‹ La terre [microforme]Chapitre 10 sur 17 · PORTO · texte numérisé non relu

PORTO

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Autrefois, jeune institutrice, Marcelle avait re couru à son aiguille pour tromper les ennuis et h solitude de sa situation ; mais aujourd’hui, c’est pour subvenir aux besoins impérieux du foyer qu’elle et

tenue d’y recourir.

A pied, avec son petit Gérard gambadant à se côtés et s’informant à tout instant si c’était loin ch grand-père, elle venait régulièrement chaque semel au village apporter les divers travaux de coutu qu’elle était parvenue à exéruter au cours de la & maine. Elle préférait ’acquivwer elle-même de cette tâche afin de ne point déranger Lucas, ni l’expowt surtout à la tentation du cabaret. Et puis maint nant qu'elle avait tout raconté au père de Beaumon qu’ils ne se cachaient plus rien l’un à l’autre, € trouvait une véritable joie à accourir lui dire bonjou en passant. Tantôt elle en profitait pour lui confi simplement la garde de son petit Gérard; le ph souvent, c’étuit pour se soulager l’âme à lui faire! récit de ses affaires intims.

Elle s’asseyait alors tout auprès de lui, cherch

de ses jeunes yeux naïfs à pénétrer le regard profond du vieillard, et elle lui demandait sur toutes choses c qu’il en pensait. Rien qu'à lire l’expression de leurs figures — certains jours, contristées et graves, d'autres jours, gaies et souriantes — on devinait but de suite que Lucas travaillait dur et ne buvait point depuis quelque temps, ou qu’il avait de nouau succombé au démon de l'alcool et tout laissé à l'abandon sur sa ferme.

Ce jour-là Marcelle avait le Coeur gai. Tout c:: waudant une déchirure qu’elle avait aperçue à l’habit du père de Beaumont, elle s’était informé de mille 1088... avait questionné longuement au sujet de res... de Jacqueline...

—“Que devenait-elle done, cette Jacqueline, qu’on

1 la rencontrait plus ?° avaït-elle demandé, et après

1 moment de réflexion: “Oh! non, ce n’est pas

are qu'elle rougirait de moi.”

—“Ce qu’elle devenait? .» avait répliqué le père

à Beaumont. “Mais amoureuse, je suppose, Mart les jeunes filles.

i on en croit les c —“Ah! vraiment,” avait simplement répliqué Mare, songeuse,

—“Cela ne te gêne pas de me recevoir ?”

—“De te recevoir?...” avait en réponse sourde. ment répété Jacqueline, en cherchant à saisir jus qu’au fond la portée de chaque mot; et sa figure avait pris une expression de reproche si tristement

touchante que Marcelle en était restée interdite.

—“Oh! pardonne-moi, va, d’avoir ainsi voulu te placer au rang du monde d'aujourd'hui et de t’attribuer ses sentiments étroits. Il y a si longtemps, vois-tu, que je t'ai rencontrée que je craignais de Pavoir fait honte à la fin, avec mes vieilles robes râpées... Si tu savais comme ton accueil me soulage.. .”

Elles étaient peut-être râpées, en effet, ces vieilles robes, mais Marcelle réussissait si bien à en dissimuler l'usure dans les plis de l’étoffe qu’elles semblaient encore fraîches.

—“Méchante,” avait simplement répliqué Jacqueline en l’entraînant.

Il n’y a qu'à réfléchir un instant sur certaines aituations pour reconnaître malgré soi que si la double vue, — cette pénétration de pensée qui permek

l'existe point, il s’échange tout de même parfois ntre les êtres, d’une âme à l’autre, d’inexplicables t mystérieux effluves qui les font spontanément se eviner. Toutes deux, en se retrouvant, avaient enti cet effluve et éprouvé en même temps le besoin es'y soustraire. C'est-à-dire que toutes deux avaient enti leur pensée soudainement traversée par l’image e Yves. Pourquoi?... Chez Jacqueline, dont la ensée muette haletait sans cesse au souvenir de Yves, en d'étonnant sans doute à ce que ce souvenir se it subitement ravivé à la seule vue de Marcelle; iis chez Marcelle elle-même, pourquoi le même sounir imprévu s’était-il présenté ?

Comme si elle eut craint de dévoiler ou trahir kelque sentiment qu’elle désirait taire et pour se her d'avance de tout regard indiscret, Jacqueline ait entraîné Marcelle jusque dans Pombre retirée son boudoir de jeune fille.

—“Méchante, va,” répéta-t-elle de nouveau doument... “Est-ce que cela m'importe l’état de tes Les, pourvu que je retrouve “dedans” ma même rreelle? S'il est vrai que nous n’avons pas eu l’ocsion de beaucoup nous voir en ces derniers temps, si que j'ai été plus que de coutume retenue à la son... L’habitude en est si vite pri d’ailleurs e, sais-tu, je me sens maintenant Presque dépaysée de chez moi?... On traverse des périodes com- SG... sans trop en saisir la raison”,., Puis ès un moment : “Cela ne t’est-il jamais arrivé ?. .» “Oui,... seulement... .” et Marcelle s'était ar-

prétend-on, de fouiller jusque dans les cerveaux —

rêtée un instant sur ce sous-entendu... “Seulement, j'en connaissais toujours l’explication.”

Il y avait quelque chose de changé et qui tout à coup sonnait étrangement faux entre elles. Toutes deux le perçurent. (Certes, avec sa délicatesse ertrême de femme, jamais Marcelle n’aurait osé, mal gré son intimité avec Jacqueline, toucher à ces mystérieuses choses de l’âme qu'une sorte de pudeu retient de confier, mais quand l’amitié a laissé secrètement subsister dans un coeur assez d’invisibles germes pour qu’ils se ravivent tout à coup avec ardeur, — selnn qu'ils avaient fait chez elle, à deur étapes de son existence — tout ce qui menace d'a refroidir l’intensité ou d’en modifier le caractère sus cite une réelle angoisse.

C’est devant cette constatation imprévue que Mar. celle s’était arrêtée. Un point lui apparaissait sur lequel Jacqueline voulait qu’elles fussent dorénavant étrangères l’une à l'autre.

Et pourquoi, mon Dieu! cette déconc-rtante fir sure dans leur intimité? Ce que Marcelle venait de laisser en suspens dans sa phrase ne signifiait-il ps nettement qu’elle connaissait tout, qu’elle avait tot deviné chez Jacqueline: autant son amour pour Ver neuil que son soudain attachement au foyer qui n'a était qu’une conséquence. Ne lui avait-elle même pas autrefois prédit cet état d’âme? “Les jeura filles commencent aussi souvent en apparence pti détester que par aimer.” (C’étaient les propres mo qu’elle lui avait dits. Et puis elle se sentait à ce x

ment si disposée à l’approuver ; elle qui, dans sa propre vie, ne s’était en somme appuyée que sur ces rares heures de bonheur.

Ne sachant quoi ajouter, elle aurait déjà voulu trouver un prétexte pour s’en retourner.

Jacqueline l’avait enveloppée dans un long regard pdivinatoire et perquisiteur. Et sans transition, sous l'explosion d'une révolte de sa pensée :

—“"Toi aussi, Marcelle, tu crois que j’aime le docteur Verneuil ?” Jui avait-elle dit en allant se jeter plutôt que s’asseoir à ses côtés.

Oh! cette fois, comme l’ancien diapason s'y trouait; comme c’était bien la note intime et sincère d'autrefois qui avait repris de vibrer entre elles doument. Marcelle n’avait pu réprimer un sourire heureux, moins à cause de la naïveté de la question, qu'à cause du saisissement de joie qui venait de la parcourir comme une caresse, en reconnaissant combien elles étaient toujours soeurs. Se contentant d'approuver d’ur. simple signe affirmatif de la tête, Le reprit avec une expression amusée du regard :

—“Et toi, Jacqueline, tu le crois bien un peu ussi ? n'est-ce-pas ?”?

—“Non, Marcelle ; je ne le crois pas.”

—"Malgré l'opinion de tout le monde ?”

“Malgré l’opinion de tout le monde,”... Elle ait réfléchi un instant... + “Est-ce tout le monde, Ai qui le croit?... C’est aussi le sentiment de ta

amille ?”

—"Mais oui; jusqu’à ce bon vieux de Beaumont,

dont tu connais l'intérêt pour toi, qui me l'affirmui il y a quelques jours.”

—“Yves t’a-t-l fait pareillement quelque obwr vation ?”

—“Il est sans doute de l'avis général.. Je t’affi me qu’il n’y a que toi, est-ce amusant? qui ne veui] pas te ranger à cette opinion... Que voilà donc m petite Jacqueline qui a vite oublié les philosophique leçons de notre bonne Soeur Sainte Marie J oséphine “Vox populi... vox Dei” C’est avec ce critérin accusateur qu’elle te confondrait en te mettant « conflit avec la Providence... Vox Dei... et vol pourquoi notre Jacqueline est amoureuse du docte Verneuil... très très amoureuse.

Jacqueline demeurait pensive.

—“Je te l'avais si nettement prédit pourtant. avait repris Marcelle toujours souriante. .. “Si net ment prédit... Voyons, comptons: C’était en ao il y a deux ans, que je te faisais cette prophéti Vous ne vous connaissiez même pas encore à œn ment, toi et Verneuil. Eh! bien, de ce train, chère, tes noces devront tomber vers 9 heures, mardi matin de l’automne prochain... Tu trouva ça dans l’ahnarach du Peuple. Cela se calcule com les éclipses,” acheva-t-elle dans une fusée de rire avec une longue caresse affectueuse de petite nl qui se croit de l’expérience.

—“Oh! ne ris pas ainsi, Marcelle... ne ris} ainsi... Veux-tu?” Jacqueline le lui avait pres demandé en grâce, tant elle avait mis de supplis douleur dans sa voix.

Marcelle avait senti son sourire se fondre instananément. Attendrie maintenant et sérieuse, elle répliqua :

—“Voyons, regarde-moi bien et raisonne un peu... Pourquoi te refuses-tu à l'avouer cet amour. .. fais-

mine de n’y point croire ? Parce que nous t’avons n peu lutinée à ce sujei?... Mais Verneuil est in parti très convenable et dont tu n’as nullement à ougir...” Et comme Jacqueline niait d’un roulenent convaincu de la tête. +. “Folle, va, qui ignore que, en amour, les chemins qui y mènent le plus vite mt souvent les chemins de traverse par lesquels on

leule se dérober... Et tu ne veux pas que je m’en nuse Un Peu... moi, ta Marcelle,

t'approuver et à te défendre,

«queline semblait encore

wfondeur et le mystère.

Mais Jacqueline s'était attachée à elle et Pavait “Oui, c’est justement

penser...

. Jete le défends.

t O- campagne! O Richelieu! soleil d'or, maisa bénie, versants de montagne, troupeaux, foins ode rants, sources et javelles!

