Voici les conclusions du mémoire original de Cordier
« 1° Nos expériences confirment pleinement l'existence d'une chaleur interne, qui est propre au globe terrestre , qui ne tient pas à l'influence des rayons solaires et qui croît rapidement avec les profondeurs;
« 2° L'augmentation de la chaleur souterraine ne suit pas la même loi par toute la terre; elle peut être double et même triple d'un pays à un autre;
<c 3°' Ces différences ne sont en rapport constant ni avec les longitudes ni avec les latitudes;
u 4° Enfin, l'accroissement est plus rapide qu'on ne l'avait supposé; il peut aller à 1* pour 15 mètres, et môme 13 mètres en certaines contrées; provisoirement le terme moyen ne peut pas être fixé à moins de 25 mètres. »
TEMPÉRATURE DU GLOBE
mètres scellés dans la pierre. Ces thermomètres étaient disposés suivant une même ligne verticale. Les expériences ont été faites dans vingt mines différentes, représentant une surface d'environ 40 kilomètres. On observait le thermomètre plusieurs fois par mois, et l'on prenait la moyenne de ces observations pour chaque mois, enfin pour chaque année. C'est ainsi que l'on a pu réunir, de 1821 à 1831, près de quatre cents observations faites à des hauteurs variant de 20 mètres à 350 mètres. De toutes les expériences faites dans les mines de l'Erzgebirge, on a conclu que l'augmentation de température était de 1 degré pour 42 mètres de profondeur.
Des expériences à peu près analogues faites dans les mines de l'Oural, en Sibérie, ont conduit à un résultat supérieur de près de moitié , quant à la rapidité de l'accroissement de chaleur : l'augmentation a été de 1 degré pour 25 mètres de profondeur. D'un autre côté, dans quelques mines de l'Ecosse, les mêmes expériences ont fait admettre une augmentation de l degré poui, 63 mètres de profondeur. Enfin , il a été bien reconnu en Angleterre que la température s'accroît beaucoup plus vite dans les mines de houille que dans les mines consacrées à l'extraction des métaux.
La diversité des résultats que nous venons de rappeler prouve que l'observation de la température dans l'intérieur des mines ne constitue pas un moyen rigoureux d'arriver à la détermination dont il s'agit.
Les puits artésiens qui sont établis aujourd'hui dans un grand nombre de localités de l'Europe fournissent un moyen plus exact que le précédent de chercher la loi qui nous occupe. La profondeur d'un puits foré étant parfaitement connue, la température de l'eau qui s'élance à la surface de la terre par le tube abducteur doit signaler, sans erreur possible, la température du point de la terre d'où cette eau a jailli , car l'eau n'a pas eu le temps de se refroidir sensiblement. Celle qui s'échappe du puits artésien de Grenelle, par exemple, profond de 548 mètres, est à la température de 27", 7. Comme la température moyenne de Paris est de 10°,6, on voit que cette eau a emprunté aux parties profondes du sol \7\l de chaleur. Ce chiffre correspond à une augmentation de 1 degré pour 32 mètres de profondeur.
Un physicien français , M. Walferdin, a introduit dans le tube abducteur de divers puits artésiens des thermomètres disposés de manière à résister à la pression des eaux, et qui donnent, avec beaucoup d'exactitude, leur température. Avec ses thermomètres à déversement, M. Walferdin a fait plusieurs déterminations de température de la terre dans l'intérieur des puits artésiens. Il a reconnu dans le puits artésien de l'École militaire, à Paris , une augmentation de 1 degré pour 30 mètres de profondeur ; dans le puits artésien de Saint-André (Eure), une augmentation de 1 degré pour 30 mètres , et dans le puits artésien de Grenelle, à Paris, une augmentation de 30 à 31 degrés ^
Nous pouvons ajouter qu'un puits artésien de 223 mètres ayant été foré à Pregny, M. de la Rive, de Genève, a pu y introduire des thermomètres à des profondeurs variables, et reconnaître ainsi un accroissement de 1 degré pour 30 mètres de profondeur.
C'est en combinant cet ensemble de résultats que l'on admet aujourd'hui le chiffre de 1 degré d'élévation de température pour 33 mètres de profondeur, en notant toutefois que ce rapport peut varier du tiers et môme de la moitié selon les localités.
