CHAPITRE X. — LKS TRAITS GENERAUX DU RELIEF LUNAIRE. II
Cet énoncé s'applique bien aux monts Taurus, limitrophes de la mer de la Sérénité. Nous n'y voyons ni lignes de partage, ni vallées d'écoulement. La fine crevasse qui se fraye un chemin à travers le centre du massif et se prolonge sur la plaine témoigne par sa seule présence que le modelé du relief par les eaux a été nul ou insignifiant. Les plus fortes élévations du sol ne sont point rassemblées au centre, mais rejetées près de la limite ouest.
Cette particularité n'est pas moins visible sur le groupe des Apennins. Le côté nord, incliné vers la mer de la Sérénité, est beaucoup plus étroit, beaucoup plus rapide que la pente inclinée au Sud vers la mer des Vapeurs. Nous reconnaissons ici la loi de dissymétrie des versants, bien connue de tous ceux qui ont étudié les montagnes terrestres. Il semble que toute cette portion de l'écorce ail éprouvé on mouvement de bascule exposant au dehors d'un côté une cassure abrupte, de l'autre une face dorsale d'inclinaison modérée. Mais toujours point de plis refoulés contre les parties saillantes. Nous voyons, au contraire, la croûte lunaire manifester en toute occasion sa tendance à s'étirer et à se disjoindre {/Ig^ 36).-
On la retrouve encore, bien éloquerament attestée, dans la grande vallée rectiligne que l'épée surhumaine de quelque paladin semble avoir entaillée d'un seul coup à travers le massif des Alpes. Bien entendu, cette explication ne saurait suffire, car il s'agit ici d'une cassure de 70^" de long sur 10^™ à 12*^™ de large. Pour expliquer comment les deux parties en contact ont pu se disjoindre à ce point, la théorie de la contraction par refroidissement n'est pas suffisante. 11 f^ut admettre que l'un au moins des deux fragments a pu flotter à la dérive sur le liquide qui le portait. Pour les Alpes comme pour les Apennins, les plus hauts sommets sont en bordure, et leurs ombres s'allongent sans obstacle sur la plaine qui s'étend à leurs pieds (Jig- S^).
Le massif voisin du Caucase forme barrière entre les mers des Pluies et de la Sérénité. Ces deux bassins se rapprochent au point de donner à la masse interposée l'aspect d'une chaîne de montagnes terrestre. A y regarder de près, il n'y a point division dans la longueur par une ligne de faîte, mais, au contraire, division transversale en plusieurs blocs rectangulaires. Les cases de ce damier gigantesque ne sont plus en correspondance exacte. Elles ont joué les unes par rapport aux autrfS; et subi dans le sens tangentiel des mouvements de lfmtpMtoa.40 charriage qui peuvent atteiji^dre 30^"* 4'aiûplUude. ^ .
Il8 SECONDE PARTIE. — LA LUNK.
Relations entre V histoire de la Lune et celle de la Terre. — On remarquera que Tétude du relief lunaire apporte, dans trois au moins des grandes questions qui divisent les géographes et les géologues, un témoignage précis, qui n'est peut-être pas sans réplique, mais que l'on n'a pas le droit d'ignorer ou de négliger.
En premier lieu, la Tetre a-t-elle une écorce solide, une lithosphère? Nous avons vu que des théoriciens d'une grande autorité se prononcent pour la négative. Us ne veulent pas admettre qu'une croûte relativement mince, enveloppant un noyau liquide, résiste aux marées qu'elle aurait à subir, au poids des montagnes dont sa surface est hérissée. Pour Lord Kelvin, pour M. Darwin, la solidification d'une planète doit commencer par le centre, progresser vers la surface, et ne porter en dernier lieu que sur une couche mince.
Les géologues se montrent, en général, peu disposés à marcher dans cette voie; il nous semble que leur répugnance pourrait être fondée avec plus de force encore sur l'examen de la surface de la Lune. Non seulement, en effet, les épanchements venus de l'intérieur y ont nivelé le fond des mers et des cirques, mais, ce qui est plus significatif encore, des fragments solidifiés, épais de plusieurs milliers de mètres, ont pu y flotter à la dérive.
On continuera donc, malgré les beaux travaux mathématiques auxquels nous avons fait allusion, à parler de l'écorce solide des planètes. On le peut en conscience, parce que, pour simplifier le problème et le rendre accessible au calcul, on est obligé d'introduire dès le début des hypothèses hasardeuses, notamment celle d'une certaine homogénéité. Devant cette nécessité, les faits d'observation gardent une valeur prépondérante. Que l'on prenne garde, en contestant à l'intérieur des planètes le droit d'être fluide, à leur croûte celui de se supporter elle-même, de ressembler aux médecins du xvii® siècle, qui refusaient au sang la faculté de circuler dans les artères.
