DU GLOBE TERRESTRE
1-orme de la terre. — Preuves de sa convexité. — Histoire des moyensemployés pour déterminer les dimensions de la terre. — Aristote. — PossiJonius. — Ératosthène. — Ptulémée. — Le calife Al-Mamoun. — Le médecin Fernel, au seizième siècle, mesure un degré du méridien.
— Snellius. — Longitudes et latitudes. — Méthode de triangulation.
— L'Académie des sciences de Paris.— Travaux de Newton sur l'aplatissement polaire. — Commissions scientifiques envoyées en 1736 par l'Académie des sciences au pôle et à l'equateur. — Mesures modernes. — Delambre et Méchain. — Biot et Arago. — Système métrique.
— Véritables dimensions du sphéroïde terrestre. — Détermination des long tuiles par les observations astronomiques. — Globes et cartes géographiques.
Pour un spectateur placé sur le soleil ou sur une autre étoile fixe, la terre ne serait qu'un point brillant dans le ciel, une étoile parmi les étoiles.
Pour un habitant de la lune, pour un sélénite, la terre apparaîtrait sous la forme d'un disque lumineux, quatorze fois plus grand que nous ne voyons le disque lunaire, et occupant toujours la même position dans le ciel, tandis que le soleil et lesétoiles défileraient lentement devant lui. L'habitant de la lune verrait la terre suspendue au firmament, comme un immense cadran d'horloge, dont la rotation quotidienne indiquerait pour lui les vingt-quatre heures. Les phases de la terre marqueraient les mois pour le séléniie. La ligure U, qui a été dessinée d'après une gravure du Panorama des mondes de Lecouturier^
montre comment on peut se représenter notre giobe.en le supposant vu de la lune.
La détermination de la véritable forme de la terre a coûté, depuis l'origine des sciences, bien des travaux et des efforts. Quand on monte sur un lieu élevé, par exemple sur une colline située au milieu d'une vaste plaine, ou bien encore sur le màt d'un vaisseau, la vaste étendue que l'on aperçoit apparaît comme un plateau circulaire, sur les bords du(|uel semble reposer et s'appuyer la voûte céleste. Aussi, pendant bien des siècles, les hommes se sont-ils représenté la terre comme une sorte de plaine infinie, c'est-à-dire comme une surface plate et horizontale. Il a fallu la science d'une foule de générations successives pour s'affranchir de cette erreur des sens, pour se placer à un point de vue abstrait, et contempler, avec les yeux de l'esprit, la terre nageant dans l'espace, sous la forme d'un globe librement suspendu dans les régions planétaires.
La première démonstration pratique de la forme arrondie de notre planète a été fournie par les navigateurs qui, en voguant toujours droit devant eux, ou dans une direction invariable, firent sur leurs vaisseaux le tour du monde, et revinrent à leur point de départ.
Le navigateur Magellan est le premier qui ait fait un voyage de circumnavigation. Parti, au mois de septembre 1519, des côtes du Portugal, il découvrit, un an après, le détroit qui porte aujourd'hui son nom, et qui est situé à l'extrémité de l'Amérique méridionale. Il découvrit ensuite les îles Philippines, où il périt dans un engagement contre les naturels." Ses lieutenants, continuant de voguer vers l'ouest, revinrent en Europe. Si la terre était une surface plate, ce retour au iioint de départ n eût pas été possible.
Mais les preuves de la rotondité de la terre sont faciles à multiplier. L'une des plus vulgaires est la suivante. Lorsque, marcliant dans une plaine, on approche d'un village, on aperçoit d'abord le sommet du clocher, ensuite le toit de l'église, enfin les maisons les plus basses. 11 faut conclure de là qu'en marcliant vers le village on remonte une ligne courbe, au lieu de rester toujours au même niveau par rapport à ce point.
Ouand on se trouve au bord de la mer, et (|ue l'on regarde un navire arrivant au port, on commence toujours par aper-
Fi.'. l4. 1-a lerre vue de la lun ■
cevoir les pointes des mâts ; les voiles surgissent ensuite, enfin le corps tout entier du navire se montre à découvert [Cig. 15). Le vaisseau, qui ne se révèle ainsi que petit à petit à l'œil de l'observateur placé sur le rivage, remonte donc une surface arrondie.
Le phénomène auquel nous venons de faire allusion s'observe même sur les lacs d'une certaine étendue, comme le lac de Constance. Un passager placé sur le pont du bateau à vapeur qui traverse cette belle nappe d'eau, peut, à l'aide d'une lunette, voir les barques des pêcheurs émerger peu à peu du lac à sa limite apparente, c'est-à-dire au pied des montagnes.
La limite où le ciel et la mer semblent se confondre pour un spectateur placé sur le rivage, c'est-à-dire l'horizon apparent, s'éloigne d'autant plus que le point de vue est plus élevé, car
/ Fig. 15.
cette limite se trouve à la distance où la ligne visuelle qui part de l'œil de l'observateur est tangente à la sphère terrestre. Un phare, par exemple, est visible à une distance d'autant plus grande qu'il est plus élevé. Un phare haut de 100 mètres domine 35 kilomètres d'étendue en mer.
Une autre preuve de la convexité de la terre résulte de certaines apparences que les astres présentent au voyageur. En allant de l'équateur vers le nord, on voit l'étoile polaire monter dans le ciel et les constellations méridionales disparaître l'une après l'autre derrière soi. Si l'on va vers le sud, on voit, au contraire, apparaître des étoiles nouvelles sur l'horizon sud. trandis que les étoiles voisines du pôle nord s'abaissent et se cachent au-dessous de l'horizon. Il est donc impossible que la ligne méridienne soit une droite tracée sur une plaine; elle doit se courber vers le nord et vers le sud.
Une éclipse de lune arrive dans le ciel à un moment déterminé; mais si on l'observe à dix heures du soir à Paris, il est près de onze heures à Vienne quand la même éclipse se manifeste dans cette ville. Le soleil s'est donc levé à Vienne une heure plus tôt qu'à Paris, d'où il suit que la terre est courbe d'orient en occident.
Disons enfin que, dans une éclipse lunaire, lombre de la terre projetée sur le disque éclipsé de la lune présente la forme circulaire : c'est l'ombre d'un corps sphérique. La terre ressemble donc à tous les autres corps célestes qui se présentent à nos yeux avec une forme sphérique.
Plusieurs philosophes de Grèce, qui avaient compris la véritable figure de notre globe, tentèrent d'en calculer la grandeur. Aristote nous dit que la circonférence de la terre est de 400 000 stades. Ce nombre rond indique suffisamment qu'il ne s'agissait pas d'une détermination géométriquement exacte, mais seulement d'une estimation approximative. .Nous ne savons pas d'ailleurs de quel genre de stades parlait Aristote. On connaît, en elTet, des stades de tOO, de 600, de 1111 au degré, etc. Les auteurs grecs donnent pour la circonférence terrestre, tantôt 300 000, tantôt 400 000, tantôt 250 000 stades, et, malgré les recherches les plus profondes de nos géographes, on ignore encore ce que signifient au juste ces anciennes évaluations. Tout ce qui résulte de là, c'est que les anciens Grecs avaient une idée assez exacte de la courbure et des dimensions de la terre.
C'est ainsi, par exemple, que Possidonius ayant remarqué que l'étoile rayjopc(? paraissait à Rhodes à l'horizon, tandis (ju'elle se montrait à Alexandrie élevée de la 48' partie du cercle, en conclut que Rhodes était éloigné d'Alexandrie de la 48" partie du cercle méridien; et il se servit de cette observation pour déterminer la longueur d'un méridien terrestre. Mais Possidonius se trompait en croyant que ces deux villes sont sur le même méridien.
Eratosthène s'apiiroclia davantage de la vérité. Il savait qu'à Syène le soleil, au moment du solstice d'été, ne i)roduisait, lorsqu'il se trouvait au méridien, aucune ombre au fond des puits; tandis qu'à Alexandrie le soleil passait, à la même épo- (jue, à 7" 12' au sud du zénith. En ellét, un gnomon ou styU-, élevé verticalement au centre d'un hémisphère concave, y pro-
jetait à midi son ombre sur la 50*^ partie du cercle. Ératosthène en con:lut que la distance de 5000 stades qui séparait Syène d'Alexandrie, était la 50-^ partie d'un cercle méridien, et que la circonférence d'un méridien entier était de 50 fois 5000 ou 250 000 stades. Exprimé en stades de i80 mètres, ce nombre équivaut à -jS millions de mètres, ce qui se rapproche de 40 millions de mètres, nombre adopté aujourd'hui pour la longueur du méridien terrestre. Malheureusement, Syène et Alexandrie ne sont pas sous le même méridien. Malgré l'exactitude relative de son évaluation, Ératosthène a donc fait une erreur de principe.
On doit à Ptolémée d'avoir réuni et coordonné toutes les mesures essayées avant lui concernant les dimensions de la terre.
Le calife Al-Mamoun, prince éclairé, dont le souvenir sera toujours en honneur dans l'histoire des sciences, voulut, plus tard, vérilier tous ces résultats anciens. Il ht mesurer la longueur d'un degré. Les géomètres chargés par lui de ce travail choisirent pour leurs opérations la plaine de Sennaar, en Mésopotamie. Ils se séparèrent en deux groupes, dont l'un se dirigea vers le nord et l'autre vers le sud. Après s'être éloignés d'un degré de leur point de départ, ils mesurèrent la distance parcourue : elle était de 56 milles arabes et demi. Ainsi, d'après cette mesure, la longueur du degré était de 56 milles arabes et demi. Mais quelle est la valeur du mille arabe? Un mille arabe a 4000 aunes de 24 pouces chacune, et chaque pouce a 6 grains d'orge. Mais que vaut un grain d'orge? Quelques savants estiment le mille arabe à 2100 mètres : cela donnerait un peu plus de 42 millions de mètres pour le périmètre de la terre mesuré par les Arabes.
C'est un médecin français qui, au milieu du seizième siècle, reprit la question des dimensions de la terre au point où les anciens lavaient laissée. Fernel est connu, dans l'histoire de la médecine, comme le restaurateur des écrits des Arabes et de Galien, comme un écrivain élégant et un dialecticien sohde; il est connu, dans l'histoire générale, comme médecin de Diane de Poitiers et de Henri II, qu'il accompagna au siège de Calais. Mais ce que l'on ignore généralement, c'est l'opération, vraiment étonnante dans ses résultats, qu'il eut le bonheur duc-
complir pour la mesure du méridien terrestre. Le moyen qu'il mit en usage est tellement simple , tellement grossier pour mieux dire, que l'on en est encore à se demander quel hasard il peut cacher. Fernel adapta à sa voiture un compteur, pour enregistrer le nombre de tours des roues ; puis il mesura la longueur d'un degré sur la roule de Paris à Amiens, en notant, au moyen de ce compteur, le nombre des tours de roues de sa voiture. Et, chose singulière, cet étrange moyen d'arpentage lui donna pour la valeur du degré, 57 070 toises, valeur trèspeu éloignée de celle que devaient fournir les opérations géodésiques modernes.