La profondeur à laquelle on peut faire des observations du genre de celles que nous venons de rapporter n'est jamais bien grande, car les puits artésiens n'ont pas dépassé jusqu'ici 600 mètres, et nos mines les plus profondes n'atteignent pas 2000 mètres. Les observations directes de la chaleur de la terre, poussées jusqu'aux plus extrêmes profondeurs auxquelles nous puissions atteindre, ne pourraient donc accuser qu'une température de 60 degrés au plus. Cette température n'a même jamais été observée avec des instruments descendus à cette profondeur. Mais un phénomène géologique particulier va nous permettre
]. Voici les chiffres exacts qui résultent des expériences de M. Walferdin :
Accroissement de la température avec la profondeur.
Puits forés. Profondeur. Température. Accroissement
de 1 degré cent, pour
flcole militaire ITS™ 16% 40 30"', 85
Saint-André (Eure).... 253"' ]7%95 30'%9S
A Grenelle 400"' 23%75 30'", 87
Moyenne 31"', 21
TEMPÉRATURE DU GLOBE
de constater pour l'intérieur de la terre des températures plus élevées.
Certaines eaux minérales coulent à la surface du sol avec une température qui peut aller jusqu'à 90 degrés ^
Ces immenses gerbes d'eaux chargées de silice, qui s'échappent du sol de l'Irlande et que l'on nomme les geysers, dépassent la température de 100 degrés au point d'émergence à la surface du sol; et dans leur canal souterrain, à quelques mètres de profondeur, la température est de 124 degrés. Cette chaleur n'a pu évidemment être communiquée à ces eaux que par les parties profondes de la terre occupées par la nappe liquide.
Un autre phénomène géologique plus important encore prouve . sans réplique l'existence à l'intérieur du globe d'une température qui ne peut être moindre de 1500 degrés centigrades. Un grand nombre d'observations, faites pendant les éruptions du Vésuve, ont prouvé que les laves qui coulent hors de son cratère, et se répandent sur les flancs de la montagne, sont portées à un degré vraiment inouï de chaleur. Si l'on projette dans ces laves, au moment de leur irruption, du verre ou des substances bien plus réfractaires , telles que des basaltes ou du granit, ces matières entrent en fusion au contact de la lave. On a trouvé plus d une fois dans les fouilles opérées pour mettre à nu la ville de Pompéi, des barres ou des tiges de fer, et, par exemple, des tringles de rideau, des monnaies d'argent ou d'or, etc., à demi fondues, et qui ont été amenées à l'état liquide par le seul contact des cendres du volcan. Le point de fusion du fer étant d'environ 1500 degrés centigrades, il est prouvé par cette observation que les parties internes de notre globe ont au moins la température de 1500 degrés. Nous rappelons ces derniers faits pour répondre
1. Voici la température de quelques sources thermales naturelles :
Courmayeur (Piémont) 34", 44
Saint-Gervais (Savoie) 36% 66
Baréges (France) 48", 88
Louèches (Suisse) . 52", 22
Cauterets (France) 55", 00
Bagnères (France) 58", 88
Aix-la-Chapelle (Piusse) 61", 66
Bor.-,et (Prusse) 70", 00
Carlsbad (Bohême) 73", 89
La Trinchers (Amérique) 90", 13
Reckum (Islande) 100", 00
Geyser, au fond (Islande) ]2^«,00
LA TERllE ET LES MERS.
à cette objection qui a été présentée quelquefois, à savoir que les observations directes faites à l'intérieur de la terre n'ont jamais dépassé les températures de 30 à 40 degrés.
Il est donc prouvé que la température de l'intérieur de notre globe va sans cesse en augmentant ; les observations directes permettent de fixer cette augmentation à 1 degré pour 33 mètres de profondeur.
