‹ La terre sainte (volume 2)Chapitre 16 sur 100 · JÉRUSALEM A L’ÉPOQUE DES CROISADES · texte numérisé non relu

JÉRUSALEM A L’ÉPOQUE DES CROISADES

Maîtres de Jérusalem de 1099 à 1187, pendant une période de quatre-vingt-lniit ans, les croisés, sous les règnes successifs de Godefroy de Bouillon, de Baudouin 1er, de Baudouin H, de Foulques d’Anjou, de Baudouin III, d’Amaury, de Baudouin IV, de Baudouin V et de Guy de Lusignan, cou v ri-

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rent la Palestine de châteaux forts, d’églises et de couvents qui étaient eux-mêmes de véritables forteresses, et déployèrent, au milieu de luttes continuelles avec les musulmans, uné activité prodigieuse, soit pour relever des édifices anciens, soit pour en bâtir de nouveaux. Les ruines de cette époque attestant une origine occidentale sont innombrables d’une extrémité à l’autre de la Terre sainte. A Jérusalem, les Latins, après avoir réparé les brèches des remparts, qui devaient probablement avoir la même étendue que maintenant, préparèrent une résidence pour leurs rois, une autre pour leurs patriarches, établirent plusieurs couvents, restaurèrent, agrandirent ou même fondèrent des églises et des chapelles, créèrent des hospices pour les pèlerins, des hôpitaux pour les malades, et de vastes bâtiments pour les trois ordres religieux qui, sous les noms de chevaliers de Saint-Jean, de Templiers et de chevaliers Teutoniques, concoururent si puissamment à l’affermissement et à l’extension de leur nouvelle conquête, et en furent les derniers soutiens quand ce royaume éphémère, battu en brèche de tous côtés par les musulmans, travaillé quelquefois par des discordes intestines, peu secouru de l’Europe dont il était trop éloigné, commençait à menacer ruine et finit par s’écrouler sur ses héroïques défenseurs. Parmi ces établissements créés par les croisés, quelques-uns ont été détruits de fond en comble; d’autres ont été tellement dénaturés, qu’ils ne sont plus guère reconnaissables. Ainsi en est-il, par exemple, du palais royal et du patriarcat latin. Du couvent des Templiers, il ne subsiste plus qu’une grande salle d’armes, les débris d’une chapelle dans l’un des bras du transept de la mosquée d’El-Aksa, et quelques bâtiments plus ou moins dégradés. Quant au couvent de Saint-Jean, il n’offre actuellement qu’un immense amas de décombres. Les chevaliers de Saint-Jean, qui devinrent ensuite les chevaliers de Rhodes, puis les chevaliers de Malte, avaient succédé sur le même emplacement aux anciens religieux bénédictins envoyés par Charlemagne, au commencement du neuvième siècle, pour fonder près du saint Sépulcre un hospice où devaient être recueillis tous les pèlerins latins qui venaient visiter les Lieux saints. C’est dans cet hospice attenant à une église dédiée à sainte Marie et pourvu d’une riche bibliothèque, grâce à la munificence éclairée de ce puissant empereur, que Bernard le Sage trouva un asile, lors de son voyage à Jérusalem en 870.

Nous lisons, en effet, dans Y Itinéraire de ce pèlerin :

« De Emmaus pervenimus ad sanctam civitatem Jérusalem, et recepti sumiis in hospitale gloriosissimi imperalons Karoli, in guo suscipiunlur omnes (fui causa devotionis ilium adeunt locum, lingua locjuentes Romana. Cui adjacet ecclesia in honore sanctæ Marias , nobilissimam habens bibliothecam studio prœdicti imperatoris, cum duodecim mansionibus, agris, vineis et hortis in voile Josaphat. » (Bernardi monachi Itinerarium , ch. x.)

Détruit par le khalife Hakem, l’an 1010, cet hospice fut relevé quelques années plus tard par des marchands amalfitains qui trafiquaient avec le Levant, et la chapelle, également reconstruite, prit le nom de Sainte-Marie Latine, parce que les offices y étaient célébrés suivant le rite latin. Non loin de ce couvent, un autre fut fondé sons le titre de Marie-Madeleine; desservi par des religieuses, il offrait 1 hospitalité aux femmes latines (fui, malgré les dangers que présentait alors un pareil voyage, se rendaient à Jérusalem pour en vénérer les principaux sanctuaires. La chapelle portait le vocable de Sainte-Marie la Petite, sans doute à cause de ses proportions inférieures à celles de Sainte-Marie Latine. A ces deux premiers établissements s’adjoignit bientôt un hôpital consacré à saint Jean l Aumônier. Ces trois couvents étaient sous la juridiction de l’abbé de Sainte-Marie Latine. Lors de la prise de Jérusalem, l’hôpital avait pour directeur un saint homme nommé Gérard, et le couvent de femmes, une noble dame appelée Agnès. Gérard prit quelque temps après l’habit régulier avec ceux qui partageaient son pieux office; Agnès l’imita et fonda l’ordre des Religieuses hospitalières. Les

