser de nouveau du regard l'étendue de la ferme. "Et c'est pour cela, pensai-je, que le maître d'un pareil domaine aurait tort d'envier quelque chose au sous-ordre que je suis menacé d'être indéfiniment, à la Haniil. . .ton. . . Poiv. . .der. . . Com . . .pa. . .ny. . . Limited. . ." acheva-t-il en s'amusant à faire éclater les syllabes dans toute leur sonorité saxonne. Il continua comme pour rectifier: "Je compte toutefois que les nouvelles écoles techniques et commerciales fondées par l'Etat finiront par corriger favorablement notre incompétence sous ce rapport."

Lucas l'avait écouté sans rien dire. Yves reprit avec douceur sur un ton changé:

— "Pendant ce temps-là, toi, tu considères que tu y gagnerais à morceler ton domaine ? . . . Quelle est donc la partie que tu jugerais avantageux de détacher ?"

Lucas, gêné, se contenta de couper l'air d'un geste vague.

— "Le verger, tu veux dire?. . . Mais ce sont les pommiers que "les vieux" — pour continuer encore et indéfinimeut, semble-t-il, à veiller sur leurs descendants — se sont successivement empressés de planter. Avant que la pioche ne devint trop lourde à leurs mains, ils ont voulu tour à tour les confier à cette même terre amie, de la vallée du Eichelieu, à laquelle ils se proposaient de confier plus tard leurs corps eux-mêmes. Comment pourrais-tu permettre sans remords à des mains étrangères d'en venir aujourd'hui récolter les fruits?"

Non, ce n'était pas la partie que Lucas avait pensé détacher. Cela se voyait à son air embarrassé. Et, comme pour échapper au regard interrogateur dont Yves continuait à le poursuivre, il avait ébauché de nouveau un geste hésitant dans l'espace.

— "Le coteau?. . . la prairie peut-être?" avait alors repris Yves, et malgré que Lucas eut fait non de la tête, il avait continué: "Mais c'est là que se trouvent les ruisseaux et les sources où l'été les troupeaux vont s'abreuver, les chardonnerets et les grives se baigner? N'en sens-tu pas parfois toi-.même

la fraîcheur à tes pieds nus? C'est là que souffle de la montagne cette brise aussi propice aux moissons qu'aux moissonneurs."

Non, ce n'était pas encore ce que Lucas avait pensé ; son malaise le disait.

— "ha "sucrerie" alors ? . . . Mais ne serait-ce pas s'arracher un lambeau du coeur que de transmettre à quelque étranger la vieille cabane à sucre, l'été, si pleine de charmes, ai pleine de mystère, l'hiver; les grands érables; les sentiers sous-bois où nous passions enfants pour aller cueillir des mûres et des framboises ; où avaient avant nous passé nos pères, mais où après nous ton petit Gérard ne pourrait plus passer ?"

Oh ! ces indéfinissables sensations agrestes, ces attendrissants reculs dans le passé, ces rappels inattendus de visions devant lesquelles plus tard on sent subitement ses lèvres frémir pour un rire ou pour un sanglot, seules les âmes paysannes et rurales, qui dès leur enfance ont laissé comme une haleine s'exhaler sur elles l'enivrante buée des bois, des chaumes et des avoines, seules ces âmes en peuvent concevoir la saveur infiniment pénétrante.

Cette fois, Lucas avait écrasé son regard sur le ^ sol. Ainsi qu'un malade que l'on tourmente en l'entretenant de choses trop sérieuses, il n'avait eu qu'un mouvement accablé d'épaules pour demander grâce. Il se tenait immobile.

Mais au même moment, un appel joyeux d'enfaiit avait retenti derrière lui et cela l'avait tout de suite

relevé, transfiguré. C'était le petit Gérard qui, perdu dans les avoines, apportait la "collation."

Lucas courut vers lui, l'empoigna à pleines mains et l'embrassa longuement, longuement.

Cette étreinte passionnée qu'il lui prodiguait ainsi, c'était, dans sa pensée, le serment qu'il irait à son tour, plus tard, courir à travers les bois de "la Suicrerie".

Les jours avaient filé depuis.

Ce soir-là, le docteur Vemeuil avait à peine quitté le perron et franchi l'avenue de la demeure tranquille que les Duvert habitaient sur les bords du Eichelieu que Jacqueline, sitôt la porte refermée, avait croulé sur elle-même dans une irrésistible détente de toi. son organisme. Elle s'était abattue dans un fauteuil, la tête dans ses mains. Et dans le tumulte de pensées qui l'agitaient, un sentiment plus troublant que les autres dominait: le sentiment humiliant du rôle qu'elle jouait, avivé de plus par l'angoisse de ne pouvoir arracher de sa figure le masque menteur qu'elle se voyait condamnée à porter, masque d'indifférence pour Yves — et c'était le plus douloureux — masque d'apparent intérêt pour Verneuil, de duperie pour Marcelle, pour son père, pour tous ceux de son entourage.

C'est le poids de ce masque qui l'obligeait sans trè^-e à se triturer le cœur, et qui, ce soir-là, l'avait écrasée comme une loque. Elle avait été bien près, tantôt, devant Verneuil, de lâcher prise tout à coup et de lui attester, dans un cri de sa conscience, que jamais rien ne saurait supplanter l'amour profond

qu'elle tenait enfoui au fond de son être pour Yves; mais sa peur, les mots à trouver, les bruits de pas surtout, — qui de temps à autre retentissaient dans le cabinet d'études voisin et lui renvoyaient rima,2^c sereine et heureuse de son père, — l'avaient retenue. Et son aocablomcnt s'exagérait d'autant plus que, dans sa candeur d'âme, elle assimilait à un pur acte de perfidie honteuse l'acte d'héroïsme, pourtant si touchant, qu'elle accomiplissait depuis de longs mois comme une sacrifiée.

Si elle eut pu au moins mettre sa conscience à nu, posséder un complice qui l'eut remontée et comme doucement caressée pendant qu'elle lui aurait décrit ses secrètes détresses; mais non, personne à qui pouvoir se confier, pas une poitrine sur laquelle se blottir.. . Et cependant c'était son père, son père luimême qu'elle avait auprès d'elle et dont elle suivait en esprit les agisisoraents placides à travers les murs.

Elle demeura longtemps immobile, égarée et haletante au milieu du drame noir qu'elle se voyait impuissante à démêler.

Puis lentement une réaction s'était opérée qui lui avait ramené à la figure son expression habituelle, soumise et résignée. EMe se releva avec effort. Dans une telle situation, en effet, c'est déjà un allégement que d'entendre auprès de soi le son d'une voix amie, de sentir l'enveloppement d'un regard qu'on sait être sympathique. Jacqueline voulut y recourir et doucement elle s'introduisit dans le cabinet de son père.

Le vieux docteur écrivait à ce moment. Voulant toutefois faire bon accueil à sa fille et la retenir

auprès de lui, tout en poursuivant son travail, il lui avait jeté de courtes questions indifférentes et distraites, sans beaucoup se préoccuper de prêter l'oreille aux répliques. Tout à coup, frappé d'une idée jaillie de son prospre travail, il déposa sa plume. Et avec un regard fouilleur plein de sous-entendus narquois :

— "Mais ton plan de ronian, Jacqueline? ce fameux plan que tu devais tailler, il me semble, en plein terroir québeequois, à même les seuls éléments du pays?. . . y as-tu réfléchi?"

— "Oui, un peu," reprit sourdement Jacqueline, sans lever les yeux et avec un air de n'en pas vouloir dire davantage.

— "Un peu? Rien qu'un peu?"

— "Beaucoup, plutôt," s'empressa de rectifier Jacquedine, sous une inspiration subite. . . "Il m'a même préoccupé l'esprit plus que je ne l'aurais aimé, à certains moments."

— "C'est bien ce qui arrive en effet," confirma en riant le dot'teur. . . "car une fois engagé dans ces "machines-là" l'on ne peut plus se déprendre. . . Alors tu as pris la chose au sérieux," continua-t-il, tout à fait amusé, l'oeil déjà pétillant de connaître ce que sa fille pouvait bien avoir ébauché. "Viens donc ici, tout près, me raconter ça" reprit-il, en tirant vers lui le fauteuil où elle s'était assise, mais ce n'était pas encore assez près, et il l'attira elle-même sur ses genoux.

L'on est toujours si petit dans la peine que Jaoquelioe se laissa faire comme un enfant, sans rien dire„

— "D'aboîxl, ils s'aiment gros, je parie, tes deux

héros?" reprit immédiatement le vieiix docteur, sous forme d'invite à plus d'épanchements. "Il n'y a pas à y échapper . . . C'est de tous les terroirs, n'est-ce pas ? . . . Non, tu ne les voudrais pas ainsi, toi ?"

— "Non, pas ainsi . . . Du moins ils n'en laisseraient rien paraître au dehors et personne ne le saurait. Eux-mêmes ignoreraient la réciiprocité de leurs sentiments et feindraient la plus entière inidifféremce l'un envers l'autre."

— "Et cela marcherait comme ça tout le long du livre ?" interrogea finement le docteur.

— "Peut-être; pourquoi pas?" Pour se décider à dévoiler l'ébauche de son plan, Jacqueline s'était blottie sur l'épaule de son père, à l'abri de son regard. Elle craignait que sa figure ne vint tout à coup démentir ses lèvres et laisser deviner la réalité à travers la fiction.

— "Pourquoi pas, demandes-tu ? . . . Eéglons d'abord un point... Tu te souviens, n'est-ce- pas, que tu devais imaginer un livre vrai, un livre pétri des seuls documents humains que l'on ramasse dans le chemin de la vie, et voilà que tu débutes déjà par une situation paradoxale. . . C'est ce que je reproche aux oeuvres canadiennes ... on n'y trouve toujours que des êtres et des situations hors nature. . . Psychologiquement l'amour est une i^assion; ça n'en serait plus une s'il était permis de l'emiprisonner dans une aussi complète et aussi patiente réserve. Tu peux menteusement y parvenir dans un livre, tu ne le pourrais pas dans la vie."

— "Alors ce serait invraisemblabe à tes yeux?" Jacqueline avait eu un mouvement pour protester, "même si l'on apportait un motif puissant?"

— "Quel motif suffisant pourrais-tu bien offrir?" répliqua le docteur, avec conviction.

— "Je ne sais trop ... Ce n'est pas encore net dans mon esprit. . . Mettons, par exemple," continua-t-elle en pesant les mots, "que notre héroïne ait découvert que son père a empoisonné la mère de celui qu'elle aime ... et vu que ce secret est en même temps possédé par un certain prétendant qu'elle abhore, elle accepte héroïquement de meurtrir son coeur et se condamne à simuler quelque intérêt envers lui par crainte des révélations qu'il peut. . ."

— "Ta, ta, ta," interrompit le docteur. "Ah ! je vois où tu vas aborder. Tu te prépares simplement à chavirer dans le genre de Ponçon du Terrail," ajouta-t-il, amusé et désappointé à la fois. "Ta tentative sert justement à confirmer l'assertion que, d'accord avec nombre d'autres, tu désires contester: L'impossibilité d'extraire un plan vécu et original du terroir glacé et dénudé que nous avons ici à notre disposition."

— "Un plan vécu ... Tu dis, père ?" Elle allait peut-être désespérément se trahir, car, impuissante à dompter son émotion, ses lèvres s'ouvraient déjà pour une suppliante protestation. Mais lui, tout à sa pensée, avait repris :

— "Quelle oeuvre d'idées, puissante et bien du pays, est-il en effet possible de tirer du milieu vide

qui nous envelo^ppe? Où en puiser le souffle?... Rien d'étonnant, va, à ce que chacun ait échoué et que ma Jacqueline ,après tant d'autres, ne puisse dépasser le domaine du m}'the."

Il reprit au bout d'un moment : "Ah ! comme tout se ressemble bien, dans la vie des peuples comme dans la vie des individus. Pareillement chez les deux, à la période d'enfance, on ne trouve, dans le champ do la fiction, que du fantastique: fées ou déesses. Cela commence toujours par "Il était une fois une belle princesse. . ." Tu te souviens?. . . C'est que la matière première, les éléments réels d'insipiration font défaut. Mais c'est vrai par contre que les idées se sèment, se multiplient, s'acclimatent, et opèrent en somme un peu comme les cultures de bouillon de nos laboratoires. Au début, ces idées ne valent que pour enfanter des contes, des fables ou des légendes naïves, puis, une fois développées et fortifiées par les mille événements qui remplissent la succession constante des sièdles, elles s'affinent et parviennent à fournir la pâte essentielle à la création d'oeuvres de fiction si puissantes, si près de la vie, que c'est presque de d'hjstoire", a-t-on proclamé avec justesse; mais il importe d'ajouter en regard de cet aphorisme que là où il n'y a pas d'histoire, il n'y a point d'art non plus.

S'apercevant soudain xju'il s'égarait dans un métaphysique insaisisissable pour un cerveau de vingt ans, il fit en souriant machine en arrière:

— "Comment, Jacqueline, tu me laisses ainsi m'em-

Daller jusqu'au point de débiner ton pauvre terroir québecquois ... et tu ne regimbes pas un peu ?"

Il tenta de lui trouver une réponse quelconque dans les yeux; maig elle, le regard clos, s'était maintenue blottie contre son épaule.

Souvent durant l'hiver, — alors que le crépitement de la neige dans les vitres rend les soirées loquaces et prédispose aux confidences, — le docteur était revenu sur ce sujet; autant pour donner cours à ses propres opinions, dogmatiser un peu, que pour distraire Jacqueline et l'arracher à sa mélancolie.

Mais bientôt le printemps avait réapparu avec ses fleurs dans les champs, ses feuilles dans les arbres. Le mois de mai était ainsi venu substituer ses mélodies ailées aux entretiens du coin du feu. Puis cela avait été l'éblouissante lumière de juin; avec partout sur les coteaux le perpétuel balancement des foins et des! grains, quelquefois tourmentés par les brises d'ouest, le plus souvent comme s'ils eussent simplement frissonné sous quelque souffle invisible.

Le soleil avait émergé, le matin, dans un brouillard gris, de derrière le pied de la montagne. Il soufflait en même temps du sud un vent tiède pdein d'humidité et qui menaçait la pluie prochaine. En tout autre moment, personne ne s'en serait spécialement préoccupé, mais on était en pleine fenaison et les foins coupés et entassés en veillottes — c'est-à-dire prêts pour la mise en grange — pigmentaient partout la surface des champs.

— "Pourvu que Lucas ait pensé de mettre son foin à l'abri" s'était spontanément dit le père de Beaumont en déjeunant, l'oeil scrutant l'horizon à travers la fenêtre ouverte. "Du si beau foin qu'il a, cette année", murmura-t-il.

Il sortit bientôt pour flairer le vent. Car chez ces anciens pousseurs de charrue, rien ne les intéresse de la vie que les choses du sol. Déracinés, transportés au village ou ailleurs, devenus rentiers, il n'ionporte, l'odeur de la terre les suit partout et le calendrier ne renferme pas pour eux d'autres saisons

que celles des labours, des semailles, des moiasons, du battage du grain, du charroyage du bois.

Chez le vieux de Beaumont d'ailleurs, l'âpre amour de ces choses était demeuré plus vivace que chez d'autres, car il se plaisait à voir dans la personne de son fils comme un prolongement de luimême appliqué à remuer la même vieille terre natale.

A petits pas appuyés il avait traversé le village; puis machinalement il s'était dirigé vers le remblai éle\'é du chemin de fer afin de pouvoir embrasser à l'aise l'étendue paisible des champs. Partout les moissonnneurs, aiguillonnés par la menace de l'orage, étaient à l'oeuvre. Des cris pressés de commandement se croisaient au loin et l'on voyait de tous côtés, sous la poussée des fourches, jaillir et s'abattre les veillottes de foin entre les bras puissants des chargeurs.

Un seul champ restait morne : celui de Lucas. Le vieux de Beaumont en éprouva un serrement subit au coeur.

— "Du si beau foin. . . et lui qui en aurait si grand besoin pourtant," murmura-t-il en ramassant dans un soupir toute une perspective de misères entrevues.

Doucement, il enjamba la clôture et prit à travers les champs.

Cela avait été bientôt convenu entre eux, car Marcelle avait pareillement, depuis le matin, épié le ciel avec angoisse.

^"Oui, elle en aurait certainement la force," lui avait-elle soutenu avec assurance. "Cela l'amuse-

rait, d'ailleurs de se voir perchée au sommet du voyage, rangeant et foulant le foin . . . '' Elle était déjà prête à courir chercher Eougeaud. . .

Le père de Beaumont avait eu un instant de crainte en regardant les frêles mains qu'elle avait à mettre à la tâche, puis sans rien dire, il avait consenti. Seul, et en face du temps qui menaçait, il le fallait bien.

Bientôt, secoués par les rigoles, les mains

appuyées aux ridelles d'une haute charrette à foin, on les vit tous deux s'enfoncer dans la prairie. Et les veillottes commencèrent de voleter gaiement eom- >me dans les champs voisins.

Longtemps ils restèrent sans se parler. Ils s'étaient compris sans phrases, se contentant d'analyser en eux-mêmes le spectacle qu'ils offraient à ce moment, lui, ce vieillard, et elle, cette frêle jeune femme, l'un et l'autre contraints au rude travail de la fenaison.

A la fin, le père de Beaumont s'enquit doucement : "Où est-il donc aMé ?"

Après un vague haussement d'épaules, Marcelle pointa la main dans la direction du village: "Il est parti de bonne heure plein d'entrain, à la rdchercho d'un aide. . . Il devait revenir tout de suite, à cause de son foin... Mais vous savez...'' elle acheva sa pensée dans un geste d'accablement.

— "De la si bonne terre qu'il a à cultiver" rq^rit le vieux en ■ soupesant de sa fourche les veillottes généreuses et dnies qu'il maniait en ce moment. "Il n'aurait pourtant qu'à se bien conduire pour

recueillir de beaux bénéfices et prospérer à son aise . . .Au lieu de ça. . ."

Il laissa sa phrase en suspens afin d'amener Marcelle à conclure eHe-même et par \h lui révéler l'état exact de gêne de son foyer.

Mais elle, ses impressions pénibles effacées, déjà remplacées dans son esprit par la seule vision des moments heureux, s'empressa de reprendre: — "Depuis près d'un mois qu'il n'avait pas bu. . . j'en étais toute fière ... et comme l'herbe est abondante cette année et qu'il est adroit et soigneux, quand il le veut, son troupeau de vaches rendait abondamment . . . La dernière ''quinzaine" de la fromagerie lui a rapporté presqu'autant qu'à Charles Lusignan, notre voisin. . . Quant à moi, avec le produit de mes poules et de mon aiguille, je suis parvenue à. . . Mais est-ce vrai que vous n'avez pas encore complimenté "Chaton" sur ses souliers neufs?. . ."

Le vieux de Beaumont fit non de la tête en souriant. Ces simples paroles l'avaient subitement regaillardi, autant dans les muscles que dans le coeur, et les fourchées rapides qu'il enlevait du sol n'offraient apparemment plus de poids à ses mains. Il ne déplorait plus en lui-même que l'écrasante corvée à laquelle il voyait en ce moment Marcelle se soumettre avec tant de bonne volonté. De temps en temps il l'interpeJLlait :

— "Eepose-toi. . . je monterai t'aider tantôt. . . Tu vas t'épuiser." Mais il ne parvenait pas à modérer son entrain. Des brins de paille dans les cheveux.

des fusées de rire aux lèvres, sa fourche agile aux mains, elle s'obstinait à lui tenir tête.

Déjà plus de la moitié du champ était moissonné. Alssis tous deux au sommet d'une haute charge, ils revenaient à travers les "planches" avec leoir cinquième charretée. s,

— "Sais-tu, Marcelle, que du train que nous allons, nous teraninerons avant la p'iuie/' exîprima le vieux de Beaumont après avoir un instant comparé l'étendue qui restait du champ et l'aspect de plus en plus plombé de l'horizon. . . "Pourvu que tu n'aies pas à en souffrir. . ."

La réponse de Marcelle se perdit dans un martèlement subit de sabots, le choc rauque des roues sur le pavé, un ébranlement de solives. Ils venaient de s'engouffrer dans la "batterie" de la grange..

Montant des foins entassés et descendant du toit, la chaleur qui y régnait était accablante et moite.

— "Je sauxai bien opérer seul le déchargement", reprit vitement le père de Beaumont, déjà debout et forçant Marcelle à aller s'asseoir et se reposer dans l'un des coins de la "tasserie". . . Va, ce n'est pas ce qui me dérangeait autrefois, quand Yves et Lucas étaient encore enfants. . . et ma pauvre "vieille" n'a jamais été astreinte, elle, à faire le travail que tu fais aujourd'hui" compléta-t-ili lavec une certaine rancoeur dans la voix.

Il commença de culbuter les veillottes, tout en humant le parfum grisant qui s'en dégageait.

— "Yves non plus ne tous a jamais beaucoup aidé, il me semble", reprit Marcelle.

— "Non, pas beaucoup, à vrai dire, en dehors des vacances. Mais lorsque les livres ne le tourmentaient pas trop, quel vaillant coeur il mettait alors à la besogne. . . comme Lucas d'ailleurs, il faut bien le reconnaître. . . Ah ! deux fiers gars que j'avais là".

Il s'arrêta, attendri par les souvenirs encore frais qui subitement l'avaient envahi, et il continua en sflence à chavirer les fourchées.

De temps en temps, pour mieux distribuer et fouler le foin sous les chevrons ou dans les coins, il enjambait pardessus la lourde solive qui le séparait de la tasserie.

Marcelle voulait l'aider, se remettre à l'oeuvre, mais il refusait: — "Reste donc à te reposer un peu..." Il achevait d'ailleurs... plus rien que les ridelles à vider. . . en quelques fourchées. il aurait fini . . .

On entendit bientôt le fer de sa fourche cliqueter sur les pièces de fonds de la vieille charrette. Il raclait les derniers- brins de foin enfouis sous les échelettes: C'était tout. Il ne restait plus qu'à retourner au champ pour un nouveau chargement.

Impossible maintenant pour le père de Beaumont de refuser davantage l'aide de Marcelle, et de nouveau, à deux:, ils avaient repris hâtivement la tâche.

Toutes préoccupations de fatigue écartées devant leur coonmun souci d'achever la mise en grange de Tétroit carré qui restait à moissonner, ils ne se souciaient même plus de percher les charretées, car

l'horizon de plus en plus bas et lourd exigeait qu'on ne perdit point de temps. Jusqu'au vieux Eougeaud lui-même qui semblait s'en rendre compte et qui, au constant émoi de Marcelle, franchissait sans le moindrement ralentir son pas le's multiples raies et rigoles dont le sol était sillonné.

De teonps en temps, comme pour palper, le père de Beaumont étendait sa main ouverte dans l'espace. Il semblait écouter: "Non, ce n'était pas encore la pluie," constatait-il, et tout en s'appliquant à disposer les fourchées sur le sommet de la charge, de manière à alléger autant que possible la part de travail de Marcelle, il restait silencieUiX.

Bien que le soleil — d'un éclat si délicieusement séduisant dans ce coin du Eichelieu — fût à cette heure absent, le bucolique tableau, que ces deux travailleurs imprévus offraient, se constituait un cadre d'un channe infini à même le fond vert des prés, la surface sinueuse des coteaux et des rives, les pans ombragés d'érables et mamelonnés de la montagne; tout cela fondu dans l'atmosphère floue et pleine de mystère qui précède la tombée de la pluie.

Leurs fibres elles-mêmes, tendues sous l'eflori, étaient devenues graves, comme si quelque chose y fut remonté tout à coup de la noblesse du saint labeur qu'ils accomplissaient. Ils semblaient ne plus simplement obéir à l'câpre intérêt d'arracher à l'orale et à la ruine le foin abandonné de Lucas. Un sentiment d'un ordre plus élevé et plus touchant les avaient gagnés: le sentiment ému de pieusement recueillir à cet instant, comme par devoir^ les fruits

deja terre, de la bonne terre nourricière qui, depuis l'infini des siècles, donne aux hommes le pain quotidien.

Du sonmiet de sa charrette Marcelle suivait au loin le mouvement de la fenaison, la disparition rapide des meules de foin dans les champs d'alentour. Partout c'était le môme remuement de fourches scintillantes, de chariots criards; le même va et vient pressé de paysans qui, bretelles et chapeaux bas, entassaient les gerbes.

— "Tiens, Cliarles Lusignan a fini," jeta-t-elle d'en haut, "il s'en retourne avec son dernier voyage." Elle s'interrompit connne pour interroger et tendit à son tour sa main ouverte dans le vide. "Il ne nous en restera toujours pas beaucoup", acheva-t-elle, en sentant l'humidité de plus en plus marquée de l'atmosphère.

— "M'est avis que nous aurons le temps de terminer pourtant", reprit le père de Beaumont s;-:' ralentir, calculant seulement de l'oeil l'étendue qui restait . . . "Ah ! si Yves l'eut su, il y a longtemps qu'avec son aide tout serait terminé."

Mais déjà de fines gouttelettes commençaient de tomber, si fines et si rafraîchissantes toutefois qu'elles avaient la caresse d'une rosée. Ni Marcelle, ni le père de Beaumont n'en tinrent compte autrement que pour accélérer davantage le pas de Eougeaud. La charrette, aux quarts remplie et tordue sur ellemême à chaque rigole, geignait sur ses essieux.

•Ils ne laissaient plus maintenant l'attelage faire l'arrêt réglementaire vis-à-vis les veillottes; le père de

Beaumont se contentait de les harponner au passage et de les projeter au hasard sur le sommet de la charge. La pluie augmentait rapidement.

Ils avaient atteint le bout de la pièce adjacente à la grange. Eougeaud, qui, depuis vingt ans, comme un soldat à l'exercice, était damipté à la routine unifonne du charroyage, s'engagea mécaniquement à droite afin de suivre le cintre où se trouvaient distribuées les dernières rangées de veillottes, mais le ])ôre de Beaumont comimanda brusquement: Dia, Rougeaud, Dia! ... Il jeta précipitamment une couple de fourchées nouvelles sur la charge, puis, saisissant les guides, il dirigea à grands pas rapides l'attelage vers la grange.

— ^'Cache-toi sous le foin, Marcelle", cria-t-il à la hâte, en stimulant Eougeaud d'un cri enlevant pour la rude montée de la batterie.