Yves revoyait et respirait tout ça avec volupté. I

lui en venait des effluves si troublants que de tem en temps, comme oppressé, il s’arrêtait. Il se plais alors à rechercher dans le lointain les habitatia connues, les hautes cheminées de la Poudrerie, k clochers voisins, et, plus près, les toits de son villagl le remblai du chemin de fer, les vergers... Il mr chait un peu au hasard, entraîné vers la montagne.

Il avait fini par atteindre son ancienne terre natal

—“Lucas?... Il est à faucher son avoine... à “pièce du puits”, vous savez, de l’autre côté de clôture?” lui avait dit Marcelle en lui désig l’endroit de la main, Et comme elle s’offrait à guider...

—“Oh! je me souviens parfaitement”, lui ar répondu Yves avec gaieté. Puis discrètement, ap l’échange de quelques mots, prononcés à mi-voix, mi

dunt Marcelle avait tout de suite saisi la signification serète: “Comment se comporte-il?. .. bien ?. . .”

Il ava‘t d’abord contourné la massive clôture de pierres des champs, construite, il ne savait quand, par les ancêtres, et maintenant il enjambait les rigoles et les javelles. 11 marchait à travers les chaumes sans autre bruit que celui des pailles brisées sous ses pieds. Et à chaque pas il s’éveillait dans son esprit mille visions lointaines qu’il croyait à jamais éteintes à l'extrémité de sa mémoire.

Je loin, il cria: — “Bonjour, Lucas”, en agitant son chapeau à la manière enfantine des écoliers en congé. Il venait de l’apercevoir qui aiguisait distraitement sa faulx au pied d’un vieil orme dont Pombre couvrait les ayges mousus des bestiaux et le puits familier d’où dérivait le nom donné à cette partie de la ferme,

Attiré par les ondulations argentines, rythmées mme une cadence, que Lucas tirait de sa faulx sous le choc alternatif de la pierre à aiguiser sur les deux côtés du tranchant, — car il était un artiste en celte délicate et difficile opération du moissonneur caradien, — Yves n’avait Pas tardé à le découvrir.

Comme devant un bonheur inespéré et la figure tout de suite détendue dans un brusque rayonnement de joie secrète, Lucas, sa faulx toujours au bras, “élait empressé de marcher à sa rencontre. Yves lismême, tiré par les fils mystérieux qui le liaient à chacun des brins d’herbe de la vieille ferme de famille, pénétré par l’ombr> douce qui descendait comme toujours de la montagne, et attendri surtout par

ur 184 —

le tableau ancien que sa seule présence au milieu des javelles, à côté de Lucas, faisait en ce moment revivre en son âme, Yves avait pareillement senti une indéf'nissable émotion l’envahir. C’est que s'ils avaient pris chacun leur voie, ces deux frères, ils avaient toujours retenu l’un envers l’autre leur même amitié d’enfant: celle des jours où ‘l: partagaient leurs glands et leurs pommes, et où, allant à l’école, laîné portait, le matin, le panier parce ts était plus pesant, le cadet s’en chargeant le soir...

—“C'est jour de chômage à la D. . Une fête de je ne sais quoi que les Anglais shlbbrent aujourd’hui... Et jai trouvé le soleil si beau ce matin que jai es à courir un peu les champs. J’ai fini par te relancer jusqu'ici afin de respirer un peu l’arôme des sapins de la montagne: “Que ça sent donc bon”... “Et toi, Lucas, tu profites de cette belle journée pour faucher ton avoine ?”

Il avait en même temps jeté son chapeau sur un andain et s’était assis sans fâçon. Lucas, de son côté, avait suspendu sa faulx à une branche, puis jetant sur le sol, pour lui-même et pour Yves, deux ou trois javelles fraîchement coupées, il s’était assis à son tour.

—“Oui, je me hâtais de l’abattre”, avait-il repris joyeusement, “car elle est presque complètement mûre... à l’exception de la lisière que tu vois en haut Ucbes... . Cette différence, je crois, est dûe à lPombre que Pre la rangée de pommiers voisine”

—“Comme les voilà déjà gros, ces pommiers. Je me souviens que c’est le vieux père qui les a plantés

lui aussi qui a “éroché” cetle pièce-ci, tu te rappelles?... Je le vois encore derrière le tombereau rempli de pierres et que Rougeaud traînait à petits pas tranquilles. Il n’y a rien qui nous amusait autant que de l'aider à cette besogne... Le pauvre vieux... qu’il en a donc fait de travail”, acheva Yves avec émotion.

—“Bien trop, en effet, pour ce que Ça lui a permis d’amasser”, avait ajouté Lucas, et après un court arrêt: “S’il n’y en avait Pas si grand à cultiver aussi, peut-être Pourrait-on s’en tirer. Mais avec cette étendue et les taxes de toute sorte qui en découlent...” Dans un geste en guirlande, il avait enveloppé la superficie de la ferme. “I] ÿ aurait certainement avantage à en vendre une partie.”

Il avait fait cette observation comme à un point de vue d’affaires. Cela voulait dire dans sa pensée: la main-d'oeuvre trop rare et trop chère; le rendement disproportionné à leffort; les bras qui s’épuisent en rain à remuer cette masse de terre trop vaste.

—“Tu n’en as Pas cependant plus grand que tes -vingt-dix arpents, com- Tux P” avait répliqué Yves, mais le ton de sa voix, tique #rès douce à ce moment, laissait sous-entendre: Gui, pas trop grand, à condition de ne point boire... C’est sur l'effort, voistu, que se mesure toujours le rendement, Tu n’as qu’à en faire lessai,

Mais pour ne rien éveiller d’amer dans sa pensée, il s'était levé: “Bon, il faut que je voie si je possède encore le tour,” continua-t-il en souriant, et il alla ‘emparer de la faulx suspendue auprès d'eux. “Je n'étais pas maladroit autrefois, tu te rappelles ?”

—“Tiens, tu vas t'estropier,” fit entendre aussi. tôt Lucas, d’un ton de protection paterne. “Si j’avais su, je ne l’aurais pas aiguisée autant, car c’est plus difficile à manier que tes petils explosifs, ces machinesdà.” Mais Yves avait déjà atteint un andain laissé à demi terminé et impétueusement il avait commencé d'’abattre l’avoine à grands coups de faulx rapides.

Lucas le regardait faire, légèrement moqueur. Les longues pailles, tranchées tout à coup, continuaient un moment à s’agiter éperdues, puis, inclinant leurs épis comme pour un adieu au beau grand soleil de là-bas qui les avait réchauffées, dorées et mûries, elles se penchaient, se penchaient et brusquement s’affaissaient en longues nappes blondes sur le sol.

Yves termina l’andain et, sans arrêt, se remit à e abattre un second. Il éprouvait en lui-même d plaisir à retrouver son ancienne vaillance, sa même adresse passée,

—“Tu es plus solide que je ne le croyais, sair tu ?” lui cria Lucas en se levant à son tour, et en s’avançant vers lui à travers le champ ras. “Si j'avais sous la main une autre faulx, je te défierai pour un nouvel andain... Mais gare aux ampoules, cette fois, par exemple.” A ce moment, il ne pensait plus à sa pauvreté, ni à sa ferme trop vaste, ni aur soucis qui trop souvent hantaient son esprit; il ne voyait que ce jeune frère partageant tout à coup son travail, redevenu son compagnon, et avec lui renair sait l’image du foyer intact d'autrefois

Yves, essoufflé par l'effort, s'était contenté de sourire.

—“Hein, ça détend les muscles?... et tu te ré- À

juis, jen suis sûr, d’avoir lâché tout ça pour te jt

lancer dans l’industrie et les affaires ?” ‘#4 Son andain terminé, Yves s'était assis pour es- ; 3

auyer son front trenipé de sueurs. Mais au bout d’un ei

tps, il répondit : : 4 —“Tu n'as rien à m'envier, va... “Les affaires”,

comme tu dis, ça ne marche pas toujours à son gré,

et je commence presque à croire, avec le vieux père,

qu'il n’y a que certains bras qui soient aptes à les

brasser habilement. Il y a peut-être plus de vrai

quon ne croit dans ce qu’il répète souvent: Pour le

commerce, l’industrie, les finances, les affaires en

mme, nous ne serons jamais de taille, malgré notre :

orme supériorité numérique, à lutter ici contre

28 concitoyens anglais” Yves s’était levé comme

Pour caresser de nouveau du regard l'étendue de la

femme. “Et c’est pour cela, pensai-je, que le maître

d'un pareil domaine aurait tort d’envier quelque

chose au sous-ordre que je suis menacé d’être indé-

fniment, à la Hamil.. ton. Pow...der... Com

.p0...ny... Limited...” acheva-t-il en s’amusant

à faire éclater les syllabes dans toute leur sonorité

#ronne, Il continua comme pour rectifier: “Je Re

wmple toutefois que les nouvelles écoles techniques 5

* commerciales fondées par l'Etat finiront par cor- j

figer favorablement notre incompétence sous ce rapport,»

Lucas l'avait écouté sans rien dire. Yves reprit avec douceur sur un ton changé:

—“Pendant ce temps-là, toi, tu considères que tu y gagnerais à morceler ton domaine?... Quelle est donc la partie que tu jugerais avantageux de dé. tacher ?”

Lucas, gêné, se contenta de couper l’air d’un geste vague.

—“Le verger, tu veux dire?... Mais ce sont les pommiers que “lds vieux” — pour continuer encore et indéfiniment, semble-t-il, à veiller sur leurs descendants — se sont successivement empressés de planter. Avant que la pioche ne devint trop lourde à leurs mains, ils ont voulu tour à tour les confier à

cette même terre amie, de la vallée du Richelieu, à laquelle ils se proposaient de confier plus tard leurs corps eux-mêmes. (Comment pourrais-tu permettre sans remords à des mains étrangères d’en venir aujourd’hui récolter les fruits ?”

Non, ce n’était pas la partie que Lucas avait pensé détacher. Cela se voyait à son air embarrasgé. Et, comme pour échapper au regard interrogateur dont Yves continuait à le poursuivre, il avait ébauché de nouveau un geste hésitant dans l’espace.

—“Le coteau ?... la prairie peut-être ?” avait alors repris Yves, et malgré que Lucas eut fait non de la tête, il avait continué: “Mais c’est là que se trouvent les ruisseaux et les sources où l’été les troupeaux vont s’abreuver, les chardonnerets et les gri-f

ves se baigner? N’en sens-tu pas parfois toi-même

fraîcheur à tes pieds nus? C’est là que souffle la montagne cette brise aussi propice aux moisus qu'aux moissonneurs.”

