Voyages dans les Alpes, tome I
emplacement primitif, avec le sol sur lequel elle est bltie. Ce fait n'aurait rien d'improbable , d'après celui que nous allons raconter.
Vers 1806, après de grandes pluies, les couches de terre qui couvrent la montagne de Solatré, près Mâcon, commencèrent à glisser sur les bancs de calcaire dont se compose la montagne ; elles s'étaient déjà déplacées de quelques centimètres et allaient ensevelir le village, quand les pluies s'arrêtèrent; avec elles s'arrêta le menaçant phénomène de cette avalanche de terres.
Une partie du mont Goima, situé dans l'État de Venise, se détacha pendant une nuit, et descendit doucement sur la pente de la montagne jusqu'au fond de la vallée, avec toutes les maisons qui s'y trouvaient, et sans qu'une seule des maisons fût renversée. Les habitants n'avaient rien senti. A leur réveil, ils furent étrangement surpris de se voir au bas de la montagne. Ils croyaient à un événement surnaturel. L'examen des lieux leur fît promptement reconnaître la nature de l'étonnante promenade qu'ils venaient de faire en dormant.
Mais les événements de ce genre ont presque toujours de plus terribles suites. Il suffira de citer en exemple les deux catastrophes qui frappèrent en 1795 et en 1806 les villages de Waeggis et de Goldau.
Le village de Waeggis est bâti au bord du lac de Lucerne, audessous du mont Righi. Au mois de juillet 1795, à la suite d'un orage, un torrent fangeux, d'un kilomètre de largeur et de plusieurs mètres de hauteur, descendit de la montagne, inonda et entraîna dans le lac une partie de ce village. Heureusement la descente des terres se faisait avec assez de lenteur. Elle dura quinze jours, ce qui permit aux habitants de sauver ce qu'ils possédaient. On voit encore, au Righi-Staffel, une trace de cet événement dans un énorme bloc de rocher posé à plat sur deux autres dressés verticalement, de manière que le tout forme une sorte de portique.
L'année 1806, dont les pluies, comme nous l'avons raconté plus haut, faillirent devenir si funestes pour Solatré, en France, fut marquée par la terrible catastrophe de Goldau. Au centre de la Suisse, dans le canton de Schwitz, sont situés le lac de même nom et un autre lac plus petit, celui de Lowerz. Entre leurs rives s'étend la belle vallée de Goldau. D'un côté, s'élance,
à 1400 mètres de hauteur, le Righi;de l'autre côté, à 1100 mètres, le mont Ruffî, ou Rosemberg. Ce sont des montagnes composées de couches de cailloux pétris d'une sorte de grès ou de marne à grains fins. Le 2 septembre, une partie de ces masses conglomérées se détacha du mont Ruffi. Dans la matinée, les habitants de Goldau entendirent un craquement terrible. A cinq heures du soir, les couches qui s'étendaient entre le Spitzbuel et le Steinbergerflue se détachèrent de la montagne, et se précipitèrent, avec le bruit du tonnerre, dans la vallée, d'où leurs décombres remontèrent le long de la base du Righi. Ces couches avaient une longueur de près de 4 kilomètres, 30 mètres de haut et plus de 300 mètres de large. En cinq minutes, les vallées de Goldau et de Busingen furent couvertes d'un amas de roches de 30 à 70 mètres de hauteur. Les villages de Goldau, Busingen, Lowerz, Ober Rother et Unter Rother furent complètement ensevelis sous les débris de la montagne. Une partie du lac de Lowerz fut comblée ; ses eaux s'élevèrent à plus de 20 mètres, et allèrent dévaster tout le pays d'alentour jusqu'à Seewen. Deux églises, cent onze maisons, deux cent vingt granges et étables furent écrasées avec 484 habitants sous les gigantesques décombres. Un petit nombre seulement échappa au désastre : ceux que le hasard avait à ce moment éloignés de leurs demeures ; mais ils perdirent tout ce qu'ils possédaient au monde. Le dommage a été évalué à 2 millions et demi.
Au milieu de la solitude pierreuse, toute couverte d'herbe et de mausse, où furent jadis de florissants villages, et que traverse maintenant la grande route d'Arth à Schwitz, on a érigé une chapelle, destinée à rappeler le souvenir de cet événement funeste. Le 2 septembre de chaque année, on y célèbre un service reUgieux conmiémoratiL
RELIEFS DU GLOBE
Fig. 46. Vallée de Golclau avant l'éboulement.
Les plaines, les steppes et les déserts.
Quand les montagnes laissent entre elles un intervalle considérable , on nomme plaine l'espace qui s'étend entre ces deux sommités.
Les plaines sont supérieures et plus souvent inférieures au niveau de la mer. L'Europe renferme des terres basses d'une immense étendue : telles sont les vastes plaines du nord de la France, des Pays-Bas, du nord de l'Allemagne et du sud de la Russie. Leur ensemble forme une vaste inclinaison de terrain ondulé, qui descend en pente douce vers les mers du nord et du sud-est. Dans cette partie de l'Europe, on rencontre souvent de grandes étendues de terrains incultes, couvertes de bruyères à perte de vue : ce sont les Imides ou hernes dont on trouve des
Fig. 48. Vue des Landes des Pyrénées.
exemples très-remarquables en Westplialie , dans le midi de la France, etc. Quand on traverse la lande de Luncbourg, qui couvre
RELIEFS DU GLOBE
un espace de 25 000 kilomètres carrés, le ciel semble se mêler à la terre ; on n'aperçoit tout autour de l'horizon qu'un océan de verdure : des nuages et un brouillard sec y voilent les lointains. C'est un véritable désert jeté au milieu de la civilisation. Entre les Pyrénées et la Gironde, s'étend un autre désert de sable entrecoupé de marais et de grands bois. Les paysans traversent sur des échasses le sable mouvant des Landes (fig. kS).
Ces plaines basses sont les fonds de vallées très-évasées. Les plaines qui entourent Paris, telles que celles de Boulogne, de Saint-Denis, etc., ont la même origine. Mais il existe des plaines basses qui doivent leur formation à des atterrissements formés par les fleuves à leurs embouchures : tels sont les deltas du Rhône, du Pô, du Nil, etc.; telles sont aussi les plaines tourbeuses de la Hollande, et celles que le Volga traverse pour se jeter dans la mer Caspienne.
Les Espagnols désignent sous le nom de llanos^ les Indiens de l'Amérique sous celui depa7npas, et les Allemands sous le nom de steppes, d'immenses plaines couvertes de pâturages. Ces mots ont à peu près la môme signification que savanes ou landes, mais ils conservent une signification locale, et on les emploie comme désignations géographiques.
Les steppes commencent dans la Yalachie et s'étendent, avec une monotonie fatigante, à travers les provinces russes de Bessarabie et de Kherson jusqu'à la mer Caspienne et au lac d'Aral. Entre le Danube et le Don, ce sont des savanes que couvre une riche végétation, offrant de gras pâturages aux nombreux troupeaux de moutons et de chevaux qu'entretiennent les Cosaques et les Tartares. On y trouve des Malvacées de haute taille et des Centaurées, que recherchent les brebis. Mais dans ces plaines à perte de vue l'œil cherche en vain un arbre ou une habitation. Quelques tumulus groupés çà et là arrêtent seuls le regard. De place en place, le sol est formé d'un terreau fertile sur lequel les céréales poussent sans culture.
