‹ La terre [microforme]Chapitre 9 sur 17 · EL · texte numérisé non relu

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aux interrogations, expliquant brièvement et tout bes la cat2strophe.

—“Le coeur probablement. peut-être aussi le cerveau. . .” répondait-il vaguement.

—“Elle aurait sans doute échappé, si le médicament eut eu le temps d'opérer, risqua l’une des commères présentes, mais il ne s’était pas écoulé un quart d’heure que. . .”

—“Au contraire. .” reprit une autre ave conviction. “Un poison n'aurait pas : gi plus vite... Dès ls première poudre. .. Cest Moi qui la lui ai donnée …… Voyez donc, docteur.”

Elle s'était empressée d’aller lui chercher les doses qui restai

, tendant la main avec

ulagé, et il s’en empara sans même les examiner. “C’est tout ce qui reste, n’estce pas?... Oui, le Coeur a fait défaut probablement J'ai eu un cas Presque semblable.

+ VOUs vous rappelez peut-être ?” tement des bribes de phrases, itroduit les poudres dan

Mal à l'aise au milieu des lamentations et des tions dont laccablaient, avec leur insistance

perquisiteuse de paysannes, les bonnes mères accourues du voisinage, le docteur prit le parti de retour. ner chez lui. Il promena son regard dans la pièce à la recherche d’un parent auquel il pût exprimer « sympathie, mais il ne reconnut que Yves, indifférent à tout, la tête toujours plongé dans l’oreiller et secoué par les sanglots. Il salua alors à voix base sæs plus proches voisins et se déroba sans bruit.

—“Ah! absent?... Et la voix du docteur Verneuil, où flottait d’abord un peu d'hésitation, avait pris un accent désappointé sous la réponse de Ma-

rianne, “Sera-t-il bientôt de retour ?” contiuua-t-il, ‘Je désirerais le voir à Propos d’un médicament qui me manque et que j’aurais voulu qu’il me fournit.”

À la campagne, ces échanges de médicaments entre confrères-médecins vivant en harmonie sont très fréquents; ils persistent même souvent en dépit de l plus ardente rivalité. |

—“Je ne suis pas beaucoup au courant, vous entendez bien...” ann0OnÇa en souriant la vieille bonne... “Si vous vouliez alors chercher vousmême... En effet, peut-être que. . .”

Avant que Verneuil n’eut pu L } révenir, elle avait déjà pénétré dans la pièce voisine et appelait: Mademoiselle Jacqueline... Mademoiselle Jacqueline.

Un bruit de talons rapides et amortis par les tapis dégringola de l’escalier et Jacqueline parut aussitôt,

Elle eut en entrant un geste de surprise qu'elle ue

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put réprimer et ce fut avec une figure décontenancée qu’elle salua : “Ah! c’est le docteur Verneuil. . .”

Ils s'étaient vus et souvent rencontrés à travers les rues étroites de leur petit village, toujours avec une

certaine contrainte qui faisait leurs regards se fuir cependant, mais ils n’avaient jamais échangé une parole.

—“Et c’est mademoiselle Jacqueline... si je prends pour formule de présentation l'appel que vient de vous jeter votre vieille Marianne” s’empressa de reprendre le docteur en saluant à son tour ave embarras... “J'aurais pourtant voulu l'en détourner .. car je suis fâché qu’on vous ait si inutilement dé. rangée... pour moi.”

“Pour moi...” Verneuil avait-il appuyé à dessein? ou les mots avaient-ils d'eux-mêmes pris un relief inattendu par la seule contexture de la phrase? luimême n’aurait pu le dire, mais il perçut dans le silence gêné qui s’ensuivit que ces mots avaient en quelque sorte tranché sur le reste, et comme pour les rattraper: “J’aurais voulu simplement. . .”

Mais Jacqueline le prévenant avec une finesse d’expression indifférente et dévinatoire à la fois: “Pour vous? Est-ce qu’on me dérange plus inutilement pour vous que pour les autres... ?”

Ils ne s’étaient jamais parlé, il est vrai, mais d’autres avaient tant parlé pour eux, n'est-ce pas, dam

leur village; le commérage s’entêtait à les rapprocher dans tant de projets et de démarches qu’ils senttirent tout à coup combien déjà profondément ils se cornaissaient, et que le malaise commun dont ils ter:

taient en vain, à ce moment, de se déprendre provenait de là.

