‹ La terre et les mers; ou, Description physique du globeChapitre 19 sur 38 · Virgile · texte numérisé non relu

Virgile

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composées de roches primitives, qui ont pour ainsi dire leurs racines dans les plus grandes profondeurs de l'écorce terrestre, arrêtent la propagation des tremblements de terre, qui semblent venir expirer à leur pied. Mais trop de faits ont contredit cette assertion pour qu'on puisse la maintenir dans la science.

Les effets des tremblements de terre ne se bornent pas au renversement des cités entières, le sol même subit alors des modifications importantes. Il peut se soulever, comme il arriva dans le terrible tremblement de terre du Chili, de 1822, où l'on vit la côte de l'Amérique s'exhausser sur une étendue de 300 lieues. Des montagnes nouvelles peuvent ainsi apparaître, et souvent, à l'inverse, des montagnes s'écroulent tout d'une pièce, en comblant les vallées. Quelquefois le sol s'entr'ouvre , laissant après la catastrophe d'énormes crevasses de plusieurs lieues de longueur. En parlant, dans le chapitre suivant, des tremblements de terre de la Galabre, nous donnerons les figures de plusieurs de ces crevasses formées par le déchirement du sol. Elles ne restent pas toujours permanentes; ouvertes au moment de la secousse, elles se referment quelquefois subitement, en broyant entre leurs parois les maisons qu'elles venaient d'engloutir. On a vu disparaître, dans l'espace béant du sol entr'ouvert, des individus, dont le corps, quelques instants après, était lancé, au milieu d'un déluge d'eau, du même gouffre qui venait de les engloutir.

Un changement de niveau du sol, résultant de l'exhaussement ou de l'affaissement d'une étendue plus ou moins considérable de terrain, est un des effets les plus communs des tremblements de terre. En 1819, dans l'Inde, une colline de 20 lieues de longueur sur 6 de large s'éleva au milieu d'un pays plat et uni. Plus loin, au sud, et parallèlement à la môme direction, le pays s'affaissa, entraînant les villages et le fort de Sindré, qui resta entouré d'eau. Ce qui s'est produit dans l'Inde sur cette immense étendue, se manifeste constamment dans tout tremblement de terre, sur des espaces plus rétrécis. Le niveau primitif du sol est bouleversé, et le changement du cours des rivières est le résultat de ce renversement du niveau primitif du terrain.

Par les crevasses ouvertes dans le sol, on voit souvent s'élancer

des éruptions de matières diverses: d'eau, de gaz et même de flammes. A Gatane, en 1818, on vit jaillir des fentes de la terre, des jets d'eau chaude; en 1812, on vit près de New-Madrid, dans la vallée du Mississipi, des courants de vapeur d'eau ; à Messine, en 1782, une boue et une fumée noires. Pen dant le tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, on vit des flammes et une colonne de fumée sortir près de la ville, d'une crevasse qui s'était formée dans les roches d'Alsidras : plus les détonations souterraines devenaient intenses et plus cette fumée prenait d'intensité. Pendant le tremblement de terre de la Nouvelle-Grenade , du 16 novembre 1827, d'immenses effluves de gaz acide carbonique, qui sortaient des crevasses du sol, asphyxièrent une multitude d'animaux, tels que serpents et rats, qui vivent dans les cavernes.

Les eaux qui s'échappent ainsi du sol sont souvent mêlées de sable, et il se produit même des éruptions de sable sec qui déterminent dans le sol de petites ouvertures circulaires, comme nous en verrons des exemples en parlant des tremblements de terre de la Calabre.

Les dégagements de gaz sont difficiles à reconnaître sur la terre, car les gaz se dissipent dans l'atmosphère, sans que rien puisse trahir leur passage ou leur présence. Ce dégagement n'est bien appréciable que lorsqu'il s'opère sous une couche liquide. Quelquefois, pendant les tremblements de terre, la mer bouillonne, et d'énormes bulles éclatent à sa surface, phénomène qui rend visible et manifeste l'émission souterraine de gaz. On a cru reconnaître une certaine coïncidence entre les dégagements de gaz qui s'élèvent du fond du lac de Genève et certains tremblements de terre qui se sont fait sentir dans la chaîne des Alpes.

Les récits des tremblements de terre observés dans tous les pays et consignés dans les annales de tous les peuples mettent sous nos yeux des traits épars du tableau d'ensemble que nous venons de tracer. Partout on nous parle de crevasses et de fractures du sol, de gouffres subitement formés, et dans lesquels s'engloutissent les parties superficielles du terrain, entraînant des groupes entiers de m:iisons. Partout on dit qu'à travers ces crevasses du sol se sont fait jour des masses énormes d'eau li-

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quide ou en vapeur, quelquefois même des flammes, qui ne sont d'ailleurs autre chose que des gaz combustibles brûlant par l'oxygène de l'air. Tantôt ce sont des plaines au milieu desquelles s'élèvent subitement des collines, ou bien des bas-fonds qui surgissent au milieu des mers. Tantôt ce sont des montagnes qui se renversent de fond en comble, des terrains montueux aplanis, remplacés par des lacs. Des rivières disparaissent dans un goufl're ou dans des conduits souterrains subitement formés, et des lacs se dessèchent en renversant leurs digues naturelles. Par contre, d'abondantes sources jaillissent quelquefois dans les lieux jadis les plus secs, tandis que d'anciennes sources thermales tarissent, ou sont refroidies.