Non, ce n'était pas encore ce que Lucas avait pensé ; n malaise le disait, —“La “sucrerie” alors?... Mais ne serait-ce pas rracher un lambeau du coeur que de transmettre à elque étranger la vieille cabane à sucre, l’été, si ine de charmes, si pleine de mystère, l’hiver; les ands érables; les sentiers sous-bois où nous pasons enfants pour aller cueillir des mûres et des smboises ; où avaient avant nous passé nos pères, sis où après nous ton petit Gérard ne pourrait plus ser ?” Oh! ces indéfinissables sensations agrestes, ces tendrissants reculs dans le passé, ces rappels inatndns de visions devant lesquelles plus tard on sent bitement ses lèvres frémir pour un rire ou pour à sanglot, seules les âmes paysannes et rurales, i dès leur enfance ont laissé comme une haleine xhaler sur elles l’énivrante buée des bois, des chauxs et des avoines, seules ces âmes en peuvent convoir la saveur infiniment pénétrante.

Cette fois, Lucas avait écrasé son regard sur le . Ainsi qu’un malade que l’on tourmente en l’entenant de choses trop sérieuses, il n’avait eu qu’un uvement accablé d’épaules pour demander grâce. &æ tenait immobile.

Mais au même moment, un appel joyeux d’enfant it retenti derrière lui et cela l'avait tout de suite

relevé, transtiguré. C’était le petit Gérard qui, perdu dans les avoines, apportait la “collation.”

Lucas courut vers lui, l’empoigna à pleines mains et l’embrassa longuement, longuement.

Cette étreinte passionnée qu’il lui prodi.

guait ainsi, c’était, dans sa pensée, le serment qu'il irait à son tour, plus tard, courir à travers les bois de “la Sucrerie”.

Les jours avaient filé depuis. Ce soir-là, le docteur Verneuil avait à peine quitté le perron et franchi l’avenue de la demeure tranquille que les Duvert habitaient sur les bords du Richelieu que Jacqueline, sitôt la porte refermée, avait croulé sur elle-même dans une irrésistible détente de tou son organisme, Elle s’était abattue dans un fauteuil, l tête dans ses mains. Et dans le tumulte de pensées qui l’agitaient, un sentiment plus troublant que les autres dominait: le sentiment humiliant du rôle quelle jouait, avivé de plus par l'angoisse de ne pouvoir arracher de sa figure :e masque menteur quelle se voyait condamnée à porter, masque d’indifférence pour Yves — et c'était le plus douloureux — Masque d’apparent intérêt pour Verneuil, de duerie pour Marcelle, Pour son père, pour tous ceux de son entourage,

C'est le poids de ce masque qui l’obligeait sans rève à se triturer le Coeur, et qui, ce soir-là, l'avait «rasée comme une loque. Elle avait été bien près,

tantôt, devant Verneuil, de lâcher prise tout à coup

jamais rien ne saurait supplanter l’amour profona

# de lui attester, dans un cri de sa conscience, que

qu’elle tenait enfoui au fond de son être pour Yr mais sa peur, les mots à trouver, les bruits den surtout, — qui de temps à autre retentissaient dm le cabinet d’études voisin et lui renvoyaient l’ims sereine et heureuse de son père, — l’avaient retemg Et son accablement s’exagérait d’autant plus qu dans sa candeur d’âme, elle assimilait à un pur:

de perfidie honteuse l’acte d’héroïsme, pourtant

touchant, qu’elle accomplissait depuis de longs md comme une sacrifiée.

Si elle eut pu au moins mettre sa conscience à posséder un complice qui l’eut remontée et com doucement caressée pendant qu’elle lui aurait dé ses secrètes détresses; mais non, personne à qui pe voir se confier, pas une poitrine sur laquelle se bk tir... Et cependant c’était son père, son père li même qu’elle avait auprès d’elle et dont elle sui en esprit les agissements placides à travers les mun

Elle demeura longtemps immobile, égarée et ha tante au milieu du drame noir qu’elle se voyait i puissante à démêler.

Puis lentement une réaction s’était opérée quil avait ramené à la figure son expression habituel soumise et résignée. Elle se releva avec effort. Da une telle situation, en effet, c’est déjà un allègeme que d’entendre auprès de soi le son d’une voix an de sentir l’enveloppement d’un regard qu’on sait à sympathique. Jacqueline voulut y recourir et dout ment elle s’introduisit dans le cabinet de son pèr

Le vieux docteur écrivait à ce moment. Vous toutefois faire bon accueil à sa fille et la

+ suprès de lui, tout en poursuivant son travail, il lui avait jeté de courtes questions indifférentes et disraites, sans beaucoup se préoccuper de prêter l’oreille rx répliques. Tout à coup, frappé d’une idée jaillie de son propre travail, il déposa sa plume. Et avec un regard fouilleur plein de sous-entendus narquois :

—“Mais ton plan de roman, Jacqueline? ce fameux plan que tu devais tailler, il me semble, en plein erroir québecquois, à même les seuls éléments du pays ?... y as-tu réfléchi ?”

—“Oui, un peu,” reprit sourdement Jacqueline, aus lever les yeux et avec un air de n’en pas vouloir lire davantage.

—“Un peu? Rien qu’un peu ?”

—“Beaucoup, plutôt,” s’empressa de rectifier Jacqueline, sous une inspiration subite. .. “Il m'a même wocupé lPesprit plus que je ne l’aurais aimé, à ertains moments.”

—“C'est bien ce qui arrive en effet,” confirma n riant le docteur... “car une fois engagé dans ces machines-là” l’on ne peut plus se déprendre..… Alors tu as pris la chose au sérieux,” continua-t-il, put à fait amusé, l’oeil déjà pétillant de connaître ce que sa fille pouvait bien avoir ébauché. “Viens donc i, tout près, me raconter Ça” reprit-il, en tirant rs Jui le fauteuil où elle s'était assise, mais ce tait pas encore assez près, et il l’attira elle-même ur ses genoux.

Lon est toujours si petit dans la peine que Jacquele s° laissa faire comme un enfant, sans rien dire.

—"D’abord, ils s'aiment gros, je parie, tes deux

x 6 ons

héros ?” reprit immédiatement le vieux docteur, sow forme d’invite à plus d’épanchements. “Il n’y a pas à y échapper... C’est de tous les terroirs, n’estc pas?...Non, tu ne les voudrais pas ainsi, toi ?” —“Non, pas ainsi... Du moins ils n’en laisse. raient rien paraître au dehors et personne ne le say. ré rait. Eux-mêmes ignoreraient la réciprocité de leurs sentiments et feindraisnt la plus entière indifférence D Pun envers l’autre.” —“Et cela mancherait comme ça tout le long & M" livre ?” interrogea finement le docteur.

—“Peut-être; pourquoi pas?” Pour se décide MP à dévoiler l’ébauche de son plan, Jacqueline s'était Well blottie sur l'épaule de son père, à l'abri de son regard °°’ Elle craignait que sa figure ne vint tout à coup dé. mentir ses lèvres et laisser deviner la réalité à tn vers la fiction. be —“Pourquoi pas, demandes-tu?... Réglons dif © bord un point... Tu te souviens, Pie pas, que ajot tu devais imaginer un livre vrai, un livre pétri dalfti seuls documents humains que l’on ramasse dans lac chemin de la vie, et voilà que tu débutes déjà pui” une situation paradoxale... C’est ce que je reprock” aux oeuvres canadiennes... on n'y trouve enr que des êtres et des situations hors nature... Psycho — logiquement l’amour est une passion; ça n’en serie plus une s’il était permis de l’emprisonner dans ui do aussi complète et aussi patiente réserve. Tu peu menteusement y parvenir dans un livre, tu ne liens pourrais pas dens la vie.” |

He,

—“Alors ce serait invraisemblabe à tes yeux ?” Jacqueline avait eu un mouvement pour protester, “même si l’on apportait un motif puissant ?”

—“Quel motif suffisant Pourrais-tu bien offrir ?” répliqua le docteur, avec conviction.

—“Je ne sais trop... Ce n’est Pas encore net dans mon esprit... Mettons, par exemple,” continua-t-elle en pesant les mots, “que notre héroïne ait découvert que son père a empoisonné la mère de celui qu’elle aime... et vu ‘ue ce secret est en même temps posédé par un certain prétendant qu’elle abhore, elle accepte héroïquement de meurtrir son coeur et se condamne à simuler quelque intérêt envers Jui par crainte des révélations qu'il peut. . .”

—"Ts, ta, ta” interrompit le docteur. “Ah! je rois où tu vas aborder. Tu te prépares simplement chavirer dans le genre de Ponçon du Terrail,” ajouta-t-il, amusé et désappointé à la fois. “Ta tenhtive sert justement à confirmer l’assertion que, l'accord avec nombre d'autres, tu désires contester : impossibilité d'extraire un plan vécu et original du erroir glacé et dénudé que nous avons ici à notre disposition.”

—“Un plan vécu... Tu dis, père?” Elle allait eut-être désespérément se trahir, car, impuissante

dompter son émotion, ses lèvres s’ouvraient déjà

"ur une suppliante protestation, Mais lui, tout à sa

ensée, avait repris :

—“Quelle oeuvre d'idées, puissante et bien du "8, est-il en effet possible de tirer du milieu vide

: — 146 — qui nous enveloppe? Où en puiser le souffle ?... Rien d’étonnant, va, à ce que chacun ait échoué et que ma Jacqueline ,après tant d’autres, ne puisse dépasser le domaine du mythe.”

Il reprit au bout d’un moment: “Ah! comme tout se ressemble bien, dans la vie des peuples comme dans la vie des individus. Pareillement chez les deux, à la période d’enfance, on ne trouve, dans le champ de la fiction, que du fantastique: fées ou déesses. Cela commence toujours par “Il était une fois une belle princesse. . .”" Tu te souviens ?... C’est que l matière première. les éléments réels d’inspiration font défaut. Mais c'est vrai par contre que les idées & sèment, se multiplient, s’acclimatent, et opèrent en somme un peu comme les cultures de bouillon de nos laboratoires. Au début, ces idées ne valent que pour enfanter des contes, des fables ou des légendes naïve, puis, une fois développées et fortifiées par les mille évènements qui remplissent la succession constante des siècles, elles s’affinent et parviennent à fourni la pâte essentielle à la création d’oeuvres de fiction a puissantes, si près de la vie, que c’est presque à d’histoire”, a-t-on proclamé avec justesse; mais i importe d’ajouter en regard de cet aphorisme que à où il n’y a pas d’histoire, il n’y a point d’art no plus.

S’apercevant soudain qu’il s’égarait dans un mé taphysique insaississable pour un cerveau de vingt ans, il fit en souriant machine en arrière:

—“Comment, Jacqueline, tu me laisses ainsi m’en-

valler jusqu’au point de débiner ton pauvre terroir québecquois. .. et tu ne regimbes pas un peu ?”

Il tenta de lui trouver une réponse quelconque dans les yeux; mais elle, le regard clos, s'était maintenue blottie contre son épaule.

