MER CASPIENNE
POUR UN LITRE d'eAU,
Densité = 1,005.
Densité = 1,013.
Densité = 1,009.
Chlorure de magnésium
Bicarbonate de magnésie...
Bromuie de magnésium
traces.
rr,8795
Dans les lacs fermés qui n'ont aucune issue, comme la mer Morte, le lac d'Aral, etc., le degré de la salure a considérablement augmenté. De nombreuses expériences ont établi que les eaux de la mer Morte sont six fois plus salées que celles de l'Océan. MM. Boutron et 0. Henry ont analysé l'eau de la mer Morte, puisée après la saison des pluies, au mois d'avril 1850, à deux lieues environ de l'embouchure du Jourdain ; sa. densité était alors de ],îO. Un kilogramme de cette eau renfermait:
Chlorure de sodium.. 110,03 grammes
Sulfates de soude, de magné-
sie et de chaux anhydre. . .
Silice et matière organique. .
Bromure , azotate , oxyde de
ti\nces
Total I'i9,31 grammes
« Des échantillons de la même eau, ajoutent MM. Boutron et 0. Henry, ont donné à Tanalyse des nombres beaucoup plus considérables pour le poids du résidu salin laissé par l'évaporation. Ainsi Klaproth trouva, pour 100 parties, un résidu de ^26 parties ; A. Marcet obtint 245,8 ; Lavoisier,
Macquer et Sage, 433,75; Gay-Lussac, 462,4; le capitaine Lynch, 264, 187. Ces résultats s'expliquent facilement en remarquant que la salure de la mer Morte doit nécessairement diminuer après la saison des plaies, pendant laquelle elle reçoit une grande quantité d'eau douce du Jourdain, et de plusieurs autres cou s d'eau. »
De nouvelles analyses de l'eau de la mer Morte, puisée en avril I862près de l'embouchure du Jourdain, et analysée, en 1863, par i\J. Roux, ont donné 200 grammes de sels par litre. Aucune eau minérale n'est aussi chargée de substances salines. La quantité de bromure de magnésium est de 06'"-,35 par htre; l'eau de la mer Morte serait d'après cela le plus riche gisement naturel de bromures, elle pourrait fournir une source abondante de ces sels dont la médecine fait usage.
Les eaux du grand lac d'Utah et celles du lac Ourmia en Perse, offrent également une salure extraordinaire. Dans le lac Ourmia, comme dans la mer Morte, la proportion des sels est six fois plus forte que celle de l'Océan; un homme y surnage sans faire le plus léger mouvement.
Beaucoup de nos lacs d'eau douce étaient probablement salés à l'origine ; ils ont peu à peu perdu leur salure par le mélange de leurs eaux avec celles des rivières qui les traversent. Parmi les lacs aujourd'hui complètement dessalés, on peut citer le lac de Genève, et celui de Constance, les grands lacs du Canada et la mer de Baïkal, où vivent encore aujourd'hui des Phoques et d'autres animaux mariiis, qui se sont acclimatés dans l'eau, devenue graduellement douce. La mer elle-même est toujours peu salée à l'embouchure des grands fleuves et dans le voisinage des glaces polaires, dont la fonte fournit beaucoup d'eau douce.
La salure rend l'eau de mer plus propre à porter des vaisseaux puisque sa densité s'accroît par les sels qu'eUe tient en dissolution. En outre, ces sels doivent contribuer à empêcher ce que l'on nomme la corruption de l'eau, et qui n'est que la décomposition putride des matières organiques qu'elle peut renfermer.
D'après le tableau qui représente la composition de l'eau de rOcéan et de la Méditerranée, on voit que les sels de chaux, de potasse, l'iode et la silice n'y figurent qu'en proportions infinitésimales. Cependant la chaux et la silice contenues dans l'eau de la mer, y jouent un rôle d'une tiès-grande importance, car ces
quantités qui nous paraissent si faibles dans le tableau d'une analyse chimique, rapportée à 1 litre d'eau, deviennent énormes dans la masse entière des Océans. Les plantes marines s'emparent de la chaux, de la silice, de la potasse et des iodures dissous dans l'eau de la mer; elles font entrer ces matières minérales dans leur texture. Les animaux marins ne forment qu'aux dépens du carbonate de chaux et de la silice dissous dans les eaux de la mer, leur test solide, leur coquille ou leur carapace. Les Infusoires s'emparent, pour le même résultat, de la chaux, de la silice et de la potasse de ces eaux. C'est par suite de la vie des Polypiers que s'édifient, au sein des mers, ces îles à coraux, qui ont toujours été un sujet d'étonnement pour l'observateur, et dont Tétude doit trouver place dans ce chapitre.
L'océan Pacifique et la mer des Indes sont parsemés d'îles en voie de formation, qui doivent leur origine aux Polypiers et aux Coraux. Ces Zoophytes retirent des eaux de la mer la chaux et la silice qui s'y trouvent à l'état de sels solubles. Pour s'accroître et se développer, ils ont besoin d'être constamment baignés par les flots. Ils produisent sans cesse des dépôts calcaires; ces dépôts s'entassent rapidement, et finissent par élever jusqu'à fleur d'eau le niveau de ces roches. C'est alors que les épaves et les débris de toute espèce que la mer charrie, arrêtés par ces masses émergées, retenues sur ces îlots naissants, s'y déposent, et les recouvrent d'une couche de terreau fertile, sur lequel la végétation ne tarde pas à se développer, grâce aux semences que la mer et les oiseaux y transportent plus tard. C'est ainsi que se forment, dans l'océan Pacifique, les îles à coraux.
Ces îles sont ordinairement très-boisées. Il arrive presque toujours que les sommets des îlots de corail qui émergent simultanément, se réunissent et forment un circuit annulaire, dont le centre est un petit lac, et dans lequel on trouve en grand nombre les coquillages qui produisent la perle et la nacre. Tels sont les îles d'Oeno (fig. 138) et de Witsunday ( fig. 139) dans l'archipel de Pomotou, dont nous donnons deux vues, d'après le capitaine Beechey. Avec le temps, cette ceinture s'élargit latéralement; les ouvertures qui donnaient accès aux lagunes intérieures, se ferment, et quand le petit lac intérieur a été comblé ou s'est desséché, l'île prend peu à peu l'aspect des îles ordinaires. Les ar-
chipels des ^Maldives, des Chagos et des Laquedives, au sud de l'Inde, sont d'ori-
gine madreponqne. .r' fbMrk;'., m. ■ ' ' -n^^^ \
Parmi ces îlots, il en est de si récents que nos pères les ont vus naître.
Ces agrégations forment dans l'Océanie d'innombrables récifs, que l'on désigne sous le nom d'atlolls. Ces îles s'entourent , 1 par le travail lent [j; desPolypiers,d'une ; barrière de récifs, ( qui s'élève à une j certaine distance de J la côte, et en rend m l'abord très-dange- |j reux.Lacôte orientale de la Nouvelle- Hollande est garnie, entre 9" et 25" de latitude Sud, d'une ceinture de cette espèce. Le banc de corail, qu'on appelle la Grande-Barrière, a une longueur de 1770 kilomètres et une largeur moyenne de 50 kilomètres, ce qui donne une surface de 88 000 kilomètres carrés.
Les murs construits par les Polypiers sont toujours taillés
à pic, et la mer offre souvent une grande profondeur au voi-
sinage de ces îlots. Quelquefois, le premier plateau est dé-
truit et abaissé par l'action des eaux; les Polypiers recommencent alors leur édifice sur cette nouvelle base. L'île de Taïti repose sur un noyau volcanique dont le sommet s'élève à 2 kilomètres au-dessus de la mer.
M. Darwin a donné une description très- intéressante des attoUs de la Sonde; nous emprunterons au récit de ce voyageur quelques détails sur ces formations extraordinaires.
On croyait autrefois que la structure circulaire des récifs de corail était déterminée par d'anciens cratères volcaniques, sous lesquels les Polypiers élevaient leurs édifices. Mais cette théorie est en désaccord avec les faits, et il semble, en général, difficile de croire à l'existence d'un soulèvement volcanique du sol comme base des formations madréporiques; car les Polypiers ne peuvent vivre au-dessous d'une faible profondeur d'eau, et l'on ne saurait admettre que le fond de la mer ait pu s'exhausser partout jusqu'à ce niveau, partout uniforme. Il est donc plus probable que les fondations des îles à coraux ne sont que des élévations naturelles du fond de la mer, des montagnes submergées et peu distantes du niveau de l'eau; les Polypiers en prennent possession, pour y bâtir leurs édifices.
Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que les barrières de corail qui bordent les côtes, sont toujours séparées par un large canal, analogue aux lagunes des attolls, et large de 1 à 20 kilomètres. Ln de ces récifs enclôt à la fois une douzaine d'îlots rocheux. A l'île de Borabora, la barrière s'est transformée en terre ; mais la hgne blanche ^'énormes brisants, semés çà et là de petits îlots bas, couronnés de Cocotiers, sépare le sombre Océan de la placide surface du canal intérieur, dont les eaux limpides baignent des terres d'alluvion parées d'une végétation tropicale. Ce ruban diapré s'étend au pied des sauvages et abruptes montagnes du centre.
M. Darwin a exploré particulièrement en 1858 l'île Keeling, ou île des Cocos, au sud de Sumatra. C'est un cercle de récifs, couronné d'une guirlande d'îlots très-étroits, qui laissent, au nord, un passage aux vaisseaux. Dans l'intérieur du mouillage, l'eau est calme, transparente, et laisse voir son fond blanc et uni ; la lagune a plusieurs milles de largeur. M. Darwin accompagna le capitaine Fitz-Roy sur un îlot, au fond de la lagune, pour voir, du côté du vent, la mer se briser sur les récifs. Les Cocotiers formaient des festons d'émeraudes se détachant sur la voûte
azurée du ciel ; la marge plate de calcaire, semée de blocs épars, était baignée par les vagues écumantes.
On rencontre encore dans l'eau de mer, à doses infinitésimales, il est vrai, des métaux, tels que le fer, le cuivre , le plomb et l'argent. Le vieux cuivre provenant du doublage des navires, renferme quelquefois assez d'argent pour qu'on ait songé à l'en extraire. Un calcul assez curieux basé sur l'âge des navires et sur le chemin qu'ils ont parcouru pendant tous leurs voyages, a montré que la totalité des eaux de la mer doit tenir en dissolution deux millions de tonnes d'argent.
Il est une question que le vulgaire s'adresse, sans pouvoir y trouver de réponse satisfaisante, et d'ailleurs, bien des savants ne sont pas plus heureux dans cette recherche, D'où provient le sel dissous en si grandes quantités, dans l'eau de l'Océan? Quelle est, en d'autres termes, la cause de la salure de la mer?
On s'amuse quelquefois, et à grand tort, à satisfaire par de sottes réponses, la curiosité de l'enfance. Né près des bords de la Méditerranée, ayant sans cesse sous les yeux son spectacle admirable, j'avais adressé, tout enfant, cette question à mon entourage. Des personnes, prétendues raisonnables, trouvèrent plaisant de me dire que la mer était salée parce que des navires se chargeaient d'y jeter régulièrement de grandes pyramides de sel, semblables à celles que l'on voit entassées au bord de nos salines. Il n'y a aucune irrévérence à dire que les théories que quelques savants ont présentées pour expliquer, la salure des mers, ne valent pas mieux que la naïve explication dont on avait berné mon enfance. Pour quelques savants, en effet, le sel s'engendrerait spontanément au sein des mers ; pour d'autres, les tributs des fleuves suffiraient à le fournir, etc. Si nos lecteurs veulent bien se reporter aux premières pages de la Terre avant le déluge, ils comprendront la très-simple explication géologique que nous allons donner, de l'origine des substances diverses dissoutes dans les eaux de la mer.
Aux premiers temps de notre globe, avant que les vapeurs d'eau contenues dans l'atmosphère primitive se fussent condensées et eussent commencé de tomber en pluies bouillantes, l'écorce terrestre contenait une variété infinie de matières minérales hétérogènes, les unes solubles dans l'eau, les autres
insolubles. Quand les pluies tombèrent pour la première fois sur la brûlante surface de notre planète, ces eaux se chargèrent de toutes les substances solubles ; puis elles se réunirent et s'accumulèrent dans les grandes dépressions du sol. Voilà comment prirent naissance les mers du globe primitif, qui ne furent autre chose que les eaux pluviales rassemblées dans un vaste bassin et tenant en dissolution tout ce que le globe terrestre, lavé par ces pluies, avait pu leur céder. Le sel marin, les sulfates de soude, de magnésie, de potasse, de chaux; de la silice à l'état de silicate soluble, en un mot toutes les matières solubles que notre globe peut fournir, formaient le contingent minéral de ces eaux. Si l'on réfléchit maintenant que depuis les temps géologiques jusqu'à nos jours, rien n'a changé dans les lois générales de la nature ; si l'on considère que les substances solubles contenues dans les eaux des mers primitives y sont restées parce qu'elles ne sont pas volatiles, et que l'eau douce des fleuves remplace constamment l'eau qui disparaît en vapeurs du sein des océans, on aura l'explication de la salure de la mer. Théorie fort simple, on le voit, mais que nous n'avons trouvée formulée nulle part, et dont nous réclamons dès lors la responsabilité. Le chlorure de sodium n'est pas, en effet, la seule substance dissoute dans les eaux de la mer. Il y a dans l'eau de la mer, en même temps que le chlorure de sodium, une foule de substances minérales; il y a tout ce qui est soluble dans l'écorce minérale de notre planète, et la salure de la mer ne doit pas s'entendre du sel de cuisine seul, mais de tous les sels solubles du globe. Nous avons déjà dit que l'on trouve dans les eaux de la mer, outre les sels, les métaux les plus divers à dose infinitésimale. C'est ce qui doit être nécessairement si l'on considère les substances salines de la mer comme le produit de la lixiviation générale du globe opérée dans les temps primitifs du globe. Si le pédagogue Jacotot apu dire : « Tout est dans tout; » nous pouvons dire, d'une façon plus concrète : « Tout ce qui est soluble est dans la mer. »
Profondeur des mers et configuration du fond de l'Océan. Température de la mer.