Les steppes deviennent plus sablonneuses et complètement arides au delà de la mer d'Azof, vers les rivages des grands lacs salés. Des deux côtés de la mer Caspienne le sol est formé de sable, d'argile et de sel ; tout y révèle l'ancien ht d'une mer desséchée. On rencontre encore çà et là de petits lacs salés qui, peu-
dant l'été, répandent sur la steppe une poussière fine et blanche composée de sel marin. L'évaporation de ces lagunes laisse quelquefois à nu une couche épaisse de sel. La longue monotonie de ce désert aride fait ressortir davantage la majesté de la chaîne du Caucase, qui forme au sud une muraille, au pied de laquelle viennent s'arrêter net les steppes inhabitées (fig. 49).
Fig. 49. Vue des Steppes du Caucase.
Ici le pays n'est même plus propre à l'entretien des troupeaux, on n'y trouve que de rares buissons ; c'est à peine si quelques places se garnissent de verdure au printemps.
a Les steppes desKhirgiz, dit un touriste, le baron Meyendorff, n'offrent pas un aspect moins triste. Si l'on se représente plusieurs lacs salés, quelques plaines unies dont le sol, formé d'une argile molle et bleuâtre, cède sous le pied des voyageurs, enfin tous les indices ordinaires de la diminution et de la retraite des eaux de la mer, on aura une idée assez exacte de la nature du terrain de cette contrée, a
Dans ces contrées arides , l'eau est chose précieuse : chaque source devient un point de réunion des pasteurs nomades ; un foyer convergent de sentiers 3'y forme avec le temps.
Le pays plat qu'entoure la mer Caspienne embrasse une superficie plus grande que la France.
Les steppes de la Russie se continuent au nord par les plaines glacées de la Sibérie ; elles se retrouvent, à l'ouest, en Hongrie, où l'on désigne par le mot puszta ces vastes plaines herbeuses.
RELIEFS DU GLOBE
La Pologne et la Lithuanie sont en partie couvertes d'un marais aussi grand que la France.
Les déserts glacés qui s'étendent au nord de la Sibérie s'appellent toundras. Pendant l'hiver, ces plaines deviennent tout à fait inaccessibles; elles sont à chaque instant balayées par des tourmentes de neige. En été, la sécheresse s'oppose à toute culture, excepté sur quelques points que l'on peut arroser. Il existe pourtant , dans la Sibérie méridionale, des steppes qui , après la fonte des neiges en juin et en juillet, se couvrent de végétation comme par enchantement.
Les pampas de l'Amérique du Sud sont des plaines basses fermées à l'ouest et ouvertes vers l'est et le sud-est; on pourrait les considérer comme d'anciens golfes que la mer remplirait de nouveau , si une grande marée avait la puissance de soulever ses flots jusqu'à la hauteur de quelques centaines de mètres. Une verte plaine occupe toute l'extrémité méridionale de ce continent, sur une étendue de près de 30 degrés en latitude. La Patagonie est une succession de plaines horizontales étagées jusqu'au pied des Andes où coule le Rio-Colorado. Ce n'est qu'un désert immense, où des eaux saumâtres et salées alternent avec une végétation maigre et épineuse. Les ruisseaux qui coupent ce terrain désolé sont peu abondants; la température y subit des variations extrêmes, et des vents tumultueux écorchent le sol aride.
Au nord du Rio-Colorado commencent les pampas de la Plata. Le calcaire rougeâtre qui en forme le sol n'est baigné par aucun cours d'eau ; mais de longues pluies suffisent à l'arroser et à y entretenir une abondante végétation herbacée. Des graminées touffues en font un océan de verdure uniforme, sur lequel aucune éminence ne vient arrêter le regard. Le seul arbrisseau qui rompe la plate monotonie de cette végétation des déserts, est VUmbre, dont on aperçoit çà et là les cimes solitaires. Le climat des pampas de la Plata est chaud, humide et malsain.
A l'ouest de Buenos-Ayres , les pampas se couvrent , pendant la saison des pluies, de chardons aux feuilles roides, d'un vert foncé, qui donnent à la plaine l'aspect d'un champ de navets. Les troupeaux y trouvent en abondance de la luzerne et d'autres herbes fourragères. Cette verdure se fane dès l'arrivée des chaleurs; les chardons poussent en graine, et, s'élevant à plusieurs
mètres, ils interceptent la vue et défendent l'accès des pampas en formant un épineux rempart de broussailles. Bientôt les ardeurs d'un brûlant été dessèchent les tiges de ces plantes, et les réduisent en poussière que le vent emporte et dissipe au loin.
Pendant les longues sécheresses des pampas, les chevaux sauvages, pressés par une soif mortelle, ne peuvent se désaltérer que dans l'eau saumâtre des ruisseaux, et ils périssent en grand nombre. On trouve quelquefois par milliers, sur le sol, les carcasses de ces animaux. Pendant le granchaco (grmde sécheresse) qui sévit de 1827 à 1830, Buenos-Ayres perdit un million de bêtes : un seul propriétaire perdit un troupeau de vingt mille bœufs. Épuisés par la soif, les animaux se jetaient dans le fleuve Parana, et s'y noyaient. On vit d'innombrables cadavres putréfiés charriés par les eaux dans Vestuaire de la Plata.
Plus à l'ouest et au nord, on rencontre de belles prairies où d'innombrables troupeaux trouvent une nourriture inépuisable. -Les bords du iîio-Parana présentent dévastes pelouses, émaillées de Palmiers et d'autres plantes tropicales. Mais cette fertilité disparaît à mesure qu'on marche vers le nord; et dans le désert du Gran-Ghaco , on ne trouve plus que des Aloès et des Cactus. Du côté des Andes, ces plaines se transforment en marécages ; on y trouve d'énormes lagunes, couvertes de plantes aquatiques; ces lagunes inondent quelquefois le pays lorsque les pluies les font déborder.
Outre ces inondations, les pampas sont encore sujets à de terribles sécheresses, pendant lesquelles les herbes s'enflamment quelquefois acidentellement sur un parcours de plusieurs lieues. Ces immenses incendies font périr d'énormes quantités de bétail (fig.50).
Les pampas couvrent dans l'Amérique méridionale une superficie des plus considérables. Ils s'étendent jusque dans le haut Pérou, où ils forment les pampas del Sacramento.
Les punas du Pérou , où paissent des troupeaux de Vigognes, d'Anes et de Mulets, sont des savanes de la même nature. M. Paul Marcoy, qui a traversé la pampa d'Islay en aHant à Arequipa, en parle en ces termes :
« Une traversée de ce désert n'est pas sans dangers. Le vent de mer qui laboure sa surface en renouvelle sans cesse l'aspect. Du soir au matin , des cavités s'ouvrent, des dunes se forment, des assises s'élèvent,
RELIEFS DU GLOBE
puis se comblent, s'afifaissent , se dispersent et vont se reformer ailleurs. Pour aider leur marche à travers ces terrains mobiles, les pilotes de la Pampa consultent le soleil pendant le jour, et pendant la nuit les étoiles.