La pluie s'était mise à tomber de plus en

plus drue, s'accompagnant d'une étrange musique grcle sur les toits, sur les pailles séchées des prairies, sur les arbres, sur les ôpa^iles des paysans.

— "Ah ! si Yves l'eut su", avait exprimé le père de Beauraout.

L'eut-il su qu'il n'aurait pas mis grand coeur à la tâche, à ce moment-là, car d'autres soucis — qut depuis quelque temps il parvenait de plus en plus péniblement à déguiser sous son masque souriant do jeunesse — avaient fini par le terrasser.

Auissi, pendant qu'il pleuvait là-bas sur les moissons abandonnées, il pleuvait pareillement, et bien plus amèroment encore, à l'intérieur du laboratoire de la l'judrerie, sur les projets, les espérances, les illusion-, iur tout le coeur de Yves. Et alors qu'un ra3'on de soleil pouvait à la rigueur suffire pour sécher le foin trempé de pluie de Lucas, le rayon d'amour qui seul peut-être eut réussi à sécher le coeur trempé de larmes de Yves, ce rayon ne brillait pas pour lui.

Oui, ses rêves évanouis, le fruit de ses travaux scientifiques enlevé et perdu, supplanté lui-même dans son emploi par un étranger, c'était bien là en

somme le résultat net et brutal de la proposition écrite que la Ilamilton Powder Co. venait de faire déposer devant lui, sur l'émail de son laboratoire, et qu'il avait entrouverte avec plus d'appréhension que s'il eut manipulé le plus violent de ses explosifs Déjà une petite note parue dans un journal tenait depuis quelque temps son esprit dans les alarmes. Elle lui avait appris démission officielle d'un brevet relatif à un exjDlosif d'une puissance inconnue jusqu'ici, disait-on, et l'exploitation incessante qu'une riche société anglaise projetait d'en faire, x

Alors sans en rien dire aux siens, il avait secrètement essayé de pénétrer l'origine et la portée exacte de cette nouvelle. Puis, plus secrètement encore, i^ avait sollicité l'aide des financiers canadiens, quelques-uns de sa race que le hasard et l'économie avaient enrichis, mais qui, à cause de cela même, ne pouvaient se défendre d'une instinctive méfiance, tant ils en avaient vu rater de ces tentatives industrielles, financières et autres, où l'on s'était plus préoccupé de la valeur intellectuellle et scientifique des socié taires que de leurs aiptitudes aux affaires.

Ils l'acueillirent tour à tour avec défiance, n'osant risquer leurs capitaux.

Il se rabattit sur les financiers anglais. Chez ceux-là aussi — il l'avait senti tout de suite — cela ne l'avait guère classé haut dans leur esprit, l'énoncé de son nom français et l'aveu de son peu d'expérience en affaires. Tout en continuant à dicter leurs lettres, à manier des paperasses, à répondre aux appels téléphoniques, ils l'avaient cependant écouté, par sim-

pie curiosité d'abord, puis avec plus d'intérêt. Ils lui firent exposer ses plans, le questionnèrent, calculèrent les capitaux à engager.

— "Vous êtes à l'emploi de la Ilamliton Powder Co., dites-vous ?"

— ."Oui, depuis trois ans."

— "Alors, il faudrait nous attendre tout de suite à la concurrence de cette puissante compagnie. Mais est-ce qu'une maison anglaise ne projette pas pareillement de fabriquer un nouveau produit ? . . . Uu brevet n'avait-il pas même été émis?"

Tous ils avaient vu ça, il leur semblait, dans les journaux.

Puis, ils avaient de nouveau aligné des chiffres, calculé les frais d'installation, mis en regard les tarifs douaniers, afin de supputer les frais en vu3 de ventes à l'étranger. Enormes, en effet, insistaient-ils, les frais d'installation et d'exploitation que son nouveau produit allait requérir. Seule l'incontestable supériorité de l'explosif, confessaient-ils volontiers, était susceptible d'en compenser le fardeau.

— "Oh ! s'il vous était possible de simplifier le procédé de fabrication ... Il faudrait en tous cas vous assurer un brevet tel quel" lui avait dit l'un d'eux, plus sjrmpathique. "Les affaires sont les affaires, vous savez." C'est un simpile conseil qu'il lui donnait, car à l'exemple des autres d'ailleurs, il ne lui avait fait que de vagues propositions qui toutes laissaient percevoir le peu de place que Yves pouvait espérer tenir dans l'entreprise.

Conformément à cet avis toutefois — et toujours en secret, tant il sentait se réaliser une à une les réflexions étranges de son père — Yves s'était iQécidé à solliciter démission officieille d'un bre\'et d'invention. Hélas ! un nouvel échec l'attendait. Quelqu'un l'avait devancé et s'était empressé de faire breveter sous le nom de panclasiiie la formule d'un détonnant dont le procédé de fabrication différait insuffisamment du sien pour lui laisser droit à une nouvelle patente.

li était resté atterré. Ce rêve ambitieux, auquel il se cramponnait depuis quelque temps ainsi qu'à une bouée, lui aussi s'effondrait.

C'est contre cette suite de déconvenues que Yves luttait, quand il reçut, au fond de son laboratoire, la déconcertante proposition d'engagement faite par ses maîtres.

Les ateliers s'étaient vidés.

Comme on sort de l'école, la classe finie, les emjdoyés avaient par groupes bavards quitté l'usine, traversé les cours encore acres de vapeurs nitreuses ; mais lui, une éprouvette à la main, était resté affalé sur un banc, le coude sur le genou, n'ayant conscience de rien.

Au bout d'un temps un retardataire de ses amis passa qui, l'apercevant à travers le grrLlage de la cloison, lui cria :

— "Qu'est-ce que tu fais donc, Yves?... Ne t'en viens-tu pas?"

Alors machinalement il avait enlevé ses salopettes,

fait un effort pour débrouiller ses idées, puis, constatant au silence qui régnait que tout le personnel de l'usine était parti, il s'était lui-même faufilé à travers les cours désertes et dirigé vers le grand chemin — encore détrempé par l'orage à ce moment — qui conduisait au village.

Agenouillé au dossier d'une chaise, le \'ieux de Beaumont, comme d'habitude ce soir-là, avait fait sa prière, sa même ancienne prière retenue de son temps de catéchisme, et qu'il avait depuis quotidiennement redite à d'heure du coucher, même les jours où il était rentré les épaules rompues aux labours ardus d'automne. Et bien que n'ayant guère sommeil, il s'était à l'heure accoutumée glissé dans son lit.

Les yeux clos, il laissait doucement défiler derrière ses paupières baissées mille visions, chimériques ou réelles, où l'ombre triste de Yves, de Lucas, de tous les êtres et de toutes les choses de chez lui qu'il avait aimés et caressés, venait tour à tour se montrer. Une foule d'interrogations muettes — que suscitait le souvenir du rude charroyage qu'il avait opéré avec Marcelle — poursuivaient en mêsme temps son esprit: "Qu'adviendra- t-il de tout cela?... Oh! cette boisson. . . La vie maintenant si chère. . . Et cet abandon de la vieille terre natale, dont toutes les clôtures étaient à réparer... Et les taxes que Lucas n'avait probablement même pas encore acquittées..."

Pendant longtemps il avait remué ces misères de la vie. Il allait s'assoupir dans le vertige de eeS pensées, lorsqu'il vit Yves, qui lui parut très pâle

dans le rayon de liunièrc qui filtrait par la porte, pénétrer doncement dans sa chambre et s'en venir dans l'ombre s'asseoir à ses pieds, sur le rebord du lit. Cette démarche était si inusitée à ce moment c^u'il se maintint immobile, sans souffle.

— "Père... père... dors-tu?" murmura Yves au bout d'un temps, tout bas comme dans une crainte de l'éveiller.

Pourquoi l'idée de quelque mal physique subit s'attaquant à Yves ne vint -elle nullement à l'esprit du vieux de Beaumont? A cause sans doute du merveilleux don de deviner que les pères et les mères possèdent et qui, au seul timbre de la voix, à la simple expression de la fignre — que nulle nuit assez iioire ne peut les empêcher de percevoir — leur permet tout de suite de découvrir chez leurs enfants le véritable point douloureux. Le vieux de Beaumont resta muet, se tassant sur lui-même comme pour se garer contre un nouvel éclat du sort. Déjà il avait compris que Yves souffrait.

— "Son père... son père" reprit celui-ci, sur un timbre encore plus doux, et recourant à la naïve formule enfantine: "son père" pour mieux redescendre en quelque sorte à l'âge oii l'enfant va frôler son chagrin à l'opaide paternele.

— "C'est toi, Yves ? . . . Que me veux-tu ? . . . As-tu besoin de quelque chose?" demanda son père en se soulevant à demi do sa couche. Et après l'avoir un instant examiné avec tendresse: "Qu'est-ce qui te centriste ?"

— "C'est vrai que j'ai Je la peine... je voulais vous parler. . . Vous m'avez déjà dit si juste, bien que je me refusasse à vous croire. . .■"

— "Cela ne marche pas à ton gré, n'est-ce pas, mon pauvre Yves?"

— "Non, pas à mon gré."

— "Tu n'as pas beaucoup à m'apprendre, va, car il m'a semblé à ta figure qu'il se passait quelque chose d'inaccoutumé chez toi. Mais à ton âge, Yves, on doit être aussi vite rele\^é qu'abattu; tant d'autres voies restent à tenter quand l'une se ferme."

Le père de Beaumont s'était arrêté pensif. Il reprit :

— "Il n'y a rien après tout qui te lie, pas plus au métier que tu fais qu'à la Poudrerie elle^nême ?"

— "Non, rien, en réalité ! Pourtant j'avais si sincèrement compté m'y faire tin sort brillant; j'aurais été si fier aussi d'opposer mon succès à la piètre opinion que vous avez — avec tant d'autres, je le sais

— de l'habileté en affaires de nos compatriotes. Hélas ! je ne viens au contraire que la confirmer dans votre esprit."

Le vieux de Beaumont le laissait dire en silence, navré sans doute de son accent désolé, mais traversé au fond malgré lui par un imperceptible rayonnement intérieur. Si son fils allait être reipris par Ta"! terre; s'il allait lui rapporter ses deux bras, en y joignant cette fois son cerveau et toute la forte culture intellectuelle qu'il avait acquise. Quel complet paysan il serait. Et quelle somme d'énergie nationale plusieurs hommes pareils à lui infiltreraient à la race

Cette pensée l'avait eiiva.hi tout de suite, mc4ée à Tenveloppante s}Tn'pathie dont il sentait en même temps son coeur déborder.

Et alors Yves — heureux d'extravaser sa peine et d'en alléger le poids en la confiant, — avait longuement tout raconté: ses efforts perdus, ses démarches secrètes auprès des hommes d'argent, ses désappointements répétés, le courage qui finalement lui manquait à présent.

— "Que comptes-tu donc faire alors, mon pauvre Yves ?"

— "Partir" répondit-il simplement, achevant dans un geste accablé ce qui le tourmentait encore de confesser.

— "Partir?" répéfa le vieux de Beaumont, avec une anxiété subite et douloureuse.

L'absence, l'éloignement, la guerre, la mort même, pourquoi tout cela, qui est pourtant horrible et répugnant, prend-il un attrait séduisant et souvent irrésistible dans l'esprit des désabusés, des désenchantés, des jeunes hommes surtout qui portent au coeur quelque blessure secrète ou quelque malaise qu'ils se refusent à avouer? C'est h raison de cela que Yves avait senti naître en lui cette hantise étrange, éprouvé de pîlus en plus violemimcnt le besoin de fuir, comme pour se dérober à un véritable lancinement.

Il n'était question dans le pays, à ce moment, que de recrutement- et du départ prochain pour le Transvaal des divers bataillons dont le gouvernement canadien favorisait l'enrôlement dans l'armée anfi^la'-*'

afin de l'aider dtni:- son désastreux conflit avec les Boers.

— "Oui, partir pour la guerre" avait-il répliqué doucement à son père. "Il avait vu le nom de plusieurs de ses connaissances parmi les dernières rucrues que mentionnaient les journaux ... La guerre n'allait pas durer très longtemps, en somme... Il reviendrait. . . Il serait d'ailleurs si bien là-bas, loin de tout, pour se refaire du courage, lui semblait-il . . - Vous ne vous y apposerez point, n'est-ce pas, p?re?..."

Lui aussi, le pauvre vieux, n'ignorait pas l'émotion qui traversait à cette époque le pays et qui avait pénétré jusque dans son village. Tous les soirs, il avait suivi avec intérêt les dépêches — si souvent déconcertantes — apportées du lieu de la guerre. Il n'ignorait pas non plus les appels au soldat que l'on faisait résonner ici, ni le recruteonent précipité qui s'opérait un peu partout, au sein de toutes les races et de toutes les provinces du pays. Mais jamais l'idée, que Yves pût lui-même projeter de participer à la guerre, n'avait un instant effleuré son esprit.

Aussi, l'entendant lui faire part d'une pareille intention, s'était-il penché sur lui, de tout près. Il l'examina longuement en silence, conmie pour bien constater à travers l'ombre que sa figure ne démentait point ses paroles.

— "Tu ne m'as pas dit tout, hein ! mon pauvre Yves? Tu me caches encore quelque chose?" ajouta-t-il simplement.

Et vu que Yves ne répondait plus, il reprit en le caressant de la main comme un tout petit enfant :

— "C'est au coeur autant qu'à la tête, n'est-ce pas, que tu es atteint ? . . . Va, dis-le moi, Yves ..."

Cela avait été tout. Ils n'^avaient plus parlé ni l'un ni l'autre.

XXÏÎ

Huit heures du soir. . . Temps de brouillard, mais temps encore moins brumeux toutefois que le chaos d'idées oiî se promène présentement l'esprit de Yves.

Le Sardinian vognait en plein océan, très loin, làbas, au-delà des Iles Canaries, au milieu de vagnes monstres qui faisaient comane des remous noirs autour de lui. Yves, appuyé au bastingage, se laissait fouetter par les rafales chaudes qui passient en effluves sur sa poitrine. De mêm^e que ses mille compagnons de bord, il portait l'uniforme militaire anglais.

Bien que l'on eut, ce soir-là, coupé court à l'exercice réglementaire, à cause du tangage violent du navire, Yves ne s'était point, ainsi qu'à l'ordinaiirmêlé au petit grooipe d'amis français avec lequel il se sentait déjà lié: Tessier, Larue, Pelletier, Gingras. . . C'est que d'autres figures — que, depuis son départ, il avait toupours été incapable de faire renaître à son goût en pensée, longuement, à cause du branle-bas inint srrçpipu du bord — s'étaient des-

sinées tout à coup avec plus de précision dans son esprit.

. . . En effet, ccMime il les voyait loin — lui que caressait à cette heuTe4à répuisante brise de l'Equateur — sa montagne, son petit village canadien et tous ceux qu'il avait laissés, presque dans un rêve, sans bien s'en rendre compte, en somnambule. Et de même que l'on feuillette un livre, afin de revenir à certaines pages qui nous ont davantage émus, Yves s'était mis à refaire à rebours les diverses étapes que depuis quelques semaines il avait traversées. Car c'était vrai que, depuis sa brusque résolution de départ, il avait, dans toutes ses démarches, obéi à un»; espèce de vertige, à quelque secrète impulsion.

D'abord, cela avait été cette hantise soudaine d'éloignement qui lui était venue; une oppression à ne pouvoir plus respirer l'air même de son village. Il avait bien senti qu'il allait quitter les siens, tout abandonner de son pays, peut-être pour n'en rien revoir plus tard, qu'importe, il s'était empressé de se pourvoir des certificats réglementaires et n'avait éprouvé de calme qu'une fois enrôlé, son livret de soldat en poche.

Et tout de suite cela avait été ses prompts préparatifs de départ et son départ lui-smême de la maison.

Pour ça, par exemple, le souvenir lui en était demeuré plus précis et plus lancinant et pour le faire sourdre au milieu même des martèlements de tîi'' des exercices .ou à travers le susurrement aigre du vent' dans les cordages, il n'avait qu'à y arrêter un instant son esprit. Ausitôt une figure s'en détachait;

une figure qui était bien celle de Jacqueline, mais avec une erpres&ion étrange, méconnaissable.

Lorsque pour se rendre à la gare avec le vieux de Bcaumont, Yves avait passé devant la demeure des Duvert, c'était pourtant fermement décidé dans sa pensée qu'il s'y arrêterait un moment. Il avait déjà ralenti son pas, en reconnaissant de loin l'avenue qui y conduisait, puis il avait hésité de pilus en plus, et quelque chose, comme une vague qui se fût tout à coup dérobée sous lui, l'avait fait tituber à l'exemple d'un homme ivre. Sa main s'était aussitôt crispée au bras du vieux père dans une peur de défaillir, et se raidissant, il avait continué son chemin. Mais un appel haleté, parti de l'intérieur de la haie, l'avait cloué sur place, et une femme, qui semblait depuis longtemps épier son passage, se glissa à travers les arbres, les bras tendus vers lui pour un adieu.

— ^" Jacqueline" murmura sourdement Yves dans un tremblement de tous ses nerfs, et se servant de ce petit nom pour la première fois.

Mais elle s'était arrêtée à son tour, sans voix, le regartl mouillé',^ avec une indicibjle expTession de détresse, de douceur et de pitié. 1,1 était visible à la crispation nerveuse de sa figure qu'elle faisait un effort surhumain pour dominer son émotion, mais ses lèvres seules frémirent, impuissantes à articuler le message d'adieu qu'elle semblait avide d'exprimer. Et comme le vieux de Beaimiont se tenait muet lui aussi, également incapable de refouler les grosses larmes douces qui descendaient sur ses joues, elle s'était en chancelant jetée à son cou avec l'air de lui

demander pardon et l'avait embrassé. Elle s'était dégagée cependant; pâle, et la main tendue vers Yves, comme si elle eut voulu l'attirer et la lui poser sur les lèvres j)our le contraindre à se taire, elle s'éloigna. De plus loin, elle ébaucha encore le geste do lui jeter un adieu et disparut sous les arbres.

Alors tous deux, le père et le fils, avaient repris en silence leur route vers la gare. Et le Eichelicu qu'ils longeaient semblait les poursuivre de ses petites vagues opiniâtres qui successivement venaient s'incliner et mourir à leurs pieds.

Puis Yves s'était vu tout à coup emporté

par la mugissante machine à vapeur à travers des chaimps inconnus, des forêts, des maisonnettes tranquilles éparpillées ici et là.

Plus loin et plus tard, cela avait été un

clapotis de flots mêlé à un mouvement lent et berceur; puis une multitude infinie de têtes groupées partout sur les remparts et sur les quais, et qui s'éloignaient, rapetisisaient, s'embrumaient. . .

Ensuite, ça n'avait plus été que de l'eau, de

l'eau éteniellement mouvante; et toujours aussi des soldats, tous en uniformes pareils, qui tantôt s'agitaient, s'entrecToisaient en tous sens, tantôt, alignés en rangs, évoluaient en cadence ou ondulaient avec la régularité d'une houle.

, Et il avait o«mmencé de faire très chaud . . .

De ce côté-ci de l'équateiir l'hiver approchait. L'hiver, c'est-à-dire la saison si dure, au Canada, pour les pauvres gens.

De tous les foyers que cette saison accable, nul néanmoins n'est plus lamentablement triste que celui de "l'habitant" que menace le manque de pain et de bois et où, dans les étables, le fourrage est en même teonps rogné aux bestiaux.

Depuis deux jours, Lucas se tenait dans un état constant d'ivresse; non dans cette ivresse d'autrefois qui laissait toujours subsister chez lui un peu de morgue altière, mais dans un état d'hébétude assombrie, découragée. On eut dit qu'il recourait cette fois au vertige de l'alcool, moins par passion pure que par peur de se replier sur lui-même et d'apercevoir la fatale pente où il roulait, roulait, entraînant avec lui les êtres de son foyer.

LTn matin qu'il s'était levé plus lucide, il s'était hâté de "faire son train", puis, à travers les champs, il avait gagné chez son voisin Lusignan, sautant, pouf abréger sa route, pardessus la clôture de ligne qui marquait les confins de leurs terres respectives.

Il entra et sans vouloir s'asseoir, d'un ton grave:

— ''Veux-tu acheter la lisière de teridin qui nous sépare, Lusignan ? . . . J'ai résolu de la vendre."

— "La vendre? Et pourquoi donic, Lucas?''

— "Que veux-tu?. . . j'en suis rendu là. . . Je suis â bout de ressources" avait-il repris tristement.

Mailgré la difféTence d'âge assez marquée qui les séparait, l'identité de travail, le voisinage, la réciprocité des se^■^^ces rendus en avaient fait deux francs amis. Devant tout autre que Lusignan, Lucas eut tenté de cacher sa détresse, mais devant lui, dont il connaissait la s}Tnpathie secrète, il n'avait pas hésité.

Après un moment de silence lourd, il continua :

— "Charbonneau m'offre quatre cents dollars et je suis disposé à les accepter. Mais comïne ce lopin te touche et te conviendrait sans doute mieux qu'à lui, j'ai cru que je devais d'abord te l'offrir. . . Pourquoi ne le prends-tn pas?... Quatre cents dollars, tu sais que ça n'est pas le prix !"

— "En effet, ça n'est pas cher", approuva Lusignan. Il s'arrêta un moment pour réfléchir:

— "Tu ne supposes pas toutefois que je te refuserais quelque argent, si cela devait te tirer d'affaire? . . . Tu ne supposes pas ça, Lucas ?"

— "Non, Lusignan. Et je m'adresserais sûrement à toi si je me savais en ét-at de pouvoir te le rembourser; mais ccanment veux-tu que j'y parvienne?... Non. Lusignan, prends ma terre plutôt ; prends^la. Cela me serait moins dur d'ailleurs de la voir entre tes mains; je m'imaginerais la posséder encore un peu."

Et comme pour résister au souvenir déjà lointain d'un certain jour de moisson, où Yves lui avait fait promettre de ne Jamais morceler leur vieille terre natale, Lucas avait repris d'invoquer l'étendue exagérée de la ferme, le manque de main-d'oeuvre - . "Puis cela n'entamerait aucune partie im,portante. . . ni le verger, ni la. sucrerie. . . N'est-ce pas ton avis, Lusignan?... Dis donc?..." Et, il insistait, mendiant une approbation.

A la fin, ils étaient partis tous les deux pour faire le mesurage du terrain, enfoncer les Jalons dans le sol gelé; puis, afin de conclure légalement l'affaire, ils avaient arrêté de se rendre au village dans l'aprèsmidi et de se rencontrer en l'étude du notaire.

Lucas s'était vu ainsi acculé peu à peu à cette n-jcessité na^Tante: démembrer sa ferme. Il était même parvenu, à l'aide de sophism-es retournés en tou.> sens, à y apprivoiser son esprit. Mais quand, descendant vers son village, il perçut nettement qu'il s'ei;! allait de sa main détacher un lambeau de la vieille terre natale, il eut la sensation douloureuse d'arracher ce lambeau à sa propre chair. Et tout de suite, pour en émousser la cuisson, un violent besoin d'alcool l'avait saisi et traîné à l'auberge. . .

Le rappel subit du nom du notaire Biscornet l'avait pareillement fait sursauter, car il avait en même temps entrevu la binette fouineuse et punaisienne de ce répugnant individu dont il avait toujours constaté la griffe hypocrite et rapace — n'y eut-il que deux sous à tirer — derrière les déboires, les abus de confiance, les procès, les embarras d'argent, toutes

les misères en somme dont les habitants de la région se sentaient tour à tour victimes, sans qu'ils pussent d'abord en soupçonner l'origine.

Mais Lucas, lui, avait eu l'occasion de scruter son Biscornet de trop près pour se laisser dérouter par son manège. Il eut bientôt pénétré la couche d'onction dont il le voyait enduire instantanément son museau chafouin, de même qu'il eut vite saisi la fausseté du ton attendri qu'il lui entendait également prendre, chaque fois que quelque bonne dupe à tondre lui tombait sous la patte.

C'est ainsi qu'il l'avait vu, une hypocrite larme de sympathie à l'oeil, se tenir des mois durant en embuscade, auprès des malades, pour leur arracher leurs testaments; auprès des mourants, pour s'assurer le règlement de leurs successions ; auprès des amoureux, pour accrocher leur contrats de mariage ; auprès' des malheureux ''habitants" surtout dont il hâtait et reniflait d'avance la ruine prochaine, pour les seuls maigres sous que la vente à l'encan de leurs pauvres meubles pouvait lui rapporter.

Avec ça, rustaud, mal élevé, prêt à éclater en de comiques et féroces beuglements, sitôt qu'il percevait que les clients découvraient son jeu sordide; mais doué en retour d'une véritable adresse de ser-, peut, pour se tordre immédiatement devant eux en les plus rampantes et les plus visqueuses contorsions afin de les engluer de nouveau et les retenir de s'adresser ailleurs.

—"Ah! le petit scélérat!... Il déterrerait les os

de sa mère et les vendrait pour des osselets," s'exclamait parfois en riant son ouré qui depuis quelque temps le voyait avec défiance onduler autour des tiroirs de la fabrique ou entre les jambes des marguillers.

C'es-t autant pour fuir cette crispante vision, où il voyait déjà la main de Biscomet en voie de dépecer sa terre, que pour fouetter son propre courage, que Lucas avait couru au cabaret et vidé sans compter les rasades.

Oh ! qu'il a vite réussi à se solidement cuirasser le coeur et comme ça ne l'émeut plus à présent, ni la figure résignée de Marcelle, ni les interrogations muettes du vieux de Beaumont, ni les paroles de reproche de Yves, ni tout l'aspect lamentable de son foyer, dont la pensée traverse son cerveau et surnage maintenant inutile à travers les fumées de l'alcool. Il se tient crâne, le verbe impertinent, le cigare aux lèvres, devant le notaire, son ami Lusignan et quelques autres témoins, maintenant qu'il vient de jeter ses derniers sous sur le comptoir de la buvette.

— "A quoi bon se morfondre d'un bout de l'année à l'autre" leur demande-t-il avec sarcasme. . . "Quatre cent^ dollars, oui, ça n'est pas cher; mais faites donc le calcul de ce que le terrain peut rapporter. . . Il n'y a plus moyen de se tirer de misère aujourd'hui sur nos vieilles terres du Eichelieu. . . C'est s'épuiser soi-même sur un sol épuisé."

Quelques-uns avaient protesté, d'autres acquiescé, en l'écoutant.