Les effets si variés des tremblements de terre tendent à donner toute probabilité à certains événements consignés par les anciens dans leurs annales. Qui oserait aujourd'hui donner un démenti à PUne le naturaliste, nous racontant que la Sicile, d'après les anciens historiens, fut séparée de l'Italie par un tremblement de terre? Cet événement n'a-t-il pas, au contraire, en sa faveur une grande probabilité ? Qui pourrait contredire le môme auteur, quand il ajoute que l'île de Chypre fut séparée de la Syrie par la même cause ; et l'île d'Eubée (Négrepont) de la Béotie, etc.? Pourrait-on positivement nier l'existence de la fameuse Atlantide disparue sous les eaux, selon les traditions égyptiennes, quand nous aurons à citer des faits contemporains entièrement analogues? Ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux explique ce qui a pu se produire en des temps reculés.

Les relations contenues dans les ouvrages modernes ne font que reproduire les mômes catastrophes dont l'antiquité nous a transmis le récit, et que les poètes, ainsi que les chroniqueurs, ont célébrées. Si le vieil Homère, circonstance assez étrange, reste muet sur les tremblements de terre et les volcans, bien que des feux souterrains aient ravagé, de son temps, l'Asie Mineure et la Grèce, Virgile décrit longuement les paroxysmes de l'Etna; tandis qu'Ovide, Lucrèce, Lucain, Sénèque, Ammien Marcellin et tous les chroniqueurs nous racontent des événements qui sont la fidèle image et comme l'anticipation exacte des événements de nos jours. Lucain remarque que les tremblements de terre ont achevé de renverser les antiques colonnes

de Palmyre et de Balbek, que le temps et la fureur des hommes avaient épargnées :

Etiam perire ruinae.

« Les ruines mêmes ont péri. »

Il est certain qu'aucune force destructive n'a plus de terrible puissance et ne peut faire périr autant d'hommes à la fois, dans un espace de temps aussi court, qu'un tremblement de terre. Les villes de la Syrie et les îles grecques furent presque anéanties avec leurs habitants dans les premiers siècles de notre ère. Sous Tibère et sous Justin, vers les années 19 et 526 avant Jésus-Christ, il périt dans l'Asie Mineure et la Syrie près de 200 000 personnes. Les chroniqueurs du moyen âge mentionnent des catastrophes tout aussi terribles dans les siècles suivants. 60 000 hommes périrent dans le tremblement de terre de la Sicile de 1693; et moins d'un siècle après, en 17 83, 80 000 personnes périssaient presque dans les mêmes lieux. Le tremblement de terre de 1755, qui détruisit Lisbonne et ébranla les côtes d'Espagne et le nord de l'Afrique, fit 60 000 victimes; 40 000 succombèrent en Amérique, en 1797, dans le tremblement de terre de Rio-Bamba. Il serait facile d'étendre de beaucoup la liste de ces funérailles.

Le lecteur ne sera donc pas surpris si nous ajoutons que rien n'épouvante l'homme, rien ne remplit son âme d'autant d'anxiété, de terreur et d'angoisses, que le phénomène naturel dont nous venons d'esquisser le tableau. M. de Humboldt a parfaitement expliqué l'impression profonde, l'effet tout particulier que produit sur l'homme un tremblement de terre :

« Cette impression, dit l'illustre savant, ne provient pas, à mon avis, de ce que les images des catastrophes dont l'histoire a conservé le souvenir, s'offrent alors en foule à notre imagination. Ce qui nous saisit, c'est que nous perdons tout à coup notre contiance innée dans la stabilité du sol. Dès notre enfance , nous étions habitués au contraste de la mobihté de l'eau avec l'immobilité de la terre. Tous les témoignages de nos sens avaient fortifié notre sécurité. Le sol vient-il à trembler, ce moment suffit pour détruire l'expérience de toute la vie. C'est une puissance inconnue qui se révèle tout à coup, le calme de la nature n'étant qu'une illusion, et nous nous sentons rejetés violemment dans un chaos de forces destructives. Alors chaque bruit, chaque souffle d'air excite l'attention; on se défie surtout du sol sur lequel on marche. Les animaux, principalement les porcs et les chiens, éprouvent cette angoisse; les crocodiles de l'Oré-

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noque, d'ordina're aussi muets que nos petits lézards, fuient le lit ébranlé du fleuve et courent en mugissant vers la forêt*, a

Nulle catastrophe, en effet, n'imprime à l'âme humaine autant de justes terreurs. Quand on dit que 30 000 ou 40 000 personnes ont péri dans un tremblement de terre, cette simple mention ne peut donner une idée exacte des malheurs directement et consécutivement provoqués par cette catastrophe ^ Ceux qui ont échappé à un tel désastre peuvent seuls nous apprendre sous quelles formes terribles et diverses la mort s'est offerte à leurs regards; eux seuls peuvent nous dire quelles affreuses tortures ont dû éprouver les victimes humaines ensevehes vivantes, qui meurent de rage, de désespoir ou de faim, et dont on entend jusqu'à l'agonie les plaintes déchirantes, sans pouvoir leur porter secours, faute d'instruments ou de bras. C'est aux témoins oculaires à peindre la situation des malheureux qui, blessés, à demi morts, ont miraculeusement échappé au désastre, mais qui sont exposés à mourir de faim et de froid, car ils manquent de pain, de vivres et de vêtements, parce que tout gît sous des décombres amoncelés. C'est à eux qu'il appartient de parler des fortunes détruites en un clin d'œil, du riche réduit à la mendicité, des familles entières privées de leurs biens; comme aussi des États à demi ruinés par ces pertes immenses ; des progrès de la civilisation et du bien-être national retardés par des catastrophes qui renversent les villes, détrui-

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