‹ La terre sainte (volume 2)Chapitre 1 sur 100 · AVIS DES ÉDITEURS · texte numérisé non relu

AVIS DES ÉDITEURS

Jérusalem, la cité auguste et -vénérable entre toutes; la Palestine, cette terre antique et privilégiée où se pressent tous les souvenirs de l’Ancien et du Nouveau Testament! Aucun sujet, il nous semble, ne pouvait mieux se prêter à une grande publication illustrée.

Est— il , en effet, une partie du monde qui, pour ne parler que de l’intérêt historique, présente une telle série de saisissants tableaux et où, avec plus de force et plus de grandeur, aient été agitées les destinées de l'humanité tout entière? Terre des Patriarches, berceau de la religion mosaïque, la plus pure et la plus élevée que les hommes eussent encore connue, la Palestine devait également être un jour le berceau de la religion chrétienne.

Toutes les nations sont donc intéressées à la bien connaître, et plus cpie toute autre, la 1 rance, investie du protectorat des Lieux saints depuis le jour où Haroun ar-llaschid a envoyé les clefs du saint Sépulcre à Charlemagne.

Pour conduire le lecteur avec sûreté dans ce pays où chaque pierre a son histoire et sa tradition, où l’on ne peut faire un pas sans fouler quelque vestige sacré, et où, nécessairement, à la suite des innombrables pèlerins de toute croyance et de toute nation qui depuis tant de siècles ne cessent de le visiter, des légendes apocryphes ont pu çà et là prendre racine au milieu des traditions les plus fondées et les plus authentiques, nous avons eu recours a la plume d un écrivain dont la haute compétence en cette matière est partout reconnue et appréciée.

M. Victor Guérin, chargé déjà de différentes missions scientifiques en Grèce, dans les îles de 1 Archipel, en Egypte, en Nubie et dans la régence de Tunis1, a rempli ensuite plusieurs missions analogues dans la Palestine, qu’il a longtemps explorée, ville par ville, village par village, avec une méthode éclairée et avec le soin le plus consciencieux. Les savantes publications - qui ont suivi ses missions en Terre sainte et qui ont paru sous les auspices de l’État, sont remplies des documents les plus précieux pour les érudits et pour tous ceux qui ont à cœur l’étude des Livres sacrés.

1 Noms avons nous-mêmes édité autrefois archéologique dans la régence de Tunis, que l’on puisse lire sur cette contrée célèbre, a Description géographique, historique et Challàmel et Leroux.

un important ouvrage, résultant de cette dei'nière mission et intitulé : Voyage 2 vol. grand in-8°, avec une carte détaillée; c’est encore l’ouvrage le plus complet que l’auteur a parcourue presque tout entière.

archéologique de la Palestine, par M. Victor Gcània. 7 vol. grand in-S". Paria,

Nous avons demandé à M. Victor Guérin de s'adresser cette fois à la généralité des lecteurs. Alliant à un amour profond de son sujet une respectueuse indépendance d’esprit qui ne se laisse aveugler ni par une foi peu éclairée, ni par un scepticisme dédaigneux, l’auteur s est appliqué à décrire fidèlement pour tous Jérusalem et la Terre sainte, et il a su reunir dans une œuvre toute nouvelle, dont nous présentons aujourd'hui la première partie, les notions les plus importantes et les plus dignes d’intérêt sur ces régions immortelles.

Dans cet ouvrage, l’illustration, qui parle aux yeux, complète le texte, qui parle a 1 esprit; tour à tour l’un se commente et s’explique par l’autre. Des artistes de talent, des peintres ont tout exprès été, envoyés en Orient; ils en ont rapporté un nombre considérable de dessins, d’aquarelles, de peintures à l’huile, oeuvres originales, toutes prises sur les lieux, avec ces détails pittoresques de l’indigène saisi sur le vif, gardant son allure orientale et son caractère propre. En effet, Arabes, Druses, Maronites, Bédouins, Arméniens, Turcs, toutes ces races nombreuses et distinctes sont là elles aussi; elles se meuvent ou dorment au milieu des vestiges cle l’antiquité mosaïque et de l’antiquité chrétienne.

L’œuvre pourra donc, nous l’espérons, plaire à tout le monde, parce qu’elle réunit tous les éléments d’intérêt dans le sujet le plus capable d’impressionner, d émouvoir et d’attacher.