Au commencement du dix- septième siècle, on commença à appliquer à la mise en œuvre du procédé employé pour la première fois par le philosophe Ératosthène toutes les ressources d'une science déjà assez avancée. En 1617, l'astronome hollandais Snellius mesura, au moyen d'une suite de triangles contigus, les arcs terrestres compris entre les villes d'Alis;maer, Leyde et Berg-op-Zoom, et il compara leur longueur avec le nombre de degrés qu'ils contenaient.
Mais nous sommes obligé, pour lintelligence de ce qui va suivre, de nous arrêter un moment, pour entrer dans quelques détails sur les longitudes et les latitudes, c'est-à-dire sur ce qu'on appelle les coordonnccs giographiques d'un lieu.
Que faut-il entendre par la longitude d'un lieu? Supposons qu'il s'agisse d'indiquer avec précision la position dun point de la terre situé sur l'équateur même. Il suffira, pour cela, de faire connaître sa distance par rapport à un certain point fixe de l'équateur, adopté une fois pour toutes comme point de départ ou repère, en spéciliant si la distance est comptée dans le sens de l'ouest à l'est ou de l'est à l'ouest. Le cercle cquatorial se divise, comme tout cercle, en 360 degrés, les degrés en 60 minutes, les minutes en 60 secondes (en attendant qu'on revienne à la division décimale et centésimale du (piartde cercle). On dira donc : tel lieu est distant du point d'origine de tant de degrés, minutes et secondes, comptes vers l'est ou comptés vers l'ouest. Cette distance s'appelle longitude (orientale ou occidentale) de l'endroit que l'on veut désigner.
Faisons p.isser maintenant une série de cercles par les deux
pôles et par les divisions de l'équateur; nous appellerons ces cercles méridiens terrestres (fig. 16). L'un de ces méridiens sera pris pour le premier, et le point où il rencontre l'équateur sera l'origine des longitudes. Tous les points terrestres situés sur le premier méridien ont la longitude de zéro ; tous les points situés sous un autre méridien ont la longitude du point oîi leur méridien rencontre l'équateur.
En France et dans quelques autres pays , on prend pour le premier méridien celui qui passe par l'Observatoire de Paris. La ville d'Alger a sensiblement la même longitude que Paris. Le point où le méridien de Paris coupe l'équateur est situé dans l'Atlantique à peu de distance de la côte de Guinée. A partir du méridien de Paris les longitudes se comptent vers
UorA
Sod.
Fig. 16. Longitudes du globe.
l'est et vers l'ouest jusqu'à 180 degrés. Il est évident que la longitude de 180 degrés, située à la limite . est à la fois occidentale et orientale.
D'autres nations prennent pour leur premier méridien celui ([ui passe par un autre grand observatoire, par exemple celui de Greenwich. Les Hollandais avaient adopté autrefois le méridien du pic de Ténériffe. La plupart des anciens géographes avaient choisi pour origine des longitudes le méridien de File de Fer, située à 20 degrés à l'ouest de Paris; mais cet usage, qui n'avait pas de raison d'être, est tombé en désuétude.
Il serait à désirer que toutes les nations s'accordassent pour l'adoption d'un premier méridien universel; mais la routine et la jalousie nationale s'opposeront longtemps encore à cette simplification.
Passons à ce que l'on entend par le mot latiludc. Ce mot exprime la distance de Téquateur évaluée en degrés du cercle. La latitude est .wptenirionaie si elle se rapporte à un lieu situé au Tiord de Téquatcur, et viérid'onalc dans le cas contraire. Tous les lieux ayant la même latitude sont situés sur un cercle parallèle à léquateiir. Le nombre de degrés du cercle indique la distance de l'équateur en latitude septentrionale ou méridionale lîg. 17 .
11 est évident que la reunion des deux indications de la longitude et de la latitude indiiiue avec précision un lieu quelconque du globe. On nomme coordonnées géographiques la longitude et la latitude d'un lieu.
Les latitudes sont souvent considérées à un point de vue as-
Pèle AularcUquc
l'ii;. 17. l.;iUUides du yluhe.^
ti onomi(jue, sur lequel nous devons donner quelques renseignements, parce qu'il se rattaclie à la détermination de la ligure de la terre, objet spécial de ce chapitre.
La latitude d'un lieu terrestre est égale à la hauteur du pôle céleste au-dessus de l'horizon de ce lieu, ou bien à la distance zénithale de l'équateur céleste. C'est ce que montre la ligure 18, dans laquelle on voit le rapport de léipiateur et des pôles terrestres avec l'équateur et les pôles célestes.
Aussi les astronomes déterminenl-il.s la latitude d un lieu en mesurant la hauteui* de l'étoile polaii'e au-dessus de l'horizon; ou bien ils la calculent par les hauteurs des autres étoiles et du soleil au moment où ces astres passent au méridien. Connaissant la hauteur méridienne du soleil [lar l'obserxation , et sa distance de l'équateur céleste par les tables astronomi(iues,
on en déduit la hauteur de l'équateur, et en la retranchant de 90 degrés, la di^Lance de l'équateur au zénith, c'est-à-dire la latitude géographique.
Ce dernier procédé avait fourni à Snellius les latitudes des trois villes hollandaises dont nous avons parlé , et qui sont à peu près sous le même méridien (2 degrés à l'est de Paris). La différence de leurs latitudes aurait été leur distance mesurée sur la voûte céleste, si toutes trois avaient eu la même longitude; mais comme cette condition nétait pas remplie, il fallait encore trouver, par un procédé d'arpentage, la distance a))-
Eoriia
Pi» le céleste
Fig. 18. Equateur, zénith et pôles célestes.
solue qui correspondait à la différence des latitudes de ces trois villes.
Ce procédé s'appelle triangulation. Entrons dans quelques détails sur sa mise en pratique.
Pour exécuter la méthode de triangulation, on se procure une première base, en mesurant, aussi exactement que possible , la longueur d'une ligne tracée sur le terrain ; puis on observe les angles que la base fait, à ses deux extrémités, avec deux rayons visuels qui aboutissent à un même point éloigné. On connaît alors la figure du triangle ayant pour côtés la base et les deux rayons visuels; on peut le tracer sur le papier, et
y lire, par une simple proportion, la distance du point de mire aux deux extrémités de la base (fig. 19). Supposons, par exemple, que la base soit de 1 kilomètre ; si, dans le tracé du triangle, l'un des côtés se trouve égal au double de la base, nous en conclurons que la distance vraie du sommet à l'un des bouts de la base est de 2 kilomètres. Sur l'un des deux côtés on construit ensuite un second triangle ayant pour sommet un autre point de mire éloigné , par exemple un clocher ou une pyramide bâtie dans ce but ; en continuant de la sorte , on arrive à former un canevas ou une chaîne non interrompue de triangles qui s'étend dans la direction du méridien. On n'a plus ensuite qu'à chercher les points où la méridienne rencontre les côtés de ces triangles, dont la longueur a été cal-
Fig. 19. Triangulation.
culée, et l'on obtient par un procédé très-simple la longueur d'une portion de cette méridienne elle-même, .\yant, en même temps, déterminé aslronomiquement les latitudes de quelquesuns des points de mire qui forment les sommets des triangles, on en déduit la distance en latitude des doux extrémités de la méridienne mesurée sur le terrain, et cette distance, évaluée en degrés, et comparée avec le nombre de kilomètres qui lui correspond, fait connaître la valeur d'un degré du méridien. Supposons, par exemple, que les latitudes extrêmes de la méridienne soient 48° 10' et 51° 25', et que la distance mesurée entre ces points éloignés de 3 degrés | soit de 360 kilomètres, on en conclura que le degré vaut environ 111 kilomètres.
C'est pai- l'emploi delà méthode des triangulations que Snel-
lius, pour en revenir à cet observateur, trouva, pour la valeur du degré. 55 020 toises. Peu après, l'Anglais Richard Norwood obtint, par la mesure du méridien entre Londres et York, 57 300 toises, nombre beaucoup plus rapproché de la vérité.
Mais l'Académie des sciences est créée en 1665, et son installation correspond à un grand mouvement scientifique , en même temps qu'à l'époque de la renaissance des lettres françaises De toutes les questions qui agitaient alors les esprits, aucune n'était plus digne d'occuper la jeune compagnie savante que celle de la figure de la terre. Les membres de la nouvelle Académie crurent, pour ainsi dire, leur honneur engagé à lever toute incertitude sur les dimensions de notre globe. L'un d'entre eux, Picard, fut chargé de mesurer en France un arc du méridien. Il conduisit un réseau de triangles de Malvoisine à Amiens, et il trouva, comme résultat final de ses opérations , 57 060 toises pour la valeur d'un degré du méridien, c'est-à-dire un chiffre peu éloigné de celui qu'avait trouvé le médecin Fernel , un siècle auparavant, par sa bizarre méthode. La base employée par Picard avait une longueur de 5663 toises 'il kilomètres); elle avait été mesurée sur le chemin de Villejuif à Juvisy.
Cette détermination nouvelle de la longueur du méridien terrestre, qui inspira beaucoup de confiance, eut un résultat qui mérite d'être rapporté, car le fait est peu connu. Elle sauva, pour ainsi dire, du néant le principe de la gravitation universelle. Pour vérifier, par des mesures directes, la loi de l'attraction que la terre exerce sur la lune. Newton s'était servi d'une très-fausse mesure du degré terrestre {'^9 bkO toises), et comme ce nombre conduisait à un résultat incompatible avec la loi de la gravitation (la loi du carré inverse des distances), Newton avait déjà renoncé à cette loi. Quand Picard eut publié ses nouvelles mesures, l'illustre géomètre anglais reprit ses calculs avec cet étalon rectifié. Cette fois ils se trouvèrent justes, et la loi de l'attraction universelle, un moment perdue pour la science, lui fut ainsi et pour jamais rendue.
Cependant l'Académie des sciences de Paris n'était encore qu'au début de sa tâche et, on peut le dire, de ses triomphes. Elle avait envoyé, en 167 2, l'astronome Richer à Cayenne, pour y faire différentes observations de physique. Or, cet astronome
reconnut avec une grande surprise qu'un pendule réglé à Paris retardait à Cayenne de 2 minutes et demie par jour. Ce fait causa un étonnement universel.
