MONASTÈRE DE SAINT-SARA
Sur les bords escarpés du Cédron, à douze kilomètres à l’est de Bethléhem, s’élève un monastère très-célèbre sous le nom de Saint-Saba. Cette espèce de forteresse monastique est flanquée vers l’ouest de deux tours : l’une, celle de droite, en est séparée et est réservée aux femmes qui veulent avoir une
NORD DE LA JUDÉE
idée du couvent, l’entrée de cet asile sacré leur étant sévèrement interdite; l’autre, celle de gauche, beaucoup plus haute que la précédente, est aussi plus solidement construite. Les murs en sont trèsépais, et elle est bâtie extérieurement avec des pierres taillées en bossage. On l’attribue généralement a l’époque de Justinien, ainsi qu’une partie du monastère. De son sommet, le moine qui est de garde peut plonger son regard sur tous les alentours et donner l’alarme aux autres religieux, en cas d’attaque des Bédouins. C’est près et au-dessous de cette tour qu’est l’unique porte par laquelle on puisse entrer dans une première cour intérieure. Cette porte est basse et bardée de fer. Après y avoir frappé, le pèlerin qui demande l’hospitalité au couvent voit, au bout de quelque temps, descendre devant lui un panier attaché à une longue corde; il y place la lettre de recommandation qu’il a eu le soin de demander au patriarche grec de Jérusalem, et le panier remonte ensuite. Cette lettre est remise par le moine de garde qui la reçoit à l’higoumène ou supérieur, et bientôt après la porte lui est ouverte. Ces précautions de la part des moines de Saint-Saba peuvent paraître d’abord exagérées. Néanmoins, dans la solitude profonde qui les entoure et au milieu d’Arabes nomades qui seraient tout prêts à les piller, s’ils en trouvaient l’occasion, on comprend les mesures de prudence qu’ils prennent pour ne laisser pénétrer dans le couvent que les hôtes qui leur sont recommandés d’une manière toute particulière.
Procédons maintenant avec ordre dans la description de ce monastère, et montons d’abord dans la grande tour dont je viens de parler. Selon une tradition qui s’est transmise jusqu’à nos jours, elle aurait été bâtie par la mère même de saint Saba, qui l’aurait habitée. De sa plate-forme supérieure, on domine le lit du Cédron d’environ deux cents mètres, et sur les flancs opposés de ce gigantesque ravin, on distingue un grand nombre de grottes taillées dans le roc, dont quelques-unes sont à peu près inaccessibles et où vivaient, dans les premiers siècles du christianisme, une foule d’anachorètes, qui ne pouvaient y monter ou en descendre qu’en s’aidant de cordes ou d’échelles, ou au moyeu d’escaliers pratiqués le long des parois abruptes du ravin. Cette étrange ruche de cellules distinctes, séparées les unes des autres par d’affreux précipices et suspendues toutes au-dessus de l’abîme, est, sans contredit, l’une des plus étonnantes créations de l’austérité ascétique. Là, chaque ermite, penché sur les bords du Cédron, dont l’escarpement naturel établissait entre le monde et lui une scission profonde, pouvait à loisir se livrer à la prière, à la méditation et à tous les exercices de la pénitence. Un peu d’eau et quelques aliments grossiers, dont il renouvelait do temps en temps la provision, suffisaient aux besoins de son corps, et son âme, dégagée ainsi de presque tous les soucis matériels qui travaillent le reste des hommes, devait s’élever d’un essor plus libre vers le ciel. Toutçs ces cellules sont actuellement vides et silencieuses; mais les petites murailles en pierres sèches qui en garnissent encore l’entrée prouvent qu’elles ont été jadis peuplées, comme le racontent la tradition et l’histoire.
Pour en revenir à la grande tour de Saint-Saba, elle renferme intérieurement un oratoire dédié à saint Siméon Stylite, l’un des principaux coryphées de la vie ascétique, et une salle de bibliothèque qui contient un assez grand nombre de manuscrits. Une fois descendu de cette tour, on arrive, en suivant plusieurs escaliers coupés par des paliers, à une cour qui recouvre sous ses dalles les corps des moines qui meurent dans le couvent. Au milieu de cette cour est un oratoire surmonté d’une coupole et dédié à saint Saba; on y vénérait autrefois le tombeau de ce saint, dont les reliques ont été ensuite transportées à Venise.
Non loin de ce sanctuaire, vers le nord-ouest, s’élève une petite église sous le vocable de saint Nicolas. Taillée en grande partie dans le roc, elle remonte à la fondation même du couvent, et dans 1 une de ses chapelles sont entassés, derrière une grille, un très-grand nombre de crânes humains qui passent pour être ceux d’autant de cénobites martyrs et massacrés à différentes époques, mais princi-