E. PLON, NOURRIT et Cie.

JÉRUSALEM

S’il est une ville dans le monde dont le nom seul éveille dans l’âme des sentiments intimes et profonds, c’est assurément Jérut salera. Dès notre plus tendre enfance, nous

avons tous été bercés avec les immortels souvenirs qu’elle rappelle.- Loin de s’affaiblir en traversant les siècles, ces souvenirs semblent, au contraire, devenir plus sacrés et plus augustes en s'enfonçant dans le lointain mystérieux des âges. Ni les grandes ombres de Memphis et de Thèbes aux cent portes, ces vieilles capitales des Pharaons, ni celles de Ninive et de Babylone, ni Athènes avec son Parthénon et le cortège imcomparable de toutes ses gloires, ni Rome elle-même, cette dominatrice du monde antique par la puissance de ses institutions et de ses armes, et du monde moderne par la majesté tant de fois séculaire de son trône pontifical, aucune autre cité, en un mot, n’a le privilège d’exercer sur l’imagination un empire semblable à celui de Jérusalem. A quoi attribuer ce prestige singulier? Serait-ce à la beauté et à la grandeur de cette ville? Mais non; sauf la magnificence de ses palais royaux et surtout de son temple

JÉRUSALEM

réputé l’une des merveilles du monde, elle n’offrait rien qui méritât d’une manière particulière l’admiration des peuples. Son étendue ne dépassait pas celle d’une foule d’autres villes. Sa population fixe, a l’époque de son plus grand développement, devait à peine atteindre le chiffre de cent vingt mille habitants. Quant à son histoire, elle se confond, il est vrai, avec celle de la nation juive elle-même; mais cette histoire, à part certaines périodes de splendeur et de prospérité, n’est guère qu un tissu d humiliations et de revers, punition de fautes et de crimes que la vengeance divine atteint et frappe dès cette vie par des châtiments éclatants. D’où vient donc l’intérêt si vif et si universel qui s’attache à Jérusalem, cette cité bénie et maudite en même temps entre toutes? Cet intérêt vient précisément de 1 intervention incessante et palpable de la Providence dans tous les événements, heureux ou malheureux, qui composent la trame de ses destinées. On voit que cette ville, par un dessein tout spécial du 1 rès- Haut, a été choisie pour être, au sein de l’idolâtrie générale qui avait envahi 1 univers, le poit et le refuge de la croyance à l’unité de Dieu, croyance qui avait pour symbole l’unité de son temple, et qui souvent, sur le point d’être submergée et de périr par suite d un irrésistible penchant de la nation au polythéisme, surnage et survit toujours au milieu de prévarications et aussi de châtiments continuels. On voit, en outre, que tout, dans 1 histoire de la Cité sainte, prépare et figure par anticipation l’avénement du Messie. Enfin, quand ce Messie, si longtemps attendu, apparaît à la terre, c’est à Bethléhem, dans le voisinage de Jérusalem, qu’il naît mystérieusement d’une Vierge; c’est à Jérusalem que, pour accomplir le salut du genre humain, il subit sa Passion, expire en croix sur le Golgotha et consent, tout Dieu qu’il est, à être renfermé trois jours dans un tombeau. Ce Golgotha et ce tombeau, imprégnés tous deux du sang du Christ, ont depuis bientôt dix-neuf siècles imprimé à la ville, témoin et théâtre de pareils événements, un cachet que nulle autre cité au monde ne peut lui disputer. Après avoir été le berceau de la religion mosaïque, la plus parfaite de l’Ancien Testament, elle est devenue ensuite celui de la religion chrétienne, dont la première n’était que le prélude, et à laquelle son divin fondateur a prédit un avenir sans limites. Désormais le temple de Jéhovah, ce centre religieux de la foi et de la nationalité judaïques, a accompli sa mission, et, condamné à être détruit, il ne pourra plus jamais se relever de ses ruines; mais, jusqu’à la fin des temps, le Golgotha et le tombeau du Christ seront le rendez-vous sacré des peuples chrétiens. Pour vénérer ces augustes sanctuaires, d’innombrables pèlerins n’ont pas cessé, depuis F avènement du Christianisme, d’accourir à Jérusalem, afin d’y raviver leur piété et leurs croyances. Pour les reconquérir sur les infidèles, l’Europe presque tout entière, à l’époque des Croisades, s’est précipitée sur l’Orient, et Jérusalem est devenue pendant près d’un siècle la capitale d’un royaume franc, rameau glorieux de notre patrie. Cette ville, il est vrai, est retombée ensuite sous le joug des musulmans qui en sont encore les maîtres; mais, grâce à ces mêmes sanctuaires, elle a continué d’attirer à elle de fréquentes et pieuses députations de l’univers chrétien. Aujourd’hui même, malgré l’indifférence religieuse de l’Europe, la plupart des grands gouvernements sont loin de se désintéresser, comme on pourrait d’abord le croire, de ce qui concerne Jérusalem. Fille est, au contraire, le point de mire par excellence de la Russie, qui s’y montre la patronne du schisme; de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui y représentent l’hérésie; de l’Autriche, de l’Italie, de l’Espagne et surtout de la France, qui y personnifient le Catholicisme. Cette dernière puissance, et c’est là une de ses gloires et de ses prérogatives séculaires, est même la seule qui accomplisse ce rôle, à titre officiel, auprès de l’Empire ottoman, au moyen de ses ambassadeurs à Constantinople et de ses consuls en Palestine.