C'est à Newton qu'était réservée la gloire de trouver la cause de cette anomalie imprévue et d'en déduire une magnifique conséquence. Dans son livre des Principes, publié en 1687, on trouve la célèbre explication donnée par le géomètre anglais, du retard et de l'accélération du mouvement du pendule selon les différents points du globe. Le pendule ralentit ses mouvements lorsqu'on approche de l'équateur, parce que la pesanteur est moindre à léquateur qu'aux pôles, et cela pour deux raisons : d'abord, à cause de la force centrifuge qui croît en allant vers Téquateur; ensuite, parce que la surface terrestre y est plus éloignée du centre du globe qu'elle ne l'est aux pôles. La force centrifuge agit en sens contraire de la pesanteur; due à la rotation du globe, elle est plus petite sur un parallèle que sur l'équateur, parce que la vitesse du déplacement des points d'un parallèle quelconque est moindre que la vitesse des points équatoriaux. La deuxième raison du retard d'un pendule transporté à l'équateur, à savoir l'accroissement de la distance au centre de la terre, fat déduite par Newton de sa théorie, suivant laquelle la terre a été fluide à l'origine, et par l'effet de sa rotation s'est aplatie aux pôles en se solidifiant, ainsi que cela s'observe sur des masses globulaires pâteuses que l'on fait tourner rapidement.
C'est ainsi que Newton arriva à soutenir que la terre est un sphéroïde légèrement aplati aux pôles et renflé à l'équateur.
Cette belle déduction mathématique ne fut pas acceptée d'emblée. Elle trouva, au contraire, de violents contradicteurs. Les mesures de Cassmi, qui en 1683 avait étendu ses triangulations de Paris jusqu'aux Pyrénées, avaient fait supposer qu'un degré était plus petit dans le nord que dans le midi de la France, et l'on en concluait naturellement que la terre est renflée aux pôles et aplatie à l'équateur, c'est-à-dire précisément l'inverse de Thypotlièse de Newton. Le P. Kiccioli en Italie, en France les trois Cassini , Fontenelle et son école, se distinguèrent parmi les adversaires de Newton et de sa théorie de laplatissement polaire. La difficulté demeura longtemps pendante; les Anglais tenaient pour l'aplatissement, les Fran-
çais pour rallongement du sphéroïde terrestre; les uns lui attribuaient la forme d'une orange, les autres celle d'un œuf. Il fallait pourtant vider cette question , qui avait dégénéré en une véritable querelle nationale.
En 1736, le gouvernement envoya une expédition scientifique au Pérou et une autre en Laponie, avec mission d'y mesurer un arc du méridien. La Condamine et Bouguer dirigeaient le groupe de géomètres qui se rendit à l'équateur. Le physicien Maupertuis, qui avait embrassé avec chaleur le système de Newton, et qui même souffrait volontiers qu'on lui en attribuât la découverte, fut le chef de la commission envoyée au pôle nord. Voltaire célébra, dans une épître adressée au comte Algarotti , cette belle expédition scientifique :
Lorsque ce grand courrier de la philosophie,
Condamine Tobservateur, De TAfrique au Pérou, conduit par Uranie,
Par la gloire et par la manie.
S'en va griller sous l'équateur, Maupertuis et Clairaut vont au pôle du monde. Je les vois d'un degré mesurer la longueur,
Pour ôter au peuple rimeur
Ce beau nom de machine ronde Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers, Donnaient à l'aventure à ce plat univers '.
La commission envoyée au cercle polaire, sous les ordres de Maupertuis, et qui se composait de Clairaut, Camus et Leraonnier, auxquels on adjoignit l'abbé Outhier, qui travaillait depuis longtemps à l'Observatoire de Paris, souffrit beaucoup du froid; mais elle était dédommagée par les belles aurores, dont les feux de mille couleurs éclairent les longues nuits de ces sombres climats. On attendait impatiemment leur retour, et Voltaire écrivait :
Revole, Maupertuis, de ces déserts glacés Où les rayons du jour sont six mois éclipsés ; Apôtre de Newton, digne appui d'un tel maître, Né pour la vérité, viens la faire connaître ! Héros de la phjsique. Argonautes nouveaux, Qui franchissez les monts, qui traversez les eaux, Dont le travail immense et l'exacte mesure De la terre étonnée ont fixé la figure....
l. Épître XXXIX.
5(t LA TERRE ET LES MERS.
11 est vrai que le même Voltaire, impatient peut-être de toute espèce de bruit qui ne se faisait pas pour lui-même, se ravisa plus tard, et, après le succès des Argonautes de TAcadémie, chanta celte palinodie :
Vous avez confirmé, dans des lieux pleins d'ennui, Ce que Newton connut sans sortir de chez lui; Vous avez arpenté quelque faible partie Des flancs, toujours glacés, de la terre aplatie....
Ici Voltaire était injuste. Non-seulement les nouvelles mesures, quoique entachées de quelques erreurs, avaient confirmé les calculs de Newton , ce qui était déjà bien quelque chose; mais elles avaient fourni les moyens de les rectifier. 11 résulta, en effet, des opérations géodésiques de la Gondamine, Bouguer et Maupertuis, que la terre est encore plus aplatie "vers les pôles que le philosophe anglais ne l'avait estimé par ses calculs.
Cassini s'était distingué, avons-nous dit, parmi les plus violents opposants au système de Newton. On eut quelque peine en France à prendre son parti de la défaite de cet homme illustre, qui tenait le sceptre de l'astronomie, et la gaieté parisienne trouva quelque consolation à humilier son heureux rival, Maupertuis, en lui donnant le sobriquet de grand aplatisse ur.
On a, depuis cette époque, singulièrement multiplié les triangulations et les mesures des arcs de méridiens. Lacaille en a fait au cap de Bonne-Espérance, le P. Boscovich entre Rome et Rimini. Mason et Dixon ont mesuré des degrés en Pensylvanie; Roy et Eudge en Angleterre; Hamilton et Everest aux Indes; Gauss en Hanovre; Bessel en Prusse; Struve en Russie, etc.
Ce magnifique ensemble de travaux entrepris pendant les dix-huitième et dix-neuvième siècles a fixé avec précision les dimensions de la terre et sa véritable figure générale. Il en résulte que l'aplatissement polaire est de t^',^, ou que le diamètre qui joint les pôles de la terre est au diamètre de Téquateur comme 299 est à 300. Sur un globe de 1 mètre de diamètre, cette dilTcrence correspondrait à un peu plus de 3 millimètres.
Parmi les grands travaux de triangulation , le plus célèbre
est celui qui fut exécuté en France à la tin du siècle dernier, par le Bureau des longitudes, pour fixer la base du système métrique actuel. Dans le système nouveau destiné à remplacer toutes les anciennes mesures, on voulait prendre pour unité une fraction exacte de la longueur du méridien. Il fallait donc déterminer avec le plus de précision possible cette circonférence, et par conséquent mesurer pour la troisième fois une portion du méridien de Paris. Delambre et Méchain furent chargés de ce travail.
Ce n'était pas une tâche facile ni sans dangers que Ton confiait à ces deux géomètres au moment où la Révolution française, jetant les esprits dans une fiévreuse effervescence, rendait suspects tout mouvement, toute opération faite en dehors des habitudes de la vie commune. Delambre et Méchain, en menant leurs chaînes sur le terrain, furent souvent appréhendés au corps et incarcérés, comme suspects, dans les prisons municipales, victimes involontaires de la défiance de populations peu instruites dans l'art de l'ingénieur. Tout entiers à leurs travaux, nos deux géomètres restaient étrangers à l'agitation qui régnait autour d'eux, et qui plusieurs fois mit leurs jours en péril.
Delambre n'avait pas encore terminé la triangulation de Dunkerque à Rodez, qu'il fut exclu de la commission du mètre^ et n'obtint qu'à titre de faveur de terminer lui-même la portion de travail qu'il avait entreprise. Pendant ce temps, iMéchain, renfermé dans Barcelone par suite de la guerre qui venait d'éclater entre la France et l'Espagne, déterminait la latitude de celte ville, et il en concluait pour le mont Jouy une latitude de trois secondes et un quart plus grande que celle qu'il avait fait connaître à l'Académie. Frreur funeste, qu'il n'osa divulguer, craignant de jeter la défaveur sur tout son travail. Méchain garda par devers lui ce pénible secret, dont l'amertume devait abréger sa vie. Mais quand on réfléchit aux conditions difficiles au milieu desquelles Delambre et Méchain avaient dû poursuivre leurs opérations trigonométriques, quand on considère qu'ils devaient mettre autant de soin à défendre leur vie et leur liberté qu'à conduire leur arpentage et leurs visées angulaires, on excuse sans peine l'erreur qui fit le tourment des derniers jours du géomètre français.
Biot et Arago furent chargés de terminer le travail de Méchain. C'est ce qu'ils firent de 1806 à 1808. On connaît toutes les vicissitudes par lesquelles eut à passer Arago, considéré comme espion dans les iles Baléares, fait prisonnier par les Espagnols, puis emmené comme esclave sur les côtes des États barbaresques, rendu à la liberté par l'intervention diplomatique, et rentré enfm, après tant de péripéties, en possession de ses instruments et de ses papiers.
La nouvelle mesure de l'arc du méridien qui traverse la France avait donné pour la longueur du quart du méridien 5 130 740 toises ^ Ce nombre a servi de base au système métrique, constitué légalement en 1799.
Le mètre, unité fondamentale du système actuel des poids et mesures, est la dix-millionième partie du quart du méridien; sa longueur a été fixée à 0,513 074 toise, ou 3 pieds 11 lignes. Nous sommes forcé d'ajouter que le nombre obtenu pour la longueur du méridien a dû être légèrement modifié depuis. Si le mètre n'est plus dès lors, à la rigueur, une unité naturelle, il n'en reste pas moins une mesure parfaitement définie par l'étalon fondamental, te le système dont il est la base sera toujours considéré comme une des plus belles conceptions de l'esprit humain.
Le système métrique règne aujourd'hui en France, dans les Pays-Bas, en Italie, en Suisse, en Espagne et en Portugal, et son introduction en Angleterre et en Amérique se prépare en ce moment.
Cassini de Thury, troisième du nom, le même à qui nous devons la grande carte de France, avait conçu le projet de mesurer le parallèle qui s'étend de Strasbourg à Vienne, au moyen de trente-huit signaux à poudre, dont l'emplacement était déterminé; mais cette grande opération n'a été exécutée que de nos jours.
En 1804, le gouvernement français chargea de ce travail le colonel Henry, qui venait d'exécuter la triangulation de la Suisse. M. Henry mesura, comme point de départ de ses opérations, une base remarquable par sa longueur. Il mena en-
1. La toise est ici la longueur de l'clalon de fer qui avait servi à la Condaminc et Bougucr pour la mesure du njéridien au Pérou : on l'appelle (Oise du l'trou.
suite une chaîne de triangles dans la direction du méridien, par Genève et les Alpes ; ce fut là le commencement des grands travaux sur la triangulation de la France que Ton termine en ce moment.
