‹ La terre et les mers; ou, Description physique du globeChapitre 2 sur 38 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

l'œuvre, et prouvez-nous que des livres de science peuvent intéresser autant qu'un conte ou une légende. »

C'est ce que je fais. Le volume nouveau que je présente à la jeunesse bienveillante et amie n'est au fond qu'un traité de géographie; et j'ose me flatter que le jeune homme qui aura parcouru ces pages, en tirera autant d'agrément réel, et assurément plus de profit au point de vue de l'instruction, du raisonnement et de la morale, que ne peut en ofl'rir un conte fait à plaisir.

Ce volume n'est autre chose, nous le répétons, qu'un traité de géographie générale, ou de géographie physique. La géographie a été réputée jusqu'à ce jour la plus ennuyeuse des sciences, parce qu'on ne s'était pas donné la peine de chercher les moyens de prêter quelque charme à son exposé. Le chanceher d'Aguesseau écrivait h son fils : « Le détail ingrat et stérile de la géographie, lorsqu'on la détache de toute autre chose, n'est à proprement parler que le squelette du monde connu. Il faut lui donner de la chair et de la couleur, si l'on veut la faire passer dans la mémoire sous une forme gracieuse, qui l'invite à la conserver plus fidèlement. » Nous avons fait tous nos efforts pour donner au squelette de la géographie « de la chair et de la couleur, » comme le voulait d'Aguesseau. C'est au lecteur à décider si nous avons réussi dans cette tentative.

Les Allemands, qui veulent faire preuve d'esprit, définissent les Français en ces termes : « Un peuple qui porte des moustaches et ne sait pas la géographie. » Mes jeunes lecteurs échappent à la première partie de cette définition saugrenue, et quand ils auront lu la Terre et les Mers, ils échapperont à la seconde.

INTRODUCTION

Après avoir exposé dans la Terre avant le déluge, les phases successives par lesquelles notre globe a passé pour arriver à son état présent, nous nous proposons, dans ce nouveau volume, de décrire la terre actuelle et de l'étudier sous ses principaux aspects. La considérant d'abord comme individu planétaire, nous fixerons sa place dans l'univers, sa distance du soleil et ses autres rapports avec l'astre radieux, source de lumière, de chaleur et de vie. Nous déroulerons ensuite le tableau des diverses contrées du glole. Nous gravirons les montagnes, aux sommets sourcilleux, aux cimes couvertes de neiges éternelles. Nous assisterons aux phénomènes imposants et terribles des volcans et des tremblements de terre ; nous descendrons dans les cratères brûlants, pour voir de près les bouches de ces cheminées colossales, qui mettent la surface en communication avec l'intérieur de la terre; nous plongerons nos regards dans les flots incandescents qui bouillonnent dans leurs profondeurs. Nous remonterons aux sources des grands fleuves et les suivrons dans leur cours impétueux. Nous pénétrerons dans les grottes souterraines, vastes boursouflures internes, immenses et ténébreuses cavités, où pendent des cristaux aux mille facettes, qui n'ont jamais scintillé aux feux du jour. Nous parcourrons

la surface entière des deux hémisphères, pour apprendre comment l'action uniforme et régulière du soleil, modifiée par les accidents du sol, détermine les climats, et prépare les conditions nécessaires à l'entretien de la vie chez les êtres organisés. Nous porterons enfin nos regards sur la vaste étendue des mers, et nous étudierons les différents aspects de cet océan, tout à la fois un et multiple, et qui varie si étrangement depuis la chaude ceinture des mers équatoriales, jusqu'aux régions glacées des latitudes polaires.

11 a fallu les efforts accumulés de bien des générations pour réunir l'ensemble de connaissances que nous avons à résumer ; il a fallu trente siècles de travaux et d'études pour rendre possible une description de la terre comme celle que nous allons présenter à nos jeunes lecteurs. La science est presque aussi vieille que le genre humain; mais sa marche a été singulièrement lente et progressive. L'homme n'a parcouru la terre que graduellement et à pas mesurés. Ses connaissances géographiques se sont étendues comme s'élargit l'horizon de chaque individu depuis ses jeunes années jusqu'au déclin de sa carrière. L'enfant commence par se familiariser avec les êtres de la maison. Bientôt il descend dans la cour; il explore le jardin et la rue, puis la campagne et les villes d'alentour. Devenu homme , il voyage. Sa curiosité l'emporte au delà des mers; il parcourt de lointains pays, et revient aux lieux qui l'ont vu naître, après avoir vu de près, comme le vieil Ulysse , « les hommes, leurs cités et leurs mœurs. »

Telle a été aussi la marche de l'humanité prenant progressivement connaissance du domaine que la Providence lui a donné pour séjour pendant sa courte vie. L'horizon des anciens géographes, d'abord restreint au cercle le plus étroit, s'est peu à peu développé, à mesure que ces tirailleurs de la science, qu'on appelle les voyageurs, pénétraient plus avant dans des régions inconnues; à mesure que les Ptolémée et les Strabon révélaient à leurs contemporains surpris l'étendue et les splendeurs de terres ignorées. Le jour où l'équipage de l'immortel Génois, Christophe Colomb, salua de ses cris de reconnaissance et de joie les côtes brumeuses du nouveau monde, la géographie brisa ses lisières, et jeta ses souliers d'enfant; une vie nouvelle commença pour la science, comme aussi pour l'humanité.

