K I N N E II ET H
amoindrie qu’elle était par le voisinage de la grande cité de Tibériade, nouvellement fondée, qui avait attiré dans son sein une nombreuse population et imposé au lac son propre nom.
Un peu au delà de la colline d’Abou-Choucheh, vers le nord , nous avons
à traverser l’Oued cl -A moud, qui dans la partie supérieure de son cours s’appelle Oued-Leirnoun, et qui, avant d’aboutir à la plaine, se fraye un passage dans une gorge étroite que resserrent et surplombent deux murailles gigantesques de rochers à l’aspect sauvage et imposant. Les flancs de ces rochers ont été jadis sur certains points exploités comme carrières, et ils sont percés vers le bas de plusieurs glandes cavernes dues à la main de l’homme. Dans le lit de l’oued, tout obstrué de blocs et de gros galets, se précipite et bouillonne
un ruisseau abondant entre une double bordure
f Cavernes dans l’Ooed-Leimoun.
de lauriers-roses, d agnus-castus et de roseaux.
Nous passons ensuite, en cheminant vers l’est, auprès d’un khan abandonné appelé Khan el-Minieh, puis nous arrivons à une source considérable, dite Ain et-Tin (source du Figuier). Elle est ainsi
BASSE GALILÉE
nommée parce qu’elle est ombragée par un vieux figuier qui remplit une partie du petit réservoir où ses eaux sont d’abord recueillies avant de former un large ruisseau et ensuite un marais qui, à cent pas de là, plus à l’est, s’ouvre une issue vers le lac. Ce marais a probablement remplacé un port peu considérable, d’où le nom de Kharbet el-Minieh (ruines du petit port) donné aux vestiges d’anciennes constructions qui avoisinent la source. Le mot arabe minieh est, en effet, un diminutif de celui de mina, cpii signifie port. Ges ruines, que la charrue a souvent bouleversées et qui ont été d'ailleurs exploitées longtemps comme une carrière de matériaux propres à bâtir, sont actuellement très-peu importantes. On distingue néanmoins encore, au fond de tranchées qui ont été ouvertes il y a quelques années, les arasements d’un édifice qui semble avoir été bâti en partie avec des pierres de taille. Çà et là, quelques faibles monticules, que les broussailles ont envahis, ont été, selon toute apparence, formés avec des amas de décombres. En outre, d’innombrables tessons de poterie jonchent des champs de blé et accusent l’existence en cet endroit d’une bourgade qui a été comme effacée du sol. Enfin, immédiatement au-dessus et au nord de la source, s’élève une colline dont les étages successifs paraissent avoir été régularisés par la main de l’homme, et dont le plateau supérieur, aujourd’hui livré à la culture, était jadis environné d’un mur d’enceinte qui a été presque complètement rasé. Cette même colline, en s’abaissant un peu, se prolonge ensuite vers l’est en une sorte de promontoire rocheux qui avance jusque dans le lac et sert ainsi, vers le nord-est, de limite et de barrière naturelle à la plaine dite El-Rhoueïr. Pour franchir ce promontoire, on peut soit le contourner vers l’ouest, soit le gravir directement vers le sud, et alors on suit un étroit sentier creusé dans le roc, et qui n’est autre chose qu’un canal antique destiné jadis à amener dans la plaine de Gennésar, pour l’arroser, les eaux de l’Ain et-Tabighah dont je parlerai bientôt.
A quelle ville ou quelle bourgade antique les ruines que je viens de signaler appartiennent-elles? Quelques voyageurs placent en cet endroit Caphaçnaüm • mais d’autres, et, je crois, avec plus de vraisemblance, y voient la Bethsaida occidentale, patrie des trois apôtres Pierre, Philippe et André.
Les raisons qui militent en faveur de cette dernière opinion sont les suivantes :
D abord, Bethsaida était sur les bords occidentaux du lac de Tibériade, dans le district de Gennésar ou Gennésareth, ainsi que cela ressort de deux versets de saint Marc (ch. vi, i 45 et 53).
En second lieu, Khan el-Minieh signifiant khan ou caravansérail du petit port, cette dénomination indique qu il y avait jadis en cet endroit un mouillage pour les barques. Effectivement, au sud du promontoire que j ai mentionné, devait s’arrondir autrefois une petite anse naturelle qui a été ensuite ensablée ou est devenue un marécage, depuis que les eaux de l’Aïn et-Tin ont cessé d’être canalisées. Les ruines qui avoisinent ce promontoire et la baie disparue ont sans doute perdu depuis longtemps le nom de Bethsaida; mais elles ont conservé celui de Kharhet-Khan el-Minieh, ce qui prouve qu’elles appartiennent à une ville ou à une bourgade pourvue d’un port sur le lac et ayant pu, par conséquent, avoir été habitée par des pêcheurs. Or, le nom de Bethsaida signifie en hébreu maison de la pêche, d’après l’étymologie la plus généralement admise.