Oui, ils ne s’étaient jamais parlé, jamais. Et pourtant que de sentiments latents qu’ils laissaient le monde interpréter ou déformer à son gré, s'étaient à la longue sourdement échangés entre eux aussi nettement que par une voix. Car Jacqueline savait bien que celui qui se trouvait alors devant elle lui avait pénétré et disséqué l’âme jusque dans ses plus intimes tréfonds ; elle savait qu’il y avait deviné et suivi le lent travail d’infiltration secrète que son amour pour Yves avait accompli; elle savait encore que, parallèlement à ce sentiment qu’il était le seul à connaître chez elle, il en existait un chez lui d’un ordre tout à fait semblable et qu’elle avait été pareillement la seule à pleinement découvrir. Bref, elle æ savait secrètement recherchée de Verneuil, bien qu'elle le fuît, et elle savait qu’il le savait.

Elle n’avait donc pas trompé Verneuil, elle ne les avait trompés ni l’un ni l'autre, la réponse indifférente, quoique polie, tombée des lèvres de Jacqueline. Bien qu’ils eussent ainsi réciproquement pénétré leurs secrets d’âme, ils se sentaient au fond trop physiquement étranger l’un envers l’autre pour oser enlever le masque extérieur qui avait jusque-là voilé leurs pensées. A ce moment d’ailleurs, leur embarras d’attitude, l'hésitation de leurs paroles aurient ouvertement démenti leurs meilleurs efforts, eusent-ils voulu feindre d'ignorer ce qui restait en suspens entre eux.

Le dernière fois qu’ils s’étaient vus c'était à l’occa-

sion de la mort de la mère de Beaumont. Il y avait plus d’un mois,

Une ‘ois les funérailles finies, le suisissement gi. Æ néral passé, les dernières paroles de sympathie er. primées, le temps avait repris pour tout le monde de la paroisse sa marche endormeuse et semeux d’oublis, mais chez Jacqueline et Verneuil, l'évène. ment avait laissé une empreinte plus durable, puis qu'il se doublait d’un souvenir d'un ordre tout spé cial. Pour tous, en effet, cela n’svait alors ét qu’une explosion de naturelle pitié féminine, les san glots de Jacqueline mêlés à ceux de Yves; mai pour Verneuil, mais pour elle-même, c’était la cons tatation irrécusable d'un sentiment dont ils avaient jusque-là pareillement ignoré la profondeur. Et rien qu’en se trouvant ainsi tout à coup face à face, ils sentaient, à travers le désordre de leurs penséss ce souvenir sans cesse sourdre dans leur esprit « battre comme un lancinement.

Chez Verneuil toutefois, la contrainte, que ce srvenir éveillait dans sa consience d’amoureux, # doublait, dans sa conscience de médecin, d’un autr malaise qu’il ne parvenait momentanément à dompt qu’en traînant la conversation à travers mille circuit étrangers. Mais malgré ses efforts, la mémoire à toute la scène reveneit avec une si persistante t nacité dans son esprit que tout à coup, sans trans tion et sans même s’en apercevoir, il sentit fuser à ses lèvres les paroles redoutables et tentatrices qu avait réussi jusque-là à taire: — “Et notre paur vieille de Beaumont?... O'était affreux, n’este

1457...” Il avait dit “notre” signifiant qu’il voulait prendre sa part de l'évènement et faire durer entre té eux le rapprochement que les circonstances lui avaient & is fourni pour Je première fois.

1onde Et Jacqueline, comme si elle eue DE imple prolongement d'idées, appra vène. —“Oui, vraiment affreux...

dre, ces morts foudroyanies bouleversent toujours, me été

car, selon que vous l’avez vous-même confirmé, paraît-il, mon père avait depuis longtemps le coeur finirait quelque jour par faillir brusquement chez cette “Pauvre vieille”.

Verneuil n’ébaucha de la tête “optible d’acquiescement, un geste que son air toutefois démentait, et il resta myet, dans l'attitude de quelqu'un qui a oublié l’objet de sa visite ou perdu le fil de la Conversation en cours.

—“Non ?

cut poursuivi un uva :

+ On a beau s'y atten-

qu’un geste imper-

Verneuil dût faire un retour sur Jui retrouver : et. revenant de loin, i] reprit: “Alors votre ère n’a pas été surpris?... Je Je trouve chanceuy lavoir été absent en cetle circonstance moi-même souhaité d’être à l’autre bo fin d'échapper à ce malheureux cas.” nant et fixart scs y me pour se rendre is dépasser le but mptômes ?,., ]

-même pour se

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traîner sur un autre terrain, il s’empressa de pour suivre, comme en lui-même: “Les médicaments n’ont guère le temps d'opérer en pareils cas, tant les phases du mal se précipitent avec rapidité... Vous awu pu vous-même constater que les remèdes de votre pr ont été sans effet.”

