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Voijnf/rs dan^ les Alpes, lniiio I

Des éboulements ou chutes de montagnes peuvent être produits par une action des plus curieuses : par le simple glissement d'un ensemble très-étendu de couches de terrain qui descendent, sans se séparer, sur une pente de la montagne. Le village de Pardines était bâti sur une partie de la montagne de Perrier située près d'Issoire. Du 22 au 23 juin 1737, tout ce village glissa jusqu'au pied de la montagne, entraînant avec fracas les arbres et les fermes. Un champ de vigne et une maison furent transportés sans éprouver aucun dérangement.

Les chroniqueurs racontent que la ville de Dordrecht, en Hollande, fut jadis transportée à une certaine distance de son emplacement primitif, avec le sol sur lequel elle est bâtie. Ce fait n'aurait rien d'improbable, d'après celui que nous allons raconter.

Vers 1806, après de grandes pluies, les couches de terre qui couvrent la montagne de Solatré, près de Màcon, commencèrent à glisser sur les bancs de calcaire dont se compose la montagne ; elles s'étaient déjà déplacées de quelques centimètres et allaient ensevelir le village, quand les pluies cessèrent; avec elles s'arrêta le menaçant phénomène de cette avalanche de terre.

Une partie du mont Goima, situé dans l'État de Venise, se détacha pendant une nuit, et descendit doucement sur la pente de la montagne jusqu'au fond de la vallée, avec toutes les maisons qui s'y trouvaient, et sans qu'une seule des maisons fût renversée. Les habitants n'avaient rien senti. X leur réveil, ils furent étrangement surpris de se voir au bas de la montagne. Ils croyaient à un événement surnaturel. L'examen des lieux leur fit promptement reconnaître la nature de l'étonnante promenade qu'ils venaient de faire en dormant.

Mais les événements de ce genre ont presque toujours de plus terribles suites. Il suffira de citer en exemple les deux catastrophes qui frappèrent en 1795 et en 1806 les villages de "NVaeggis et de Goldau (fig. 47 et 48^.

Le village de Waeggis estbàti au bord du lac de Lucerne, audessous du mont Righi. Au mois de juillet 1795, à la suite d'un orage, un torrent fangeux, d'un kilomètre de largeur et de plusieurs mètres de hauteur, descendit de la montagne, inonda et entraîna dans le lac une partie de ce village. Heureu-

sèment la descente des terres se faisait avec assez de lenteur. Elle dura quinze jours, ce qui permit aux habitants de sauver ce qu'ils possédaient. On voit encore, au Righi-Staffel, une trace de cet événement dans un énorme bloc de rocher posé à plat sur deux autres dressés verticalement, de manière que le tout forme une sorte de portique.

L'année 1806, dont les pluies, comme nous l'avons raconté plus haut, faillirent devenir si funestes pour Solatré, en France, fut marquée par la terrible catastrophe de Goldau. Au centre

riL'. 47. \ alléj de Goldau avant rcbouleinent.

de la Suisse, dans le canton de Sciiwitz, sont situés le lac de même nom et un autre lac plus petit, celui de Lowerz. Entre leurs rives s'étend la belle vallée de Goldau. D'un côté, leUighi s'élance à 1400 mètres de hauteur ; de l'autre côté, à 1100 mètres, le mont Ruffi, ou Uosenberg. Ce sont des montagnes composées de couciies de cailloux pétris d'une sorte de grès ou de marne à grains fins, l.e 2 septembre, une partie de ces masses conglomérées se détacha du mont liufli. Dans la matinée, les habitants de Goldau entendirentun craquement terrible. A cinq heures du soir, les couches qui s'étendaient entre le

Spitzbuel et le Steinbergerflue se détachèrent de la montagne, et se précipitèrent, avec le bruit du tonnerre, dans la vallée, d'où leurs décombres remontèrent en bondissant le long de la base du Righi. Ces couches avaient une longueur de près de 4 kilomètres, 30 mètres de haut et plus de 300 mètres de large. En cinq minutes, les vallées de Goldau et de Busingen furent couvertes d'un amas de roches de 30 à 70 mètres de hauteur. Les villages de Goldau, Busingen, Lowerz, Ober-Rother et Unther-Rother furent complètement ensevelis sous les débris

Fig. 48. Vallée de Goldau après l'éboulement.

de la montagne. Une partie du lac de Lowerz fut comblée; ses eaux s'élevèrent à plus de 20 mètres et allèrent dévaster tout le pays d'alentour jusqu'à Seewen. Deux églises, cent onze maisons, deux cent vingt granges et étables furent écrasées avec quatre cent quatre-vingt-quatre habitants sous les gigantesques décombres. Un petit nombre seulement échappa au désastre : ceux que le hasard avait à ce moment éloignés xle leurs demeures; mais ils perdirent tout ce qu'ils possédaient au monde. Le dommage a été évalué à 2 millions et demi. Au milieu de la solitude pierreuse, toute courerte d'herbe

et de mousse, où furent jadis de florissants villages, et que traverse maintenant la grande route d'Arth à Schwitz, on a érigé une chapelle destinée à rappeler le souvenir de cet événement funeste. Le 2 septembre de chaque année, on y célèbre un service religieux commémoratif.

vin

Les plaines, les steppes et les désert*

Quand les montagnes laissent entre elles un intervalle considérable, on nomme ^/aine l'espace qui s'étend entre les deux sommités.

L'Europe renferme des terres basses d'une immense étendue : telles sont les grandes plaines du nord de la France, des Pays- Bas, du nord de l'Allemagne et du sud de la Russie. Leur ensemble forme une vaste inclinaison de terrain ondulé, qui descend en pente douce vers les mers du nord et du sud-est. Dans cette partie de l'Europe, on rencontre souvent de grandes étendues de terrains incultes, couvertes de bruyères à perte de vue: ce sont les laudes ou Jiernes dont on trouve des exemples très-remarquables en Westplialie, dans le midi de la France, etc. Quand on traverse la lande de Lunebourg, qui couvre un espace de 25 000 kilomètres carrés, le ciel semble se mêler à la terre; on n'aperçoit tout autour de l'borizon qu'un océan de verdure ; des nuages et un brouillard sec y voilent les lointains. C'est un véritable désert jeté au milieu de la civilisation. Entre les Pyrénées et la Gironde s'étend un autre désert de sable entrecoupé de marais et de grands bois. Les paysans traversent sur des écbasses le sai)le mouvant des landes (fig. 49).

Ces plaines basses sont les fonds de vallées très-évasées. Les plaines qui entourent Paris, telles que celles de Boulogne, de Saint-Denis, etc., ont la même origine. Mais il existe des plaines basses qui doivent leur formation à des atterrissements formés par les fleuves à leurs embouchures: tels sont les d Itas du Rhône, du Pô, du Nil, etc. ; telles sont aussi les plaines bourbeuses de la Hollande, et celles que le Volga traverse pour se jeter dans la mer Caspienne.