11 se leva et alla s'appuyer sur le chambranle de la porte:

— "C'est parce que je bois, vous pensez, que je ne réussis pas ? . . . Voyons, les sobres, tâtez vos poches pour voir un peu ce que vous y avez entassé . . . Quant à moi, j'achève de gâcher ma vie dans ce bête travail." Faisant sans doute allusion à Yves dont le souvenir lui revenait, il reprit plus bas: "Ceux qui lui ont préféré la guerre n'ont pas eu tort après tout. . . Ce n'est en somme qu'une manière différente de se rompre les os ou de crever."

— "C'est diablement vrai ce qu'il dit là", interrompit Isa Gauthier, l'un des assistants, un gaillard du Brûlé dont la répugnance pour la terre était bien connue. "Il n'y a en effet que la routine qui nous retienne et nous empêche de tout flanquer là pour tenter autre chose. . . T'as fichûment raison, mon Lucas; à l'heuTe qu'il est il n'y a que les arriérés, ou les engourdis comme nous dans leur coin de terre, cjui s'entêtent encore, 'pour subsister, à s'agripp.r des deux mains aux mancherons de la charrue et aux pis des vaches."

Ceux mêmes que cette boutade avait atteints ne purent réprimer un sourire.

Sentencieusement, Isa reprit:

— "C'est vrai, mes amis. Il n'}^ a plus qu'une chose qui paye aujourd'hui dans nos paroisses: Exploiter les gens, au lieu d'exploiter le sol... les "rouler''*et les assécher' comme il faut, à la place de nos guérets. . . Puis prélever une petite glane sur celui-ci, une petite glane sur celui-là. . . un coup de gratte

ici, un coup de gratte là. . . N'est-ce pas pareillement votre avis, notaire? conclua-t-il avec un clin d'oeil complice à ses voisins, certain que Biscomet ne manquerait pas d'exhu'm>er pour lui répondre l'inimitable timbre de bénisseur dont il se mettait toujours à chevroter quand il éprouvait quelque misère à amadouer ou à endormir ses dupes.

— "Non, ce n'est pas mon avis," s'empressa-t-il en effet d'exhaler onctueusement en suspendant un instant sa plume. '"Ne verrais-je chez vous, les habitants, que cette indépendance et cette liberté que vous êtes les seuls à si pleinement posséder, que j'envierais encore votre sort. . . Conïbien vous jugez fausseonent votre situation et comme vous rapetissez inconsciemment votre rôle. . ."

— "Notre rôle, notre indépendance", reprit à son tour, Lucas, "je sais; cela était très beau, en belle cursive et comme "exemples" de calligraphie dans nos cahiers d'école, mais sacristi? que ça change adapté au curage des rigoles et au battage au fléau."

— "C'est comme le petit godelureau qu'on nous a envoyé pendant les élections, l'an dernier, pour le comité chez le père Fanfan", interposa de nouveau l'homme du BruIé : "Vous vous le rappelez, avec des frisettes en tire-bouchon qui s'enroulaient dans les verres de son lorgnon . . . Champoux . . . Champogne . . .qu'ils l'appelaient^ il me semble. . . Il en débitui une ritournelle, lui aussi, sur la majesté de "l'habitant" et du colon, sur la noblesse du défrichement. . . Un peu plus encore et le grand Jérôme — lui qui

reTenait, coiffé de son diadème, d'arracher majestueusement des souches sur son lot, — le jetait par la fenêtre . . . "Vous vous en souvenez, notaire ?" lui lanca-t-il de nouveau en amorce.

— "Je soutiens que vous méconnaissez votre bonheur. . . Car qui ne travaille pas, et plus longuement et plus péniblement même que vous, pour gagner le pain de sa famille ?" objecta le notaire dans un trémolo expirant, tout en jjoursuivant la rédaction du contrat.

— "Ah ! ce n'est pas la lourdeur de la tâche à remplir qui répugne." Et Lucas s'était mis à arpenter la pièce fébrilement. "C'est le peu qu'elle rapporte . . . Chose curieuse, notaire, ce sont presque toujours ceux qui ont eu l'esprit de renier la terre, et qui nrogressent aujourdliui grassement de quelqu'autre façon, qui s'acharnent à lui inventer des attraits . . . Comme si nos misères les amusaient," acheva-t-il avec rancoeur.

— "C'est bien mal ce que tu dis là, Lucas", répondit simplement le notaire.

—"Mal?" Et Lucas se rua sur lui avec le rictus dégoûté de quelqu'un qui se retient pour ne pas vomii*. "Voyez-vous, nous sommes trop bêtes, nous, poui mesurer, peser et calculer d'avance le profit que tel mouvement, le plus petit geste, la goutte de "scotch" offerte ou la pincée de tabac donnée, permettra d'extraire plus tard des intéressés. Nous sommes trop bêtes, nous, pour faire gober pour sincères les élans tapageurs et artificiels d'un zèle qui

n'est que savamment dosé d'après la rançon à espérei en retour, ou tenu patiemment en réserve pour quelque chantage à pratiquer. Mais votre prospérité à vous, de quoi est-elle faite? sinon des impôts et des dettes de "l'habitant", de la pauvreté et du découragement des pauvres bougres comme moi que la terre a sournoisement attirés, trahis et mis à sec?"

Un accent douloureux avait subitement traversé le ton âpre de sa réplique.

— "Non, ce n'est pas bien pailer, Lucas." C'était son voisin Lusignan qui cette fois s'inter}0osait. "Non, elle n'a jamais trahi personne, la, terre de chez vous; pas plus la "pièce" que tu me cèdes que celle que tu gardes. . . C'est de la bonne "terre franche" et qui porte bien son nom, mon Lucas. . . et tu sais bien que tu n'oserais pas de sang-froid la dénigrer ainsi devant le père de Beaumont."

Lucas n'avait pas répliqué.

Lusdgnan reprit doucement:

— "Peut-être que ça te chagrine au fonid de t'en séparer et que tu t'es monté la tête simplement pour traduire ta peine de cette façon?. . . Pourquoi ne la gardes-tu pas, ta terre, Lucas?. . . Garde-la, elle ne t'en voudra point et moi non plus, va."

Et comme Lucas restait muet et accablé, Lusignan s'était levé tout de suite comme pour l'in'viter à le suivre.

— "Nous comprenons bien ça, nous autres. . . nous les anciens", reprit-il, en s'adressant à ceux autour de lui. "Lorsqu'on a pendant longtemps foulé la

même terre, quand même on pense ne pm^ l'aimer, il faut encore un effort pour s'en arracher. Ccot comme si nos pieds se trouvaient invisiblement enlacés dans la glaise et les racines du sol. . . Tu le verras toi aussi, mon Isa, quand tu te décideras à quitter ta petite ferme du Brûlé."

Au lieu de le suivre, Lucas s'était rassis sans rien dire.

— "Viens-t'en," continua Lusignan en lui prenant le bras pour l'entraîner. "Viens ... Il n'y a en somme qu'une feuille de papier à déchirer pour tout annuler."

Mais le notaire, haletant, se précipitait pour les derniers paraphes. Cri. . .cra

— "Nen, Lusignan, c'est impossible, tu le sais hien," s'etmpressa de répondre Lucas, en même temps qu'il faisait un effort pour raffermir sa voix et lui ramener son timbre dur. . . "Est-ce fini, votre contrat, notaire, que je le signe?" bnisqua-t-il tout à COU}), comme pour se donner un coup de férule et franchir plus vite l'obstacle.

... Et il l'avait signé.

— "Je n'y suis pas... Dis que je n'y t^uis pas, Marianne." Et Jacqueline, à pas do cliatto, s'éta.u brusquement dissiniuiée derrière un paravent, daus un coin reculé de sou boudoir.

C'était la première fois qu'elle trahissait son état d'âme véritable à l'égard de Verneuil. Jusque-là. quoique toujours en sacrifiée, elle avait subi sans protester ses hommages jaloux. ■ Elle y répondait avec un si complet abandon de sa volonté, c'est-àdire que — grâce à une diplomatie et à une héroïque abnégation de chaque jour — elle réussissait à si bien se meurtrir le coeur que rien de ses actes, ni de son attitude, ni de ses pensées, ni le temps lui-même, n'était parvenu à démentir, même aux yeux des siens, l'apparente sympathie qu'elle semblait manifester pour Verneuil.

Son père, Yves, Marcelle, la crainte des conséquences qu'elle imaginait au dévoilement du drame noir dont le raii>pel seul mettait son esprit en déroute, tout cela la tenait captive et la ligotait mieux que la lanière la plus serrée.

]\Iais cette fois, dans une aversion inconsciente, cette reljuffade avait jailli si^ontanément de ses lèvres: "Dis que je n'y suis pas, Marianne."

La porte étiait depuis longtemps refermée isur Verneuil, que vibrait encore doucement dans la pièce l'accent particulier que Jaccpieline avait mêlé à son exclamation.

Il semblait qu'une voix lointaine, lointaine et connue, eut soudainement parlé par ses lèvres.

Comme clans le tableau de Fildes, imaginez un de ces foyers d'humbles, où la misère séjourne d'autant plus douloureuse qu'on y sent davantage l'ingénieux effort répandu partout pour la masquer; jetez, sur un coin de lit trop grand, un enfant dont le râle siffle sinistrement à travers la pièce; placez tout contre, prostrée sur le plancher nu, une jeune femme dont la tête retombe inerte et se perd dans le cercle de ses bras repliés; et plus loin, au fond, debout dans la pénombre de la lampe demi-baissée, un homme.. . "l'homme" immobile et silencieux, et qui sans voir regarde à une profondeur d'abîme. Laissez de plus peser sur cette scène la lugubre antithèse de ce silence et de ce râle alternant dans le calme de la nuit, et vous aurez une image du foyer de Luicas.

Car c'est bien le croup véritable, cette fois, qui est venu sauvagement saisir le petit Grérard à la gorge.

Leur petit Chaton, selon qu'ils l'appelaient parfois... le vieux docteur Duvert le leur avait déjà sauvé... Et Lucas avait tout de suite couru harnacher'le fidèle Rougeaud, qui broutait tout proche cnce moment, et il avait pris la route du village.

Dans les villes, on ignore généralement tout de rémotion poignante du malheureux qui court au loin, dans la nuit, à la poursuite du médecin et qui garde dans ses oreilles les gémissements et les râles de son foyer. La nerveuse sonnerie du téléphone escaimote tout. Mais dans les camipagnes lointaines, combien cette émotion — que prolonge et martèle interminabloment le choc monotone des roues et des sabots sur les chemins rocailleux — combien cette émotion tenaille le pauvre paysan qui galope, seul dans l'ombre traîtresse, pour porter son appel au docteur.

C'est dans cet état d'anxiété que Lucas, au risque de culbuter l'attelage dans les fossés du chemin, avait franchi la distance qui le séparait du village et de l'habitation du docteur Duvert; mais quelle déconcertante réponse il avait reçu à son coup de timbre fébrile:

— "Absent... parti pour les malades..." A la Montagne, il croyait. . . il ne savait pas bien o\\, lui avait seulement jeté, de la fenêtre entr'ouverte, le garçon de ser\-ice du docteur.

Absent. . . Lucas n'avait point pré^'n ce désappointement; il n'y avait même pas pensé, tant son esprit était demeuré rivé soir les deux êtres laissés là-bas, presque pareillement étranglés. Il était un moment resté dérouté, accablé, comme si toute l'existence de son enfant n'eut tenue qu'entre les mains du docteur Durert. Les idées s'ébauchent et se succèdent vite dans la nuit, et bientôt un long grincement de roues annonça qu'il repartait. Pour aller oii?

Pour s'adresser à Yerneuil, cette fois . . . Mais pourquoi n'avançait-il p-lus que lentement, en hésitant? Il ne s'en rendait guère compte; toute sa pensée prise ailleurs.

Ce n'était pas pourtant que Lucas doutât de l'habileté de A^erneuil. Non, son changement subit d'allure attestait seulement une fois de plus l'instinctive répugnance que tout malade éprouve à séparer la médecine d'une certaine enveloppe de s}imjpathie et de tendresse, et la difficulté qu'il a à vaincre, pour la concevoir autrement que fondue avec la personne même du médecin.

Comme Lucas avait toujours perçu l'existence d'une vague antipathie, entre Vemeuil et lui, il avait ressenti une soudaine souffrance intérieure en se représentant qu'il n'allait apporter à son enfant que les soins indifférents de cet étranger. Mais que faire, n'est-ce pas ? Il le fallait bien ... Il s'était décidé à frapper.

Convaincu que cet appel nocturne lui était destiné, Vemeuil s'était présenté lui-même pour y répondre. Mais sitôt la porte ouverte, ils étaient demeurés hésitants tous deux, subitement gênés de se trouver en présence.

— "C'est mon enfant qui est très malade... pris du croup, je crois", s'empressa d'exipliquer Lucas, autant pour rompre le malaise inattendu qui l'avait saisi que pour porter plus \-ite secours à son enfant. . . "Je voulais vous amener le voir."

— "Le docteur Duvert n'est donc pas chez lui,'

pour que..." demanda simpleimeiit Vemeuil, sans achever sa phrase.

— "En effet ... Il est parti pour la montagne . . . Vous comprenez, ii a toujours été le médecin de la famille..." reprit Lucas embarrassé et sentant sa poitrine se serrer devant le verbe glacé de Verneuil. "Nous avons toutefois pareillement confiance en vous . . . Vous saurez bien traiter le cas avec autant (d'habileté que lui.*'

— "Non, je ne le saurais pas," répliqua sèchement Verneuil sur le ton satisfait et arrogant de quelqu'un qui juge le morhent favorable pour se venger. "x4.ttenclez qu'il soit de retour. . . cela ne devra pa"^ beaucoup tarder."

— "Attendre son retour? Vous ne soupçonnez point dans quel état se trouve mon enfant. . . Sa respiration est déjà sifflante. . . les sueurs l'inondent. . . N'estce pas grave et ne faut-il pas se hâter d'inter^-enir?" Il le suppliait humblement, parlant vite, sentant qu'il s'écoulait un t«mps précieux. . . "Et vous avez maintenant, paraît-il, de si bons remèdes à cett^ maladie..."

— "Peut-être. . . mais je n'irai certainement pas," affirma nettement cette fois Verneuil, content de savourer jusqu'à quel point son refus réussissait à torturer à propos Lucas.

— "Vous refuseriez de venir? Non, cela n'est l'ias vrai . . . Vous n'aurez point cette dureté . . . C'est impossible ?"

Coimine Verneuil ne bougeait point:

— "IMais avez-vous môme le droit d'ai^ir ainsi?. . .

et envers un enfant encore . . . envers un pauvre enfant que vous pourriez sauver?" acheva-t-il. L'imige exisangne de son petit Gérard. . . de Marcelle, seule là-bas, lui était revenue à l'esprit.

— "Le droit", rétorqua Verneuil avec un dédaigneux plissement de lèvres. "Eh ! bien, je le prends ce droit, si je ne l'ai point."

— "Misérable sans coeur" lui jeta Lucas exaspéré et s'avançant sur lui les poings crispés... "Sans coeur,*' gronda-t-il, hors de lui-même.

— "Moins sans coeur que vous ne l'êtes vous-même, de Beaumont", répliqua à son tour Verneuil, tout en se garant. "J'aurais eu le coeur, moi, de me conserver les moyens de payer les soins réclamés par mon enfant . . . L'avez-vous eu, vous ? . . . "

A la vérité, Verneuil n'obéissait pas à ce moment à un simple souci de gain. Il avait seulement d'instinct mis à nu, chez Lucas, le point le plus douloureux à meurtrir, et il répétait, comme s'il eut porté des coups de lancette : "L'avez-vous eu ce coeur-là ? L'avez-vous eu?"

Lucas avait chancelé sous la justesse brutale de l'apostrophe. Sa révolte évanouie, sa tête courbée, il acceptait la condamnation. Et comme une bête blessée, qui ne cherche plus qu'à, se terrer dans un coin quelconque, il avait tourné sur lui-même dans un gémissement de douleur. Car c'était vrai, hélas, qu'il ne lui restait rien, rien en poche.

Tranquillement, il ramassa sa casquette tombée dans l'emportement passager de la colère et avec un regard furtif et poignant qui demandait encore: —

Est-ce bien vrai que vous refusez ? . . . il se glissa au dehors.

Désemparé, atteint jusqu'à l'âme par l'im.placable rebuffade qu'il venait d'éprouver, il était retourné à son attelage abandonné au rebord de la route. Sans se décider à aucun parti, il était resté accoudé au timon de la charrette, le regard perdu dans les étoiles, comme si le secours désiré ne pouvait plus lui venir que de là.

Oh ! les tristes heures, les minutes atroces pour les mères, que celles dont les secondes sont ry^thmées non sur le balancement monotone de la pendule, mais sur le halètement précipité d'une poitrine d'enfant. Combien de temps cette vaine chasse au médecin avait-elle duré? Une heure peut-être, deux au plus, et cependant elle avait paru interminable à l'esprit de Marcelle. Aussi s'était-elle redressée, délivrée subitement d'un poids qui lui broyait les épaules, en entendant le pas connu de Lucas sur le perron. Elle s'était précipitée à sa rencontre, mais s^apercevant que personne ne l'accompagnait:

—"Seul? Tu es seul... Et le docteur?" s'exclama-t-elle dans un sanglot étouffé qui lui avait brisé la voix.

— "Absent" avait sourdement répondu Lucas, en cherchant tout de suite d'un regard craintif à deviner l'état de son enfant.

L'espoir d'un secours efficace avait jusque-là seul soutenu le courage de Marcelle. Si, dans l'horreur de la nuit, penchée sur le souffle saccadé de son en-

fant, elle avait parfois tremblé, elle n'avait cependant pas eu peur. Mais voilà que semblable au naufragé, qui voit s'édoigner le flambeau sauveur auquel il adressait désespérément ses signaux de détresse, voilà que pareillement elle voyait s'éteindre la lueur de salut sur laquelle elle avait tant compté!

Elle était retournée s'abattre au côté du petit malade.

— "Et tu n'as point couru ailleurs?. . . Chez Verneuil?" reprit-elle dans le silence, impuissante a se séparer de tout espoir.

— "J'y suis allé,. . . oui. . ."

— "Absent, lui aussi?"

— "Non", reprit Lucas.

Déjà relevée à cette consolante parole, elle persistait à arracher les réponses par bribes.

— "Et alors?. . . dis donc. . . parle. . ."

Lucas avait en effet résolu en route de ne rien relater à Marcelle -du sauvage refus opposé par Verrxeuil. Ce n'était pas toutefois sa fierté blessée qui lui avait dicté cette détermination, Non. Sans colère contre personne, il s'était tout simplement jugé et condamné lui-même. Il se refusait le droit de se plaindre et de récriminer. Il expierait tout bas.

Mais en sentant de nouveau peser sur lui l'atmoi- Iihère morne de son foyer, entrer dans ses chairs les râles stridents de son enfant, lorsqu'il entendit les gémissement étouffés de Marcelle, il perçut que h châtiment n'atteignait point le coupable et que c'était en somme sur le pauvre petit qui agonisait sous ses

yeux que retombait entièrement l'inhumaine hostilité de Vemeuil.

Sans mentir, mais en mêlant à sa réponse le rictus de mépris écoeuré qu'il aurait eu pour peindre le triomphe brutal qu'un colosse aurait remporté sur un enfant, il ajouta:

— "Vemeuil a refusé de venir."

— "Il a refusé?. . . Je sais. . ." reprit avec amertume Marcelle, sans rien expliquer. "Il ne vou? aime point, vous, les de Beaumont. . . Oh 1 le lâche. . . le lâche."

Elle avait enfoui sa tête sous les draps et s'étw't blottie contre son enfant comme pour mourir avec lui et ne plus rien voir, ne plus rien apprendre des laideurs et des hontes humaines que la vie ne cessait de lui dévoiler.

Lucas, lui, était resté debout, immobile, roulant sa pensée dans je ne sais quel vertige. Bans son angoisse d'approcher, il se contentait de suivre de loin, sur le coin de lit où se débattait son enfant, le mouvement d'ondulation des draps. Il pensait à la fois à Verneuil.

— "Le lâche ! . . . le misérable lâche !" avait au bout d'un temps repris Marcelle à travers ses larmes désespérées et en échangeant avec Lucas un regard d'impuissance. Quant au petit Gérard lui-même, sa pâle charpente sans cesse soulevée et disioquée pai la tension respiratoire, il avait pareillement promené un regard de détresse infinie sur les choses autour de lui, puis il s'était abattu dans les mêmes creux de

ses oreillers. Dans la nuit et le silence, tout cela était suprêmement poignant.

Lucas n'osait remuer. Il se tenait toujours debout, apparemment impassible. Mais en lui-même une voix le torturait; il entendait le bruit de galop de plus en plus priVipité qui, de sa poitrine, montait lui heurter les tempes. Le condamné, qui dans sa soif d'existence rumine secrètement en lui-même s'il va étrangler son bourreau ou tendre docilement ses mains aux fers, doit avoir un peu cette attitude de mystère farouche.

Tout à coup, scisissant sa casquette, il s'était glissé en silence auprès de ton enfant et l'avait em.braisé au front au milieu des mèches moites; puis sans rien dire il s'était emparé d'une petite bourse, — dédaignée et perdue dans les replis des oreillers — avec laquelle Marcelle avait au début tenté d'endormir les premiers accès du mal. Il s'en était emparé eu tremblant, comme s'il eut commis une profanation. C'est que cette naïve petite chose c'était le trésor sacré de Gérard; l'inviolable dépôt, où, depuis sa première dent, il entassait et faisait tinter les gros sous et les pièces blanches que le grand-père de Beaumont, Yves, Marcelle, Lucas lui-même, y avaient tour à tour introduits. Avec la sorte de serrement de coeur que doivent éprouver, il senable, ceux qui dépouillent les mourants, les soirs de bataille, Lucas en avait retiré le contenu.

— "Que fais-tu ?" murmura tout bas Marcelle in terdite.

Lucas n'avait point fait de réponse, mais un geste

seulement, un geste implacable de la main et des épaules comme pour dire : — "Ne m'interroge point" et assourdissant ses pas il avait disparu par la porte de sortie. En entendant aussitôt sous la fenêtre un roulement rapide de roues qui s'éloignait, Marcelle comprit, et de nouveau elle se sentit plus forte. C'était bien vers le village, en effet, que Lucas retournait.

Allait- il éprouver un nouveau refus? Vemeuil affichera-t-il sa même dureté sauvage? Non, Lucas s'était disposé à le supplier si humblement, cette fois, à lui offrir jusqu'aux pauvres gros sous de son enfant, s'il le faillait, qu'il saurait bien l'attendrir. ^NLiis à mesure qu'il approchait, sa détermination de vaincre prenait une autre forme,, se raffermissait en s'appuyant sur d'autres motifs ... Eh ! quoi, n'est-ce pas, personne n'a le droit de laisser sous ses yeu-t périr im enfant sans le secourir !

C'est le tintement douloureux de ces naïves petitos pièces, presque volées, qui pardessns tout le poursuivait et l'aigrissait. Et lorsqu'il sauta de voiture pour tenter un nouvel appel, il sentit dans sa poitrine son souffle frémir comme dans un halètement de lutte . . .

Peut-être pour reculer le moment décisif ; peut-être simplement pour de^dner d'avance, là l'expression seule de la figure, la réponse qu'il allait recevoir, Lucas était resté debout à l'entrée de l'officine et, sitôt que Vemeuil eut lui-même paru, il n'avait attaché sur lui qu'un regard tenace et pénétrant, chargé de toute l'ardeur de l'appel qu'il apportait.

Verneuil comprit sans doute la portée de ce regard,

car il répliqua tout de suite comme à une interrogation véritable:

— "Je vous ai pourtant déjà formellement déclaré, de Beaumont, que je n'irais point", et il fit le geste insultant de clore la porte.

Sans bouger, Lucas reprit d'un ton glacé, quoique très doux:

— "Vemeuil, par pi^tié pour mon enfant, je vous demande de venir ... Je le demande aussi pour vous, Vemeuil, pour vous" répéta-t-il comme sous l'empire d'une résolution inflexible. . . "J'ai réfléchi en route. On ne laisse pas s'accomplir ce que vous projetez d'accomplir ..."

— "Sont-oe des menaces ? . . . Voyons, auriez-vous l'insolence d'ajouter des menaces?" répliqua Verneuil ave« arrogance.

— "Non, ce ne sont point des menaces; je n'ai ni le temps ni le coeur d'en faire. C'est un arrêt. , . Ce ton ne vous plait pas, je vois ? . . . "

— "Non, et je ne le tolérerai certainement point."

— "Vous me voudriez bien humble e^ bien rampant?. . . Mon Dieu ! j'y étais prêt à ce rôle. . . prêt à me jeter à vos pieds. . . Je vous aurais donné cette joie froide de me piétiner; j'aurais tout enduré, car il est bien des humiliations qu'un père peut subir sans s'abaisser. . . mais tout de suite cette rebuffade que vous me jetez de nouveau au visage, . . Je pensais que depuis tan*tot vous auriez réfléchi, vous aussi, Vemeuil."

. — "Allons, à quoi bon parlementer inutileanent ?" reprit ce dernier.

— "Alors c'est vrai, Vemeuil, que tu ne visais qu'à me darder plus à fond en me reprochant tantôt mon dénûment ? . . . Tu ne te souciais point du paiement de ta course, hein ? . . . Tant mieux, tu m'épargnes un acte honteux; j'allais t'offrir le contenu de la petite bourse de mon enfant. . . Voyons, viens, Verneuil." Et de nouveau adouci il s'était avancé vers lui les mains suppliantes.

— "C'est inutile d'insister, vous dis-je, de Beaumont ... Ne suis- je point libre à la fin ?.. . Attendez le docteur Duvert," acheva-t-il impitoyable.

— "Attendre ? . . . lorsque mon enfant se meurt ? . . . Je vous en supplie, Vemeuil, venez tout de suite; venez avant qu'il ne soit trop tard. ..."

Mais voyant que Vemeuil conservait toujours son même masque satisfait et dur, un sursaut de révolte subite le fit se cabrer lui-même contre sa propre attitude de prière. Il s'exclama farouche, ses rudes poings de laboureur tendus comme des massues :

— "A quoi bon supplier, en effet ? . . . Les brutes, ce n'est pas par le coeur qu'on les prend. . . On Tes mène par le cou, comme les bêtes de nos chamips."