Souvent durant l’hiver, — alors que le crépitement de la neige dans les vitres rend les soirées loquaces et prédispose aux confidences, — le docteur était revenu sur ce sujet; autant pour donner cours à ses propres opinions, dogmatiser un peu, que pour distraire Jacqueline et l’arracher à sa mélancolie.

Mais bientôt le printemps avait réapparu avec se. fleurs dans les champs, ses feuilles dans les arbres. Le mois de mai était ainsi venu substituer ses mélodies ailées aux entretiens du coin du feu. Puis cela avait été l’éblouissante lumière de juin ; avec partout sur les coteaux le perpétuel balancement des foins et des grains, quelquefois tourmentés par les brises d'ouest, le plus souvent comme s'ils eussent simplement frissonné sous quelque souffle invisible.

Le soleil avait émergé, le matin, dans un brouillar gris, de derrière le pied de la montagne. Il souf en même temps du sud un vent tiède plein d’huni dité et qui menaçait la pluie prochaine. En toi autre moment, personne ne s’en serait spécialemei préoccupé, mais on était en pleine fenaison et ke foins coupés et entassés en veillottes — c’est-à-di prêts pour la mise en grange — pigmentaient par la surface des champs.

“Pourvu que Lucas ait pensé de mettre « foin à l'abri” s'était spontanément dit le père! Beaumont en déjeunant, l’oeil scrutant l'horizon travers la fenêtre ouverte. “Du si beau foin qu'il cette année”, murmura-t-il.

Il sortit bientôt pour flairer le vent. Car chet anciens pousseurs de charrue, rien ne les intéra de la vie que les choses du sol. Déracinés, portés au village ou ailleurs, devenus rentiers, n'importe, l'odeur de la terre les suit partout et calendrier ne renferme pas pour eux d’autres sais

que celles des labours, des semailles, des moissons, du battage du grain, du charroyage du bois.

Chez le vieux de Beaumont d’ailleurs, l’âpre amour de ces choses était demeuré plus vivace que chez d’autres, car il se plaisait à voir dans la peronne de son fils comme un prolongement de luimême appliqué à remuer la même vieille terre natale.

A petits pas appuyés il avait traversé le village ; puis machinalement il s'était dirigé vers le remblai élevé du chemin de fer afin de pouvoir embrasser à aise l'étendue paisible des champs. Partout les noïssonnneurs, aiguilonnés par la menace de l'orage, Haient à l'oeuvre. Des cris pressés de commandement se croisaient au loin et l’on voyait de tous tés, sous la poussée des fourches, jaillir et s’abatme les veillottes de foin entre les bras puissants des hargeurs.

Un seul champ restait morne: celui de Lucas. Le kux de Beaumont en éprouva un serrement subit u Coeur.

—“Du si beau foin... et lui qui en aurait si grand soin pourtant,” murmura-t-il en ramassant dans à soupir toute une perspective de misères entrevues. Doucement, il enjamba la clôture et prit à travers s champs.

Cela avait été bientôt convenu entre eux, car Mare avait pareillement, depuis le matin, épié le ciel ec angoisse,

—“Oui, elle en aurait certainement la force,” lui it-elle soutenu avec assurance. : “Cela lamuse-

rait, d’ailleurs de.se voir perchée au sommet du voyage, rangeant et foulant le foin...” Elle était déjà prête à courir chercher Rougeaud...

Le père de Beaumont avait eu un instant de crainte en regardant les frêles mains qu’elle avait à mettre à la tâche, puis sans rien dire, il avait consenti. Seul, et en face du temps qui menaçait, il le fallait bien.

Bientôt, secoués par les rigoles, les mains appuyées aux ridelles d’une haute charrette à foin, on les vit tous deux s’enfoncer dans la prairie. Et les veillottes commencèrent de voleter gaiement comme dans les champs voisins.

Longtemps ils restèrent sans se parler. Ils s. taient compris sans phrases, se contentant d’analyser en eux-mêmes le spectacle qu’ils offraient à ce mo. ment, lui, ce vieillard, et elle, cette frêle jeune femme, l’un et l’autre contraints au rude travail de h fenaison.

A la fin, le père de Beaumont s’enquit doucement: “Où est-il donc aîllé ?”

Après un vague haussement d’épaules, Marcelle pointa la main dans la direction du village: “Il est parti de bonne heure plein d’entrain, à la recherche C’un aide... Il devait revenir tout de suite, à cause de son foin... Mais vous savez...” elle acheva « pensée dans un geste d’accablement.

—“De la si bonne terre qu’il a à cultiver” reprit le vieux en soupesant de sa fourche les veillottes généreuses et drues qu’il maniait en ce moment “Il n’aurait pourtant qu’à se bien conduire pour

it

Au lieu de ça...”

Ii laissa sa phrase en suspens afin d’amener Marlle à conclure elle-même et par là lui révéler l’état nt de gêne de son foyer.

Mais elle, ses impressions pénibles effacées, déjà mplacées dans son esprit par la seule vision des oments heureux, s’empressa de reprendre: — ‘“Deis près d’un mois qu’il n’avait pas bu... j'en étais ite fière... et comme l’herbe est abondante cette née et qu’il est adroit et soigneux, quand il le veut, n troupeau de vaches rendait abondamment...

dernière “quinzaine” de la fromagerie lui a rapré presqu’autant qu’à Charles Lusignan, notre sin... Quant à moi, avec le produit de mes poules de mon aiguille, je suis parvenue à... Mais est-ce i que vous n’avez pas encore complimenté “Cha- ” sur ses souliers neufs ?...”

Le vieux de Beaumont fit non de la tête en sount, Ces simples paroles l’avaient subitement reillardi, autant dans les muscles que dans le coeur, ls fourchées rapides qu'il enlevait du sol n’ofent apparemment plus de poids à ses mains. Il déplorait plus en lui-même que l’écrasante corvée hquelle il voyait en ce moment Marcelle se soutre avec tant de bonne volonté. De temps en ps il l’interpellait :

“Repose-toi. .. je monterai t’aider tantôt... Tu

tépuiser.” Mais il ne parvenait pas à modérer

L'entrain. Des brins de paille dans les cheveux,

weillir de beaux bénéfices et prospérer à son aise

des fusées de rire aux lèvres, sa fourche agile mains, elle s’obstinait à lui tenir tête.

Déjà plus de la moitié du champ était moisson Assis tous deux au sommet d’une haute charge i revenaient à travers les “planches” avec leur cà quième charretée. «

—“Sais-tu, Marcelle, que du train que nous ally nous terminerons avant la pluie,” exprima le vieux( Beaumont après avoir un instant comparé l’éteni qui restait du thamp et l’aspect de plus en plus plu Lé de l'horizon... “Pourvu que tu n’aies pas à souffrir...”

La réponse de Marcelle se perdit dans un marti ment subit de sabots, le choc rauque des roues : le pavé, un ébranlement de solives. Ils venaient | s’engouffrer dans la “batterie” de la grange.

Montant des foins entassés et descendant du h la chaleur qui y régnait était accablante et moite.

—“Je saurai bien opérer seul le déchargemal reprit vitement le père de Beaumont, déjà debout forçant Marcelle à aller s'asseoir et se reposer du l’un des coins de la “tasserie”... Va, ce n'est} ce qui me dérangeait autrefois, quand Yves et Lu étaient encore enfants... et ma pauvre “vieille” 18 jamais été astreinte, elle, à faire le travail que à fais aujourd'hui” compléta-t-il avec une certai rancoeur dans la voix.

Il commença de eulbuter les veillottes, tout en i mant le parfum grisant qui s’en dégageait.

—“Yves non plus ne vous a jamais beaucoup aidé, me semble”, reprit Marcelle.

—“Non, pas beaucoup, à vrai dire, en dehors des ances. Mais lorsque les livres ne le tourmenient pas trop, quel vaillant coeur il mettait alors la besogne... comme Lucas d’ailleurs, il faut bien reconnaître... Ah! deux fiers gars que j’avais là”. Il s'arrêta, attendri par les souvenirs encore frais ni subitement l’avaient envahi, et il continua en lence à chavirer les fourchées.

De temps en temps, Pour mieux distribuer et fouler foin sous les chevrons ou dans les coins, il enjamft pardessus la lourde solive qui le séparait de la sserie, :

Marcelle voulait Paider, se remettre à l'oeuvre, is il refusait: — “Reste donc à te reposer un 1...” Il achevait d’ailleurs... plus rien que les delles à vider... en quelques fourchées. il aurait On entendit bientôt le fer de sa fourche cliqueter ir les pièces de fonds de la vieille charrette. I] clait les derniers brins de foin enfouis sous les helettes: C’était tout. Il ne restait plus qu’à reurner au champ pour un nouveau chargement.

Impossible maintenant pour le père de Beaumont D refuser davantage l’aide de Marcelle, et de nou- Au à deux, ils avaient repris hâtivement la tâche. M Toutes préoccupations de fatigue écartées devant . Commun souci d'achever la mise en grange de roit carré qui restait À moissonner, ils ne se icisient même plus de percher les charretées, car

lhorizon de plus en plus bas et lourd exigeait qu ne perdit point de temps. Jusqu’au vieux Rouge lui-même qui semblait s’en rendre compte et qui, constant émoi de Marcelle, franchissait sans le mo drement ralentir son pas les multiples raies et 1 goles dont le sol était sillonné.

De temps en temps, comme pour palper, le pi de Beaumont étendait sa main ouverte dans l’esp Il semblait écouter: “Non, ce n’était pas encor pluie,” constatait-il, et tout en s'appliquant à à poser les fourthées sur le sommet de la charge, manière à alléger autant que possible la part de t vail de Marcelle, il restait silencieux.

Bien que le soleil — d’un éclat si délicieusem séduisant dans ce coin du Richelieu — fût à œ heure absent, le bucolique tableau, que ces de travailleurs imprévus offraient, se constituait cadre d’un charme infini à même le fond vert prés, la surface sinueuse des coteaux et des ri les pans ombragés d’érables et mamelonnés de montagne; tout cela fondu dans l'atmosphère et pleine de mystère qui précède la tombée de la pl

Leurs figures elles-mêmes, tendues sous l’e étaient devenues graves, comme si queique chos fut remonté tout à coup de la noblesse du saint beur qu'ils accomplissaient, Ils semblaient ne! simplement obéir à l’âpre intérêt d’arracher à l'a et à la ruine le foin abandonné de Lucas. Un w ment d’un ordre plus élevé et plus touchant avaient gagnés: le sentiment ému de pieusement cueillir à cet instant, comme par devoir, les

l terre, de la bonne terre nourricière qui, depuis nfini des siècles, donne aux hommes le pain quolien.

Du sommet de sa charrette Marcelle suivait au in le mouvement de la fenaison, la disparition pide des meules de foin dans les champs d’alenir. Partout c’était le même remuement de fourches itillantes, de chariots criards; le même va et vient ssé de paysans qui, bretelles et chapeaux bas, assaient les gerbes.