Les Espagnols désignent sous le nom de llanos, les Indiens de l'Amérique sous celui de pampas^ et les Slaves sous le nom

de steppes, d'immenses plaines plus ou moins herbeuses. Ces mots ont à peu près le même sens que savanes ou landes^ mais ils conservent une signification locale, et on les emploie comme désignations géographiques.

Les steppis commencent dans la Valachie et s'étendent, avec une monotonie fatigante, à travers les provinces russes de Bessarabie et de Kherson au delà de la mer Caspienne et du lac d'Aral jusqu'aux sources de l'Amour et au désert de Gobi, que les Mongols appellent /a terre des herbes. Entre le Danube et le Don, ce sont des savanes que couvre une riche végétation,

Fig. 49. Vue des landes des Pyrénées.

offrant de gras pâturages aux nombreux troupeaux de moutons et de chevaux qu'entretiennent les Cosaques et les Tartares. On y trouve des Malvacées de haute taille et des Centaurées que recherchent les brebis. Mais dans ces plaines à perte de vue, l'œil cherche en vain un arbre ou une habitation. Quelques tumulus groupés çà et là arrêtent seuls le regard. De place en place, le sol est formé d'un terreau fertile sur lequel les céréales poussent sans culture.

Les steppes deviennent plus sablonneuses et complètement arides au delà de la mer d'.Vzof, vers les rivages des grands lacs salés. Des deux côtés de la mer Caspienne le sol est formé de sable, d'argile et de sel; tout y révèle l'ancien lit d'une mer

desséchée. On rencontre encore çà et là de petits lacs salés qui, pendant Tété, répandent sur la steppe une poussière fine et blanche composée de sel marin. L'évaporation de ces lagunes laisse quelquefois à nu une couche épaisse de sel. La longue monotonie de ce désert aride fait ressortir davantage la majesté de la chaîne du Caucase, qui forme au sud une mu'raille, au pied de laquelle viennent s'arrêter net les steppes inhabitées (fig. 50).

Ici le pays n'est même plus propre à l'entretien des troupeaux, on n'y trouve que de rares buissons ; c'est à peine si quelques places se garnissent de verdure au printemps.

Fig. 50. Vue des steppes du Caucase.

« Les steppes de Khirg'iz, dit un touriste, le baron Mayendorfï, n'offrent pas un aspect moins triste. Si l'on se représente plusieurs lacs salés, quelques plaines unies dont le sol . formé d'une argile molle et bleuâtre, cède sous le pied des voyageurs, enfin tous les indices ordinaires de la diminution et de la retraite des eaux de la mer, on aura une idée assez exacte de la nature du terrain de cette contrée. »

Dans ces contrées arides, l'eau est chose précieuse : chaque source devient un point de réunion des pasteurs nomades ; un foyer convergent de sentiers s'y forme avec le temps.

Le pays plat qui entoure la mer Caspienne, et qui ne dépasse pas son niveau, embrasse une superficie plus grande que lu France.

Les steppes de la Russie se retrouvent, à Touest, en Hongrie, où Ton désigne par le mot ^ju^r/a ces vastes plaines herbeuses.

La Pologne et la Lithuanie sont en partie couvertes d'un marais aussi grand que la France.

Les déserts glacés qui s'étendent au nord de la Sibérie s'appellent toundras. Ce sont des espèces de tourbières ; ces marécages recouvrent des forêts fossiles. Pendant l'hiver, ces plaines deviennent tout à fait inaccessibles ; elles sont à chaque instant balayées par des tourmentes de neige. En été, la sécheresse s'oppose à toute culture, excepté sur quelques points bien arrosés.

Les steppes de la Sibérie méridionale, après la fonte des neiges en juin et juillet, se couvrent de végétation comme par enchantement.

Les pampas de l'Amérique du Sud sont des plaines basses, fermées à l'ouest et ouvertes vers lest et le sud-est; on pourrait les considérer comme d'anciens golfes que la mer remplirait de nouveau, si une grande marée avait la puissance de soulever ses flots jusqu'à la hauteur de quelques centaines de mètres. Une verte plaine occupe toute l'extrémité méridionale de ce continent, sur une étendue de près de 30 degrés en latitude. La Patagonie est une succession de plaines horizontales étagées jusqu'au pied des Andes où coule le Rio Colorado. Ce n'est qu'un désert immense, où des eaux saumâtres et salées alternent avec une végétation maigre et épineuse. Les ruisseaux qui coupent ce terrain désolé sont peu abondants; la température y subit des variations extrêmes, et des vents tumultueux écorchent le sol aride.

Au nord du Rio Colorado commencent les pampas ûe la Plata. Le calcaire rougeàtre qui en forme le sol n'est baigné par aucun cours d'eau ; mais de longues pluies suflisent à l'arroser et à y entretenir une abondante végétation herbacée. Des graminées touffues en font un océan de verdure uniforme, sur lequel aucune éminence ne vient arrèterle regard. Le seul ari)risseau qui rompe la plate monotonie de cette végétation des déserts, est Vumbu, dont on aperçoit rà et là les cimes solitaires.

A l'ouest de Huenos-Ayres, les pampas se couvrent, pendant lu saison des pluies, de chardons aux feuilles raides, d'un vert

foncé, qui donnent à la plaine l'aspect d'un champ de navets. Les troupeaux y trouvent en abondance de la luzerne et dautres herbes fourragères. Cette verdure se fane dès l'arrivée des chaleurs; les chardons poussent en graines, et, s'élevant à, plusieurs mètres, ils interceptent la vue et défendent l'accès des pampas en formant un épineux rempart de broussailles. Bientôt les ardeurs d'un brûlant été dessèchent les tiges de ces plantes, et les réduisent en poussière que le vent emporte et dissipe au loin.

Pendant les longues sécheresses des pampas, les chevaux sauvages, pressés par une soif mortelle, ne peuvent se désaltérer que dans l'eau saumâtre des ruisseaux, et ils périssent en grand nombre. On trouve quelquefois par milliers, sur le sol, les carcasses de ces animaux. Pendant le GmnChaco (grande sécheresse) qui sévit de 1827 à 1830, Buenos-Ayres perdit un million de bêtes : un seul propriétaire perdit un troupeau de vingt mille bœufs. Épuisés par la soif, les animaux se jetaient dans le fleuve Parana, et s'y noyaient. On vit d'innombrables cadavres putréfiés charriés par les eaux dans Vestuaire de la Plata.

Plus à l'ouest et au nord de Buenos-Ayres. on rencontre de belles prairies où les troupeaux trouvent une nourriture inépuisable. Les bords du Rio Parana présentent de vastes pelouses, émaillées de palmiers et d'autres plantes tropicales. Le désert du Gran Chaco contient lui-même, à ce qu'il paraît, de magnifiques pâturages. Du côté des Andes, ces plaines se transforment en marécages ; on y trouve d'énormes lagunes, couvertes de plantes aquatiques ; ces lagunes inondent quelquefois le pays lorsque les pluies les font déborder.