D'un élan il avait bonidi sur Vemeuil et l'avait à la fois empoigné à la gorge et à la ceintuTe.

— "Suis-moi," lui hurla-t-il sauvagement, en l'entraînant comme il venait de dire.

Vemeuil possédait de la vigueur et de l'orgueil. Il rugit à son tour en sentant ses talons crisser malgré lui sur le plancher, ses doigts s'écorcher en vain aux murailles et aux meubles. Car ce n'était plus une main, mais une griffe féroce qui l'avait happé, le

lenaillait à la gorge;, le tirait, le soulevait avec une force surhumaine.

— '"Tu viendras, te dis-je, misérable, ou je t'étrangle", hurlait Lucas emporté par une véritable frénésie.

Vemeuil avait tenté de résister à l'étreinte et il s'était accroché un instant au chambranle, mais la même griffe avait continué de serrer, de serrer impitoyablement, et l'avait tiré, arraché, hissé au dehors. Ses talons inertes avaient battu les marches du perron. Il s'était mis à râler.

Lucas ne le voyait plus dans la nuit; il l'entendait seoilement à travers l'obscurité. — "Viens, misérable! . . . Avance," répétait-il, se fouettant le sang. "Ah! tu râles?. . . C'est bon. . . je t'ai dit que mon petit Gérard râlait lui aussi, là-bas."

Au hasard, à travers les herbes et les sables de l'avenue, ses pieds labourant la terre, il l'avait ainsi traîné jusqu'à sa voiture. Ne sentant plus de résistance, il avait légèrement lâché prise, mais rien ne bougea; il desserra alors davantage les doigts; une masse, une loque pesante s'était simplement écroulée dans l'ombre.

— "Vemeuil ! . . . Verneuil !" lui cria de tout près Lucas épouvanté. Il se pencha sur lui et appela de nouveau : "Verneuil !"

Ni un mot, ni un souffle. Vemeuil n'était plus qu'un cadavre.

Cela avait été pareillement sinistre le retour et 'la rentrée de Lucas au foyer. Après avoir longtemps rôdé comme un halluciné autour du logis, il avait à

la fin en tremblant poussé la porte et plongé son regard avide à l'intérieur. Mais rien n'avait remué dans le petit lilt; les creux et les replis des draps étaient demeurés inertes et froids comme découpés dans le marbre; plus de râlements non plus, plus de lioquets, rien qu'un silence morne traversé de longs sanglots étouffés qui faisaient mal à entendre.

Et alors comme si un calme apaisant se fut tout à coup substitué à l'état d'hébétude et d'égarement où il se débattait l'instant d'avant, Lucas s'était coulé auprès de Marcelle et l'avait longuement étreinte dans ses bras, puis avec mystère :

— "N'en veux plus à Vemeuil, Marcelle. . . Nous sommes quittes. . ."

La stupeur avait été intense dans la r^on lorsque, le lendemain, l'on trouva dans les herbes de la ror.te le cadavre de Vemeuil tuméfié et portant encore, moulée dans les tissus de la gorge, l'empreinte profonde des doigts meurtriers. L'on eut dit que la main continuait invisible à pétrir et à triturer les chairs.

Il s'en était immédiatement suivi une traînée de commentaires et de conjectures plus ou moins étranges, plus ou moins vraisemblables. L'opinion avide s'était en même temps mise à rechercher, puis bientôt à désigner mystérieusement le coupable. Quant aux femmes, mues par leur instinctive compassion, elles n'avaient entrevu que le côté sentimental du drame: ces deux amoureux, qu'elles avaient si souvent réunis dans leurs papotages, si tristement séparés tout à coup; et la brisure de coeur qui allait s'ensuivre à leurs yeux dans l'existence de Jacqueline. "La pauvre petite", concluaient-elles alors avec sympathie, comme si elle eut été la seule à plaindre.

Chez les Duvert, le docteur était pareillemenv atterré, autant par la mystérieuse nature du drame que par le désarroi douloureux qu'il soupçonnait exister au même moment dans l'esprit de sa fille et qu'il faisait mine de ne point percevoir. Souvent c'est là le pire tourment des pères de se croire tenus, en de telles circonstances et par secrète gêne de coeur, de ne rien laisser trans/paraître de leurs propres obsessions. De son côté, tout en poursuivant la conduite tranquille de son ménage, la vieille Marianne avait aussi longuement réfléchi, retourné et analysé la situation dans tous ses aspects. Jacqueline n'étaitelle pas, en effet, un peu son enfant et ne l'avait-elle pas de tout temps entourée de ses soins comme une véritable mère? Bien que rien, même en son temps lointain de jeunesse, n'eut en réalité jamais battu d'amour dans sa pauvre poitrine, elle s'était, malgré son inexpérience de coeur, formé de ce sentiment une coniception très juste. Toutes les femmes d'ailleurs possèdent sur ce point unie intuition spéciale presque instinctive. C'est pourquoi, en récapitulant les impressions confusément entassées dans sa mémoire, elle avait toujours trouvé dans l'attitude de Jacqueline un côté étrange, inexpliqué et mystérieux, qui démentait justement cette conception qu'elle s'était faite de l'amour vrai. Alors, aux bonnes voisines qui tristement s'attendrissaient en sa présence, s'empressait-elle de répliquer un peu aigrement, en corrigeant leurs doléances et comme pour mettre Jacqueline au-dessus des atteintes d'un Verneuil: "Ahî

mes bonnes dames, la Providence sait bien ce qu'elle fait, allez/'

Chez Jacqueline elle-même, rien n'axait effacé l'expression songeuse et toujours un peu voilée de sa physionomie. Sa même mélancolie absorbée subsistait. Et comme on commençait, avec une persistance de plus en plus tenace, à mêler au drame le nom de Lucas, la pensée de Yves, de Marcelle, du père de Beaumont, — de tous ceux-là qu'elle chérissait, mais dans la vie desquels elle ee retrouvait sans cesse comme un être malfaisant — cette pensée avait encore assombri et compliqué son état d'âme.

— "Ah ! mon bon monsieur, la Pro^-idence sait bien ce qu'elle fait, allez."

Cette fois, c'était au docteur Duvert lui-même que Marianne avait jeté sa phrase énigmatique. Préoccupé de découvrir jusqu'à quelle profondeur sa fille était atteinte et dissimulait sa souffrance, souvent il interrogeait la vieille servante à son sujet.

— "Oui, tu es de cet avis, ^Marianne ? . . . Tu te consoles ainsi ? . . . Pourvu que Jacqueline ne s'attriste pas trop amèrement. . . car avec son extrême sensibilité d'âme, vois-tu ..."

— "Mon Dieu ! oui, je la plaindrais avec larmes si je partageais vos soucis et si je la croyais, comme vous, aussi véritablement éprise." Puis dans un brusque retour d'idées, après un moment d'hésitation: — P'abôrd est-ce vrai ce qu'on raconte: le refus sauvage de Vemeuil de secourir l'enfant mourant' de Lucas?"

— "Ce serait bien vilain, en tous cas," acquiesça distraitement le docteur.

— "Car 'lorsqu^on ne met pas de coeur dans son métier, on n'en met point dans sa vie, n'est-ce pas?" appuya aussitôt Marianne, avide d'amener son maître à l'approuver,

— "Tu n'as pas fait de pareilles réflexions devant Jacqueline, au moins?"

— "Non, je n'ai pas osé. Mais qui ©ait si elle n'entretient pas le même sentiment."

— "Je ne te croyais pas aux prises avec d'aussi bizarres idées, ma pauvre Marianne. . . Veux-tu me dire que Jacqueline n'aimait point Vemeuil?"

— "Depuis longtemps, en effet, je roule dans ma vieille caboche l'idée que Jacqueline n'acceptait pas en amoureuse, mais subissait en victime, comime une mystérieuse rançon, le poids des obséquieuses attentions de Vernieuil. Comanent? Pourquoi? A cause de qui? Je me le suis souvent demandé; j'aurais souvent désiré le demander à elle-même ..."

— "Tu te plonges dans le roman, ni plus ni moins, Marianne" répliqua en souriant le docteur Duvert. "Va, c'est le caractère si fermé de Jacqueline qui t'a évidemment mystifiée et déroutée. . . Je crains au contraire qu'elle ne souffre profondément en secret et c'est pour en découvrir le degré que je te poursuis parfois de mes questions. . . Il n'y a que les vieilles filles, crois-moi, pour s'imaginer qu'on puisse simuler l'amour."

Sentant qu'elle trahissait quelqu'un ou quelque chose, Marianne aurait voulu couper court à ce mo-

ment, mais pour atténuer un peu aussi la peine qu'elle voyait flotter dans l'âme de son maître, elle reprit:

— "Ah! mon bon monsieur, vous savez bien qu'il est des mots, de singles soupirs même qui dévoilent mieux l'âme que la plus complète confession. Pas n'est besoin d'une expérience spéciale pour en traduire le sens. Eh! bien, c'en est pourtant de semblables que Jacqueline tentait vainement de refoaler et que je retrouvais à chaque instant sur ses lèvre? frémissantes."

Comme elle s'apprêtait à quitter la pièce, le docteur la retint de nouveau doucement.

— "Cette idée ne te vient-elle pas, ma vieille Marianne, parce que tu n'as jamais éprouvé grand attrait pour Verneuil? C'est vers Yves, je le sais bien, que te portait ton penchant?"

— "Peut-être ... Je ne contredis pas . . . Peut-être aussi que ..." Elle suspendit sa phrase, avec un air de vouloir interroger à son tour, mais n'osant pas le faire elle disparut dans la pièce voisine.

Un long hiver avait passé sur les tragiques événements que nous venons de relater.

Lee champs de la terre paternelle avaient de nonveau reverdi et, à travers les foins et les pommier:?, on voyait s'agiter comme autrefois la laborieuse silhouette du père de Beaumont.

C'est que le pauvre vieux, incapable de se décider à laisser son ancienne ferme tomber entre des mains étrangères, en avait repris l'exploitation. Il lui semblait de plus qu'il ne s'acquittait que de son simple devoir. Car il se rappelait sans cesse ce sinistre soir d'automne où son fils Lucas lui était apparu avec une telle figure d'angoisee et de douleur que spontanément, sans interroger, il s'était exclamé en l'apercevant :

— "MalhoLreux! C'est donc vrai q-e bi l'as tué!"

— "C'est vrai", avait tout droit répondu Lucas, en prêtant l'oreille aux bruits du dehors. Puis reprenant solennellement: '"Et si je ne me suis point livré, crois-moi, vieux père, ce n'est pas que j'aie

beaucoup à cacher. . . Marcelle dira tout d'ailleurs et l'établira s'il le faut. . . La justice, la vraie, ce n'est pas celle-là que je redoute; c'est l'aveugle justice des hommes qui me répugne et que je veoLS fuir. Cest pourquoi je venais vous confier Marcelle et vous embrasser avant de partir.*' — "Partir, toi aussi, Lucas?" — "Oui, car pour l'honneur des de Beaumont, je ne veux ni d'arrestation, ni de prison, ni seulement sur mon épaule la main flétrissante de la police."

— "Tu as raison", acquiesça douloureusement le père de Beaumont.

— "Il m'aurait fallu vous quitter un jour ou l'autre d'ailleurs, et c'est peut-être un peu la Providence qui intervient aujourd'hui pour arranger plus vite les choses ... Ah ! ce Verneuil ..."

— "Et dans quel coin de pays .projettes-tu de te réfugier?" murmura-t-il, avec la voix hésitante et tremblée des vieillards chez qui l'émotion a comme tout à coup barré la poitrine.

— "Je l'ignore encore. . . Je sais seulement que je n'en pourrai jamais revenir... jamais..." répéta Lucas avec un regard qui révélait que à ce moment il cherchait à y fixer, pour la retenir éternellement, la dernière vision vivante de son père, de même que l'image confuse de tout ce qui l'entourait. —"Et Marcelle?"

— "Oui, Marcelle. . . Vous voyez, c'est encore elle, la pauvre, qui est la pilus atteinte . . . Mais quand j'aurai trouvé dans quelque coin reculé un gîte secret. où refaire ma vie, — et où je pourrai à la fois i^

pandre un peu de soleil sur la sienne, selon que je lui ai juré sur les lèvres glacées de son enfant, — je saurai bien l'en avertir et l'y amener secrètement . . . Je viens vous la confier en attendant. . . elle ne vous sera guère à charge, allez, vieux père. . . Comme toujours elle pensera d'abord à essuyer vos larmes avant de sécher les siennes ..."

Ils étaient restés silencieux, égarés tous deux dans un chaos inextricable d'idées. Tout à coup il leur avait semblé entendre dans le lointain un bruit sourd qui se rapprochait, se rapprochait, sur la route pierreuse.

— "Embrassez-moi, vieux père," reprit vivement Lucas en s'arrachant à un cauchemar qui l'entraînait dans des abîmes sans fin. . . "J'ai confiance que vous me plaindrez toujours plus fort que vous ne m'accuserez."

Ils s'étreignirent alors longuement dans la nuit, Sians proférer aucune autre parole.

Puis Lucas s'était dégagé doucement et, sans bruit, en amortissant ses pas dans les herbes, il avait disparu derrière une haie de l'en'Clos.

Ce qui pesait maintenant aux épaules du vieux de Beaumont, ce n'était point de manier de nouveau la charrue, de s'être remis à brandir la fourche ou la faulx, c'était, la journée de travail finie, de reprendre toujours seul le -chemin du logis.

Dans l'âpreté du labeur quotidien, il s'étourdissait en quelque sorte à la besogne ; il oubliait le vide morne qui planait autour de lui; mais, le soir, de ne

plus voir personne des siens surgir, ainsd que naguère, des sommets des coteaux voisins, pour redescendre du champ avec lui, le long des fossés ou des haies, tout en discourant des choses de la terre. . . c'est à ce moment que toutes ses pensées noires venaient fondre sur lui.

Heureuseonent que l^Iarcelîe lui restait et que, en la retrouvant à la maison familiale, — disposant en hâte la nappe et le couvert, les lèvres tendues pour un accueil plein de tendresse et de charme enfantin, — il sentait aussitôt se répandre en lui comme un effluve passager des jours d'autrefois.

Quant à Marcelle elle-même, si elle portait toujours bien cuisante au coeur la trace des meurtrissures que la vie y avait faites, elle avait par contre pour la soutenir la jeunesse, c'est-à-dire tout ce qui s'y rattache d'espoir, de force et d'amour. A l'imitation des jeunes plantes que les orages ont tordues sur le sol et qui bientôt, de leur seule sève, se redressent sous le premier souffle vivifiant, elle s'était de même relevée, décidée à parcourir sa route jusqu'au bout.

. . .Jusqu'au bout, c'était là-bas son Lucas, qu'elle .suivait sans cesse en esprit, qu'elle protégeait en lève, de ses bras autant que de ses prières, contre toutes sortes de rencontres chimériques, et dont il lui tardait de partager le sort inconnu.

Souvent, le dimanche, Jacqueline venait surprendre les deux pauvres désenchantés dans leur retraite paisible.

Du dehors, comme pour chasser quelque noir fantôme qui l'aurait poursuivie en route et auquel elle eut voulu barrer l'accès, elle jetait un cri d'appel joyeux et familier: Ohé! Marcele! Et cela voulait dire : tu sais, il ne faut pas que je te trouve triste ; il y a trop de soleil en ce moment; regarde comme je suis gaie moi-même ... Il faudra aussi faire sourire le père de Beaumont.

Alors Marcelle jaillissait à sa rencontre, de l'intérieur du logis ou de dessous les arbres du jardin, les bras affectuesement ouverts, et avec une figure qui répondait: Je saisis bien, va; tu n'as pas tant que ça le coeur à la joie. . . qu'importe, essayons de nous leurrer et d'oublier. Et dans leur ravissement commun de se sentir réunies, elle parvenaient à tromper leurs pensées, à s'étourdir.

Chez le vieux de Beaumont, l'arrivée de Jacqueline répandait de même un adoucissement intérieur. En effet, depuis 'le jour où il l'avait vue pleurer avec lui, comme lui, à l'occasion du départ de Yves, il subsistait entre eux une espèce de complicité silencieuse, timide, inavouée. Sans réfléchir sur la nature des larmes qu'elle. avait alors versées, il avait été touché de sa sym/pathie à l'égal d'une caresse accordée à son fils.

Cela lui causait même quelque gêne en sa présence. Et quand il la voyait arriver, il faisait mine de se retirer discrètement sous le prétexte de ne point troubler l'intimité de ses entretiens avec Marcelle. "Les vieux, c'est si peu amusant," émettait-il en souriant.

Mais Jacqueline l'interpellait doucement, l'attirait, le retenait par une allusion à l'abondance des moissons, à la belle tenue de son champ. Elle glissait une réflexon s}Tnpathique sur le compte de Yves, si loin là-bas, à la guerre. . . "En avait-il reçu récemment quelque nouvelle ? . . . " Et alors c'était plus fort que lui, le pauvre vieux, il ne pouvait plus se dérober, content maintenant de tout dire, de s'épancher, et de l'écouter discourir surtout cette petite Jacqueline qui s'intéressait si sagement aux travaux de la terre, lui parlait toujours de Yves, lui donnait les derniers détails publiés par les journaux sur la marche et la fin probable de la guerre, lui rapportait les réflexions faites à ce sujet par son père, le docteur Duvert. "Ah ! ils avaient été crânes, nos jeunes volontaires de Québec... à Paardeberg. . . à Blomfontein . . . partout, paraît-il."

Assis l'un près de l'autre, Marcelle et lui, ils l'éeoutaient avec intérêt tous deux. Oh ! de celui-là, de Yves, ils en pouvaient parler à Taise au moins, prononcer son nom sans trop de serrement de coeur . . . il reviendrait peut-être. . . Mais de l'autre, Lucas, traqué ou enfoui ils ne savaient où, perdu à jamais pour le sol natal, ils n'osaient pas, ils n'auraient pas pu, quoiqu'ils en sentissent le pesant souvenir les poursuivre à chaque mot.

Et ic'est ainsi que souvent des entretiens, qui allaient inopinément réveiller dans leurs esprits des pensées trop amères, s''interrompaient brusquement, mouraient sur les lèvres, avec la tombée inattendue de larmes silencieuises.

Un jour cependant, Jacqueline trouva le père de Beaumont tout épanoui.

Il tenait à la main une lettre qu'il venait de rapporter du village et qu'on lui avait remise au bureau de poste, après la messe. Il achevait de la déchiffrer. Il lisait à mi-voix pendant que Marcelle, debout tout près, suivait des yeux le manuscrit pardessus son épaule.

Et comme die était de Yves, cette lettre, Jacqueline, en reconnaissant les timbres-postes exotiques, avait éprouvé un tressaillement subit.

Suspendant ausitôt la lecture des quelques lignes qui restaient, le vieux de Beaumont s'empressa de lui jeter joj^eusement : — "C'est Yves qui s'en revient, vous savez, mademoiselle Jacqueline.*'

Il reprit à lire tout haut: "Vous les aimeriez en "somme, ces Boers. Ce sont des paysans et des "croyants à votre manière ... des amoureux comme "vous de k terre et qui font aimer la terre. C'est "pourquoi j'ai toujours tremblé lorsque mon barbare "métier de guerre me commandait de participer à "la dévastation de leurs troupeaux ou de leurs mois- "sons . . . C'était tellement Rougeaud, la Caillette, "les avoines et les champs de chez nous. . . Je vous "retrouvais vous-même tellement dans ces pauvres "vieillards qui erraient affolés devant leurs fermes "en cendres. . . Xon, vieux père, j'ai voulu que vous "n'ayez rien à me reprocher à mon retour, alors que "je vous raconterai tout "

Et c'était ensuite en terminant "des amitiés pour Marcelle . . . pour Lucas — dont on lui avait caché le triste exil — pour les amis."

Oh ! ce Yves qui allait revenir.

Dans les premiers jours, le père de Beaumont avait senti sa tendresse paternelle seule frissonner à la nouvelle de l'arrivée prochaine de son fils. Il n'avait rien analysé au-delà de son retour au foyer natal. Yves allait revenir et cela avait suffi pour égayer les choses autour de lui. . . les arbres lui souriaient, les trèfles des près sentaient meilleur. Quoique encore seu'l quand le soir tombait, il ne s'attristait plus de son isolement, tant une réjouissante image l'accompagnait pas à pas; il allait maintenant allègrement à travers les cintres, ses outils de travail au bras.

Une pensée toutefois avait commencé à s'agiter dans son esr[Drit et à le tourmenter: — "Qu'allait bien faire Yves au retour?..." Il s'en ouvrait souvent à Marcelle, le calme repas du soir terminé.

— "Si Yves voulait reprendre la direction de la forme: abandonner ses anciens projets" risquait-il

doucement, avec un ton de lui demander ce qu'elle en pensait.

Mais la réponse, il la connnaissait cependant. Luimême se la faisait. Cet espoir — qui traversait parfois son esprit comme un mirage — de rattacher son fils à la terre, il le sentait à la réflexion de plus en plus improbable.

— "Non, tu n'y crois point, toi non plus, n'est-ce pas, Marcelle? En effet, ce n'est pas à l'armée, ni dans les camps, que s'avive le goût du sol . . . Après avoir manié les crosses polies des fusils, ça écorche sans doute trop les mains les rudes mancherons dt la charrue." Il restait longtemps songeur.

Il se mettait ensuite à raconter ce qu'il avait fait pendant la journée ... ce qu'il se proposait d'entreprendre le lendemain.

— "Et toi, Marcelle, à quoi t'es- tu occupée ? . . . Jacqueline ne devait-elle point venir?" Puis d'une voix presque basse, mystérieuse : "Aucune autre nouvelle de Lucas ? . . . "

Et alors, comme Marcelle répondait toujours par un long mouvement dénégateur et plein de tristesse de la tête, il passait à un autre sujet, afin de balayer tout de suite l'écho de sa question : "Ses vaches n'avaient pas donné grand lait depuis quelques jours. . . à cause de la chaleur, des mouches sans doute. . . Il l'emportait encore toutefois sur son voisin Luoignan de plusieurs livres. . . Quan/t à la moisson, il n'y avait que la "pièce du puits" de médiocre . . . tou c le reste avait superbe apparence, ainsi que le verger ... Il l'amènerait voir ça, jusqu'à l'autre bout de la ferme, une prochaine fois qu'il attèlerait. . ."

Puis revenant à Yves sans s^en apercevoir, il se demandait s'il allait le trouver bien changé. Il s'attendait à le trouver bruni du moins, à causé du soleil brûlant d'Afrique, des longues marches au grand air.

— "As-tu remarqué, Marcelle, ajoutait-il, les réflexions qu'il nous communiquait au sujet des Boers ? ...j'en ai été attenidri. Il n'aurait pourtant rien ressenti de ça, si son âme rurale eut été tout à fait morte... T'imaginais-tu ça que ces Boers de là-bas ce sont presque les "habitants" d'ici?. . ."

Et il se remettait de nouveau à penser. --■

— "Non, je le sens bien," reprenait-il tout à coup avec rancoeur, "on tend aujourd'hui trop de gluaux à nos jeunes paysans, selon que me le disait le docteur Duvert, on leur fait trop d'appels avec les mots de chemins de fer, de mines, d'immeuble, de spéculation, d'agiotage. . . "Emparons-nous du commerce, de l'industrie, des affaires ! . . . " Les journaux et les orateurs n'ont que ce refrain, . . . par ce temps d'éflection surtout, où il importe pour chacun des partis politiques d'éblouir, de montrer la fortune de plus près, de revêtir de succès illusoires tous les genres d'aventures et de risques. . . Alors, oui, Yves va mordre de nouveau à la magie des formules, au miroitement des utopies... le vertige va le reprci. dre. . . Son expérience, au Transvaal comme ici, a dû le convaincre pourtant qu'il est certaines entreprises d'affaires, des champs particuliers d'opération impossibles à soustraire à la poigne de l'Anglais."

— "Vraiment, ajouta Marcelle, vous vous réjouiriez de le voir se livrer à la culture du sol ?.. . Tant d'études inutiles qu'il aurait alors faites . . . Tant d'argent et de temps perdus ..."

— "Perdus ? . . . Tu ne penses pas ainsi, Marcelle ? . . . Car si tu ne tournes pas ta baratte avec plus d'adresse que la femme de Lusignan, combien toutefois tu te juges supérieure à elle lorsque simplement tu la vois accourir à travers la boue du chemin pour te faire écrire ses lettres. . . Affaire de couvent et d'instruction cependant. . ."

Il se levait alors, arpentait un instant la salle basse et retournait s'asseoir un peu plus loin.

— "Mais quand donc arrachera-t-on notre race à cet errement traditionned qui pré\'aut à peu près unanimement chez elle et qui nous tue encore plus qu'elle nous humilie, nous les industriels de la terre : l'inutilité d'une forte instruction chez l'agriculteur? ... Oh ! l'on verrait vite l'emprise qu'ils donneraient à leurs compatriotes, le fertile sillon qu'ils creuseraient, dans la vie nationale encore plus profondément quf: dans le sol de leur province, les jeunes laboureurs qui penseraient à outiller leurs cerveaux et à porter leurs diplômes de bachelier, non à la médenne, ni au droit, ni à la Hamilton Powder Company, mais à la bonne vieille carrière agricole . . . "Perdus ?" Tu répètes avec les autres ? Loin de là; car n'y a-t-il pas dans cette voie, de même qu'en toutes les autres, 'des sommets à convoiter et à atteindre ? . . . - Vois donc Gauron, chef de ministère à Québec . . .

Fét-iieur, également chef à Ottawa ... De purs "habitants".

— "Oh! si je me nommais Yves..." conchiait-il en complétant tous bas son rêve.

Et comme pendant ce temps-là Marcelle, tout en l'écoutant distraitement, avait terminé le lavage de sa vaisselle, disposé les chaises le long du mur, fermé les volets, monté la vieille horloge branlante qui depuis peut-être un siècle faisait la garde dans son coin comme une sentinelle dans sa guérite. . . qu'elle avait enfin tout mis en ordre dans la maison, qu'il ne restait plus rien à faire, ils se mettaient ensemble à genoux pour leur prière du soir.

Le docteur Duvert était descendu ce jour-là en souriant de l'ancien cabriolet à ressort avec lequel il faisait corps depuis au-delà de trente ans et qui — pluie ou soleil — lui servait de véhicule pour ses courses aux malades. Jetant les ^ides à son domestique, il avait allègreanent escaladé le perron.