La configuration du fond de la mer nous est encore bien peu connue; mais on peut supposer avec beaucoup de vraisemblance-, qu'elle ne diffère pas essentiellement de celle des continents. La mer n'est qu'un vaste continent submergé ; son bassin doit donc présenter des vallées, des plateaux et de hautes montagnes dont les sommets forment les îles. Si les eaux de la mer venaient à se retirer, on verrait d'abord augmenter le nombre des îles, et leurs contours s'élargirde plus en plus; puis des langues de terre joindraient ces îles entre elles; on verrait peu à peu apparaître des continents, dont les parties les plus basses retiendraient une partie des eaux sous forme de lacs. Tout l'hémisphère boréal, avec ses innombrables lacs, aujourd'hui dessalés, produit l'effet d'une terre abandonnée par les eaux, qui se seraient retirées vers le sud. Cette hypothèse est confirmée par l'énorme profondeur des mers australes : c'est dans l'hémisphère sud qu'est accumulée la grande masse des eaux du globe.
Les sondages exécutés jusqu'ici n'étant pas encore assez nombreux pour donner une idée exacte de la profondeur des océans, M . Adhémar a essayé d'y parvenir par voie d'induction, en partant de cette hypothèse, assez plausible, qu'une nappe d'eau est en général d'autant plus profonde qu'elle est plus large. En prenant pour unité la longueur des difïérents parallèles, M. Adhémar • a cherché quelle est la fraction de ces cercles qui correspondent à la surface liquide. Ce calcul donne les r(^sultats suivants :
Latitude nord. Fraction liquide. Latitude sud. Fraction liquide.
Les termes extrêmes, depuis 60 degrés jusqu'à 50, sont douteux à cause des glaces voisines du pôle ; mais le tableau cidessus met en évidence l'accroissement régulier de la surface liquide en allant du nord vers le sud. Si donc la profondeur des eaux croissait avec leur étendue, elle augmenterait très-sensiblement vers le pôle austral. 11 doit y avoir, en outre, un thalweg ou ligne de plus grande dépression, dans le bassin de chacun des trois grands golfes formés par l'océan Atlantique, le Pacifique et la mer des Indes, et ces trois lignes que M. Adhémar suppose à distance égale des deux rives de chaque océan , viennent se réunir en un point situé dans la grande glacière australe.
Tout porte donc à croire que la mer a une profondeur prodigieuse dans les parages voisins du pôle sud. Quelques sondages isolés confirmeraient cette opinion, si l'on pouvait les considérer comme exacts. Le capitaine Ross a fait descendre le plomb, par 68 degrés de latitude sud, jusqu'à 4000 brasses (7300 mètres) sans atteindre le fond. Le capitaine Denham, du navire anglais le Herald, a annoncé le fond à 14 000 dans l'océan Atlantique méridional; enfin, le lieutenant Parker, de la frégate américaine le Conrjress, ayant jeté la sonde dans les mêmes parages, Jît filer 50000 pieds anglais (15 140 mètres) de ligne, sans que rien lui indiquât que le fond eût été atteint.
Ces tentatives ont été faites avec des sondes adoptées uniformément dans la marine américaine. Chaque navire des États-Unis recevait, sur sa demande, une quantité de lignes longues de 10 000 brasses, et marquées toutes les cent brasses (183 mètres). On y attachait, en guise de plomb, des boulets de 32 ou de 68 livres, que l'on jetait d'un canot, en laissant la corde se dérouler d'elle-même; le dévidoir tournait avec facilité. Les expériences conduites de cette manière avaient rencontré beaucoup de difficultés, qu'il avait fallu vaincre, avant qu'on pût obtenir les grandes sondes dont il vient d'être question. Malgré les précautions prises par les capitaines Denham et Parker, il n'est guère permis d'accepter leurs résultats, car on a reconnu que la sonde continue de filer sous l'action des courants sous-marins lorsque le boulet a déjà atteint le fond.
On pourrait employer aujourd'hui avec quelque succès la sonde ordinaire, en corrigeant ses indications par la loi des vitesses de descente De 400 à 500 brasses, la sonde met à descendre en
moyenne 2' 21"; de 1000 à 1100, 3' 26"; de 1800 à 1900 brasses, 4' 29", etc. Sa vitesse décroît par conséquent d'une manière assez régulière tant qu'elle est entraînée par le plomb. Quand sa vitesse devient tout d'un coup uniforme, on peut en conclure que le plomb a touché le fond et que la ligne file par l'effet d'un courant. On ne peut pas compter sur le choc du boulet contre le fond de la mer, car ce choc ne se transmet plus dans les grandes profondeurs. Le mouvement uniforme de la sonde est donc le seul indice certain que le fond des eaux est atteint; et de plus la sonde ordinaire ne peut pas être ramenée d'une profondeur considérable.
Mais nous avons mieux aujourd'hui que la sonde à boulet simple, dont les résultats étaient si peu satisfaisants. Le lieutenant américain Brooke a inventé un ingénieux appareil de sondage, qu i permet de rapporter à la surface des spécimens du fond de la mer. La ligne de sonde est fixée à une tige pesante, dont l'extrémité est enduite de suif, afin de retenir et de rapporter les échantillons du sol du fond de la mer. La tige traverse un boulet de canon percé, de part en part, d'un trou qui laisse aisément passer cette tige. Aussitôt que le boulet touche le fond, il se dégage par un déclic, et la sonde peut être retirée avec facilité.
La sonde Brooke pour les grands fonds a déjà donné de remarquables résultats. C'est son emploi qui a permis au lieutenant Maury, le célèbre directeur de l'observatoire de Washington, de construire sa belle carte orographique du bassin de l'océan Atlantique, dont l'exactitude est probablement égale à celle des cartes qui représentent le relief de l'Afrique ou de l'Australie.
M. Maury a pubHé plusieurs cartes de la profondeur de l'Atlantique. Nous représentons dans le tableau placé en regard de cette page, la configuration de l'Atlantique jusqu'à 10 degrés de latitude sud, non au moyen de chiffres, comme l'a fait M. Maury sur ses cartes, et comme on l'a fait à son imitation, mais par des teintes représentant des profondeurs de mer croissantes. La teinte jaune , le long des rivages, indique les profondeurs moindres que 1000 brasses (830 mètres); la teinte vertCj les fonds de 1000 à 2000 brasses (3650 mètres); la teinte bleu clair ^ les fonds de 2000 à 3000 brasses (5480 mètres); la teinte bleu foncé,
THE LîBiÂRY
OF ÎHE ZRSITY 0.- ilJJKOiS
les fonds de 3000 à 4000 brasses (7300 mètr^); enfin la teinte violet, les fonds supérieurs à 4000 brasses.
Dans le sens de sa longueur, le bassin de l'Atlantique est, comme on le voit sur cette carte, une sorte de fossé, ou vaste sillon, qui sépare l'ancien monde du nouveau. Du sommet du Chimborazo, au fond de cette immense vallée, la distance verticale est d'environ 13 à 14 kilomètres; le point le plus bas est probablement entre les Bermudes et le banc de Terre-Neuve, mais sa profondeur est encore à déterminer.
Nous représentons dans une seconde carte, par une coupe verticale, les mêmes profondeurs de l'Océan, vues en profil. Le plan de cette coupe de l'Océan depuis TAmérique jusqu'au continent africain, va du 4^ au 5* degré de latitude. On a eu soin d'indiquer ce trajet par une ligne noire sur la carte coloriée qui précède celle-ci.
« Si les eaux se retiraient de cette entaille profonde qui sépare les continents, dit M. Maury dans sa Géographie physique de la mer^ le squelette de la terre ferme serait en quelque sorte mis à nu, et parmi les lignes tourmentées du fond de la mer on découvrirait peut-être les restes d'innombrables naufrages. Alors apparaîtrait ce terrible mélange d'ossements humains, de débris de toutes sortes , d'ancres pesantes, de perles précieuses, dont l'image fantastique a troublé bien des songes. »
On demande quelquefois à quoi servent les sondages des grandes profondeurs? A cette question , on pourrait répondre, comme Franklin , à propos de la découverte des aérostats : « A quoi peut servir l'enfant qui vient de naître ? » Chaque fait physique est intéressant par lui-môme ; il forme un jalon destiné à se réunir tôt ou tard à d'autres, pour nous conduire à quelque vérité utile. L'importance des grands sondages a déjà été justifiée par les indications qu'ils ont fournies pour la pose des câbles sous-marins, et notamment quand on a tenté, en 1858, l'immersion du câble transatlantique.
Au fond de l'Atlantique, il existe un plateau remarquable qui s'étend depuis le cap Race, à Terre-Neuve, jusqu'au cap Clear, en Irlande, sur une distance de 3000 kilomètres et une largeur de 700 kilomètres. Sa profondeur, tout le long de la route, est évaluée, en moyenne, à 3 ou 4 kilomètres. C'est sur ce plateau télégraphique, comme on l'a appelé, que le grand câble transatlantique fut déposé, en 1858. La surface de ce plateau avait été
explorée à différantes reprises, avec la sonde de Brooke. On a constaté ainsi que le fond de la mer s'y compose principalement de coquilles microscopiques calcaires (Foraminifères) et d'un petit nombre de coquilles siliceuses (Diatomacea). Ces coquilles délicates et fragiles qui, en couches épaisses, jonchent le fond de la mer, furent ramenées parla sonde dans un état de conservation parfaite, ce qui prouve que l'eau est remarquablement tranquille à ces profondeurs. L'échec que l'on éprouva, en 1858, dans la pose du câble sous-marin transatlantique, n'est donc pas imputable à l'agitation des flots, mais seulement aux courants d'induction auxquels donnait naissance le rapprochement de l'armature métallique du câble composé de fils de fer et de fils de cuivre intérieurs, destinés à livrer passage au courant. Aussi a-t-on conseillé, quand on voudra renouveler le même essai, d'employer des câbles légers et sans armature métallique.
La première exploration du plateau télégraphique fut entreprise, en 1853, parle brick américain, le Dolphin^ qui jeta des sondes de 100 en 100 milles jusqu'à la côte d'Ecosse. Il se dirigea ensuite vers les Açores, au nord desquelles on trouva le fond (calcaire et sable jaune) à 2000 mètres; au sud de Terre-Neuve, on trouva plus de 5 kilomètres de profondeur. En 1856, le lieutenant Berryman, du vapeur américain Arctic, compléta une ligne de sondages entre Saint- Jean (Terre-Neuve) et Valentia (Irlande), et en 1857, le heutenant Dayman, du vapeur anglais le €yclope, répéta les mêmes opérations. La carte placée en regard de cette page présente les résultats du sondage exécuté en 1857, par le lieutenant Dayman, sur une ligne de route qui diffère un peu de celle qu'avait suivie le lieutenant Berryman l'année précédente. Les lignes verticales indiquent la profondeur de l'Océan entre l'Irlande (Valentia) et l'Amérique (Terre-Neuve).
Dans le golfe du Mexique , la profondeur ne semble pas atteindre 2 kilomètres. La mer Baltique est une des moins profondes du globe : son maximum ne dépasse pas 340 mètres. La profondeur de la Méditerranée est très -variable. A Nice, d'après Horace de Saussure, le fond est à 1 kilomètre. Entre la Dalmatie et l'embouchure du Pô on l'a trouvé à 44 mètres. Le capitaine Smyth a trouvé de 300 à 900 mètres dans le détroit de Gibraltar et 1800 mètres entre Gibraltar et Ceuta, où sa largeur ne dépasse pas 22 kilomètres. Entre Rhodes et Alexandrie, la
profondeur est de 3000 mètres; entre Alexandrie et Candie, de 3100; à 165 kilomètres à l'est de Malte, de 4600 mètres. La Méditerranée forme donc comme un immense entonnoir.
L'océan Arctique n'a probablement pas une grande profondeur. D'après le baron Wrangel, le fond de la mer glaciale, au nord de la Sibérie, s'abaisse en pente douce, et à une distance de 280 kilomètres on n'a encore trouvé que 25 à 30 mètres de fond. Mais dans l'axe de la baie de Baffin, M. Kane a fait un sondage de 3500 mètres.
Le relief du bassin de l'océan Pacifique nous est très-peu connu. Le plus grand fond observé dans cette mer par M. Brooke, est de 2700 brasses anglaises (4940 mètres); il se trouve par 59 degrés de latitude nord et 166 degrés de longitude est. En appliquant la théorie des ondes aux vagues propagées de la côte du Japon à celle de Californie, pendant le tremblement de terre du 25 décembre 1854, le professeur Bâche a calculé que la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique est de 4330 mètres.
Dans la mer de Corail (13 degrés latitude 'Sud, 160 degrés longitude est) le lieutenant Brooke a ramené une sonde de près de 4 kilomètres. Une autre sonde de 7040 brasses (13 kilomètres), jetée dans la mer des Indes, n'a pu être ramenée avec des échantillons du fond. Dans les débris recueiUis par la sonde dans la mer de Corail, on a remarqué l'absence des coquilles calcaires, tandis que les pointes siliceuses des éponges s'y trouvaient en grand nombre. D'autres sondes retirées de profondeurs variant entre 5 et 6 kilomètres, dans l'océan Pacifique, ont été analysées au microscope par M. Ehrenberg, qui y a découvert 135 formes différentes, parmi lesquelles 22 nouvelles. En général, la composition des Infusoires, au fond de l'Atlantique, est plutôt calcaire; au fond du Pacifique, elle est siliceuse. Ces animalcules tirent des eaux de la mer les matières minérales , c'està-dire la chaux et la silice qui forment leur test. L'accumulation de ces coquilles après la mort de ces animaux, finit par conibler le fond de la mer. Ils construisent leurs habitations à la surface ; lorsqu'ils meurent, ils tombent dans les profondeurs de l'abîme, où ces atomes, accumulés par myriades, finissent par former des montagnes et par couvrir les plaines.
Le niveau des mers est, en général, le même partout. Il repré-
sente la surface sphérique de notre planète et sert de base aux évaluations de toutes les hauteurs terrestres. Cependant les golfes et les méditerranées ouvertes à l'est, font une exception à cette règle ; l'accumulation des eaux poussées dans ces réceptacles par le mouvement général de la mer de Test à l'ouest, peut déterminer une élévation plus grande de leur niveau.
On a longtemps admis, sur la foi de nivellements inexacts, que le niveau de la mer Rouge était plus élevé que celui de la Méditerranée. On a dit aussi que le niveau de l'océan Pacifique à Panama, est de 1 mètre plus haut que le niveau moyen de l'Atlantique à Chagres, et qu'au moment de la haute mer, cette différence s'élève à 4 mètres, tandis que pendant la basse mer, elle est de 2 mètres, et a lieu en sens inverse. L'erreur a été prouvée jusqu'à l'évidence en ce qui concerne la différence des niveaux de la mer Rouge et de la Méditerranée, et l'ouverture du canal de Suez, qui est assez prochaine, en fournira la preuve la plus convainquante. 11 est probable qu'il y a eu aussi, en ce qui concerne les océans Pacifique et Atlantique, des erreurs de mesure
La température moyenne, à la surface de la mer, est très-peu différente de celle de l'air, tant que des courants chauds ne viennent pas apporter leur influence perturbatrice. Dans les parages des tropiques, il paraît que la surface de l'eau est un peu plus chaude que l'air ambiant.