Outre ces inondations, les pampas sont encore sujets à deterribles sécheresses, pendant lesquelles les herbes s'enflam-«. ment quelquefois accidentellement sur un parcours de plusieurs lieues. Ces immenses incendies font périr d'énormes quantités de bétail (fîg. 51).

Les pampas, couvrent dans l'Amérique méridionale une superficie des plus considérables. Ils s'étendent jusque dans le haut Pérou, où ils forment les pampas ciel Sacramento. Les punes du Pérou, où paissent des troupeaux de vigognes, d'ânes et de mulets, sont des savanes de la même nature.

M Paul iMarcoy, qui a traversé la pampa d'Islay. en allant à Arequipa, en parle en ces termes :

« Une traversée de ce désert n'est pas sans dangers. Le vent de mer

Kig. 5'i. Forci vierge.

(lui lahoiirc sa surface on renouvelle sans cesse Taspccl. Du soir au matin, des cavités s'ouvrent, des dunes se forment, des assises s'élèvent, i)uis se comblent, s"a(Taisscnl , se dispersent cl vont se reformer

ailleurs. Pour aider leur marche à travers ces terrains mobiles, les pilotes de la pampa consultent le soleil pendant le jour, et pendant la nuit les étoiles. »

La région des forêts, qui s'étend de la Cordillère de Ghiquito jusqu'à la chaîne de Parima, des deux côtés de l'équateur, embrasse une superficie six fois plus grande que la France. Ce sont là ces forcis vierges propres à l'Amérique méridionale, et qui n'ont subi aucun changement depuis une époque qui dépasse l'apparition de l'homme surlaterre. Danscetinépuisableréservoir de chaleur et d'humidité, l'air estlourdet très-malsain. L'homme s'aventure rarement dans ces fourrés impénétrables. Un singulier silence y règne pendant le jour; ce n'est qu'à la nuit que commencent à se faire entendre les mille bruits des oiseaux et des bétes fauves qui peuplent ces forêts inaccessibles (fig. 52).

L'Amérique du Xord offre, comme celle du Sud, de vastes savanes herbeuses : on leur donne le nom de prairies. Le romancier Fenimore Cooper a poétisé les majestueuses et verdoyantes plaines de l'Amérique septentrionale.

Outre ces prairies on trouve des steppes et des déserts de sable dans le Texas et dans le haut Arkansas; enfin le Canada est couvert de majestueuses forêts de Conifères.

Pour terminer ce qui concerne les plaines, nous avons encore à parler des grands déserts de l'Afrique et de ceux de l'Asie.

De la limite occidentale de l'Afrique à la côte orientale de l'Asie, s'étend une immense ceinture de régions arides. Aux grands déserts de l'Afrique succèdent ceux de l'Arabie Pétrée, qui ne sont séparés du désert africain que parla mer Rouge et la fertile vallée d'Egypte. Viennent ensuite les déserts de la Perse, du Kandahar, de la Boukharie, enfin celui de la Mongolie, c'està-dire le vaste désert de Gobi. On estime à 15 000 kilomètres la longueur totale de cette zone déserte parsemée d'oasis, parmi lesquelles on peut ranger l'Egypte. Elle s'étend à peu près du Maroc à la Mongolie : elle égalerait donc le tiers de la circonférence du globe.

II est très-probable que l'aridité de ces déserts résulte de leur situation, qui les expose, pendant une grande partie de l'année, au souffle des vents ahzés du nord-est. En effet, les courants aériens qui balayent les terres dans la direction du nord-est au

sud-ouest, et qui retournent de Téquateur au pôle, sous form de courants supérieurs, ne trouvent sur leur parcours d'autr nappe liquide que la Méditerranée, dont la surface est trop petite pour humecter ces grandes masses d'air. Dès lors la zone terrestre balayée par ces vents doit recevoir beaucoup moins d'eau que les contrées visitées par les vents de mer. C'est lace qui explique, au moins en partie, le climat exceptionnellement sec et la stérilité des déserts de l'Afrique et de l'xAsie orientale.

Le Sahara, ou grand désert d'Afrique, est le mieux connu de tous, surtout depuisl'occupationdel'AlgérieparlesFrançais Cette vaste plaine, dontde Humboldt évalue la superficie à 6 millions de kilomètres carrés, en y comprenant les oasis, et qui surpasse l'Europe en étendue, se subdiviseraiten plusieursbassins, d'après les renseignements fournis par plusieurs explorateurs. Toutefois ces divisions paraissent encore très-incertaines ; ce ne sont guère que des distinctions établies d'après les noms des tribus nomades qui parcourent les différentes régions du Sahara. On appelle f/esert libyn la partie orientale du Sahara, située à Test du Fezzan.

Le niveau du Sahara est très-inégal, ce qui fait qu'on lui a attribué des altitudes moyennes qui varient depuis 50 jusqu'à 1000 mètres. D'après M. Fournel, l'élévation de l'intérieur du grand désert serait d'environ 150 mètres. Près de Diskra, on l'a seulement trouvée de 60 à 70 mètres; il paraît même que dans le nord il y a des zones plusbassesque le niveau delà Méditerranée.

Rien de plus accidenté que le sol du Sahara. On a longtemps admis que le grand déseit n'était qu'une immense plaine sa])lonneuse, dont l'uniformité était à peine variée par de légères ondulations du sol. Il n'en est rien. Le désert central s'étage en terrasses successives. C'est un plateau accidenté où l'on rencontre des collines, et même des montagnes plus ou moins élevées. Le voyageur Darth a vu dans le désert beaucoup de montagnes de 1500 mètres de hauteur. Des ravins d'un aspect abrupt et sauvage sillonnent les flancs de ces montagnes privées de toute végétation, et généralement composées de roches noirâtres. Les dunes de sables durcis y présentent des arêtes tranchantes et des sommets aigus. Comme elles sont fixes et parfaitement stables, on peut y marquer des points de reconnaissance et des signaux destinés à faire connaître la route. Le sol du Sahara,

tour à tour rocailleux ou sablonneux, ne se transforme en immenses plaines qu'à ses deux extrémités est et ouest.

Parmi les roches qui se montrent à jour çà et là, onpeutdistinguer les roches primitivesfgranit, gneiss, syénite), les roches éruptives ^trachyte, dolomite, basalte et laves), les roches métamorphiquesetdetransition,enfin les grèsetle calcaire coquillier.