La région des forêts, qui s'étend de la Cordillère de Chiquito
Fig. 51. Forêt vierge.
jusqu'à la chaîne de Parima, des deux côtés de l'équateur, em-
brasse une superficie six fois plus grande que la France. Ce sont là ces forèls vierges propres à l'Amérique méridionale, et qui n'ont subi aucun changement depuis une époque qui dépasse l'apparition de l'homme sur la terre. Dans cet inépuisable réservoir de chaleur et d'humidité, Tair est lourd et très-malsain, .L'homme s'aventure rarement dans ces fourrés impénétrables. Un singulier silence y règne pendant le jour ; ce n'est qu'à la nuit que commencent à se faire entendre les mille bruits des oiseaux et des bêtes fauves qui peuplent ces forêts inaccessibles (fig. 51).
L'Amérique du Nord offre, comme celle du Sud, de vastes savanes herbeuses : on leur donne le nom àQ prairies. Le romancier Fenimore Cooper a poétisé les majestueuses et verdoyantes plaines de l'Amérique septentrionale.
Outre ces prairies on trouve des steppes et des déserts de sable dans le Texas et dans le haut Arkansas ; enfin le Canada est couvert de majestueuses forêts de Conifères.
Nous avons encore à parler, pour terminer ce qui concerne les plaines, des grands déserts de l'Afrique et de l'Asie.
Le désert le mieux connu et le plus vaste du monde est le Sahara, en Afrique. Sa longueur est de 5000 kilomètres, à peu iprès un septième de la circonférence de la terre. Sa superficie est évaluée à 2 millions de kilomètres carrés.
Le Sahara est une plaine basse, interrompue çà et là par des collines rocailleuses; tout le reste est du sable mouvant, qui n'est pas toujours très-fin , mais entremêlé de petits cailloux, de sel marin et de coquilles. Les monticules de sables, entassés par le vent, divisent le grand désert en douze déserts plus petits. Ces monticules arrêtent les nuages et les vapeurs d'eau, et donnent ainsi naissance à quelques ruisseaux qui fertilisent en quelques points le terrain aride. Les plantes qui poussent sur ces parties du sol produisent de la terre végétale, et c'est ainsi que se forment les oasis, petits paradis jetés au milieu d'un océan de sables.
La grande oasis de Thèbes a une longueur de près de 100 kilomètres sur une largeur de 15.
L'air brûlant du Sahara est chargé, pendant la plus grande partie de l'année, d'un brouillard sec et rougeiltre. La pluie n'y
RELIEFS DU GLOKE.
tombe qu'entre les mois de juillet et d'octobre. Ce qui rend surtout dangereux les voyages dans le désert, c'est le simounn, ou vent chaud, dont l'ardeur suffoque ceux qui osent l'affronter. En 1805 un coup de vent de ce genre tua et ensevelit dans les sables une caravane de deux mille personnes, avec dix-huit cents chameaux.
Un des phénomènes les plus curieux qui s'observent dans ces parages brûlants, sont les effets de mirage, ou ce que les Arabes appellent le Lac des Gazelles.
Le mirage est, comme nous l'enseigne la physique, un jeu
Fig. 52. Désert du Sahara.
de réfraction atmosphérique anomale qui fait paraître renversés les objets très-éloignés, comme s'ils se miraient dans les eaux d'un lac. Cette trompeuse apparence fait croire au voyageur fatigué qu'il aperçoit les arbres et les eaux d'une oasis; mais ce n'est la qu'une illusion cruelle que la marche ne tarde pas à dissiper, et qui, se renouvelant sans cesse, jette dans le désespoir les malheureuses victimes de cette illusion des sens.
Le désert de Gobi{rig. 53) s'étend à travers l'empire chinois, S!ur une longueur de 2000 kilomètres. La partie orientale est appelée par les Chinois Ghamo (mer de sable). C'est un terrain ondulé , où des masses de granit alternent avec des buttes de
sable. Quelques oasis offrent une maigre végétation au bord des rares ruisseaux. Au cœur de l'été, le sol de ce désert est brûlé par les feux du soleil ; mais l'hiver est très-long et très-froid.
TEMPÉRATURE DU GLOBE
Température du globe terrestre. — Température superficielle et température intérieure. — Les climats. — Les lignes isothermes. — Température moyenne de différents lieux du globe. — Températures exti êmes observées en différents lieux.
Passons à l'étude générale de la température du globe terrestre.
Nous poserons ici une grande distinction qui nous permettra de distribuer en deux groupes les sujets divers que nous avons à considérer. La chaleur de notre globe a deux origines bien différentes : elle vient, dune part, du soleil; efle vient, d'autre part, du noyau liquide incandescent qui est caché dans ses profondeurs, et dont le calorique se transmet partiellement jusqu'à sa surface. Cette dernière cause d'échauffement qui a exclusivement agi aux premiers temps de notre planète, est aujourd'hui peu sensible , en raison de l'épaisseur qu'a fini par acquérir la croûte consolidée du globe. Aussi la chaleur du soleil est-elle à peu près la seule qui, de nos jours, contribue à échauffer la terre à sa surface. Cependant le foyer qui couve dans les profondeurs de notre planète, révèle son existence par les plus terribles et les plus imposants phénomènes de la nature, e'est-à-dire par les tremblements de terre et les volcans ; à ce titre, il mérite d'être pris dans cet ouvrage en sérieuse considération.
D'après cette remarque, nous partagerons en deux sections l'étude de la température du globe terrestre, et nous considérerons successivement :
1** Les effets de la chaleur solaire; 2° les effets du feu central.
Au premier groupe se rapportera l'élude des températures de la surface du globe, c'est-à-dire celle des climats; au second se rattachera l'exposition des phénomènes des tremblements de terre et des volcans.
L'expression de climat, dans le sens le plus général, comprend l'ensemble des variations atmosphériques dont nos organes sont affectés d'une manière sensible, savoir : la température, l'humidité, la pression barométrique, le calme de l'atmosphère, les vents et les orages, la tension électrique, la pureté de l'air ou la présence des miasmes, enfin le degré relatif de transparence et de sérénité du ciel. Toutes ces questions touchent, on le voit, à l'état de l'atmosphère; en d'autres termes, elles appartiennent à la météorologie, science qui ne fait pas l'objet de ce livre. Il est néanmoins indispensable de placer ici quelques considérations sur la distribution de la chaleur à la surface du globe et sur la division des climats.