—“Croyez-vous que si je me fusse hâtée davutage?... car c’est moi qui ai préparé les poudre que...”

—“Les poudres... vous, c’est vous qui les aviak

préparées ?” Il s’était subitement redressé et recul, comme si les bocaux de la pharmacie, à laquelle i s'était jusque-là tenu adossé, lui eussent brûlé l chair. Il répétñ à voix basse, l’esprit absorbé un travail de pénétration rétrospective: “C’est vou même qui les aviez préparées ?...”

—“Mais qu'y voyez-vous de si étrange?” se pressa d’interroger Jacqueline, avec une anxiété : daine dans la voix, et elle s'arrêta stupéfaite à « tour.

A ce moment, Verneuil perçut nettement que point de doute avait été atteint chez elle, à la ren tre spontanée de leurs deux regards tendus ensemi sur les étiquettes pharmaceutiques des bocaux; perçut de même que leurs pensées s’étaient pareil ment rencontrées. Et sans la regarder, il put suim phase par phase, le courant d’idées dans lequel dl s’éiait engagée: ce doute aigu d':bord, cette angois qui la crispait de plus en plus, le frisson d’épouvu qui l'avait envahie à mesure qu’elle s’enfonçait ( vantage dans l’analys des faits, puis l'ondée

terreu: et le vertige qui finalement l’assaillirent en entrevoyant tout à coup son père compromis, Yves, Marcelle... et tout le poids écrasant du secret qu’elle aurait à porter... et À partager avec Verneuil.

Oui, Jacqueline avait bien tout deviné, puisque résumant, les étapes que son esprit venait de parourir, et avec un accent qui implorait la pitié, elle reprit, les mæins tendues vers Verneuil: — “Mon

. Dieu, est-ce possible que je l’aie tuée?” Et lui, sim-

pement, avec une conviction tranquille, fit signe que oui, longuement, C'est qu’il venait de s’opérer dans son cerveau un ail propre à lui révéler l'immense emprise que ce xret gardé en commun allait lui accorder sur Jacline. Et vu que dans tout amoureux — surtout D'il est ropoussé — dort un sauvage, ce fut presque vec un tressaillement de volupté qu'il mesura l’étene de linextricable situation où il la jugeait engaæ: avec le fantôme constant de cette mère empoinée implacablement dressé entre elle et Yves. Le lus quel merveilleux parti à tirer de l'espèce de omplicité qu’il entrevoyait et qu’il se réjouissait avance d’avoir à partager avec elle. C’est pourquoi ut cela ayant traversé son esprit dans un éclair, il sait pas hésité à faire de la tête le long geste mdsmnateur avec lequel il allait exécuter Jacqueke, car ce fut bien en réalité une exécution comme x un couperet.

Ses mains implorantes toujours tendues vers Veril, son sang glacé sous la vague de terreur qui rourait son être, Jacqueline s’était figée dans

une attitude hagarde d’hypnotisée; puis ses lèvre s’étaient tordues pour un cri, pour un râle, pour ue prière peut-être, mais aucun son n'avait pu traver. ser sa gorge trop serrée. Elle se maintint ainsi un instant au dossier d’un fauteuil auquel elle état parvenue à s'appuyer, et où elle avait pris l’apya rence d’une de ces statues que seul leur étai sou. tient, puis tout d’une masse, avant que Verne! n’eut eu le temps d'offrir le moindre secours, elk croula sur le parquet.

Tout le jour, le lendemain, Jacqueline avait vécu us l’obsession d’un cauchemar où passait et repasit sans cesse la figure contristée de Yves. Peuttre justement à cause de Pirréparable entrave subitement aperÇçue sous ses Pas, jamais elle eut, à ce moment, tant désiré lui tendre la main, le consoler, pouoir enfin lui crier qu’elle aussi l'aïmait, et pleurer vec lui. Mais devant ce que cela refermait d’inhumaine dérision, de moquerie presque sacrilège, elle lemeurait épouvantée: Sa conscience se révoltait, t lui faisait entendre qu’elle se révolterait toujours. Et ces mots de pitié complice que — dans le désari de tout son être et autant Pour son père que pour l-même — elle avait accucillis presque avec boneur de la bouche de Verneuil, et les appels supliants qu’elle se rappelait lui avoir jetés, que d’attas, que de ligatures serrées sur sa vie ne repréntaient-ils pas aujourd’hui à ses yeux ?