Quant à la nature géologique du Sahara, on ne saurait mettre en avant aucune opinion positive, en raison de l'immense étendue de ces régions, qui ont été si peu visitées encore par les naturalistes. M. Marcou, dans sa Carte géologique de la terre, laisse en blanc toute cette étendue du globe, à l'exception d'une des parties centrales du Sahara, qu'il rapporte au terrain primitif. Il est probable que la nature du terrain y varie comme en Europe, et que ses différentes parties appartiennent aux formations géologiques les plus diverses. Au nord, dans les parties qui avoisinent l'Algérie, le Sahara, d'après les observations de MM. Laurent et Degousée, paraît être un terrain quaternaire, et porter les traces du diluvium, car les cailloux roulés y abondent; la même formation se retrouve aussi dans des parties plus au sud. Toutefois la présence du terrain saliférien (terrain de transition} dans le Sahara ne saurait être mise en doute, car on trouve en abondance du sel gemme dans les parties peu profondes du sol de beaucoup de parties du désert africain. L'exploitation des gisements de sel donne même lieu à un commerce actif entre les déserts du Sahara et ceux du Soudan. Dans la partie méridionale du désert, les couches de sel gemme sont tellement épaisses qu'on s'en sert comme de matériaux pour construire les maisons. La région des lacs de natron, dans la basse Égjpte, et l'oasis de Syouah, sont également célèbres sous ce rapport.

Dans le nord du Sahara, aux confins de l'Atlas, diverses particularités géologiques tendent à prouver que cette partie du désert était autrefois une mer. qui a été exhaussée par un soulèvement assez récent. Le terrain argileux et gypseux, la présence du sel marin et des sels de magnésie, les restes abondants de coquilles de mollusques qui vivent actuellement dans la Méditerranée, tels que le cardium edule, tout cela concourt à prouver que le nord du Sahara n'est que le fond d'une mer ancienne, qui autrefois communiquait avec la .Méditerranée. Mais

ce qui est vrai pour la partie septentrionale du Sahara ne saurait être appliqué au reste de son étendue.

Il existe dans le désert quelques excavations assez considérables, qui se remplissent d'eau pendant une partie de l'année , ces lacs périodiques se rencontrent au nord du Saliara : les Arabes les désignent sous le nom de shots.

Les sables mouvants qui recouvrent une grande partie du Sahara atteignent, en quelques endroits, une telle épaisseur, :|ue la sonde n'en trouve pas le fond à près d'une centaine de mètres.

Mais comment se sont formés ces sables? Comment le terrain s'est-il ainsi réduit en particules aussi ténues que celles qui couvrent les rivages de nos mers? C'est là une question qui a été diversement résolue.

Il est probable que ces amas de sable sont le résultat de la désagrégation spontanée des roches superficielles et surtout des roches quartzeuses. Le sol s'est divisé, sous l'action d'un soleil brûlant, en particules de plus en plus ténues, et les vents qui balayaient ces petites masses ont contribué ensuite à réduire en poussière ces matières désagrégées. Le même phénomène s'observe, en eflêt, de nos jours encore dans la haute Egypte. On y voit des collines de grès au pied desquelles les grains de quartz accumulés forment des dunes, qui quelquefois s'élèvent assez pour masquer complètement les autres collines. Çà et là seulement on voit se dresser quelques pointes de rochers plus consistants, qui ont résisté à la décomposition, et qui émergent de cette espèce de mer de sable formée pour ainsi dire sous nos yeux.

Les vents et les ouragans qui se donnent libre carrière sur la surface immense du désert, transportent à de grandes distances de véritables montagnes de sable et de poussière, et les entassent jusqu'à une hauteur prodigieuse. L'une de ces collines, formée par Taction des vents sur les amas de sables enlevés à d'autres points du désert, s'étend depuis le Maroc jusqu'à la Tunisie: elle porte le nom d'Arcgiic.

Nous comparions tout à l'heure à une mer de sable le grand désert d'Afrique. Cette analogie poétitiue pourrait se justilier par bien des rapprochements. Sous laction du vent, il se forme dans le désert des espèces de vagues de sable (jui s'élèvent,

iiiiilitiiUiLi liiiii

progressent, roulent et s'abattent comme les vagues de l'Océan. Ces fines poussières minérales ont autant de mobilité qu'un liquide; elles obéissent au plus léger souffle de lair. La mer et le Sahara se ressemblent par leur immensité sans bornes, par la solitude et le silence qui y régnent, jusqu'au moment où la tempête vient soulever leur mouvante surface. Le Sahara, comme l'Océan, a ses îles de verdure, ses écueils, ses rivages, qu'il tend à envahir. Dans le silence des nuits et vues au clair de lune, les masses onduleuses de sable qui, au grand jour, présentent une couleur brune ou une blancheur éclatante, paraissent émettre des lueurs phosphorescentes, comme les vagues

Fitr. 54. Caravane dans le Sahara.

de l'Océan équatorial. L'Arabe de nos jours et les anciennes légendes de l'Orient appellent le chameau le vaisseau du cléscu. Juché sur le dos de ce patient et docile animal, le voyageur, comme le navigateur en pleine mer, n'a d'autre moyen de se diriger que la boussole et les étoiles. Le Sahara a enlin ses pilotes, ses corsaires et même ses naufrages, comme ce désert liquide que nous nommons l'Océan.

Le Sahara a été sillonné à toutes les époques par de nombreuses caravanes, qui viennent trafiquer avec les tribus campées aux confins du désert. Ces grands convois d'hommes et de chameaux se composent quelquefois de mille têtes. Rien n'est pittoresque comme l'aspect de ces longues lignes de voyageurs

se déroulant à travers l'immensité de la plaine ou comme le camp improvisé par une caravane, lorsqu'elle est forcée de faire une halte dans le cours du voyage.

A part les rencontres fortuites de ces caravanes, on marche quelquefois des journées entières sans apercevoir un seul être vivant, ou même un arbre, une herbe, sans pouvoir saluer la moindre trace de vie organique. Tout autour, aussi loin que peut s'étendre son regard attristé, le voyageur ne découvre que du sable ou des rochers arides. Le morne silence qui pèse sur la nature, pèse sur l'esprit, comme le cauchemar de la solitude; il inspire des prévisions lugubres, qui ne sont d'ailleurs que trop souvent justifiées. Le soleil ardent des tropiques, qui inonde de ses feux ce sol dénudé, échauffe l'atmosphère à un degré inouï. Sous l'influence d'un rayonnement incessant, le roc et le sable peuvent acquérir des températures de 70 degrés, et alors ils brûlent le. pied du voyageur, en même temps que la réverbération du soleil échauffe l'air jusqu'à 50 degrés et même au delà.

L'air sec du désert est presque toujours rempli d'une sorte de brouillard rougeâtre qui produit à l'horizon l'effet de feux volcaniques. Le matin, le soleil se lève brusquement sans crépuscule, comme un boulet rougi au feu. A mesure qu'il monte dans le ciel, et qu'il darde ses rayons d'aplomb sur le sol embrasé, l'air séchauflè et commence à vibrer si fortement que tous les objets à l'horizon semblent agités par des trépidations incessantes. C'est l'effet des réfractions et réflexions irrégulières des rayons lumineux qui traversent des couches atmosphériques très-inégalement échauffées.

Un autre phénomène dont la cause doit être également rapportée aux réfractions atmosphéri({ues anomales, c'est le mirage, ou ce (|ue les Aral)es appellent le lac des Gazelles {Bahrel-Gazal).