En déterminant la température de la mer de la surface au fond, une loi très-curieuse a été mise en évidence. Dans les eaux très-profondes on rencontre partout la température uniforme de -f-4 degrés, qui correspond, comme la physique l'a étabh, au maximum de densité de l'eau. Cette température existe sous l'ëquateur à partir de 2200 mètres de profondeur. Dans les régions polaires, où l'eau est plus froide à la surface, on rencontre cette même température de 4 degrés, depuis la [profondeur de 1400 mètres. Les lignes isothermes de 4 degrés forment la démarcation entre les zones où la surface de l'eau de la mer est plus froide, et celle où elle est plus chaude que la couche qui possède 4 degrés. C'est ce que rendra plus évident la figure suivante (fig. 140), qui représente une coupe méridienne de l'Océan. La courbe qui touche deux fois la surface indique les profondeurs où commence la température invariable.
iNous avons déjà expliqué pourquoi la température de l'Océan est beaucoup moins variable que celle de l'atmosphère.
Une particularité digne d'être rappelée, c'est le fait que l'eau est plus froide sur les hauts-fonds (ou bas-fonds, comme on dit aussi) et près des côtes, qu'en pleine mer; observation dont on peut tirer parti pour rendre la navigation plus sûre. Alexandre de Humboldt explique ce phénomène en supposant que les eaux profondes remontent les pentes des bas-fonds, et vont se mêler
•■3 Équateur. S -^90» 75» 60* 45» 30o 15" 0 15» 30o "ib» 60» TS» gc"^ ^1 I I + I ' t ) I f I I + ^° I I } ^
Fig. 140.
Profondeur à laquelle se trouve dans l'Ccéan la température invariable de ■+- 4*.
aux couches supérieures. Des brouillards se forment fréquemment au-dessus de ces bancs de sable, parce que l'eau froide qui les couvre détermine une précipitation locale des vapeurs atmosphériques. Les contours de ces brouillards sont nets; vus de loin, ils reproduisent la forme des bas-fonds et les accidents du sol sous-marin. Déplus, on voit souvent des nuages s'arrêter au-dessus de ces points, que l'on peut alors relever de loin comme des pics de montagnes.
Les courants de la mer.
Les courants océaniques dépendent du concours d'un grand nombre de causes, plus ou moins énergiques. Il faut citer, parmi ces causes : la durée et la force des vents ; la propagation successive de la marée autour du globe; les variations de la densité des eaux suivant la température ; la profondeur et le degré de salure ; enfin les variations de la pression barométrique.
Les courants qui sillonnent la mer offrent un contraste frappant avec l'immobilité des eaux voisines ; ce sont des fleuves d'une largeur déterminée, dont les rives sont formées par les eaux en repos, et dont le cours est souvent très-visible, grâce à de longues bandes de Varechs et autres plantes aquatiques qu'ils entraînent dans leur marche.
Pour bien comprendre l'origine de ces fleuves pélagiques^ il est indispensable de considérer le régime des courants de l'atmosphère , en particulier celui des vents alizés. La différence de température entre les contrées équinoxiales et les contrées polaires, engendre deux courants opposés, l'un supérieur, allant de l'équateur aux pôles, l'autre inférieur, dirigé des pôles vers Féquateur. Parvenu à l'équateur, l'air froid du pôle s'échauffe et remonte dans les couches supérieures de l'atmosphère, d'où il est ramené vers son point de départ ; là, il se refroidit de nouveau et retourne, avec le courant inférieur, vers les régions tropicales, et ainsi de suite. Mais le mouvement de rotation de la terre modifie la direction de ces courants atmosphériques. La vitesse avec laquelle l'air est emporté de l'ouest à l'est, étant presque nulle aux pôles, mais très-grande sous l'équateur, il s'ensuit que l'air froid, à mesure qu'il s'avance vers les tropiques, doit rester à chaque pas un peu plus en arrière à l'ouest, ou^ ce qui revient au même, tourner dans cette direction. Le courant froid qui vient du pôle s'infléchit donc vers l'occident, et c'est ainsi que prennent nais-
sance lèvent alizé nord-est, qui domine dans l'iiémisphère boréal, et le vent alizé sud-est, qui règne dans l'hémisphère opposé. De même, les courants supérieurs qui vont aux pôles avec des vitesses équatoriales, doivent devancer de plus en plus les couches atmosphériques douées d'une vitesse de rotation moindre, qu'ils rencontrent vers les pôles, et par suite, se tourner vers Test ; ce sont les vents contre-alizés sud-ouest et nord-ouest, qui régnent au-dessus des deux alizés nord-est et sud-est, et qui s'abattent souvent sur la mer aux latitudes des zones tempérées. Les deux alizés sont séparés l'un de l'autre par une bande plus ou moins large, où le frottement qu'ils éprouvent à la surface de la mer, finit par neutraliser leur impulsion vers l'ouest; en général, le courant d'air n'y est dirigé que' de bas en haut. Cette bande, qui ne comcide pas exactement avec l'équateur, s'appelle la zone des calmes; on y observe souvent des tempêtes aériennes et des coups de vent dont la direction fait le tour du compas, ce qui leur a fait donner le nom de tornados.
Les vents alizés, dont le mouvement vers l'ouest est retardé par la résistance de frottement que leur opposent les vagues de l'Océan, communiquent à celles-ci, par réaction, une tendance qui les pousse vers l'ouest, ou plus exactement, vers le sud-ouest dans l'hémisphère boréal, et vers le nord-ouest dans l'autre hémisphère. Les courants qui en résultent à la surface de l'eau, se réunissent sous l'équateur, pour former le grand courant équinoxial qui entraine les eaux de l'orient à l'occident. Le mouvement est plus fort sur les bords qu'au milieu du courant, parce que la cause qui le produit y agit avec plus d'énergie ; il en résulte que le courant se bifurque facilement lorsqu'il rencontre un obstacle à son mouvement. Dans l'océan Atlantique, la bifurcation a lieu un peu au sud de l'équateur ; la branche sud descend le long de la côte du Brésil, et revient probablement en remontant la côte ouest de l'Afrique. La branche nord suit les côtes du Brésil et de la Guyane, entre dans la mer des Antilles, et se dirige, nmforcée par le courant qui arrive du nord-est, dans la baie de Honduras, traverse le canal de Yucatan, et entre dans le golfe du Mexique, d'où elle débouche par le canal de la Floride, sous le nom de Gulfslream, qui signifie courant du golfe.
« Il est un fleuve au sein de l'Océan. Dans les plus grandes sécheresses, jamais il ne tarit; dans les plus grandes crues, jamais il ne dé-
borde. Ses rives et son lit sont des couches d'eaux froides entre lesquelles coulent à flots pressés des eaux tièdes et bleues. C'est le Gulfstreani! Nulle part dans le monde il n'existe un courant aussi majestueux. 11 est plus rapide que l'Amazone, plus impétueux que le Mississipi, et la masse de ces deux fleuves ne représente pas la millième partie du volume d'eau qu'il déplace. »
Telle est la description sommaire que le lieutenant Maury donne du puissant courant chaud qui parcourt certaines parties de l'océan Atlantique.
Le Galfstrcam^ à sa sortie du canal de la Floride, a une longueur de 55 kilomètres, une profondeur de 670 mètres, et une vitesse de 7 kilomètres 1/2 par heure; la température de ses eaux vers nos côtes est de 30 degrés. De nos rivages, le courant se dirige au nord-est, vers le Spitzberg; sa vitesse et son épaisseur diminuent en même temps qu'il s'étend en largeur. Vers 43 degrés de latitude, il se divise en deux bras dont l'un va frapper les côtes d'Irlande et de Norvège, où il porte souvent des graines végétales venues des régions des tropiques : il échauffe les eaux glacées de la mer boréale. L'autre bras s'infléchit non loin des Açores, vers le sud, et va rejoindre la côte d'Afrique, d'où il revient dans la mer des Antilles. k.\x milieu de ce vaste circuit on voit se réunir les plantes, les bois de dérive, les épaves de toute espèce, charriés par l'Océan. C'est là que se trouve la mer de Sargasses ou de Varechs, cet immense banc de plantes marines {Fucus natans) dont l'imagination de Colomb fut si vivement frappée. Ces masses toujours verdoyantes servent d'asile à une multitude de Mollusques et de Crustacés. Les eaux mettent trois ans à parcourir le circuit océanique qui embrasse la mer de Varechs.
Sur la mappemonde placée en regard de cette page, on voit tracées la marche du Gulfstream et celle des autres courants dont nous allons donner la description.
Le Gulfstream joue un grand rôle dans le régime de l'Atlantique. Il porte les eaux chaudes des régions équinoxiales dans les hautes latitudes; au delà du 40" parallèle, il possède une température de 26 degrés. Poussées par les' vents du sud-ouest, qui régnent dans cette zone, ses eaux tièdes vont se mêler à celles de la mer du Nord, et adoucir, dans ces parages, la rigueur du climat. Au sud du banc de Terre-Neuve, il se rencontre avec les courants froids qui descendent du pôle arctique
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par la baie de Bgffm et la mer du Groenland; là, une fraction de ses eaux remonte vers le pôle, le long de la côte occidentale du Groenland. C'est au conflit des eaux polaires et des eaux équatoriales que l'on attribue la formation du banc de Terre-Neuve. Les unes et les autres ayant déposé sans cesse, dans cette partie de la mer, les débris qu'elles charrient, ce banc de terre s'est ainsi formé peu à peu avec le concours des siècles.
La différence de température entre le Guîfslream et les eaux qu'il traverse, engendre inévitablement des tempêtes et des cyclones. Les découvertes modernes, qui ont fait si bien connaître la marche de ce courant d'eaux chaudes au sein de la mer, ont permis d'abréger énormément les routes de navigation et d'éviter beaucoup de dangers qui, autrefois, menaçaient et anéantissaient les navires.
En 1780, un ouragan terrible (fig. 141) ravagea les Antilles, et coûta la vie à 20 000 personnes; l'Océan quitta son lit et inonda les villes ; l'écorce des arbres, mêlée de débris sanglants, tourbillonnait dans l'air. Ce sont les trop nombreuses catastrophes de ce genre qui ont valu au GLilfstrea7n le nom de Rui de la tempête. Mais, grâce aux nombreux documents nautiques qui ont été, de nos jours, réunis à VObservaioire national de Washington par M. Redfîeld et le lieutenant iMaury, on est parvenu à assigner la direction et la marche de ces épouvantables cyclônes que le Gulfstream engendre, qu'il porte dans ses flancs, ou qu'il attire et entraîne avec lui, par une irrésistible puissance. L'exemple que nous allons citer fournira la meilleure preuve de l'utilité des travaux auxquels s'est livré le lieutenant Maury pour fixer la direction des tempêtes sur le trajet du Gulfstream.
Au mois de décembre 1853, le paquebot américain le San- Francisco, chargé d'un régiment à destination de la Californie, fut assailli, dans le Gulfstream, par un coup de vent qui le mit dans le plus lamentable état. L'ne seule lame qui balaya le pont, arracha sa mûture, anéantit la machine et emporta 129 personnes, officiers et soldats. Dès lors, le malheureux steamer flotta sur les eaux, triste épave abandonnée à la fureur des vents. Le lendemain du désastre, le San-Francisco fut vu dans cette situation désespérée par un bûtiment qui se rendait à New- York ; un autre navire le rencontra quelques jours après ; mais ni l'un ni l'autre ne purent lui porter assistance, car ils avaient assez à faire de pourvoir à leur propre salut,
Dès que la nouvelle de cet événement fut parvenue à New- York, on disposa immédiatement deux avisos, pour voler au secours du San-Francisco. Mais où devaient-ils se diriger, quelle partie de la mer devaient-ils explorer ? On fit alors appel aux lumières de V Observatoire national de Washington, pour obtenir des instructions sur la route à suivre. L'espoir qu'on fondait sur la science de M. Maury ne devait pas être trompé. Après avoir examiné tous les renseignements qu'il possédait sur la direction et sur les limites du Gulfslream à ce moment de l'année, le célèbre hydrographe traça une carte sur laquelle il parvint à circonscrire la région dans laquelle le steamer désemparé avait dû être entraîné par le courant, et il précisa la ligne de route à faire suivre par les deux avisos envoyés à sa recherche.
L'équipage du San-Francisco fut sauvé avant l'arrivée des deux navires envoyés de New- York (fig. 142). Trois bâtiments qui les avaient aperçus en pleine mer, se portèrent à leurs secours. Les avisos envoyés de New-York n'arrivèrent donc que pour être témoins du sauvetage des passagers. Mais le point où l'on vit sombrer le steamer, peu après le sauvetage, était précisément celui que M. Maury avait assigné. Si un aviso était parti à temps de New- York, le triomphe de M. Maury eût été complet. On peut noter, du reste, que le Kilby, qui avait vu les naufragés le jour, et les avait perdus de vue pendant la nuit, sut les retrouver par un raisonnement analogue à celui de M. Maury, et arriver ainsi à temps pour sauver l'équipage.
Continuons l'examen des courants de la mer, dont l'ensemble est représenté sur la carte de la page 435.
Le courant équinoxial de l'océan Pacifique traverse le Grand océan dans toute sa longueur ; puis il se bifurque devant la côte d'Asie. Sa plus faible branche tourne au nord, où elle rencontre le courant polaire qui descend parle détroit de Behring, puis revient le long de la côte du Mexique. Sa branche la plus considérable s'infléchit vers le sud et contourne l'Australie. Mais ici, on rencontre un ou plusieurs contre-courants venant de la mer des Indes; ce sont ces courants si compliqués et si dangereux dont parlent Cook et la Peyrouse.
Les eaux froides du pôle antarctique sont portées vers l'équateur par trois grands fleuves océaniques. Le premier se bifurque par 45°; une partie va doubler le cap ITorn, l'autre (le courant de
Humholdt) remonte le long de la côte de Chili jusqu'à l'équateur; il tempère le climat du Chili et du Pérou. Un deuxième grand courant se dirige vers le cap de Bonne-Espérance, où il se divise, pour remonter le long des côtes orientales et occidentales de l'Afrique.