Jacqueline n’avait que vingt ans, c’est-à-dire qu’elle avait encore rien appris des déconcertantes pertfi.

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dies du sort. Toute sa synthèse de la vie, elle l’avai jusque-là ingénument fait tenir dans le seul pr verbe, lui-même si souvent menteur: “Chacun m que ce qu’il mérite”. Et dans le chaos d'idées qu’elk remuait à ce moment, cela aussi la meurtrissait do. loureusement de concevoir, dans sa naïve com cience de chrétienne, que les sombres perspective qui s’entrouvraient ne pouvaient être que la jus résultante de sa vie passée, qu’elle n’était digne & rien autre.

A cet âge, et avec une pareille ingénuité d’ime on ne réagit pas spus certain coup; on reste éperdu ment écrasé, ne comptant même pas que le temx puisse jeter sur nos souffrances quelque calme æ. dormeur.

Et Jacqueline s'était abandonnée à la dérive.

C’est portée dans les bras de Verneuil sur un di qu’elle avait repris connaissance ; c’est sous son rega plein d’amoureuse compassion, qu’elle se revoyai Avec l’astuce méchante d’une bête qui joue ave proie avant de la dévorer, Verneuil avait su tout i suite trouver les mots apaisants et suggestifs pou l'assurer de sa sympathie, la convaincre qu’il part gerait avec joie la complicité de son secret, avait tout GS de et cela l’avait momentanéma soulagée.

Mais le soir, mais le lendemain, de même qu sortir d’une opération sous le chloroforme le ms ressent peu à peu la cuisson des points de suture la pression des bandelettes, ainsi Jacqueline ani de plus en plus senti peser à sa poitrine le poil

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écrasant à étouffer, du drame intime qui d’un seu» coup l’avait jetée à la merci de Verneuil, après avoir mis de l’irréparable entre elle et Yves...

Et comme elles s'étaient mises à la Poursuivre, dans chaque recoin de la maison, ces paroles perfides au moyen desquelles Verneuil avait tenté de la relever après l'avoir si cruellement abattue.

—“Marche donc, Rougeaud... Marche donc, mon paresseux”... Et, avec une longue tige d’herbe Saïnt- Jean arrachée au rebord du chemin, le père de Beaumont, autant pour caresser que pour stimuler, ai. guillonnait le pas, — lent et interrompu à chaque

touffe provoquante de trèfle — de son vieux cheval.

Le soleil était couché; la brunante commençait à descendre et à envahir les versants de la montagne. Le père de Beaumont, a 7 ‘ougeaud libre devant lui, suivait silencieusemenr « pied la montée qui aboutissait à son ancienne ferme. Il rencontra un paysan, juché sur une charge de foin auquel Rougeaud mordit en passant, mais il se déroba dans l’obscurité du chariot afin de n’être pas reconnu, et il continua mystérieusement sa route... “Avance donc Rougeaud..."”

Il avait presque l’allure d’un malfaiteur et il songeait: Oh! il avait bien soupçonné ca, avec sa longue expérience de la culture, connaissant les soins égoiïstes que pour se montrer généreux le sol exige constamment, il avait bien soupçonné que la misère finirait

quelque jour par s’installer au foyer de Lucas. N on, certes, ce n’était pas que sa bonne vieille terre natale eut déjà épuisé sa fécondité, pensait-il en lui-même, mais quelle est la ferme, à Saint-Hilaire ou ailleurs, assez prodigue pour permettre à la fois à son maître de boire et à la famille de manger ?

Souvent il avait interrogé Marcelle délicatement, sans rien laisser entrevoir de ses inquiétudes : “Lucas at-il vendu son orge un bon prix?” ou bien “Ses vaches produisent-elles beaucoup de lait de ce tempsci?... Combien retire-t-il de la fromagerie?” Mais Marcelle, par dignité de femme et par tendresse pour le pauvre vieux, avait toujours tenu secrète la gêne qui minait son foyer, dissimulé les privations et les prodiges d’économie auxquels elle était tenue pour répondre aux plus urgents besoins de l'existence. Les larmes ne lui étaient pas encore venues, mais combien elle les sentait proches quand elle avait ainsi à se raidir sous les questions pleines d’intérêt que s’empressait toujours de lui poser le père de Beaumont, lorsqu’il la savait seule.