Beaucoup de voyageurs ont donné de ce curieux effet d'optique des récits plus ou moins merveilleux. Ils assurent avoir vu en plein désert de riants paysages, des îles verdoyantes, des rivières coulant entre des rives fertiles, des villes même, et une foule d'autres aspects que leur imagination surexcitée leur faisait reconnaître dans le tableau qui se déroulait à l'horizon lointain. Quelquefois, dit-on, les caravanes s'imaginent

découvrir au loin une nappe d'eau limpide dans laquelle se mirent des palmiers et où se désaltèrent de nombreux chameaux. Cette vue soutient le courage des voyageurs exténués; ils font un dernier eflort pour atteindre l'oasis qui les invite

Fie. 55. Le mirage au désert.

au repos. Mais plus on marche, plus limage trompeuse semble reculer. Bien des fois des voyageurs inexpérimentés, s'épuisant à courir après cette illusion de leurs sens, perdent leurroute et succombent à la fatigue.

Tels sont les récits que l'on trouve dans bien des relations de voyageurs, anciens ou modernes. Mais si l'on fait, dans ces récits, la part de l'exagération, d'ailleurs très-naturelle dans la disposition d'esprit où se trouve un voyageur brisé de fatigue, tourmenté par la soif, aveuglé par l'éclat implacable de l'arène embrasée qu'il traverse, voici à quoi il faut réduire les effets de mirage qui peuvent s'observer dans le désert.

D'abord, pour qu'un objet devienne visible par le mirage, il faut qu'il ait une existence réelle et qu'il ne soit pas hors de portée, c'est-à-dire à une distance telle que la réfraction affaiblirait l'image jusqu'à la rendre méconnaissable. Ainsi, tous les effets du mirage sont des reproductions plus ou moins défigurées de quelque objet naturel peu éloigné, et le plus souvent de la voûte céleste elle-même. Dans ce dernier cas, les couches d'air inégalement échauffées et voisines du sol, qui réfléchissent la teinte du ciel, ressemblent par cela même à une nappe liquide. Cependant les contours du lac des Gazelles sont, en général, bien moins tranchés, bien moins nettement définis que ne le seraient ceux d'une nappe d'eau véritable ; de plus, ces contours du miroir aérien ont presque toujours une certaine mobilité, produite parles trépidations de l'atmosphère échauffée. Quand la nappe réfléchissante paraît isolée sur une plaine de sable, elle produit, comme nous venons de le dire, l'effet d'un lac lointain. Mais quelquefois l'effet du mirage se produit près de l'horizon, la nappe liquide ne touchant la limite inférieure du ciel que par quelques points, de sorte que quand le spectateur se baisse et se redresse, les limites du ciel et de son image réfléchie se confondent ou se séparent brusquement. Les points où le contact n'a pas lieu paraissent alors comme des taches sombres, dont les formes, plus ou moins fantastiques, donnent lieu à toutes sortes d'illusions. L'un y reconnaîtra des rochers, l'autredesarbres, des îles, des chameaux, des vaisseauxà l'ancre, enhn tous les objets que son imagination pourra lui suggérer.

En résumé les effets de mirage ne iieuvent reproduire (jue des objets réels, ils n'ont lieu que si ces objets sont assez rapprochés du spectateur. Ouehiuefois on observe en même lenijts la réflexion du ciel; on jieut alors voir, par exemple, une caravane qui semble marcher dans l'eau et (jui se mire dans la surface du liquide.

RELIEFS DU CjLOBE.

Ajoutons que la production du curieux phénomène du mirage est favorisée par l'existence de cavités ou d'affaissements du sol qui permettent aux rayons lumineux de décrire une courbe très-prononcée avant d'arriver à lœil du spectateur.

Vers l'époque de l'équinoxe, les tempêtes deviennent terribles dans le désert. Tout le monde a entendu parler du vent brûlant du désert, le simoun, mot qui signitie poison chez les Arabes, et qui rappelle ainsi les effets délétères de ces tourmentes aérien-

Fig. 5b. Le shuouii.

nés. Ce vent redoutable souffle aussi en Egypte, oii on l'appelle hhanisin (cinquante;, à cause des cinquante jours pendant lesquels on l'observe, c'est-à-dire depuis la fin d'avril jusqu'en juin. Sur la lisière occidentale du Sahara, en Sénégambie, on l'appelle harmattan. On a prétendu, sans le prouver suffisamment, que le sirocco d'Italie, le solano d'Espagne et le foehn de la Suisse ne sont que les contre-coups du simoun africain.

Le simoun s'annonce, dans le désert, par un point noir qui surgit à Iborizon. Ce point noir grandit rapidement. Un voile

blafard envahit le ciel ; le soleil lui-même, privé de son éclat. revêt une teinte violacée. D'épais tourbillons de poussière s'élèvent dans l'air, qui perd toute sa transparence, comme les matières pulvérulentes lancées par le Vésuve durent obscurcir l'atmosphère lorsqu'elles ensevelirent Herculanum etPompéi. Si une caravane vient à être surprise par le simoun, on se hâte de ranger les chameaux en cercle, la tète tournée vers le centre; et les voyageurs s'abritent au milieu de leurs bêtes, en se voilant la face, pour ne pas respirer le sable embrasé. Quelquefois ils se réfugient dans un puits, s'il en existe un à leur portée. Malgré ces précautions, bien des voyageurs périssent, suffoqués par la poussière brûlante dont l'air est surchargé.

C'est le terrible simoun qui fit périr, selon les historiens, l'armée entière du roi Cambyse engagée imprudemment en plein désert. En 1805, le simoun tua et ensevelit dans les sables toute une caravane, composée de deux mille personnes et de dix-huit cents chameaux. Plus d'une fois nos généraux, entre autres le général Desvaux, ont eu des craintes sérieuses sur le sort des colonnes de nos soldats, forcées de s'engager dans le désert, et que le simoun vint surprendre dans leur marche.

La poussière impalpable que l'air charrie en épais nuages pénètre dans les narines, les yeux, la bouche et les poumons, et détermine l'asphyxie. Quand les choses ne vont pas jusqu'à ce terme fatal, l'évaporation rapide qui se fait à la surface du corps sèche la peau, enflamme le gosier, accélère la respiration, et cause aux voyageurs une soif ardente. Le souffle terrible du simoun aspire, en passant, la sève des arbres, et fait disparaître, par une évaporation rapide, l'eau contenue dans les outres des chameliers. La caravane est alors en proie à toutes les horreurs d'une inextinguible soif qui allume le sang. C'est ainsi que, depuis l'expédition de Cambyse, plus dune caravane a péri dans les mêmes solitudes. Aussi voit-on les routes habituellement suivies par les caravanes parsemées de squelettes d'hommes et d'animaux, blanchis i)ar le temps et le soleil : ce sont les bornes miliaires de ces sinistres sentiers.