Le courant polaire de l'océan Indien longe la côte d'Australie, tourne d'abord vers l'ouest, puis vers le sud, dans la direction de Madagascar ; plus au sud, il est refoulé vers l'est par le courant polaire qui vient du côté du cap Horn. C'est ainsi que les eaux chaudes du golfe du Bengale, poussées par le courant polaire indien, circulent entre l'Afrique et la Nouvelle-Hollande. Une branche latérale de ce courant longe la côte sud de ce dernier continent.
Les moussons qui régnent dans la mer des Indes, compliquent encore ce régime de courants déjà assez embrouillé, en y ajoutant des courants périodiques, dont nous ne nous occuperons point ici.
Nous avons parlé, dans le chapitre précédent, d'un courant sous-marin qui doit porter les eaux de la Méditerranée dans l'Océan. Son existence résulte, en quelque sorte, d'un calcul par lequel on trouve que la quantité d'eau salée fournie par le courant supérieur du détroit de Gibraltar est de 12 myriamètres cubes par an, la quantité d'eau douce apportée par les fleuves de 1, et celle qui se perd en évaporation de 2 myriamètres cubes par an ; de sorte qu'il y aurait un excès annuel de 11 myriamètres cubes si l'équilibre n'était pas rétabli par un écoulement sous-marin. Cette hypothèse paraît avoir été confirmée par un fait des plus curieux.
Vers la fm du dix-septième siècle, un brick hollandais, poursuivi et atteint, entre Tanger et Tarifa, par le corsaire français k Phénix, fut coulé par une seule bordée d'artillerie. Mais au lieu de sombrer sur place, le brick, grâce à son chargement d'huile et d'alcool, flotta entre deux eaux; il dériva vers l'ouest, et finit par s'échouer, après deux ou trois jours, dans les environs de Tanger, à plus de douze milles du point où il avait disparu sous les flots. Il avait donc franchi cette distance, entraîné par l'action d'un courant inférieur, dans une direction opposée à celle du courant qui règne à la surface. Ce fait historique, joint à quelques expériences récentes, vient à l'appui de l'opinion qui admet l'existence d'un courant de sortie dans le détroit de Gibraltar.
Le lieutenant Maury regarde encore comme certain qu'il y a un contre-courant sous-marin au sud du cap Horn, qui porte dans l'océan Pacifique le trop plein de l'Atlantique. En effet, l'Atlantique est sans cesse alimenté par de très-grands fleuves, tandis que le Pacifique, qui ne reçoit aucun fleuve important, doit, au contraire, subir une perte énorme par suite de l'évaporation qui a lieu à sa surface.
Les lieutenants Walsh et Lee, de la marine américaine, ont fait des expériences intéressantes sur les courants inférieurs. Ils lestèrent un morceau de bois, pour le faire couler, mais en le retenant par une ligne de pêche, de manière à le laisser descendre à plusieurs centaines de brasses, à la volonté de l'expérimentateur. A l'autre extrémité de la ligne on attacha un petit baril, assez fort pour soutenir l'appareil ; puis on laissa tout aller du bord. Ce fut alors un spectacle vraiment extraordinaire de voir ce petit baril marcher contre le vent et la mer, à raison de 1 nœud et quelquefois davantage. Les hommes de l'équipage poussaient des exclamations de surprise en voyant tout cela fuir comme si un monstre marin s'en était emparé ; plusieurs manifestèrent même une certaine frayeur. La vitesse du baril était évidemment égale à la différence de vitesse des courants supérieur et inférieur.
En 1773, le navire du capitaine Deslandes mouillait dans les eaux du golfe de Guinée ; un fort courant qui se portait dans cette baie, l'empêchait d'aller plus au sud. Deslandes aperçut alors qu'il existait un contre-courant inférieur, à 15 brasses (24 mètres) de profondeur, il en tira parti d'une manière ingénieuse. Une machine, offrant beaucoup de surface, fut descendue à la profondeur du courant sous-marin, et cette machine fut entraînée avec assez de force pour remorquer le navire avec une vitesse de plus de deux kilomètres à l'heure.
Dans la merdes Antilles, un bâtiment peut quelquefois s'amarrer, par le même moyen, au milieu d'un courant.
Dans le Sund, un double courant supérieur et inférieur a été constaté depuis très-longtemps.
Les marées.
Les marées sont des mouvements périodiques de la mer provoqués par l'action attractive de la lune et du soleil, action qui s'exerce sur toute la masse de la terre et se manifeste par le mouvement d'intumescence des eaux. La force de la lune est environ triple de celle du soleil, parce que la lune est infiniment plus rapprochée de la terre que l'astre radieux.
Pour donner la théorie des marées, nous considérons d'abord les marées lunaires, en laissant de côté l'action du soleil.
Lane
Fig. tk^. Marée lunaire.
L'attraction que la lune exerce sur un point quelconque de la terre est en raison inverse du carré de sa distance. Si l'on tire une ligne droite delà lune passant par le centre delà terre, cette ligne rencontrera la surface des eaux en deux points diamétralement opposés Z et N; l'un de ces points de la terre aura la lune au zénit, l'autre au nadir. Les points de la mer qui ont la lune au zénit, c'est-à-dire ceux que la lune éclaire perpendiculaire-
ment, seront plus rapprochés de cet astre, et, par suite, plus fortement attirés que le centre du globe; et les points diamétralement opposés, ceux qui ont la lune au nadir, seront moins rapprochés et moins fortement attirés que le centre du globe. Par conséquent, les eaux situées directement sous la lune devront s'élever vers cet astre et former un renflement à la surface de rOcéan ; les eaux situées aux Antipodes, étant moins fortement attirées vers la lune que le centre du globe, resteront en arrière et formeront ainsi un second promontoire à la surface de la mer. De là une double marée haute, sous la lune et dans le point opposé du globe. Sur tout le pourtour intermédiaire, là ou les eaux ne sont pas soumises à l'attraction directe de la lune, il y aura marée basse. C'est ce que représente la figure 143.
La terre, dans son mouvement de rotation, présente à la lune, dans l'espace de 24 heures, tous ses méridiens, qui se trouvent, conséquemment, tour à tour et dans un intervalle de 6 heures, tantôt sous la lune, tantôt à 90 degrés de cet astre. Il en résulte que dans l'espace d'un jour lunaire, c'est-à-dire dans le temps qui s'écoule entre deux passages consécutifs de la lune par un même méridien, les eaux de la mer s'élèveront deux fois et s'abaisseront deux fois dans tous les lieux de la terre. Mais l'effet de l'attraction ne s'exerce point instantanément, et la lune s'éloigne du méridien avant que l'élévation des eaux soit complète ; voilà pourquoi le flux n'arrive à son maximum qu'environ trois heures après la culmination de la lune. Le sommet de la montagne d'eau soulevée par le flot suit la lune tout autour du globe, de l'orient à l'occident.
Il est clair, pourtant, que les grandes inégalités du fond de la mer, la présence des continents, et la pente plus ou moins rapide de leurs côtes placées sous l'eau, la différente largeur des canaux et détroits, enfin les vents, les courants pélagiques et une foule d'autres circonstances locales, doivent profondément modifier la régularité de la marche des marées. En outre, la lune n'est pas le seul corps céleste qui agisse sur les eaux de la mer. Nous avons déjà dit que le soleil a aussi sa part dans ce phénomène, bien qu'elle ne soit que les 38 centièmes de celle de notre satellite, à cause de la grande distance du soleil à la terre. L'inégahté qui existe entre les jours solaires et lunaires (ces derniers surpassent les premiers de 54 minutes) est cause que les influences des
deux astres s'ajoutent ou se contrarient alternativement. Quand le soleil et la lune sont en conjonction (fig.144) ou en opposition, c'est-à-dire placés sur une même ligne droite, leurs attractions sur la mer se combinent et produisent une marée très-forte ; c'est ce qui arrive aux époques des syzygies (de la nouvelle et de la pleine lune). Aux époques des quadratures (du premier et du dernier quartier), l'action solaire tend à.produire une marée basse là où la lune veut élever les eaux, et réciproquement; le résultat est donc une marée lunaire sensiblement affaiblie.
Soleil
Fig. 144. Marée luni-solaire.
Tous ces effets ne se produisent pas instantanément, mais les impulsions données continuent d'agir et n'aboutissent qu'un ou deux jours après. La plus grande et la plus petite marée sont f ntre elles à peu près dans le rapport de 138 à 62, ou de 7 à 3. Les plus fortes marées arrivent aux équinoxes, quand la lune est périgée ; les plus faibles aux solstices, quand elle est apogée. Et plus la mer s'élève quand elle est pleine, plus elle descend quand elle devient basse. Dans nos ports, la mer s'avance donc deux fois par jour; on dit alors que la mer est haute ou pleine, et le phénomène se nomme le ptt ou le flux; elle recule deux fois, ou devient basse : c'est le jusant ou reflux.
La marée retarde chaque jour d'environ 50 minutes sur le temps des horloges, parce que le jour lunaire est de 24 heures 50 minutes de temps moyen. Si, par exemple, une marée arrive au-
jourd'hui à 2 heures du matin, celle de demain aura lieu à 2 heures 50 minutes. La basse mer intermédiaire ne tient pas le milieu entre ces deux pleines mers. On a observé que la mer n'emploie pas le même temps à monter et à descendre. Ainsi, au Havre et à Boulogne, elle met 2 heures et 8 minutes de plus à descendre; à Brest, la différence est seulement de 16 minutes.
Le retard de la pleine mer sur le passage de la lune au méridien, à l'époque des équinoxes, est une quantité constante pour une même localité, et qui doit être déterminée par l'observation directe : on l'appelle V établissement du port. Ce nombre permet de calculer l'heure de la pleine mer pour tous les jours de l'année.
On trouve les établissements des ports français dans le recueil astronomique et nautique qui porte le nom de Connaissance des temps. Rétablissement de Gibraltar est zéro ; celui de Rotterdam, 3 heures ; celui de Lorient, 3 heures 32 minutes ; de Saint-Malo, 6 heures 10 minutes; de Cherbourg, 7 heures 58 minutes; de Dunkerque, 12 heures 13 minutes, etc. On peut dire aussi que l'établissement est l'heure de la pleine mer, les jours de la nouvelle et pleine lune, car alors la lune passe au méridien à midi ou à minuit. On voit que cette quantité change beaucoup d'un port à l'autre.
La hauteur des marées varie dans les différentes régions du globe, selon les circonstances locales. Les côtes orientales de TAsie et les côtes occidentales de l'Europe sont exposées à des marées extrêmement fortes ; tandis que dans les îles de la mer du Sud, où elles sont très-régulières, elles ne dépassent guère la hauteur de 50 centimètres. Sur la côte occidentale de l'Amérique du Sud, les marées atteignent rarement 2 mètres ; sur la côte occidentale de l'Inde, elles s'élèvent à 6 ou 7, et dans le golfe de Cambaye à plus de 10 mètres. Cette grande différence se fait encore sentir dans des contrées très-voisines; ainsi, une marée qui, à Cherbourg, atteint 6 ou 7 mètres, monte à 13 mètres au port de Saint-Malo ; quand elle s'élève de 9 mètres à l'embouchure du canal de Bristol (à Swansea), elle monte du double à Chepstow, plus avant dans le canal; et en général, la marée monte beaucoup plus haut dans le fond d'un golfe qu'à son entrée.
Nous représentons dans la figure 145 l'effet de la mer pendant une des grandes marées de nos côtes : celle du Havre qui se produit l'époque des Équinoxes.
La plus haute marée que l'on connaisse s'observe dans la baie
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de Fundy, qui s'ouvre au sud de l'isthme joignant la Nouvelle- Ecosse au Nouveau-Brunswick ; la pleine mer y monte à 20 et même à 30 mètres, tandis qu'elle n'atteint que 2 mètres et demi dans la baie Verte, au nord du même isthme. On raconte que dans la baie de Fundy un navire fut déposé par le flot pendant la nuit, sur un rocher assez élevé; si bien qu'à la pointe du jour, l'équipage se vit suspendu en l'air, au-dessus de l'eau.
Dans les méditerranées qui ne communiquent avec l'Océan que par un étroit canal, le phénomène des marées se fait trèspeu sentir et voici pour quelle cause. La lune agit en môme temps sur toutes les parties de ces mers, et leurs eaux ne sont pas assez abondantes pour venir grossir le promontoire formé par l'attraction de notre satellite ; l'intumescence reste donc peu prononcée. Voilà pourquoi la mer Blanche et la mer Noire ne présentent pas de marées, et la Méditerranée seulement des marées insignifiantes. Cependant, à Alexandrie, on observe des marées d'un demi-mètre; à Venise, elles atteignent quelquefois 2 mètres. Nous avons déjà dit que le lac Michigan offre une faible marée lunaire, et nous avons parlé avec détail de la propagation des marées dans les embouchures des fleuves, où elles produisent le phénomène du mascaret et de la barre.
M. Whevvell a dressé des cartes qui indiquent la marche des marées dans les mers du globe. On y voit que la vague du flux parcourt l'Atlantique depuis 50 degrés de latitude sud jusqu'à 50 degrés de latitude nord, en 12 heures, avec une vitesse de plus de 900 kilomètres à l'heure. Mais la vitesse de propagation est moindre dans le point où la mer est peu profonde, comme aux environs de Sainte-Hélène. Dans la mer du Nord, la vitesse n'est plus que de 280 kilomètres par heure. La vague de haute mer qui contourne le nord de l'Ecosse, traverse la mer d'Allemagne et se rencontre, dans le canal de Saint-Georges, entre l'Angleterre et l'Irlande, avec la vague de la marée suivante; le conflit de ces deux flots opposés produit des phénomènes d'interférence assez compliqués, il y a même un point où la marée est entièrement annulée.
Les vents exercent une grande influence sur la hauteur des marées. Quand ils s'ajoutent à l'impulsion donnée par l'astre attirant, ils peuvent considérablement accroître l'élévation normale de la pleine mer; s'ils sont contraires, ils peuvent entièrement anéantir le flux. C'est ce qui arrive dans le golfe de Vera-
li^O LA TERRE ET LES MERS.
Criiz, où l'on ne voit quelquefois qu'une marée en trois jours lorsque le vent souffle avec violence. On observe à la côte de Vanl/iémen un phénomène analogue.