On voit, par cet exposé rapide, que, depuis Newton, les savants ont fait de constants efforts pour arriver à se rendre un compte exact de la forme de la terre. Toutes les ressources de la géométrie et de l'astronomie ont été mises à contribution ; partout on a poussé la précision des mesures à un degré extraordinaire. Les travaux de tous ces hommes, entièrement dévoués à la science, et qui ont consacré une partie de leur carrière à ces arides recherches, sont inconnus du public; une courte mention de leurs travaux est-elle une compensation suftisante pour une vie de dévouement et de sacrifices ?
Le résultat de tant de mesures géodésiques et astronomiques faites en différents points du globe, l'ensemble des grandes opérations que nous venons de raconter, a conduit à une évaluation très- rigoureuse des dimensions du globe ter- 7*estre. Sans nous attacher ici à donner des nombres très-précis, nous nous bornerons à dire que la circonférence du méridien est, en nombres ronds, de 40 millions de mètres (4000 myriamètres), — que le diamètre moyen de la terre est de 1273 myriamètres, — son rayon de 636 myriamètres, — enfin que la surface terrestre a 5 millions de myriamètres carrés.
Les grandes triangulations n'ont pas seulement servi à déterminer les éléments du sphéroïde terrestre, c'est-à-dire à fixer la valeur de l'aplatissement et les véritables dimensions du globe; elles ont encore été dune immense utilité pour les progrès de la géographie de précision, cest-à-dire de la topographie. La géodésie a fourni les positions absolues et relatives d'un très-grand nombre de points importants du globe, avec une précision jusque-là inconnue. C'est de cette manière qu'ont été obtenues la plupart des données géographiques qui sont insérées tous les ans dans le recueil, à l'usage des navigateurs et des astronomes, qui a pour titre : Connaissance des temps.
Les longitudes sont quelquefois exprimées en temps. Expliquons cette dernière particularité.
La terre tournant autour de son axe en vingt-quatre heures, dans cet intervalle tous ses méridiens défilent successivement
devant le soleil; leurs différences peuvent donc s'évaluer par le temps qui s'écoule entre le passage de deux méridiens devant le soleil (ou entre les passages du soleil aux deux méridiens, pour parler le langage des astronomes^ En conséquence, l'on dit indifleremment : deux méridiens diffèrent de 1 heure, ou bien : ils sont éloignés de 15 degrés (la vingtquatrième partie de la circonférence). Une heure de longitude équivaut à 15 degrés, 1 minute de temps à 15 minutes d'arc, 1 degré à 4 minutes de temps, etc.
La différence des méridiens ou des longitudes peut se déterminer astronomiquement par l'observation de phénomènes instantanés que Ton rapporte à l'heure solaire. Les signaux que l'on détermine par l'inflammation de la poudre, ou par le télégraphe électrique, sont des moyens d'ol)servation instantanés, caria vitesse de la lumière et celle de l'électricité peuvent être considérées comme intinies. Un signal donné à Greenwich, eu Angleterre, par le télégraphe électrique, s'observe à Paris, malgré la distance, au moment même de son départ. Dès lors, si l'on note l'heure de l'arrivée à Paris du signal télégraphique parti de Greenwich, on a par cela même la longitude cherchée. Si, par exemple, le signal parti à midi de Greenwich a été observé à midi 9 minutes 21 secondes à Paris, il s'ensuit que le soleil avait déjà, à Paris, quitté le méridien depuis 9 minutes 21 secondes, lorsqu'il était encore au méridien de Greenwich (puisqu'on y comptait midi); Greenwich est donc à 9 minutes 21 secondes ouest de I*aris.
C'est par cette méthode que M. Airy, directeur de l'observatoire royal d'Angleterre, et M. Le Verrier, directeur de l'observatoire de Paris, ont déterminé, en 1858, la dillérence des longitudes de Paris et de (Ireenwich.
On appelle nnllpodcs les lieux i)lacés aux extrémités d'un même diamètre du globe. Les longitudes des antipodes dillerent de 180 degrés (12 heures); leurs latitudes sont les mêmes, mais de dénominations opposées. L'antipode de Paris est situé à environ 49 degrés de latitude sud et ù une longituJe de 180 degrés à l'est et à l'ouest.
Terminons ce chajjitre par un mol sur les globes et caries géographiijues.
La manière la plus naturelle de représenter la surface de la terre, c'est de construire un globe artificiel sur lequel on rapporte les divers points de la terre au moyen de leurs longitudes et latitudes. On fabrique ces globes en couvrant une boule en carton de fuseaux imprimés, que l'on colle les uns à côté des autres, et que l'on étire un peu, afm de raccorder parfaitement leurs contours. M. Silbermann les imprime même tout d'une pièce.
Les globes artificiels sont un auxiliaire indispensable pour l'étude de la géographie physique, mais ils sont difficiles à déplacer, et les dimensions que l'on ne peut dépasser pour les construire ne permettent pas de donner aux différentes parties de la terre un développement suffisant. On a donc cherché des méthodes pour représenter sur une feuille de papier plane la surface sphérique de la terre, sans trop la déformer et avec le plus de fidélité possible. C'est ainsi qu'on a construit une multitude de cartes géographiques plus ou moins exactes.
Disiribution des terres à la surface du globe. — Position et contour des continents. — Mappemonde. — Océan et ses divisions.
Trois formes de la matière se partagent la surface de notre planète. La forme gazeuse, représentée par l'air et les nuages, enveloppe sa masse ; la forme liquide^ c'est-à-dire l'eau, en couvre à peu près les trois quarts ; enfin la forme solide, ou la terre ferme, se montre à découvert sur un quart environ de sa superficie.
Il est digne de remarque que la matière se condense à mesure qu'elle se rapproche du centre de la terre. A l'extérieur, l'océan aérien entoure notre globe d'un manteau transparent et léger; viennent ensuite les eaux, dt-jà plus pesantes que l'air; enfin les roclies; et, fait bien remarquable, la densité des roches qui occupent l'intérieur de la terre augmente à mesure qu'elles s'approchent du centre. On a constaté que les matières des éruptions les plus anciennes, telles (jue le granit, sont moins denses que les roches éruptives plus récentes, comme les trachytes et les basaltes. On a reconnu enfin que les métaux trèslourds dominent dans les produits des éruptions se rapprochant de notre époque. Ainsi les matériaux qui occupent l'intérieur du globe, augmentent de pesanteur à mesure qu'ils se rapprochent du centre, et le temps réserve peut-être à la terre des éruptions de matières plus lourdes encore que celles que nous considérons aujourd'hui comme les plus denses, telles que l'or et le platine.
La mélcorologie étudie les jihénomèiies si complexes de l'atmosphère; elle interprèle pour nous le langage de l'air, qui parle à nos yeux au moyen de la colonne barométri(|ue La géologie nous renseigne sur la nature des couches (pii comj)0sent l'écorce terrestre : elle desceud dans les profondeurs du globe, poui- nous éclairer sur la lormalion progressive et les
modifications diverses de notre planète. La géographie physique a pour objet spécial la connaissance des continents et des eaux qui couvrent la surface de la terre. Les formes superficielles du globe, telle est donc 1 étude qui doit nous occuper dans cet ouvrage. Nous commencerons par considérer la distribution relative des continents et des eaux.
Comme nous l'avons exposé dans la Tirre avant ledéhoje. aux premiers temps et pour ainsi dire dans 1 enfance de notre planète. Teau a couvert entièrement sa surface. La formation des continents par les sédiments marins ou les éruptions venues de l'intérieur du globe a plus tard resserré les eaux dans les grandes dépressions de son écorce solide, cest-à-dire dans les principaux bassins.
11 n'existe, à proprement parler, qu'une seule mer. une seule masse liquide continue, répandue tout autour de la terre, et qui baigne sans interruption les glaces des deux pôles opposés. Toutes les méditerranées. les golfes, les baies, ne sont que des parties détachées, mais non isolées, de cet universel Océan. Ce n'est donc que pour faciliter les usages journaliers que les géographes distinguent une foule de mers particulières, avec leurs innombrables rameaux et ramuscules : les baies, les dc- Iroils, les fleuves et les rivières.
L'eau forme une sorte de liaison entre l'atmosphère et la terre ferme. En effet, elle change souvent d état physique et se rapproche de l'une ou de l'autre des deux formes extrêmes : elle se réduit en vapeurs et s'élève vers le ciel, pour y former les nuages, ou bien elle se soliditîe, devient glace, et sous cet état vient s'ajouter aux continents, dont elle accroît l'étendue.
La quantité d'eau qui existe sur la terre ne nous est connue qu'avec beaucoup d'incertitude. On ignore encore quelle est la plus grande profondeur de la mer, car il est des points, tels que l'océan Austral, dans lesquels il a été impossible d'atteindre le fond, bien que dans ces parages on ait fait descendre la sonde jus([u'à lô kilomètres. Nous parlerons avec détails, dans un autre chapitre, de la question de la profondeur des mers.
On admet, en général, que la hauteur verticale de la couche d'air qui enveloppe la terre, et qui la suit dans tous ses mouvements à travers l'espace, est d'environ 25 lieues, ou 100 ki-
lomètres. Mais cette évaluation n'a rien de précis. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il est impossible de s'élever dans un aérostat au-dessus de 10 kilomètres de hauteur.
L'épaisseur de l'écorce solide du globe est, comme nous l'avons dit dans la Terre avant le déluge, d'environ 12 lieues (45 kilomètres). Le rapport de cette épaisseur au diamètre entier de la terre est celui de la coque d'un œuf à son diamètre moyen. La plus grande profondeur à laquelle l'homme ait pu descendre ne dépasse pas 900 mètres, c'est-à-dire un cent-millième du rayon terrestre. Ce que l'on connaît de notre planète n'équivaudrait, sur un globe de 1 mètre et demi de diamètre, qu'à un dixième de millimètre, c'est-à-dire à l'épaisseur d'une feuille de papier. La terre ne nous est donc que bien imparfaitement connue. Ajoutons néanmoins que les roches vomies par les volcans proviennent de profondeurs très-considérables, et que ces produits d'éruption sont pour nous de véritables échantillons des couches du globe peu distantes du noyau central.
La surface totale de la terre est d'environ 5 millions de myriamètres (500 millions de kilomètres carrés, ou de 41000 degrés carrés, dont l'eau occupe 30 000 et la terre ferme 1 1 000, c'est-à-dire un peu plus d'un quart. D'après M. Balachoff, la superficie de l'île de Chypre serait à peu près égale à un degré carré. Ces nombres sont faciles à retenir.