11 faut toutefois ranger parmi les fables ces histoires de vents pestilentiels dont le contact causerait la mort, et (jui choisiraient leur victime. Les effets du simoun s'cxpli<iuent

suffisamment par la chaleur excessive qu'il apporte et par la fine poussière dont il charge l'air. Le voyageur Burckhardt, de Bâle, est le premier qui nous ait fourni des renseignements positifs sur les vents du désert, et qui ait su réduire à néant une foule de récits fantastiques que les Bédouins aiment à faire aux voyageurs, pour se faire payer plus cher leurs services.

« En juin 1813, dit M. Burckhardt, je fus surpris par le simoun en allant de Siout à Esnéh. Lorsque le vent s'éleva, j'étais seul nionlé sur mon dromadaire, loin de tout arbre et de toute habitation. Je m'elTorrai do garantir mon visage en l'enveloppant d'un mouchoir. Pendant ce temps, le dromadaire auquel le vent chassait le sable dans les yeux, détint inquiet, se mit à galoper et me fit perdre les étriers. Je restai couché par terre sans bouger de place, car je n'y voyais pas à la distance de dix mètres, et m'enveloppai de mes vêtements jusqu'à ce que le vent se lut apaisé. Alors j'allai à la recherche de mon dromadaire, que je trouvai à une assez grande distance, couché près d'un buisson qui protégeait sa tète contre le sable enlevé par le vent. »

D'autres voyageurs qui ont traversé les déserts d'Afrique et de Perse, sont d'accord avec Burckhardt sur ce point, que le simoun n'est mortel que par un concours de circonstances malheureuses.

Parfois on voit aussi s'élever des trombes de sable qui tournent autour de leur axe et se propagent avec des vitesses iné gales. Ce dernier phénomène est très-dangereux pour les voyageurs, car les trombes emportent tout ce qu'elles trouvent devant elles. Les sables mouvants du désert, poussés par les vents, tendent à envahir les rivages et les iles de ce vaste océan sans eau. En Egypte, des villes entières ont été ensevelies sous des flots de poussière, et les fouilles modernes nous ont révélé l'existence de monuments fort bien conservés sous les lits de sable qui remplissent aujourd hui certaines vallées autrefois habitées.

Les pluies ne sont connues que dans les régions montagneuses du désert. Ces montagnes, en elTet, arrêtent les nuages suspendus dans l'atmosphère. Depuis le mois de juillet jusqu'en novembre, des pluies torrentielles inondent, il est vrai, les lieux élevés; mais les eaux sauvages disparaissent en peu de temps sans descendre dans la plaine ; elles se perdent dans le sable aride, ou s'évaporent promptement sous les feux du soleil.

Voilà pourquoi les cours d'eau sont si rares au désert. Du

versant méridional de l'Atlas, quelques ruisseaux descendent dans la plaine mais ils tarissent dans la saison chaude. Il en est de même des petites rivières qui alimentent les lacs de la grande oasis au sud de l'Algérie; aussi ces lacs sont-ils presque à sec pendant l'été. Le bord occidental du Sahara est arrosé par la rivière Ouédi-Draa, qui descend de l'Atlas marocain, et par le Sagniel, qui vient du sud ; on attribue à l'une et à l'autre une longueur considérable; mais elles tarissent aussi pendant ies grandes chaleurs. Du reste, ces rivières sont encore trèspeu connues.

Les pluies absorbées parle sable du désert forment très-probablement de puissantes nappes d'eau souterraines, à une profondeur peu considérable. Cette circonstance est bien connue des Arabes, qui, de temps immémorial, ont mis à protit ces eaux souterraines en creusant des espèces de puits artésiens. Pour eux, le Sahara est une île qui flotte sur une mer souterraine. Lorsqu'ils manquent d'eau, ils percent le sable jusqu'à ce qu'ils arrivent à la couche aquifère. Voici ce qu'on lit, à ce sujet, dans les voyages de Shaw :

« Le Wady-Reag est un amas de villages situés fort avant dans le Sahara.... Ces villages n'ont ni sources ni fontaines. Les habitants se procurent de Teau d'une façon fort singulière. Us creusent des puils à cent, quelquefois à deux cenls brasses de profondeur, et ne manquent jamais d'y trouver de l'eau en grande abondance. Hs enlèvent, pour cet effet, diverses couches de sable et de gravier, jusqu'à ce qu'ils trouvent une espèce de pierre qui ressemble à l'ardoise, et que l'on sait être précisément au-dessus de ce qu'ils appellent bahar toht el erd, ou la mer au-dessous de la terre, nom qu'ils donnent à l'abîme en général, dette pierre se perce aisément, après quoi l'eau sort si soudainement et en si grande abondance, que ceux qu'on fait descendre pour cette opération en sont quehjuefois surpris et suffoqués , quoiqu'on les retire aussi proniptement qu'il est possible '. »

Ptolémée a comparé la surface du Sabara à une peau de panthère : le pelage jaune représente les plaines de sable, les taches noires sont les oasis éparses sur cette solitude immense. L'existence des oasis et de tous les villages qui se groupent autour de ce centre de végétation isolée dépend d'un arbre bienlaisant, le dattier. .Mais pour vivre, le dattier connue le pal-

1. Vujagcs de Sliaw dam plusieurs proiinccs de la Baibarir. 17'i'>, io:ii<" I, p. 125.

Fig. 57. Puisatiers arabes.

mier, son congénère, doit avoir, selon le mot arabe, « le pied dans l'eau et la tête dans le feu. » Pour trouver l'eau indispensable à la vie du dattier, l'Arabe a, de tout temps, creusé des puits en enlevant la couche de sable, et perforant le banc de gypse qui recouvre la couche aquifère.

Parmi les Arabes de l'Oued-Rir, les puisatiers {R'iuss) forment une corporation particulière qui jouit d'une grande considération. Les moyens qu'ils emploient sont d'ailleurs tout ù fait barbares. Comme ils ne peuvent pas épuiser les eaux d'infiltration, ils travaillent fréquemment sous l'eau, quelquefois sous des colonnes de 40 mètres de hauteur ; quelques-uns périssent par suffocation, les autres meurent de phthisie pulmonaire au bout de peu d'années. Chaque plongeur ne reste que deux ou trois minutes sous l'eau, puis ramène son panier rempli de déblais ; on comprend avec quelle lenteur doit marcher le creusement d'un puits dans de telles conditions ;tîg. 57\

Les puits creusés avec tant de peine n'ont quelquefois qu'une durée éphémère: un coup de vent ou le simoun vient y rejeter les sables, qui reprennent possession de leur domaine, et l'oasis meurt avec la source qui la fertilisait.

Depuis 1856, nos ingénieurs ont foré avec succès environ quarante-six puits artésiens sur la lisière septentrionale du Sahara, dont M. Charles Laurent avait préalablement exploré la constitution géologique. Trente-trois puits, qui existaient déjà, ont été repris et creusés à nouveau. La nappe d'eau se divise quelquefois en deux couches superposées, en sorte qu'elle fournit à la sonde des sources qui jaillissent à différentes profondeurs. Ces profondeurs varient seulement entre 50 et 100 mètres. Le jet d'eau souterraine entraîne des poissons, nommés cynodontes, qui ne vivent point, comme quelques-uns l'ont dit, dans ces rivières soulerraines, mais qui s'y étaient introduits des puits voisins, pour y frayer.