— "Tous nos malades vont mieux ce matin, Jacqueline," s'emipressa-t-il d'annoncer en pénétrant dans son cabinet, ''et par surcroît de veine, je crois avoir — sans le secours de la moindre lanterne — trouvé, chemin faisant, un homme heureux : le père de Beaumont"

— "A cause du retour de Yves, je parie?"

— "Tu le savais ? . . . Il faisait si bon, de voir lu rayonnnante fierté avec laquelle le vieux me montrr t son. fils raccompagnant dans l'inspection de ses champs, que j'en aj retenu au coeur une véritable

allégresse. Il aura bien mérité en tous cas cette tardive consolation, lui que le sort acharné semble depuis queilques années traquer et accabler sans arrêt. . . Sa femme foudroyée en un clin d'oeil, tu te souviens ? son fils Yves qui va porter aux balles boers ou à la fièvre jaune — à l'autre bout du monde — sa jeunessie découragée; cet autre, plus éteint aujourd'hui que sous une pierre tombale et qui, après avoir ruiné son foyer, gâché sa vie dans l'alcool, fuit la justice de son pays; son petit-fils Gérard, étranglé par le croup ... et Marcelle abandonnée, et lui-même, le pauvre vieux, offrant le spectacle navrant de ramasser les morceaux épars de la terre ancestrale, et, de son souffle et de ses mains, de chercher à leur redonner une âme. . . "Quelle succession tragique d'événements à subir pour une même famille ! . . . N'est-ce pas, Jacqueline?"

— "Il semble, en effet, que la justice n'est souvent qu'une dérision ... ou mieux qu'aile n'existe pas du tout."

— "Nous ne leur avons point, en tous cas, marchandé nos sympathies, à ces pauvres gens, et si nous eussions pu les garantir contre. . ."

— "Mais loin de là, l'on dirait que nous leur portons malheur," interrompit tout à coup Jacqueline, cédant à une obsession dont elle ne se sentait plus maîtresse.

Le docteur Duvert resta un instant déconcerté devant l'accent étrangement convaincu de sa fille.

— "Ta sensibilité t'ôgare, ma pauvre Jacqueline; c'est à tort que tu laisses ta vision se troubler devant

les coups du Destin. . . Leur brutalité te déroute?. . . Xe tai-je pas toujours soutenu^ petite, que les histoires truquées et menteuses des livres préparaient mal auz histoires de la vie ?.. . Tu commences tout simplement à voir l'envers des plans et des romans de ''Bibliothèque rose" dont tu m'exposais toi-mêm-j si ingénument la trame, il y a à peine quelque temps ... Te rappelles-tu ?"

— "Non, je ne me rappelle rien; je ne veux plu^ rien me rappeler," murmura Jacqueline avec un sourire contraint.

— "Pourquoi dis-tu que nous leur portons malheur ? . . . D'où te vient cette singulière réflexion ?"

Elle resta hésitante, cherchant très vite dans ses idées confuses une réponse propre à travestir le sens vrai des paroles qui venaient de lui échapper.

— "Vois donc: si tu n'eusses- pas été absent. . . tu te serais rendu à l'appel de Lucas ... tu lui aurais peut-être encore sauvé son petit Gérard?. . . Rien ulserait alors arrivé ..."

D'un assentiment de la tête, le docteur Duvert avait paru lui donner raison.

Yves était en effet arrivé de la veille.

Depuis déjà plusieurs jours, le père de Beaumont guettait le corurrier quotidien, se tenait à l'affût des nouvelles. Il avait vu par les journaux que le "Sardinian", qui lui ramenait son fils en même temps qu'un groupe considérable d'autres jeunes volontaires canadiens, avait été finalement signalé.

■ — "Le navire est entré dans le golfe" annonça-t-il

avec joie, à Marcelle, un bon soir qu'il arrivait du village. Se basant sur les dernières dépêches, il s'était aussitôt mis à supputer mentalement les distances, un peu contrarié en lui-même à cause dis réceptions officielles que l'on projetait, ici et là, e\ qui sans doute allaient entraîner des retards.

— "Il ne sera pas ici avant trois ou quatre jours", avait-il conclu amèrement, comme frustré dans ses droits et sa tendresse de père au profit d'étrangers.

Mais, à l'opposé de ses prévisions, son voisin Lu signan était accouru dès le lendemain lui apporter un télégramme dont on l'avait chargé en passant au bureau. Devinant tout de suite qu'il était de Yves, le vieux Beaumont l'avait ouvert avec empressement. Il lut: "Arriverai à Saint-Hilaire à cinq heures... express maritime. . . Vous embrasse tous. Yves."

Il avait pourtant été bien pur le sursaut d'allégresse qu'il avait éprouvé à la nouvelle de l'arrivée prochaine de son fils, mais il est si vrai qu'aucune joie humaine ne puisse naître ici-bas sans qu'une ombre ne s'interpose aussitôt et n'en altère la sérénité, qu'à l'heure où tous ses voeux allaient être satisfaits il sentit à la même minute un serrement peser sur sa poitrine: C'était à la fois l'appréhension cuisante d'avoir à annoncer à Yves le départ sans retour possible de Lucas et la stupéfaction que d'avance il imaginait sur sa figure.

Qu'importe, c'était à un de Beaumont, doublé d'un soldat, qu'il allait s'adresser et pour quiconque porte ces deux titres, avait-il fermement réfléchi, il ne

pouvait y avoir matière à honte oii à mépris dans l'acte de fureur aveugle de Lucas . . . N'était-ce pas en somme son enfant qu'il avait vengé ? . . . Il saura bien tout expliquer.

Raisonnant ainsi en lui-même, il était parvenu à refouler les soucis qui l'assiégeaient, et de nouveau il n'avait plus vu que son Yves descendant du train, la figure irradiée.

Aussi n'était-il guère plus de quatre heures, ïe lendemain, que déjà le père de Beaumont guettait l'arrivée du convoi.

— "Vous avez amplement de temps'', lui avait en vain crié Marcelle au départ. Il s'était quand même hâté de se mettre en route, à cause de Rougeaud, dont il prétextait l'allure un peu lente, mais qu'il avait de préférence choisi parce qu'il le savait impassible comme un sémaphore; dans le voisinage assourdissant des gares.

Et maintenant qu'il arpentait fiévreusement la plate-forme, il pensait à cette même route qu'il avait parcourue l'an passé, à pieds cette fois, à côté de Yves qu'il accompagnait pour son lointain départ au Transvaal. Il en récapitulait les incidents: la séparation émue d'avec Lucas et Marcelle: le geste inattendu de Jacqueline et ce long regard d'adieu sur lequel il avait si souvent réfléchi plus tard, sans en rien dire; et puis la dernière et rapide pressée de mains à travers l'étroite fenêtre du wagon. . . Il ne s'était écoulé qu'une année depuis, néanmoins que de boule\^ersements Yves allait trouver. . .

Perdu dans ses réflexions, il sursauta en enten-

dant le tintamarre subit de l'entrée en gare de l'express. Fouillant aussitôt du regard chacune des voitures, il s'était embusqué à distance, l'oeil inquiet, épiant la sortie des voyageurs. Ces derniers commençaient déjà à s'éloigner, mêlés aux curieux ou entraînés par les cochers, lorsqu'il entendit:

— "Ah ! le vieux père",, et il se sentit aussitôt étreint, presque soulevé, par la caresse de deux bras jetés serrés à son cou.

— "Yves", s'éiait-il écrié spontanément, en l'étreignait à son tour. "En uniforme ? . . . C'est donc ça, pauvre Yves, que je ne t'ai nullement reconnu à la descente du train ... Je f attendais si peu dans cette tenue."

Impatient de l'avoir à lui, de l'arracher aux poignées de mains et aux interrogations dont certains amis, témoins de son arrivée, se préparaient à l'assiéger, il l'avait entraîné : "Viens, Yves."

— "C'est vous, vieux père, c'est Saint-Hilaire, c'est la Montagne, que je revois enfin de nouvBau," s'exclamait à tout propos Yves, en promenant son regard, comme pour mieux se convaincre de son retour et de sa présence. "Que je suis content de vous retrouver."

— "Et moi donc ?" . . . Et il l'examinait affectueusement avec orgueil. "Tu es changé, sais-tu?... grandi, il me semble, et grillé. . . Pour ça je m'y attendais, la rner, le soleil d'Afrique. . . L'cscntiel c'est que tu nous sois revenu sain et sauf."

— "Tiens, Eougeaùd ! . . . il dure encort-", fit Yves,

en reconnaissant le vieux cheval, immobile dans la cour de la gare.

Ils s'étaient tous deux installés dans la voiture et le père de Beaumont avait aussitôt fait claquer son fouet pour commander le départ.

C'est vrai que cette année de camp, de marches forcées et de grand air, avait produit un changement physique notable chez Yves. Son teint bruni, son visage durci par l'effort donnaient maintenant à sa personne entière une plus mâle allure. Il semblait aussi avoir retenu de son habitude de scruter les mouvements lointains de l'eniiemi, et d'y faire face avec décision et élan, quelque chose de plus résolu qui le transformait. Ses mains pareillement, quoique toujours élégantes et souples, avaient acquis je ne sais quoi de rudesse ner\^euse et ferme dans le maniedent des durs outils de guerre et dans le creusement précipité des tranchées.

C'était toute l'énergique prestance de Lucas, — tel qu'il apparaissait dans ses champs — que Yves rappelait tout a coup.

Le père Beaumont avait eU le temps de faire déjà cette constatation.

Il continuait de l'examiner avec admiration.

— "Cela ne te coûtera pas au moins de quitter ton uniforme ?"

— "Loin de là, vieux père. . . Il aurait si peu d'à propos d'ailleurs, sur les bords du Richelieu . . . Oh, mais il y avait d'autres genres de vêtements aussi là-bas. Souvent vous auriez cru reconnaître de vos

propres gens de Saint-Hilaire sous le costume bur gher."

— "Oui, tu nous le notais dans un-e de tes lettres. . . J'ai hâte de t'entendre nous raconter tout ça."

Mais ce n'était pas de ces choses que Yves voulait aujourd'hui parler, car deux ou trois questions parurent se presser à la fois sur ses lèvres. Après un moment d'hésitation, il ajouta seulemeint:

— "Vous aussi vous devez avoir beaucoup à me dire, n'est-ce pas ?''

— "Oui, beaucoup en effet, mon Yves. . . Si ti savais, mon pauvre Yves" . . . répliqua sourdement le père Beaumont, la pensée déjà pleine du souvenir de Lucas.

Sans le regarder, au seui tremblement de sa voix, Yves perçut que le moment douloureu:x qu'il appréhendait était idéj'à arrivé, et pour lui épargner le supplice des confidences, l'assurer tout de suite avec fierté que lui aussi ne condamnait pas, n^ rougissait pas, n'avait personne à renier, il s'em.pressa de reprendre :

— "Je sais tout. . . tout. . . Nous pouvons passer le front haut, vieux père. . . Lucas ne reste- t-il pas un homme de coeur aux yeux de ceux qui sont euxmêmes des hommes de coeur?. . . Se trouve-t-il quelquelqu'un pour le blâmer?"

— "Tu sais tout, vrai?" avait murmuré le père Beaumont, dans un bégaiement attendri où se reflétait sa joie de sentir enfin s'évanouir le tourment si longtemips redouté: celui d'entendre jaillir des lèvres révoltées de Yves des paroles de condamnation et

OO-i

de mépris à l'adresse de Lucas. — ''Tu sais tout : Nous te croyions si mal placé là-bas, pour juger juste, que nous n'avons jamais osé t'en rien dire. . jamais osé. . ."

— "C'est longtemps après, par un numéro dm Soleil qui se trouvait par hasard entre les mains de mon ami Larue, que j'ai tout connu . . . J'ai bien compris la raison de votre silence et pour ne point vous chagriner davantage j'ai feint moi-même de tout ignorer. . . Ce fut là constammeiLt ma pire torture de refouler cruellement en moi le cri de solidarité que l'eusse tant désiré vous jeter."

— "Quel brave coeur tu es demeuré, cher Yves . . . Alors, tu comprends, j'ai dû reprendre le chemin de la ferme abandonnée et l'exploiter de nouveau ... Il ne fallait point qu'elle te quittât, comme Vautre, sans que tu la revoies et que tu lui dises adieu, n'est-ce pas ?"

— "Sans lui dire adieu ? . . . Vous songiez à vous en séparer," demanda Yves avec anxiété, cherchant à la fois du regard à s'orienter et à découvrir dans le renflement des coteaux le vieux toit familier.

— "Non, ce n'est pas ce à quoi je songe, Yves. . . Je prévois seulement que mes deux pauvres bras, un peu déshabitués de k tâche, ne ^UTaient longtemps résister. . . et que. . ." Il s'arrêta court ne voulant pas laisser sa voix trahir l'émotion qui de plus en plus l'étreignait.

Ils avaient maintenant atteint le village ainsi que la petite église qui, discrètement enfouie dans un

bosquet d^érables, projetait son clocher jauni vers le ciel.

Yves s'était tu pareillement, retiré au fond de sa pensée, car à mesure que Eougeaud avançait, unissant la cadence de son trot monotone à celle de la vague bruissante du Eichelieu, il lui venait des choses et des lieux qu'il' revoyait des impressions de plus en plus poignantes. Une insaississable silhouette était soudainement venue remplir sa vision. — Jacqueline lui réapparaissait partout, tantôt avec une expression de ravissement qui la transfigurait, tantôt comme accablée sous une suprême souffrance. Et ce fut avec le tressaillement de peur que l'on éprouve a côtoyer un précipice qu'il s'engagea dans la portion de route publique qui bordait l'avenue de la demeure des Duvert.

Ses fibres tendues, il se demandait si Jacqueline n'allait pas de nouveau jaillir à sa rencontre; s'il n'allait pas en réalité l'entrevoir à quelque coin de fenêtre. Alors comment contiendrait-il son émoi? Où trouverait-il, dans ses nerfs agités, la force ou peut-être mieux la simple fatuité — car il sentait sur ses épaules sa rude livrée militaire — de maintenir son sang-froid et de ne point se trahir publiquement par quelque explosion irrésistible d'attendrissement?

Par moment, il lui semblait que le vieux Rougeaud n'avançait plus, ralentissait à dessein son allure.

C'est à peine si Yves avait osé plonger furtivemeni un rapide regard à travers les arbres. . . Rien n'avait toutefois bougé, ni au dehors ni au dedans de la ma

son des Duvert. Une immuable paix y paraissait régner.

Sitôt la distance franchie, Yves avait immédiatement éprouvé une détente apaisante. La sensation qui lui restait était maintenant douœ; il aurait voulu la prolonger:

— "Et le docteur Duvert?. . . et madeonoiselle Jacqueline?" ajouta-t-il au bout d'un temps, comme on revient à une pensée qui obsède. "Est-elle toujours la grande amie de Marcelle?"

— "Oui, toujours. . . de Marcelle et de nous tous. Il ne nous est rien arrivé d'heureux ou de malheureux qu'elle n'ait aussitôt pris sa part de joie ou de tristesse."

— "Je craignais que son amitié ne se fut refroidie à cause de ... "

— "Nullement. . . Sa sympathie nous est demeurée fidèle. . . à toi aussi, va, si j'en juge par le plaisir et l'intérêt qu'elle prenait à relire tes lettres . . . Cela t'étonne ? . . . Il y a tant à démêler dans le coeur de cette petite", acheva simplement le père de Beaumont, en laissant les mots tomber lentement comme pour en prolonger l'écho sur l'âme de son fils.

A ce moment, ils étaient engagés dans la montée qui conduisait "chez eux" et alors d'entendre ces consolantes paroles et d'apercevoir à la fois, dans l'inclinaison des champs, la bonne terre natale, le toit chéri de la maison paternelle, avec au fond la montagne qui découpe éternellement dans l'espace ses mamelons géants, Yves avait senti un double frisson lui traverser les chairs.

La satisfaction du retour avait également empoigné Rougeaud, je suppose, car il marchait à présent grand 'train, avec de temps à autre un court hennissement qu'il lançait à ses compagnons de charrue occupés à paître dans les près avoisinants. Le père Beaumont 'le laissait aller, la guide abandonnSe.

Yves, lui, assouvissait sa vue aux objets connus qui défilaient devant lui. Dans ce calme déclin du jour, il écoutait le chant adouci des oiseaux; il reconnaissiait au loin les bois, "les sucreries", les maisons amies distribuées le long des routes, les granges qui émergeaient ici et là <lu sein des vergers.

Il venait en même temps d'apercevoir Charles Lusignan qui rentrait dans son étable avec une énorme brassée de foin fraîchement coupé, et il l'avait salué gaiement de la main.

Malgré tout, un attendrissement de plus en plus profond ne cessait de monter en lui, comme un flot prêt à déborder, car ce n'était plus l'haleine douce des choses respirées autrefois qu'il retrouvait. Et assis immobile à côté de son père, il restait grave, n'osait plus parler, tant la pensée de Lucas absent, du petit Gérard envolé, de Marcelle, de tout ce foyer en lambeaux qu'il allait dans un instant atteindre, l'envahissait douloureusement.

Lorsque la voiture s'engagea sur le petit pont familier qui précédait la maison elle-même, il se raidit spontanément pour se composer une expression sereine, dégagée, mais déjà Marcelle se précipitait à sa rencontre, trahie par sa propre émotion et impuissante à contenir ses larmes.

Afin de ne pas jeter trop de noir sur la rentrée de ce pauvre Yves, elle avait espéré pouvoir dissimuler sa peine, se composer pareillement une figure placide, mais son effort s'était immédiatement brisé. Désemparée dès ses premiers pas, elle s^était abattue sur elle-même en sanglotant.

Et ce fut ainsi que s'opéra l'arrivée de Yves au foyer natal.

La soirée s'était-élle prolongée longtemps? Non; trop de misère matérielle et morale, avait envahi le modeste foyer durant les derniers dix mois écoulés.

L'atmosphère en était alourdie et chagrine en dépit de l'élément nouveau qui venait 'd'y pénétrer avec l'entrée de Yves. Lui-même n'osait parler. Sa propre émotion, la crainte de susciter par ses interrogations des visions lugubres, l'emportaient sur sa curiosité. Ses voisins, avides, on n'en doute pas, de revoir le grand voyageur, s'étaient abstenus de se présenter le premier soir; seule la nuit descendue de la haute montagne était venue mettre son deuil sur les personnes et sur les choses. Elle était entrée et s'était logée librement au foyer comme une amie, comme une complice consciente des pensées et des sentiments qui les obsédaient tous. Et dans oe milieu assombri, les longs silences, les sanglots irrépressibles de Mar-

celle parlaient plus souvent et plus éloquemment que les paroles articulées.

Bientôt Yves comprit qu'il valait mieux, pour l'heure, mettre un tenue à cett€ situation angoissante. Sous le prétexte de dépouiller son uniforme militaire qui Tenseirait depuis vingt-quatre heures, il exiprima le désir de se retirer.

Marcelle alluma une bougie et les trois affligés, le père Beaumont en tête, montèrent lentement et silencieusement le fruste escalier qui conduisait à la chambre destinée à Yves, la môme qu'il avait autrefois occupée.

Certes, elle n'était pas luxueuse cette chambre, mais Marcelle l'avait ornée de tout ce que, en la circonstance, elle avait pu réunir en vue de réjouir celui qu'elle aimait comme un grand frère. Quelques fleurs printanières ; un portrait où, sous l'archaïque costume strié de lignes blanches, apparaissait le collégien de jadis; un autre portrait de Lucas et de Yves qu'aux jours de leur petite enfance un photographe ambulant avait fait très-beau, sinon ressemblant, en y mettant du carmin aux joues et de l'or au plastron; des vieux meubles de famille et, dans tous les coins, le pénétrant arôme du foin d'odeur que les mères canadiennes ont accoutumé de semer partout; bref, un ensemble d'objets inanimés qui palpitaient cependant, avaient tous leur histoire ei. d'où jaillissait un cortège de souvenirs que l'âme d-î Yves s'était mise à savourer pieusement.

■ Une fois seul, il était aussitôt retourné vers le naïf portrait qui les représentait, serrés l'un co2itre l'autre,

Lucas et lui. En reconnaissant leurs mines d'enfaut, gauches et embarrassées, il n'avait d'abord pu retenir un sourire, mais quelque chose de poignant avait sans doute tout de suite pénétré son âme, ^:ar il avait tristement détourné son regard, son esprit absorbé dans je ne sais quelle songerie amère.

Son rêve — un rêve à yeux ouverts — ajouta encore à sa sensation en déroulant le film de son existence encore courte, mais si inégale et jonchée de débris.

Il dormit peu: Le coq matinal, les beuglements lointains des bestiaux, le concert des oiseaux saluant à leur façon le réveil de la nature canadienne, tout l'avait invité à descendre aussitôt le jour venu.

Au surplus, il lui tardait de visiter seul, et sous l'empire de sentiments intimes, les abords de la maison et les dépendances familières dont l'enfant de la campagne, devenu homme et même homme des villes, revoit toujours avec un contentement inexprimable les recoins et les mystères.

A pas légers, son pied déjà réapprivoisé aux marches raiides de l'étroit escalier qu'il avait si souvent parcouru autrefois, il s^était échappé sans bruit.

Hélas ! ce fut pour constater à maints indices que l'oeil et la main du maître avaient pendant longtemps manqué d'exercer leur action réparatrice. Les "bâtiments" délabrés et veufs de leurs portes, les clôtures écrasées, 'le sol envahi par les hautes herhes parasitaires, ce désarroi général que l'activité diligente du père Beaumont, prise par les besoins plus pressés de la terre elle-même, n'avait encore réussi à corriger.

tout lui criait leur abandon et l'implorait comme un sauveur.

Il subit, en ce premier contact avec la ferme natale, une emprise qui l'accabla, tel un cauchemar. Ce fut dans son âme comme la montée étrange de mille sensations inconnues, la plainte suppliante de tous ceux de chez lui — disparus ou absents — dont il lui avait semblé reconnaître, ici et là, la trace lointaine ou les pas encore ineffacés.

Après avoir erré quelque temps aux alentours, retrouvant un souvenir à chaque sillon, il s'était acheminé, l'oeil humide, vers la maison. Mais une voix l'avait interpellé; le père de Beaumont se hâtait à sa rencontre.

— "Viens, Yves ... Il ne faut pas que tu restes sur cette vilaine impression. Tu n'as vu que le mauvais aspect des choses. . . mes vieux bras n'ont pu suffire à tout, vois-tu ? . . . Viens, ce sont les moissons, les pâturages, l'effort toujours fidèle et généreux de notre bonne terre qu'il importe de constater."

Désignant d'un regard l'étendue elle-même de la ferme, il l'avait entraîné doucement comme pour l'associer à son admiration.

Ils traversèrent les près, les bois de la "sucrerie" pleins de chuchotements mystérieux, les plantureusemoissons dont les balancements ondulaient avec mollesse aux sommets des coteaux.

Le père battant la marche, il s'arrêtait avec orgueil à tout instant pour faire contempler à Yves telle pièce de céréales dont le rendement allait être prodigieux, telle autre, trop négligée par Lucas pour

donner encore abondamment, mais dont la fécondité, demeurait évidente. Puis il l'avait conduit dans les parcs verdoyants, parmi les chevaux de labours, au milieu des vaches laitières qui lourdes de lait ruminaient en clignotant de leurs grands yeux vagues.

Du point élevé qu'ils avaient atteint à ce moment, la vue s'étendait sur le Eichelieu, eanbrassait les plaines endormies de Beloeil et de Saint-Basile. Yves reconnut les hautes cheminées de la Poudrerie qui se découpaient sur l'horizon et dont la fumée fuyait en flocons noirâtres. Kepris par ses illusions éteintes, il demanda au bout d'un temps:

— "Je serais bien curieux de savoir qui me remplace aujourd'hui dans la direction du laboratoire?"

Sans répondre, le père Beaumont avait simplement ébauché un geste indifférent, suivi d'une contraction rapide de lèvres qui voulait à peu près dire : "A quoi cela te servirait- il ? Tu as bon coeur de te préoccuper encore du passé."

Puis zigzaguant à travers les arbres, se courbant sous les branches abaissées dés pommiers, ils étaient redescendus en longeant les vergers. Tantôt c'étaient des champs de blé d'Inde, tantôt des carrés de choux ou de patates qu'ils traversaient, mais partout une joyeuse et bourdonnante rumeur montait du sol généreux dont la fécondité s'exhalait par chaque tige.

— "Hein! penses-tu, Yves, combien elle a peu de rancune, la vieille terre de chez nous", répétait le père Beaumont avec ravissement.

Et après un brusque détour à l'angle du jardin, le toit familial lui-même, encore embué des vapeurs

matutinales, avait réapparu soudain à leurs yeux. Conune d'une poitrine, il en montait une haleine impalpable et douce. Il sembla à Yves qu'il ne l'avait jamais vu sous un t«l aspect de caresse, avec ce charme grave et pénétrant que la mousse successive des années paraissait avoir attaché à chacune des fenêtres, et un long soupir d'attendrissement lui serra le coeur. Il n'avait pas pré^-u que c'était là le sourire accueillant que tiennent en réserve les nids désertés.

Entre-temps, les voisins avaient commencé d'arriver.

Il en vint plusieurs, ses amis personnels, quelques amis de Lucas, les vieux voisins de la famille Beaumont qu'aucun n'avait délaissée dans son infortune.

Tous étaient désireux de connaître quelque chose de ces Boers opiniâtres que les journaux avaient popularisés. Yves avait hâte de leur apprendre que ces braves gens étaient des 'Tiabitants" semblables aux Canadiens : des idolâtres de la terre.

— "Comme nous, leur dit-il, ils cultivent le sol depuis près de trois siècles. Ils possèdent de vertes prairies et des pâturages sans fin. Leur figure respire le calme et la force que donne le contact journalier avec la terre. Je ne vous dirai pas combien de fois j'ai eu l'illusion de vous apercevoir, vous Lusignan et toi Rémi, au milieu des herbes touffues du veldt. Oh ! cette guerre est une triste aventure ; le soldat, quel qu'il soit, se prend à gémir en se constituant l'ennemi de ces fidèles fermiers. Ils vivaient heureux avec leurs moeurs d'un autre âgsi. Ils n'a-

vaient qu'une crainte: la venue de l'Anglais. Et l'Anglais est venu. Il a construit des chemins de fer, bâti des villes, ouvert des industries et pour se compenser des grands biens qu'il leur apportait, il a exploité à son bénéfice leurs mines fabuleusement riches d'or et de diamant. Mais il leur a laissé le sol dans 'lequel ils se sont tenus enracinés. C'est dans ce sol qu'ils trouvent le bonheur et qu'ils ont puisé l'héroïsme avec lequel ils ont lutté.