Les larmes ne lui étaient pas encore venues, non mais cette fois elles avaient spontanément jailit, lui fusant à flots à travers les paupières, malgré elle: — “Leur bon Rougeaud que Lucas avait secrètement vendu et qu’elle avait Vu, amené au bout d’un licou, comme on remo douloureusement.

duisait au hangar à voitures ; il s’était arcbouté un

instant sous la traction, mais comme l’autre, l’étranger, avait tendu plus durement la corde, il l’avait suivi vers la grande route, la tête basse...” Puis Lucas avait fermé doucement la barrière; longtemps il s’y était tenu appuyé en suivant des yeux le vieil ami qui s’en allait... Quand plus tard, il était entré au logis, il s’attendait peut-être à ce que Marcelie l'interrogeât, mais elle ne lui avait rien demandé.

Il y avait déjà quatre jours de cela. Elle était parvenue à savoir cependant par le voisin que c'était Samuel Desautels, du Brulé, qui avait ainsi amené leur pauvre Rousaud.

Oh! elle ne lui cachait rien, à ce moment, au cher vieux qui l’écoutait sans grande surprise. Tristement, sa fierté évanouie, elle lui dévoilait leur profond dénûment: Le peu €2 fourrage qui restait pour les bestiaux; les urgentes réparations à faire aux faucheuses; leur petit Gérard qui n’avait plus de chaussures convenables à se mettre, comme elle-même d’ailleurs, et elle lui montrait ses souliers éculés et rougis. (C’est pour ça que Lucas avait été forcé de vendre Rougeaud... Il en avait pourtant tant besoin pour les récoltes, les labours... un cheval qui était si doux, si commode. Oh! cette boisson maudite.

Ces aveux lui étaient tous tombés des lèvres, sans trop d’amertume toutefois contre son Lucas. Elle Paimait toujours. Il flottait encore du pardon dans chacune de ses paroles résignées.

Elle partie, le père de Beaumont était longtemps

demeuré assis auprès de la fenêtre, le regard perdu dans l'espace. Au bout de quelque temps, il fit le geste d’essuyer une larme, puis endossant sans rien dire son veston des dimanches il se mit en route de son côté.

Il avait pris à travers les champs, vers le Brulé, par un chemin de raccourci battu par les piétons .“i venaient au village et qu’il connaissait depuis sa plus lointaine jeunesse. Il allait lentement comme irquiet d’être en retard et de trouver Rougeaud vendu de nouveau, charrié ailleurs, hors de la paroisse, au bin peut-être. (Car cela seul le préoccupait à ce moment: le rejoindre pour le ramener à son ancien parc, lui entr’ouvrir la barrière, comme il le faisait autrefois avec une tape amicale aux flancs, la rude journée de labour finie. Ce n’est pas simplement pour lui, pour Lucas, pour Marcelle qu’il caresse en marchant ce projet, c’est pour le vieux Rougeaud hi-même, qu'il se représente rudoyé là-bas, voué sans pitié, malgré sa vieillesse ou à cause de sa vieillsse, aux seules pénibles besognes.

“Vingt ans”, avait compté Marcelle... En effet, Cétait bien exactement l’âge de Rougeaud, puisque, à sa naissance, le père de Beaumont s’en souvenait à présent, Yves avait quatre ans. Depuis vingt ans

joies des brises rafraîchissantes, des paturages et des fourrages abondants; tristesses des automnes pluvieux et des labeurs harassants dans les chaumes détrempés. Et poursuivant plus loin le rapproche-

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donc, ils avaient tous deux partagé en quelque sorte . ls joies et les tristesses de la même ferme natale:

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ment, il s’apercevait encore que le sort avait réuxi à pareillement les déraciner tous deux, à les épar. piller...

—“Tiens, c’est vous, Desautels ?...

—“Bien le boujour, père de Beaumont... Entre donc vous asseoir un instant. Vous n’allumez pas peu ?»

Ils s’étaient à peine salués que déjà ils devinaient qu’ils s’étaient compris. Ces vieux paysans de ra, les choses seules de la terre les absorbent; tout leur histoire se résume aux évènements de leur paï sible vie rurale. Or il est pour eux peu d’événemer: aussi importants que la vente ou l’achat d’un cheval Ils en gardent longtemps le souvenir, et celui qu our quelque motif que ce soit, fait glisser pour k dernière fois la barrière de l’enclos sur le Gépart définitif de l’un de ces fidèles traîneurs de charrue, celui-là trouve toujours amer son prochain repas.