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nouveaux religieux prirent pour patron saint Jean-Baptiste à la place de saint Jean l’Aumônier, et, en 1113, ils se séparèrent de la juridiction de l’abbé de Sainte-Marie Latine. Dans cette même année, le pape Pascal II, approuvant le nouvel ordre, adressa à Gérard une bulle qui le nommait fondateur

Oratoire sur le côté oriental itd Haram ech-Cherie.

et chef des Hospitaliers et conférait aux Frères seuls, après sa mort, le droit de lui élire un successeur. En 1118, Raymond du Puy, gentilhomme du Dauphiné, succéda à Gérard par l’élection libre et unanime des Frères hospitaliers. Raymond du Puy était un homme de guerre. Blessé dans un combat, il avait été soigné par les Frères de l’hôpital. Entré ensuite dans leur ordre, il le remplit de son esprit

guerrier, et il proposa aux Frères de joindre à leurs trois premiers vœux, de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, celui de prendre les armes pour la défense de la religion et de la Terre sainte. Cette proposition ayant été accueillie avec empressement, l’ordre fut divisé en trois classes : les prêtres ou aumôniers; les frères servants, destinés à soigner les malades et les infirmes, et les chevaliers, qui ceignirent l’épée sous le froc de religieux. A partir de ce moment, l’ordre prit de rapides accroissements, et une foule de jeunes seigneurs vinrent s’enrôler dans cette milice sacrée; c’est ce qui explique la richesse et l’importance toujours plus grande de cet ordre à la fois hospitalier et guerrier.

Des immenses bâtiments qu’il occupait à Jérusalem au sud de la basilique du Saint-Sépulcre, il ne subsiste plus guère que d’informes débris; néanmoins de belles salles voûtées avec arcades ogivales le long de la rue David passent, et probablement à juste titre, pour avoir appartenu à ce couvent. Autrefois comme maintenant, elles servaient sans doute de magasins ou se louaient comme boutiques à des marchands. En 1187, les Hospitaliers de Saint-Jean, après s’être réfugiés quelque temps à Margat, se retirèrent à Acre, qui prit alors de leur nom celui de Saint-Jean d’Acre; et cette place, pendant un siècle encore, grâce à leur courage et à celui de la milice du Temple et des chevaliers Teutoniques, grâce aussi aux puissants secours de l’Europe, put tenir tête à tous les efforts de l’islamisme conjuré contre elle. Maître de Jérusalem, Saladin résida quelque temps dans une partie des bâtiments de l’hôpital, et permit à dix Frères servants d’y rester pendant un an pour soigner les malades. Une portion de la chapelle Saint-Jean fut transformée en mosquée vers 1216. Pendant les trois siècles qui suivirent, de nombreux pèlerins trouvèrent tour à tour un asile dans quelques-unes des salles de l’hôpital qui avaient été respectées par les musulmans et aussi par le temps; mais au dix-septième siècle, tout était en ruine. Aujourd’hui, la plus grande partie du terrain qu’embrassait ce couvent, jadis fondé par la France, appartient à la Prusse, comme don de la Sublime Porte, et le prince Guillaume en a pris solennellement possession pendant le court séjour qu’il a fait dans la Ville sainte, au mois de novembre 1869. A la Prusse également ont été alors concédées les ruines du couvent voisin, celles de Sainte-Marie la Grande, monastère qui avait remplacé celui de Sainte-Marie-Madeleine, et était destiné à héberger les pèlerines et à soigner les femmes malades. Les restes de ce dernier couvent sont encore très-considérables. Ce qui subsiste de son église a été décrit avec beaucoup de soin par M. de Vogué. ( Les Eglises de la Terre sainte , p. 255 et suivantes.)

Si depuis longtemps elle a été en grande partie démolie, le plan néanmoins en est facilement reconnaissable. Elle avait trois nefs d’égale longueur terminées à l’est par trois absides contiguës et composées de quatre travées. La quatrième travée, plus large que les autres, comme le fait observer M. de Vogüé, formait un transept voûté en berceau ogival dont la croisée était sans doute surmontée d’une coupole sur pendentifs. Le portail principal, tourné vers le nord, consiste en une grande porte en plein cintre qu’un trumeau sépare en deux baies également cintrées. Il est précédé d’une arcade semblable à un porche, dont le dessous était orné de peintures, aujourd’hui effacées, et dont l’archivolte est encadrée d’un bandeau saillant sur lequel on a sculpté un zodiaque. Les douze mois de l’année y sont figurés par des personnages occupés à des travaux divers, suivant la saison. Ces sculptures sont malheureusement assez dégradées, ainsi que les mots latins qui les surmontent et qui indiquent le nom de chaque mois.

Après la prise de Jérusalem par Saladin, l’église de Sainte-Marie la Grande dut subir des dévastations; toutefois, elle était encore debout dans les premières années du quatorzième siècle, comme nous le savons par des témoignages de cette époque; mais bientôt sa ruine et ses dégradations successives

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augmentèrent, quand le monastère dont elle était la chapelle eut élé changé en caravansérail musulman.