Si l'on admet que cette progression se continue régulièrement jusqu'au centre du globe (hypothèse aussi difficile à rejeter qu'à défendre), il en résulterait que la température du noyau central terrestre serait, comme nous l'avons dit dans la Terre avant le déluge y de 195 000 degrés; — qu'à une profondeur moindre de ^ du noyau terrestre la chaleur serait de 7700 degrés au thermomètre centigrade (100 degrés du pyromètre de Wedgewood), température capable de fondre toutes les laves et une grande partie de toutes les roches connues; —enfin que la température de 100 degrés du thermomètre centigrade, en d'autres termes la chaleur de l'eau bouillante, existerait à la profondeur de 2500 mètres au-dessous du sol.
D'après ce qui précède, si l'art du forage des puits artésiens peut aller un jour jusqu'à pousser les sondages à 2500 mètres de profondeur, et s'il existe là des nappes d'eau liquide, on pourra extraire de l'intérieur du globe de véritables fleuves d'eaux bouillantes, imiter artificiellement l'imposant phénomène des geysers, et doter l'industrie de trésors incalculables, en mettant en nos mains, sans frais et sans appareils, la force mécanique de la vapeur d'eau, ce moteur universel, ame de l'industrie.
Mais, pour quitter le champ des hypothèses et rentrer dans le domaine des faits, concluons des considérations que nous venons de présenter, que la masse centrale du globe est constamment dans un état de liquéfaction produite par la chaleur, et, avec cette donnée fondamentale, arrivons à l'étude de ces deux grands phénomènes des tremblements de terre et des volcans qui, à toutes les époques, ont été un sujet continuel d'épouvante pour le vulgaire, d'étonnement pour le philosophe, et d'études pour le savant.
Les tremblements de terre. — Phénomènes généraux.
Les tremblements de terre et les volcans sont deux effets successifs, ou concomitants, d'une même cause générale. Puisque l'intérieur de notre planète, à partir de douze lieues seulement de sa surface, est occupé par une masse liquide incandescente, par des matières en fusion, on peut se représenter l'écorce solide de la terre comme une sorte de radeau flottant, sans autre soutien que sa propre cohésion, sur un océan de feu. Cette mince écorce doit ressentir différentes impressions par suite des mouvements tumultueux de la masse liquide qui la supporte. Un physicien contemporain, M. Alexis Perrey, professeur à la Faculté des sciences de Dijon, a donné à cette pensée une forme éminemment scientifique. Il a cherché à établir, tant par le calcul que par le rapprochement d'un nombre immense d'observations, que l'attraction lunaire et solaire, qui produit à la surface de notre globe le flux et le reflux des mers, agit également sur la mer intérieure cachée dans les profondeurs de la terre ; il explique par l'action attractive de notre satellite , les tremblements de terre, qui seraient, pour ainsi dire, le résultat périodique des marées de l'océan lavique intérieur. Nous n'avons pas à juger ici cette vue remarquable. Nous ne l'invoquons que pour établir la cause générale des tremblements de terre, et pour montrer la liaison indissoluble de ce phénomène avec celui des volcans.
Que les flots incandescents de l'océan intérieur viennent à heurter la croûte terrestre par sa face intérieure, il y aura, sur une étendue variable, tremblement de terre. Que la pression exercée •par les laves sous-jacentes ait assez de puissance pour rompre l'écorce terrestre, et établir, par cette fracture, une communication directe de la surface du globe avec l'intérieur, les laves, c'est-à-dire les flots de la mer intérieure, se feront jour au dehors : il y aura volcan. Si cette ouverture, si cette communica-
tion accidentellement établie en un point, entre l'intérieur et l'extérieur de la terre, demeure persistante, et que l'éruption des laves soit continue, comme au Stromboli, ou séparée seulement par quelques années d'intervalle, comme au Vésuve et à l'Etna, le volcan sera actif. Si cette communication vient à se fermer, on aura un volcan éteint, comme on en trouve un si grand nombre en France, dans l'Auvergne, le Velay et le Vivarais. L'existence, dans ces contrées, de masses éruptives, telles que les trachytes et les basaltes, et la persistance des anciens cratères, dont la forme rappelle celle des cratères actuels, permettent sans peine au géologue d'affirmer dans ces contrées l'existence de volcans éteints.
Etudions le phénomène des tremblements de terre , nous passerons ensuite à celui des volcans.