INTRODUCTION

Il ne sera pas sans intérêt, avant de présenter le tableau de nos connaissances physiques sur le globe terrestre actuel, de jeter un coup d'œil rapide sur leur développement successif, c'est-à-dire sur l'histoire de la géographie.

Aux débuts de sa race, l'homme n'a connu que la contrée qui le nourrissait, lui et ses troupeaux. Sa science ne va pas plus loin que la foret qui l'entoure, la montagne où il a porté ses premiers pas, les rives du fleuve et les pâturages où s'écoulèrent ses premiers ans : le vallon dans lequel il est né et dans lequel , il meurt, voilà pour lui la terre. Mais à mesure que s'augmente le nombre des familles, quand des peuplades voisines commencent à se partager le sol et à fixer les limites respectives de leurs territoires , on voit s'introduire l'idée de pays et celle des divisions géographiques. L'agriculture, ensuite l'industrie, viennent plus tard consolider l'existence de ces démarcations territoriales, dont l'importance s'accroît par l'institution des premiers rois, ou des simples chefs de peuplades.

Issu de la nécessité des échanges, le commerce s'enhardit et va colporter ses produits chez diverses nations inconnues. Au retour de ses excursions, le navigateur charme et éblouit les siens par le récit des merveilles qu'il a vues, ou des aventures qui ont accidenté ses pérégrinations lointaines. C'est ainsi que prit naissance, mêlée de fable et de vérité, une légende ou tradition, qui représente les limbes de la géographie.

Mais où placerons-nous le berceau de cette science ? De tous les anciens peuples, quel est celui qui le premier conçut des notions précises sur l'étendue des pays qui avoisinaient le sien?

D'après un ancien auteur, il aurait existé une carte de géographie tracée au temps de l'Égyptien Sésostris, et datant ^ès lors de quinze siècles avant Jésus-Christ. Cependant, rien ne porte à penser que les Égyptiens, qui ne furent jamais navigateurs, aient poussé leurs connaissances géographiques assez loin pour pouvoir tracer des cartes autres que celles de leur propre pays. II est donc probable que cette première carte se bornait àFÉgypte. C'est d'ailleurs à ce degré que se sont longtemps arrêtées les connaissances des anciens peuples asiatiques, et même de quelques-uns des peuples modernes. Les Hindous ne comprennent dans leurs mappemondes que l'Hindoustan, la Perse et l'île de

Ceylan; les Chinois ne connaissent que leur propre territoire, et celui qui, aujourd'hui même, se hasarderait à déclarer publiquement, en Chine, qu'il existe des terres en dehors du Céleste- Empire, ferait peu de cas de sa vie.

La Genèse est le premier livre de l'antiquité qui renferme quelques indications géographiques. Moïse place dans l'occident de l'Asie le second berceau du genre humain, renaissant après le déluge. L'écrivain sacré parle du mont Ararat; il cite de grands fleuves, comme le Nil et l'Euphrate, mais il ne s'explique point sur l'étendue de la terre.

Après Moïse, Homère, le poète sacré des Grecs, est le plus ancien auteur qui nous transmette sommairement les connaissances ou les idées géographiques de ses contemporains. La longue description que l'on trouve au XVIIP chant de Ylliade, du bouclier forgé par Vulcain , est une petite encyclopédie pittoresque des merveilles du monde connu des anciens Grecs.

La cosmographie d'Homère, que Ton voit ciselée sur le bouclier d'Achille, nous présente la terre comme un disque aplati, entouré de toutes parts et circulairement par la mer, ou plutôt par le fleuve Océan (ïîxsavo'ç), qui marque ainsi les limites du monde connu. Le ciel est une voûte solide qui recouvre le disque terrestre. Cette voûte est supportée par des colonnes, reposant elles-mêmes sur les épaules du dieu Atlas. Hâtons-nous de dire qu'une absurdité toute semblable se retrouve dans la cosmographie de plusieurs peuples anciens. Les Scandinaves plaçaient la terre en équilibre sur neuf piliers. Les Indiens, sectateurs de Brahma, la faisaient porter sur quatre éléphants. Mais sur quoi reposent ces neuf piliers ou ces quatre éléphants? Quel est le dieu robuste, dont les jarrets suffisent à soutenir le poids de la masseterrestre?

Dans sa Pluralité des mondes., Fontenelle donne carrière à son esprit sur ce système naïf des cosmogonies anciennes. Sans nous arrêter à ces faciles caricatures, achevons la description de la cosmographie au temps d'Homère.