En troisième lieu, des raisons que je développerai tout à l’heure, en décrivant les ruines de Tell- Houm, semblent fixer d’une manière incontestable en ce dernier point l’emplacement de Capharnaüm. Par conséquent, si Capharnaüm doit être identifiée avec Tell-IIoum, à quelle autre ville qu’à Bethsaida, qui en était voisine, peut correspondre le site du Kharbet-Khan el-Minieh?
Eu suivant vers le nord, pendant trois kilomètres, les traces de l’aqueduc dont j’ai déjà parlé et aujourd hui en grande partie détruit, on arrive à une source remarquable, appëlée maintenant par les Aiabes Ain-1 abigha. Elle est recueillie dans un vaste bassin de forme octogone, mesurant quatre-
' ingts mètres de pourtour et dix de profondeur. Ce réservoir a été construit avec des pierres volcaniques de moyenne dimension. On y descend par un escalier qui mène à une sorte de plate-forme
carrée qui disparaissait sous l’eau quand celle-ci était plus haute. Une foule de petits poissons se jouent dans ce bassin comme dans celui de l’Aïn-Medaouarah. L’eau, qui actuellement n’a que deux
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mètres de profondeur, s’échappe vers le bas par plusieurs fissures ; autrefois, elle s’élevait beaucoup plus haut jusqu’à une double ouverture supérieure qui lui permettait de s’écouler dans un canal qu’elle n’atteint plus maintenant.
A soixante pas à l’est de ce réservoir, on observe une sorte de petite tour ronde à deux étages, en retraite l’un au-dessus de l’autre. Elle était revêtue extérieurement de pierres de taille qui ont été presque toutes enlevées; le blocage seul est resté. Au dedans de cet édicule bouillonne une autre source extrêmement abondante, dont la température est de trente-deux degrés centigrades et dont la saveur est légèrement sulfureuse. On l’appelle, comme la précédente, Aïn-Tabigha. L’eau sort actuellement avec beaucoup de force de la partie inférieure de la tour, et forme trois ruisseaux qui mettaient en mouvement, il y a un certain nombre d’années, plusieurs moulins dont un seul est en activité en ce moment. Du reste, près de ces deux grands ouvrages hydrauliques, on ne distingue les traces d’aucune bourgade antique, et l’on se demande pourquoi Robinson a cru pouvoir fixer en cet endroit la petite ville de Bethsaïda.
Les deux sources dites Aïn-Tabigha me paraissent devoir être identifiées avec la source de Capharnaüm, signalée par Josèphe comme arrosant le district de Gennésar ( Gueire des Juifs , 1. III, ch. x, § 8). Ce district comprend évidemment toute la plaine qui porte de nos jours le nom de Rhoueïr, et, attendu que dans cette plaine même se trouve une source considérable, renfermée dans un bassin d’où elle s’échappe, comme nous l’avons vu, en formant deux ruisseaux destinés à l’irrigation du sol, M. de Saulcy a reconnu dans cette dernière source \ Ain el-Medaouarah des Arabes, celle que Josèphe désigne sous le nom de Capharnaüm. Il se fonde principalement, pour établir cette identification, sur le nombre infini de petits poissons qui pullulent dans le bassin de l’Ain el-Medaouarah, poissons au milieu desquels on remarque plusieurs espèces de coracinus. Or, Josèphe prétend que la source de Capharnaüm produit des poissons semblables au coracinus. D’autres voyageurs, par exemple Robinson, plaçant Capharnaüm au Kharbet-Khan el-Minieh, voient dans l’Ain et-Tin la source mentionnée par Josèphe. Le ruisseau qui en sort contient également beaucoup de petits poissons qui ressemblent à ceux de l’Aïn-Medaouarah. Le capitaine Wilson enfin, dont le sentiment me semble devoir être adopté, la reconnaît dans l’Aïn-Tabigba. Cette source, en effet, est plus voisine de Tell- Houm, l’ancienne Capharnaüm très-probablement; elle est plus abondante encore que l’Aïn- Medaouarah et que 1 Ain et- lin, aussi riche d’ailleurs que celles-ci en petits poissons, plus remarquable en outre que les deux précédentes par les grands ouvrages hydrauliques au moyen desquels elle a été jadis soit emmagasinée, soit distribuée. Sans couler comme l’Aïn-Medaouarah au centre de la plaine d El-Rboueïr, ou comme 1 Ain et- lin à 1 extrémité nord-est de cette même plaine, elle pouvait néanmoins, à cause de sa position plus élevée, arroser par des canaux une plus grande étendue de ce district.