Depuis l'origine des sociétés humaines, les tremblements de terre ont été un juste sujet d'épouvante et d'horreur. Un simple ébranlement de l'écorce terrestre, qui n'est pour l'histoire naturelle de notre globe qu'un accident insignifiant, est une source d'affreux malheurs pour l'homme civilisé, qui, dans l'intervalle de quelques secondes, peut voir des contrées immenses ravagées de fond en comble, d'opulentes cités, de fertiles campagnes changées en un monceau de ruines, et cent mille de ses semblables périr sous les décombres des maisons renversées, ou disparaître à jamais engloutis dans le sol entr'ouvert.
Avant de présenter l'histoire de quelques événements de ce genre, de ceux qui ont laissé dans la mémoire des hommes les plus tristes souvenirs, nous croyons utile de tracer le tableau général des tremblements de terre au point de vue scientifique. Nous allons donc passer successivement en revue : les accidents précurseurs des tremblements de terre ; — l'étendue superficielle de cet ébranlement du sol ; — la durée et la direction des secousses; — les effets qui en résultent quant à la configuration du sol; — les désastres qu'ils occasionnent; — enfin l'impression morale qu'exerce sur l'homme cet effrayant phénomène.
On s'imagine communément qu'un tremblement de terre est toujours précédé, annoncé et pour ainsi dire préparé, par quelque agitation inusitée de l'air, par un violent orage, par des vents brûlants, ou par une agitation anomale de faiguille aimantée.
TEMPÉRATURE DU GLORE.
Il n'en est rien. Cette absence de phénomènes précurseurs ne peut d'ailleurs surprendre quand on sait que la cause des tremblements de terre est tout intérieure, et que par conséquent elle n'a rien à démêler avec les conditions de l'atmosphère. C'est souvent par le soleil le plus radieux, par le calme le plus profond des airs, qu'éclatent soudainement ces catastrophes qui changent en un champ de ruines et de mort les campagnes et les cités, et anéantissent en un clin d'œil des milliers d'existences. Le terrible tremblement de terre de Lisbonne surprit cette capitale un jour de fête, à neuf heures du matin, par l'une des plus belles matinées de cet heureux climat, au moment où les habitants se rendaient en foule dans les églises. Les tremblements de terre arrivent par un ciel serein comme pendant la pluie, par un vent frais et doux comme par un temps d'orage. De Humboldt , dans les nombreux tremblements de terre qu'il a observés au nouveau monde, entre les tropiques, n'a jamais vu l'aiguille aimantée influencée par ce phénomène, et un autre voyageur, Adolphe Ermann , a fait la même remarque dans la zone tempérée, à l'occasion d'un tremblement de terre qui se fit ressentir à Irkutsk, près du lac Baïkal, le 8 mars 1829. Le tremblement de terre de Rio-Bamba, le 4 février 1797, l'un des plus grands désastres dont fasse mention l'histoire physique de notre globe, et sur lequel Alexandre de Humboldt put recueillir de précieux renseignements, ne fut précédé d'aucun symptôme atmosphérique extérieur.
Il arrive souvent qu'un bruit affreux précède, accompagne ou suit la catastrophe. Mais ce bruit n'a pas son origine dans l'atmosphère ; il gît dans les entrailles du sol : il résulte du craquement des roches, cédant, sur une immense étendue, à la pression des laves enflammées qui les brisent. Un épouvantable bruit souterrain précéda de quelques minutes le désastre de Lisbonne. Mais la grande secousse de Rio-Bamba, de février 1797, ne fut signalée par aucun bruit. Une détonation formidable fut entendue sous le sol de Quito et d'Ibarsa, villes assez distantes de Rio- Bamba, mais ce ne fut que vingt minutes après la catastrophe. Ln quart d'heure après le tremblement de terre qui détruisit la ville de Lima, le 28 octobre 1746, un coup de tonnerre souterrain retentit à Truxillo. Ce ne fut également que longtemps après le grand tremblement de terre de la Nouvelle-Grenade, du 16 no-
vembre 1827, dont M. Boussingault a donné la description, que l'on entendit dans la vallée de Gauca des détonations souterraines.