Le couvent des chevaliers Teutoniques était beaucoup moins considérable que ceux des Templiers et des chevaliers de Saint-Jean. Dans la rue dite des Allemands au moyen âge, et qui allait de la rue du Temple à la porte de la Tannerie, le Bah el-Morharbeh de nos jours, s’élevaient l’église et l’hôpital

Sainte-Marie des Allemands, fondés en 1128 pour les pèlerins de langue allemande. Le personnel de cet hôpital, transporté plus tard à Saint-Jean d’Acre, forma le noyau de l’ordre Teufonique. Cet ordre avait dû sa première origine à un Allemand résidant à Jérusalem avec sa femme, et qui conçut la généreuse pensée de fonder un établissement dans cette ville pour y héberger les pèlerins pauvres et infirmes de sa nation. (Jacques DE Vitry, ch. lxv.) L’emplacement qu’il occupait est maintenant divisé en plusieurs maisons particulières.

Je ne reviendrai pas ici sur les autres

Chaire a prêcher, scr la plate-forme dd dôme de la Roche. Portion d’une arcade vers le sud.

grands travaux exécutés par les croisés à la basilique du Saint-Sépulcre, à Sainte-Anne, à l’église de l’Assomption de la Vierge, «à celle de l’Ascension et au Cénacle. J’en ai dit un mot plus haut; il me reste à mentionner, en terminant, deux autres églises qui leur sont attribuées, ou du moins qu’ils réparèrent.

A deux cents mètres au nord-ouest de l’église Sainte-Anne et à cent vingt de la porte appelée aujourd’hui Bab ez-Zahari (porte des Fleurs) ou porte d’Ilérode, on remarque les ruines d’une église qui

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est devenue la propriété d’un pauvre potier. Les voûtes en sont depuis longtemps écroulées, et les nefs sont obstruées par des décombres et par des broussailles. Précédée à l’occident d’un porche ou narthex intérieur qui est la portion la mieux conservée de cet édifice, elle était divisée en trois nefs au moyen de piliers carrés, puis suivait un transept dont la partie centrale était surmontée d’une coupole avec pendentifs ; au delà régnait une nouvelle travée, destinée à agrandir le chœur, et enfin venaient trois absides dont celle du nord est seule actuellement debout; demi-circulaires au dedans, elles étaient polygonales au dehors. D’après une tradition encore vivace à Jérusalem, elle porte le nom de Sainte-Madeleine, et on la considère comme ayant été bâtie sur l’emplacement de la maison de Simon le Pharisien où cette grande pécheresse, purifiée par son repentir et par son céleste amour pour Jésus, avait oint de parfums, baigné de ses larmes et essuyé avec ses cheveux les pieds du Sauveur, pendant qu’il était à table. (Saint Luc, ch. vu.)

En 1165, le pèlerin J. de Wirtzbourg (ch. vu) signale cette église comme desservie par des moines jacobites qui y montraient à la piété des pèlerins une croix tracée sur le pavé et indiquant l’endroit où se tenait Marie-Madeleine aux pieds de Jésus.

En 1187, cette église fut transformée en médreseh, ou école, et prit le nom de Maïmounieh, qu’elle a gardé jusqu’à nos jours parmi les musulmans.

Nous lisons à ce sujet dans Medjr eddin (p. 123) :

« La médreseh Maïmounieh, auprès de la porte Ez-Zahari. C’était une église construite par les Roumi. Elle eut pour fondateur l’émir Farès eddin Abou Saïd-Maïmoun, trésorier de Saladin (l’an 1197). De nos jours, elle n’a plus d’organisation; elle est même livrée à l’abandon. »

Comme elle appartenait aux Jacobites, ainsi que nous le savons par J. de Wirtzbourg et par un passage du Cartulaire du Saint-Sépulcre (p. 121), il est à croire qu’elle avait été fondée par les Syriens, comme l’affirme d’ailleurs Medjr eddin, antérieurement à l’époque des Croisades ; car par le mot de Roumi les Arabes désignent toujours les Grecs byzantins et non les Latins. M. de Vogüé pense néanmoins que ses débris actuels semblent la rattacher aux monuments romans de cette époque. Elle a pu effectivement subir alors des réparations plus ou moins considérables; mais jusqu’à nouvel examen j’incline à penser qu’à cause de sa coupole et de son narthex intérieur, on est autorisé à attribuer aux Grecs sa forme générale. Dans ce cas, les croisés l’auraient trouvée déjà debout, quand ils s’emparèrent de Jérusalem; seulement, comme elle était très-voisine de l’une des portes et du rempart septentrional de la ville, point où celle-ci fut principalement attaquée, elle a dû souffrir beaucoup du siège, et ses voûtes ont pu être ensuite complètement remaniées par les Francs.

Il en est de même probablement de la petite église de Saint-Pierre, qui avoisine la précédente. Elle a trois nefs, trois travées et trois absides. Consacrée depuis longtemps au culte musulman, elle appartient maintenant à des derviches.

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