En marchant pendant quarante minutes dans la direction du nord-est, à partir de l’Ain et-Tabigha, et en laissant successivement à sa droite plusieurs petites criques, on arrive à Tell-Houm. Les ruines appelées de ce nom s étendent près du rivage, dans un développement qui peut être évalué à huit cents mètres de long sur quatre cents de large. La ville antique, dont elles offrent les débris et qu’enfermait un mur d’enceinte depuis longtemps rasé, était donc fort petite. Elle est presque complètement renversée, et 1 emplacement qu elle occupait est aujourd’hui envahi par une quantité considérable de pierres basaltiques de toutes dimensions, les unes qui paraissent avoir été déposées là à la suite d’éruptions volcaniques, les autres provenant d’habitations ou d’édifices démolis. Çà et là s’élèvent des doums ou acacias jujubiers, au milieu d un fourré de chardons, de ronces et d’herbes sauvages. Le long du rivage, plusieurs anciennes constructions sont encore à moitié deboul.
CAPHARNAUM.
Mais ce qui attire surtout l’attention, ou plutôt l’admiration très-légitime du voyageur, ce sont les arasements d’une magnifique synagogue, dont le plan est encore actuellement jusqu’à un certain point
reconnaissable, maigre les dévastations de toutes sortes que les précieux restes de ce monument ont subies depuis quelques années. Ces débris, qui avaient été exhumés en 1866 par une commission
BASSE GALILÉE
anglaise que dirigeait le capitaine Wilson, sont maintenant en partie détruits ou transportés ailleurs. Les Bédouins qui campent dans les environs, voyant l’intérêt que les voyageurs portaient à ces ruines remarquables, se sont imaginé qu’elles recélaient des trésors. N’en trouvant pas dans les fondations, ils les ont cherchés dans les fûts de colonnes, dans les chapiteaux, dans les blocs les plus richement sculptés, qu’ils ont brisés et mutilés avec un acharnement aveugle, qu’enflammait une convoitise insensée. D’un autre côté, les habitants de Tibériade sont venus quelquefois extraire de ce même endroit des matériaux de construction, de telle sorte qu’aujourd’hui les plus beaux fragments de cette synagogue ont diminué singulièrement, enlevés ou réduits à l’état de pierres informes; et si un pareil vandalisme ne s’arrête pas bientôt, on cherchera vainement dans un avenir prochain l’emplacement de cet édifice vénérable.
Telle que je l’ai vue en 1870, cette synagogue, tournée du sud au nord, comme presque tous les anciens monuments de ce genre en Palestine, mesurait trente pas de long sur vingt-deux de large. Les murs qui enfermaient ce quadrilatère étaient bâtis avec de belles pierres calcaires, très-régulièrement taillées, et étaient ornés à l’extérieur de pilastres qui en rompaient élégamment la monotonie et la nudité. La façade méridionale, ou façade d’entrée, était percée de trois portes rectangulaires. Elles consistaient en pieds-droits composés de blocs superbes, que couronnait un gigantesque linteau. Parmi les sculptures qui les décoraient, on remarquait principalement des rosaces, des grappes de raisin, d’autres fruits et des guirlandes de fleurs. Au dedans, l’édifice était divisé en cinq nefs, séparées chacune les unes des autres par quatre rangées de sept colonnes calcaires munies de chapiteaux corinthiens. Le capitaine Wilson attribue, et, je crois, avec raison, la fondation de ce monument au centurion qui est mentionné dans les versets suivants de l’Évangile de saint Luc (ch. vu, y 1-5) :
« 1. Après que Jésus eut achevé tout ce discours devant le peuple qui l’écoutait, il entra dans Capharnaüm.
« 2. Il y avait là un centurion dont le serviteur, qui lui était cher, était fort malade et sur le point de mourir.
« 3. Et ayant ouï parler de Jésus, il lui envoya quelques-uns des anciens parmi les Juifs, pour le supplier de venir guérir son serviteur.
«4. Étant donc venus trouver Jésus, ils l’en conjuraient avec grande instance, en lui disant : C’est un homme qui mérite que vous lui fassiez cette grâce.
« 5. Car il aime notre nation, et c’est lui-même qui a bâti noire synagogue. »
Si Tell-Houm est l’antique Capharnaüm, comme beaucoup de critiques le supposent, opinion que je partage pleinement, la synagogue dont les ruines nous occupent en ce moment peut très-bien être, en effet, celle qui fut bâtie par ce centurion. Dans ce cas, elle a eu l’insigne honneur d’entendre souvent la parole du Messie, pendant qu’il habitait Capharnaüm, et d’être témoin de plusieurs de ses miracles, notamment de la guérison soudaine d’un possédé du démon.