La marée montante frappe parfois sur le rivage d une manière continue et avec une incroyable force. Ce choc violent s'appelle le ressac. La houle forme alors dans la mer des lames pressées qui s étendent jusqu'à 1 kilomètre. Le ressac augmente à mesure qu'il avance vers la côte ; lorsqu'il atteint une hauteur de 6
Fig. 146. Effet du ressac à la pointe du Raz (Finistère).
ou 7 mètres, il forme une montagne d'eau qui surplombe et s'affaisse en roulant sur elle-même. Mais ce mouvement n'est pas, en réalité, progressif, il ne transporte pas les corps flottants. Le ressac est très-fort à l'île de Fogo (une des îles du cap Vert), et dans l'Inde et à Sumatra où on l'appelle surf. 11 rend l'approche des côtes dangereuse et quelquefois impossible.
La figure 146 représente l'effet d'un ressac à la Pointe du Raz, sur la côte de Bretagne (département du Finistère).
Les coups de vent s'ajoutant à l'effet précédent, font naître à la surface de la mer, des ondes ou des flots qui grossissent rapidement, s'élèvent en montagnes écumantes, roulent, bondissent, et se brisent l'un contre l'autre.
« Dans un moment, dit Malte-Brun, lesflots semblent porter les déesses delà mer, qui viennent s'égayer par des jeux et des danses; dans l'instant prochain, une tempête fond sur eux et les anime de sa fureur; ils semblent se gonfler de colère, on croit voir les monstres marins qui se livrent la guerre. Un vent fort, constant et égal, produit dans la mer des lames ou de longues rides d'eau qui s'élèvent comme sur le même front, marchent d'un mouvement uniforme, et l'une après l'autre, viennent se précipiter
Fig. 1^j7. Hauteur d'une vague au cap de Bonne-Espérance.
sur le rivage. Quelquefois les lames suspendues par un coup de vent, ou arrêtées par un courant, forment comme une muraille liquide. Malheur au téméraire navigateur qui s'en approcherait! »
Les plus hautes vagues connues sont celles qui régnent à l'époque des grandes marées, au large du cap de Bonne-Espérance, sous l'influence d'un fort vent de nord-ouest, qui traverse l'Atlantique méridional et pousse l'eau versjecap. Ces ondes atteignent 12 mètres de hauteur. Une pareille montagne placée entre deux navires dérobe à chacun de ces navires la vue de l'autre. La figure 147 représente un de ces effets de vague au cap de Bonne- Espérance.
Au large du cap Horn il se forme des vagues de 10 mètres; dans nos mers elles atteignent rarement 3 mètres.
Une vague née sous l'influence d'un vent violent exerce une pression de 30 000 kilogrammes par mètre carré. Quand la mer
LE8 MERS
est agitée, on a vu les flots s'élancer au-dessus du phare d'Eddystone, à 46 mètres de hauteur, et retomber en cataracte sur son toit. Après louragan de Barbados, en 1780, on trouva sur la plage de vieux canons que la puissance des vagues avait transportés du fond de la mer sur le rivage.
Si les vagues poussées par les reflux rencontrent des obstacles, il se forme des tourbillons et des gouffres, l'effroi des navigateurs. Tels sont les tourbillons du détroit de Messine qui sont placés sur les écueilsdeCharybde et de Scylla, célèbres dans l'antiquité, et qui ont été chantés par Homère, Ovide et Virgile :
Scylla latus dextrum, laevum irrequieta Ghnrybdis Infestât : vorat hœc raptas revomitque carinas. .... Incidit in Scyllam, cupiens vitare Charybdim.
Ces écueils sont moins redoutés aujourd'hui. Il existe à Charybde ou Ralofaro, un gouffre bouillonnant; à Scylla, l'eau frappe et s'élance contre la paroi du rocher qui forme l'écueil (fig. 148).
Un autre tourbillon célèbre est celui d'Euripe, près de l'île d'Eubée. Les tornados, que l'on connaît dans les mers de Chine et du Japon, et qui sont assez violents pour engloutir des vaisseaux, appartiennent à la même catégorie. On en a observé aussi dans le golfe de Bothnie. Ces tournants submergent les navires et les brisent contre les rochers.
La côte de Norvège est découpée en fiorcls, ou petits golfes, et hérissée d'écueils, autour desquels il se forme souvent des tourbillons. Le plus célèbre de ces écueils est le Mahlstroem; les eaux ont en ce point un mouvement giratoire qui change de six en six heures. Ce tourbillon entraîne et engloutit des navires; son action s'étend jusqu'à 15 kilomètres.
C'est à l'effet combiné des marées et des tourbillons qu'il faut attribuer le terrible phénomène du Raz de marée, si redouté des navigateurs. Par le temps le plus calme, et sans un souffle d'air, on voit quelquefois sur les côtes, se propager une série de lames profondes et tourbillonnantes qui semblent pour ainsi dire déraciner les vaisseaux, car elles les saisissent par la quille, les font pirouetter sur leur axe et les renversent. La figure 149 représente un Raz de marée qui bouleversa, en 1846, les navires en rade de l'île Bourbon.
Les mers polaires.
Les colonnes d'Hercule du monde connu sont les monts Parry , situés à 8 degrés du pôle nord de la terre, et les monts Ross, à 12 degrés du pôle sud. Nos cartes de géographie sont muettes au delà de ces deux limites : un espace blanc y marque l'emplacement de chaque extrémité de l'axe terrestre. L'homme réussira-t-il à franchir ces barrières glacées? Justifiera-t-il cette prédiction du poëte Lucius-Annœus Seneca :
Venient annis
Saecula seris quibus Oceanus Vincula rerum laxet, et ingens Pateat tellus, Tiphisque novos Detegat orbes, nec sit terris Ultima Thule'
Nul ne peut le dire. Chaque pas que nous avons fait pour nous rapprocher des pôles a été chèrement payé ; et ce n'est pas sans raison que les navigateurs ont donné à la pointe sud du Groenland le nom mélancolique de cap des adieux {cap Farewell) .
On estime à cent trente le nombre des expéditions , pour la plupart anglaises, qui ont exploré les mers glaciales. Une vingtaine de ces expéditions avaient pour mission d'éclaircir le sort du navigateur Franklin ; elles ont coûté plus de vingt millions de francs.
Nous allons tracer rapidement le tableau des principales dé- . couvertes géographiques faites, à diverses époques, d ans les régions glaciales des deux pôles.
Le premier navigateur qui ait pénétré dans les contrées polaires arctiques fut Sébastien Cabot, qui, en 1498, cherchait un pas-
1. a L'époque viendra, dans un avenir éloigné, où l'Océan relâchera les liens du monde, où l'immense terre sera ouverte, où le pilote découvrira des orbes nouveaux et où il n'y aura plus aucunes bornes à la terre. » {Tragiques de Sénèque.
UWVERSITY Of IIUSÛ!
OF THE ISHlVERSiTY OF iLUKQlS
sage au nord-ouest, pour aller de l'Europe en Chine et aux Indes. Pour cette époque , et avec les moyens dont la navigation pouvait disposer, c'était là une tentative des plus hardies. La tradition Scandinave attribue la même entreprise au fils du roi Rodian qui vivait au septième siècle, au Norvégien Other (873), aux princes Harold et Magnus (1150).
Sébastien Cabot parvint jusque dans la baie d'Hudson ; mais la mutinerie de ses matelots le força à rebrousser chemin.
En 1500, Gaspard de Gortereal découvrit le Labrador; en 1553, sir Hugh Willoughby la Nouvelle-Zemble, et Chancellor la mer Blanche. Davis visita, en 1585, la côte occidentale du Groenland, et trouva, deux ans plus tard, le détroit qui porte son nom. Barentz découvrit, en 1596, le Spitzberg, que le capitaine Hendrich Hudson reconnut, en 1607, jusqu'au delà du 82*^ parallèle Hudson attacha, trois ans plus tard, son nom à la grande baie de Labrador, mais il n'alla pas plus loin. Son équipage s'étant révolté, il fut abandonné dans une chaloupe, avec son fils, sept matelots et le charpentier qui lui étaient restés fidèles. C'est ainsi que périt ce grand navigateur.
L'île de Jean-Mayen fut découverte en 1611; la manche que Baffin prit pour une baie , et qui porte son nom {baie de Baffm), fut découverte en 1616. Beering vit, dans son premier voyage de 1727 , le détroit qui sépare la Sibérie de l'Amérique ; il le franchit en 1741 , mais son navire échoua , et lui-même mourut du scorbut dans ces parages.
Découverte dès l'année 1770, par un marchand de fourrures , Hearne, la mer Polaire fut explorée longtemps après, par Mackensie.
Depuis l'année 1818, où John Ross, Franklin et Parry reprirent le chemin des mers arctiques, les expéditions dans les régions polaires se sont rapidement succédé. En 1827 Parry poussa jusqu'au 82*^ degré de latitude. Sir John Franklin, qui partit en 1845 avec l'Érèbe et la Terror, périt misérablement avec son équipage , après avoir découvert le passage du nordouest, que le capitaine Mac-Clure trouva, à son tour, en 1850, en venant du côté opposé. En 1855, l'expédition du docteur Kane aperçut la mer libre du pôle arctique *.
1. Cadet, de Metz, dans une curieuse brochure int'itiiïée Direction des (jlaccs,
Donnons , pour le pôle antarctique , le même résumé des découvertes géographiques faites dans les temps modernes.
En 1772 le capitaine hollandais Kerguelen découvrait une île qu'il prit pour un continent. En 1774 , le capitaine Cook explora ces régions jusqu'au 71« degré de latitude. James Weddell dépassa ce point en 1823. Biscoë découvrit, en 1831, la terre d'Enderby. La Zélée et V Astrolabe, commandés par le marin français Dumont d'Urville, et d'autre part, une expédition américaine , sous les ordres de Wilkes, arrivèrent dans les mômes parages en 1838. Dumont d'Urville découvrit alors la terre Adélie. Enfin, en 1841, sir James Clark Ross, neveu de John Ross, pénétra avec VÈrèhe et la Terror jusqu'au 78^ degré de latitude australe. Il y vit les volcans auxquels il a donné le nom de ses deux vaisseaux, et découvrit une nouvelle terre qu'il appela Victoria.
Nous reviendrons plus loin sur ces divers voyages. Mais il est nécessaire de jeter, auparavant, un coup d'œil sur les phénomènes généraux que présentent les mers glaciales, considérées à l'un et à l'autre pôle.
Mers polaires en général. — On peut dire que les contrées polaires forment une transition entre la mer et les continents, car l'eau s'y présente toujours à l'état solide. Dans ces régions, la surface de l'eau se trouvant, pendant la plus grande partie de l'année, à une température très-basse , la neige qui tombe ne fond point, et la mer se couvre ainsi, tantôt d'une nappe continue de glace , tantôt d'énormes glaçons flottants, qui vont à la dérive des courants. La rencontre des masses considérables de glaces flottantes qui couvrent ces mers, fait le grand danger de la navigation polaire.
Le baleinier Scoresby a donné une description très-détaillée des différentes espèces de glace qu'on rencontre dans la mer arctique. Scoresby nomme icefield ce que nous appelons, en France, banquise ou champ déglace. C'est une étendue de glaces
imprimée à Paris en 1824, donne un tableau des latitudes boréales auxquelles les navigateurs se seraient élevés. L'auteur parle d'un Jos. Moxon et d'un Hollandais qui , en 1652, auraient fait le tour du pôle, à 2'> de distance, et y auraient trouvé une mer libre, où la température était celle d'Amsterdam, Nous renvoyons à cet écrit pour d'autres particularités singulières.
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dont l'œil ne peut apercevoir les limites. On a vu des champs de glace de 150 kilomètres de longueur sur 40 de largeur, et d'une épaisseur de 15 mètres. Mais ordinairement, les banquises ne s'élèvent que de 1 ou 2 mètres au-dessus de l'eau, et s'enfoncent à environ 6 mètres au-dessous (fîg. 150).
Scoresby a vu des banquises se former en pleine mer. Quand les premiers cristaux apparaissent, la surface de l'Océan ressemble à celle d'une eau assez froide pour empêcher la fusion de la neige qui tombe à sa surface. Aux approches de la congélation, la mer s'apaise tout à coup, comme si elle était recouverte d'huile. Les petits glaçons qui se sont formés se heurtent l'un l'autre, s'arrondissent et linissent par se souder ensemble, pour former une vaste plaine de glace, dont l'épaisseur augmente ensuite par la surface inférieure.
L'eau provenant de la fonte de la glace est douce. C'est la conséquence d'un phénomène physique bien connu. Lorsqu'une dissolution saline, telle que l'eau de la mer, se congèle par le froid, l'eau pure passe seule à l'état solide; la dissolution saline, plus concentrée, demeure liquide. 11 suffit donc de faire fondre un glaçon des mers polaires, bien essuyé et lavé, dans l'eau douce, pour se procurer de l'eau propre à sa boisson et à tous les usages domestiques.
11 y a pourtant dans les banquises des glaçons salés. Ils se distinguent de la glace d'eau douce par leur opacité et par une blancheur éclatante. La glace douce est transparente et plus dense que la glace salée. La salure de cette dernière n'est due qu'à l'eau de mer retenue dans ses interstices. La glace dite deau douce se reconnaît facilement à sa belle teinte verte et à sa limpidité. Le baleinier Scoresby s'amusait quelquefois à tailler des lentilles de glace, avec lesquelles il mettaitle feu à la poudre, ou au tabac de ses marins, ce qui étonnait beaucoup son équipage, peu familier avec les lois de la physique.
Les banquises qui se forment sous les plus hautes latitudes sont poussées vers le sud parles vents et par les courants; mais tôt ou tard l'action des vagues les brise et les morcelle. Les bords des glaçons fracturés se relèvent souvent, et se soudent de nouveau ; il résulte de cet assemblage des aspérités ou protubérances que les marins anglais appellent hummocks, et qui donnent aux glaces polaires un aspect bizarre et irrégulier.
Les hummocks se forment lorsque les épaves des banquises brisées viennent à se toucher par leurs bords, et à former de vastes radeaux, dont les pièces ont moins de 100 mètres de long.
Quand les glaces laissent entre elles un espace libre dans lequel peut passer un vaisseau, on dit que la glace est ouverte. Mais souvent on rencontre encore des montagnes de glaces en partie submergées, dont un bord est retenu sous la masse principale, tandis que l'autre bord domine au-dessus de l'eau. Scoresby a passé une fois au-dessus d'un caJf{c'est ainsi que les marins anglais nomment ces éminences de glace); mais il tremblait à l'idée de le voir, en se relevant, jeter en Tair son vaisseau.
Fig. 151. Champ de glaces.