En général, il règne encore beaucou]) d'incertitude sur la véritable étendue territoriale des continents ; les travaux des géomètres modernes introduisent tous les jours des changements importants dans les évaluations qui courent les traités de géographie. C'est ainsi, par exemple, qu'au commencement de notre siècle, la carte de l'empire ottoman fut tellement modifiée par les astronomes Coauchamp et de Zach, que l'empire du sultan y gagna 50 000 kilomètres carrés de terrain. Nous ignorons si le (Irand Turc sut témoigner sa reconnaissance aux deux géomètres qui lui faisaient un si beau cadeau, et qui lui gagnaient ainsi des territoires sans coup férir.
Lorsqu'on regarde avec attention une mappemonde du système homalographique de Mollweide, vulgarisé par M. lkl)inet, qui a l'avantage de conserver exactemeiit les vrais rajiports di' suiK-rlicie, tels qu'ils existent à la surface du globe, on rccon-
naît que l'Asie est environ cinq fois plus grande que l'Europe, l'Afrique trois fois, et l'Amérique quatre fois. L'étendue de l'Europe diffère peu de celle de l'Australie; elle n'est qu'un tiers de celle de l'Afrique, un quart de l'Amérique et un cinquième de l'Asie, enfin un treizième de l'étendue totale des autres parties du monde.
La distribution de ces grands continents à la surface du globe est très-inégale. Mais un fait bien curieux, c'est qu'une moitié de la terre est presque entièrement couverte d'eau, tandis que l'autre moitié contient plus de terre que d'eau, de sorte qu'il est permis de parler d'un hémisphère aqueux, en opposition avec un hémisphère terrestre. En jetant un coup d'œil sur un planisphère qui aurait Paris à son centre, on sera frappé de voir que notre capitale est située au cœur même de l'agglomération des continents, tandis que l'espace circonscrit par l'horizon de nos antipodes ne présente çà et là que quelques iles et quelques lisières de côtes au milieu d'une mer immense. C'est ce que représente la carte placée en regard de cette page*.
Dans y hémisphère aqueux représenté sur cette carte, les terres sont comme des îles éparses à la surface de l'eau ; dans Vhémisphcre terrestre, les mers semblent des enclos environnés de terres, comme notre Méditerranée et l'océan glacial du pôle nord. Les géographes du dix-huitième siècle, pour expliquer cette frappante inégalité, supposaient l'existence de quelque grand continent austral, qui devrait contre-balancer la masse des terres boréales. Mais le voyage du capitaine Cook mit fin à ces spéculations. Ce navigateur prouva que ce que l'on avait ]iris, au pôle sud, pour les promontoires d'un continent, n'étaient que de petites îles ou des glaces.
Le contour de Vhémisphère terrestre n'est interrompu que deux fois par la mer, dans le voisinage du pôle sud et du pôle nord. Ce contour forme, pour ainsi dire, une vaste ceinture de rivages autour du globe, une zone amphibie, participant à la fois aux conditions climatériques des continents et des mers. En partant du cap de Bonne-Espérance, cette ceinture va croiser
1. Cette carte a été dressée d'après deux autres qui font partie du bel Allas sphérotdal de M. Garnier, publié à la librairie Renouard, et sur lequel la forme sphérique des continents est reproduite avec les plus remarquables effets d'exactitude et d'élégance.
Téquateur, elle frise les bords sud et est de l'Asie, contourne le pôle nord, et descend le long de la côte occidentale de l'Amérique, jusqu'au cap Horn. Elle forme sur la terre un grand cercle incliné sur l'équateur, comme l'écliptique sur l'équateur céleste. Son rôle est, en quelque sorte, analogue à celui des zones tempérées, qui représentent le passage du climat torride au climat glacial ; la zone riveraine est la réunion des climats continentaux et des climats maritimes des îles. Cette situation intermédiaire fait naître une vie organique plus riche et plus variée que dans les autres points du globe.
Un autre fait très-digne d'être remarqué, c'est la structure des grands continents en quelque sorte radiée vers le sud : « la formepyramidalede leurs extrémités, «comme ledit Alexandre de Humboldt. Vers le nord, les grandes masses de terres se concentrent, s'entassent; au contraire, dans la direction du sud, elles s'ouvrent, divergent en éventail et se terminent en pointes ou en péninsules coniques. Le midi de l'Europe offre une disposition analogue : il est déchiqueté en lambeaux eftilés dans le sens du sud. On a émis beaucoup d'hypothèses pour expliquer cette configuration singulière de la grande agglomération de continents groupés autour du pôle nord : mais il est sage d'avouer que la cause de cette disposition est inconnue.
La direction générale des terres dififère-fcoutefois dans le nouveau et dans lancien continent. L'Amérique s'étend d'un pôle à l'autre, tandis que l'ancien monde est plutôt parallèle à l'é- (juateur. La plus longue ligne droite qu'on puisse tracer sur l'ancien continent, en restant, autant que possible, sur des terres, commence, selon Bergmann, sous le 64'" degré de latitude boréale, près de l'emboucbure de la rivière de l'onaschka, dans le golfe d'Anady, traverse le lac Aral et la partie méridionale de la mer Caspienne, passe près du golfe Persifjue et au nord du détroit de liab-el-Mandeb, parcourt r\fri([ue, en suivant les monts Lupata, ([u'on appelait autrefois V Épine du monde, et se termine au cap de Honne-Espérance. Elle est longue de 148 degrés ou 1640 myri.miètres, et coupe la ligne équinoxiale sous un angle de 65 degrés, en partageant l'ancien continent en deux moitiés presque égales. Sur le nouveau continent, il est plus diflicile de tirer une ligne analogue : elle aurait une Ion • gueur de 1275 myrianiètres ; en suivant une ligne brisée, on
FORME DU (xLOBE. 65
aurait un parcours de 1660 myriamètres depuis le nord jusqu'au sud de l'Amérique.
On est peu d'accord sur la division géographique des mers. Voici la classification la plus simple.
L'océan Glacial arctique s'étend du pôle nord jusqu'au cercle polaire. Situé entre l'Asie, l'Europe et l'Amérique, il comprend une foule de golfes ou de baies. Ce n'est guère qu'une mer de glace.
L'océan Atlantique va du cercle polaire arctique jusqu'au cap Horn. Séparant l'Amérique de l'Europe et de l'Afrique, il comprend la mer du Nord, la mer Baltique, le golfe de Gascogne, la Méditerranée avec la mer Noire, le golfe du Mexique et les Antilles, enfin le golfe de Guinée.
L'océan Indien, au sud de l'Asie, s'étend entre l'Afrique et la Nouvelle-Hollande; il comprend la mer Rouge, le golfe Persique, la mer de Bengale.
Vocéan Pacifique s'étend entre les deux cercles polaires : il sépare l'Amérique de l'Asie et de TOcéanie ; au delà du cap Horn, il fait tout le tour du globe. On y comprend le détroit de Behring, la mer Jaune et la mer Bleue, la Sonde, la mer des Mo luques, les golfes de Californie et de Panama.
L'immense nappe d'eau qu'on appelle Vocéan Atlantique et qu est aujourd'hui parcourue en tous sens par les navires du commerce des deux mondes, fut, pour la première fois, franchie par le hardi Génois Christophe Colomb. Mais Colomb ignorait que les terres qu'il venait de découvrir fissent partie d'un nouveau monde; il croyait avoir atteint l'extrémité de l'.Asie. Pour lui l'océan Pacifique n'existait pas. Aussi quelle ne fut point la surprise générale lorsque le Portugais Magellan, après avoir atteint TAmérique, la côtoya vers le sud, et traversant le redoutable détroit qui porte aujourd'hui son nom, entra, toutes voiles dehors, dans l'océan Pacifique! Ce ne fut qu'alors que se révéla toute l'importance de la découverte de Colomb. Magellan alla jusqu'aux Philippines, dont il prit possession au nom de l'Espagne. On sait qu'il périt dans ces îles, et que ses compagnons retournèrent en Europe par la route que Vasco de Gama avait ouverte peu auparavant entre les Indes et l'Afrique, en contournant le cap de Bonne-Espérance Cette nouvelle route avait changé la face du commerce, en
privant de leurs marchés Alexandrie, Venise et tout le littoral de la Méditerranée.
Il faut s'attendre à un retour de la prospérité commerciale danscesparages, quand l'isthme de Suez parcouru par un canal de navigation fera communiquer la mer des Indes avec le lac français^ selon le mot employé par Napoléon pour désigner la Méditerranée. Une révolution analogue s'accomplira dans la navigation et le commerce quand on sera parvenu à percer également l'isthme de Panama, qui sépare les deux Amériques et en fait presque deux mondes distincts.
Les montagnes. — Principales chaînes de montagnes du globe. Formes diverses des montagnes.
Les montagnes, qui hérissent en divers points, et suivant une direction linéaire multiple, la surface de la terre, ont été ormées, comme nous l'avons expliqué dans la Terre avant le déluge, par deux effets géologiques tenant chacun à la même cause ; le refroidissement progressif du globe. Le refroidissement de la masse terrestre, le passage à l'état solide d'une partie du noyau liquide intérieur, en diminuant le volume d la masse intérieure, a rendu trop grande son enveloppe consolidée. Dès lors cette enveloppe s'est affaissée en certains points et relevée en d'autres; elle a produit des rides, des plis, Aqs bosses à la surface de la terre. Ces rides et ces plis sont les montagnes ou chaînes de montagnes. Quand une pomme se dessèche, c'est-à-dire diminue de volume par suite de l'évaporation de leau, sa peau se ride, se boursoufle : voilà l'image de la formation des montagnes sur l'écorce terrestre par le refroidissement.
Le refroidissement de la masse intérieure du globe n'a pas seulement produit des rides sur notre globe, il a aussi déterminé des fentes et des fractures. Les immenses fentes qui, à un certain moment, se sont ouvertes dans l'épaisseur de la croûte terrestre, ont été bientôt remplies par l'irruption, lente ou subite, des matières contenues dans l'intérieur, parle granit, les porphyres, les basaltes, enfin par les laves. Les Alpes orien-
taies, par exemple, ont été produites, à une époque assez récente, par l'éruption de la protogyne qui constitue le Mont- Blanc, à travers les terrains de transition et secondaires qui formaient autrefois les plaines de la région des Alpes. Les Pyrénées ont été formées par l'éruption de masses de granit et d'ophite ; ces roches, surgissant au dehors, ont soulevé et renversé les terrains crétacés et tertiaires qui s'étendaient autrefois dans cette région en bancs horizontaux, et ont ainsi produit la chaîne des Pyrénées.
Les deux phénomènes dont il vient d'être question s'étanl manifestés à diverses époques, dans toutes les parties des deux hémisphères, ont donné au globe terrestre ses reliefs principaux, c'est-à-dire formé les montagnes que nous avons à considérer dans ce chapitre.