A côté et en dehors de cet édifice, mais attenant à sa façade orientale, on observe les arasements d’un autre monument rectangulaire, qui avait été construit pareillement avec de superbes blocs calcaires parfaitement taillés et très-régulièrement agencés. Ce second édifice avait trois portes sur la face septentrionale et une seule sur sa face orientale; il était, comme la synagogue, avec laquelle il ne communiquait pas, orné extérieurement de pilastres. Sa longueur était de trente pas, et sa largeur de seize. Sont-ce là les vestiges d’une ancienne église chrétienne, adossée, pour ainsi dire, à la synagogue juive? La chose n’est pas impossible, et il est permis de supposer que nous sommes sur l’emplacement de l’église que le Juif converti Joseph obtint de l’empereur Constantin le droit d’élever à Capharnaüm.
.lusque-là, en effet, les Juifs seuls avaient pu habiter cette ville, où les chrétiens ne devaient point séjourner.
Àntonin de Plaisance s’exprime ainsi, à la fin du sixième siècle, en parlant de Capharnaüm :
« Deinde vemmus in civitatem Capharnaüm in domum Peti'i quœ modo est basilica. »
Ce dernier témoignage prouve que la supposition précédente n’a rien que d’assez vraisemblable. Nous savons par les Évangélistes que, bien que Bethsaïda fût la patrie de Pierre et de son frère André,
llUIKES DE LA SYKACOGLE DE CaPUARNAÜM, a TeLL-HoUM.
Pierre néanmoins avait une maison à Capharnaüm, où Notre-Seigneur guérit sa belle-mère et accomplit plusieurs autres miracles. Comme le Sauveur entra immédiatement dans cette maison au sortir de la synagogue, on peut en conclure qu’elle était voisine de cet édifice; c’est ce qui explique peut-être pourquoi la synagogue de Tell-Houm est contiguë à un autre monument, qui est probablement la basilique visitée par Antonin de Plaisance et construite sur l’emplacement de la demeure de saint Pierre.
A cinq minutes de distance, au nord-ouest de cette même synagogue, je signalerai un ancien tombeau qui a dû avoir autrefois une certaine magnificence. 11 consiste eu un caveau construit en
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pierres de taille, qui renferme dans chacun de ses trois compartiments plusieurs fours a cercued rectangulaires et que surmontait un édicule dont il ne subsiste plus que de faibles vestiges. Quant a la dénomination antique de Tell-Houm, j’ai déjà dit que, selon toute probabilité, c’était celle de Capharnaüm, en hébreu Caphar-Nahoum (village de Nahoum).
D’abord, il y a entre les deux noms de Caphar-Nahoum et de Tell-Houm des rapports faciles à saisir. Caphar , signifiant en hébreu village, bourgade , pelile ville, a été remplacé par le mot arabe tell, qui veut dire colline et plus particulièrement colline couverte de ruines. En ce qui concerne le nom propre Nahoum, il a perdu sa première syllabe et n’a plus conservé que sa dernière. Un îetiancbement analogue se remarque dans le nom antique de la ville de Achzib, située au nord de Saint- Jean d’Acre, nom qui est devenu en arabe Zib.
En second lieu, l’identité du Kharbet Tell-Houm avec Caphar-Nahoum est prouvée par le voisinage du Kharbet- Kerazeb, l’ancienne Corozaïn. Saint Jérôme, en effet, nous apprend que Caphar-Nahoum et Corozaïn étaient séparées l’une de l’autre par un intervalle de deux milles ; or, cet intervalle répond à la distance qui existe entre le Kharbet Tell-Houm et le Kliarbet-Kerazeh.
Troisièmement, d’un passage de Josèphe tiré de sa V ££?(§ 72), il ressort clairement que Capharnaüm était la première ville que l’on rencontrait au nord-ouest du lac, le long de ses rives, après avoir franchi le Jourdain, ce qui s’accorde très-bien avec la position de Tell-Houm.
Capharnaüm ou Caphar-Nahoum, le village de Nahoum ou le village de la Consolation, selon l’interprétation d’Origène, n’est nulle part mentionnée dans l’Ancien Testament. Dans le Nouveau, elle l’est plusieurs fois. Saint Matthieu l’appelle la propre ville de Noire-Seigneur, parce que le Sauveur, après avoir quitté Nazareth, pays de ses parents, vint s’y réfugier et en fit quelque temps comme sa seconde patrie. Depuis lors, Capharnaüm s’est acquis parmi les chrétiens une célébrité qui ne peut périr. Elle avait un poste militaire romain, un bureau de perception et une synagogue.