La première source artésienne abondante fut obtenue, en 1856, à Tamerna, dans l'Oued-Rir; elle causa une grande joie parmi les Arabes. Leur marabout, après l'avoir bénie et consacrée, lui donna le nom de Fontaine de la paix. Le puits artésien qui fut ensuite foré dans la localité de Sidi-Rached rendit la vie à cette ancienne oasis ruinée par la sécheresse, à laquelle ces solitudes semblaient condamnées pour toujours.

Les eaux souterraines répandues à la surface du sol africain y provoquent une végétation salutaire, qui attire les nuages et précipite les vapeurs atmosphériques. Chaque source devient donc un centre autour duquel se groupent les habitations et les cultures : elle est, pour ainsi dire, l'àme de l'oasis; aussi les habitants la ménagent-ils avec le plus grand soin. L'orifice du puits est recouvert d'une peau, qui le défend contre l'invasion des sables ; de petites rigoles amènent son eau dans les jardins, où elle arrose les légumes, à l'ombre des palmiers. Sans eau, la vie est impossible au désert : quand une source tarit, le sable reprend possession de son ancien domaine. Privés d'eau, le dattier et le palmier périssent, et leur disparition amène celle des cultures qui ne sont possibles que sous leur ombre. Les ruines éparses dans le Sahara attestent l'existence de villages importants, dont la ruine n'eut pas d'autre cause que l'arrêt accidentel d'une bienfaisante source. Les Arabes disent, dans ce cas, que la source meurt. L'oasis de Téba'ich a péri ainsi il y a quelques années. Les pointes de ses dattiers, dépouillées de leurs palmes, se dressent aujourd'hui au-dessus des sables, comme les mâts des navires d'une flotte échouée.

On se fait communément une idée très -inexacte des oasis (fig. 58), tant sous le rapport de leur étendue que de la nature du sol. Les oasis les moins considérables ont encore une étendue de plusieurs journées de marche dans un sens ou dans l'autre, ce qui donne une superficie de 200 à 300 kilomètres carrés, étendue qui ne jieut sembler médiocre que proportionnellement à l'immensité du désert. Les grandes oasis sont d'ailleurs plus nombreuses que les petites, parce qu'elles résistent beaucoup mieux à l'invasion des sables mouvants. L'oasis de l'Ouadi-Folesseles est d'une longueur de 300 kilomètres sur 100 kilomètres de large. L'oasis de Tlièbes a une étendue de 100 kilomètres sur 15. La grande oasis d'Asben ou d'Aïr occupe, du oord au sud, et de l'ouest à l'est, une étendue de 3 degrés ou d'environ 330 kilomètres, d'après M. Hartii (pii l'a visitée en 1850. (Composée de plateaux dont la hauteur moyenne est de 600 mètres, et de montagnes ([ui atteignent 2000 mètres d'élévation, on iiourrait appeler cette oasis la Siiùse du désert. L'air y est très-jjur, salul)re et relativement frais. On y cul-

Fig. 58. Oasis du Sahara.

tive du h\é. el notamment du millet et du sorgho (dourrha). Les animaux qui s'y rencontrent sont le lion sans crinière, le léopard, l'hyène, le chacal, le singe, l'antilope, l'autruche, le pigeon, la pintade, etc., etc. La capitale de cette oasis, la ville d'Agadès, était autrefois florissante et rivalisait avec Tombouctou.

Des royaumes entiers, dans le désert, n'occupent chacun qu'une seule oasis. Ainsi on peut regarder comme de grandes oasis, au nord, le Fezzan,pays montagneux ù vallées fertiles, et au sud, le Darfour, situé à l'ouest du Cordofan. L'Egypte ellemême n'est, comme nous l'avons déjà dit, qu'une grande oasis.

Les forêts de palmiers sont surtout ce qui constitue les oasis. L'Arabe dit que Dieu créa le palmier en même temps que l'homme, pour faire servir cet arbre à l'entretien de la vie humaine ; c'est le rôle bienfaisant qui est réservé au bananier dans les régions tropicales. Le palmier prospère dans les oasis africaines, parce que cet arbre rustique s'accommode, et même se trouve bien, de l'eau saumâtre, la seule que fournisse le désert. Le palmier et le -dattier sont les arbres les plus communs des oasis. Les palmiers femelles surtout sont abondants, les palmiers mâles sont rares. Les Arabes fécondent artificiellement, au printemps, les palmiers femelles, en y secouant le pollen des fleurs mâles.

L'Arabe sait quelquefois créer une oasis artificielle avec quelques palmiers. Pour cela il creuse un trou jusqu'à huit mètres de profondeur, et dans ce trou il plante un palmier. Les racines profondes de cet arbre robuste percent le sol et pénètrent jusqu'à la couche souterraine aquifère ; dès lors le palmier peut se passer darrosage, et sous son ombre les autres végétaux peuvent être cultivés. Il arrive quelquefois que le vent ou le simoun comble ces trous à palmiers : alors l'Arabe recommence avec courage le travail fatigant qui consiste à dégager le trou de huit mètres de profondeur, des sables qui l'ont envahi.

En outre des palmiers et dattiers, on cultive dans les oasis beaucoup d'arbrisseaux, des légumes et des céréales. On y cultive aussi l'orge, cette céréale vraiment cosmopolite puisqu'on la voit jusqu'en Laponie et qu'on la retrouve dans les sables brûlants du Sahara.

Les forêts des oasis sont les seuls points du désert où l'on rencontre des bêtes féroces. La fantaisie des poètes a fait du lion le Roi du désert. Un peu de réflexion aurait pourtant fait comprendre que cet animal mourrait nécessairement de soif au milieu des sables du désert. Le lion du désert estun pur enfant de l'imagination. Le lion d'Afrique ne sort pas de ses montagnes, où il trouve sa proie et de l'eau. Interrogés au sujet de la ])résence du roi des animaux dans le désert, les Arabes répondent: « Il y a donc chez vous des lions qui boivent de l'air et qui mangent du sable? Chez nous, le lion a besoin d'eau fraîche et de chair vivante.... »

L'autruche seule, grâce à sa sobriété, peut parfois s'aventurer impunément dans les sables. Cette arène brûlante n'est régu lièrement habitée que par un gros lézard auxécailles brillantes, le shob, la salamandre du désert.