La source principale de chaleur superficielle pour notre planète, c'est le soleil. La durée de sa présence au-dessus de l'horizon et son élévation sont les mêmes pour tous les lieux situés au môme degré de latitude. Si donc la surface terrestre était composée d'une même couche homogène, offrant partout la même couleur, la même densité, le même pouvoir absorbant et émissif pour la chaleur rayonnante, la température moyenne* devrait être la même sous la même latitude, de sorte que les parallèles seraient aussi les lignes isothermes, isoihères et isochimènes, c'est-à-dire les lignes d'égale température annuelle, estivale et hivernale. Mais cet état primitif, dont la simplicité se
1. Expliquons ici ce que l'on entend par la température moyenne d'un lieu. Si l'on observe le thermomètre régulièrement chaque jour et k des intervalles plus ou moins rapprochés, et que l'on prenne la moyenne de ces observations, c'està-dire la somme de chiffres observés divisée par le nombre des observations, on obtient la moyenne de la température du jour. Si le thermomètre, observé par exemple, à Paris, à six heures du matin, a donné -f- l8o; à neuf heures, + 13% à trois heures, -f 12% et à minuit, -f 7% la moyenne des températures du jour 18-1- 13 I 12 17
sera '—. = 10". Si au bout de plusieurs années d'observation on
réunit les moyennes de la température d'un jour donné, par exemple celle du 5 mai, on obtiendra la température moyenne générale de ce jour de l'année. On peut trouver, de la même manière, la température de chaue mois; enfin, en réunissant les températures des douze mois, et prenant la moyenne de ces nombres, on aura la température moyenne du lieu de l'observation. Citons comme exemple la station de Paris. D'après environ cinquante années
TEMPÉRATURE DU GLOBE
prêterait admirablement à une théorie mathématique, à une science exacte des climats, est profondément modifié par l'inégale répartition de la terre ferme et de l'eau sur le globe terrestre, par le relief capricieux de l'écorce solide au-dessus et au-dessous des mers, et parla variation de la constitution chimique des masses qui composent cette écorce minérale. L'interposition des eaux fait aussi considérablement varier la température de l'air. L'eau s'échauffe beaucoup moins à sa surface que les terres, parce que la quantité de calorique nécessaire pour élever de 1 degré la température d'une couche d'eau est beaucoup plus considérable que celle qui suffît pour élever de la môme quantité une égale couche de matière terreuse. Dans l'eau, la chaleur envoyée par le soleil pénètre à une grande profondeur, au lieu de se concentrer à la surface, comme il arrive pour le sol opaque et solide. D'un autre côté, l'évaporation continuelle de l'eau refroidit considérablement ce liquide.
Ces différentes causes ont pour résultat de rendre pendant l'été l'atmosphère plus froide sur l'eau que sur les continents. En hiver, au contraire, la surface des mers conserve plus de chaleur que la surface continentale, parce que les molécules liquides plus chaudes remontent sans cesse des bas-fonds dans lesquels la chaleur avait pénétré pendant l'été , ce qui amène du calorique à la surface des eaux. La mer ne suit donc qu'avec une lenteur excessive les variations de température de l'atmosphère, produites par le rayonnement solaire. La masse énorme de ses eaux sert à égaliser les températures de notre globe; elle
d'observations et prenant les mesures mensuelles des températures maxima, minima et moyenne, on obtient les chiffres contenus dans le tableau suivant :
Mois.
Maxima.
Minima.
Moyennes.
tempère la rigueur des hivers et l'ardeur des étés. De là une différence marquée entre le climat marin (celui des îles et des côtes) et le climat continental. Le premier est caractérisé par l'uniformité des températures, lesquelles varient assez peu de l'hiver à l'été; le second présente des variations excessives, des hivers très-froids , suivis d'étés fort chauds. Ainsi, sur l'océan Atlantique, la température ne descend jamais au-dessous de -f- 10 degrés sous la latitrde de Bordeaux, tandis qu'à Bordeaux, la température moyenne de l'hiver est de + 6 degrés seulement. Sous la latitude de Bruxelles, la température moyenne de l'Océan reste toujours au-dessus de 9 degrés, température supérieure à celle de Bruxelles.
Des points semblablement situés au nord et au sud de l'équateur n'ont pas non plus la même température moyenne : aux îles Malouines, par exemple, le climat est plus froid que chez nous sous la même latitude boréale (51"), à cause de l'immense nappe d'eau qui entoure ces îles.
Des considérations analogues expliquent la diHérence qui existe entre les chmats de la côte orientale et de la côte occidentale d'un même continent. Les vents alizés, ou vents d'est de la zone tropicale, déterminent dans l'atmosphère des contre-courants qui font prédominer dans les zones tempérées les vents d'ouest ou de sud-ouest. Ce sont des vents de terre pour les côtes orientales, et des vents de mer pour les côtes occidentales.
Les vents exercent une grande influence sur les climats des régions qu'ils visitent, parce qu'ils portent dans ces lieux la température des contrées qu'ils viennent d'abandonner. Le vent du sud-ouest qui arrive à Boston, à Québec, etc., a déjà franchi toute l'étendue de l'Amérique du Nord, et en a pris la température, chaude en été, froide en hiver; il ne pourra donc ni abaisser la température estivale de la côte orientale d'Amérique, ni en élever la température hivernale. Au contraire, en arrivant sur la côte occidentale de l'Europe, il portera avec lui la température modérée de l'océan Atlantique, et aura pour effet de tempérer sur nos côtes la chaleur des étés et la rigueur des hivers. Voilà pourquoi les climats des côtes occidentales de l'ancien monde sont moins excessifs que ceux des côtes orientales du nouveau continent, qui forment la rive opposée de l'océan Atlantique. Les côles occidentales de l'Amérique, exposées aux
ÎHE IIBMRÏ OF THE URIVFJSITY f-HRfllS
TEMPÉRATURE DU GLOBE
vents du Pacifique, offrent aussi des climats moins rigoureux que les côtes opposées.
Ces diverses causes : la configuration des continents et la distribution des eaux autour de ces continents; l'exposition aux vents régnants ; la présence de montagnes qui peuvent servir de remparts contre ces vents; l'élévation d'un lieu au-dessus de la mer; la distribution des lacs, des marécages et des forêts, qui agissent comme des réfrigérants sur le sol, et une foule d'autres circonstances plus ou moins efficaces, modifient énormément le cours des lignes isothermes ou d'égale chaleur (laoç, égal; Oepfxov, chaleur) par des perturbations locales bien difficiles à préciser. Il en résulte que le tracé des lignes isothermes que l'on obtient en faisant passer des lignes courbes par les séries de points offrant la même température annuelle, présentent les sinuosités et les inflexions les plus capricieuses. Entre les tropiques, elles ne s'éloignent pas autant des latitudes que dans les régions du Nord, où les causes de variation sont plus nombreuses.
La carte placée en regard de cette page représente les lignes isothermes le plus généralement admises d'après les travaux de Humboldt modifiés par des observations plus récentes.
La ligne de plus grande chaleur, ou équateur isotherme, coupe l'équateur terrestre sous les longitudes de Taïti et de Singapour, et traverse le Pacifique au sud, et l'Atlantique au nord de la ligne équinoxiale. La température moyenne de la ligne de chaleur maximum est d'environ 29°; elle est, plus spécialement, de 28", 3 pour l'Asie, de 27*', 5 pour l'Afrique, de 29", 2 pour l'Amérique; c'est donc en Afrique et en Amérique que l'on trouve les deux extrêmes. L'océan Pacifique est de 1" environ plus chaud sous l'équateur thermal que l'océan Atlantique. L'hémisphère austral est, en général, beaucoup moins chaud que l'hémisphère opposé, ce qui tient à la prédominance des grandes nappes d'eau dans le sud de la terre.