Sans vouloir étendre davantage ces considérations générales, je prie maintenant le lecteur de franchir avec moi par la pensée la distance qui sépare Jaffa de Jérusalem, route que j’ai décrite

ailleurs en détail (Description géographique, historique et archéologique de la Palestine, première partie, Judée, t. I, p. 1-73), et de se transporter en présence de la Cité sainte. Lors de mon premier voyage en Palestine, au mois d’août 1852, les abords de cette ville étaient mornes et silencieux. Je me rappelle encore, bien que vingt-huit ans se soient écoulés depuis, l’émotion profonde dont je fus pénétré lorsque, après une marche pénible, a travers monts et vallées, par des sentiers qui n avaient point encore été transformés en une route carrossable, j’aperçus tout à coup, derrière une ondulation de terrain et en parvenant sur un plateau rocheux parsemé d’oliviers séculaires, les remparts, les tours et les coupoles de Jérusalem. Le muletier arabe qui m’accompagnait s’écria soudain en déchargeant son fusil : El-Kods, el-Kods! (La Sainte, la Sainte!) Je descendis aussitôt de cheval, et le front

M O X T Scopus. — CimeLièie musulman, en avant.

prosterné dans la poussière du chemin, je restai quelques instants immobile, plongé dans une muette contemplation. J’étais donc à quelques centaines de mètres de cette ville que, dès mon enfance, j’aspirais à voir et à connaître. Tout ce que j’avais lu sur cette cité fameuse, tous les principaux événements de l’Ancien et du Nouveau Testament qui s’y étaient accomplis, tous les faits saillants dont elle avait été le théâtre à l’époque des Croisades, se condensaient alors dans ma mémoire, pour ne plus former qu’un seul et imposant faisceau de souvenirs, et quand je me relevai, je promenai longtemps mon regard sur les divers monuments que j’avais devant les yeux. II me semblait entendre au fond de moi-même une voix intérieure qui me disait : « Oui, c’est bien là cette Jérusalem, telle que la vengeance divine l’a faite. N’v cherche pas la cité de David et de Salomon, lorsque, dans l’éclat de sa puissance et de sa splendeur, elle était la capitale d’un État qui s’étendait des frontières de l’Égypte jusqu’à l’Euphrate; car cette gloire s’est éclipsée pour toujours. Souvent prise et rasée, bouleversée de