Donnons d'abord, d'une manière très-générale, une idée d'ensemble de la direction de toutes les montagnes du globe.
Plaçons-nous, pour un instant, au milieu de l'océan PacifKiue, à une grande;, hauteur au-dessus de la Nouvelle-Zélande, et dirigeons nos regards vers le nord de la terre. Nous aurons à notre droite l'Amérique, à notre gauche les côtes de l'Afrique et de l'Asie.
L'Afrique australe forme un vaste plateau dont les trois faces occidentale, méridionale et orientale descendent vers la mer en larges gradins escarpés, qui sont coupés de nombreuses brèches et surmontés çà et là de ([uelques pics de soulèvement. L'escarpement oriental de ce grand plateau, qui se dirige droit au nord, en laissant à son est le cap Guardafui qui fait face au golfe d'Aden, était considéré par les géographes des siècles derniers comme une énorme chaîne à laquelle ils donnaient le nom de monts Lupata ou de V Épine du monde; mais le nom de Lvpatn, (\m signilie gorge, n'est apidiqué par les indigènes qu'au groupe de rochers qui livrent passage à la rivière Zambèze. La cote africaine, entre Zanguebar et le Jcap Guardafui, seml)le être un plateau raviné, sans] montagnes inférieures. Les chaînes de l'.Vrabie Heureuse et de la Perse courent du sud-est au nord-ouest, et se relient à la grande chaîne principale de l'.Vsie, laquelle commence, sous le nom do Taurus, dans l'Asie Mineure, contourne les rives méridionales
de la mer Caspienne, et rejoint, sous le nom del'Hindou-Kouch, le massif du Bolor-Tag {Montagnes du Brouillard). Ce massif est le nœud d'où partent plusieurs branches de la grande chaîne, pour se diriger vers le nord-est, l'est et le sud-est. La branche dite Kouen-Louen suit, de l'ouest à l'est, le trente^sixième parallèle à travers la Mongolie, au nord du grand plateau Thibétain, et se prolonge dans la direction du nord-est par la chaîne des Nan-Chan et In-Chan. La branche plus méridionale du Karakoroum et de l'Himalaya descend vers le sud-est, à la mer de Chine. La branche plus septentrionale des monts Thian-Chan se relie, par les monts Altaï, à une suite de montagnes et de collines qui descendent doucement vers le cap Tchoukchi et la mer Glaciale. Le détroit de Behring coupe cette chaîne, en séparant l'Asie de l'Amérique du Nord; mais, à l'est, les montagnes se relèvent et suivent les côtes occidentales de l'Amérique jusqu'au cap Horn, en formant une chaîne non interrompue, qui de temps en temps se retire un peu à l'intérieur, mais le plus souvent borde immédiatement l'Océan par d'immenses falaises. De l'autre côté , les terrains s'inclinent peu à peu vers l'océan Atlantique, ainsi qu'on le reconnaît par la direction des grandes rivières.
Les plus hautes montagnes du monde entourent un vaste bassin dont le milieu est occupé par un amas d'îles plates. Les flots de ce bassin baignent souvent le pied de la chaîne qui borde ses rives ; mais, sur quelques points, les montagnes sont encore séparées de la mer par des terrains en pente douce. Les régions de l'Inde et de la Chine s'étendent entre la ceinture rocheuse et le Grand Océan; les presqu'îles du sud de l'Asie sont comme des tronçons de l'isthme qui joignait ces parages à ce groupe de pays brisés et morcelés qui remplissent le milieu du grand bassin, et dont le morceau le plus important est l'Australie. Ils ressemblent aux débris d'un continent écroulé.
Une ramification importante des grandes chaînes de l'Asie se propage dans l'Europe, où elle a ses points culminants dans les Alpes; de là, les terrains descendent doucement vers la mer. Les couches qui forment le sol des continents s'enfoncent graduellement sous les océans, vont reparaître de l'autre côté, et dans l'intervalle elles forment le fond des grands bassins du Pacifique et de l'Atlantique.
Les rives de Tocéan Atlantique sont loin d'offrir des escarpements aussi raides que les falaises orientales et occidentales du Pacifique, avec leurs chaînes des Cordillères, des Andes, etc. La pente générale des plateaux qui entourent l'Atlantique est bien plus douce, et ce bassin sinueux, tout vaste qu'il soit, ne paraît que comme un grand canal ou comme une sorte de méditerranée.
Après ce coup d'œil général, occupons-nous de la hauteur et de la forme des diverses montagnes du globe. Les explorations récentes d'une foule de savants voyageurs de tous les pays nous fourniront les matériaux de cet exposé.
Les montagnes de la terre sont loin d'être aussi élevées que celles de la lune ou que celles de la planète Vénus; toutefois, une hauteur de 9 kilomètres, comme celle du Gaurisankar en Asie, n'est pas à mépriser. Seulement il ne faut pas s'imaginer que le relief des montagnes altère sensiblement la forme sphérique de la terre. Nous avons déjà comparé les montagnes, sous le rapport de leur relief sur le globe, aux rugosités de la peau d'une orange ; mais il faut convenir, pour être exact, que la surface terrestre est bien plus unie que ne l'indiquerait cette comparaison. La plus grande hauteur des montagnes de notre globe est de 9 kilomètres, c'est-à-dire à peu près Yàiô du diamètre de la terre. Or, le diamètre d'une orange étant en moyenne de 7 à 8 centimètres, ce chiffre correspondrait à une rugosité vingt fois plus petite qu'un millimètre, c'est-à-dire de l'épaisseur d'une feuille de papier. Mais n'oublions pas que ce calcul repose sur la considération de la plus liante montagne du gloi)e. Que seraient les montagnes ordinaires, représentées, en proportion de leur grandeur véritable, sur un globe de la grosseur d'une orange? Elles seraient nulles. Malgré ses montagnes et ses vallées, la terre est donc parfaitement arrondie ; le tourneur le plus habile ne réussirait pas à produire une sphère aussi parfaite'.
En parlant des montagnes, nous avons toujours employé le mot chaîne. Que faut-il entendre par ce terme? Une chaîne, est
1. Quand on parle de la hauU'ur d'une cliatnc de innnlagncs, il est bon de dislingueirélévalion des cimes cl l'élévation moyenne des passages ou cols, laquelle représente la hauteur du dos des montagnes. De Humboldt a calculé comme il
une suite de montagnes qui s'étendent principalement dans une direction longitudinale. Quand les dimensions transversales d'un tel système deviennent aussi considérables que la dimension de la longueur, on l'appelle un rnasnf. Citons comme exemple de massifs les montagnes de la Forêt-Noire, des Ardennes, etc.
Un fait à remarquer, c'est que, plus un système de montagnes est élevé, plus son faîte présente d'irrégularités, plus les fentes et les vallées sont profondes, les précipices abrupts, et les pentes rapides.
Les 'flancs dune chaîne de montagnes se nomment versants, parce qu'on les considère comme le point de départ des eaux qui descendent ou se déversent dans les vallées et les plaines.
sait ces deux données pour les principales chaînes du globe; il y ajoute Télévation de la base de ces montagnes au-dessus du niveau prolongé de la mer :
Himalaya. Alpes.
Mètres. Mètres.
Kanchinjanga 8592 Mont-Blanc 4810
Crête 4777 Crète 2340
Pied (à Delhi) 300 Pied 400
Cordillères. Pijrénc'es.
Aconcagua 7290 iMaladetta 3480
Crête 3607 Crète 2437
Pied (mer) 0 Pied (mer) 0
Ainsi, dans les Alpes (et aussi dans le Caucase), la hauteur du faite est le double de rélévation moyenne des passes; dans les Cordillères de Quito et les monts Himalaya, le rapport est celui de 9 à 5; dans les Pyrénées, celui de 3 à 2. Les Pyrénées sont le rempart le moins accessible de lEurope; les Alpes, au contraire, qui offrent des dépressions plus profondes, sont beaucoup plus faciles à traverser.
Les chiffres qui précèdent ont été donnés par de Humboldt, en 1825. Nous n'avons pas à modifier le tableau qu'il nous a laissé. D'après des mesures plus récentes, ces chiffres ont dû être changés; mais ils suffisent pour donner une idée des rapports de hauteur des principales chaînes.
Voici des évaluations plus exactes de ces mêmes hauteurs. Les frères Schlagintweit ont domié les comparaisons suivantes pour l'Himalaya, le Karakoroum et les Alpes.
Himalaya. Karakoroum. Alpes.
Mètres. Mètres. Mètres.
Faite (Gaurisankar). 8840 Faîte (Dispang) . . 8625 Faîte 4810
Passes 5430 Passes 5700 Passes 2300
Berghaus demie, pour les Andes, les comparaisons suivantes :
Cordillères.
Mètres.
Faîte [Chimborazo) 6530
Passes (occidentales) 4420
— (orientales) 4120
— (moyenne) 4270
Les deux versants d'une même chaîne offrent très-souvent de grandes différences : tandis que l'un s'abaisse doucement, l'autre est, au contraire, raide et escarpé. Les Alpes, par exemple, descendent beaucoup plus rapidement du côté de l'Italie que du côté de la France et de la Suisse. Le mont Liban offre une pente très-douce vers l'Euphrate, et oppose une falaise escarpée à la Méditerranée. Cette circonstance générale de structure s'explique d'ailleurs fort bien par la théorie que nous avons présentée de la formation géologique des montagnes. Le point sur lequel s'est faite l'éruption de la matière lancée de l'intérieur du globe présente un côté abrupt et escarpé, tandis que les terrains qui ont été soulevés sur une grande étendue, à partir de ce point, s'abaissent en une pente douce et graduée, selon leur éloignement du cenlre de soulèvement : de là un versant abrupt et même à pic, et un versant à pente prolongée. Le même effet s'est encore produit quand les montagnes résultent d'un simple plissement de l'écorce terrestre : il y a dans le pli d'une étoffe un côté abrupt et une pente.
Les sommets des groupes des montagnes offrent des aspects très-variés. Ainsi les Pyrénées, vues du côté de la Gascogne, ressemblent aux dentelures régulières d'une scie: de là le nom de Sierra donné à beaucoup de chaînes de montagnes par les peuples espagnols. La crête des Alpes, au contraire, est bizarrement et irrégulièrement découpée. Faisons remarquer que les formes aiguës de ces sommets proviennent de l'action de l'air et des pluies, qui ont diversement altéré les roches et fait naître, postérieurement à la formation des montagnes, ces apparences souvent bizarres.
On distingue, dans une même montagne : le pied, qui repose sur les ondulations de la plaine, ensuite les flancs, enfin la cime, le somviel ou le failc ; si l'élévation s'étend en forme de toit, cette cime se nomme crHe.