L'aspect des champs de glaces varie de mille ' manières. Ici c'est un chaos incohérent, semblable à une terre volcanique, déchiré de crevasses dans tous les sens et hérissé de blocs informes, entassés au hasard. Là, c'est une plaine accidentée , mosaïque immense qui se compose de tables de glace de tout âge et de toute épaisseur, dont les divisions sont marquées par de longues crêtes, aux formes les plus irrégulières, ressemblant tantôt à des murailles de blocs rectangulaires empilés par assises, tantôt à des chaînes de colHnes arrondies (fig. 151).
Au printemps, quand le dégel arrive et que la débdcle commence, les pièces de glace légère qui soudaient les gros blocs et
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en formaient une masse unique, se fondent les premières; les glaçons se séparent alors, et le mouvement des eaux les disperse en peu de temps, de sorte que les vaisseaux trouvent tout à couple passage libre. Cependant un jour de calme suffit quelquefois pour rapprocher de nouveau ces tronçons flottants, qui oscillent et se heurtent l'un contre l'autre avec des grincements sinistres, avec des bruits étranges que les marins comparent aux jappements déjeunes chiens.
Quand un navire se trouve emprisonné au milieu d'un champ de glaces flottantes (fig. 152), on observe quelquefois d'inexplicables changements dans ces vastes agrégations incohérentes. Des vaisseaux qui se croyaient immobiles se sont trouvés avoir fait en quelques heures un tour complet sur eux-mêmes. Deux navires, enfermés à peu de distance l'un de l'autre, s'éloignèrent de plusieurs lieues sans qu'on pût apercevoir un changement dans les glaces qui les entouraient. D'autres fois les navires sont entraînés avec les glaces flottantes, tout comme les ours blancs, qui font de longs voyages de mer sur ces monstrueux véhicules. En 1777, 1e vaisseau hollandais le Willielmine fut emporté, avec neuf autres navires baleiniers, depuis le SO'^ jusqu'au 62« degré, en vue de la côte d'Islande. Ces vaisseaux furent écrasés Tun après l'autre pendant ce trajet ; plus de 200 personnes périrent, le reste put gagner la terre ferme.
Le lieutenant de Haven, naviguant à la recherche de sir John Franklin, fut pris par les glaces, au milieu du chenal, dans le détroit de Wellington. Pendant neuf mois qu'il y resta en captivité, il dériva de près de 2000 kilomètres vers le sud. Le navire le ResoluiCj que le capitaine Kelley dut abandonner dans une banquise d'un million de kilomètres carrés de surface, fut entraîné avec cette masse énorme, en dérive vers le sud.
Les banquises et les glaces flottantes ne proviennent pas exclusivement de la congélation de l'eau de la mer ; une partie descend des glaciers qui bordent les rivages.
Aux bords des mers circumpolaires s'élèvent des masses de glace qui couvrent en grande partie les côtes. Lorsque le terrain s'élève à une certaine hauteur, très-faible d'ailleurs, elles constituent des glaciers, analogues, par leur mode de formation, aux glaciers des contrées tempérées. La figure 154 représente
un des glaciers polaires qui a été le plus exploré : la Baie des AnglaiSj au Spilzberg.
Les glaciers polaires, comme ceux des régions tempérées, sont doués d'un mouvement lent de progression. Les glaces qui les composent descendent peu à peu, et arrivent ainsi au pied du glacier, c'est-à-dire au bord de la mer. L'action des flots les détachant delà masse principale, ils tombent dans la mer, quelquefois avec une détonation formidable. La figure 153 montre ce mode de formation des glaces polaires. Ces colosses de glace bloquent les rivages, ou sont entraînés par les courants de la mer; ils constituent dans ce dernier cas des banquises ou des glaces flotantes.
Fig. 153. Origine des glaces flottantes provenant de la progression de glaciers polaires.
Le capitaine Scoresby a soutenu que les glaces flottantes qui encombrent la baie de Baffin ne doivent qu'en partie leur origine à la congélation de la mer ; que le plus grand nombre se forme sur le rivage, dans les régions abritées contre les vents et les courants, par suite de l'accumulation des neiges séculaires, alternativement fondues et regelées. Cette observation a été généralisée dans ces derniers temps ; on a même soutenu que toutes les glaces flottantes descendent des glaciers qui couvrent les rivages. Il y a quelque exagération dans cette idée, et l'on doit admettre que les glaces des mers polaires doivent leur origine à la fois aux glaciers du bord et à la congélation de la mer.
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Dans les environs du Spitzberg les ice-bergs (montagnes de glace) sont rares et peu considérables; mais dans le détroit de Davis on en a vu qui avaient 3 kilomètres de longueur sur un demi-kilomètre de largeur, et dont le sommet s'élevait à plus de 50 mètres au-dessus de l'eau, d'où il suit qu'ils enfonçaient de plus de 200 mètres, car la proportion entre la partie libre et la partie submergée est comme 1 à 4, ou 7.
Ces géants de glace, corrodés et rongés sans cesse par les flots qui les baignent, offrent les formes les plus variées et les plus bizarres. Tantôt on croirait voir une ile flottante avec ses baies et ses promontoires; tantôt un mur taillé à pic, surmonté de tours crénelées qui se penchent sur l'abîme et menacent d'é-
Fig. 155. Montagne de glace.
craser le téméraire qui oserait s'en approcher; tantôt, enfin, ce sont des pyramides élancées, des cônes arrondis, des plateaux unis et circulaires. La figure 155 représente une montagne de glace des mers arctiques.
La figure 156 représente une montagne flottante percée d'une haute et longue galerie que les matelots de John Ross rencontrèrent sur les côtes du Groenland, et qu'ils s'amusèrent à traverser; elle avait l'apparence d'un tunnel de cristal.
On peut aisément juger de l'âge de ces colosses d'après le degré d'érosion et de dégradation qu'ils ont déjà subi. Détachés ou lancés depuis peu de temps, ils offrent l'aspect d'immenses plateaux tubulaires dont les flancs renferment encore des débris
de blocs erratiques arrachés au glacier du rivage ; d'autres fois, ils sont fortement penchés, et présentent une pente plus ou moins douce, que l'on peut gravir pour visiter le sommet. Avec le temps, les eaux creusent, à leur base, des excavations profondes
et des cannelures horizontales, qui marquent les lignes de flottaison successive de ces masses en décomposition. Puis, à mesure que la dégradation augmente, on voit naître des colonnes, des ponts naturels, des pointes hérissées, des stalactites et des stalagmites, des trous béants, qui percent la masse de part en
fHE imm
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part, et mille autres formes bizarres qui donnent à ces édifices flottants l'aspect le plus pittoresque, surtout lorsqu'ils sont enveloppés de la lumière pourprée du soleil qui rase l'horizon. Décomposés de plus en plus par l'action de l'eau et de l'atmosphèré, ils nagent vers le nord où les entraînent les courants, quelquefois même contre le vent. Quand ils arrivent au sud du Groenland , les eaux chaudes du Gulfstream achèvent de les désagréger. La figure 157 représente, un de ces îlots de glace qui a été vu au mois de juin 1857, par M. Deville, en dérive sur le banc de Terre-Neuve.
On rencontre quelquefois ces îles de glace groupées par milliers; elles font alors l'efl'et d'une ville de géants qu'aurait emportée une catastrophe géologique et qui voyagerait au caprice des éléments déchaînés. Les mille reflets de la lumière se jouent sur ces palais de cristal et d'argent. Si le cri d'un homme vient à animer cette lugubre solitude, mille échos le répercutent de tous les côtés : on croirait que des esprits invisibles viennent répondre à celui qui ose troubler leur silence.
Toutefois, rien n'est dangereux pour les navigateurs comme ces champs de glaces resplendissantes.
« Il faut, dil, Malte-Brun, avoir un cœur d'airain pour oser s'enfoncer dans ces mers inhosi italières ; car si le navigateur n'y a point à craindre les tempêtes, il court d'autres dangers bien plus capables d'effrayer les esprits les plus téméraires. Tantôt, des glaçons énormes, agités par les vents et par les courants de mer, viennent se heurter contre son frêle navire : point de rocher ou d'écucil si dangereux ni si difficile à éviter; tantôt ces montagnes flottantes entourent perfidement le voyageur et lui ferment toute issue ; son vaisseau s'arrête, se fixe; en vam la hache impuissante cherche à briser ces masses énormes, en vain les voili's appellent les vents : le bâtiment est comme soudé dans la glace, et le navigateur, séparé du monde des vivants, reste seul avec le néant. »
Quand Vice-master, ou pilule des glaces, signale une banquise arrivant des profondeurs du nord, le vaisseau doit fuir à toutes voiles, pour éviter une destruction certaine. La rapidité du mouvement de ces masses colossales est, en effet, prodigieuse. On les voit quelquefois tourner sur elles-mêmes avec une vitesse de plusieurs kilomètres par heure.
Le choc de deux champs de glace se ruant l'un contre l'autre surpasse tout ce que l'imagination peut concevoir et pourrait inventer. Qu'on se représente l'effet d'une masse de dix-huit
millions de tonnes brusquement arrêtée dans sa course! Si deux masses semblables se rencontrent avec des vitesses égales et un mouvement contraire, que peut devenir un frêle navire pris dans ce formidable étau ! Aussi chaque année voit-elle, dans les mers circumpolaires, se multiplier les sinistres, et les vaisseaux disparaître par douzaines.
« J'ai vu un navire, dit Scoresby, qui, écrasé entre deux murs de glace, fut anéanti instantanément dans leur choc formidable. Seule, la pointe du grand mât resta debout au-dessus de ce tombeau flottant, comme un funèbre signal. Un autre se dressa sur sa poupe comme un cheval cabré. Deux autres beaux trois-mâts ont été, sous mes yeux, percés d'outre en outre par des glaçons aigus de plus de 100 pieds de long. »
Dans la terrible baie de Melville, plus de deux cents navires ont péri de cette manière.
Les montagnes de glace sont souvent presque immobiles; elles forment alors pour les vaisseaux un point d'appui, si les vents sont violents ou contraires, si la stabilité est nécessaire aux besoins de la pêche, ou si l'on cherche un abri contre les glaçons qui dérivent dans un pêle-mêle tumultueux. Il est dangereux, toutefois, de s'amarrer au-dessous de montagnes de glace trèsélevées, car souvent leur équilibre est si peu stable, que le plus léger choc les fait basculer. Si elles viennent à rencontrer un obstacle en flottant le long de la mer, elles se brisent, comme un gigantesque obus, en blocs de dimensions formidables, qui écrasent tout par leurs éclats.
La glace dont la surface a été entamée par le dégel devient fragile et cassante : on a vu des montagnes de glace se fendre du haut jusqu'en bas pour avoir été seulement frappées à leur base d'un coup de hache, par un matelot occupé, dans une chaloupe, à y fixer une ancre. La crevasse engloutit le malheureux, et les débris, projetés en tous sens, submergèrent l'embarcation. Dans le voyage exécuté en 1856, dans le nord de l'Europe, parle prince Napoléon, on s'amusait à faire éclater des montagnes de glace par le choc d'un boulet de canon.
La neige qui s'amasse sur ces îles flottantes fond au print(>mps, et elle forme, dans les creux, des masses d'eau douce, qui sont d'un grand secours pour les pêcheurs de baleines.
Les vents des mers arctiques sont remarquables par leur
inconstance. La force de ces vents diminue beaucoup lorsqu'ils passent sur un champ de glace; quelquefois même la glace semble repousser le vent et le faire tourner en sens contraire. Les brises chaudes du sud se refroidissent en passant au-dessus des glaces et abandonnent leur humidité, sous forme de neige. Les nuages ne peuvent pas se former dans ces contrées glacées; les vapeurs atmosphériques s'y condensent en neige sans autre intermédiaire.
Les tourmentes de neige sont terribles pour les marins qui sont forcés de traverser la glace à pied, ou dans des traîneaux attelés de chiens esquimaux. D'épais tourbillons fouettent le visage du malheureux voyageur, pénètrent dans sa bouche et dans ses narines, soudent ses paupières et l'aveuglent. La bise bleuit sa peau et lui cingle le visage, comme feraient les lanières du knout. Dans ces parages la température descend parfois à plus de 50*^ au-dessous de zéro, et elle ne s'élève jamais à plus de 10 degrés au-dessus. L'éclat de la blanche enveloppe de glace qui couvre partout le sol est tel, dans les régions polaires, que l'on est forcé de porter des lunettes bleues ou des masques en grillage de fil de fer lorsqu'on veut traverser ces plaines de glaces éternelles.
Une illusion d'optique très-fréquente dans les parages polaires fait paraître les objets plus grands qu'ils ne sont en réalité. Un renard prend les proportions d'un ours; des bancs de glace peu élevés semblent de hautes montagnes. On croit voir à l'horizon des terres dont on n'approche jamais. Les distances des objets réels semblent diminuées, tout comme il arrive dans le désert : on marche, on marche, et l'on n'arrive pas.
Une autre source d'erreur, c'est le mirage, qui fait paraître suspendue en l'air l'image d'objets éloignés, et donne ainsi lieu aux scènes les plus étranges. Scoresby aperçut un jour dans le ciel l'image renversée d'un vaisseau, et dans ce vaisseau il reconnut le Farne, commandé par son père, qui venait de mouiller dans une anse à dix lieues du point où il se trouvait lui-même en ce moment : c'était un effet du mirage.
Ce qui distingue le plus les régions polaires des autres con-
trées de la terre, c'est leur long jour et leur longue nuit. Décrivant une immense spirale autour de l'horizon, le soleil monte
peu à peu jusqu'au plus haut point de sa course, a une trentaine de degrés ; puis il revient de la même manière vers Thorizon, et
fait ses adieux à la terre, s'éteignant peu à peu dans un morne crépuscule. Pendant près de six mois le soleil reste invisible.
0 Lorsqu'on se voit pour la première fois enseveli dans les ténèbres silencieuses de la nuit polaire, dit le capitaine Parry, on ne peut se défendre d'un involontaire effroi : on se croit transporté hors du domaine de la vie. Ces mornes et sombres déserts paraissent comme ces espaces incréés que Milton a placés entre l'empire de la vie et celui de la mort. »
Les animaux mêmes sont afTectés par la tristesse qui règne alors dans la nature. Sous l'influence de ces constantes ténèbres les chiens de Terre-Neuve du docteur Kane devinrent fous et moururent.
Dans les régions polaires, la durée du jour est d'environ six mois. Pendant ce long intervalle, le soleil ne cesse pas d'apparaître; un peu plus bas seulement à minuit jusqu'à midi. La figure 158 représente, d'après une photographie, une vue du Spitzberg, éclairé à minuit par un soleil à demi-voilé.