—“Tiens, Charles Lusignan a fini,” jeta-t-elle n haut, “il s’en retourne avec son dernier voyage.” le s’interrompit comme pour interroger et tendit on tour sa main ouverte dans le vide. “Il ne nous restera toujours pas beaucoup”, acheva-t-elle, en tant l'humidité de plus en plus marquée de l’atxphère.

“Mest avis que nous aurons le temps de terer pourtant”, reprit le père de Beaumont san: tir, calculant seulement de l’oeil l'étendue qui tait... “Ah! si Yves l’eut su, il y a longtemps avec son aide tout serait terminé.”

Mais déjà de fines gouttelettes commençaient de aber, si fines et si rafraîchissantes toutefois qu’elles ient la caresse d’une rosée. Ni Marcelle, ni le

e de Beaumont n’en tinrent compte autrement

pour accélérer davantage le pas de Rougeaud.

charrette, aux quarts remplie et tordue sur ellene à chaque rigole, geignait sur ses essieux.

s ne laissaient plus maintenant l’attelage faire

ét réglémentaire vis-à-vis les veillottes ; le père de

Beaumont se contentait de les harponner au pass et de les projeter au hasard sur le sommet de h charge. La pluie augmentait rapidement.

Ils avaient atteint le bout de la pièce adjacente j la grange. Rougeaud, qui, depuis vingt ans, comm un soldat à lexercice, était dompté à la routine uni. forme du charroyage, s’engagea mécaniquement droite afin de suivre le cintre où se trouvaient d tribuées les dernières rangées de veïllottes, mais père de Beaumont commanda brusquement: Di Rougcaud, Dia! .... Il jeta précipitamment une cou de fourchées nouvelles sur la charge, puis, saisisen les guides, il dirigea à grands pas rapides l'attels ‘vers la grange. ;

—“Cache-toi sous le foin, Marcelle”, cria-tl

la hâte, en stimulant Rougeaud d’un cri enler Four la rude montée de la batterie.

La pluie s’était mise à tomber de plus « plus drue, s’accompagnant d’une étrange musig grèle sur les toits, sur les pailies séchées des prairie sur les arbres, sur les épaules des paysans.

—“Ah! si Yves l'eut su”, avait exprimé le père de Beaumont.

L’eut-il su qu’il n'aurait pas mis grand coeur à la tâche, à ce moment-là, car d’autres soucis — que depuis quelque temps il parvenait de plus en plus péniblement à déguiser sous son Masque souriant de jeunesse — avaient fini par le terrasser.

Aussi, pendant qu’il pleuvait là-bas sur les moissons abandlonnécs, il pleuvait Pareillement, et bien plus amèrement encore, à l'intérieur du laboratoire de la loulrerie, sur les illusions

pas pour lui.

Oui, ses rêves évanouis, le fruit de ses travaux écientifiques enlévé et perdu, supplanté lui-même ° son emploi par un étranger, c'était bien là en

EE

somme le résultat net et brutal de la proposition écrite que la Hamilton Powder Co. venait de faire déposer devant lui, sur l’émail de son laboratoire, et qu’il avait entrouverte avec plus d'appréhension que s’il eut manipulé le plus violent de ses explosifs

Déjà une petite note parue dans un journal tenait depuis quelque temps son esprit dans les alarmes. Elle lui avait appris l’émission officielle d’un brevet relatif à un explosif d’une puissance inconnue jusqu'ici, disait-on, et lexploitation incessante qu’une riche société anglaise projetait d’en faire.

Alors sans en rien dire aux siens, il avait secrète. ment essayé de pénétrer l’origine et la portée exacte de cette nouvalle. Puis, plus secrètement encore, i" avait sollicité l’aide des financiers canadiens, quelques-uns de sa race que le hasard et l’éconumie avaient enrichis, mais qui, à cause de cela même, ne pouvaient se défendre d’une instinctive méfiance, tant ils en avaient vu rater de ces tentatives industrielles, financières et autres, où l’on s’était plus préoccupé de la valeur intellectuelle et scientifique des socié taires que de leurs aptitudes aux affaires.

Ils l’acueillirent tour à tour avec défiance, n’osant risquer leurs capitaux.

Il se rabattit sur les financiers anglais. Chez ceux-là aussi — il l’avait senti tout de suite — cela ne l'avait guère classé haut dans leur esprit, l’énoncé de son nom français et l’aveu de son peu d’expérience en affaires. Tout en continuant à dicter leurs lettres, à manier des paperasses, à répondre aux appels téléphoniques, ils l’avaient cependant écouté, par sim-

ple curiosité d’abord, puis avec plus d'intérêt. Ils lui firent exposer ses plans, le questionnèrent, calculèrent les capitaux à engager.

—“Vous êtes à l’emploi de la Hamliton Powder Co., dites-vous ?”

—“Oui, depuis trois ans.”

—“ Alors, il faudrait nous attendre tout de suite à la concurrence de cette puissante compagnie, Mais est-ce qu’une maison anglaise ne projette pas pareillement de fabriquer un nouveau produit?... Uu brevet n’avait-il pas même été émis ?”

Tous ils avaient vu Ça, il leur semblait, dans les journaux.

Puis, ils avaient de nouveau aligné des chiffres, calculé les frais d'installation, mis en regard les tarifs douaniers, afin de supputer les frais en vue de ventes à l’étranger. Enormes, en effet, insistaient-ils, les frais d'installation et d'exploitation que son nouveau produit allait requérir. Seule lincontestable supériorité de l’explosif, confessaient-ils volontiers, | était susceptible d’en compenser le fardeau.

—“Oh! s’il vous était possible de simplifier le procédé de fabrication... Il faudrait en tous cas vous assurer un brevet tel quel” lui avait dit l’un d'eux, Plus sympathique. “Les affaires sont les affaires, “ous savez” C’est un simple conseil qu'il lui donnait, car à l'exemple des autres d’ailleurs, il ne lui avait fait que de Vagnes propositions qui toutes laissaient percevoir le peu de place que Yves pouvait espérer tenir dans l’entreprise.

Conformément à cet avis toutefois — et toujours en secret, tant il sentait se réaliser une à une les réflexions étranges de son père — Yves s'était Glécidé à solliciter l’émission officielle d’un brevet d’invention. Hélas! un nouvel échec l’attendait. Quelqu'un l'avait devancé et s’était empressé de faire breveter sous le nom de panclastite la formule d’un détonnant dont le procédé de fabrication différait insuffisamment du sien pour lui laisser droit à une nouvelle patente.

Il était resté atterré. Ce rêve ambitieux, auquel il se cramponnait depuis quelque temps ainsi qu’à une bouée, lui aussi s’effondrait.

C’est contre cette suite de déconvenues que Yves luttait, quand il reçut, au fond de son laboratoire, la

déconcertante proposition d'engagement faite par ses maîtres.

Les ateliers s'étaient vidés.

Comme on sort de l’école, la classe finie, les employés avaient par groupes bavards quitté Pusine, traversé les cours encore âcres de vapeurs nitreuses; mais lui, une éprouvette à la main, était resté affalé sur un banc, le coude sur le genou, n’ayant conscience de rien.

Au bout d’un temps un retardataire de ses amis passa qui, l’apercevant à travers le grillage de l cloison, lui cria:

—“Qu’est-ce que tu fais donc, Yves?.... Ne t'en viens-tu pas ?”

Alors machinalement ‘’ avai! er: <vé ses salopette,

fait un effort pour débrouiller ses idées, puis, constatant au silence qui régnait que tout le personnel de l’usine était parti, il s’était lui-même faufilé à travers les cours désertes et dirigé vers le grand chemin — encore détrempé par lorage à ce moment — qui conduisait au village.

Agenouillé au dossier d’une chaise, le vieux de Beaumont, comme d’habitude cé soir-là, avait fait sa rnière, sa même ancienne prière retenue de son temps de catéchisme, et qu’il avait depuis quotidiennement redite à l’heure du coucher, même les jours où il était rentré les épaules rompues aux labours ardus d’automne. Et bien que n’ayant guère sommeil, il .s’était à l'heure accoutumée glissé dans son lit.

Les yeux clos, il laissait doucement défiler derrière ss paupières baissées mille visions, chimériques ou réelles, où l’ombre triste de Yves, de Lucas, de tous les êtres et de toutes les choses de chez lui qu’il avait simés et caressés, venait tour à tour se montrer. Une foule d’interrogations muettes — que suscitait le souvenir du rude charroyage qu’il avait opéré avec Marcelle — poursuivaient en même temps son esprit : “Qu’adviendra-t.il de tout cela? + Oh! cette boissn... La vie maintenant si chère. .. Et cet abandon de la vieille terre natale, dont toutes les clôtures étaient à réparer... Et les taxes que Lucas n'avait probablement même pas encore acquittées. . .”

Pendant longtemps il avait remué ces misères de l vie. Il allait s’assoupir dans le vertige de ces pensées, lorsqu'il. vit Yves, qui lui parut très pâle

dans le rayon -de lumière qui filtrait par la porte, pénétrer doncement dans sa chambre et s'en venir dans l’ombre s’asseoir à ses pieds, sur le rebord du lit. Cette démarche était si inusitée à ce moment qu’il se maintint immobile, sans souffle.

—“Père... père... dors-tu?” murmura Yves au bout d’un temps, tout bas comme dans une crainte de l’éveiller.

Pourquoi l’idée de quelque mal physique subit s’attaquant à Yves ne vint-elle nullement à l’esprit du vieux de Beaumont? A cause sans doute du merveilleux don de deviner que les pères et les mères possèdent et qui, au seul timbre de la voix, à la simple expression de la figure — que nulle nuit assez noire ne peut les empêcher de percevoir — leur permet tout de suite de découvrir chez leurs enfants le véritable point douloureux. Le vieux de Beaumont resta muet, se tassant sur lui-même comme pour se garer contre un nouvel éclat du sort. Déjà 11 avait compris que Yves souffrait.

—“Son père... son père” reprit celui-ci, sur un timbre encore plus doux, et recourant à la naïve formule enfantine: “son père” pour mieux redescendre en quelque sorte à l’âge où l’enfant va froler son chagrin à l’épaule paternelle.

—“C’est toi, Yves?... Que me veux-tu?... As-tu besoin de quelque chose?” demanda son père en se soulevant à demi de sa couche. Et après l’avoir un instant examiné avec tendresse: “Qu'est-ce qui te contriste ?”

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—“C'est vrai que j'ai de la peine... je voulais ous parler... Vous m’avez déjà dit si juste, bien que me refusasse à vous croire...” —“Cela ne marche pas à ton gré, n’est-ce pas, A: an pauvre Yves ?”