La nature du bruit qui accompagne ou suit les tremblements de terre varie beaucoup. Tantôt il se prolonge comme un sourd cliquetis de chaînes entre-choquées souterrainement, tantôt il est saccadé comme l'éclat d'un tonnerre voisin. D'autres fois il gronde longuement, comme le feraient les roulements lugubres d'un million de tambours. Il peut aussi ressembler à un bris de porcelaines et de verres, comme si des masses de roches vitrifiées volaient subitement en éclats dans des cavernes souterraines.
La physique nous enseigne que les corps sohdes sont d'admirables conducteurs du son; les bois, les métaux, les roches transmettent beaucoup plus vite que l'air et les gaz les ondulations sonores. On peut se convaincre de ce fait en plaçant une montre à l'une des extrémités d'une poutre, et appliquant l'oreille à l'autre extrémité. Le mouvement du balancier de la montre, qui ne s'entendrait nullement à cette distance à travers l'air, se perçoit avec la plus grande facilité, par l'intermédiaire de la poutre. Aussi, les bruits formés à l'intérieur de la terre par le craquement et la rupture des masses minérales solides se transmettent-ils à de grandes distances et se font-ils entendre fort loin de leur point d'origine. D'après de Humboldt, à Caracas, dans les plaines de Calabozo, sur les bords du Rio-Apure, l'un des affluents de rOrénoque, c'est-à-dire sur une étendue de 1300 myriamètres carrés, on entendit une effroyable détonation au moment où un torrent de lave sortait du volcan Saint- Vincent, situé dans les Antilles, à une distance de 120 myriamètres. Par rapport à la distance, c'est à peu près comme si les bruits souterrains du A^ésuve se faisaient entendre à Paris. Pendant la grande éruption du Cotopaxi, en 1744, le bruit des détonations souterraines se transmit jusqu'à Houda, distant du Cotopaxi de 81 myriamètres; ces deux points présentent pourtant une différence de niveau de 5500 mètres, et sont séparés l'un de l'autre par des montagnes colossales. Pendant le tremblement de terre de la Nouvelle-Grenade, en février 1835, des bruits souterrains se firent entendre dans le Caracas, à Haïti, à la Jamaïque et sur les bords du lac de Nicaragua.
Ces fracas souterrains éclatent parfois sans accompagner ou
TEMPÉRATURE DU GLOBE
suivre aucun tremblement de terre. Le 9 janvier 1784, des mugissements et tonnerres souterrains (bramido y truenos subterraneos) se firent entendre à Guanaxato, capitale de la province du même nom, au Mexique, et durèrent plus d'un mois, coupés de temps en temps par de violentes détonations. Du 13 au 16 janvier, ils ressemblaient à un orage souterrain; des éclats brefs et saccadés comme ceux de la foudre alternaient avec les longs roulements d'un tonnerre éloigné. Bien que Guanaxato ne fût pas située dans la région des volcans du Mexique, les habitants de cette ville furent frappés d'épouvante et désertèrent en masse la ville. De grandes quantités d'argent en barres étaient alors rassemblées à Guanaxato. Quelques individus, que l'appât d'un riche butin faisait résister à la terreur générale, forcèrent les maisons et firent rapidement main basse sur ces trésors. Peu à peu néanmoins on osa rentrer dans la ville; une partie de la milice urbaine, revenue dans ses foyers, s'efforça de reconquérir ses biens sur la partie de la population que les circonstances avaient transformée en pillards et en brigands. Pour empêcher le retour de l'émigration, l'autorité frappa d'une forte amende toute famille riche qui tentait de quitter la ville, et condamna les pauvres à l'emprisonnement. Mais ce qui retint mieux encore la population, ce fut la fin graduelle du vacarme souterrain, qui cessa peu à peu, comme il avait commencé. Aucun tremblement n'avait accompagné ces bruits effrayants; on ne ressentit aucun mouvement, ni à la surface du sol, ni dans les mines jusqu'à 500 mètres de profondeur. Ce qui prouve que ces bruits provenaient bien de dessous terre, c'est qu'on les entendait avec beaucoup plus d'intensité dans les mines qu'à la surface du sol. Ajoutons que rien de semblable ne s'est renouvelé depuis ce moment à Guanaxato. Des bruits souterrains peuvent donc se produire sans amener de tremblement de terre.