Les deux pôles de la terre ne paraissent pas être les points les plus froids du globe ; ce que l'on appelle les potes du froid, c'està-dire les points des températures minima du globe, ne sont pas encore bien déterminés. Il semblerait, d'après M. Brewster, qu'il y en ait deux au nord, l'un en Sibérie, l'autre en Amérique ; mais cette hypothèse n'est pas admise par le célèbre météorologiste allemand Dove. La température moyenne du pôle nord de la
terre est probablement peu éloignée de 8" au-dessous de zéro ; il n'est pas impossible dès lors qu'il existe là une mer débarrassée de glaces, comme le veut le docteur Kane.
Si l'on considère séparément les températures de l'été et de l'hiver dans les différents lieux du globe, on peut tracer des lignes sur lesquelles on trouve ces températures constantes, et qui s'appellent lignes isotlières (égal été) et lignes isochimènes (égal hiver). Ces lignes sont aussi irrégulières que les lignes isothermes générales. Cependant, entre les tropiques elles ne diffèrent pas beaucoup des parallèles. Là, les saisons se distribuent assez régulièrement, et il n'y en a guère que deux : la saison sèche et la saison humide (hivernage). La première dure 4 ou 5 mois; la saison des pluies 7 à 8 mois avec quelques éclaircies de beau temps.
Quand on construit les courbes isothermes, il faut autant que possible choisir des lieux également élevés au-dessus du niveau de la mer, car la seule élévation d'un lieu dans l'atmosphère abaisse déjà sa température. Cette remarque nous amène à l'importante question de la décroissance de la température de l'air quand on s'élève au dessus de la surface du globe.
La quantité dont il faut s'élever dans l'air pour trouver un abaissement de l degré, est très -variable selon la localité, la saison et l'heure de la journée. Sous la zone torride, Alexandre de Humboldt a trouvé cette hauteur de 194 mètres par degré ; pour la Suisse, on a donné 144 mètres comme résultat moyen d'un grand nombre d'observations. Mais ces chiffres ne sauraient être généralisés. D'après un physicien anglais, M. Glaisher, qui a fait en 1862 et 1863 des ascensions aérostatiques dans le but de déterminer la loi de décroissance des températures atmosphériques avec la hauteur, le thermomètre baisse d'abord de 1 degré centigrade pour 60 mètres, puis de moins en moins rapidement, et enfin ne descend plus de 1 degré que pour chaque 600 mètres (lorsqu'on a atteint des hauteurs absolues de 10 kilomètres). La correction par laquelle les physiciens réduisent les températures moyennes au niveau de la mer est donc assez vague. La variabilité de l'abaissement thermométrique avec l'élévation absolue se manifeste surtout dans la limite des neiges perpétuelles, dont nous parlerons plus loin.
Il ne sera pas sans intérêt de faire connaître ici quelques-unes
TEMPÉRATURE DU GLOBE
des températures extrêmes qui ont été observées à la surface du globe.
Parlons d'abord des chaleurs extrêmes. Entre les tropiques, M. de Humboldt a fréquemment trouvé au-dessus de 52" centigrades la température du sol exposé aux rayons solaires; et Arago observa un jour 53° dans le sable du jardin de l'Observatoire, à Paris. M. H. Marès, pendant qu'il étudiait, en 1854, Faction du soufre sur les vignes atteintes de Voïdium, constata que la température du sol arable, dans la plaine de Launac, près de Gigean (Hérault), était de 51 à 55"'. Le sable granitique blanc près de l'Orénoque , qui porte une belle végétation, a été trouvé par M. de Humboldt, à 60V Enfin, Nouet a noté 6 7», 5 dans le sable, près Philac, en Egypte.
A l'ombre et en plein air, on a observé les températures suivantes :
AParamatta, en Australie, 41** (lord Brisbane);
Au cap de Bonne-Espérance, 43 à 44^ (Lacaille);
A Pondichéry, ^«4 à 45" (le Gentil);
A Madagascar, 45 à 46" (le même auteur);
A Esneh, en Egypte, 47 à kS^ (Burckhard);
A Mourzouk, dans le Fezzan, 56" (Ritchie).
Les plus hautes températures observées à Paris depuis un siècle ont été, à l'ombre, de -}- 40" le 26 août 1765, de 39" le 6 août 1705, ainsi que le 14 août 1773, et de 38" le 9 août 1863.
Passons à l'observation des froids extrêmes. La température la plus basse observée à Paris a été de — 23",5 le 25 janvier 1795. A Yakoutsk, en Sibérie, on a vu le thermomètre descendre, au mois de janvier, jusqu'à 58" au-dessous de zéro. Franklin a observé 50" de froid à Fort-Entreprise (64", 5 latitude nord). Black, au nord de l'Amérique, a supporté un froid de — 56", 7. La température moyenne de l'île Melville est, d'aprus le capitaine Parry, de — 18^,5; les minima et maxima ont été — 47" et + 15", 6.
Des deux extrêmes+^ô'' constatés dans le Fezzan, et— 58" observés à Yakoutsk, la distance est de 114^ centigrades! Tels sont les écarts de température que l'homme et les animaux peuvent supporter sur le globe.
1. Voir notre Année scientifique et industrielle, première année, p. 412.
Limite des neiges perpétuelles. — Avalanches.
Les lignes isothermes, isothères et isochimènes ont fait comprendre l'influence de la latitude géographique sur les climats terrestres ; mais on a déjà vu que le climat dépend aussi, d'une manière très-essentielle, de l'élévation d'un lieu au-dessus du niveau de la mer. A mesure qu'on s'élève dans l'atmosphère, la température décroît avec rapidité, mais cette décroissance varie selon la latitude, et même selon la saison. Il est pourtant vrai de dire, en général, que la température s'abaisse d'autant plus qu'on s'élève davantage au-dessus du niveau de la mer. Dans les Andes, M. Boussingault a trouvé, en moyenne, une diminution de l degré de température par 175 mètres d'élévation, chiffre qui s'éloigne peu de ce qui a été trouvé sous ce rapport dans la région des Alpes.