Yves ne ré\'éla point comment se fit, en sa conscience et ses actes, l'accord de son serment de fidélité à ses chefs avec son admiration pour les ennemis qu'il avait eu à combattre.

Ce qui resta de ses paroles, ce fut, dans l'esprit des auditeurs, un amour plus profond du sol qui peut faire germer de tels héros et, en son propre c< prit, un attrait plus prononcé pour la vie rurale si propre à les achever.

Le père de Beaumont l'avait écouté avec émotion. Lui qui était né au bruit du canon de 1837, dont le père avait fait le coup de feu contre l'Anglais, qui avait vécu dans cette paroisse de Saint-Hilaire dont chaque famille avait fourni un fils à la bataille de Saint-Charles, en attendant de l'enrôler pour la lutte pacifique de la terre, il avait suivi Yves avec un véritable orgueil dans son récit. Il aurait souhaité que toute la paroisse, que les deux rives du Eichelieu entendissent le soldat du Transvaal se joindre ainsi à l'emp-loyé de la Poudrerie pour proclamer la justesse de la thèsj qu'il avait toujours intérieurement

soutenue: Arebouter avant tout sur le sol l'essor de notre race.

C'est pourquoi, le lendemain, il s'était empressé de lui proposer de descendre au village après le dîner.'

— "Fort bien, fit Yves, avec joie. Il me semble que je n'ai pas marché à mon gré depuis un siècle; je me sens des fourmis dans les jambes."

— "Tu n'ajoutes pas en même temps une piqûre au coeur?" reprit le père Beaumont avec un sourire complice destiné à lui démontrer que, après son départ, il avait découvert et analysé des secrètes angoisses de sa vie.

Et comme Yves restait décontenancé, il avait ajouté pour l'encourager aux aveux:

— "Tu n'avais pas prévu, en f enfuyant là-bas, que les canons boers ne tonneraient pas encore assez fort pour t'assourdir le coeur?. . . Car il a continué tout de même de battre, n'est-ce pas, mon Yves? Et qui sait, peut-être simplement à l'unisson de celui de Jacqueline ..."

En l'écoutant dire, Yves avait éprouvé un épanouissement subit de toutes ses fibres intimes. De savoir son secret partagé lui avait tout à coup enlevé des épaules comme un pan de roc écrasant. Il resta un instant sans voix, ses mains seules cherchant dans une affectueuse poignée à traduire sa reconnaissance.

— "C'est bon, mets ton uniforme, il te va bien. Nous irons ensemble saluer le docteur Duvert," acheva le père de Beaumont.

Le docteur les attendait. Quelque chose lui avait

annoncé leur présence au premier coup de la sonnette. Il se porta vivement à leur rencontie.

— "Ohî brave soldat, et vous le père, comment c.llez-vous tous deux? Ce gaillard que j'ai mis au monde, le voilà devenu un héros. Mais dis-moi tout de suite, n'as-tu pas hésité certaines fois à faire feu sur ces paisibles burghers ? Pour moi, la main m'aurait tremblé, car j'ai appris à les aimer. Leur résistance m'a conquis. Paul Kruger, Botha, Joubert — presque un Canadien — restent grands dans leur défaite à l'égal de Eoberts et de Baden-Powell, leurs vainqueurs. Cette tache de sang sur la terre d'Afrique ne s'effacera pas du souvenir des populations et je me demanlde de quel côté inclinera la balance de l'histoire impartiale. C'est un peu, beaucoup, notre propre histoire, vois-tu? Est-ce que nous avons perdu, nous, dans le sentiment public, et même en l'esprit de nos vainqueurs, par nos équipées de 1837 et de 1838?

Le docteur ne savait plus se taire une fois engagé sur ce thème longtemps médité.

Yves avait à peine interposé quelques courtes paroles d'assentiment, quoiqu'il brûlât tout le temps du désir de remercier et d'interroger à son tour. Mais, des phrases qu'il avait retournées en route, aucune ne parvenait maintenant à s'échapper de ses lèvres.

Penidant qu'il écoutait distraitement le docteur dipcourir, un autre son avait commencé de vibrer dans son esprit et c'était l'accent de cette voix, muette, sans timbre — la même qui sous les arbres du chemin s'était si douloureusement brisée dans l'adieu du dé-

part — qui l'acoablait de plus en plus et le reportait tout à coup à sa même gêne sauvage d'autrcfo;.-.

Il se rendit compte cependant de l'anomalie de son attitude. Lui et les siens étaient redevables d'une reconnaissance trop vive envers Jacqueline pour qu'il n'y fit point une allusion sympathique. A la fin, il se risqua timidement:

— "Mademoiselle Duvert, comment se porte-t-elle ? Les touchantes bontés qu'elle nous a prodiguées à tous, ainsi que vous-même, docteur, m'ont profondément ému et croyez bien que. . ."

— "Oh ! Jacqueline ? mon "assistante" toujours active, toujours dévouée, un peu concentrée parfois dans la solitude où nous vivons. Viens donc, Jacqueline . . . viens saluer notre aventureux Yves . . . peutêtre t'apporte-t-il de là-bas le '.lus intéressant chapitre du roman que tu élabores?" acheva-t-il dans un rire narquois.

Jacqueline n'était pas loin. Les paroles ardentes de son père l'avaient renseignée, dès les premiers mots, sur la qualité des visiteurs et son coeur n'avait pas tardé à bondir en petits galops précipités.

Mais il y avait encore pour la renseigner la vieille Marianne, accourue toute fière et surrexcitée auprès d'elle, et qui, reluquant de derrière un paravent, lui soufflait avec insistance à voix basse: — "Oui, c'est Yves . . . C'est Yves qui est revenu ... Va donc, Jacqueline. . . va donc."

Jacqueline fit un effort et entra prête à manifester son contentement par le geste amical de la main teùdue. A la vue du beau militaire qui, brusque com-

me un ressort, s'était levé, et s'inclinait maintenant sur sa main, une flamme de tendresse adniirativo avait rapidement traversé ses yeux. Mais aussitôt ses traits se détendirent et d'un large regard elle enveloppa Yves comme pour fouiller tout de suite ce qui lui restait encore au coeur d'ardeurs vivantes ou éteintes. Se raidissant dans un sourire forcé, elle s'était assise palpitante.

— "Et oui," fit aussitôt la verve inlassable du docteur, "le voici, ce revenant d'un autre continent, d'un autre hémisphère, et nous le garderons pour toujours. N'est-ice pas qu'il n'y a rien, sous la calotte des cieux, de plus attirant, de p'iTis enchanteur que la petite campagne de chez nous, avec sa rivière, sa montagne, ses vergers, ses champs, ses actifs "habitants" et qu'il fait bon de revenir dans ce charmant milieu ?"

— "C'est une confession que vous me demandez, docteur ? Eh ! bien' , continua Yves, ému par la présence de Jacqueline, "je confesse que vos sentiments sont devenus les miens. Etant enfant je répétais, sans comprendre le sens caché des mots, la naïve complainte dont grand-mère Beaumont accompagnait toujours le ronflement de son rouet: "Rendez-moi mon beau pays, mes bois, ma liberté." Plus tard, à l'usine, dans le laboratoire qui a trahi mes ambitions tout en me procurant une expérience et des connaissances qui me consolent de mes échecs, je chantonnais le même refrain Sdiis y mettre beaucoup plus de conviction. Mais là-bas, à travers les nostalgiques visions que me renvoyaient les êtres

bénis d^'ici, je l'ai crié à tous les échos. Je l'ai crié aux ondulations du veldt immense, aux rives de la Tugela, aux murs de Ladysmith, aux oiseaux voyageurs que l'hiver méridional chassait vers ma patrie, et aujourd'hui, que je me revois en possession de ces biens que j'avais follement tenté de fuir, il me semble que cette fois le bonheur cherche lui-même à me retenir."

Il finit en se tournant vers Jacqueline, commv< pour la prendre à témoin et lui faire hommage de son uniforme, de ses aspirations scientifiques et industrielles, de tout son passé instable dont il s'apprêtait à faire le sacrifice.

Ni Jacqueline, ni le père de Beaumont n'avaient encore ouvert la bouche.

Elle, parce que, à la sensation première qui l'avait si fortement émue en entrant, avait aussitôt succédé le tourment de coeur qui la torturait constamment: cette indifférence menteuse que son honneur et sa délicatesse héroïque de femme semblaient lui commander implacablement d'opposer, comme une impénétrable barrure, au touchant amour de Yves.

Lui, le père Beaumont, s'était pareillement tu parce que les paroles de Yves l'avaient reporté à trente ans en arrière. Ces sentiments, il les avait éprouvés, il les avait vécus dans la joie jusqu'au jour oii l'infortune les avait assombris sans les effacer. Et d'entendre son fils lui révéler un autre lui-même, d'espérer de le voir se disposer un jour à le prdonger pour ainsi dire, dans sa lignée aussi bien que dans sa carrière .de travailleur rie la terre, cela avait en-

chaîné sa langue et l'avait tenu dans une profonde méditation muette.

Il ne sortit de son silence que pour prononcer :

— "^'N'abusons pas de l'accueil bienveillant de mon • sieur le Docteur."

— "Permettez-moi ide revenir," ajouta Yves à son tour en lui pressant la main. "Vous m'avez fait du bien."

— "Oui, revenez, nous causerons encore. Je connais parfaitement la campagne que vous avez menée. Un compagnon d'armes ne saurait vous en entretenir mieux que m(f ."

— "Au revoir, monsieur Yves", prononça Jacqueline à son tour, lentement, connne si elle eut clierclié à retourner dans son esprit le sens de cette invite.

Tout en gardant une distinction de langage et de tenue qui trahissait sa situation passée et ne s'accordait guère avec les frustes besognes qu'il se mettait en frais de remplir, Yves se plaisait à revêtir la blouse du paysan et à accompagner son père dans ses multiples travaux des champs.

Au début, il y avait été entraîné par sa seule tendresse filiale, par l'obligation qu'il se sentait de remplacer l'absent : ce frère Laicas dont il retrouvait sans cesse les souvenirs rivés à chaque objet et à chaque recoin de la ferme. Aussi lorsque le matin, il entendait le vieux père se préparer silencieusement pour la tâche quotidienne, il ne pouvait se résoudre à le laisser partir seul pour les champs. Précipitamment, il endossait lui aussi sa livrée de travail : une blouse laissée par Lucas et un grand chapeau de paille : '

— "Attendez-moi, père" lui criait-il, et il le rejoignait en courant.

Plus tard, cela avait semblé comme si le goût luimême de la terre l'eut repris; il ne mettait plus aucun effort dans ses résolutions de travail; il ne lui coûtait plus de se lever avec l'aurore. Peut-être enfouissait-il encore dans quelqu'une de ses poches un livre, un numéro de journal quelconque, mais c'était simplement pour y jeter un coup d'oeil hâtif en se reposant, la dînette finie, enfoui dans l'ombre creuse de quelque 'épaisse veillotte.

Puis finalement, c'était devenu presque un attrait. D'acord avec son père, plus les javelles étaient drues et lourdes de grains, plus il s'en réjouissait. Il mettait maintenant de l'âme dans ^n rustique labeur. Il ne pensait plus à la Poudrerie, ni aux fabriques des villes, ni aux diverses positions qu'il avait si souvent convoitées autrefois. Les offres d'emploi que publiaient les journaux le laissaient indifférent.

Quoiqu'il ne s'y arrêtât pas encore entièrement, la terre était, après Jacqueline, ce qui lui tenait à présent le plus l'esprit.

Certes, oui,. . . "après Jacqueline". . . car lorsque, au cours du traivail exécuté en commun, le père de Beaumont, discourant au hasard à la manière des paysans dont la pensée se replie sans cesse sur les choses qui seules les préoccupent de plus près, abordait tout à coup la louange des Duvert, Yves le laissait dire sans s'interposer autrement que d'un mot, d'une interjection, comme une simple amorce jetée

à la conversation, et le pauvre vieux mordait en effet, fier de s'épancher à fond.

— "Tout le monde est bon pour nous dans cette maison. . . On se croirait de la famille. . . Si tu avais une soeur, je crois qu'elle ne me serait pas plus chère que cette petite Jacqueline . . . Lui-même, le docteur, s'intéresse jusqu'à nos moissons. ""Votre récolte sera bonne" m'a-t-il crié, en manière de salutation amicale, l'autre jour, en passant. . . C'est qu'il a l'âme rurale et qu'il descend comme nous d'une lignée de semeurs de blé . . . Ah ! ce n'est pas dans cette famille qu'on voudrait rougir de la terre ou de ceux qui l'ensemencent. . . Tu ne dis rien, toi?. . ."

Yves ne disait rien, en effet, mais seulement d'civ tendre son père rappeler la fière admiration que les Duvert entretenaient pour la vie des champs, il sentait en lui-même que les liens qui l'attachaient à la terre se resserraient de plus en plus fortement.

Un matin, en taipinois, comme pour une ruse d'écolier, Yves s'était levé le premier.

Le grand calme serein de la nature et le soleil, qui déjà commençait à discrètement traîner son lumineux pinceau sur le sommet des choses, l'avaient inondé et comme attiré. Puis il y avait aussi le champ de javelles — que, le soir précédent, il avait laissées toutes couchées les unes auprès des autres, offrant ainsi l'image du moutonnement des vagues du Richelieu — qu'il lui tardait de mettre en meules, avant que le soleil ne dardât trop vivement les épaules.

Sans éveiller Marcelle, il avait en silence préparé

le petit déjeûner fniga'l ainsi que le cruchon d'eau vinaigrée que, en vue de l'ardente soif prochaine, les travailleurs des champs emportent d'ordinaire avec eux et réussissent à conserver frais tout le jour en l'enfouissant sous quelque javelle épaisse. Sa fourche à l'épaule, il allait prendre "le large", lorsque le père Beaumont, inquiet lui aussi du sort de sa récolte entièrement fauchée et à la merci des éléments mauvais, — à l'époque des moissons, le paysan n'a qu'une défiance : la venue de l'orage, — apparut sur le perron, anxieux de scruter plus profondément l'horizon lointain. Une émotion joyeuse et suave vint aussitôt illuminer sa figure en apercevant à la fois Yves et le soleil, le soleil et Yves, déjà levés tous deux, et prêts, chacun à sa manière, à participer à la longue et rude tâche de la journée.

Après une pause où perçait son ravissement, le vieux de Beaumont demanda :

— ''Comme ça, tu nous aimes toujours? j'entends, tu aimes toujours la vie des champs?"

-^"'Comment se soustraire à cette emprise," répliqua Yves, "par des matins p'areils à celui-ci, où l'odeur de la terre semble écarter les rideaux des fenêtres et venir nous baigner jusqu'aux os?... Je m'étais proposé de vous jouer un bon tour", fit-il ingénument. . . "Vous auriez été mystifié, n'est-ce pas, de me trouver rendu au travail avant vous?"

— "Mais tu vois," selon que Lusignan le répète souvent avec orgueil à son garçon: "Le bonhomme est toujours le bonhomme," acheva-t-il d'un ton enjoué. . . , Allons, viens ..."

Et dans la rosée qui perlait à chaque pointe d'herbe, ils s'étaient éloignés, coude contre coude, comme deux camarades.

— "Sapristi ! moi qui voulais recommander à Marcelle de ne pas manquer de nous apporter du bléd'Inde rôti", fit, tout à coup Yves, une moue gourmande aux lèvres, mais son père ne l'avait pas entendu. Il se contenta de reprendre au bout d'un temps de silenec:

— "Tu ne soupçonnes pas, mon enfant, combien ton entrain me charme et me fait espérer encore de beaux jours. . . Tu es bon et je te bénis."

. . .Le père de Beaumont venait, cette fois, de se convaincre que la terre triomphait enfin dans le coeur de Yves.

Yves eut bientôt renoué amitié — avec tout ce qui s'y rattachait de réminiscences joyeuses — avec ses anciens camarades d'école, de catéchisme, de veillées cliampêtres, que, au cours de ses études et de sa récente campagne militaire, il avait plus ou moins perdus de rue. La mort en avait déjà moissonné quelques-uns; d^autres, à son exemple, de Saint- Hilaire et des environs, avaient déserté la terre natale, mais la plupart avaient repris avec amour le sillon abandonné par leurs pères et étaient devenus à leur tour des chefs de maison.

Tous se réjouissaient de son retour à la terre et se sentaient grandis par sa présence en leurs divers cercles. Il devint bientôt leur conseiller et ils le consultaient sur mille choses.

Sans s'en douter, sans le rechercher, mais non sans quelque sentiment de fierté à cause de Jacqueline,

Yves, que sa culture intellectuelle mettait constamment en relief, eut bientôt pris rang parmi les principaux citoyens de la paroisse.

Un incident fortuit le mit tout à fait en évidence.

A ce moment-là, il y avait forte agitaition dans le comté de Eouville à propos du choix 'd'un représentant au parlement. Tous les partis étaient surchauffés. Yves n'avait pas encore eu l'occasion d'analyser le conflit d'idées et de programmes qui les divisaient en apparence si profondément. Sur ce point, son éducation ne tenait en réalité qu'en quelques chapitres d'histoire, certains débats retentissants dans les assemblées délibérantes et peut-être plus exactement en de courtes réflexions politiques, — portant plus sur les événements et les hommes que sur les idées, — qu'il avait parfois entendues tomber des lèvres de son père ou du docteur Duvert.scus une poussée quelconque d'enthousiasme, de colère ou de mépris.

Or, comme un embaucheur était venu, un bon jour, l'inviter à assister à un comité qui devait se tenir, le soir même, dans l'école du Brûlé, il avait accepté l'invitation avec une joie mêlée de curiosité.

Car c'était un spectacle nouveau pour lui que ces réunions de paysans, en des coins reculés, où s'ébauche, se discute et souvent s^'achève le triomphe de quelqu'inconnu de la veille, qui le lendemain sera le chef, le meneur, l'idole d'un pays ou d'une race, et qui, de sa voix comme d'une pique rougie à blanc, saura pendant une époque entière parfois les remuer jusque dans leurs couches les plus profondes.

Yves s'y était rendu à pied, en compagnie de son père et de son voisin Lusignan hélé au passage.

A son entrée dans la salle, déjà grise de la fumée des pipes, un mouvement de curiosité satisfaite se dessina dans les rangs des électeurs qui l'avaient précédé. Tous s'empressèrent de lui faire fête à titre de recrue précieuse.

— "Bonsoir, Yves. . . Par ici, Yves. . ." lui jetaient les amis, de chaque coin.

— "Tiens, c'est Yves ... le fils du père de Beaumont . . . celui qui revient de la guerre . . . Un beau gars. . ." échangeaient à mi-voix les autres assistants entre-eux . . , "Est-ce vrai qu'il doit reprendre la ferme paternelle ? . . . Et capable . , . instruit . . . C'est le vieux qui va être content, n'est^e pas ? . . . "

Contre son gré, Yves fut poussé aux premières places.

Entretemps, l'orateur d'occasion faisait office de placier, prodiguant des poignées de mains et d'obséquieuses politesses aux arrivants, offrant un égal bon accueil aux chefs de rang des divers partis politiques.

— "Pour quel candidat, votre assemblée?" lui jeta, du fond de la salle, Isa Gauthier un peu agacé de son manège équivoque.

— "Oui, quel parti, quelle politique venez-vous défendre devant nous?" interpella un autre.

— "Je n'ai jamais défendu qu'une politique vraiment canadienne," risqua l'interpellé, sans se compromettre encore.

Dans l'assemblée, très nombreuse et grimpée Jus-

que sur les rebords des fenêtres, on commençait ainsi à chuchoter et à s'agiter; car dans l'individu qui avait convoqué la réunion, plusieurs affirmaient reconnaître un simple charlatan d'élection, une espèce de spéculateur en immeubles qui, pour mieux harponner les gens et les entraîner en plus grand nombre à écouter son boniment, s'était adroitement avisé de tirer parti de la fièvre politique alors régnante.

On en fut vite convaincu lorsque, harcelé par les apostrophes et les interpellations, il se décida à développer son programme.

— "Messieurs," dit-il aux libres et intelligents électeurs de Rouville. "Vous désirez savoir quelle est ma politique? Il n'y en a pourtant qu'une aujourdniui, c'est celle que vous recherchez en vain vous-mêmes et que je vous apporte; le moyen de vous enrichir, sans durement peiner à chaque. heure du jour comme vous le faites et comme vous préparez vos fils à le faire."

"Une ère de prospérité aussi nouvelle que généreuse s'ouvre présentement à votre activité. Montréal, la métropole du Canada, grandit à vue d'oeil. Les chemins de fer, la navigation y apportent des richesses inouies. Des industries de toutes sortes couvrent son territoire, débordent sur la campagne voisine et bientôt envahiront toute l'étendue de l'Ile."

"Du sud au nord, de l'est à l'ouest, les usines montrent leurs hautes cheminées et font entendre le cliquetis harmonieux de leurs machines, alors que vous restez endormis sur vos mornes fermes, sans paraître

percevoir qu'il faut des bras et des mains pour de si nombreux besoins."

"Les pays étrangers nous envoient des milliers d'ouvriers. Déjà ils reanplissent de superbes emplois, en même temps qu'ils gonflent d'argent leurs goussets et s'emparent des terrains . . . Mais c'est à vous, jeunes gens vigoureux de la campagne, que ces biens sont dûs en premier lieu. Ils vous sollicitent, pendant que vos terres stériles et ingrates épuisent sans profit vos forces et ne vous offrent aucun contentement."

— "C'est assez correct, ça," ne put retenir Isa qui sentait renaître en lui son même levain d'amertume contre la terre . . . "Envoyez."

"Venez, la fortune vous attend. Cette invitation, je l'ai fait entendre dans plusieurs paroisses des vallées du St-Laurent et du Richelieu - à Varennes, à Verchères, à Beloeil, — et l'on est venu en foule. Je la réitère ici avec une foi p-lus convaincue. Venez ; il y a encore des lots à acheter; j'en possède moi-même un grand nombre . . , Plusieurs m'ont été arrachés des mains par des étrangers, mais c'est à vous, ô mes chers compatriotes, que je réserve les plus avantageux."

— "C'est pas vrai," cria quelqu'un. . . "Parlez-nous politique," lança un autre.

"Venez, l'avenir est à l'industrie, à la finance, aux affaires. La terre a fait son temps ici. . . Et à ceux qui me demandent de .traiter de la politique, je répondrai qu'aiicune question n'est plus importante que celle que je vous expose. Elle constitue la politique du jour, la politique vraiment canadienne et

nationale que tons les gouvernants, les hommes d'affaires et les candidats s'empressent d'applaudir, car c'eât par elle que nous atteindrons l'influence et les emplois qui nous sont dûs parmi les populations de notre Dominion."

— "Politique de suicide," avait proféré tout haut, un goût de terre fraîche à la bouche, le vieux de Beaumont. Il avait en même temps promené lentement sur la foule un douloureux regard où couvait son impuissance indignée de paysan à ne pouvoir riposter à l'insulteur, le regard de quelqu'un qui, les mains liées, aurait vu outrager sa mère.

Bégayant, il avait tenté de trouver des mots, lorsqu'une voix nerveuse, avec l'accent oppressé que donne un saisissement trop vif, traversa l'air:

— "La première richesse d'un pays et sa principale force, — les balles boers me l'ont démontré — c'est la terre."

Cette vérité incontestable répondait si bien à la pensée des auditeurs qu'une salve spontanée d'applaudissements éclata dans la salle.

— "Comment, jeune homme," reprit décontenan'-'^é, le charlatan politique sous lequel se cachait l'embaucheur. "Vous en êtes encore là ? L'expérience vous a alors bien mal renseigné. Eegardez donc autour de vous. Où est la richesse? Où est la puissaîicc? Où est le bonheur? Est-ce chez vous, agriculteurs? Je maintiens qae nous avons tous le devoir de tenir un rôle dans la confédération canadienne, mais que vous rendez ce rôle insignifiant, même dans notre province de Québec, parce que la plupart d'entre vous

vous n'êtes que les dupes de la terre, laquelle abuse de votre travail."

Et perdant toute mesure sous le coup de multiples désapprobations, il leur cria en se retirant:

— "Oui, changez de métier, changez de pays, s'il le faut, et ne vous enseA'elissez point de coeur joie, comme vous le faites, dans l'étroit sillon que vous creusez."

Le docteur Duvert se trouvait parmi les auditeurs. Appelé auprès d'un malade des environs, il s'était empresisé, sa visite terminée, de faire acte de présence à rassemblée. S'il avait en grognant écouté les assertions paradoxales du hâbleur politique, il avait accueilli avec transport la chaleureuse riposte de Yves.

Cette généreuse intervention, arrachée à la solidarité filiale bien plus qu'au désir de se mêler au débat, avait révélé chez son auteur autant de coeur que de culture. C'est pourquoi le docteur avait-il d'un mouvement spontané, lancé son nom en l'invitant à répondre.

Le nom fut repris par la foule et les appels : . . . Yves ! . . . Yves ... de Beaumont, les battements de mains, nombreux et pressants, ne cessèrent qu'à l'apparition de Yves, debout et nerveux, gêné sous les regards attentifs,

"Camarades", dit-il, "selon que vous le disait ce monsdeur, mon expérience est en effet peu complète puisqu'elle ne date que du jour encore récent où je suis venu Teprendre au milieu de vous la place que je n'aurais jamais dû quitter. Cependant les illusions éteintes de ma vie m'ont déjà appris à connaître le^

duperies des hommes et des choses, et je vous affirme que cet homme vous trompe.

— "Oui . . . oui — très bien", volèrent dans la salle.

"Il est vrai que je n'ai encore pénétré les questions qui vous agitent qu'avec mon coeur, mais je me réjouis de constater tout de suit« une réprobation de la prétendue politique nationale que cet homme vous a exposée ce soir — en vous offrant de déserter le sol natal — par l'absence elle-même de tout candida't officiel et dans sa propre gêne à déclarer qui il représente en cette circonstance.