Un fait semblable s'est présenté dans notre siècle. En 1822, l'île de Meleda, située dans l'Adriatique, sur les côtes de la Dalmatie, fut mise en émoi par des bruits souterrains qui se prolongèrent pendant quatre années entières. Ils se succédaient avec tant de fréquence, que l'on compta plus de cent explosions souterraines pendant la seule nuit du 2 au 3 septembre 1823. Les détonations ressemblaient si bien à des décharges d'artillerie,
qu'on les attribua d'abord à quelque bataille navale; mais, le tapage durant toujours, on crut à l'imminence d'un tremblement de terre, qui toutefois ne se produisit jamais. On ressentit seulement une secousse qui ne causa aucun mal aux édifices ; elle détacha un bloc de rocher d'une montagne voisine.
Les habitants de l'île, inquiets de cet accident et redoutant une éruption volcanique, demandèrent au gouvernemejjt autrichien de les faire transférer en masse sur la terre ferme. Les autorités de Vienne commencèrent par envoyer sur les lieux deux naturalistes , MM. Franz Riepel et Paul Partsch, qui parvinrent à tranquilliser la population sur les chances de péril. Les bruits ne cessèrent toutefois entièrement qu'en 1826.
Un tremblement de terre n'étant autre chose qu'une oscillation, un mouvement de l'écorce terrestre, ne peut ébranler un point unique du globe, mais il doit s'étendre sur un assez grand espace. Quelquefois l'étendue de la région agitée est très-considérable; il nous sera facile d'en citer plusieurs exemples. Le tremblement de terre de Lisbonne se propagea sur un hémisphère presque tout entier. On a calculé que les secousses se firent sentir sur une étendue de pays quatre fois aussi grande que l'Europe. Le sol fut agité le môme jour non-seulement en Portugal et en Espagne, mais dans presque toute l'Europe, dans le nord de l'Afrique et jusqu'en Amérique. La ville de Sétubal, située à 20 lieues au sud de Lisbonne, fut engloutie. Sur la côte d'Espagne, à Cadix, la mer s'éleva de 30 mètres. En Irlande, dans le port de Kinsale, plusieurs vaisseaux furent lancés sur la place du marché. En Angleterre et en Ecosse, les lacs, les rivières et les sources furent extraordinairement agités. De légères oscillations se firent sentir en Suède, en Norvège, en Hollande, en France, en Allemagne, en Suisse, en Italie et en Corse. Les sources thermales de Tœplitz tarirent d'abord, puis elles revinrent, colorées par des sels ferrugineux, et inondèrent la ville. Une des sources minérales de Néris s'éleva de quatre pieds. L'oscillation de la terre fut très-violente dans le nord de l'iVfrique. A Alger et à Fez, on compta environ 10 000 victimes humaines. A Tanger, la mer fut extraordinairement agitée; elle franchit dix fois de suite ses limites ordinaires. Dans l'île de Madère, la mer s'éleva de dixhuit mètres au-dessus de sa hauteur habituelle. Les villes du
TEMPÉRATURE DU GLOBE
Maroc, Fez et Mequinez, furent détruites. Enfin, dans les petites Antilles, où la marée ne dépasse pas 75 centimètres, les flots, colorés en noir comme de l'encre, s'élevèrent à 7 mètres de hauteur. Ainsi le tremblement de terre de Lisbonne se fit sentir depuis le Portugal jusqu'en Laponie, d'une part, et jusqu'aux Antilles, de l'autre, et en travers de cette direction , depuis le Groenland jusqu'à l'Afrique.
Les tremblements de terre de la Galabre, en 1783 et 1784, se propagèrent dans toutes les directions, à la distance d'environ 70 lieues à la ronde, tant sur terre que sur mer. Le secousses se propagaient suivant une ligne droite. Les effets de ce tremblement de terre semblaient se^ommuniquer de proche en proche : les secousses avaient déjà cessé en Galabre, quand tombèrent les premières maisons en Sicile. Aussi les habitants de Messine purent-ils voir les villas construites sur les bords de la mer, renversées avant que les oscillations eussent atteint les maisons de la ville, qui ne s'écroulèrent que quelques secondes après.