L'abaissement de la température avec l'élévation des lieux a une conséquence intéressante. C'est qu'à mesure qu'on gravit une haute montagne, on rencontre, étagées aux différentes hauteurs, les productions organiques de chaque pays, et que l'on traverse graduellement des climats de plus en plus rigoureux. Cette curieuse contiguïté des produits de l'hiver et de l'été contribue beaucoup au charme des contrées alpestres. Si l'on se place sur les sommets de la Suisse, on embrasse d'un coup d'œil le grandiose panorama des Alpes, et, comme dans une page ouverte du livre de la nature, on peut lire dans ce tableau les règles et les lois que la science a établies concernant la distribution des êtres vivants aux différentes latitudes. On aperçoit assez distinctement six zones étagées l'une sur l'autre, et nettement accusées dans leurs contours par la différence de la végétation et de l'aspect du sol. Au fond, s'étend la plaine fertile, entrecoupée de lacs, de grandes routes, de rivières, de forêts, parsemée de villages et de métairies : c'est la résidence de l'homme. Au-dessus de ce vert
TEMPÉRATURE DU GLORE.
tapis s'élèvent, dans un pittoresque désordre, de riantes collines, tantôt nues, tantôt couvertes de bois et d'ombrages. Plus haut, le regard rencontre des crêtes rocailleuses, couronnées de groupes de noirs sapins. Par-dessus ces rochers, on aperçoit encore des pentes couvertes de riches pâturages ; mais bientôt le caractère du paysage change brusquement : la mort succède à la vie, la verdure fait place aux teintes grises et monotones des roches nues. La montagne emprunte alors son charme ou sa grandeur à d autres aspects, aux formes capricieuses et sauvages des rochers qui forment sa masse imposante. Plus haut enfin, les Alpes s'enveloppent d'un resplendissant manteau de neige, que percent, à peine, par intervalles, quelques pics dont les flancs escarpés ne peuvent retenir les neiges au moment de leur chute. Ces six régions ont reçu, d'après la différence de leur végétation, les dénominations suivantes :
Mètres.
1° Région sous-montane, ou des Noyers jusqu'à 800
2o — montane, ou des Hêtres de 800 à 1300
3° — sous-alpine, ou des Sapins de 1300 à 1700
k° — alpine, ou des arbustes de 1700 à 2100
5° — sous-nivale, ou des Graminées de 2100 à 2700
6° — nivale, ou des neiges éternelles.. . audelàde 2700
Les chiffres que nous venons de donner sont ceux qu'on admet d'ordinaire pour les Alpes; ils varient pour d'autres localités de la terre , suivant la distance à l'équateur et la température moyenne du pays.
De toutes les régions naturelles qui s'étagent ainsi le long des flancs d'une montagne, nulle n'a un caractère aussi tranché que cehe des neiges éternelles, ainsi nommées avec juste- raison parce qu'elles résistent aux ardeurs de l'été, ou se renouvellent aussitôt qu'une fonte partielle pendant l'été ou le printemps a diminué leur masse. Toutes les autres régions se mêlent un peu et empiètent l'une sur l'autre ; mais la limite inférieure des neiges qui résistent aux ardeurs des étés apparaît de loin comme une ligne de démarcation tracée d'une main ferme ; elle sépare des régions cultivées, le monde froid et inhospitalier des hautes cimes. Au-dessous s'agite la vie; le sol change d'aspect avec la saison ; toutes sortes d'êtres organisés s'y développent aux rayons du soleil; tout près encore de la limite des neiges, un espace de quelques mètres suffit pour transformer un champ neigeux en
un tapis de verdure. Mais après cette limite, l'hiver règne avec toutes ses horreurs . le paysage s'enveloppe d'un immense linceul de glace ; le silence de ces déserts n'est interrompu que par la fureur des éléments déchaînés.
Il est facile de comprendre que la limite des neiges élernelks se trouve à une hauteur absolue d'autant plus grande qu'il fait plus chaud au niveau de la mer. La limite des neiges doit être au niveau même du sol, dans les régions polaires arctiques et antarctiques où règne un froid continu, et située au contraire à une très-grande élévation dans les chaudes régions équatoriales.
La figure 54 représente la limite des neiges éternelles selon la latitude à laquelle appartiennent les montagnes.
Voici la liste des données numériques portées sur ce tableau :
Spitzberg
Norvège, île de Mageroc...
Norvège intérieure
Irlande
Ounalaschka (Sibérie)
Altaï
Alpes, versant nord
— — sud
Caucase
Pyrénées
Ararat
Karakoroum, flanc nord
— sud
Kuenluen, flanc nord
— sud
Himalaya, flanc nord
— sud
Cordillère du Mexique
Éthiopie
Andes de Quito
Andesde Bolivie, flanc orient.
— flanc occid.
Andes du Chili
Andes de Patagonie
Détroit de Magellan
Latitude.
Limite des
\ neiges.
79" nord. .
0 mètres.
^iS"
1° sud. .
lô°
On ne saurait accepter toutefois comme absolument exactes les altitudes admises dans ce tableau. En effet, le phénomène de la limite des neiges éternelles est très - complexe. Il dépend de la température, de l'état hygrométrique de l'air, de la forme des montagnes, de la direction des vents régnants et de
TEMPÉRATURE DU GLOBE
leur contact, soit avec la terre soit avec la mer, de la hauteur totale de la montagne et du degré d'escarpement de ses versants, enfin de l'étendue et de l'élévation absolue des plateaux qui supportent cette montagne. Toutes ces causes réunies donnent à la limite des neiges le caractère d une grande variabilité. Sur les cimes élancées des Alpes suisses, les neiges commencent à 2700 mètres de hauteur, et quelques rares lichens y colorent à peine les roches qui sortent du linceul glacé ; sur le Chimborazo, en Amérique, M. Boussingault a encore vu des Saxifrages adhérer aux pierres à 4800 mètres de hauteur, qui est celle de la limite des neiges sur cette montagne. Sur les flancs de la Cordillère orientale du haut Pérou, Pentland a vu la limite inférieure des neiges perpétuelles descendre rarement au-dessous de 5200 mètres, tandis que dans les Andes de Quito, plus voisines de l'équateur, cette limite descend jusqu'à 4800 mètres
Nous n'abandonnerons pas ce qui concerne les neiges des montagnes sans dire quelques mots du terrible phénomène naturel des avalanches.
Lxi TERRE ET LES MERS.
Une avalanche est une masse de neige ou de glace qui roule le long de la pente des hautes montagnes, et qui tombe dans les vallées avec un bruit semblable à celui du tonnerre, renversant tout ce qui s'oppose à son passage et entraînant quelquefois dans sa chute, des maisons, des villages et jusqu'à des forêts entières. C'est dans les Alpes, en raison de l'altitude et de la configuration de ces montagnes, qui abondent en étroites vallées encaissées, que l'on observe les plus redoutables avalanches. Là, elles parcourent dans leur chute plusieurs kilomètres sur le flanc d'une montagne; en tombant au fond des gorges, elles peuvent ensevelir des habitations, ou en arrêtant le cours d'un torrent , provoquer une inondation dans les vallées.
Les naturalistes de la Suisse allemande, qui ont fait une étude approfondie de ce redoutable phénomène, distinguent cinq espèces d'avalanches :
1° Les avalanches de fond (grand -lavinen). Ce sont des masses de neige que l'infiltration de l'eau de pluie ou de la fonte des neiges a détachées du sol, en l'attaquant par-dessous. Cette sorte d'avalanche s'observe surtout vers le commencement de l'été ; elle est peu dangereuse, parce que l'on connaît généralement dans les Alpes les places d'où les neiges se détachent périodiquement et les circonstances qui retardent ou accélèrent leur chute.