—“C’est à propos du cheval rouge de Lucas qu je suis venu, Samuel...” Il avait en même temx promené son regard sur les paturages voisins. — “Voudrais-tu me le revendre?...” Il s’était propo d’en ajouter davantage, de lui expliquer, mais s gorge s’était subitement serrée.

—“C’est que j'en avais un assez grand besoin vous comprenez, père de Beaumont. Sans cela...” Désautels avait répondu doucement, puis avec une pointe finale d'interrogation, il ajouta: “Qu’en fe riez-vous, d’ailleurs, vous qui n’avez plus à cultiver?

—“Je te l’aurais racheté un bon prix; vois-h c’est moi qui l'ai élevé... Oui, tu ne sais pas ce qu

cela me fait de le savoir disparu de son parc... Il me sæmble que Lucas n’aurait pas dû... mais selon que tu le soupçonnes toi-même, il n’était plus libre.”

—“Alors, c’est simplement pour en redevenir le maître; le rendre de nouveau à Lucas ?.. .” Je comprends bien Ça, allez, père de Beaumont. C’est comme pour la vieille Grise que j’ai été obligé de vendre, l'an dernier, à Rémy... Croiriez-vous que je ne passe pas une fois chez lui sans la chercher tout de suite des yeux, sans examiner si elle ne manque point d'herbe...” Puis se rapprochant avec sympathie du pre de Beaumont, et avec un accent de solidarité agricole: “Quant à votre cheval, non, je ne voudrais pas profiter du marché dans les circonstances. Je l'ai acheté de Lucas trente-cinq piastres. .. il vous suffira de me rembourser” De la tête, il lui fit signe de le suivre. Ils passèrent tous deux à travers a cour aux bestiaux, contournèrent les étables, ainsi w'un meulon de foin disposé tout contre. Rougeaud . ® trouvait là, tranquille, à brouter au rebond d’une planche.

—“Tiens, notre vieux Rougeaud... ce pauvre ougeaud !” murmura spontanément le père de Beaunont en l’apercevant. La voix lui avait tremblé de e savoir de nouveau à lui, redevenu de la famille, our ainsi dire, -Il s’en approcha un instant pour le atter de la main. Sans parler, il tira son portehonnaie et compta Pargent convenu qu’il remit en compagnant simplement d’un geste ému qui vouit dire: Merci.

Une fois rendu sur la grande route, il se senti subitement allégi, comme libéré d’une corvée à il aurait douloureusement craint l'issue. Son gm chapeau de paille à la main — car le soleil était à disparu derrière les forêts lointaines du Grand teau, — il marchaït allègrement, guidant der lui Rougeaud dont il activait de temps à autre pas, tantôt d’un claquement de la langue, tantôt du “Marche donc” affectueux de commandement, | eut bientôt attein: le chemin de traverse qui cm duisait à son ancienne ferme et il s’y engagea. Di tinct, Rougeaud s’y'était lui-même avec assunn engagé le premier, car il se souvenait bien des tou fes odorantes de trèfle disséminées le long des fos Il alla tout de suite y plonger son museau gourma

—“Marche donc, mon paresseux!” Le père Beaumont le gourmandait doucement, l'esprit leurs... “Avance donc.”

A cette heure crépusculaire, — comme pour pr fiter, on dirait, de l’obscurité et du calme des ch pour mieux impressionner — les pensées accour toujours en troupes serrées. De même que, par fins de jour tranquilles, les échos nous parvienn des lointains inattendus, de même jaillissent les ? sées dés tréfonds insoupçonnés de l’âme, les douk reuses et les amères peut-être encore avec plus di tensité que les autres.

Songeur, le père de Beaumont ne se rendait | compte de la route parcourue que machinaïeme soit par les grands ormes des champs voisins, par les ponceaux jetés, ici et là, à travers le cheni

consciemment, et à mesure que rétrécissait la dis- \ ace, il avait ralenti son allure; non sous le poids e la fatigue pourtant, mais sous un poids indéfinisble qui retenait son esprit autant que son pas. Il it même fini par arrêter tout à fait et s’asseoir wlques instants sur la levée, le dos appuyé à un rDre.

C'est qu’il lui venait à ce moment-là des visions op amères du foyer de la vieille maison ancestrale. v'aurait rien voulu apercevoir du lamentable taau que Marcelle venait de lui tracer, et comme r'aurait pas voulu de même être aperçu, il s’amuit à laisser la brunante descendre davantage, tout écoutant brouter le vieux Rougeaud, et en se reyant, dans un rêve chimérique, redevenu jeune, prenant la diredtion de la ferme et faisant de nouau le geste auguste du semeur.

