La terre et l'univers [microforme]
Non, mon cher ami, le monde ne s’approche pas rapidement de sa fin. C’est bien inutilement qu’une certaine école, qui s'intitule elle-même «l'Ecole de la fin du monde, » proclamant ses rêves qu’elle prend pour des prophéties, crie partout que les temps sont accomplis, que J’Ante-Christ est déjà né et que nous n’avons plus qu’à nous préparer au dernier et solennel avènement. Non, il n’en est pas ainsi. Au contraire, des signes évidents annoncent que le monde doit parcourir encore une longue et laborieuse carrière. C’est Jà un fait qui paraît certain, soit que l’on étudie l’état actuel du monde au point de vue religieux, soit qu'on l’examine au point de vue de la civilisation et du progrès.
D'abord, au point de vue de la religion, de ses légitimes développements, de son triomphe final, il reste encore immensément à faire. Cette école de la fin du monde, dont je vous disais tout-à-l’heure un mot, ne cesse de répéter, comme un fort argument à l'appui de sa thèse, que l'Evangile a été prèché
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par tout l'univers et que les Juifs se convertissent en foule à la vraie foi. Rien de moinsexact. Une vaste carrière est encore ouverte au zèle de nos missionnaires. Pour ne parler que de ce qui reste à faire dans une seule partie du monde, je dis qu’en Afrique il existe encore des espaces immenses que les pieds des blancs n'ont pas foulées, et des populations innombrables qui n’ont jamais entendu la bonne nouvelle. Que connaît-on, en effet, de ce vaste continent? A peine, etencore bien imparfaitement, les minces contours. Encore aujourd'hui, l’intérieur de l'Afrique nous échappe presque tout entier ; or, dans cet intérieur, s’agitent sans doute des populations nombreuses, en proportion raisonnable avec la grandeur, les richesses et l’admirable nature de ce continent. D'ailleurs, c’est avec grande circonspection qu’il convient de manier cet argument de la prédication universelle de l'Evangile. Dès les premiers siècles de l'Eglise, les apôtres ou leurs successeurs immédiats n’avaient-ils pas presque partout prèché la bonne nouvelle? Cela est tellement vrai que plusieurs Pères de l'Eglise, s'appuyant aussi, j'en conviens, sur d’autresraisons, soutenaient aussi fortement que nos modernes alarmistes que la fin du monde était proche ; et, toutefois, mon cher ami, la terre a continué de tourner et les hommes n’ont pas cessé de faire des folies. Et puis, nos prophètes modernes, comme certains Pères el comme les fidèles du moyen-âge, interprètent mal quelques passages des divines Ecritures, où il est parlé, comme d’un fait prochain, de l’avènement de Jésus-Christ. Ils oublient que les auteurs divinement inspirés, lorsqu'ils traitent des choses futures, les voient actuellement présentes à leur esprit ; ils oublient qu'aux yeux de la Divinité et de ses interprètes, les temps ne sont rien, et que les siècles qui sépareront les deux avènements de Jésus-Christ, n'ont pas même la valeur d’un instant; ils oublient surtout que l’époque précise ou même approximalive de la fin ou de !* transformation du monde, est un de ces mystères dont Dieu s’est réservé la connaissance, Quant aux Juifs, rien chez eux n'annonce encore un mouvement
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général vers la vérité, ni un retour vers le Sauveur qu'ont méconnu leurs pères. Ilse produit bien çà et là, au milieu d'eux, des conversions. Ces faits si consolants se renouvellent même plus souvent qu'à toute autre époque, je l'avoue avec bonheur, mais ce ne sont là, après tout, que des cas isolés, J’admets aussi que les Juifs d'aujourd'hui se détachent de leurs antiques observances, qu'ils paraissent renoncer à la venue de leur prétendu messie, mais, en général, ils ne se tournent pas vers nous. Non, loin de là. Quelques-uns s'engagent dans les rangs du protestantisme, quelques autres se font catholiques, mais le grand nombre va se perdre dans le gouffre de l'indifférence religieuse et du rationalisme. Rien donc de sérieux n'indique le retour d'Israël vers son Christ, et cet argument n'a pas plus de valeur que celui de la prédication de l'Evangile dans tout l'univers.
Mais si, dans le domaine de la religion, il y a encore de si nombreux desiderata, que dire du vaste champ qui s'ouvre encore aujourd'hui sur notre globe à la civilisation et au vrai progrès ? Combien de nations sont encore plongées dans la barbarie? L'esclavage, le droit du plus fort, le pillage, la polygamie, le fétichisme, l’idolâtrie, la misère, l'ignorance, la superstition, ne les voyons-nous pas régner en souverains maitres dans d'immenses étendues de pays, chez des rations innombrables? De nos jours, à la fin de ce dix-neuvième siècle si vanté, ce que nous appelons civilisation, et ce que dans trois cents ans, peut-être, on appellera une sorte de barbarie, la civilisation, dis-je, est concentrée en Europe et en Amérique, tandis que le reste de la terre demeure plongé dans l'ombre. Est-11 donc possible, n'est-il pas plutôt absurde qu'un pareil état de choses soit le dernier mot des desseins de Dieu et de son œuvre? Non, non; nous devons le croire fermement, de plus hautes destinées nous attendent, même sur cette terre. Avant la fin du monde actuel, le règne du Christ sera plus parfaitement et plus universellement établi, et la civilisation qui en découle répandra partout ses bienfaits, non
plus seulement dans cette Europe, aujourd’hui comparativement si privilégiée, et dans notre chère Amérique, mais indistinctement dans toutes les parties du monde. Oui, mon cher ami, les hommes ont encore une immense carrière à parcourir, d'immenses progrès à réaliser, de nombreuses victoires à remporter sur le mal, sur la matière, sur eux-mêmes. Nous lisons dans la Sainte Ecriture que Dieu a livré le monde aux discussions de l’homme, c’est-à-dire à ses investigations et à ses recherches: «Mundum tradidit disputationibus eorum. »
Or, nous connaissons encore bien peu ce monde, cetunivers que uous soutenons pourtant, sans rire, n'avoir été fabriqué que pour nous seuls. A la bonne heure. Du moins, travaillons courageusement ; explorons avec soin ce que nous appelons fièrement notre domaine et tâchons d’en tirer le meilleur parti ; efforçons-nous de marcher, dans tous les ordres d'idées, de progrès en progrès; et, sans doute, dans quelques siècles, il y aura autant de différence entre le monde d'alors et celui d'aujourd'hui que nous pouvons en constater entre l’état où élait le monde au dixième siècle et celui où il est au dixneuvième.
Avant d'aborder le sujet que je me propose de traiter spécialement dans cette lettre, je voudrais vous indiquer ici quelques-unes de ces conquêtes, de ces victoires qui me paraissent devoir jalonner la marche glorieuse de notre humanité. Non pas, certes, que nous puissions jamais arriver à une science en tout certaine et complète ; je le sais, Dieu s’est réservé la connaissance parfaite de ses desseins et de ses œuvres, et c’est ce qu'exprime très-bien la suite du texte que j'empruntais tantôt à l’Ecclésiaste: «Ut non inveniat homo opus, quod operatus est Deus ab initio usquè ad finem. »
Non pas, certes, que je prétende non plus que nous puissions jamais atteindre à la perfection morale ; non, nous sommes une humanité déchue, et, quoique nous fassions, déchus nous resterons. Mais, néanmoins, il nous est permis d’'aspirer