Le centurion qui, à l’époque de Notre- Seigneur, commandait la petite garnison établie dans cette localité obtint, comme nous l’avons vu, du Messie la guérison instantanée de son serviteur, gravement malade, et c’est lui qui avait bâti la synagogue où Jésus fit tant de miracles et développa, les jours de sabbat, les plus augustes mystères de sa doctrine.
Quant au bureau de perception de cette ville, il est indiqué dans le verset suivant :
« Jésus, partant de ce lieu, vit un homme assis au bureau des contributions, nommé Matthieu, auquel il dit : Suivez-moi. Et lui aussitôt se leva et le suivit. » (Saint Matthieu, ch. ix, jr 9.)
Les Talmuds mentionnent Kefar-Tanhoum, nom qui n’est sans doute qu’une variante de Caphar- Nahoum. Du mot Tanhoum sera dérivée probablement la dénomination actuelle de Tell-Houm, par une simple permutation du noun hébraïque avec le lam arabe.
Pour aller de Tell-Houm aux ruines dites Kliarbet-Kerazeh , il faut, pendant l’espace de trois kilomètres, gravir, dans la direction du nord-nord-ouest, des pentes plus ou moins roides et en partie seulement cultivées. Ce qui au milieu de ces ruines appelle surtout l’attention du voyageur, ce sont les restes d’une ancienne synagogue. Tournée du sud au nord, elle avait été construite avec de beaux blocs basaltiques. Vers le centre de sa face méridionale, un magnifique linteau gisant à terre est orné de moulures à crossettes élégamment exécutées. Il couronnait jadis des pieds-droits monolithes qui ont été complètement brisés. Non loin de ce linteau, on remarque trois superbes blocs creusés en forme de conques marines et couverts de gracieuses sculptures figurant des grappes de raisin, des fleurs et des fruits divers. Ces jolies coquilles décoraient probablement la voûte d’une arcade placée au-dessus de la porte principale d’entrée. Le sol, au dedans de l’enceinte du monument, est jonché de tronçons
COROZAÏN.
mutilés de colonnes, de chapiteaux ioniques et de bases faisant corps avec leurs piédestaux, le tout dans un affreux chaos.
De la bourgade à laquelle appartenait cette synagogue, il subsiste de nombreuses citernes pratiquées dans le roc, des pressoirs et une quarantaine de maisons encore en partie debout, dont quelques-unes paraissent antiques. A quatre minutes de l’emplacement occupé par ces ruines, coule dans un vallon un petit ruisseau qui autrefois devait fertiliser des jardins et servir aux autres besoins des habitants. Ceux-ci étaient ceux de l’ancienne Chorazim, en latin Corozaïn, nom qui s’est fidèlement
conservé dans la dénomination arabe. La terminaison seule, qui dans le nom antique est la désinence du pluriel ou du duel, devient celle du singulier féminin dans le nom actuel.
Corozaïn est mentionnée par saint Jérôme comme étant à deux milles de Capharnaüm et déjà déserte de son temps. Ce Père de 1 Église corrige de cette manière un passage de V Onomasticon, dans lequel Eusèbe avait prétendu que la distance qui séparait ces deux villes était de douze milles. En décrivant les ruines de Tell-Houm, j’ai fixé en cet endroit, avec un certain nombre de critiques, le site de Capharnaüm j or, Tell-Houm est à quarante-cinq minutes, et par conséquent à deux milles du Kharbet-Kerazeh. Ces localités, par leur rapprochement Tune de l’autre, rapprochement qui répond à 1 intervalle de deux milles, et en même temps en vertu des noms attachés encore à leurs ruines, confirment toutes les deux le témoignage de saint Jérôme, qui, de son côté, prouve qu’on doit les identifier, l’une avec Capharnaüm, l’autre avec Corozaïn.
BASSE GALILÉE
Cette dernière ville n’est nulle part citée dans l’Ancien Testament. Dans le Nouveau, elle apparaît pour être avec Capharnaüm et Bethsaïda, ses voisines, maudite par Notre- Seigneur, dont les bienfaits et les miracles ne l’avaient pas convertie. Ces malédictions prouvent que, de même que ces deux autres villes, elle avait été souvent honorée de la présence et gratifiée des dons du Sauveur. Sa synagogue, sans doute, avait dû entendre plus d’une fois sa divine parole et être témoin de ses prodiges. Aussi, les restes de cet édifice, non moins que ceux de la synagogue de Tell-Houm, doivent être considérés par tous les chrétiens comme une sorte de relique d’une valeur inappréciable. 11 me paraît en effet impossible d’admettre que ces deux monuments soient postérieurs à Jésus-Christ. En ce qui
Montagnes bordant a l’est le lac de Tibériade, vues de l’ancien port de Bethsaïda de Gaulée.
concerne Corozaïn, nous savons qu’à l'époque d’Eusèbe, cette ville était abandonnée par ses habitants. La malédiction du Christ l’avait déjà frappée, et elle témoignait par sa synagogue déserte et peut-être tombant dès lors en ruine, de l’abus qu’elle avait fait des grâces du Seigneur et de la vengeance divine qui avait puni son ingratitude.