"Votre place est ici avant tout, et non dans les villes que l'industrie et le commerce gouvernent. Et si par hasard, dans nos vieilles paroisses du Kichelieu, il est des jeunes hommes robustes et courageux qui trouvent le sol trop cher pour la valeur de leurs bourses, ou trop étroit pour la valeur de leurs bras, qu'ils aillent bâtir leurs foyers dans nos riches régions vierges, La terre maternelle et toujours féconde de Québec n'a rien à envier aux pays les plus fortunés. Et ce serait une aberration que d'accepter l'étrange déracinement — aussi amer pour l'homme que pour 'l'arbre — que l'on vous a proposé tantôt..

— "Très-bien... très-bien...'' et cette fois Yves avait reconnu la voix émue de Isa.

"D'ailleurs, en vous donnant cet avis, jeunes hommes de mon pays, je ne suis pas animé du seul souci d'assurer votre bien-être et votre prospérité, je sens que je suis entraîné par une asipiration plus large et plus haute: celle d'assurer à la fois la survivance de notre pauvre province française en l'appuyant. . . en

la chargeant en quelque sorte comme un berceau à défendre, sur vos rudes épaules d'agriculteurs."

— "Bravo ! . . . trèsi-bien, Yves. C'est toi qui as raison."

"Enracinez-vous donc dans le sol, dans ce sol que vos ancêtres ont ouvert, que vos pères ont cultivé et dont le sein généreux offre à notre race la seule aisance et la seule force désirables."

"Une autre race s'agite dans le domaine des affaires. Trois siècles de trafic, de négoce, pendant lesquels elle a constamment dominé malgré sa faiblesse numérique, nous convainquent de son invincible supériorité naturelle sur ce terrain. Il n'y a pas à entrer en lutte contre elle."

"Pareillement, trois siècles d'attachement; au sol, — et ce sont nos trois siècles d'histoire — ont façonné à la race française, en Canada, une âme rurale, mais une âme susceptible d'atteindre aux plus nobles élans du coeur et de l'esprit. C'est par elle que nous tiendrons tête à l'envahissement, d'où qu'il vienne, et que nous nous hausserons aux premières situations sociales. . . à la condition toutefois que nos gouvernants s'acharnent à faire pénétier l'instruction dans chacun des foyers de la province et à développer ainsi, en même temps que la culture du sol, cette autre culture, infaillible pour nous pousser encore plus vite et plus haut: la culture de l'intelligence. Avec cette paire d'ailes, avec cette bouée de sauvetage aux épaules, la race française défiera éternellement les vents et les marées. . ."

— "Très-bien. , , hourrah ! . . . Bravo ! Yves. . . Encore."

Yves aurait voulu s'arrêter pourtant, mais étourdi par sa propre émotion et entraîné par les bravos et les claquements de mains qui crépitaient de lui, il reprit, en reconnaissant certains vieillards de son voisinage, parmi lesiquels son père qui cachait dans le dos du docteur Duvert son regard noyé de larmes.

"Messieurs, est-ce en écoutant les clairvoyants, et les vieux patriotes à tête blanche que je retrouve dans cette salle, que j^ai tout à coup pleinement compris que la mission sacrée de défendre cette terre française d'Amérique ne serait bien remplie que par vous r Est-ce simplement parce que, dans ces coins calmes de paroisse, je me souviens d'avoir de trop près et pendant trop longtemps écouté le bruit de vos faucheuses et le battement fascinateur de vos fléaux? . . . Est-ce plutôt parce que ce soir je laisse trop joyeusement palpiter dans mes veines la bonne vieille sève de paysan et de laboureur dont je descends?.. . Je l'ignore. . . Mais je ne demande pas moins avec ardeur aux hommes politiques de mon sang — à ceaix surtout qui ne peuvent fouilleT l'avenir sans qu'un certain émoi ne leur traverse aussitôt l'âme — de ne jamais perdre de \Tie la bouée bienfaisante dont j'évoquais tantôt le symbole."

"Et si ce suprême souci d'avenir ne devait pas seul suffire à les animer, ne leur resterait-il pas encore l'ambition touchante de nous grandir, nous les vaillants du sol?. . . quand ça ne serait. . . quand ça ne serait, n'est-ce pas, que pouj nous permettre de

faire rayonner, au-dessus de toutes les autres classes, l'éclair d'indépeujdance et de liberté qui nous distingue, comme nous savons au temps des moissons "faire briller l'éolair de nos faulx, au-dessus des gerbes mûres."

Yves s'était assis. Ses lèvres et ses mains continuaient de s'agiter sous le coup de la violente émotion par où son âme venait de se déverser en des accents qui l'avaient troublé lui-même.

Il releva la tête en entendant les félicitations du docteur Duvert que l'enthousiasme avait porté d'un bond auprès de lui. Il vit en même temps son père dont les yeux pleins de larmes joyeuses disaient la grande fierté de son vieil âge.

Il se porta vers lui avec une caresse attendrie du temps où il létait tout petit; et indifférent à tout oe monde autour de lui, il se jeta sur son épaule :

— "Es-tu content, père ?" murmura-t-il tout bas.

XXXIY

Et pourtant combien Jacqueline l'aimait au fond.

Malgré la diplomatie et la défiance sans cesse surveillée où elle s'enveloppait, elle ne pouvait entièrement cacher les élans de tendresse qui venaient l'accabler jusque dans la solitude morale où elle s'appliquait à renfermer son coeur. Et cette souffrance contenue, qui s'attachait ainsi à ses pas comme une entrave, s'exagérait encore de la cuisante pitié qu'elle nourrissait.

Si alors il faisait beau temps, si le soleil saupoudrait sa séduisante pousisière d'or sur la crête des pommiers et des rochers de la Montagne, elle partait au hasard, par besoin apparent de s'agiter, humer l'air, mais en réalité pour sentir de plus près la présence de Yves. Par des méandres agrestes, qui serpentaient sous les arbres, enjambaient bizarrement d'un verger à l'aultre, mais finissaient toujours par

l'entraîner dans le voisinage de la ferme des Beaumont, elle allait.

De loin, enfouie sous les arbres, elle scrutait attentivement les alentours et si elle découvrait que Yves était occupé à travailler dans quelque coin reculé de son champ, sans plus aucune crainte de le trouver à la maison, elle entrait dire un bref bonjour à Marcelle.

Un bref bonjour. . . Ce n'était plus en effet les longs et gais bonjours d'autrefois, pleins d'interminables épaiicliements, qu'elles échangeaient à présent. Les événements s'étaient en ces derniers temps précipités d'une manière si étrange; ils avaient semé dans leur vie tant d'amères énigmes, qu'il ne fusait plus de rires heureux et inextinguibles de leurs lèvres encore jeunes. Elles n'avaient plus d'illusions à échanger, de rêves à ébaucher tout haut; il restait toujours une ombre, une alarme, un sanglot, en suspens derrière leurs pensées.

Cette fois cependant, Marcelle était accourue vers Jacqueline avec son ancien sourire accueillant et ouvert. C'est que de là-bas, de l'autre bout de l'Amérique, elle avait reçu l'appel — si longtemps craint et désiré — de Lucas. Elle n'en eut rien dit que Jacqueline l'eut deviné, tant Marcelle laissait nettement son état d'âme se refléter sur sa figure.

Après une foule d'indications variées, — oii se trouvaient consignés, comme dans un schéma, le tracé de la route, les moyens de déplacement à adopter de préférence, les incidents à prévoir, les embarras à tourner, les distances, jusqu'à la rue à suivre et la

porte où finalement frapper — Lucas avait ainsi terminé sa lettre: "Tu demanderas André Robert et quelqu'un, qui pleure de tristesse en décrivant et en. songeant à ceux que tu vas quitter, te sautera à ce moment au coii, en pleurant de joie, cette fois."

En grand mystère, faisant ainsi ressusciter les pensionnaires d'autrefois, elles avaient toutes deux longuement cherché la retraite ignorée sur la carte géographique . . . Que c'était loin ! . . . Et de penser à tous ces étrangers de race, de langue, de religion, de nom, de coeur, de tout, parmi lesquels il allait falloir se perdre sans retour, Marcelle en avait reçu une vive secousse. Mais qu'im^porte, son Lucas sera près d'elle; elle saura s'il souffre ou s'il est heureux; s'il continue sa vie d'alcool ou s'il est corrigé, selon qu'il le lui jure ... à cette perpétuelle incertitude, elle préfère tout.

Elle ajouta tristement:

— "Ce sont les deux d'ici, qu'il va maintenant me coûter d'ahandonner.'*

— "En effet, je n'y avais pas pensé," reprit Jacqueline. . . "Ce pauvre vieux de Beaumont. . ."

— "Et ce pauvre Yves aussi? Ne crois-tu pas?. . . Que vont-ils devenir dans leur maison vide ? Je n'ai pu encore me résoudre à leur en parler, tant je me sens ballottée par des sautes successives de joie et de chagrin ... Je vois si bien d'ailleurs que Lucas a tout analysé et pesé d'avance et qu'il endure les mêmes perplexités dans son gîte secret d'exilé."

Avec sa grâce spontanée à adoucir ou à partager toute souffrance chez ceux qu'elle aimait, Jacqueline

eut désiré trouver tout de suite quelque formule compatissante pour fusionner encore plus profondément son âme à celle de Marcelle; mais elle était restée interdite, déjà debout et prête à s*en sauver, en apercevant soudain Yves qui, en tenue de paysan, son large chapeau de paille à la main par fantaisie de se mieux laisser caresser par la brise, rentrait de son travail.

A Faspect de Jacqueline, il avait eu de même un sursaut de surprise et d'embarras gêné, mais il s'était bientôt remis, emporté par le ravissement intérieur qui tout de suite l'avait pénétré comme un vin.

— "Si vous me voyez confus, mademoiselle, ce n'est pas par honte de ma tenue de travail," s'empressa-t-il d'émettre. "C'est que je ne puis même pas, afeisi accoutré, m'offrir pour vous guider à travers les sinuosités des vergers. . . N'alliez -vous pas partir pour le village?"

— "Et cela sous-€ntend que si vous ne rougissez pas, vous, de votre livrée de paysan, je n'ai pas cette fierté, moi," reprit Jacqueline avec une expression défaite . . . "Eh ! bien, voyez si j'en rougis", proférat-eille au bout (d'un temps, du ton des résolutions graves. Et allant se placer auprès de lui : "Venez ..."

Sous le coup de je ne sais quel reploiement subit, Yves était demeuré un instant hésitant en face d'elle, puis il l'avait suivie.

Combien souvent toutefois il avait en esprit

souhaité une circonstance pareille: Se trouver seul une bonne fois en la compagnie de Jacqueline, avec l'enchantement de marcher à ses côtés, dans l'ombre

bruissantes des grands arbres du Eicheiieu; lui parler doucement, avec des mots qui ne l'auraient pas interrogée, mais lui auraient tout de même arraché — prononcées ou muettes — les réponses les plus secrètes et les plus décisives; l'initier en même temps comme une soeur à l'intimité de sa vie en lui racontant tout bas ses pensées, ses projets, ses échecs, ses espoirs que maintenant il ne mettrait plus qu'en la terre fidèle, et, sans oser trahir son coeur à fond, atteindre dans ses aveux le point le plus escarpé, n'attendant qu'un simple mot complice pour se précipiter tout à fait.

Mais déjà il ne savait plus que dire, anissi ému par le calme impressionnant du sous-bois où ils s'étaient engagés, que gêné par la silhouette qui raccompagnait pensive.

Et ce fut Jacqueline qui rompit le silence.

Son ardeur à se défendre de rougir de la livrée de Yves avait été si spoiitanée, si décisif son geste, que, dans son désir de sauver ce qu'ils auraient eu de trop révélateur, elle se décida sur un sujet à côté:

— "Je vous suis fort reconnaissante de m'enseigner ce rapide sentier que j'ignorais, et dont vous paraissez par contre posséder une longue habitude/*

— "Oui, bien longue, et qui remonte à ma plus lointaine enfance. . . Je n'y passe jamais saas qu'une foule de réminiscences naïves ne viennent aussitôt défiler dans ma mémoire.

^ — "Oh ! c'est là le charme, trouvé nulle part ailleurs, il me semble, et que seuls les hommes des champs savourent: pouvoir attacher à leur gré une

figure, une âme, à chacune des choses parmi lesquelles ils vivent. . . Si bien que ces choses finissent par leur ressembler, savez-vous ? . . . Je me serais reconnue ici, tant chaque objet me paraît revêtir la physionomie des de Beaumont," conclua-t-elle avec un sourire interrogateur.

Puis elle fit mine de se hâter davantage, jetant un coup d'oeil ici, arrachant là une tige qu'elle rejetait aussitôt, l'esprit visiblement occupé à combattre quelque souci.

A quelle périlleuse stratégie ne s-'essayait-elle pas en effet à ce moment? manier ses sentiments de manière à les dresser au besoin en obstacle, comme un mur, et cependant se raidir en même temps contre eux de toutes ses forces pour échapper à la tentation de se jeter à genoux et confesser son amour en demandant pardon. Car elle percevait, au tuanulte des idées qui l'agitaient, qu'un pareil état de fièvre poursuiTait Yves.

Jusquenlà, forcés par l'étroitesse du lacet, ils avaient marché l'un devant l'autre, sans beaucoup lever du sol leur regard. Yves, roulant des penséesi qui tantôt l'accablaient, tantôt l'exaltaient pour d'irrémédiables aveux, suivait l'empreinte fragile que le soulier de Jacqueline laissait comme un sillage à la surface de la terre fraîche.

Brusquement, dans une pénétrante ondée de lumière, le sentier ombragé qu'ils longeaient avait débouché d'un massif d'érables, au sommet du versant qui dominait à quelque distance du village. Toujours ce tableau — fait des grandes forêts lointaines,

des pâturages avoisinants où paissaient d'innombrables troupeaux, du Eichelieu qui semblait rouler jusque sous les pieds ses eaux endonneuses, des clochers, des menions d'avoine, de tous ces objets champêtres qu'on eut dits des décors d'opéra — toujours ce tableau, qui s'offrait de ce point particulier, avait eu le don d'émouvoir Yves. Mais cette fois son émotion s'avivait de la magie de la présence de Jacqueline.

Machinalement il avait ralenti son pas, comme pour convier cette dernière à partager son adiniration, mais au fond il n'osait plus avancer, désirait prolonger la rencontre, car il savait maintenant tout proche la limite extrême où il avait résolu, à cause de la rusticité de son costume, de rebiousser chemin. Et alors il se rendit compte que, sans avoir rien dit des paroles exaltées qui le tourmentaient, ce serait irrémédiablement fini de ce têté-à-tête unique que la Providence semblait elle-même lui avoir si ingénieusement ménagé. Il ne 'lui resterait plus qu'à recharger son secret sur ses épaules.

Cette réflexion amère, soudainement retournée dans son esprit, lui serait de ressort. Et faisant un détour pour reprendre l'entretien au point où il l'avait laissé tomber:

— "C'est vrai que nous devrions être heureux, que nous devrions nous considérer tels au moins, nous les travailleurs du sol, et pourtant que de déboires, de désenchantements parviennent toujours à s'insinuer dans le défilé de nos meilleures impressions et ne' lèguent pour âme aux choses champêtres que leurs grimaces. . . Ce serg.it exact, ce que vous imaginez,

si dans la vie propre des champs on pouvait empêchei l'autre vie, l'autre. . . la triste. . ."

Jacqueline comprenait ça et elle y avait acquiescé d'une inflexion de la tête.

— "Mais il y a toujours cette ambition, ces aspirations plus hautes que nos ailes, ce coeur qu'on ne peut rêner non plus et qui dans son aveugle apprétit fausse et entraîne notre raison... J'ai déjà fait bien des circuits à sa poursuite. . ." Puis à voix plus tendre il lui avait raconté ses tentatives et ses échecs à la Poudrerie, sia belle fièvre de travail au début pour triompher, l'emporter par quelque succès scientifique éclatant qui les aurait matés. .. eux. . . Il l'avait pourtant atteint ce succès qu'il se flattait d'offrir à la science, à sa race, à. . .

Cela aussi Jacqueline le savait. . .

— "Et voyez" . . . C'est alors que désabusé, rebuta, sans une épaule de femme où appuyer son front, ce besoin l'avait pris comme une soif de s'en aller, s'éloigner, prendre du service, s'étourdir là-bas, là-bas, du bruit des canons boers . . . Mais il avait bientôt senti que, même en plein combat, il n'y aurait jamais assez de fumée dans le ciel africain pour obscurcir certaines visions bénies... "Croiriez-vous,," reprenait-il, "que c'est là que l'emprise du foyer natal, le rappel aigu de mon village, de certains visages chers, ont commencé par me plus violemment remuer? Malgré le désarroi des lieux, je reconstituais, à même le veldt, de consolants paysages où je me plaisais à retrouver mes êtres bien-aimés ... Et c'était toujours le simple tableau, rapidement entrevu au passage,

de quelque fiancée boer, protégeant la ferme abandonnée à côté du vieil aïeul burgher, qui . éveillait chez moi ces séduisantes visions. . . Qui m'eut dit alors que ces visions n'étaient que prématurées et que je les retrouverais toutes réelles et vivantes à mon retour ? . . . Et pardon, mademoiselle, si je vous le confesse," avait-il conclu avec émotion, "mais votre ombre bienfaisante n'était pas plus absente, là-bas, des scènes chimériques que j'imaginais, qu'elle ne l'était ici, je le sais, dans la vie de Marcelle et du vieux père de Beaumont."

Si, à ce moment, Jacqueline lui eut dit un mot quelconque, un mot, il n'aurait plus été maître de son attendrissement; mais non, elle se tenait muette, absorbée et comme tendue dans une douloureuse attitude de défense qui semblait le supplier de se taire.

... Ils ne marchaient plus que très lentement, tous deux renfermés dans leurs pensées et animés d'u:î même souffle pesant et inégal.

Quelque chose cependant persistait à dire à Yvss d'en finir, ne cessait de lui remuer le sang avec violence. Et c'est alors que croj-ant, dans l'acreté de son angoisse, puiser quelque force décisive qui lui permît cette fois de crier son mal, de sonder enfin ce que Jacqueline cachait sous la froideur dont elle se couvrait, il avait résolument levé les yeux sur elle.

Par parité d'âme, Jacqueline avait sans doute nettement deviné et suivi sur la figure bouleversée de son interlocuteur la trace du violent débat intérieur que l'orage de ses sentiments soulevait, car elle s'était subitement, arrêtée sous ce regard, défaillante, horri-

blement pâle, courbée dans l'attente pleine d'anxiété de je ne sais quelle redoutable menace suspendue sur sa tête.

Sans un mot, clouée dans l'attitude où l'imminence des aveux de Yves l'avait écrasée, sa main seule cherchant un appui dans le vide, elle restait frissonnante, comme si elle eut attendu le coup fatal.

. . . Elle le savait si bien ça aussi . . .

Quant à Yves, il s'était écarté, puis rapproché d'elle avec un geste d'effroi. Les lèvres vibrantes, très vite il lui avait jeté trois ou quatre paroles incohérentes qu'elle avait écoutées sans répondre et voyai: . &e 'lever dou^oement vers lui son regard chargé de larmes suppliantes, il s'était tu. Une sensation d'égarement — où perçait encore entière l'extrême tension de son esprit vainement ramassé pour un effort de perspicacité — continua de l'agiter encore quelque? instants', puis sous le coup de quelqu'étrange retentissement au forud de son âme, il s'était enfui.

— "Ah!'* soupira douloureusement Jacqueline en le voyant s'éloigner.

Eperdue, elle tenta vers lui quelques pas chancelants, comme pour le retenir; mais n'en pouvant déjà plus, avec une exclamation de déchirement ?^laintif:

— "Monsieur Yves... Yves... Yves... appelât-elle, à voix de plus en plus éplorée.

Les dernières feuilles étaient tombées.

Il pleuvait ujie de ces pluies fines, ténues, qui semblent se réfugier en vaporeuse fumée au sommet des arbres ou dans les replis des coteaux. Vu l'impalpable brouillard qu'elle répandait, longtemps les attelages de labour avaient persisté dans les champs à creuser leurs sillons monotones; mais à la longue Lusignan, Eémy. . . d'autres plus loin, avaient successivement abandonné la tâche, repris le chemin de la maison ; et Yves les avait imités. Il avait d'ailleurs diverses choses urgentes à mettre en ordre dans son étable, des auges à réparer, certaines planches d'entredeux à remplacer. Il tirerait Justement parti du temps perdu qui s'offrait.

— "C'est bon," avait approuvé le père Beaumont, qui, dans son bonheur à constater combien profondément Yves semblait avoir été réempoigné par le goût

du sol, s'ingéniait de toutes manières à lui en adoucir le poids. — "J'en profiterai moi-même pour réparer le liam.ais de Kougeaud.'' Toute maternelle qu'elle est, la terre tient à ne mesurer ses largesses que sur les sueurs qu'on lui consacre ; et sans relâche elle sollicite, gourmande, distribue partout ses commandements muets.

Le vieux n'avait jamais regimbé, lui, contrp les mille soins qu'elle requiert. Il s'empara du harnais e+ avec un bruit de boudles et d'anneaux heurtés aux portes, de sangles et de traiftis rampants sur le plancher, il était allé s'installer clans un coin de la cuisine. — "Cela ne t'embarrassera pas trop, Marcelle?'*

Quand cela aurait été, la pauvre ne se serait pa., plainte', tant elle éprouvait le besoin — par cetimuette pluie d'automne qui lui détrempait l'âme — de sentir quelque présence chère remuer auprès d'elle.

— "Non, aucunement,*' s'était-elle [empressée de répliquer.

Son alêne d'une main, sa '^Ijabiche", son ligneul de l'autre; tenant, de ses doigts libres, très exactement superposées les bandes de cuir dont le lien avait cédé, le père Beaumont avait commencé le piquage. Si ses yeux lui faisaient à présent un peu défaut pour fixer les points avec la S3anétrie d'autrefois, sa vieille main toujours experte devinait, voyait, elle, et la lig7ie des coutures se prolongeait très droite. De temps en temps, pour mieux ramollir le cuir, il le tvciv.pait dans un haquet d'eau tiède disposé auprès de lui, puis il reprenait.

— ^'Tieus, c'est une chance que je m'en sois aperçu.. . l'avaloire se serait rompue en chemin," fit-il au bout d'un temps de silence, en constatant l'entaille profonde que l'ardillon de la boucle avait à la longue creusée. — "Ce serait drôle de voir comment Yves, avec son manque d'habitude, se prendrait pour recoudre ça. . . Ce n'est pas de sitôt qu'il atteindra l'adresse de Lucas en ce genre de travail."

Il retournait le liamais en tous sens, l'éprouvait pièces par pièces. "Il est encore solide, sais-tu?... Lucas ne l'avait point payé cher."

Lucas. . . encore le nom de Lucas. C'était donc fait exprès ce rappel du fils perdu, au moment où Marcelle se débattait elle-même contre son souvenir, arrangeait des phrases qui aus^sitôt lui paraissaient trop pénibles, en combinait d'autres, décidée cette fois à la confidence qu'elle avait jusque là hésité de faire.

Avec un regard d'une douceur extrême, elle s'était rapprochée du vieux de Beaumont, comme pour suivre de plus près son travail. Longtemps elle le regarda en silence, pendant qu'il reprenait son toujours même geste d'enfoncer son alêne, de plonger et tirer le fil.

— "Je ne vous en ai pas encore parlé. . . Lucas m'a écrit", prononça-t-elle.

S'apercevant de l'accent grave et changé de Marcelle, il resta sans rien dire. A la fin:

— "Il demande que tu le rejoignes?"

—"Oui."

—"Et tu iras?"

—"Oui..." , .

Il l'avait écoutée sans trop t;"rande émotion. Moa Dieu ! il savait bien que cela devait un jour arriver, qu'il y avait quelque part un autre abanaon plus douloureux que le sien à consoler et il aurait rougi comme d'une lâcheté, il aurait citi sa vieille honnêteté éteinte, si, malgré son désarroi, il ne se fut pas accordé avec Marcelle sur ce point.

Mais en homme qui craint que la lie ne remonte dans la coupe qu'il pensait avoir vidée :

— "Ce n'est pas sur mon sort que je m'inquiète, va . . . C'est l'avenir de Yves qui me préoccupe ... On entend de si trompeuses suggestions, les chimères ont tant d'écho dans les maisons vides. . . Si l'ennui allait le prendre et le chasser de nouveau . . .

Marcelle interposa:

— "Quelle délicieuse remplaçante j'aurais pourtant à vous proposer et qui vous aime bien tous deux."

— "Jacqueline, hein !. . . Tu crois?. . . Tu le crois toi aussi, Marcelle, qu'elle aime Yves?"

— "Il me semble toujours que ce n'est qu'en étouffant son coeur à deux mains qu'elle en comprime les battements. . . et si Yves écoutait mieux. . ."

— "Chut," fit le vieux, en le voyant sortir de son étable tenant précieusement à la main son cKapeau rempli d'oeufs. "Il faudra ne lui rien dire de tout ça, ton départ, Lucas, rien ..."

Il ramassa ses outils, le harnais, mais il n'avait plus l'esprit à travailler. Avec dans son âme une brume plus dense que celle qui flottait sur les coteaux étendus devant lui, il s'était mis à regarder la pluie tomber.

XXXYI

Puisant une consolation et une force à sentir son opinion partagée par Marcelle, le père de Beaumont était revenu sur le sujet, le lendemain. Tout réjoui, dans une agitation d'esprit et de mouvement qui l'empêchait de tenir en place, il racontait, en les mimant, une foule de traits à l'honneur de Yves, les rappelait avec orgueil comme pour le mieux grandir au rang de Jacqueline: Cette réunion de comité, par exemple, où tous l'avaient si fièrement acclamé.

— "Si tu l'avais vu, ]Marcelle, ce soir-là, pendant qu'il faisait entendre sa profession de foi, son respect pour la vieille terre, son affirmation que le salut et la stabilité de la race et de l'idée françaises en ce pays ne se mesureront toujours qu'au degré d'attachement des nôtres au sol. . . Et puis ce regard inspiré qu'il avait; et ces appels puissants, quoique très doux, qui fouettaient les poitrines et les faisaient

•vibrer, de même que le battement amorti de nos fléaux fait tout vibrer et trépider dans l'aire; et ces apostroplies de feu qui, après avoir ricoché sur l'odieux charlatan qui l'avait précédé à la tribune, enflammaient les auditeurs: Messier, Lusignan, le docteur, Isa et les vieux comme moi qui pleuraient, eux, et se demandaient en même temps jusqu'à quel inaccessible sommet pourrait bien monter le fils du laboureur, ''l'habitant", qui déciderait de semer dans sa vie de telles idées avec une telle éloquence . . . Aurait-elle été empoignée et subjuguée, la petite Jacqueline, si elle l'eut entendue ?"