2° Les avalanches rampantes (schleich-lavinen). Elles arrivent sur les pentes douces couvertes de neige, et presque toujours sur le versant méridional des montagnes ; elles descendent lentement, grossissent par les neiges qu'elles trouvent sur leur passage, et s'entassent derrière les obstacles qu'elles rencontrent, jusqu'à ce que ces derniers cèdent à leur poids, ou que la neige se divise en deux parties, qui descendent alors en suivant chacune une route différente
3° Les avalanches tuiles {schlaj-lavinen) (fig. 55). Ce sont les plus dangereuses à cause de la rapidité de leur chute. Elles arrivent dans les parties des montagnes où une pente douce se termine par une paroi taillée à pic. Les masses de neige accumulées glissent peu à peu jusqu'au bout du plan incliné, et restent en surplomb sur la paroi verticale, jusqu'à ce que leur poids, ou bien un ébranlement quelconque de l'air, un coup de vent, un cri, la détonation d'une arme à feu, vienne
TEMPÉRATURE DU GLORE.
déterminer leur chute. Ces avalanches portent la destruction sur leur passage. Gomme elles tombent quelquefois de très-grandes hauteurs, le mouvement qu'elles impriment à lair est si violent qu'il suffit à renverser des hommes et même des cabanes, à des distances considérables du théâtre de la catastrophe. Quelques passages des Alpes, comme les Schoellenen, sur la route du Saint- Gothard, la vallée de Trémola, le passage du Grimsel, sont infestés par ces terribles hôtes, et des croix marquent les places où reposent leurs victimes.
4° Les avalanches d'été ou des glaciers (sommer ^lavinen) ne tombent que dans les plus hautes régions des montagnes. Quand on voit de loin rouler une de ces masses neigeuses qui, dans sa marche rapide, soulève un voile de poussière d'une blancheur éclatante, on dirait qu'une cascade d'argent sillonne ces pentes abruptes. Pendant la descente, Y avalanche tVété augmente considérablement de volume. Ces belles cascades de neige et de glace s'observent souvent sur la route des Scheideck, dans rOberland. Gomme toutes les autres avalanches, elles s'annoncent par un bruit sourd, qui avertit les montagnards de leur approche.
5° Les avalanches poudreuses (staub-lavinen). Lorsque, pendant l'hiver, ce qui n'est pas rare dans les Alpes, la température est remontée à 12 ou 14" centigrades, la neige ramollie devient pulvérulente. Une avalanche qui vient à se former avec de la neige amenée à ces conditions physiques, ne produit plus les effets de ces masses compactes constituées par les neiges solides et les glaces. Ge n'est plus qu'une poussière qui se divise dans l'air et ne peut plus agir par son poids sur les obstacles qu'elle rencontre. Mais elle fait naître d'autres dangers pour le voyageur qu'elle vient à surprendre. Les vents impétueux qui soufflent très-souvent dans les régions montagneuses, soulèvent ces neiges incohérentes, et achèvent de les pulvériser : livrées alors aux moindres agitations de l'air, on les voit flotter au-dessus de la [montagne, même par un temps calme en apparence ; et si un ouragan vient les bouleverser, elles forment de redoutables tourbillons, qui font périr plus d'hommes que la chute des grandes masses.
C'est à tort que l'on a donné le nom d'avalanches à ces tourbillons de neige, en dépit du sens étymologique de ce mot. En
les rapportant à leur origine, on les assimilera plutôt aux ouragans de sable dans les immenses déserts de l'Afrique ; quoique le malheureux enseveli sous les neiges des Alpes, y périsse de froid, tandis que les sables africains, d'une sécheresse brûlante, menacent le voyageur d'une mort plus douloureuse encore.
Telles sont les particularités que présente le terrible phénomène des avalanches. Elles sont surtout à craindre au moment du dégel, c'est-à-dire au printemps ; dans l'été, mais alors bien entendu, dans la région des neiges éternelles, elles sont moins à redouter.
Si l'on est forcé de traverser, au printemps, les défilés des Alpes, entourés de cimes neigeuses, alors que les avalanches annuelles ne sont pas encore tombées, il faut s'astreindre à beaucoup de précautions. A cette époque de l'année, les touristes doivent s'arranger de manière à former de petits groupes, chaque voyageur cheminant à une distance convenable l'un de l'autre, afin qu'en cas de malheur, quelques-uns restés hors d'atteinte, puissent secourir les autres. Dans les passages dangereux, on recommande d'ôter les clochettes des animaux, de partir de grand matin, avant les premiers rayons du soleil, et de marcher dans le plus grand silence, pour éviter de donner réveil à la lionne ' . Souvent on a la précaution de tirer un coup de pistolet à l'entrée d'un mauvais passage, car alors le choc de l'air produit par la détonation de l'arme à feu, fait tomber les avalanches prêtes à s'écrouler.
Quelques villages et villes de la Suisse ne sont préservés de la chute des avalanches que par les forêts qui les dominent; aussi des lois sévères défendent-elles le déboisement de ces montagnes. Dans d'autres localités, on a construit au-dessus des maisons exposées aux avalanches , des espèces de bastions de pierres pourvus d'un angle aigu, destiné à fendre et à séparer en deux les avalanches qui pourraient les atteindre. Au-dessus de quelques passages dangereux du Splugen et autres localités des Alpes, on a construit des galeries voûtées, afin d'abriter les voyageurs.
On ne sera pas surpris, d'après ce qui précède, d'apprendre que l'histoire ait conservé le souvenir de bien des désastres occa-
1» Du mol allemand lavinc , le peuple fait quelquefois lœi inn (lionne).
TEMPÉRATURE DU GLOBE
sionnés dans les Alpes par la chute des avalanches. Nous rappellerons ici quelques-uns de ces événements.
En 1478, une avalanche fit périr ensemble soixante soldats suisses.
En 1499, quatre cents soldats autrichiens furent ensevelis sous une masse de neige dans l'Exebirge ; mais on réussit à les déblayer.
En 1500, une avalanche ensevelit, au passage du grand Saint- Bernard, une centaine de personnes.
En 1624, une autre avalanche, tombée du mont Cassedra, engloutit trois cents individus.
Au mois de février 1720, à Obergestlen, dans le Valais, cent vingt maisons furent détruites, et quatre-vingt-quatre personnes périrent, avec quatre cents têtes de bétail.
En 1749, une avalanche emporta une grande partie du village de Ruaeras (canton des Grisons), entraînant dans cette terrible tourmente cent personnes, dont soixante, heureusement, finirent par être sauvées. Cette avalanche était tombée si doucement que les habitants ne se réveillèrent même pas dans leurs maisons entraînées sur le flanc de la montagne ; seulement ils trouvaient que le jour était long à poindre. Ce n'est qu'en sortant de leurs chaumières et en se voyant placés à une assez grande distance du lieu où ils étaient couchés la veille, qu'ils comprirent ce qui se passait, et se hâtèrent de se dérober à un imminent péril.