Indiquons maintenant très-sommairement les principales ruines que l’on observe sur les autres bords du lac, au delà du Jourdain, et d’abord arrêtons-nous un instant au Kharbel et-Tell, situé à trois kilomètres et demi au nord-est de l’embouchure du fleuve.
Les ruines ainsi appelées couvrent les pentes et le sommet d’une colline qui a dû servir d’assiette à une localité de quelque importance. En effet, elle domine à l’est et au-dessus du Jourdain toute la plaine d’El-Bathihah, et elle passe aux yeux des indigènes qui cultivent cette plaine pour avoir été jadis couronnée par le chef-lieu de ce district. Actuellement, la ville qui s’y élevait est complètement renversée et a été remplacée par un village de très-pauvre apparence, dont les maisons sont bâties en
BETHSAÏDA-JULIAS.
pierres sèches et ne sont habitées que pendant l’hiver par des Rhaouarna, qui préfèrent vivre sous la tente ou sous des cabanes de roseaux pendant la belle saison. Ce village, d’ailleurs, n’occupe qu’une partie de la colline, qui est tout entière jonchée de nombreux amas de pierres, restes de maisons ou d’édifices démolis. Des sycomores, des acacias et des caroubiers croissent çà et là au milieu des décombres.
Au bas de la colline, vers l’ouest, coule une source fraîche et abondante, et, en outre, deux ruisseaux canalisés du Jourdain arrosent des jardins mal entretenus, mais d’une fertilité proverbiale.
On identifie généralement les ruines de Et-Tell avec celles de Bethsaïda-Julias. Cette ville était distincte de la Bethsaïda de Galilée dont j’ai parlé plus haut et qui était la patrie de Pierre, d’André et de Philippe. La Bethsaïda qui nous occupe en ce moment est mentionnée par Josèphe dans le passage suivant des Antiquités judaïques (1. XVIII, ch. il, § 1) :
« Philippe (le Tétrarque, l’un des fils d’IIérode) bâtit Panéas près des sources du Jourdain et l’appela Césarée. Quant au village de Bethsaïda, situé près du lac de Génézareth, il l’éleva à la dignité de ville en augmentant le nombre de ses habitants et en accroissant ses ressources. A cette ville il donna le nom de Julias, en l’honneur de Julie, fille de l’empereur. » Le même historien cite ailleurs cette ville de Julias comme appartenant à la basse Gaulanitide.
Comme avant d’être rebâtie et agrandie par ce prince, elle s’appelait Bethsaïda (maison de la pêche), il est naturel de penser que le village ainsi nommé, qui plus tard devint la ville de Julias, avoisinait davantage les bords du lac et occupait peut-être l’emplacement du Kharbet el-Aradj. Ensuite, lorsqu’il fut transformé en ville, tout en gardant sans doute un établissement maritime auprès de la mer de Galilée, il aura reculé, pour chercher un site plus salubre et moins marécageux, jusqu’à la colline de Et-Tell.
C’est sur le territoire de Bethsaïda-Julias qu’eut lieu la multiplication des cinq pains et des deux poissons. Après ce miracle, tandis que les disciples, sur l’ordre du Sauveur, remontaient dans la barque qui les avait amenés de Capharnaüm pour traverser de nouveau le lac, avec l’intention de se transporter vers Bethsaïda de Galilée, il se retira lui-même sur une des montagnes voisines à l’est de la plaine où il venait d’accomplir ce nouveau prodige. Puis, à la quatrième veille de la nuit, pendant que les apôtres luttaient péniblement à force de rames contre les vents et les vagues soulevées par la tempête, il leur apparut soudain marchant sur les flots et aborda avec eux au territoire de Gennésar.
C’est également à Bethsaïda-Julias que Notre-Seigneur rendit la vue à un aveugle.
Vers le milieu à peu près de la rive orientale du lac, des ruines éparses au sein d’épaisses broussailles portent le nom de Kharbet-Kersa. Dans les flancs des montagnes voisines, vers l’est, on distingue quelques cavernes. Un peu au sud, une sorte de promontoire s’avance par une pente continue jusqu’à quelques pas de la plage, et c’est là l’endroit très-probablement d’où s’est précipité dans le lac le troupeau de pourceaux dont il est question dans le passage suivant de saint Matthieu (ch. vm) :
« 18. Or, Jésus, se voyant environné d’une grande foule de peuple, ordonna à ses disciples de le passer à l’autre bord du lac.