La dénomination de montagne ne s'accorde généralement qu'à des gibbosités hautes de plus de 500 mètres ; mais le sens de ce mot varie selon les habitudes et la patrie des voyageurs qui l'emploient. Les habitants des plaines appellent montagne ce qui pour d'autres n'est (piune butte, et les montagnards désignent dédaigneusement par le nom de collines ou monticules des élévations de terrain fort respectables.
Fig. 20. Aigiille du Dru et aigu lie Verle, dans la chaîne du Mont-Bhinc.
Rien n'est plus varié que la forme des montagnes : leur sommet présente le roc tantôt taillé en angle aigu, s'élançant en aiguilles droites ou renversées, tantôt arrondi en coupole. De là l'immense variété de dénominations que l'on donne à ces cimes, selon leurs formes particulières : pics^ aiguilles, dents, quilles, dômes, puys, cornes, tours, mamelons, trompes, ballons, brèches, etc. Pour mieux faire apprécier la variété de ces formes caractéristiques, nous en donnerons ici quelques exemples accompagnés de figures à l'appui.
Un exemple frappant des sommets effilés des montagnes, c'est le mont Aiguille, dans le Dauphiné.
Dans la chaîne du Mont-Blanc, on voit une série de pics désignés sous le nom même (^aiguilles : Vaiguille de Charmoz, Vaiguille du Dru, Vaiguille Verte, etc. La figure 20 représente Vai- (/uille du Dru et Vaiguille Verte qui domine la Mer de Glace.
Un autre mont taillé en pic dentelé, c'est le Cervin, qui domine la chaîne sur les deux revers italien et français des Alpes. La figure 21 représente le mont Cervin, ainsi que les glaciers qui accompagnent ce magnifique échantillon des sommités alpestres.
On voit par cette image fidèle que le mont Cervin se termine véritablement en pointe d'aiguille. C'est précisément cette forme, jointe aux petits glaciers parsemés le long de cette éminence, presque verticale, qui avait toujours fait regarder ce pic alpestre comme à peu près inaccessible. En 1865, quatre touristes anglais voulurent tenter l'ascension. Mais une catastrophe terrible termina cette expédition téméraire.
Le 15 juillet 1865, lord Douglas et MM. Hadow, Hudson et Wymper, accompagnés de trois guides, avaient réussi à escalader le mont Cervin. Après être demeurés quelque temps sur la crête, ils descendirent, en se tenant tous attachés à une longue corde. Arrivé à un passage plus dangereux que tous les autres, lord Douglas vint, par malheur, à glisser. Il tombe et entraîne dans sa chute tous les autres. Le guide qui marchait le dernier, avec son fis, eut le temps de fixer l'extrémité de la corde à une saillie du rocher. Malheureusement le poids des quatre personnes qui étaient en avant fit briser la corde entre le troisième et le quatrième voyageur. Seul M. Wymper fut sauvé. Les trois Anglais e l'un des guides, celui qui marchait
en tète, furent précipités de rocher en rocher, d'une hauteur de plus de 1000 mètres.
Cette catastrophe a très-vivement impressionné le public en Angleterre et en France. Il nous paraît donc intéressant de transcrire ici le récit détaillé de cet événement, qui a été donné, dans le journal le Times, par le seul Anglais qui ait survécu.
« Invité, écrit M. Wymper, par le président du Club Alpiii, à publier in extenso le récit de la catastrophe du mont Cervin, je sens qu'il m'est impossible de garder plus longtemps le silence. J"ai donc l'honneur de vous en transmettre les détails, dont, hélas ! je puis vous garantir l'entière exactitude.
« C'est le mercredi matin 12 juillet, qu'accompagné de lord Francis Douglas, je franchis le col de Saint-Théodule, dans le but de me procurer des guides de Zermatt. Après être sortis des neiges, du côté du nord, nous contournâmes les bases du grand glacier ; puis le glacier de Furgge passé, je laissai ma tente, des cordes et autres objets dans la petite chapelle qui se trouve auprès du lac Noir. De là nous descendîmes au village susdit, et j'y engageai les services de Pierre Tauggwald, en l'autorisant à s'adjoindre un deuxième guide.
« Dans la soirée, arriva à notre hôtel le révérend Charles Iludson et son ami M. Iladow ; tous deux me firent part de leur intent on de chercher à gravir le mont Cervin, le lendemain au malin. Lord Douglas tomba d'accord avec moi sur la convenance de nous réunir à nos compatriotes.
« Nous parlâmes dans ce sens à M. Iludson, qui accepta immédiatement cette proposition. Mais avant d'admettre M. Hadow parmi nous, j'eus soin de m'informer de ses capacités comme marcheur; et, autant que je puis m'en souvenir, M. Hudson me répondit que son jeune compagnon avait gravi le sommet du Mont-Blanc en moins de temps que la plupart des touristes; il ajouta que M. lladow s'était déjà distingué plusieurs fois dans des ex])éditions analogues, et qu'il le considérait comme parfaitement à même de tenter l'aventure avec nous; M. Iladow fut donc définitivement admis.
« Nous nous mîmes en quête d'autres guides; Michel Oroz était au service de M. Hadow et de M. Hudson. Ce dernier estimant que si Pierre Tauggwald consentait à nous accompagner, le nombre des guides serait suffisant, je connnuniiiuai cette pensée à nos hommes, qui l'approuvèrent.
« Nous quittâmes Zermatt le jeudi, à 5 heures 35 du matin. Sur le tiésir exprimé par leur père, les deux fils Tauggwald vinrent avec nous. Ils portaient des provisions pour trois jours. Nous ne prîmes point de corde au village ; il s'en trouvait de reste dans la chapelle du lac Noir.
a On ne cesse de me demander pourtiuoi nous n'emportâmes point le cordon enfil de fer, inventé par M. Iludson, et qui faisait pai lie de son bagage. Je ne sais que répondre. Ledit cordon ne fut pas même mentionné par M. Hudson, et je ne l'ai vu qu'après la catastrophe. C'est de ma corde
Fi'. 21. Moat Cervin, dan:, les Alpes.
seule que nous nous sommes servis. Elle se composait d'abord de 200 pieds, de la corde adoptée par le club Alpin, puis de 150 pieds d'une autre espèce de corde, que j'estime être plus forte que la précédente, enfin de 200 pieds d'une corde plus mince et plus faible que la première ; celle-ci avait été employée par moi jusqu'à l'époque de l'adoplion générale de la corde du club Alpin.
t En quittant le village, notre intention était d'attaquer la montagne d'une façon sérieuse, et nous étions abondamment pourvus de tout l'attirail dont une longue expérience nous avait démontré la nécessité. Cependant, le premier jour, nous ne nous proposions pas de monter à une très-grande altitude, mais seulement de nous arrêter lorsque nous trouverions un lieu favorable à l'érection de la tente,
« Nous montâmes en conséquence très-lentement; à huitheures vingt, nous passions le lac Noir et nous suivions l'arête qui relie le Hornli au pic du mont Cervin proprement dit; ici, nous arrivâmes à onze heures vingt, après des haltes nombreuses. Reposés, nous nous remîmes en marche, en nous dirigeant à gauche, sur le côté nord de la montagne. Avant midi, la tente était fixée: nous étions à 11000 pieds de hauteur; mais Croz et l'aîné des fils Tauggwald poursuivirent en éclaireurs afin de gagner du temps pour le lendemain.
« Ils nous revinrent tout heureux de nous informer qu'ils n'avaient point trouvé de difficultés insurmontables, et que, si nous les eussions accompagnés, nous aurions pu gravir au sommet, et redescendre à la tente pour le soir. Le reste de la journée se passa à considérer la vue, à nous chauffer au soleil et k converser ; le couchant fut magnifique, et tout nous promettait un lendemain splendide.
« Avant la nuit tombée, Hudson prépara le thé, je fis le café, et chacun de nous se revêtit du sac qui, dans les excursions alpestres, remplace le lit. Ainsi que les Tauggwald et lord Douglas, j'occupai la tente; les autres préférèrent rester dehors. Mais il était nuit close, que les précipices et les rochers répercutaient nos rires et les chants de nos guides. Nous étions heureux, et nul de nous n'appréhendait le moindre péril.
a Avant l'aurore, nous étions debout et en marche; le cadet des fils Tauggwald ne vint pas plus loin. A six heures vingt, nous avions atteint une haiiteur de 12 800 pieds; nous décidâmes d'y faire une halte d'une demi-heure; puis l'ascension continua, sans la moindre interruption, jusqu'à neuf heures cinquante-cinq ; ici nous étions à 14( 00 pieds ; l'arrêt que nous y fîmes dura cinquante minutes. Jusqu'à ce point, nous avions gravi du côté nord et sans nous servir de la corde.
« Tantôt je tenais la tête, quelquefois c'était lludson. Nous étions arrivés au pied de cette partie du pic qui, considérée de Zermalt, semble perpendiculaire; impossible de poursuivre. D'un commun accord nous gravîmes, pendant un certain temps, par l'arête, dont une des extrémités se dirige vers le village ; puis il fallut tourner à droite, au nordouest.
t Nous avions changé notre ordre de marche : Croz s'avançait le premier;je le suivais, puis Hudson, Hadow, Douglas, enfin Tauggwald et son fils. Ici, la prudence et la lenteur devenaient indispensables. Encer-
tains endroits nous ne savions guère à quoi nous accrocher. Dans les fissures et les rugosités de la roche était incrustée une neige durcie, et le roc lui-même était revêtu d'une mince couche de glace. Néanmoins un montagnard pouvait encore y passer.
« Toutefois ici nous découvrîmes que M. Hadow n'était pas suffisamment familiarisé avec ce genre de labeur ; à chaque instant il fallait venir à son secours. Nul de nous cependant ne proposa de le laisser en arrière. Pour rendre hommage à la vérité, je dois ajouter que la peine qu'il avait à avancer ne provenait ni de fatigue ni de faiblesse, l'expérience seule lui faisait défaut.
« M. Iludson. qui me suivait, escalada la montagne tout entière, sans qu'on dût une seule fois venir à son aide; quelquefois, après que Croz m'avait tendu la main pour m'attirer à lui, je me suis tourné pour offrir la main à Iludson ; il la refusa toujours, comme n'en éprouvant aucun besoin.
« Cette difficile partie de notre tâche ne fut pas de longue durée: l'espace parcouru n'avait guère plus de 300 pieds de hauteur; h son extrémité, l'inclinaison diminua peu à peu; et, pour arriver à la cime même, je me détachai de la caravane, ainsi que Croz, et c'est en courant que nous arrivâmes au sommet même du mont Cervin. 11 était une heure quarante; nos amis nous rejoignirent dix minutes plus lard.
tt On m'a prié de décrire l'état personnel de chacun lors de mon arrivée à la cime; je puis le faire en deux mots. Aucun ne semblait fatigué, et je suis convaincu qu'aucun ne l'était. Croz se mit k rire quand je l'interrogeai à cet égard ; au fait, nous n'avions été en route que dix heures, et je fis remaniuer à Croz que notre marche s'était accomplie avec lenteur.