Maintenant qu’il voyait les petites lumières pâles s lampes jaillir ici et là, le long du rang, il s’était mis en marche: — “Viens-tu, Rougeaud ?.. ,” Malgré l'ombre qui les envalopvait de plus en plus, allaient tous deux comme en plein jour, tant ils ient par coeur chacune des sinuosités et des inmaisons de cette fin de montée dont l'extrémité bouchait sur la ferme. Rougeaud ne broutait plus, ’errétait plus. Il sentait avec joie les siens tout whes, de l’autre côté des clôtures ; il lui tardait dé roir les vieux compagnons de travail ou de litière nt on l’avait séparé sans lui rien dire. Le père de sumont le suivait à grands Pas silencieux. Lui

l sentait les siens tout proches, et ceux d’autre-

fois autant que ceux d’aujourd’hui. Mais de per voir qu'il se cacheraït d’eux et passerait comme étranger, sans pousser le loquet connu de la port tout son être en avait frémi douloureusement.

1) reconnaissait maintenant les poteaux de clôt qu’il avait autrefois plantés, la poutre qui servait | passerelle pour la traverse du ruisseau, les cerisia

. Des fils mystérieux le rattachaient à toutes a “ cho. Tout à coup il s’écarta du grand che Pour se rapprocher de la haie qui le bornait. Re geaud l'avait déjà précédé, cherchant au hasard, dessus, à attraper les tiges d’avoine que les chari avaient accrochées aux branches des arbres.

—“Viens, Rougeaud...” Et le père de Beaum la main instinctivement portée à l'endroit des lu reaux que la longue usure des doigts avait polis, f doucement glisser la barrière: — “Et va donc. Entre, Rougeaud. . .”

+. Mais lui, non; le coeur lui avait manqué; n — pas osé. Et amortissant ses pas, sans brui il était reparti dans Pombre pour le village.

Le rire enfantin et triomphant avec lequel Yves vait dit bonjour, avant de partir pour son laboratoire je la poudrerie de Beloeil, s'était prolongé sur les èvres du père de Beaumont.

—“Vous savez, vieux père, ça marche toujours mon fulminate,” lui avait-il répété, un bon jour, en uilant sa bicyclette — “jen ai fait de nouveaux sais, hier, devant l’un des directeurs de la Comagnie et une couple d'Anglais venus je ne sais d’où. ls ont été émerveillés. .. Oh! si je pouvais mainteant découvrir quelque procédé qui en supprimerait s dangers de fabrication et de manipulation... lein! c’est ça qui ferait pâmer de surprise et d’orjueil le père de Beaumont, si son Yves se trouvait un on matin en état de le transporter en auto chez arcelle, en yacht à Chambly, à Beloeil... en aéroane...” acheva-t-il, en éclatant d’un large rire.

Ce n’est pas ce à quoi le père de Beaumont avait sé, — tant que ses vieilles jambes seraient solides, ailleurs, c’est à elles de préférence qu'il recourrait,

mais tout en souriant à son four, il s’était rapprobé avec intérêt de Yves.

Vounm. ot

—“Et qu’ont-ils dit, tes Anglais. ?... Ont-ils fu quelque proposition à l'inventeur?” Il l'avait sur sur © terrain. Et afin de découvrir si, ave & seul apprentissage des hommes, — bien autremei infaillible que celui des sèches formules des livres, il ne devinerait point tout de suite le sort des proje mirobolants qu’il lui entendait émettre, il auni voulu le faire parler davantage.

—“Tls ont simplement reconnu la supériorité { mon explosif et exprimé leur entière confiance en « sucès... Mais sa fabrication, ont-ils observé, « traînerait une si complète perturbation dans l’out lage actuel des poudreries, que les fabricants hé teront peut-être longtemps avant d’y recourir.

—“Cela ne t’a-til point fait réfléchir ?” reprit père de Beaumont. “Tu vois, leur clairvoyane leur sens exact des affaires les ont tout de suite ni en garde contre leur émerveillement. En mat d'industrie, de commerce ou de finances, ce qui & compte à leurs yeux ce sont les profits palpables { l'exploitation, et non les bénéfices que donne la gli re. Sur ce terrain, nous ne savons pas, nous... dirait que nous n’avone pas la faculté de promener oeil aussi pénétrant sur les choses,

—“Pourquoi donc? Ce n’est Pas si difficile?” # pliqua gaiement Yves, avec un air de tolérer « étrange assertion dans la bouche de sou père à ex de sa seule expérience de paysan.