« 28. Jésus étant parvenu à l’autre bord dans le pays des Géraséniens, deux possédés, qui étaient si furieux que personne n’osait passer par ce chemin-là, sortirent des sépulcres et vinrent au-devant de lui.
u 29. Us se mirent en même temps à crier et à lui dire : Jésus, fils de Dieu, qu’y a-t-il entre vous et nous? Etes-vous venu ici pour nous tourmenter avant le temps?
e 30. Or il y avait en un lieu peu éloigné d’eux un grand troupeau de pourceaux qui paissaient.
BASSE GALILÉE
« 31. Et les démons le priaient, en lui disant : Si vous nous chassez d’ici, envoyez-nous dans ce troupeau de pourceaux.
« 32. Il leur répondit : Allez; et, étant sortis, ils entrèrent dans ces pourceaux. En même temps, tout ce troupeau courut avec impétuosité dans la mer, et ils périrent dans les eaux. »
Dans la Vulgate, nous lisons au verset 28 :
« Et cum venisset trcins fretum in regionem Gerasenorum. »
Dans le texte grec, le pays des Géraséniens devint celui des Gergéséniens ; du moins telle est la leçon de plusieurs manuscrits; mais d’autres ont gardé celle de pays des Géraséniens , laquelle me semble bien préférable, d’abord parce qu’elle est conforme au texte de la Vulgate, et ensuite parce que le nom de Gerasa se trouve fidèlement reproduit par le nom arabe Kersa, que les Bédouins prononcent Guersa, d’où à Gérasa il n’y a pas loin.
Je n’ai pas besoin de dire qu’il faut distinguer avec soin cette Gérasa, bourgade peu importante, de la grande ville du même nom, aujourd’hui Djeracb, dont il subsiste des débris très-remarquables dans l’ancien pays de Gilead.
Cinq kilomètres au sud du K barbet- Kersa, des ruines considérables, connues actuellement sous le nom de Kalat el-Hasen (le Château fort), méritent une attention particulière. Elles couvrent le sommet inégal d’une montagne presque entièrement isolée et qui n’est facilement accessible que par une étroite chaussée vers l’est. La ville dont elles sont les débris était environnée d’une enceinte fortifiée qui est aux trois quarts détruite. lies murs, bâtis avec des pierres basaltiques, reposaient presque parlout sur le roc et avaient pour fossés naturels les ravins profonds de l’Oued el-Fik au nord et de l’Oued el-Kalab au sud, lesquels se réunissent, vers l’ouest, pour ne plus former de ce côté qu’une seule vallée où serpente, avant de se perdre dans le lac, le ruisseau du premier de ces oueds. La ville que cette enceinte délimitait affectait une forme ovale. Des tas énormes de matériaux, restes de maisons et d’édifices écroulés, y jonchent de toutes parts le sol. Au milieu des ruines croissent de hautes herbes, des chardons sauvages et des broussailles que dominent çà et là des caroubiers et des térébinthes. Une rue principale traversait la ville dans toute sa longueur, c’est-à-dire d’est en ouest. Vers sa partie centrale, on observe les restes d’un beau monument construit avec de superbes blocs basaltiques et que précédait une place ornée jadis de colonnes de granit dont les fûts sont couchés à terre. Ailleurs, on foule les vestiges d’autres édifices rasés que décoraient également des colonnes basaltiques, granitiques ou calcaires, surmontées de chapiteaux, soit corinthiens, soit ioniques. Plusieurs monuments païens dispersés sur divers points prouvent que la population de cette ville se composait de gentils aussi bien que de Juifs. A l’avénement du Christianisme, elle dut se convertir, au moins en partie, à la religion nouvelle, car les traces d’une basilique y sont très-reconnaissables. Tout porte à croire que cette cité, aujourd’hui renversée et déserte, n’est autre que la fameuse Gamala qui, avant de succomber sous les efforts de Vespasien, lui opposa une si vive résistance.
Gamala, dit Josèphe ( Guerre des Juifs, 1. IV, ch. i, § 1), était située au-dessus du lac de Tibériade, vis-à-vis de Tarichées, par conséquent sur la rive orientale du lac. Ce même historien nous apprend qu’elle appartenait à la Gaulanitide inférieure et qu’elle couronnait le sommet d’une montagne dont le plateau supérieur se relevait en bosse vers le centre, d’où lui vint le nom de Gamala, ce nom dérivant du mot hébreu gamal (chameau). Or, la hauteur du Kalat el-IIasen s’élève au-dessus de la rive orientale du lac, tandis que Tarichées, aujourd’hui Kharbet el-Kerak, s’étendait vers le sud, le long de la rive orientale. En outre, le plateau couronné de ruines dont il s’agit en ce moment se renfle dans sa partie centrale, et on peut le comparer pour la forme au dos d’un chameau. Cet écrivain ajoute que Gamala
H IPPOS.