« Oui, me répondit-il, nous avons eu raison de ne pas nous presser; « mais j'avoue que. pour descendre, je préférerais être seul avec vous « et un guide. »
« Mes compatriotes et moi, nous discutions déjà l'emploi de notre soirée à notre retour au village.
a La halte au sommet fut d'une heure. Je me concertai avec Iludson sur ce qu'il y avait à faire pour la descente. Nous tombâmes d'accord qu'il convenait de faire marcher Croz en tète, comme étant le plus fort. Iladow le suivrait. Iludson, qui pour la sûreté du pied valait un guide, voulut être le troisième. Lord Douglas venait ensuite, elle vieux Tauggwald était derrière lui. Je suggérai à Iludson la pensée qu'il ne serait pas mal d'attacher une corde au rocher, lorsque nous arriverions à l'endroit difficile; que nous la saisirions des deux mains, cl que nous y trouverions un fort efficace supplément de sécurité. Il approuva ce projet; mais nous ne décidâmes point positivement de le mettre à exécution. Tous s'attachèrent les uns aux autres, tundis (pie je terminais un croquis du sommet. Ils m'attendirent; je me reliai seulement au fils Tauggwald; et nous allions nous remettre en route, lorsque (|uol(iu"un fit la remarque que nous n'avions point laissé nos noms dans une boueille.
« f)n me pria de les écrire ; pendant cpic je m'y prétais, commonra la marche. Quelques minutes après, je les rejoignis; ils se dévalaient dans
l'endroit le plus difficile. On prit les soins les plus minutieux. Un seul homme bougeait à la fois; lorsqu'il avait pris son assiette, le suivant s'avançait en silence. La distance moyenne existant entre nous était d'à peu près vingt pieds. On n'avait point cependant attaché au roc la corde supplémentaire; on n'en parla point, et je ne crois pas même y avoir pensé alors.
« Comme je l'ai expliqué, j'étais détaché des autres et je les suivais ; mais au bout d'un quart d'heure, lord Douglas me pria de me rattacher au père Tauggwald, craignant, me dit-il, que, s'il venait à glisser, ce dernier ne suffît pas pour le maintenir. Je le fis immédiatement : c'était dix minutes avant la catastrophe, et c'est à cette précaution, prise pour un autre, que Tauggwald doit la vie.
« .'\u moment de l'accident, tous étaient immobiles, je le crois du moins; mais je ne puis le dire avec certitude, et les deux Tauggwald ne le peuvent pas davantage, parce que les deux hommes marchant en tête étaient à demi cachés par un épaulement du roc. Le pauvre Croz avait jeté sa hache, et pour donnera Hadow plus de sécurité, il lui prenait les jambes et lui mettait les pieds, l'un après l'autre, dans les positions qu'ils dts valent occuper : et à en juger par les mouvements de leurs épaules, je pense que Croz se tournait pour descendre d'un pas ou de deux. C'est dans cet instant-là que ^L Hadow doit avoir trébuché, puis être tombé sur lui. a Croz poussa un cri ; je le vis glisser avec la rapidité d'une flèche, suivi par Hadow ; une seconde après, Hudson fut arraché de sa place et lord Douglas avec lui : ce fut l'afTaire de deux secondes. Mais, à l'instant même où nous entendîmes l'exclamation de Croz, ainsi que Tauggwald, je me cramponnai et me renversai en arrière, aussi ferme que le permettait l'eflVoyable inclinaison du rocher.
« La corde qui nous reliait était tendue, et le choc nous atteignit comme un seul homme. Nous nous maintînmes; la corde se rompit à égale distance de Tauggwald et de Douglas ! Pendant deux ou trois secondes, tout au plus, nous vîmes nos infortunés compagnons glisser sur le dos, en étendant les mains, puis ils disparurent l'un après l'autre, et tombèrent de précipice en précipice sur le glacier, 4000 pieds plus bas!... « Pendant une demi-heure, le saisissement nous rendit immobiles. Paralysés par la terreur, les deux Tauggwald pleuraient comme des enfants et tremblaient comme la feuille. Descendus un peu plus bas, je demandai à voir la corde qui s'était rompue. Ilélas! à ma consternation, à mon horreur, je constatai que c'était la plus faible des trois. Nos malheureux amis s'attachant les uns aux autres, tandis que je dessinais, je n'avais pas pris garde à la corde choisie par eux. — On a prétendu que la corde s'est cassée par suite de sa friction sur le roc; il n'en est rien et l'extrémité restée en ma possession ne justifie point cette manière de vo.r. « Pendant les deux heures qui suivirent, chaque instant me sembhi être le dernier de mon existence. Non-seulement les Tauggwald étaient complètement énervés et hors d'état de m'ètre utiles : ils chancelaient ;i chaque pas. Je dois cependant ajouter qu'à peine arrivés dans une partie plus facile de la descente, le jeune homme se mit à rire, à fumer et à manger, comme si rien de funeste ne fût survenu. — Je n'ai plus rien à dire de la descente.
« Sans ccs^e, mais toujours en vain, je m'arrêtais, pour chercher à découvrir des traces du passage de mes infortunés compagnons. En conséquence, la nuit nous surprit, que nous nous trouvions encore à 13000 pieds de haut. Nous n'entrâmes à Zermatt que le samedi, à dix heures et demie du matin.
« Dès mon arrivée, je fis appeler le maire et le requis d'envoyer autant de monde que po sible sur les hauteurs dominant l'endroit où j'étais certain que nos amis étaient tombés. Plusieurs hommes partirent et revinrent au bout de six heures; ils les avaient vus, mais sans pouvoir les atteindre ce jour-là. Ils se proposaient de retourner le dimanche soir, de manière à arriver auprès des cadavres le lundi, au point du jour. Dans mon angoisse, je me décidai à remonter dès le dimanche matin, accompagné du révérend Mac Cormick. Menacés d'excommunication s'ils n'assistaient pas à la première messe, les guides de Zermatt ne purent nous suivre.
« Je suis convaincu que plusieurs en souffriront autant que nous ; j'en jugeai par les larmes de regret dont les yeux étaient remplis. MM. Roberlson, Phillpols. leur guide Frantz Andermatt, M. PuUer et les frères Lochmatter, F. Payot et J. Tairraz de Cliamonix, nous escortaient. Nous nous mîmes en route, en suivant la direction que nous avions prise quatre jours auparavant. Du Hornli, nous descendîmes k droite de l'arête, et, les moraines du glacier du mont Cervin escaladées, nous arrivâmes sur le plateau que termine ce dernier, en vue de l'angle où nous savions que les corps gisaient.
« En voyant chacun de nos guides, au visage hâlé, pointer successivement le télescope sur un certain endroit, pâlir, |)uis remettre en silence l'instrument k son voisin , nous comprîmes qu'il n'y avait plus rien à espérer. Nous approchâmes. Les maliieureux gisaient dans Tordre où ils s'étaient trouvés sur le pic: Croz un peu en avant; Hadow près de lui, et Hudson à quelque distance en arrière; quanta lord Douglas, inipossilile de le retrouver. A mon grand élonnement, je constatai qu'ils étaient attachés avec la corde du club ou avec la seconde corde forte; par conséquent un grand fragment, celui qui existait entre ïauggwald et Douglas, était le moins solide de tous !
a Par ordre du conseil d'État du Valais, quatre jours après l'événement, vingt et un guides durent aller chercher et ramener au village les corps de nos amis. Ces braves gens accomplirent celte tâche dangereuse avec une intrépidité qui leur fait honneur.
« Ils ne virent aucune trace du corps de lord Douglas, vraisemblablement arrêté dans sa chute par quehiue pointe de rocher. Personne no déplore sa porte plus profondément que moi ; car, quoique jeune, c'était un montagnard accompli; pour lui, le danger n'était pas.
a Je dus rester à Zermatt jusqu'au 22 jnillci, pour assistera l'enquêtt^ instituée par le gouvernement.
« Telle est, monsieur, la triste histoire (pic j'ai à vous couler. Une simple glissade, ou un simple faux pas, a été cause d'une infortune qu'on n'oubliera jamais. J'ajouterai un mot. Si la corde ne se fût pas rompue, vous n'auriez pas reçu celle lettre, car nous n'eussions pas élé (h; force à balancer le poids de quatre hommes l()nd)ant à la foi.s.
« Mais je suis convaincu que nul accident ne fût arrivé, si la corde qui liait Tauggwakl au dernier de nos amis eût été raide comme celle qui rattachait ce guide à moi. La corde est d'un grand secours; mais elle ne doit jamais former un anneau ; car si une personne tombe ou glisse, sa chute acquiert graduellement une vitesse à laquelle il est difficile de résister. »
La montagne de la Table, au cap de Bonne Espérance, présente la forme d'un immense auteL
Fig. 22. Pic de Pierre Bott, à rHe-de-France.
L'une des formes les plus curieuses est celle du pic de Pierre Butt (fig. 22), dans l'Ile-de-France (autrefois ile Maurice). Elle porte le nom d'un certain Peter Bott qui, après avoir réussi à escalader son sommet, périt en redescendant. Un énorme bloc de pierre posé en surplomb couronne la cime de ce pic , élevé de plus de cent mètres au-dessus de sa base. En 1832, un voyageur, plus heureux que Pierre Bott, s'éleva au sommet de cette aiguille et en redescendit sans accident.
On trouve en Chine des sommets de montagnes qui offrent
l'image grossière d'une tète de dragon, de tigre ou d'ours. On rencontre quelquefois un labyrinthe de rochers élevés comme des quilles : c'est ce qui existe à Adersbach, en Bohême. Auprès d'Envionne, dans le Valais, il y a des mamelons qui rappellent les anciennes perruques moutonnées'.
Une forme des plus remarquables est celle des montagnes basaltiques. Quand on contemple les rangs serrés de ces piliers immenses formant des montagnes entières, on croit" voir des constructions sorties des mains des géants. Aussi désigne-t-on,
.' !:■-■>•>< ÎV
\ Kig. 23. Ile Cyclopéenrie.
en général, les dépôts de basalte sous le nom de chaussées des géants.
La figure 53 ro|»résente l'une des iles Cyclopêennes, ([xù se trouvent non loin de hi Sicile et ne sont que des montagnes volcaniques résultant d'éruptions de basalte.
I>es exemples de mamelons ou crouiies montagneuses sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en tracer aucune vue particulière.