Les tremblements de terre du Ghili (juillet 1794), qui ébranlèrent 300 lieues de rivage, furent ressentis à 170 lieues en mer, ce qui donne à ré])ranlement une superficie de plus de 50 000 lieues carrées.
Le 8 septembre 1601, on ressentit à Lima une secousse de tremblement de terre qui s'étendit dans presque toute l'Europe et atteignit jusqu'en Asie.
La secousse qui renversa Garacas, le 12 mai 1812, se propagea jusqu'à 180 lieues de distance.
Le tremblement de terre de la Nouvelle-Grenade, du 17 juin 1826, exerça son action sur plusieurs myriamètres carrés.
Les secousses du tremblement de terre de la Martinique se propagèrent sur toutes les Antilles, sur la P'ioride , sur les côtes du golfe du Mexique et sur une partie de l'Amérique du Sud, c'est-à-dire sur une étendue de 375 000 lieues carrées.
La comparaison des divers tremblements de terre connus jusqu'à ce jour met donc en évidence la propagation de l'ébranlement du sol sur des espaces souvent considérables. L'oscillation semble quelquefois s'être étendue suivant un grand cercle plus ou moins incliné sur l'équateur.
Nous n'avons pas besoin de dire que les tremblements de terre n'ont pas lieu uniquement sur les continents. Le fond de la mer
peut osciller par suite de l'ébranlement de la terre, et un violent mouvement être ainsi imprimé à la masse des eaux. En pleine mer, les vaisseaux ont souvent ressenti des secousses de cette espèce. En 1660, le capitaine Oxmann voguait dans les mers du sud, lorsque tout à fait à l'improviste son vaisseau éprouva une agitation, qui causa à l'équipage une grande frayeur. On crut avoir touché le fond, mais on reconnut bien vite, après avoir jeté l'ancre, qu'on était éloigné de tout écueil. Le même accident arriva au navigateur Lemaire, dans le détroit qui porte son nom.
Toutes les secousses provenant de ces tremblements de mer ont quelquefois démâté des bâtiments, ou produit des voies d'eau. Cependant l'équilibre naturel à un navire rend ce genre d'accident peu dangereux. L'agitation de^flots produite par les tremblements de terre n'est vraiment à redouter que sur les rivages ; mais dans cette dernière circonstance, elle produit souvent de terribles catastrophes.
Pendant le désastre de Lisbonne, le soulèvement de la mer 'ajouta ses ravages à ceux de la chute des maisons et des édifices. Les flots s'élevèrent à la hauteur de 15 mètres au-dessus des plus hautes marées. Cette lïiontagne d'eau se rua avec une puissance irrésistible sur la ville en ruine, renversant ce que le tremblement de terre avait épargné, et inondant toutes les côtes. Trois fois la mer revint à l'assaut, entraînant avec elle, dans son mouvement de retour, tout ce qu'avait rencontré son élan furieux.
Pendant le tremblement de terre de Lima, le 28 octobre 1746, la mer, s'élevantà la hauteur de 80 pieds, se rua sur la malheureuse ville de Callao, et l'engloutit tout entière. Une nouvelle irruption emporta même le terrain sur lequel la ville était bâtie. Tous les navires du port de Callao furent mis en pièces ou noyés. Lespetits bâtiments furent submergés sur place ; les grands eurent leurs câbles rompus et furent jetés à la côte. Quatre de ces navires furent transportés par les vagues à une lieue et demie au delà des murs de la ville. Tous ces bâtiments périrent corps et biens. Les équipages de ceux qui avaient été jetés à la côte furent écrasés, comme les navires, par cet effroyable choc. De toute la population de Callao, quinze personnes seulement parvinrent à se réfugier à Lima. Lorsque les habitants de cette dernière ville eurent repris assez de calme pour s'occuper du malheur d'autrui on ne retrouva plus, sous les amas de débris qui avaient naguère
TEMPÉRATURE DU GLORE.
été des vaisseaux, que des cadavres en putréfaction, et quelques malheureux mutilés mourant d'inanition, faute de pouvoir se tramer jusqu'aux abondantes provisions de vivres qui gisaient à quelques pas de distance.