L'animal domestique du Sahara, c'est le chameau, comme le renne est celui des steppes boréales. Ces deux espèces d'animaux se succèdent dans la zone des déserts; ils semblent prédestinés à faciliter et à rendre possible à l'homme le séjour de ces régions également déshéritées. Le chameau porte en lui un réservoir d'eau naturel qui lui permet de rester des semaines entières sans boire, et qui, même après sa mort, peut sauver le chamelier en détresse. L'instinct du chameau lui fait deviner à une grande distance les oasis et les sources ou nappes d'eau ; en outre il prévoit, comme d'autres animaux, la tempête et surtout le simoun. Le méhari, la variété la plus estimée du chameau, est d'une vigueur et dune rapidité incroyables. On dit qu'un méhari fit un jour, en vingt-quatre heures, le chemin de Tripoli à Rh'adamès (plus de cent lieues >, mais il succomba en arrivant, D'habitude, le méhari fait de trente à quarante lieues dans sa journée. La marche du chameau ordinaire est beaucoup moins rapide.

Les caravanes qui traversent le désert à dos de chameau ont l'habitude d'échelonner sur leur route des tas de pierres {kerkours) qui signalentle voisinage des sources et guident les voyageurs. Chaque passant ajoute sa pierre au tas, et contribue ainsi à l'entretien de ces monuments qui rappellent les cairns des expéditions polaires. Lorsqu'une caravane qui manfiue de vivres en rencontre une autre mieux pourvue, on fait \o- partage des

provisions, qui consistent en eau, dattes, beurre et pain d'orge ; c'est là un usage auquel se conforment même les Touaregs, ces pirates du désert.

Les progrès toujours croissants de l'industrie moderne liniront peut-être par créer, dans le grand désert de l'Afrique, de nombreuses oasis qui en rendront le séjour moins dangereuxet moins pénible, et qui contribueront à cbanger les mœurs nomades de ses habitants. Les forages artésiens exécutés dans le Sahara algérien ont déjà donné lieu à une remarquable révolution dans la constitution de la société arabe, en déterminant plusieurs tribus nomades à se fixer détînitivement dans les contrées arrosées, et à se faire cultivateurs. Il est probable que si les puits artésiens parvenaient à se multiplier considéral)lement, les oasis ne tarderaient pas à naître sous la bienfaisante influence de ces cours d'eau, si heureusement enlevés aux entrailles du sol. Lintérieur de l'Afrique prendrait alors une face nouvelle ; l'homme pourrait y conquérir un domaine immense, et il ne resterait plus qu'un petit nombre de traits hdèles dans la sombre peinture que nous venons de tracer de la 77ifr sans eau.

Le désert de Gobi (fig. 59) s'étend de l'ouest à l'est, du Turkestan à la Mandchourie, sur une longueur de plus de 2000 kilomètres; il forme une grande partie de la .Mongolie. Sa partie orientale est appelée par les Chinois Chamo (mer de sable), sa partie occidentale Chachin.

Le désert de Gobi est loin de présenter partout le même aspect. Dans sa partie orienlale, le sable mouvant couvre presque partout le sol, que font onduler des buttes de granit et des collines de sable. Dans la partie occidentale, les plaines sablonneuses sont entrecoupées de marécages. Quelques oasis pjrsèment cette partie du désert; la principale est celle de Kami. Là des ruisseaux entretiennent des pâturages, des arbres et une iissez riche végétation. En dehors de ces rares oasis, les cartes n'indiquent que des lacs salés de peu d'étendue, presque toujours à sec, des puits, des sources et des stations pour les caravanes et les postes chinois.

La végétation de cette partie du désert de Gobi est chétive. Ce sont de petits espaces couverts d'herbes, au-dessus des-

quelles s'élèvent des buissons rabougris, des abricotiers sauvages et de faux acacias. « Au printemps et en été, dit Malte- Brun, lorsqu'il ne tombe pas de pluie, les végétaux se dessèchent, et le sol brûlé n'inspire au voyageur que des sentiments empreints de tristesse et d'horreur ; la chaleur y est de peu de durée, l'hiver y est long et froid. Les animaux sauvages qu'on y rencontre sont le chameau, le cheval, l'àne. le djightai et des troupes d'antilopes. »

La partie méridionale du désert de Gobi, qui s'étend jusqu'à la grande muraille de la Chine, ne mérite plus le nom de désert, dans l'idée que nous attachons à ce mot. Le sol est fertile ; il abonde en pâturages, et nourrit des myriades de troupeaux, sous la conduite de millions de pasteurs chinois et mongols qui l'appellent la terre des herbes. Le pays est arrosé par de nombreux ruisseaux et couvert de forêts, où l'on trouve des noyers, des ormes, des trembles et des noisetiers. Toutes les céréales, un grand nombre de légumes et de fruits y poussent; aussi ])eaucoup de Chinois et de Mongols s'y livrent ils à la culture des jardins.

Le grand désert de l'Asie centrale a exercé une influence funeste sur les destinées de la race humaine : il a arrêté l'extension de la civilisation asiatique. Les races primitives de l'Inde et du Til)et ont été civilisées de bonne heure; mais l'immense désert qui les séparait mit une barrière infranchissable entre eux et les grossières peuplades du nord de l'Asie. Plus que l'Himalaya, plus que les montagnes neigeuses de Sirinagur et do Gorkha, ces steppes inconnues et désertes ont empêché toute communication, toute fusion entre les habitants du nord et ceux du midi de l'Asie ; et c'est ainsi (|ue l'Inde et le Tibet sont restées les seules régions de cette partie du monde qui aient joui du bienfait de la civilisation, de l'adoucissement des mœurs et du génie des arts.

Les Barbares (jiii, vers la hn de l'enqjire romain, envahirent et ébranlèrent l'Europe, sortaient des steppes et des jtlateaux de la Mongolie. C'est ce qu'établit de Ikimholdt dans les ligiics suivantes :

ff Si l;i «iillnrr iiitclloctiiclli', dit de lliimhoMl, a dirige^, sa course (I(^ lV>ri(.Mil ;i roccidciil, comino la Iniiiirn' viviliaulo du soleil, la harbarn' [ihi-i lard a suivi aussi le niùiiif iliemiii, quaud elk- a menacé d'' rojtlon-

ger l'Europe dans les ténèbres. Un peuple de pasteurs basanés, d'origine thon-khiu. c'est-à-dire turque, les Hioungnou, habitaient, sous des tentes de peaux, la steppe élevée de Gobi. Longtemps redoutable à la puissance chinoise, une partie des Hioungnou fut repoussée vers le sud, dans TAsie centrale. L'impulsion qu'ils donnèrent se propagea sans interruption jusque dans la patrie primitive des Finnois, sur les bords de l'Oural, d'où sortirent violemment les Huns, les Avares, les Chasarcs, et divers mélanges de races asiatiques. Les armées des Huns parurent d'abord sur les bords du Volga, puis en Pannonie, enfin sur les rives de la Marne et sur celles du Pô, ravageant les belles campagnes où, depuis le temps d'Anténor, le génie de l'homme avait accumulé monuments sur monuments. Ainsi soufflait des déserts mongols un vent empesté qui étouffait jusque dans les plaines cisalpines la fleur délicate de Part, objet de soins si tendres et si constants'. »

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