—“En effet, pas si difficile. C’est vrai... Pou tant tu n’en sais rien Puisque tu n’as encore

soupçonné des obstacles capables de faire échouer tes plans, quelque avantageux qu leurs... Je sais que cela t?

façons peut-ê Sons, sauf sur le talent de faire Prospérer une entreprise, — cependant œls a suffi à leur sagacit$ pour t’en dresser immédistement l’horoscope. .. Ce sont des Anglais [”

—“Et vous croyez que cela tient à des aptitudes de pee? , ,”

—“Je cherche vain

—"Eh! bien, ce

Cest qu'ils ont Pargent et

“me nous de capitaux.”

—“Peut-être bien... Mais pourquoi n’ajoutes-tu Permet avant

*.. ils en ++. Alors ils n’en man- *.. ils en ont... leurs amis en ont...

“ pareils en ont... Et Quand ton fulminate protira de gonfler les Poches au lieu de les vider, tu ras qu'ils en auront Plus que jamais. +” Le père de Beaumont s

tes yeux, le sort qu'ont eu les banques canadiennes françaises: “Saint-Hyacinthe ?” “Saint-Jean ?” “Vi le-Marie?” “Jacques-Cartier?” “Du Peuple?”. Ti ne me diras point qu’elles manquaient de capitau celles-là, puisque la plupart d’entre elles ont englout les dividendes aussi bien que les fonds eux-mêmes sans en rien rendre... Et les compagnies d’assurane sur la vie?... Et celles contre le feu?... presqu toutes faillies avant que la tôle des affiches collés au-dessus de nos portes n’ait seulement jauni.… Examine si elles n'étaient pas toutes de création fra çaise. Et les sociétés de prêts maintenant, et ke compagnies minières, et les loteries, et les assoc tions de ci, et les unions de ça, à l’aide desquell. nous cherchons à nous rattraper, et cinquante au petites entreprises pareilles, dont le rôle devrait êt diablement fructueux pourtant: piller les gens, mi qui, malgré l’énorme gratte qu’elles en tirent, rt sissent toujours à si mal s’y rendre qu’elles m quent rarement de tourner au désastre... Cela t’am se de m'entendre ?... Tu crois que j’exagère?... El bien, guette-les dégringoler et je parie que, sous badigeon à mots tapageurs et anglais de l’enseig qui les couvrait, tu vesteras stupéfait de ne toujor trouver que les nôtres dans les décombres... que nôtres. . .”

—“Ah! je vois où vous voulez aborder. Vous 1 lez me démontrer que si je manque de “capital”, manque de quelque chose de plus “capital” encore.

Qu'importe, préparez-vous prochainement pour course en auto chez Marcelle... Vous entendez:

auto... teuf... teuf... terf Bonjour, vieux père”, et il s’enfuit précipitamment.

Il avait enfourché sa bicyclette et comme il ge trouvait légèrement en retard, il s’était mis à pédaler à grande allure. Il gardait encore aux lèvres un reste de sourire, lorsqu'il s’engagea dans la route ombreuse qui borde les rives du Richelieu et conduit à la Poudrerie; mais lorsqu'il aperçut tout à coup Jacqueline qui s'en allait à quelque distance devant: lui, son rire se figea brusquement et ga figure reprit son expression timide et embarrassée.

Il se serait bien enfui par quelque chemin de traverse, mais son élan l'avait entraîné trop loin et puis déilleurs — par un de ces singuliers conflits de senti. ments, si fréquents chez les jeunes amoureux de son espèce, — s’il avait d’abord rougi d’avoir à affronter la vue de Jacqueline, il brûlait au fond du désir de la rencontrer,

1 lâcha l’un des guidons de sa bicyclette, et, de sa main libre, il commença l'ébauche d’un salut. Mais Jacqueline, absorbée et peut-être perdue dans son êve, n'avait levé sur lui qu’un regard sans vision, mn regard douloureux qu’elle avait tout de suite ramené sur le sol, à ses pieds, Et Yves avait continué ‘mme un tourbillon. Elle ne l’avait point vu.

Elle ne lavait point vu et pourtant combien la antise de ce regard sans vision levé sur lui, l’avair ourmenté et poursuivi tout le jour dans le calme de on laboratoire, au cours de l'après-midi, dans je ianiement des cornues et des éprouvettes.

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