Pendant le tremblement de terre sur les côtes de la Jamaïque, en 1692, la mer se souleva à une prodigieuse hauteur. Une frégate anglaise fut lancée par les vagues au-dessus des maisons et des clochers de la ville de Port-Royal, et déposée, dit-on, sur un des édifices les plus éloignés, dont elle enfonça le toit, restant suspendue entre les murailles.
Tous ces faits prouvent la violence de l'action mécanique que peut exercer la mer quand elle est lancée contre ses rivages par un mouvement convulsif du sol.
La durée d un tremblement de terre est éminemment variable. Il est des pays dans lesquels l'agitation du sol se prolonge pendant des semaines et des mois entiers; on a vu, au Pérou, la terre trembler pendant plusieurs années consécutives. En certaines contrées ces tremblements de terre sont en quelque sorte périodiques. A la Jamaïque, par exemple, il faut s'attendre, une fois par an, à une trépidation du sol. Il est des pays où les secousses se font sentir pendant six mois ou un an consécutifs; il s'écoule ensuite des siècles sans qu'ils se renouvellent. Il en est d'autres oiile phénom^îne n'a duré qu'un jour, qu'une heure, ou qu'une seconde. Rien n'est donc plus variable que la durée d'un tremblement de terre.
Mais quels que soient le nombre et la fréquence des secousses dont la suite compose un tremblement de terre, la durée de la secousse est presque instantanée. Le tremblement de terre, comme l'orage, peut durer quelque temps, mais la secousse, comme l'éclair, ne dépasse jamais quelques secondes. Xe tremblement,de terre qui, en 1693, renversa la ville de Messine, et cinquante localités de la Sicile, en causant la mort de 60 000 individus, ne dura que cinq secondes. Celui qui, en 1812, détruisit Caracas, et changea cette ville en un monceau de ruines, dura moins encore : en trois secondes, l'œuvre de destruction fut accomplie. La première secousse mit en branle les cloches de toutes les églises, la deuxième effondra les toits des maisons; une seconde après, et avant que l'on eût pu se rendre compte de rien, une dernière secousse faisait de la ville
un amas de décombres, sous lesquels les habitants restaient ensevelis.
Les secousses qui, du 1 avril au 17 mai 1808, c'est-à-dire pendant sept semaines, ne cessèrent d'ébranler la province de Pignerol, et qui se répétaient quatre ou cinq fois par jour, ne durèrent jamais plus de quelques secondes chacune.
La direction des mouvements du sol est assez difficile à préciser, car il est bien rare, au moment d'une catastrophe de ce genre, qu'il se trouve un observateur doué d'une fermeté assez stoïque pour noter exactement le sens et la direction des convulsions terrestres qui menacent de l'engloutir lui-même. Aristote, qui avait pu observer en Grèce et sur le littoral de l'Asie quelques tremblements de terre, a, le premier, étabh trois catégories distinctes dans le sens et la direction des secousses. On peut dire avec le philosophe grec que les secousses sont tantôt ondulatoires ou horizontales ^ tantôt verticales, c'est-à-dire résultant d'une succession rapide de soulèvement et d'affaissement du sol ; tantôt enfin tournoyantes.
Les secousses verticales et horizontales sont souvent simultanées. D'après de Humboldt une secousse verticale dirigée de bas en haut, dans le tremblement de Rio-Bamba, en 1797, produisit l'effet de l'explosion d'une mine : les cadavres d'un grand nombre d'individus furent lancés jusque sur une colhne opposée, haute de plus de 150 mètres. Quand les trois genres d'ébranlement se réunissent, rien ne peut échapper à la dévastation. Tel fut sans doute le mode d'ébranlement du sol qui, en 1783, dévasta la Sicile et la Calabre. Les mouvements étaient si violents, si compliqués, que les cimes des arbres vinrent toucher la terre. D'après Dolomieu et Hamilton, observateurs consciencieux, des maisons furent enlevées du sol, puis reprirent leur première place, et l'on vit même le sommet des dernières montagnes des Apennins se balancer en l'air :
Insolitis tremuerunt montibus Alpes
On a souvent prétendu que les chaînes de montagne, surtout quand elles sont granitiques, comme les Apennins, c'est-à-dire