Un second litige, dans lequel les astronomes auraient leur mot à dire, a pour sujet la formation des montagnes. Ainsi que nous l'avons vu au Chapitre V, la théorie de la contraction par refroidissement, après avoir traversé une période de brillante faveur, se heurte à des objections. On trouve le refroidissement séculaire trop lent, trop peu sensible pour donner lieu à des déformations aussi grandes . Il faut admettre, dit-on, que le poids des sédiments déposés sur les rivages les contraint à s'affaisser, relève par un mouvement de bascule une
CHAinTIlE 1E< — IBS TBAITS GKXERArX DU RELIKr timAlllE.
bande de terrain parallèle, et tend ainsi à exagérer les diflérences de niveau primitives.
L'examen de la Lime doit nous faire envisager ce complémenl d^expiication avec beaucoup de défiance. Sur notre satellite les érosions, les sédiments j ne se révèlent que par des traces insignifiantes et douteuses. Et cependant les ditlérences de niveau y sont énormes et brusques. Nous j voyons, aussi clairement que sur la Terre^ les sommets les plus élevés accumulés au bord des massifs, les fosses océaniques re jetées près des coLei^ Si donc la tfiéorie de la contraction était jugée insuffisante pour rendre compte de Tapparition des montagnes^ ce n'est pas au poids des sédiments qu'il faudrait faire appel pour y suppléer, L'es-pédierLl, fiU-îl ju^^é eflicace pour la Terre, ne le serait pas pour la Lune. La réiiclion du fluide intérieur^ comprimé par les affaisse inenls, semble, au contraire^ fournir les éléments d'une explication admissible dans tous les cas.
Enfin, les caractères si nets par lesquels les montagnes lunaires se difFérencient des montagnes terrestres doivent nous suggérer une dernière réflexion.
Pour les naturalistes du commencement du xix' siècle^ les chaînes montagneuses avaient comme origine des compartiments soulevés. Pour leurs successeurs immédiats, ce sont des massifs demeurés en retard sur raffaissement des régions voisines. Pour nos contemporains, ce sont uniquement des frag^ments plissés par compression latérale*
Ce dernier point de vue pourrait bien être trop exclusif. La tendance au plissement, si générale qu'elle soit sur la Terre, ne se manifeste assurément pas sur la Lune, Elle n^est donc pas une condition nécessaire pour la genèse des montagnes. Ne serait-elle pas particulière à certaines périodes de F histoire géologique ?
Nous sommes conduits à le penser par un travail souvent cité de M. Davison (*). En étudiant de plus près la loi formulée par Elie de Beaumont, il a été amené à faire la remarque suivante : rémission de la cbaleur dans T espace ne se fait plus aux dépens de la surface, dont le refroidissement est achevé. Mais elle ne se fait pas davantage aux dépens des couches très profondes, dont la température demeure
(ï) C. Davjso?*, On the titsir tarif ion of itrain in ihe Earth's crust {Phiiosophical Transactions^ 1SSB7;.
sensiblement invariable. Le taux extrême du refroidissement est atteint aune profondeur que Ton peut estimer, pour la Terre, à îoo''"\II en résulte que les plissements n'ont aucune raison de se produire au delà de 8^"* de profondeur. Plus bas, les couches, se contractant plus que celles qui les supportent, se trouvent étirées.
Ce chiffre de 8'"" est relatif aux conditions que la Terre traverse aujourd'hui. Il tend à augmenter si le refroidissement poursuit sa marche régulière. Mais qu'une cause réfrigérante extérieure vienne à se faire sentir, ce sera la couche superficielle qui supportera la déperdition la plus grande. Les plissements seront supprimés, etlateadance à l'étirement deviendra générale.
C'est précisément ce qui semble s'être produit pour la Lune. On ne peut guère douter qu'elle n'ait possédé une atmosphère d'une densité notable. A une époque peut-être récente cette atmosphère s'est évanouie, dispersée dans l'espace ou absorbée par des combinaisons solides. Privée de son manteau protecteur, la surface a subi un refroidissement intense, et la possibilité même des plissements a disparu jusqu'à ce qu'un nouvel état d'équilibre fût atteint.
La Terre a très bien pu traverser une période analogue : non pas qu'elle ait jamais été dénuée d'atmosphère, mais il est cependant avéré que les climats ont subi à sa surface des variations importantes, peut-être en concordance avec l'activité propre du Soleil.
Pour nos latitudes, il y a eu refroidissement entre la période houillère et la période glaciaire, réchauffement à la suite de la dernière période glaciaire. A chacune de ces variations de température répondaient, dans la croûte superficielle, des efforts de sens contraire, capables avec le temps de faire surgir des chaînes de montagnes.