—“Non, pas à mon gré.” —“Tu n'as pas beaucoup à m'’apprendre, va, car 1 m'a semblé à ta figure qu’il se passait quelque TT 5

hose d’inaccoutumé chez toi. Mais à ton âge, Yves. rl E n doit être aussi vite relevé qu’abattu ; tant d’autres 4 vies restent à tenter quand l’une se ferme.” : Le père de Beaumont s’était arrêté pensif. Il reprit :

“Il n’y a rien après tout qui te lie, pas plus au tier que tu fais qu’à la Poudrerie elle-même ?” —“Non, rien, en réalité! Pourtant j'avais si

cèrement compté m’y faire un sort brillant; j’auis été si fier aussi d’opposer mon succès à la piètre inion que vous avez — avec tant d’autres, je le sais

de l’habileté en affaires de nos compatriotes.

las! je ne viens au contraire que la confirmer dans

tre esprit.”

Le vieux de Beaumont le laissait dire en silencx, vré sans doute de son accent désolé, mais traversé

L fond malgré Jui par un imperceptible rayonneent intérieur. Si son fils allait être repris par la

me; s’il allait lui rapporter ses deux bras, en y joi-

ant cette fois son cerveau et toute la forte culture ellectuelle qu’il avait acquise, Quel complet

jan il serait. Et quelle somme d'énergie nationale

sieurs hor-nes pareils à lui infiltreraient à la race

Cette pensée l’avait envahi tout de suite, mêlée à lenveloppante sympathie dont il sentait en même temx son coeur déborder.

Et alors Yves — heureux d’extravaser sa peine et d’en alléger le poids en la confiant, — avait longue ment tout raconté: ses efforts perdus, ses démarche secrètes auprès des hommes d’argent, ses désappontements répétés, le courage qui finalement lui mwquait à présent.

—“Que comptes-tu donc faire alors, mon paurm Yves ?” i

—“Partir” répondit-il simplement, achevant dans un geste accablé ce qui le tourmentait encore de confesser.

—“Partir?” répéta le vieux de Beaumont, av une anxiété subite et douloureuse.

L’absence, l’éloignement, la guerre, la mort même pourquoi tout cela, qui est pourtant horrible et ri. pugnant, prend-il un attrait séduisant et souvat irrésistible dans l’esprit des désabusés, des désenchar tés, des jeunes hommes surtout qui portent au co quelque blessure secrète ou quelque malaise qu'il se refusent à avouer? C’est à raison de cela qu Yves avait senti naître en lui cette hantise étrange, éprouvé de plus en plus violemment le besoin & fuir, comme pour se dérober à un véritable lancine ment.

Il n’étàit question dans le pays, à ce moment, qu de recrutement ét du départ prochain pour le Trans vaal des divers bataillons dont le gouvernement « nadien favorisait l’enrôlement dans l’armée ang:

afin de l'aider dans son désastreux conflit avec les Boers.

—“Oui, partir pour la guerre” avait-il répliqué doucement à son père. “Il avait vu le nom de plusieurs de ses connaissances parmi les dernières recrues que mentionnaient les journaux... La guerre n'allait pas durer très longtemps, en somme... Il viendrait... Il serait d'ailleurs si bien là-bas, loin de tout, pour se refaire du courage, lui semblait-il. Vous ne vous y opposerez point, n'est-ce pas, pènt,"

Lui aussi, le pauvre vieux, n’ignorait pas l'émotion qui traversait à cette époque le pays et qui avait pénétré jusque dans son village. Tous les soirs, il avait

suivi avec intérêt les dépêches — si souvent déconcertantes — apportées du lieu de la guerre. Il n’ignonait pas non plus les appels au soldat que l’on faisit résonner ici, ni le recrutement précipité qui s’opérait un peu partout, au sein de toutes les races et de toutes les provinces du pays. Mais jamais l’idée, que Yves pût lui-même projeter de participer à là fuerre, n’avait un instant effleuré son esprit.

Aussi, P’entendant lui faire part d’une pareille i 1kntion, s’était-il penché sur lui, de tout près. Il examina longuement en silence, comme pour bien onstater à travers l’ombre que sa figure ne démenait point ses paroles.

—“Tu ne m'as pas dit tout, hein! mon pauvre es? Tu me caches encore quelque chose ?” ajoui-t-il simplement.

Et vu que Yves ne répondait plus, il reprit en caressant de la main comme un tout petit enfant:

—“C’est au coeur autant qu’à la tête, n’est-ce m que tu es atteint?... Va, dis-le moi, Yves...”

Cela avait été tout. Ils n‘avaient plus parlé ni lu ni l’autre.

Huit heures du soir... Temps de brouillard, mais amps encore moins brumeux toutefois que le chaos ‘idées où se promène présentement l'esprit de Yves.

Le Sardinian voguait en plein océan, très loin, 1às au-delà des Iles Canaries, au milieu de vagues ronstres qui faisaient comme des remous noirs tour de lui. Yves, appuyé au bastingage, se laisit fouetter par les rafales chaudes qui passient en ffluves sur sa poitrine, De même que ss mille ompagnons de bord, il portait Puniforme militaire

Bien que l’on eut, ce soir-là, coupé court à l’exerce réglementaire, à cause du tangage violent du ivire, Yves ne s’était Point, ainsi qu’à l'ordinaire élé au petit groupe d’amis français avec lequel il sentait déjà lié: Tessier, Larue, Pelletier, Gin- 8... C’est que d’autres figures — que, depuis son Part, il avait toupours été incapable de faire retre à son goût en pensée, longuement, à cause du nle.bas ininternompu du bord — s’étaient des-

sinées tout à coup avec plus de précision dans so esprit.

... En effet, comme il les voyait loin — lui qu caressait à cette heure-là l’épuisante brise de l’Equteur — sa montagne, son petit village canadien et tous ceux qu’il avait laissés, presque dans un rêve, sans bien s’en rendre compte, en somnambule, Et de même que l’on feuillette un livre, afin de revenir à certaines pages qui nous ont davantage émus, Yve: s'était mis à refaire à rebours les diverses étapes que

depuis quelques semaines il avait traversées. Carl

c'était vrai que, depuis sa brusque résolution de di. part, il avait, dans toutes ses démarches, obéi à uw espèce de vertige, à quelque secrète impulsion.

D’abord, cela avait été cette hantise soudaine dé loignement qui lui était venue; une oppression À ne pouvoir plus respirer l'air même de son village Il avait bien senti qu’il allait quitter les siens, tout abandonner de son pays, peut-être pour n’en ria revoir plus tard, qu'importe, il s’était empressé de se pourvoir des certificats réglementaires et n’avait éprouvé de calme qu’une fois enrôlé, son livret de soldat en poche.

Et tout de suite cela avait été ses prompts préperatifs de départ et son départ lui-même de la maison.

Pour ça, par exemple, le souvenir lui en était de. meuré plus précis et plus lancinant et pour le fair sourdre au milieu même des martèlements de t+' des exercices ou à travers le susurrement aigre di vent dans les cordages, il n'avait qu’à y arrêter ul instant son esprit. Ausitôt une figure s’en détachait

e figure qui était bien celle de Jacqueline, mais

'e une expression étrange, méconnaissable.

Lorsque pour se rendre à la gare avec le vieux de devant la demeure des

llenti son pas, ui y conduisait, € Vague qui se fût tout

coup dérobée sous lui, l'avait fait tituber à Pexem. Fe d'un homme ivre. Sa main s’était aussitôt cri bras du vieux père dans une Peur de défaillir, et nidissant, il avait continué son chemin. Mais un pel haleté, parti de Pintérieur de la haie, l'avait

ué sur place, et une femme, qui semblait depuis temps épier son Passage, se glissa à travers les Lres, les bras tendus vers lui pour un adieu. —“Jacqueline” MurMura sourdement Yves dans tremblement de tous ses nerfs, et se servant de petit nom pour la première fois.

Mais elle

se: en EN à

demander pardon et l’avait embrassé. Elle s’ét dégagée cependant; pâle, et la main tendue v Yves, comme si elle eut voulu l’attirer et la lui pa sur les lèvres pour le «ontraindre à se taire, 4 s’éloigna. De plus loin, elle ébaucha encore le ges de lui jeter un adieu et disparut sous les arbres,

Alors tous deux, le père et le fils, avaient ren en silence leur route vers la gare. Et le Richeï qu'ils longeaient semblait les poursuivre de ses ; tites vagues opiniâtres qui successivement venais s’incliner et mourir à leurs pieds.

Puis Yves s'était vu tout à coup empo par la mugissante machine à vapeur à travers | champs inconnus, des forêts, des maisonnettes tr quilles éparpillées ici et là.

Plus loin et plus tard, cela avait été clapotis de flots mêlé à un mouvement lent et1 ceur; puis une multitude infinie de têtes &TOup partout sur les remparts et sur les quais, et q s’éloignaient, rapetissaient, s’embrumaient.

Ensuite, ça n’avait plus été que de l’eau, l’eau éternellement inouvante; et toujours aussi i soldats, tous en uniformes pareils, qui tantôt su taient, s’entrecroisaient en tous sens, tantôt, alig en rangs, évoluaient en cadence ou ondulaient # la régularité d’une houle.

...... Et il avait cemmencé de faire très chaud.

De ce côté-ci de Péquateur l’hiver approchait. L’hikr, c'est-à-dire la saison si dure, au Canada, pour s pauvres gens.

De tous les foyers que cette saison accable, nul «moins n’est plus lamentablement triste que celui

+ “habitant” que menace le manque de pain et » bois et où, dans les étables, le fourrage est en mé. e temps rogné aux bestiaux.

Lucas se tenait dans un état

ivresse; non dans cette ivresse d

is qui laissait toujours subsister chez lui un peu ? morgue altière, mais dans un état d’hébétude sombrie, découragée. On eut dit qu’il recourait de fois au vertige de lalcool, moins Par passion * que par peur de se replier sur lui-même et percevoir la fatale pente où il roulait, roulait, traînant avec lui les êtres de son foyer.

Un matin qu’il s’était levé plus lucide, il s'était té de “faire son train”, puis, à travers les champs, ait gagné chez son voisin Lusignan, sautant, ur abréger sa route, pardeseus la clôture de ligne imarquait les confins de leurs terres respectives.