JÉRUSALEM

fond en comble, renaissant néanmoins chaque fois de ses cendres, elle porte partout la trace de la foudre qui l’a frappée. On sent qu’une malédiction terrible pèse sur cette ville déicide, et depuis qu’elle a immolé son Sauveur, elle semble condamnée à un éternel esclavage. Regarde, en effet, cette coupole que surmonte un croissant : c’est la mosquée cl’ Omar, qui depuis douze siècles s élève triomphante sur l’emplacement du fameux temple de Salomon, dont, suivant une prophétie inéluctable, il n’est pas resté pierre sur pierre. Ces deux autres coupoles cpie tu aperçois plus à 1 ouest recouvrent, au contraire, un tombeau qui ne périra pas, et qui juscju’à la fin des temps sera vénéré et honoré par les peuples, car le prophète Isaïe (Isaïe, ch. xi, ^ 10) a dit de ce sépulcre : Sepulcrum ejiis erit gloriosum (son sépulcre sera glorieux). Elles renferment également dans la même enceinte le Golgotha, témoin des souffrances et de la mort de l’Horame-Dieu, et qui, de même que le saint .tombeau, recevra jusqu’à la consommation des siècles les hommages empressés des chrétiens. Que si tu t’avances un peu plus, tu vas fouler l’emplacement où ont tour à tour campé les divers conquérants qui ont attaqué Jérusalem. Au nord, la hauteur qui est devant toi est le Scopus, d’où Alexandre le Grand allait descendre pour s’emparer de la ville, lorsque le grand prêtre Yacldous se rendit processionnellemcnt à sa rencontre, précédant une nombreuse foule de peuple. A la vue de ce cortège solennel et surtout du pontife vénérable coiffé de la tiare où brillait la plaque d’or sur laquelle était gravé le nom de l’ Eternel, Alexandre s’approcha seul du grand prêtre, s’inclina profondément devant lui, et pardonna à la ville qu’il voulait cl’abord subjuguer et anéantir. Plus tard, c’est sur cette même colline que Titus établit son camp, qu’il rapprocha ensuite en occupant l’emplacement où s’étaient postés autrefois les anciens Assyriens. Instrument inexorable des vengeances divines, ce dernier conquérant devait être sans pitié, car il avait à punir, non plus seulement des idolâtries passagères suivies de repentirs, mais le crime irrémissible de la mort du Christ. Mille ans après Titus, les croisés ont dressé leurs tentes et leurs machines de siège sur le même plateau. Depuis sept siècles bientôt, Jérusalem est retombée sous le joug des musulmans, et elle continue à porter dans l’abaissement et dans la servitude la peine du sang divin qu’elle a répandu. »

Pendant qu’absorbé dans ces réflexions, je contemplais d’un regard ému le panorama qui se déroulait devant mes yeux, tout se taisait autour de moi. Le musulman qui me servait de guide, respectant mon émotion, attendait en silence l’ordre de poursuivre la marche; une mélancolique solitude m entourait, et je n avais d autres témoins des divers sentiments qui m’agitaient, que ce pauvre muletier et de vieux arbres tout chargés de siècles et de souvenirs. A présent, au contraire, et je le dis avec regret, les abords de la Cité sainte se peuplent et s’embellissent d’année en année. Le désert austère qui la précédait au nord, car de tous les autres côtés elle est environnée d’une ceinture de profondes vallées, disparait peu à peu, et néanmoins il convenait merveilleusement et servait de vestibule naturel, par sa religieuse et lugubre tristesse, à une ville dont le plus grand intérêt consiste dans un tombeau. Ce qui frappe actuellement avant tout les yeux du pèlerin qui est sur le point d arriver à Jérusalem par la route de Jaffa, ce sont les immenses constructions des Russes, sorte de citadelle à la fois politique et religieuse, bâtie aux portes de la ville, sur le seul endroit d’où elle a toujours été et d’où elle puisse être attaquée, et qui se dresse comme une menace permanente du schisme et de l’empire moscovite qui aspirent plus que jamais à s’emparer des Lieux Saints ; ce sont pareillement des écoles et des hôpitaux fondés récemment par la Prusse et par l’Angleterre, témoignages visibles des efforts tentés aussi par l’hérésie pour disputer au Catholicisme la possession de ce sol sacré. Ce sont, en outre, des maisons de particuliers et de consuls, des jardins et même des cafés. Que sera-ce quand le chemin de fer que l’on projette d’établir entre Jaffa

et Jérusalem aura achevé de bouleverser et de rendre plus bruyan ts les alentours de Jérusalem, et y amènera des Irains entiers de pèlerins ou plutôt de touristes qui, sans avoir eu le temps de méditer sur la ville qui les attire, se trouveront transportés soudain, avec la rapidité de la vapeur, du port où ils auront débarqué, au saint Sépulcre et au Golgotha? N’est-il point à craindre alors qu’on n’entre avec distraction dans la Ville sainte comme si c’était une ville ordinaire, et que les premières impressions, ayant été ainsi émoussées, n’ affaiblissent nécessairement toutes celles qui suivront?

Mais bâtons-nous maintenant de pénétrer dans celte cité, après l’avoir saluée de loin. La description qui va suivre sera nécessairement très-sommaire, à cause du cadre étroit dans lequel je dois me renfermer, et je remettrai à une époque et à un ouvrage ultérieurs les développements plus étendus que je compte donner à ce sujet important.

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