Se fouettant sans cesse de ces réflexions, il avait finalement arrêté de mettre à exécution un projet qui s'était déjà présenté à son esprit, mais dont jamais, comme à cette heure, il n'avait aussi nettement espéré l'heureux accomplissement.

"Yves aime sûrement la demoiselle Duvert et la petite ne l'aime pas moins," avait-il souvent raisonné dans sa vieille tête. "N'ai-je pas le témoignage de leurs sentiments réciproques dans les incidents qui ont accompagné le départ de Yves? Ce baiser spontané que j'ai reçu des lèvres de Jacqueline était, je l'ai senti, à edlni qui partait. Lui-même l'a senti sans doute et c'est à cause de ce souvenir qu'il était si ému et si empressé d'aller saluer le docteur à son retour. J'ai secondé son 'tendre dessein, espérant qu'il en résulterait une liaison plus significative, mais je le vois bien, il est trop défiant de lui-même, trop sauvage pour tenter une démarche décisive auprès du docteur. . . J'irai moi. Pour assurer le bonheur de son

enfant; un père ne peut-il point tout oser sans rougir?"

Son intention était bien de jeter au cou de Yves une délicieuse amarre propre à l'ancrer pour toujours à la terre de Saint-Hialire, mais sa sollicitude paternelle se préoccupait pareillement de trouver enfin du bonheur à jeter dans le vieux foyer natal, le sien, de nouveau menacé par le départ de Marcelle et si amèrement refroidi de toutes les ardentes tendresses d'autrefois. Il n'avait même jamais réfléchi, dans son orgueil pour Yves, que son état de cultivateur put présenter un obstacle et établir une véritable différence de condition sociale. C'est d'égal à égal qu'il irait traiter. Et sans plus d'hésitation, il s'était mis en route.

Ce fut de ce pied d'ailleurs que le docteur l'avait reçu, car sa propre origine paysanne, dont il se parait comme d'une auréole, les relations d'intimité que sa profession lui avait créées parmi les habitants de la région, la notoriété qui de plus s'attachait au chef de la famille de Beaumont chez lequel on se plaisait à voir un vrai gentilhomme campagnard, tout cela le disposait à accorder à celui-ci le plus s}'mpathique accueil.

La confidence qu'il reçut l'avait toutefois un peu étonné.

— "Cette Marianne en a-t-elle un flair ?" Ne put-il s'empêcher de penser, en se rappelant les mystérieu- •ses réticences dont elle se plissait énigmatiquement les lèvres quand il l'interrogeait au sujet de Jacqueline. "Chez ces vieilles filles, il reste donc toujours

un peu de fée occupé à régenter à leur fantaisie les coeurs de leurs administrés ? . . . C'était son rêve, ce Yves."

S'il avait déjà lui-même noté les attentions de sa fille, il n'y avait vu toutefois que la manifestation d'une légitime spupathie envers un jeune homme dont les aventures avaient défrayé la chronique paroissiale. Personnellement il avait toujours estimé et admiré Yves. Peut-être l'aimait-il même. . ., depuis le soir surtout où il l'avait vu, au Brûlé, prêt à semer, pêle-mêle avec son blé, tant de germes féconds dans le terroir canadien. Qu'il put lui devenir plus cher encore, jusqu'à entrer dans sa famille, nulle induction ne l'y avait préparé.

Cette éventualité lui sourit toutefois sur le champ. Le père de Beaumont parti, il se prit à réfléchir longnement sur la proposition qu'il venait de recevoir de ce brave homme.

Mais dans quel tréfonds imprévu ne s'était-il pas aussitôt senti emporté, avec de ces arrêts, de ces binisq\ies ressauts qui tantôt suspendaient sa pensée, tantôt l'entraînaient dans les plus étranges complications. Jusque-là, il n'avait pensé qu'en homme, {seulement en homme pour qui l'affection tient lieu de tout ; il ne s'était jamais arrêté à méditer avec la conscience inquiète du père. Quelle différence il y a cependant.

J'ai rêvé le bonheur pour ma Jacqueline, se disaitil, est-ce que ce paysan me l'offre? Jadis, je cherchais ce trésor dans la santé, les honneurs, les succCs : j'ai rencontré tout cela sans les goûter et su^ le cou])

j'en ai été rassasié. Et même à travers tous ces biens la douleur n'a cessé de me visiter. J'ai connu l'ennui avec ses teintes sombres, faites d'impuissance, d'humeur, de découragement, de révolte. C'est que l'effort vers le mieux est la raison d'être de la vie et le bonheur se trouve dans le travail ininterrompu. Plus l'intelligence s'accroit, plus l'être idevient sensible à la souffrance, parce que les force® disponibles trouvent plus difficilement un champ où s'exercer. Le paysan ne connaît rien de ces états d'âme dont nous avons la dure expérience. Il n'a pas à chercher sa tâche quotidienne, sa profession la lui mesure à chaque heure du jour. S'il peine parfois à la poursuite de ses besoins, il n'éprouve pas le cuisant malaise qui souvent résulte du seul ralentissement de l'action vitale. La tristesse ne l'assiège que rarement. N'estce pas là le bonheur? Oui, je le crois fermement et j'espère faire pénétrer cette conviction dans l'âme de Jacqueline.

Il s'enferma de nouveau quelques instants dans s.es réflexions, puis se traits se distendirent, se rassénerèrent tout à fait. Son habitueille figure d'affectueuse tendresse était réapparue rayonnante.

— "Où es-tu, Jacqueline? Viens donc, Jacqueline. Accours, que je te raconte une histoire, si délicieuse et si amusante à la fois que personne n'en a jamais imaginé de pareille. . . C'est bon, assieds-toi là. Non, plus près ... Ça ne se raconte pas bien, à haute voix, ces choses-là. . . Ecoute."

— "Il y avait une fois... nno grande petite fille qui aimait beaucoup beaucoup un beau jeune homme,

mais elle était si discrète ou si rusée, la coquine, qu'elle n'en laissait rien paraître et que son père même ne s'en était pas aperçu. Pour on ne sait quel mystérieux motif, elle parvenait si bien à étouffer les battements de son coeur que le jeune homme qu'elle aimait beaucoup beaucoup et qui aurait brûlé de seconder sa flamme, se croyant sincèrement repoussé, était parti pour la guerre, l'âme découragée et brisée. A cette occasion-là, par exemple, malgré l'écrou dont elle se verrouillait, quelque chose s'était brisé dans sa poitrine et un sanglot déchirant en avait jailli, tant elle l'aimait beaucoup beaucoup, au fond, ce beau jeune homme, et tant ça la torturait de ... "

— "Non, père, je ne l'aime pas, Yves ... je ne dois pas l'aimer. . ." s'exclama tout à coup Jacqueline, en se voilant la figure de ses mains.

— "S'agit-il de toi? Ai-je dit qu'elle se nommait Jacqueline, cette grande petite fille qui. . . ? Non, tu ne l'aimes pas ? bien vrai ? . . . C'est ce pauvre vieux de Beaumont qui aura rêvé ..."

Sentant son propre rêve s'en aller, il reprit: — "Sais-tu, Jacqueline, que je m'étais moi-même laissé entraîner dans sa naïve chimère?. . . Mais puisque tu ne l'aimes pas . . .

— "Et lui, Yves?" ne put-eJle se retenir de demander.

— "Oh ! lui . . . Il faut l'apprendre de la bouche du père de Beaumont. . . Mais peut-être se l'est-il imaginé seulement ... A son âge, et avec ce qui reste tou* jours de songe inquiet dans l'âme des vieux, on en construit tant pour les enfants de ces châteaux sans

cesse écroulés . . . Cela remontait à l'époque où Yves était chef du laboratoire de la Poudrerie, m'a-t-il dit. Déjà, — à sa seule ambition de gloire, à Fagitation, la gêne soudaine qui lui venait en ta présence ou à la simple mention de ton nom, — il avait soupçonné ses sentiments à ton égard. Et quand ses projets s'étaient effondrés, c'est sur son coeur seul que les débris avaient pesé. Son pauvre Yves, il le revoyait encore, assis sur le rebord du lit, et lui annonçant sa détermination de départ pour la guerre, là, subitement, comme une soif de courir à la mort, de tout endormir éternellement. . . Il avait bien compris alors et il aurait voulu le consoler, mais une pudeur de toucher à ces choses, si indissolublement mêlées comme au souffle même de l'âme, l'avait arrêté. On n'ose pas entre hommes. . . S'adresser à toi, te mendier un peu d'affection par simple pitié pour son fils, il avait été aussi à deux doigts de le faire; puis il avait de même reculé, par peur de ton accueil. , . Qu'importe, il s'était consolé en voyant Yves s'en aller avec l'adieu plein de coeur que tu lui avais apporté, paraît-il, sûr que cet adieu l'accompagnerait et le soutiendrait partout comme un viatique . . . C'est depuis ce moment que le père do Beaumont s'imagine que tu aimes son fils. Est-ce assez navrant?. . ."

— "Eh ! bien, oui, c'est vrai, mon Dieu ! . . . Je l'aime," avait proféré cette fois Jacqueline d'une voix brisée et comme sous le coup d'une intolérable détresse.

— "Tu l'aimes?. . . Mais pourquoi t'en cacher comme d'une honte ?" insista le docteur en l'attirant à lui

d'un mouvement de caresse . . . "J'en serais si fier, moi, si heureux. Car où trouver un plus estimable garçon que ce Yves? Instruit, pétri d'iiomieur et d'idéal, attaché aujourd'hui à la glèbe par toutes les fibres de son coeur et les élans de son intellignece, et de plus en état — à cette sèche époque où l'on ne se plaît qu'à noter l'absence des oeuvres, non la rareté des hommes — de jouer un rôle très élevé dans son pays, à la simple condition de sentir sur sa manche de paysan la main d'une femme complice de son rêve et qui lui commanderait: Monte... Ah! le beau, l'incomparable foyer — aussi sain pour le corps que pour l'âme, puisque ce serait un foyer rural — que nous nous étions, comme deux pauvres vieux fous, mis en frais de vous bâtir, le père de Beaumont et moi . . . Vois, nous te faisions l'héroïne du roman le plus complexe, le plus spontané, le plus vrai, partant le plus beau qu'un écrivain ait jamais écrit."

— "Père, combien tu me tortures," implora Jacqueline.

— "Tu sais mon admiration pour les enfants des champs ... Ce n'est pas de l'état d'agriculteur de Yves que tu rougis, n'est-ce pas?"

— "Certes, non . . . mais je ne peux pas, je no dois pas épouser le fils de la mère de Beaumont. . . Ne m'interroge pas. . . Comprends donc. . . C'est si fourbe la vie," finit-elle en phrases hachées par les larmes.

— "Grand Dieu! tu me mets au supplice toi-même.. . Quoi?... que signifie?... Y aurait-il dans l'existence limpide de ma Jacqueline quelque chos§

que mes yeux de jDère n'auraient point vu?. . . Parle.'' — "Tu ne veux donc pas rester les yeux fermés?. . . A cause de toi, j'aurais été plus forte seule, il me semble... C'est si affreux... J'ai empoisonné la mère de Yves," et elle écrasa son front sur les genoux de son père.

— "La mère de Yves? Mais tu délires, Jacqueline. Que me dis-tu?... Eaconte." Le docteur la pressait de questions ardentes, la soulevait dans ses bras.

Jacqueline parut se ressaisir et, se dégageant du cauchemar qui l'empoignait, elle avait d'un trait dévoilé le drame inoubliable que nous connaissons. Puis les sanglots de nouveau l'étouffèrent et de même qu'on s'accroche éperdu en sombrant elle s'était de nouveau jetée dans les bras de son père.

Le docteur resta atterré. Tout s'était subitement confondu et troublé dans sa double conscience de père et de médecin, mais une chose demeurait lumineuse, effrayamment lumineuse dans son cerveau : l'amas de douleurs que, sans s'en douter, il avait causées et dont sa fille avait si héroïquement porté îe poids au prix de son bonheur. Pour que rien ne l'attristât, lui, elle avait accepté toutes les larmes pour elle seule.

Avec un regard imbibé de suprême pitié, il reprit: — '"Combien tu disais juste, Jacqueline. C'est fourbe la vie . . . et avec quelle égale férocité aveugle, n'est-ce pas, elle tord indifféremment les êtres, faibles ou forts, bons ou méchants ? . . . Malheureuse, toi Jacqueline, quand tu mets sous mes yeux l'excra-

pie d'une hauteur d'âme presque inaccessible ... Oh ! je saisis maintenant toute la trame attendrissante et généreuse de ta vie ... Tu te sacrifiais pour moi, pour la dignité de notre nom . . . C'est presque barbare ce que je vais te dire, alors que je te vois là, écrasée par la souffrance, mais pourtant, c'est vrai qu'à travers ma propre douleur quelque chose de suave me réjouit et m'exalte: savoir que la fierté de ta conscience a crié plus fort que ton amour. Ah ! les fictions des livres, tu ne les inventes pas, toi, tu les vis . . Soit ! je n'hésiterai pas non plus et j'accepte ton généreux sacrifice. J'irai reprendre aux de Beaumont l'imprudente parole que j'avais donnée. Je dévoilerai tout, selon que me le dicte ma droiture de père et de médecin, quitte à vider ensemble, jusquà la lie, le calice que j'aurai déversé.

Sentant que c'était bien là l'immolation définitive, Jacqueline s'était redressée avec une figure d'indicible détresse. Ses lèvres frémirent pour une imploration quelconque, mais ne pouvant se résoudre à la formuler, elle s'était de nouveau effondrée sur les genoux de son père.

C'est fort un homme que sa conscience commande. . . Ses larmes, il les essuiera du revers de sa main comme une souillure. Il contraindra son coeur à battre à son gré. Les décombres de son foyer, même s'ils lui barrent la route, ne l'arrêteront pas. . . Il enjambera par dessus, mais il ira. Et c'est bien. ainsi que le docteur Duvert s'en allait maintenant, presque redevenu calme, avec une soudaine clarté en lui qui

l'apaise, lui trace sa voie et lui démontre qu'il marche droit.

Comme s'il eut répondu à quelque terrible cas de chirurgie dont il anah'serait en route rapidement la gravité, — les complications probables, l'intervention surtout, si redoutable à tenter: cet atroce coup de couteau, sauveur ou meurtrier, à porter dans les chairs, — de même, cheminant à grands pas, il examine les menaçants aspects de son propre cas, auquel il ne trouve toujours qu'une seule solution digne : l'aveu loyal et droit de sa faute.

Certes cet aveu l'épouvante par moments; il semble parfois que sa détermination va fléchir, mais la hantise du point d'honneur le reprend aussitôt, le redresse et Fexalte. Et alors on dirait qu'il goûte une étrange volupté d'orgueil à se représenter que, par la noblesse de son acte, il va prendre en quelque sorte une revanche sur la confiance aveugle et l'estime des de Beaumont et établir une sorte d'égalité morale entre eux et lui.

Si 'la nuit est longue à la douleur qui veille", la route est courte à la perplexité qui chemine. Déjà l'habitation des de Beaumont se dessine à ses yeux. L'humble toit — que tantôt il souhaitait avec joie à Jacqueline et qu'à présent il projette de repousser — semble le saluer de loin, comme un ami, du paisible balancement de ses longs érables; ce toit ne se doute de rien; il lui t^rde comme à ses maîtres d'entendre enfin la réponse d'espoir; il a la même confiance sereine qu'eux.

Oh! cette confiance et cette réponse! c'est cela

seul qui, repassant comme une brûlure dans l'âme du docteur Duvert, lui fait le plus mal. Car il entrevoit maintenant les pauvres affligés auxquels il s'apprête à verser d'autres douleurs. N'ont-ils pas assez souffert? Faut-il qu'une main amie ajoute encore à leurs peines ? . . . Cet admirable vieux de Beaumont, si droit et si honnête homme; ce Yves, dont la carrière s'ouvre si brillante. . . Et sa Jacqueline tant aimée, et lui-même, ne vivant plus qu'un reste de vie dans un milieu où tout ne lui sera que tristesse et remords ... Il s'efforce toutefois de se dégager de ces pénibles visions qu'il sent soudainement accourir de toutes parts pour le harceler. . . Et il proteste, se cabre, s'indigne contre lui-même. Allons, va-t-il reculer. . . refermer sa conscience sur ce qu'il sait, et accepter de vivre avec le tourment de cette déloyauté hypocrite et lâche à l'égard de ces braves gens?. . . Vite, il fouille dans son esprit, à la recherche d'un suprême prétexte d'orgueil, d'honneur, de devoir, mais en vain . . . C'est comme un vertige subit qui l'étreint, l'oppresse et. . . tout à coup l'écrase, immobile, là, à quelques pas de la maison, sur un fruste banc de bois de l'avenue.

. . . Mais déjà la porte s'est ouverte et il entend la voix accueillante du père Beaumont, qui, la main largement tendue, isouriant de bonheur, se dirige vers lui:

— "Mais, entrez donc, docteur. . . Vous vous reposerez plus à votre aise, il me semble . . , Yves ! . . . Yves ! appelle-t-il aussitôt, tu' ne viens pas saluer le docteur Duvert?" Et lui aussi, avec un geste char-

mant de raideur militaire dans son allure, et rougissant un peu, comme s'il eut porté dans sa pensée un rêve qu'il ne voulait pas répandre, s'empresse d'accourir.

Cependant le docteur, malgré les insistances dont on le presse, refuse avec douceur de quitter son banc rustique. De la main il fait signe qu'il se trouve bien là, sous les arbres. Il respire avec effort et son chapeau enlevé, — malgré l'air déjà frais de ces jours d'automne — son bâton de route tombé parmi les feuilles mortes, il essuie, essuie son front baigné de sueurs . . .

— "Oui, il se sentait un peu las à son arrivée . . . il ne savait pas trop pourquoi," tentait-il d'expliquer. "Sa digestion peut-être; car, d'ordinaire, cela le délassait pareille course à travers champs. . . Ça va mieux maintenant. . . ça va mieux. . ."

Ce mieux qu'il éprouvait. . . c'était qu'en essuyant son front, il essuyait à la fois toutes ses âpres résotutions. Il les a senties s'évanouir en voyant, penchées sur lui, les deux figures confiantes et sereines qu'il avait accepté de contrister. Dans sa longue pratique de médecin, il a mutilé bien des corps; il n'avait pas prévu qu'il fût plus cruel de meurtrir des âmes. Toute son opiniâtre volonté capitule instantanément, et il se sent soulagé, tout à fait regaillardi :

— "En vérité, Yves, il n'y a rien qui vaille cette brise de moutagne pour rafraîchir et retremper. . ." Et prêt à sourire: "Compronds-tu qu'Hugo ait pu écrire ces vers baroques ?

"Le vent qui vient à travers la montagne, Me rendra fou."

— . . . "Quel ravissant coup d'oeil vous avez ici. . . Est-ce le "grand coteau^' qu'on aperçoit, là-bas?" Le docteur s'était levé, captivé par le merveilleux ipanorama qui s'étendait sous ses yeux. . . "Mais c'est le clocher de Saint-Basile. . . le Bassin de Chambly. . . Saint-Marc que nous distinguons ainsi ? N'est-ce pas, père de Beaumont?. . . C'est ce qui fait, hein! qu'on ne s'arrache pas aisément à de pareils coins de terre.. . Et puis Marcelle ? . . . Où était donc Marcelle ? . . , qu'on aille lui chercher sa Marcelle ... Il lui faut toute la maisonnée aujourd'hui ... Ne restait-il pas d'ailleurs justement une place pour elle sur le banc ? . . . "

— "Et comme ça", reprit gravement 'le vieuix docteur, après un moment d'hésitaltion, "tu songes à m'enlever ma Jacqueline ? Tu la trouves digne de toi, digne surtout de t'aider à reconstruire le foyer détruit des de Beaumont? Tu me convaincs seulement qu'il y a aussi sur la terre une Providence réparatrice. . . Ne cherche pas à comprendre le sens de mes paroles.. . Vous vous aimez tous deux, vous vous estimez. En vous tenant ainsi en route, c'est-à-'dire aussi solidement serrés par la main que par le coeur, vous rencontrerez peu d'amertume que vous ne réussissiez à surmonter, et cela représente, selon que vous l'apdrendrez trop tôt, la plus large mesure de bonheur dont la vie puisse disposer. . . Si je n'écoutais que mon égoïsme, j'hésiterais même à vous souhaiter cette mesure plus complète, car le bonheur trop parfait ne voit pas autour de lui, n'aperçoit pjus rien et peut-être n'apercevrait-il pas la détresse du vieux

dOv;teiir abandonné, seul maintenant pour manuîpuler ses onguents. . . et ses pensées. . . Mais oji ne fait. . . on ne. . . on. . .

D'un geste soumis et navré de la tête il fit signe que c'était tout. . . qu'il n'en pouvait plus. . .

Il pleurait.

Tout le jour, le lendemain, par Tune de ces températures limpides d'automne où tout semble conspirer — le soleil, le vert glauque des sapins, les teintes jaunâtres et pourpres des érables, le reflet des rochers — pour illuminer les coteaux et les plaines, les paysans avaient sans relâche poursuivi leurs labours silencieux. Des sillons infinis creusés côte à côte découpaient à perte de vue, sur les chaumes des fermes, leurs carrés grisâtres; car la terre fraîchement arrosée s'était ouverte large et généreuse sous le choc luisant des charrues.

La journée de travail était maintenant terminée. Comme ses voisins, Yves avait labouré ferme et presqu'entièremcnt éventré la "pièce du Puits". Une ardeur joyeuse l'avait d'ailleurs constamment soulevé, tant il promenait à la fois de rêves enivrants dans sa pensée. C'est qu'à tout instant il retrouvait à ses côtés un frêle fantôme charmant qui commandait la charrue et auquel il se prenait à expliquer, ainsi qu'à un compagnon de travail, les prochames

semailles, les rigoles à curer, les clôtures à mettre en ordre, ce qui lui restait de labours à compléter.

. . . Une dernière fois il avait fait pivoter son attelage sur le cintre, le soc de la charrue pointé pour un nouTeau sillon; puis il avait décrûclié les traits des palonniers et les avait sans façon rejetés flottants sur le dos de ses chevaux dociles pour le retour au logis. L'âme gaie, fier du labeur accompli, une image chère dans la pensée, le pas aussi leste et dispos qu'au matin, il s'était acheminé à ïeur suite.

Le crépuscule, qui, en automne, vient tôt et vite, avait commencé d'émousser les objets et d'aviver en retour les bruits lointains en leur donnant je ne sais quel accent d'impressionnante sonorité.

Et au milieu de cet alanguissement mourant du soir, une voix avait tout à coup jailli, on ne pouvait dire d'où: de quelque plaine voisine, d'un versant de la Montagne, de quelque chariot attardé en route; c'était impossible à préciser.

Cette voix, seule . . . seule, sans nul accompagnement, sans nulle musique jumelle pour en modifier le timbre, jetait dans le calme du soir les majestueuses paroles du Credo du Paysan :

L'Immensité, les cieux, les monts, la plaine,

ii'Astre du jour qui répand sa chaleur,

Les sapins verts dont la montag'ne est i:)leine

Sont ton ouvrage, O divin Créateur !

Humble mortel devant l'oeuvre sublime,

A riiorizon quand le soleil descend.

Ma faible voix s'élève de l'abîme,

Mont« vers tod, vers toi Dieu tout puissant. -

Les laboureurs, qui lentement revenaient des champs derrière leurs chevaux tarasses et encore sanglés de leurs lourds harnais de labour, devaient l'entendre de très loin, jusque de Beloeil, cette voix mâle et fière qui attestait en leur nom la puissance de la Divinité !

Le tonnerre pouvait gronder, rugir, allonger ses fulgurants éclairs sur les plaines; la pluie, la grêle, les bourrasques mauvaises pouvaient s'abattre et arracher du sol les grains dorés; la neige, le grésil, les poudreries inlassables pouvaient tout ensevelir, la voix proclamait quand même dans un accent d'allégresse son imperturbable confiance au Créateur:

Je crois en toi, maître de la nature.

Semant partout la vie et la fécondité.

Dieu tout-puissant qui fit la Créature,

Je crois en ta grandeur, je crois en ta bonté

Les paysans écoutaient pieusement cet hymne de foi profonde, cet hymme suave et majestueux qui descendait, ils ne savaient d'où, dans l'ombre grandissante, mais qui les remuait, leur parlait à l'âme, tombait conmie une prière de muezzin dans leur oreilles ravies.

Car tout était devenu infiniment calme dans la campagne autour. Plus de cris de commandement aux attelages cabrés alors que le soc s'enclave trop profondément dans le sol durci; plus de meuglements prolongés chez les troupeaux qu'on ramène des pâturages. . . rien que cette voix jeune et sereine dont les échos se rapprochaient de plus en plus, se précisaient davantage:

Dans les sillons creusés par la charrue, Quand vient le temps je jette à large main Le pur froment qui pousse en herbe drue : L'épi bientôt va sortir de ce grain.

Tout à coup la voix s'était tue.

L'endonnement de la nature était ted à ce

moment qu'on n'entendait plus que le bruissement des feuilles morte;s agitées par un reste de brise, et, dans les champs, que le cliquetis des boucles et des anneaux de fer des harnais secoués par la pesante allure des attelages de labour qui s'en revenaient.

Au logis des de Beaumont, le père, voyant que Yves s'attardait, avait préparé la litière, rempli les auges, distribué d'avance les rations d'avoine:

— "Yves va faire une rude journée. . . Je suis sûr qu'il s'obstine à terminer sa "pièce"," avait-il dit à Marcelle.

Au bout d'un temps, avec un accent assourdi

et comme gêné de rompre de nouveau le mystérieux silence qui planait sur les choses, la voix reprit plus bas. Elle venait maintenant de tout près, du coteau que dissimulaient les granges de la ferme:

Et si parfois, la grêle ou la tempête,

Sur ma moisson s'abat comme un fléau.

Contre le ciel, loin de lever la tête;

Le front courbé

— "Hue donc, Eougeaud ! hue ..." commanda Yves, en débouchant en même temps que l'attelage dans la cour de l'écurie.

Et l'on n'entendit plus rien.

C'était Yves qui chantait.

PS Choque tte, Ernest

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