Il entra et sans vouloir s’asseoir, d’un ton gra —“Veux-tu acheter la lisière de terrain qui = sépare, Lusignan ?... J’ai résolu de la vendre.” —“La vendre” Et pourquoi donc, Lucas *” —“Que veux-tu?... j'en suis rendu là... Je sui ä bout de ressources” avait-il repris tristement. Maïgré la différence d’âge assez marquée qui séparait, l'identité de travail, le voisinage, la réci] cité des services rendus en avaient fait deux fra amis. Devant tout autre que Lusignan, Lucas tenté de cacher sa détresse, mais devant lui, dont connaissait la sympathie secrète, il n'avait pas hési Après un moment de silence lourd, il continus: —“Charbonneau m’offre quatre cents dollars je suis disposé à les accepter. Mais comme ce lm te touche -et te conviendrait sans doute mieux q lui, j’ai cru que je devais d’abord te offrir... Po quoi ne le prends-tu pas?... Quatre cents dolki tu sais que ça n’est pas le prix !” —“En effet, ça n’est pas cher”, approuva gnan. Il s’arrêta un moment pour réfléchir:

—“Tu ne supposes pas toutefois que je te refu rais quelque argent, si cela devait te tirer d’affai ...Tu ne supposes pas ça, Lucas ?” —“Non, Lusignan. Et je m’adresserais sûrem à toi si je me savais en état de pouvoir te le re bourser; mais comment veux-tu que jy pari ne?... Non, Lusignan, prends ma terre pl prends-la. Cela me serait moins dur d’ailleurs de voir entre tes mains; je m’imaginerais la posé encore un peu.”

Et comme pour résister au souvenir déjà lointain d'un certain jour de moisson, où Yves lui aveit fait promettre de ne jamais morceler leur vieille terre matale, Lucas avait repris d'invoquer létendue exapérée de la ferme, le manque de main-d’oeuvre.…. Puis cela n’entamerait aucune partie importante... ii le verger, ni la sucrerie... N’est-ce pas ton avis, usignan ?... Dis donc?...” Et, il insistait, menliant une approbation.

A la fin, ils étaient partis tous les deux pour faire + mesurage du terrain, enfoncer les jalons dans le ol gelé; puis, afin de conclure légalement l’affaire, ls avaient arrêté de se rendre au village dans Paprèsiidi et de se rencontrer en l'étude du notaire.

Lucas s'était vu ainsi acculé peu à peu à cette n‘ssité navrante: démembrer sa ferme. Il était mé. k parvenu, à l’aide de sophismes retournés en tous

us, à Y apprivoiser son esprit. Mais quand, desmdant vers son village, il perçut nettement qu’il

” allait de sa main détacher un lambeau de la

aille terre natale, il eut la sensation douloureuse

arracher ce lambeau à sa propre chair. Et toût de fe, pour en émousser la cuisson, un violent besoin alcool l'avait saisi et traîné à lauberge. ..

Le rappel subit du nom du notaire Biscornet l’avait

rillement fait sursauter, car il avait en même

tps entrevu la binette fouineuse et Punaisienne

@ répugnant individu dont il avait toujours cons-

é la griffe hypocrite et Tapace — n’y eut-il que

x sous à tirer — derrière les déboires, les abus de

ifiance, les procès, les embarras d’argent, toutes

les misères en somme dont les habitants . 2 la région se sentaient tour à tour victimes, sans qu’ils pussent d’abord en soupçonner l’origine.

Mais Lucas, lui, avait eu l’occasion de scruter son Biscornet de trop près pour se laisser dérouter par so manège. Il eut bientôt pénétré la couche d’onction dont il le voyait enduire instantanément son musea chafouin, de même qu’il eut vite saisi la fausseté du ton attendri qu’il lui entendait également prendre, chaque fois qué quelque bonne dupe * tondre lu tombait sous la patte.

C’est ainsi qu’il l'avait vu, une hypocrite larme à sympathie à l'oeil, se tenir des mois durant en em buscade, auprès des malades, pour leur arracher ler

testaments; auprès des mourants, pour s’assurer le # règlement de leurs successions ; auprès des amoureur k pour accrocher leur contrats de mariage ; auprès des .

malheureux “habitants” surtout dont il hâtait et re niflait d’avance la ruine prochaine, pour les sa

, et maigres sous que la vente à l’encan de leurs pauvre meubles pouvait lui rapporter.

Avec ça, rustaud, mal élevé, prêt à éclater en tt comiques et féroces beuglements, sitôt qu’il pere vait que les clients découvraient son jeu sordide mais doué en retour d’une véritable adresse de & pent, pour se tordre immédiatement devant eux € les plus rampantes et les plus visqueuses conti sions afin de les engluer de nouveau et les reteii de s’adresser ailleurs.

—“Ah! le petit scélérat!... Il déterrerait les

gion M de sa mère et les vendrait pour des osselets,” s’exsent D clamait parfois en riant son curé qui depuis quelque temps le voyait avec défiance onduler autour des tisu noirs de la fabrique ou entre les jambes des marso M guillers.

tion Cest autant pour fuir cette crispante vision, où seau M il voyait déjà la main de Biscornet en voie de dépécer 6 du « terre, que pour fouetter son propre courage, que

dre M Lucas avait couru au cabaret et vidé sans compter , JM les rasades.

Oh! qu’il a vite réussi à se solidement cuirasser je dl le coeur et comme ça ne l’émeut plus à présent, ni en-M L figure résignée de Marcelle, ni les interrogations ni muettes du vieux de Beaumont, ni les paroles de r RM reproche de Yves, ni tout l’ t lamentable de son foyer, dont la pensée traverse son cerveau et surnage maintenant inutile à travers les fumées de Palcool. Il se tient crâne, le verbe impertinent, le cigarc aux lèvres, devant le notaire, son ami Lusignan et quelques autres témoins, maintenant qu’il vient de jeter ses derniers sous sur le comptoir de la buvette.

—"A quoi bon se morfondre d’un bout de année à l'autre” leur demande-t il avec sarcasme... “Quatre cents dollars, oui, ça n’est pas cher ; mais faites donc le calcul de ce que le terrain peut rapporter... Î n’y a plus moyen de se tirer de misère aujourd’hui «ur nos vieilles terres du Richelieu... C’est s’épuiser wi-même sur un sol épuisé.”

Quelques-uns avaient protesté, d’autres acquiescé, n l’écoutant.

Il se leva ct a!la s’appuyer sur le chambranle de la porte:

—“C’est parce que je bois, vous pensez, que je ne réussis pas?... Voyons, les sobres, tâtez vos poches pour voir un peu ce que vous y avez entassé.…. Quant à moi, j’achève de gâcher ma vie dans ce bête travail.” Faisant sans doute allusion à Yves dont le souvenir lui revenait, il reprit plus bas: “Ceux qui lui ont préféré la guerre n’ont pas eu tort après tout... Ce n’est en somme qu’une manière diffé.

rente de se rompre les os ou de crever.” t.

—“C’est diablement vrai ce qu’il dit là”, inter-Æ v rompit Isa Gauthier, l’un des assistants, un gaillard Æ v du Brulé dont la répugnance pour la terre était bien WE f connue. “Il n’y a en cffet que la routine qui nou: #

retienne et nous empêche de tout flanquer là pour tenter autre chose... T’as fichûment raison, mon M t Lucas; à l’heure qu’il est il n’y a que les arriérés ou les engourdis comme nous dans leur coin de terre, RE 20 qui s’entêtent encore, pour subsister, à s’agripp 1} 4 des deux mains aux mancherons de la charrue et , aux pis des vaches.” ae Ceux mêmes que cette boutade avait atteints nel (on purent réprimer un sourire. Pho Sentencieusement, Isa reprit : fris —“C’est vrai, mes amis. Il n’y a plus qu’une chos "er qui paye aujourd’hui dans nos paroisses: Exploiter ::« une

les gens, au lieu d’exploiter le sol... les “rouler! et les assécher comme il faut, à la place de nos gué rets... Puis prélever une petite glane sur celui«i une petite glane sur celui-là... un coup de gratti

ici, un coup de gratte là..

+ N'est-ce pas Pareillement votre avis, notaire ? conc]

ua-t-il avec un clin d'oeil

je complice à ses voisins, certain que Biscornet ne manpo- querait pas d’exhumer Pour lui répondre linimitable " timbre de bénisseur dont il se mettait toujours à cho. ête

vroter quand il éprouva ou à endormir ses dupes

—“Non, ce n’est Pas mon avis” s’empressa-t-i] en effet d’exhaler onctueusement en Suspendant un instant sa plume. “Ne verraïs-je chez vous, les habitants, que cette indépendance et cette liberté que vous êtes les seuls à gi pleinement posséder, que j’en-. vierais encore votre sort... Combien vous jugez faussement votre situation et comme vous rapetissez inconsciemment votre rôle...”

—“Notre rôle, notre indépendance”, reprit à son tour, Lucas, “je sais; cela était très À cursive et comme ‘“ % Ï 108 Cahiers d'école, que Ça change

adapté au Curage des rigoles et au battage au fléau.”

—“C'est comme Je petit godelureau qu'on nous & envoyé pendant les élections, l'an dernier, pour le comité chez le père Fanfan”

» interposa de nouveau l'homme qu Brulé: “Vous vous Je rappelez, avec des

frisettes en tire-bouchon qui s* 'erres de son lorgnon.….. Champoux.…. . Champos:.e qu'ils l’appelaient, il me semble. Il en débitat une ritournelle, lui aussi, sur la majesté de “l'habitant” et du colon, sur la noblesse qu défrichement. . ‘ Un peu plus encore et le grand Jérôme — lui qui

it quelque misère à amadouer

revenait, coiffé de son diadème, d’arracher maje: tueusement des souches sur son lot, — le jetait par la fenêtre... “Vous vous en souvenez, notaire ?” lu lanca-t-il de nouveau en amorce.

- “Je soutiens que vous méconnaissez votre bon heur... Car qui ne travaille pas, et plus longuement et plus péniblement même que vous, pour gagner le pain de sa famille ?” objecta le notaire dans un tre molo expirant, tout en poursuivant la rédaction du contrat. è

—“Ah! ce rest pas la lourdeur de la tâche à rem. plir qui répugne.” Et Lucas s'était mis à arpenter la pièce fébrilement. : “C’est le peu qu’elle rapport ... Chose curieuse, notaire, ce sont presque toujour ceux qui ont eu l'esprit de renier la terre, et qui vr. gressent aujourd’hui grassement de quelqu’autre fr on, qui s’acharnent à lui inventer des attraits. Comme si nos misères les amusaient,” achevat. avec rancoeur.

—“C’est bien mal ce que tu dis là, Lucas”, répodit simplement le notaire.

—“Mal?” Et Lucas se rua sur lui avec le rictu dégouté de quelqu'un qui se retient pour ne pas vomir, “Voyez-vous, nous sommes trop bêtes, nous, pou mesurer, peser et calculer d’avance le profit que # mouvement, le plus petit geste, la goutte d “steh” offerte ou la pincée de tabac donnée, pe mettez d’extraire plus tard des intéressés. Non somises op bêtes, nous, pour faire gober pour sind res les éme tapageurs et artificiels d’un zèle qu

n’est que savamment dosé d’après la rançon à espére\ en retour, où tenu patiemment en réserve pour quelque chantage à pratiquer. Mais votre prospérité à vous, de quoi est-elle faite? sinon des impôts et des dettes de “l’habitant”, de la pauvreté et du découragement des pauvres bougres comme moi que la terre a sourncisement attirés, trahis et mis à sec ?”