à la place, qui finit par être emportée de force, malgré le courage héroïque de ses défenseurs Il me reste à signaler, vers la pointe sud-est du lac, les ruines de Hippos.
était environnée d’effroyables précipices, ce qui s’accorde très-bien avec la position de Kalat el-
Hasen.
Au commencement de la grande insurrection des Juifs contre les Romains, Gamala fut fortifiée par Josèphe, qui augmenta ainsi ses défenses naturelles. Le roi Agrippa, qui s’était rallié aux conquérants du pays, chercha en vain à s’en emparer pendant sept mois de siège. Vespasien lui-même échoua dans une première attaque; mais, à l’arrivée de son fils Titus, il donna un nouvel assaut
Extrémité nord de i,a mer de Galilée, vte de Tibériade. — Colline de Et-Tei.l, emplacement de Betiisaïda-Julus. — Mont IIermon dans le lointain.
BASSE GALILÉE
Dans le Talmud de Jérusalem, une ville appelée Sousitha et habitée par des paiens est souvent citée avec Tibériade. Pendant un certain temps, elles étaient ennemies entre elles. Du reste, situées vis-àvis l’une de l’autre, sur les rives opposées du lac, elles étaient en relations fréquentes. Comme le suppose M. Neubauer, Sousitha est, selon toute vraisemblance, la même ville que Hippos, la dénomination hébraïque qui dérive de sous (cheval) étant traduite fidèlement par le nom grec ïmroç. A l’époque romaine, cette ville, en effet, était en grande partie habitée par des Grecs. Comprise au nombre des cités de la Décapole, elle fut enlevée par Pompée aux Juifs, et donnée ensuite par Auguste à Hérode le Grand. A la mort de celui-ci, elle fut réunie à la province de Syrie. Au commencement de leur insurrection contre les Romains, les Juifs la saccagèrent; mais bientôt les habitants de cette ville exercèrent, à leur tour, des représailles sanglantes contre les Juifs. A l’époque chrétienne, elle devint le siège d’un évêché, et nous connaissons les noms de deux de ses évêques, Pierre et Théodore, qui assistèrent, le premier au conciliabule de Séleucie, en 359, ainsi qu’au concile d Antioche, en 363, et le second au concile de Jérusalem, en 536.
De nos jours, les ruines qui subsistent de Hippos, sous le nom de Kharbet es-Soumra, sont celles d’un grand village arabe, qui avait succédé lui-même à une ville plus ancienne, comme le prouvent les nombreuses pierres basaltiques, d’apparence antique, employées dans la construction de petites maisons plus modernes, aux trois quarts renversées actuellement.
Hippos est signalée par l’historien Josèphe comme se trouvant à trente stades de Tibériade. ( V te de Josèphe, § 65.) D’un autre côté, un passage de Pline nous apprend que cette ville était à l’orient du lac de Tibériade.
« Erg o ubi prima convallium fuit occasio, in lacum se fundit d or dams, guem pliures Genesaram vocant, XVI millia passuum longitudinis, VI millia latitudinis, amœnis circumseptum oppidis, ab oriente Juliade et Hippo. » ( Histoire naturelle, 1. V, ch. xv.)
« Dès que la vallée qui l’enserre lui en fournit l’occasion, le Jourdain se jette dans le lac que plusieui's appellent lac 3e Genesara; long de seize mille pas et large de six mille, il est environné de villes fort agréables, parmi lesquelles se trouvent à l’orient Julias et Ilippos. »
Cette position de Hippos à l’orient du lac de Tibériade nous est, en outre, confirmée par plusieurs autres témoignages des écrivains anciens, desquels il résulte qu’elle était voisine de Gadara et de Apheka, situées l’une et l’autre à l’est du lac.
Or, l’emplacement du Kharbet es-Soumra est celui qui convient le mieux à ces diverses données.
A la vérité, la distance réelle qui le sépare de Tibériade, en traversant directement le lac, est de quarante stades au lieu de trente; mais au sud-est du lac, où nous devons chercher le site de Hippos, ces ruines sont à la fois les plus étendues et les plus voisines de Tibériade. Par conséquent, le chiffre de trente stades est nécessairement trop faible.
Eloignons-nous maintenant de ce beau lac, des ruines qui l’entourent, et de tous les souvenirs qu’il rappelle, pour monter dans la haute Galilée. Là aussi, d’autres villes et d’autres bourgades, à moitié ou entièrement ruinées, nous attendent et sollicitent de notre part un examen succinct des principales d’enlre elles.
HAUTE GALILÉE