La voûte solide qui forme les cieux est parcourue par les astres, qui roulent sur des chars d'argent, emportés par de rapides nuages. Quand le soleil apparaît à nos yeux, il sort de rOcéan , du côté de l'orient; le soir, il so replonge, h l'occident, dans le môme fleuve. Pendant la nuit, le soleil, emporté

INTRODUCTION

sur un chariot d'or, remonte, par-dessous la terre, le cours de l'éternel ï2/teavoç. Là, c'est-à-dire par-dessous la terre, est une autre voûte, correspondant par sa courbure à celle du ciel : c'est le Tartare, séjour ténébreux des Titans, ces anges déchus, vaincus et rebelles de la mythologie païenne. Morne et silencieux, le Tartare est plongé dans une éternelle nuit.

Voilà le premier système cosmographique que les hommes aient imaginé. Nous plaçons en regard de cette page, la carte du monde d'après les idées admises en ces temps reculés. On voit que le fleuve 'il^savo? enveloppe de toutes parts les continents. Au milieu du cercle formé par les eaux de l'immense fleuve, Homère place naturellement la Grèce, avec son archipel de petites îles, qui ont pour centre le mont Olympe, séjour des dieux mythologiques. La mer Méditerranée et le Pont-Euxin partagent la terre en deux moitiés inégales, l'une au nord, l'autre au midi. Le détroit où s'élèvent les colonnes Hercule réunit ces mers à l'Océan occidental, et le fleuve P/iasis forme la communication du côté opposé.

Mais l'espèce de dogme cosmogfaphique qui, dans toute l'antiquité, faisait considérer les colonnes d'Hercule comme la barrière et l'extrémité du monde à ses rives occidentales, devait enfin disparaître. Les navigateurs sortis des ports phéniciens, franchissant le détroit d'Hercule, découvrent l'Océan au delà de ce détroit, et ils fondent des colonies sur cette route, c'est-àdire le long des côtes d'Afrique. Garthage est la plus brillante des colonies phéniciennes. Le puissant commerce des Carthaginois, leurs relations étendues, leurs rapports fréquents avec la Phénicie, rapprochent l'orient de l'occident, et contribuent puissamment à dissiper l'obscurité qui couvrait l'existence ou l'étendue des contrées éloignées de la Grèce et de l'Italie. Toutefois, les autres peuples sont lents à participer aux connaissances géographiques des Phéniciens, qui gardent pour eux leurs découvertes, sachant bien que là est le principe de leurs richesses et le secret de leur commerce cosmopolite. Hérodote, lui-même, lorsqu'il entreprend ces longs voyages qui lui permettront de parler avec autorité, dans ses écrits, des pays étrangers, ne peut obtenir, quand il s'arrête en Phénicie, que très-peu de renseignements des habitants de Tyr.

Avec les données qu'il possédait, Hérodote nous a retracé

l'état des connaissances géographiques de son temps. Nous le figurons dans la carte ci-jointe. Hérodote divise le monde en deux parties • l'Europe et l'Asie. i;

Cependant les connaissances géographiques des Phéniciens!^ transpirent peu à peu ; les Grecs, leurs voisins, deviennent leurs émules dans Fart et les bénéfices de la navigation. Le commerce, les colonies, ne sont plus l'apanage exclusif des Phéniciens ; la Grèce y prend sa part. Bientôt les brillantes campagnes d'Alexandre jettent un jour imprévu sur l'intérieur et l'orient de l'Asie. Grâce aux travaux d'Ératosthène, de Strabon, de Polybe, de Ptolémée, qui parcourent tous les pays connus, pour recueillir des opinions et des faits, la géographie commence à devenir une science positive. ;

Dans les trois cartes qui suivent, nous représentons l'état des connaissances géographiques, à l'époque d'Eratosthène, de Ptolémée et de Strabon. Ératosthène, qui vivait 300 ans avant J. C, ajouta le premier à l'Europe et à l'Asie la Libye, qui reçut plus tard le nom d'Afrique. Strabon et Ptolémée, qui vivaient dans le premier et le deuxième siècle de notre ère, di-visaient le monde en trois parties : L'Europe, l'Asie et l'Afrique, réunies en un seul continent.

L'inspection de ces cartes nous dispense de toute explication, car elles résument parfaitement, pour chacune de ces époques, l'état de la géographie.

La carte de la géographie au temps de Strabon, ce tableau des connaissances géographiques des Romains, montre que chez ce peuple on arrêtait la terre vers l'orient, aux premières régions de l'Asie. Le flot barbare qui vint submerger la civilisation occidentale et emporter leur vaste empire, prouva aux Romains que la terre était plus grande qu'ils ne l'avaient supposé. Ils cédèrent la place à ces nouveaux venus, sortis des steppes ignorées de l'extrême Asie, de ces régions hyperboréennes dont ils avaient à peine, sur la foi de Strabon, admis la lointaine existence.

Le cadre de la géographie embrasse déjà près de la moitié de la terre. On commence même à soupçonner sa véritable forme ; caries astronomes et les mathématiciens, les uns par l'aspect globulaire des astres, les autres par des déductions numériques, commencent à mettre en avant l'idée d'un globe terrestre, et la possibilité d'une circumnavigation pour la terre entière. Enfin,

Page 1