Un accent douloureux avait subitement traversé Je ton âpre de sa réplique.

—“Non, ce n’est pas bien parler, Lucas.” C'était sn voisin Lusignan qui cette fois s’interposait. “Non, elle n’a jamais trahi Personne, la terre de chez vous; pas plus la “pièce” que tu me cèdes que celle que tu gardes... C’est de la bonne “terre franche” et qui porte bien son nom, mon Lucas... et tu sais bien que tu n’oserais pas de sang-froid la dénigrer ainsi devant le père de Beaumont.”

Lucas n’avait pas répliqué.

Lusignan reprit doucement :

—“Peut-être que ça te chagrine au fond de en séparer et que tu tes monté la tête simplement pour traduire ta peine de cette façon ?... Pourquoi ne la

gardes-tu pas, ta terre, Lucas?... Garde-la, elle ne ten voudra point et moi non plus, va.”

Et comme Lucas restait muet et accablé, Lusignan

éétait levé tout de suite comme pour l’inviter à le suivre.

—“Nous comprenons bien ça, nous autres... nous ils anciens”, reprit-il, en s'adressant à ceux autour Mie lui. “Lorsqu'on a pendant longtemps foulé ta

même terre, quand même on pense ne paus l’aimer, il faut encore un effort pour s’en arracher. C’eit comme si Mos pieds se trouvaient invisiblement enlacés dans la glaise et les racines du sol... Tu Le verras toi aussi, mon Isa, quand tu te décideras à quitter ta petite ferme du Brulé.”

Au lieu de le suivre, Lucas s’était rassis sans rien dire.

—“Viens-t’en,” continua Lusignan en lui prenant le bras pour l’entraîner. “Viens... Il n’y a en somme qu’une feuille de papier à déchirer pour tout annuler.”

Mais le notaire, haletant, se précipitait pour les derniers paraphes. Cri...cra......

—“Non, Lusignan, c’est impossible, tu le sais bien,” s’empressa de répondre Lucas, en même temps qu’il faisait un effort pour raffermir sa voix et lui ramener son timbre dur... “Est-ce fini, votre contrat, notaire, que je le signe?” brusqua-t-il tout à coup, comme pour se donner un coup de férule et franchir plus vite l’obstacle.

... Et il l’avait signé,

—“Je n’y suis pas... Dis que je n’y suis pas, ianne” Et Jacqueline, à pas de chatte, s'étai squement dissimulée derrière un paravent, daus L coin reculé de son boudoir.

(était la première fois qu'elle trahissait son état ime véritable à l'égard de Verneuil. Jusque-là, oïque toujours en sacrifiée, elle avait subi sans ester ses hommages jaloux. Elle y répondait ee un si complet abandon de sa volonté, c'est-àre que — grâce à une diplomatie et à une héroïque négation de chaque jour — elle réussissait à si en se meurtrir le coeur que rien de ses actes, ni de attitude, ni de ses pensées, ni le temps lui-inême, était parvenu à démentir, même aux yeux des siens, bparente sympathie qu’elle semblait manifester ur Verneuil.

Son père, Yves, Marcelle, la crainte des conséences qu’elle imaginaït au dévoilement du dremé’ ir dont le rappel seul mettait son csprit en déroute, ut cela la tenait captive et la ligotait mieux que la

bière la plus serrée.

Mais cette fois, dans une aversion inconscienk cette rebuffade avait jailli spontanément de ses vres: “Dis que je n’y suis pas, Marianne.”

Verneuil, que vibrait encore doucement dans la pièe laceent particulier que Jacqueline avait mêlé à sm ex amation.

semblait qu’une voix lointaine, lointaine et On.

nue. eut soudainement parlé par ses lèvres.

Comme dans le tableau de Fildes, imaginez un de es foyers d’humbles, où la misère séjourne d’autant plus douloureuse qu'on y sent davantage l’ingénieux fort répandu partout pour la masquer; jetez, sur m coin de lit trop grand, un enfant dont le râle iffle sinistrement à travers la pièce ; placez tout conre, prostrée sur le plancher nu, une jeune femme lont la tête retombe inerte et se perd dans le cercle le ses bras repliés; et plus loin, au fond, debout lans la pénombre de la lampe demi-baissée, un homne... “l’homme” immobile et silencieux, et qui sans ir regarde à une profondeur d’abîme. Laissez de is peser sur cette scène la lugubre antithèse de ce ilence et de ce râle alternant dans le calme de la uit, et vous aurez une image du foyer de Lucas.

Car c’est bien le croup véritable, cette fois, qui est Tu sauvagement saisir le petit Gérard à la gorge. Leur petit Chaton, selon qu’ils l'appelaient paris... le vieux docteur Duvert le leur avait déjà

vé... Et Lucas avait tout de suite couru harnaher le fidèle Rougeaud, qui broutait tout proche en + moment, et il avait pris la route du village.

sh

Dans les villes, on ignore généralement tout 1 l'émotion poignante du malheureux qui court 4 loin, dans la nuit, à la poursuite du médecin et qui garde dans ses oreilles les gémissements et les rà de son foyer. La nerveuse sonnerie du télépha escamote tout. Mais dans les campagnes lointaine combien cette émotion — que prolonge et martè interminablament le choc monotone des roues et À sabots sur les chemins rocailleux — combien ce émotion tenaille le pauvre paysan qui galope, « dans l’ombre traîtresse, pour porter son appel : docteur.

C’est dans cet état d’anxiété que Lucas, au ris de culbuter l’attelage äans les fossés du chemi avait franchi la distance qui le séparait du village de l’habitation du docteur Duvert; mais quelle concertante réponse il avait reçu à son coup de ti bre fébrile :

—“Absent... parti pour les malades...” À Montagne, il croyait... il ne savait pas bien où, avait seulement jeté, de la fenêtre entr’ouverte, garçon de service du docteur.

Absent... Lucas n’avait point prévu ce désappoi tement ; il n’y avait même pas pensé, tant son e était demeuré rivé sur les deux êtres laissés là presque pareillement étranglés. Il était un mom resté dérouté, accablé, comme si toute l’exista de son enfant n’eut tenue qu’entre les mains docteur Duvert. Les idées s’ébauchent et se suc dent vite dans la nuit, et bientôt un long grincen de roues annonça qu'il repartait. Pour aller t

Pour s'adresser à Verneuil, cette fois... Mais pourquoi n’avançait-i! plus que lentement, en hésitant ? l ne s’en rendait guère compte; toute sa pensée prise ailleurs.

Ce n’était pas pourtant que Lucas doutât de l’haileté de Verneuil. Non, son changement subit d’alure attestait seulement une fois de plus l’instinctive

pugnance que tout malade éprouve à séparer la lédecine d’une certaine enveloppe de sympathie et

e tendresse, et la difficulté qu’il a à vaincre, pour la ocevoir autrement que fondue avec la personne iême du médecin.

Comme Lucas avait toujours perçù l'existence d’uric gue antipathie, entre Verneuil et lui, il avait res-

ti une soudaine souffrance intérieure en se resentant qu’il n’allait apporter à son enfant que s soins indifférents de cet étranger. Mais que faire, lsi-ce pas? Il le fallait bien... I1 s’était décidé à apper.

Convaincu que cet appel nocturne lui était destiné, erneuil s’était présenté lui-même pour y répondre. ais sitôt la porte ouverte, ils étaient demeurés héants tous deux, subitement gênés de se trouver en ésence.

—“C'est mon enfant qui est très malade... pris croup, je crois”, s’empressa d'expliquer Lucas, ant pour rompre le malaise inattendu qui l'avait ii que pour porter plus vite secours à son ennt... “Je voulais vous amener le voir.” —“Le docteur Duvert n’est done pas chez lui,

Pour que...” demanda simplement Verneuil, achever sa phrase.

—“En effet... Il est parti pour la montagne.

Vous comprenez, il a toujours été le médecin de famille...” reprit Lucas embarrassé et sentant : poitrine se serrer devant le verbe glacé de Ve net “Nous avons toutefois Pareillement confiance & vous... Vous saurez bien traiter le cas avec autan d’habileté que lui.”

—“Non, je pe le saurais pas,” répliqua sèchemeni Verneuil sur A ton satisfait et arrogant de que qu’un qui juge le moment favorable pour se veng “Attendez qu’il soit de retour. . cela ne devra m - beaucoup tarder.”

—“Attendre son retour? Vous ne soupçonnez poi dans quel état se trouve mon enfant. Sa respiratio est déjà sifflante... les sueurs Pinondent... Ne ce pas grave et ne faut-il pas se hâter d'intervenir’ Il le suppliait humblement, parlant vite, sentanl qu’il s’écoulait un temps précieux... “Et vous av maintenant, paraît-il, de si bons remèdes à cette m ladie. . .”

—“Peut-être... mais je n’irai certainement pa: affirma nettement cette fois Verneuil, content de s vourer jusqu’à quel point son refus réussissait à t turer à propos Lucas.

—“Vous refuseriez de venir? Non, cela n’est | vrai... Vous n’aurez point cette dureté... C* impossible ?”

Comme Verneuil ne bougeait point :

—“Mais avez-vous même le droit d’agir ainsi?..

envers un enfant encore... envers un pauvre enint que vous pourriez sauver ?” acheva-t-il. L’image xangue de son petit Gérard... de Marcelle, seule ä-bas, lui était revenue à l'esprit.

—“Le droit”, rétorqua Verneuil avec un dédaieux plissement de lèvres. “Eh! bien, je le prends ke droit, si je ne lai point.”

—“Misérable sans coeur” lui jeta Lucas exaspéré

s'avançant sur lui les poings crispés... “Sans eur,” gronda-t-il, hors de lui-même.

—“Moins sans coeur que vous ne l’êtes vous-mêne, de Beaumont”, répliqua à son tour Verneuil, tout en se garant. “J’aurais eu le coeur, moi, de me conerver les moyens de payer les soins réclamés par non enfant... L’avez-vous eu, vous?...”

A la vérité, Verneuil n’obéissait pas à ce moment

tinct mis à nu, chez Lucas, le point le plus doulou.

eux à meurtrir, et il répétait, comme s’il eut porté les coups de lancette: “L'avez-vous eu ce coeur-là ? L'avez-vous eu ?”

Lucas avait chancelé sous la justesse brutale de l'apostrophe. .Sa révolte évanouie, sa tête courbée, L'acceptait la condamnation. Et comme une bête blessée, qui ne cherche plus qu’à se terrer dans un on quelconque, il avait tourné sur lui-même dans un gémissement de douleur. Car c'était vrai, hélas, vil ne lui restait rien, rien en poche.

Tranquillement, il TaMassa sa casquette tombée ans l'emportement Passager de la colère et avec un gard furtif et Poignant qui demandait encore: —

! un simple souci de gain. Il avait seulement d'in.

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