Les longs jours polaires agissent comme les longues nuits sur certains animaux. Lord DulÎLTin, dans ses Lettres écrites des régions polaires , raconte qu'à mesure qu'il avançait vers le nord et que les nuits devenaient plus courtes, un coq qu'il avait emporté se montrait de plus en plus désorienté : il ne dormait pas cinq minutes sans s'éveiller dans un état d'agitation nerveuse, comme s'il eût craint de laisser passer le point du jour et l'heure du chant. Quand la nuit eut enfin complètement cessé de se produire, la constitution du pauvre animal fut ébranlée sans retour. 11 lit entendre une ou deux fois une voix insolite, et tomba dans un étrange malaise. Enfin, en proie au délire, il se mit à caqueter tout bas, comme s'il rêvait de grasses bassescours et de jeunes compagnes ; puis il s'élança tout à coup pardessus le bord, et trouva la mort dans les flots.
Si le soleil prive pendant six mois de l'éclat de ses feux les contrées circumpolaires, un imposant phénomène illumine fréquemment leurs longues nuits de splendides lueurs, comme si la nature voulait les dédommager de l'absence de l'astre du jour par le plus saisissant de tous les phénomènes optiques. Les nuits polaires sont presque toujours éclairées par les feux resplendissants des aurores, dites boréales ou australes. Voici à peu près la gradation de ce phénomène. Le ciel commence par se rembrunir. Il s'y forme bientôt un segment nébuleux, bordé
d'un arc plus large, d'une blancheur éclatante, et qui semble agité par une sorte d'effervescence. De cet arc s'élancent des rayons et des colonnes de lumière qui montent jusqu'au zénith (fig. 159). Ces gerbes lumineuses passent par toutes les couleurs du prisme, du violet et du bleu bleuâtre, jusqu'au vert et au rouge purpurin. Tantôt les colonnes de lumière sortent de l'arc brillant, mélangées de rayons noirâtres; tantôt elles s'élèvent
Fig. 159, Aurore boréale.
Simultanément en différents points de l'horizon et se réunissent en une mer de flammes agitée par de rapides ondulations; d'autres fois ce sont des étendards flamboyants qui se déroulent et flottent dans l'air. C'est ce que représente la figure 160. Une sorte de dais, formé d'une lumière douce et paisible que l'on appelle la couronne, annonce la fin du phénomène. Alors les rayons lumineux commencent à perdre de leur éclat, les arcs
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colorés se dissolvent, s'éteignent, et bientôt on ne voit plus qu'un faible nuage blanchâtre dans les points du ciel où se
Fig. 161. Halo en Morvege.
jouaient les mille feux brillamment colorés de l'aurore polaire. Quand le soleil ou la lune sont visibles dans les régions po-
météores se montrent à la fois, comme s'il y avait fête au ciel. La figure 161 montre la forme de l'arc lumineux, qui a reçu des météorologistes le nom de halo. On voit sur la figure 162 un parliélie éclairant la mer glaciale arctique.
Telles sont les merveilles des mers polaires en général. Considérons maintenant chacun des deux pôles en particulier.
Pôle arctique. — Le pôle arctique ou boréal est le seul qui ait été exploré avec quelque suite ; car les intérêts du commerce ont forcé d'étudier avec obstination ces parages, tandis que les mers antarctiques ou australes n'avaient rien qui pût attirer les entreprises humaines.
Malgré les nombreuses expéditions dirigées depuis deux siècles à travers les mers arctiques, pour découvrir des passages libres permettant de se rendre du nord de l'Europe dans les Indes, les terres du pôle boréal sont loin d'être aujourd'hui exactement connues des géographes. La brume et la neige qui les couvrent presque toujours ont induit en erreur bien des navigateurs. Dans son premier voyage, fait en 1818, John Ross crut voir le détroit de Lancastre fermé par une chaîne de montagnes, qu'il nomma Croker mountains. Mais l'année suivante , le capitaine Parry reconnut cette erreur, et le commandement fut retiré à James Ross , qui ne dut qu'à la générosité du distillateur Félix Booth de pouvoir retourner, quelque temps après, dans les mêmes parages. Nous donnerons quelques détails sur les épisodes principaux de l'important voyage de Parry au pôle nord.
Le marin anglais partit en 1819 avec deux navires, VHècla et le Griger. Il découvrit les détroits de Barrow, de Wellington et du Prince-Régent, les îles Cornwallis, Byam-Martin etMelville, auxquelles on a donné depuis le nom d'archipel Parry. Dans ce court voyage il recueillit autant de résultats nouveaux qu'en ont obtenu ses successeurs pendant les quarante années suivantes. C'est qu'il était le premier à parcourir ces mers.
Sur l'île de Byam-Martin on constata l'existence de quelques ruines d'anciennes habitations des Esquimaux. Parry passa l'hiver à l'île Melville. Pour atteindre l'ancrage choisi dans la baie Winter, on fut obligé de scier dans la glace un chenal d'une lieue de long, ce qui exigea un travail de trois jours (fig. 163). Mais à peine était-on amarré dans le havre, que le thermomètre tomba
à 18"* au-dessous de zéro. On transporta à terre les chaloupes, les câbles, les voiles, les manœuvres courantes, etc. Les mâts furent descendus jusqu'aux plus basses hunes, et le reste des agrès servit de faîte à une toiture en planches attachée sur le plat-bord, et
revêtue d'une épaisse couverture de bourre de laine, qui formait contre le vent et la neige un excellent abri. On prit une foule de précautions contre le froid et l'humidité sous les ponts. Des poêles maintenaient dans le navire une température supportable. Dans
chaque dortoir un faux plafond en toile imperméable empêchait les vapeurs de se condenser sur les parois de bois (fig. 164). L'équipage fut divisé en compagnies placées chacune sous la surveillance d'un officier, chargé d'inspecter tous les jours le bon état de leurs vêtements et leur propreté ; car rien n'est aussi indispensable que les soins de toilette dans ces pays où l'on est constamment menacé du scorbut. En prévision de l'avenir, le capitaine Parry réduisit d'un tiers la ration ordinaire de pain. La bière et le vin furent substitués à l'eau-de-vie. Chaque jour on faisait boire aux matelots de la limonade de citron. Le gibier venait quelquefois varier ces repas, dignes des
Fig. .164. L'Hécla et le Griger hivernant à l'ile Melville.
Spartiates. Gomme remède contre le spleen, on jouait de temps en temps la comédie. Parry avait composé pour ces représentations un vaudeville intitulé le Passage au nord- ouest , ou la Fin du voyage. Pendant les représentations , le thermomètre marquait au dehors — 35^, et dans la salle — 28^ Jamais on n'avait vu les feux de la rampe à une aussi basse température. Pendant cette éternelle nuit de 84 jours, le thermomètre arriva un moment à — 47".
Quelques matelots eurent les membres gelés et ne furent jamais qu'incomplètement guéris. Un jour, le feu ayant pris à la hutte qui servait d'observatoire, un matelot qui voulut emporter
un instrument précieux y perdit ses mains, qui furent complètement gelées.
Cependant le mois de juin étant arrivé , on put faire quelques
Fig. 165. Abandon de la Fuiy dans le détroit du Régeni en 1824, par le capitaine Parry.
excursions. On découvrit certaines parties des terres tapissées de mousse, de gazon, de Saxifrages et de Pavots. Là se réunissaient des rennes, des bœufs musqués, des lièvres, des oies boréales, des pluviers, des gélinottes blanches, etc. Des loups et des renards
rôdaient autour de ce butin, que l'équipage sut leur disputer. Le capitaine Parry n'osa passer un second hiver dans ces terribles lieux. 11 retourna au port dès que le dégel eut rendu le passage libre.
En 1821, Parry entreprit un second voyage avec la Fury et Jlécla. Il visita la baie d'Hudson et le canal de Fox. Dans son troisième voyage, entrepris en 1824, il fut surpris par les glaces dans le canal du Prince-Régent, et contraint d'y passer Thiver.
La Fury, démantelée, se trouva hors d'état de servir. Parry fut contraint de l'abandonner (fig. 165) et de retourner en Angleterre."
Accompagné de James Ross il reprit la mer en 1826 , monté sur fHécla. Cette fois, il arriva jusqu'au pôle. En partant de l'île de la Table , au nord du Spitzberg , Parry plaça son équipage dans deux barques-traîneaux, V Entreprise et VEndeamur: la première sous son commandement, la deuxième sous les ordres de James Ross ( fig. 166). Ils marchèrent tantôt à flot, tantôt halés sur la croûte de glace. Bientôt la glace se montra hérissée de pointes aiguës qui perçaient les chaussures, entrecoupée de vallées et de petites collines qu'il fallait gravir. Malgré l'audace et l'énergie de ses hommes , Parry et Ross avançaient à peine de 7 kilomètres par jour; encore la dérive de la glace vers le sud les menaçait-elle sans cesse vers le point de départ. On atteignit 82^ 45' 15" de latitude. Ce fut le point extrême; on regagna au bout de deux mois rHécla, qui ramena l'équipage en Angleterre. Parry n'avait pas trouvé le fond de la mer à 9 kilomètres, et nulle part le regard n'avait rencontré des terres.
Au mois de mai 1829, le capitaine Ross reprit seul la route des mers polaires. Il entra dans le canal du Prince-Régent et y retrouva la Fury , c'est-à-dire le navire démantelé que Parry avait abandonné, huit années auparavant, dans ces parages. Les provisions que le vieux navire contenait encore furent pour l'équipage de Ross une ressource providentielle.
Le navigateur anglais explora la péninsule Boothia, et passa quatre hivers consécutifs dans le port Félix, sans pouvoir dégager son vaisseau la Viclory , ce qui lui donna tout loisir de se familiariser avec les Esquimaux. James Ross a raconté, dans la relation de son long séjour dans les contrées polaires, ses rapports avec les Esquimaux, habitants de ces contrées. Nous passerons ces détails sous silence, nous bornant à représenter comme spécimen de la vie de ces êtres humains, les habitations qu'ils se construisent pour y passer l'hiver, au moyen de blocs de neige durcie (fig. 167).
Sur la côte sud-ouest de Boothia, James Ross foule le pôle magnétique, et il voit l'aiguille d'inclinaison se maintenir verticale. Mais sa santé et celle de ses hommes s'altèrent à vue d'œil. Enfin, en 1833, ils atteignent sur des bateaux la passe du Prince- Régent.
Exposés à mille dangers, prêts à succomber de froid et de ■faim, James Ross et son équipage sont enfin aperçus, après avoir fait de grands efforts pour attirer son attention, par un navire baleinier. On les reçoit à bord , et on leur apprend que le vais-
seau qui vient de les sauver, c'est r Isabelle, autrefois commandée par feu le capitaine James Ross.
« Mais le capitaine Ross, c'est moi , dit le chef de l'équipage sauvé.
— Le capitaine Ross est mort depuis deux ans, » lui répondent les matelots de Vhahelle^ qui ne l'avaienl jamais vu.
Tout finit cependant par s'expliquer, et nous n'avons pas besoin de dire avec quel enthousiasme furent reçus à Londres Ross et ses compagnons arrachés au tombeau des mers polaires.
Nous ne terminerons pas cette revue rapide des dernières expéditions entreprises au pôle arctique sans parler du célèbre et infortuné Franklin.
L'année même où Parry partit pour la première fois, sir John Franklin entreprenait sa première expédition dans les mers arctiques. En 1819, il explorait la rive nord de l'Amérique et découvrait la source de la rivière Coppermine. Il y retourna en 1825, mais revint sans résultat. Ce n'est qu'en 1845 qu'il partit pour la troisième fois, avec VÉrèbe et la Terror, navires qui avaient parcouru les terres australes Son équipage comprenait 138 hommes; il emmenait les capitaines Crozier et Fitz-James. Ses instructions lui donnaient pour mission de chercher le passage au nord-ouest, pour se rendre au détroit de Behring.
Franklin fut aperçu pour la dernière fois ici-bas, au mois de juin 1845, par deux capitaines baleiniers.
En 1848 , on commença à s'inquiéter vivement de la destinée de ce navigateur. Les expéditions à sa recherche se succédèrent, envoyées à grands frais par les gouvernements anglais et américain, et par lady Franklin elle-même. Quelques-unes pénétrèrent dans les mers polaires par le détroit de Behring , mais la plupart prirent par la baie de Baffm. En 1850, les capitaines Ommaney et Penny finirent par découvrir, à l'entrée du canal de Wellington, quelques vestiges du passage de Franklin : des tombeaux , des caisses de fer-blanc, des cordes, des habits. On pensa dès lors que Franklin s'était engagé dans les régions du nord , et l'on dirigea les recherches en conséquence , au lieu de chercher vers le sud, comme il aurait fallu le faire. En 1850, un récit des Esquimaux recueilli par le docteur Raë fit reconnaître l'erreur. Ces hommes racontèrent qu'ils avaient vu passer, quelques années auparavant, au sud de Boothia, une troupe de soixante hommes environ, terriblement amaigris; ils ajoutèrent que plus tard on les avait tous trouvés morts.
Guidée par ces derniers indices, lady Frankhn acheta, des débris de sa fortune, le yacht à hélice la Fox, avec lequel le capitaine Mac-Clintock partit en 1850. Après vingt-deux mois de voyage, le capitaine Mac-Clin tock découvrit, le 6 mai 1859, sur
la pointe nord de la terre du roi Guillaume, un cairn, ou tas
de pierres formant étape, qui lui donna le mot de l'énigme fa-
taie que tout un peuple cherchait depuis si longtemps à pénétrer (tig. 168). Des feuillets de parchemin datés du 25 avril 1848, et enterrés sous ces pierres, contenaient les derniers détails, tracés de la main des officiers, concernant la malheureuse expédition de Franklin.
Le commandant était mort le 11 juin 1847. En 1848, les survivants espéraient atteindre l'embouchure de la rivière de Cack, mais ils succombèrent, eux aussi, au froid et à la faim.
En septembre 1859, le capitaine Mac-Clintock rentrait en Angleterre, ramenant sur le Fox presque tous les hommes de son expédition et rapportant divers objets retrouvés dans les lieux qui furent le théâtre du désastre de l'expédition de Franklin ( fig . 1 6 9 ) .
Il ne nous reste qu'à dire quelques mots des derniers voyages entrepris dans les mers polaires.
Avant le retour de Mac-Glintock, le capitaine Mac-Clure, parti du détroit de Behring, découvrit en 1850 le fameux passage du nord, cherché inutilement depuis tant de siècles, entre l'île de Melville et l'île Basing. Il vit le thermomètre descendre à — 54". Au mois d'octobre 1854 , Mac-Clintock était de retour en Angleterre. On acquit plus tard la certitude que Franklin avait dû, avant de mourir, reconnaître l'autre passage qui existe au nord de l'Amérique , au sud des terres Victoria et Wollaston.