Au mois de janvier 1767, une avalanche tomba dans la vallée qui s'étend au pied de la Dent-de-Juman ; elle renversa plusieurs gros Sapins, entraîna une douzaine de granges inhabitées, et passant par-dessus un cabaret d'Allières, en enleva l'étage supérieur, sans que les personnes réunies au rez-de-chaussée éprouvassent le nioindre mal.
Vers la même époque, le village de Saint-Antœnien fut atteint par la chute des neiges. Une femme de ce village fut retirée vivante de sa maison, après être restée huit jours ensevelie sous la neige.
Les glaciers. — Leur rôle dans la nature. — Origine et mode de formation des glaciers. — Leur mouvement de progression. — Fonte des glaciers. — Structure et propriétés physiques des glaciers.
Les lignes qui tracent les limites des neiges perpétuelles, que nous venons [d'étudier dans le précédent chapitre, ne circonscrivent point le domaine des glaces : les glaces descendent bien au-dessous des neiges éternelles. Éclaircissons ce qu'a d'obscur cette proposition; montrons qu'elle n'a rien de contradictoire dans les termes.
Quand on parcourt les grandes vallées de la Savoie et de la Suisse qui s'étendent au pied des hautes montagnes des Alpes, on est surpris, si l'on n'est point prévenu, de se trouver tout d'un coup en face de véritables fleuves qui semblent gelés sur place. Au milieu d'une végétation vigoureuse, entre des champs cultivés et des forêts de Sapins, on voit briller des masses énormes de glace, qui résistent à l'action des chaleurs de l'été, comme elles ont résisté à l'action des siècles. Ces fleuves enchantés sont les glaciers. Sujet inépuisable d'admiration pour le touriste, phénomène naturel le plus saillant et le plus populaire du monde alpestre, les glaciers sont devenus, dans ces derniers temps, de la part des naturalistes et des géologues, le sujet de travaux immenses, passionnés, on peut le dire, et les découvertes qui sont sorties de ce grand concours d'études, ont dirigé la géologie dans un ordre d'idées tout nouveau et qui tend à envahir de plus en plus le domaine de cette science. L'existence d'une période glaciaire dans l'histoire de notre globe, n'est pas la seule découverte dont la science se soit enrichie à la suite des observations sur les glaciers actuels ; l'explication du phénomène diluvien est peut-être au moment de subir de grandes modifications par suite de l'application des mêmes vues.
Qu'est-ce qu'un glacier ?
Le spectateur fortuné qui pourrait embrasser d'un coup d'œil,
TEMPÉRATURE DU GLOBE. 197
à vol d'oiseau, ou, si Ton veut, du haut d'un ballon aérostatique, la chaîne tout entière des Alpes de la Suisse, de la Savoie et du Dauphiné, verrait plusieurs sommités de ces montagnes couvertes d'un tapis resplendissant de glace, percé çà et là de pics escarpés, trop roides pour retenir les neiges qui tombent sur leurs flancs. Au-dessous de ces cimes neigeuses, il verrait d'étroites vallées, dans l'intérieur desquelles descendent des sillons de glace, semblables à des franges ou à des lambeaux du manteau d'argent étalé sur le faîte. Il verrait ces longs sillons pénétrer jusqu'au cœur des fertiles régions habitées par les hommes. S'il portait ses regards plus loin du centre du massif alpin, des chaînes secondaires, moins importantes, lui offriraient le même spectacle sur une plus petite échelle. Et si ses yeux pouvaient plonger plus bas encore, il verrait les glaces et les neiges disparaître peu à peu, la nature perdre son aspect sauvage, les formes du sol s'adoucir, enfin la riante verdure de la végétation des plaines remplacer la désolante monotonie des champs de neige.
Ces fleuves d'eau solidifiée qui se rencontrent dans les Alpes partout où ces montagnes dépassent la limite des neiges éternelles, et qui descendent dans les vallées bien au-dessous de ces limites, jouent un rôle admirable dans l'économie de la nature. A l'arrivée du printemps, la nature s'éveille; les arbres se couvrent de bourgeons qui annoncent et préparent la riante parure des bois ; partout les traces de l'hiver s'eff"acent au souffle attiédi d'avril. Seuls, les glaciers restent insensibles à la douce invitation du soleil, et sur leur masse éternellement solide, passe, sans l'entamer en apparence, l'ardeur des plus brûlants étés. Or, quand on réfléchit que ces longs fleuves immobiles et glacés descendent sans interruption de la région des neiges éternelles, on devine aisément qu'ils tirent leur origine et s'alimentent de cette source cachée dans les cieux. Les glaciers sont des avantgardes envoyés de ces hauteurs inaccessibles où règne un froid éternel; ce sont des émissaires des glaces et des neiges qui couvrent les plateaux des altitudes extrêmes.
La neige qui tombe sur les montagnes très-élevées ne peut jamais fondre; elle demeure à l'état solide sur ces roches dont la température est toujours inférieure à 0 degré. Les couches de neige qui s'entassent ainsi sur les grandes hauteurs finiraient par monter jusqu'au ciel; elles s'entasseraient sur ces sommets, en
privant les plaines du bienfait de leurs eaux,si la prévoyante nature n'avait le secret de l'empêcher. Ce secret, c'est la formation des glaciers. Un glacier n'est immobile que pour nos yeux; en réalité, il est doué d'un mouvement de progression. Ce mouvement est d'une lenteur miraculeuse, et c'est précisément dans cette lenteur de progression qu'est l'intention providentielle de ce grand phénomène. Les glaciers avancent peu à peu dans le fond des vallées ; trouvant dans ces abris la douce température du printemps et de l'été, ils fondent par leur base, créant ainsi d'intarissables sources et des cours d'eau sans fin. Remontez, dans les Alpes, le lit d'un torrent; suivez-le sans cesse en vous élevant le long du ravin fangeux qui l'encaisse, et vous arriverez nécessairement à un glacier. Un glacier n'est donc autre chose, dans les vues de la nature, qu'un vaste réservoir d'eaux sohdifiées, qui fondent peu à peu et arrivent dans les vallées inférieures, où elles forment un bienfaisant cours d'eau. Et si nous voulons dévoiler sur cette question la série tout entière des opérations physiques de la nature, nous ajouterons que dans les plaines et les vallées, la chaleur du soleil, vaporisant l'eau des ruisseaux et des rivières, la renvoie à l'état de vapeur dans l'atmosphère, d'où elle retombe plus tard à l'état de neige, sur le sommet des monts, pour s'y convertir de nouveau en glace, puis en sources vivifiantes, accomplissant ainsi le plus complet et le plus merveilleux cercle d'actions naturelles, cercle éternel, qui n'a ni commencement ni fin, comme Dieu qui l'a conçu.
Nous venons de dire que les glaciers sont doués d'un mouvement de progression lente qui paraît représenter la cause finale de leur existence. Il semble difficile qu'un pareil phénomène ait longtemps échappé à l'attention des hommes. Il est certain pourtant que cette observation est récente. Horace de Saussure avait consigné cette remarque dans son livre ; mais personne n'y avait attaché d'importance * . C'est à un simple guide du Valais que la science de nos jours est redevable de cette observation fondamentale.