L'expédition du docteur Kane entra, en 1853, dans le détroit de Smith, et s'avança, vers le nord, sur des traîneaux attelés de chiens. La température, qui était de — 30" à — 40" en moyenne, descendit jusqu'à — 50". On trouva, à 11" du pôle, deux villages d'Esquimaux appelés Etah et Peterovik, puis un immense glacier. Un détachement, conduit par le lieutenant Morton , découvrit, au delà du 80« degré de latitude, un chenal d'eau libre où s'ébattaient d'innombrables oiseaux : hirondelles, canards, mouettes, etc., poussant des cris aigus. Des phoques se jouaient sur des glaçons flottants. En montant le long des rives, on rencontra des plante3 fleuries : Lychnis, Joubarbes, Hesperis, etc. Le 24 juin, Morton arbora, sur le cap Indépendance^ situé au delà de 81", le drapeau de l'Antarctic, qui avait vu aupan^vant les glaces du pôle austral. Au nord, la mer libre fuyait à perte de vue ; à gauche, la rive occidentale du canal Kennedy semblait se terminer par une chaîne de montagnes, dont le pic principal, élevé de 300 mètres, reçut le nom de mont Parry. L'expédition retourna vers le
sud, et arriva, affaiblie et mourante de faim, au port d'Upper-
navick, où elle fut reçue par un navire américain. Kane, épuisé par ses souffrances, mourut en 1857.
Nous ne terminerons pas ces rapides considérations sur le pôle arctique sans signaler un fait géologique d'un grand intérêt.
Quand on a pu explorer la nature des terrains des régions avoisinant le pôle nord, on a trouvé qu'un grand nombre appartiennent aux terrains houillers : tel est le cas de l'île Melville, de l'île de Saint-Patrick, etc.^ Sous la glace éternelle qui couvre le sol de ces îles, le terrain houiller existe, avec tous les débris des végétaux fossiles qui le composent. Ainsi, aux époques géologiques, le pôle nord de la terre était couvert de la riche et abondante végétation dont les restes constituent aujourd'hui la houille ; ce qui prouve que la température de ces régions était extrêmement élevée et supérieure à celle de nos pays équatoriaux. Quel prodigieux abaissement de température a donc subi notre globe depuis les temps géologiques !
C'est un contraste bien étrange de voir la houille former le sous-sol des glaciers polaires. Supposez que l'industrie humaine songea s'établir dans ces contrées, elle retirerait de la terre le combustible nécessaire à réchauffer les habitations, et la nature fournirait ainsi elle-même les moyens de combattre les rigoureuses conditions climatériques de ces climats inhospitaliers.
Pôle antarctique. — Le pôle austral est probablement enveloppé d'une calotte de glace de 4000 kilomètres de diamètre. Tout porte à croire que les dimensions de cette masse ont diminué depuis 1774 , c'est-à-dire depuis le voyage du capitaine Cook.
On ne peut approcher des parages antarctiques que pendant les mois d'été, c'est-à-dire en décembre, janvier, février.
Le premier navigateur qui ait pénétré dans ces déserts glacés est le capitaine hollandais Théodoric de Gheritk, dont le vaisseau faisait partie de l'escadre de Simon de Cordes, destinée pour les Indes orientales. En janvier 1600, une tempête ayant dispersé les vaisseaux de cette escadre, au détroit de Magellan, celui du capitaine Gheritk fut entraîné jusqu'au 64^ degré de latitude sud. 11 reconnut là une côte semblable à celle de la Norvège, montueuse, couverte de neige, et s'étendant du côté des îles Salomon.
Le récit de Simon de Cordes fit naître beaucoup d'incrédulité.
1. Voir la Carte géologique de la terre ^ publiée en 1862, par M. Marcou.
Les doutes ne se dissipèrent que quand les terres de New-South- Shetland furent définitivement reconnues.
L'idée d'un continent antarctique est pourtant une des plus vieilles conceptions de la géographie spéculative, une de celles auxquelles on a le plus de peine à faire renoncer aujourd'hui les marins et les savants. L'existence d'un continent austral semble nécessaire pour faire contre-poids aux terres arctiques. La Terra australis incognila est marquée à ce titre dans les cartes de Mercator, autour du pôle sud, et lorsque l'officier français de Kerguelen eut découvert, en 1772, l'île qui porte son nom, il présenta cette idée de Mercator comme lui ayant suggéré le motif de son voyage d'exploration.
En 1774, le célèbre capitaine Cook s'engagea jusqu'au delà de 7Pde latitude, sous le 109'' degré de longitude occidentale. Il parcourut 1 80 lieues entre le 50*^ et le 60"= parallèle de latitude sud, sans trouver les terres dont quelques marins avaient parlé, ce qui lui fit supposer que l'on avait pris pour un continent des montagnes de glace ou des bancs de brouillards. Cook ne rejette pas néanmoins l'idée de l'existence d'un continent austral.
« Je crois fermement, dit-il dans la relation de son voyage, qu'il y a près du pôle une étendue de terres où se forment la plupart des glaces répandues dans ce vaste océan méridional; je crois que les glaces ne se prolongeraient pas si loin s'il n'y avait point au sud une terre, je veux dire une terre d'une étendue considérable. J'avoue cependant qu'alors la plus grande partie de ce continent austral doit être en dedans du cercle polaire, où la mer est si encombrée de glaces qu'elle devient inabordable. Le danger que l'on court à reconnaître une côte dans ces mers inconnues est si grand, que j'ose dire que personne ne se hasardera jamais à aller plus loin que moi, et que les terres qui peuvent être au sud ne seront jamais reconnues. Les brumes y sont trop épaisses, les tourmentes de neige trop fréquentes, le froid trop aigu, tous les dangers de la navigation trop nombreux. L'aspect des côtes est plus horrible qu'on ne saurait l'imaginer. Ce pays est condamné par la nature à rester privé de soleil et enseveli sous d'éternels frimas.... Je crois qu'après cette relation on ne parlera plus du continent ausLral. s
Ces régions désolées auxquelles le grand navigateur appliquait les paroles de Pline : Pars mundi à naturd dammtd et densa mersa caligine, n'ont pas effrayé le courage des explorateurs qui ont succédé à Cook. De nos jours, quelques expéditions ont été
dirigées vers ces parages, séjour du froid, du silence et de la mort de la nature.
En 1823, un passage libre s'ouvrit dans les mers antarctiques. Le baleinier écossais James AVeddel, lancé avec son équipage, à la poursuite des phoques, ayant trouvé par hasard la mer libre sur sa route, put s'engager jusqu'à la latitude de 74" (sous le 34^ degré de longitude); mais la saison étant trop avancée, il revint sur ses pas.
Le voyage de Weddel avait fait grand bruit ; il avait fait entrevoir la possibilité d'explorations plus sérieuses. Quinze ans plus tard, les expéditions de Dumont d'Urville, de l'Américain Wilkes et de sir James Clark Ross se mettaient en route pour le pôle austral.
Le marin français Dumont d'Urville, *le même qui périt misérablement en 1844, dans la catastrophe du chemin de fer de A'ersailles, partit le 9 janvier 1838, du détroit de Magellan, avec les deux corvettes r Astrolabe et la Zélée. 11 croyait, après avoir dépassé la première barrière de glace, trouver, comme Weddell, une mer ouverte; mais il dut bientôt renoncer à cette espérance. Les glaces flottantes devenaient de plus en plus serrées et dangereuses. Les glaces australes ne circulent pas dans des détroits, ou passages tout formés, comme celles du pôle nord. Détachés des énormss banquises qui entourent les terres , ou reposant quelquefois seulement sur des bas-fonds, ces blocs forment des ceintures parallèles au front des folaises, entrecoupées d'un petit nombre de canaux étroits et sinueux. Ces falaises de glace offrent une dégradation d'autant plus avancée qu'elles sont plus éloignées de leur point d'origine, ce qui permet au marin de juger approximativement de l'éloignement des banquises. Les blocs de glace forment d'abord de vastes prismes, ou masses tabulaires, régulières, d'une blancheur mate; mais peu à peu ils s'usent, se fendent, s'arrondissent ou se divisent sous l'action des flots qui les charrient; leur couleur devient de plus en plus limpide et bleuâtre. Ils peuvent remonter librement vers le nord, au gré des courants et des vents, qui les emportent dans la direction de l'équateur. D'une année à l'autre ces glaces flottantes peuvent s't'.ccumuler d'une manière très-difl'érente, et ce n'est que par un véritable hasard qu'elles laissent quelquefois entre elles un passage libre, tel que celui qui
fut trouvé par WeddelL On a encore rencontré de ces îles de glace à la latitude sud de 35" et à la hauteur du cap Horn.
Les deux navires français se trouvèrent plusieurs fois pris dans les glaces que resserraient les vents du nord; ils ne durent qu'au retour des vents du sud, qui dispersèrent ces masses énormes, de pouvoir en sortir sains et saufs. Dans quelques circonstances, Dumont d'Urville se vit obligé de lancer son navire contre un champ de glace qui l'emprisonnait, et de se frayer par la force un chemin à travers les banquises, en se servant de sa corvette comme d'un bélier.
En 1838, il reconnut, au sud des îles Orkneys, environ 50 lieues de côtes, auxquelles il donna le nom de terre Louis-Philippe et de terre Joimille. Ces terres sont recouvertes par d'énormes glaciers qui s'élèvent à 800 mètres de hauteur. Ross y a découvert plus tard des pitons très-élevés, tels que le mont Penny et le mont Haddington (2150 mètres); le marin anglais constata que cette terre n'est qu'une grande île. L'équipage de Dumont d'Urville était malade et très-fatigué; le commandant donna l'ordre de retourner à Hobarton, d'où il repartit pour le pôle austral l'année suivante (janvier 1839).
Il s'avança cette fois par un point diamétralement opposé. Bientôt il se retrouva au milieu des glaces , sous le cercle antarctique, et découvrit alors la terre Adélie. La longue et haute falaise de cette île ou continent était entourée d'une ceinture d'îles de glaces menaçantes et nombreuses. Dumont d'Urville n'hésita pas à diriger ses vaillantes corvettes au milieu de la bande d'énormes glaçons qui semblaient défendre les abords du pôle sud. Par moments, ses vaisseaux y étaient tellement resserrés qu'on devait craindre sans cesse un choc terrible, un abordage Irréparable, une pression inévitablement funeste. En outre, la mer produisait autour de ces écueils flottants des remous considérables, qui ne pouvaient qu'entraîner à sa perte un navire qui s'y fût abrité un seul instant. C'est en passant à leur base qu'on jugeait de l'élévation des falaises de glace.
« Les murailles de ces blocs de glace, dit Dumont d'Urville dans son Voyage au pôle austral^ dépassaient nos mâtures, elles surplombaient nos navires, dont les dimensions paraissaient ridiculement rétrécies. On aurait pu se croire dans les rues étroites d'une ville de géants. Au pied de ces immenses monuments, nous apercevions de vastes cavernes creusées par
les flols qui s'y engouffraient avec fracas. Le soleil dardait ses rayons obliques sur d'immenses parois de glace, semblables à du cristal. Il y avait là des effets d'ombre et de lumière vraiment magiques et saisissants. Du haut de ces montagnes, s'élançaient à la mer de nombreux ruisseaux, alimentés parla fonte qu'activait le soleil de janvier, été de ces régions. »
Parfois les glaçons se rapprochaient tellement qu'ils cachaient entièrement la terre ; on n'apercevait alors que deux murs de glace menaçants • des échos sonores répétaient les commandements des officiers. La corvette qui suivait V Astrolabe paraissait si petite, sa mâture semblait si grêle qu'on était saisi d'un sentiment de terreur. Durant près d'une heure, on ne vit que des murailles verticales de glace. On arriva ensuite dans un vaste bassin, formé d'un côté par la chaîne d'îles flottantes qu'on venait de traverser, et de l'autre par une terre haute de 1000 à 1200 mètres, à la surface ondulée et bouleversée, bien que partout revêtue d'un épais manteau de glace dont le soleil faisait resplendir l'imposante blancheur. Les officiers purent s'avancer en canot, à travers un labyrinthe de glaçons, jusqu'à un petit îlot placé en face de la côte. On toucha terre, et le pavillon français fut planté pour prendre possession du nouveau continent (fig. 170). Puis on emporta quelques échantillons de roches arrachées aux falaises dénudées et escarpées.
Ces roches sont composées de quartzite et de gneiss. Le continent austral appartient donc aux terrains primitifs, tandis que le continent boréal appartient, comme nous l'avons dit, au terrain de transition (terrain houiller).
Dumont d'Urville a tracé la carte de la terre Adélie jusqu'à une trentaine de lieues. C'est un pays mort et désolé, sans aucune trace de végétation.
Un peu plus vers le nord, le navigateur français reconnut vaguement, dans les lignes blanchâtres de l'horizon, une autre terre qu'il nomma cote Clarie, et dont l'existence fut confirmée par l'expédition américaine de Wilkes.
Cet habile officier a exploré les terres australes sur une plus grande étendue qu'aucun autre navigateur, mais il s'est laissé induire en erreur par les brouillards, et il a marqué sur sa carte quelques côtes là où sir James Ross n'a trouvé plus tard que de l'eau. Cette erreur a jeté sur toute son expédition une défaveur, d'ailleurs injuste.
En 1841, Ross pénétra dans un golfe qui échancre la grande glacière australe. Il y découvrit, sous le 76"^ de latitude, une montagne volcanique, haute de 3750 mètres, qui lançait des gerbes de flammes et de fumée à plus de 700 mètres dans les airs
(fig. 171). Les flancs de cette montagne gigantesque, située dans la terre Victoria, sont couverts de neige jusqu'à l'orifice du cratère d'où partent les flammes. A peu de distance, Ross aperçut le cône, presque aussi élevé, d'un autre volcan éteint, ou du moins inac-
lif. Il donna à ces deux volcans les noms de ses vaisseaux, E7^èbe et Terror, noms qui sont en harmonie avec la nature de ces parages désolés. La falaise de glaces s'élevait jusqu'à 60 mètres et paraissait avoir 300 mètres de profondeur ; on ne trouva pas à 750 mètres, le fond de la mer. Au loin, vers le sud, on distinguait une rangée de hautes montagnes que Ross nomma monts Parry.
Quand Ross revint sur ces pas, il s'était avancé presque jusqu'au 79* degré de latitude australe.