LES SIX COLONNES DU G1UND
B.AAI.BEK.
vait est maintenant en partie livré à la culture, et des vignes, des champs, des plantations de mûriers ou d’autres arbres fruitiers remplacent les rues, les édifices et les maisons des trois quarts de la cité
antique, par suite de l’extrême réduction qu’a subie la ville moderne. Depuis quelques années, néanmoins, sa population s est augmentée, et de nouvelles habitations ont été construites.
A l’ouest et au sud-ouest de Baalbek, d’immenses carrières ont été creusées dans les flancs rocheux de plusieurs collines voisines, à une époque probablement très-reculée ; car les premiers fondateurs de la ville ont dû évidemment mettre à profit le calcaire dur et compacte dont ces collines se composent, et, après tant de siècles révolus, on peut encore saisir là sur le fait la manière usitée alors pour déterminer les dimensions et la forme des blocs qu’on voulait tailler et pour les séparer du gisement auquel ils appartenaient. Un grand nombre de ces blocs, ainsi délimités à coups de pioche et aplanis par le marteau, se dressent comme des piliers gigantesques, ne tenant plus que par leur base au reste du massif rocheux auquel ils adhèrent encore, et dont ils attendent en vain, depuis longtemps, qu’on les détache pour les emporter ailleurs. Des plans inclinés avaient été ménagés pour les amener de la carrière à la ville, en les faisant avancer lentement au moyen de solides rouleaux, de câbles puissants et de milliers de bras. Dans l’une de ces carrières, gît par terre le fameux bloc tant admiré de tous ceux qui l’ont examiné, et qui, à lui seul, mériterait qu’on fît le voyage de Baalbek. Les Arabes le désignent sous le nom de Hacljar el-Kiblah (la pierre du Midi, ou la pierre vers laquelle on se tourne en priant), et ils ne le contemplent qu’avec une sorte de respect superstitieux. Ce bloc, en effet, affecte des dimensions réellement extraordinaires, et l’on conçoit, en le voyant, qu’on ait accrédité la légende qui en attribue la taille à des êtres surhumains. 11 mesure vingt et un mètres de long, cinq mètres vingt centimètres de large, et quatre mètres trente centimètres de haut. Entièrement détaché, il ne tient plus à la roche que par la partie centrale de sa face inférieure. Tous ses autres côtés ont été taillés à arêtes vives et polis avec soin. M. de Saulcy a calculé qu’il pouvait peser quinze cent mille kilogrammes, et qu’il faudrait pour le mettre en mouvement l’effort simultané de quarante mille hommes. Cet immense bloc tout équarri, dans lequel il serait possible de trouver la matière de deux ou trois obélisques comme celui de Louqsor , avait été destiné sans doute à être placé au-dessus des neuf pierres gigantesques qui forment l’assise supérieure du mur septentrional de l’acropole, afin de répondre aux trois blocs, plus merveilleux encore, de la face ouest. Deux autres blocs, à peu près semblables, devaient également lui être juxtaposés pour parfaire, à eux trois, la longueur totale du mur et égaler celle des neuf énormes pierres qu’ils devaient couronner; mais les architectes, qui avaient déjà épuisé toutes les ressources de leur art et de leur science mécanique, en faisant transporter péniblement jusqu’au pied de l’acropole les trois fameux blocs de la face ouest, et en les élevant ensuite jusqu’à la place qui leur était assignée, reculèrent peut-être devant d’autres efforts aussi prodigieux et abandonnèrent dans la carrière, où il demeurera probablement toujours couché, le bloc plus volumineux encore qu’ils avaient commandé, et qui, par ses proportions colossales, semble un défi jeté par eux à tous les architectes futurs.
Les mêmes collines d’ou ont été tirés la plupart des matériaux qui ont servi à bâtir l’antique ville d’ Héliopolis et son acropole, ont été percées également de nombreuses grottes sépulcrales. Souvent même les excavations pratiquées par les carriers ont été transformées en chambres funéraires, et la place laissée vide par l’extraction des pierres destinées à construire les maisons ou les édifices publics des vivants a été occupée ensuite par les morts. Un grand nombre de ces tombeaux existent encore, mais tous ont été violés. Les cadavres étaient déposés, soit dans des sarcophages mobiles et plus ou moins ornés, suivant la fortune des défunts, soit dans des espèces d’auges adhérentes au roc et ménagées dans l’épaisseur de la masse évidée. Le plafond, généralement plat, de ces asiles de la mort, s’arrondit souvent en arcade cintrée au fond de la chambre sépulcrale, quelquefois aussi sur les deux côtés
latéraux. Le long des parois, uneou plusieurs petites niches ontété creusées pourrecevoir des lampes. mUS 'anS e‘ 'CS MétUalls enleiTmt Pareillement leurs morts sur ces collines. Le sommet de
Porte d’entrée du petit temple, a Baalbek.
lune, principalement, est presque entièrement envahi par leurs tombeaux, qui abondent tous en débris antiques, tels que stèles, dalles, fragments de sarcophages, tronçons de colonnes. On remarque au milieu de ces tombes une élégante koubbeh construite avec des pierres de taille dont la taille irré-
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proehable, l’agencement régulier et la belle teinte dorée que le temps leur a communiquée, font croire de loin que l’on est en présence de quelque ancien édifice; mais en s’approchant de plus près, on
Angle sud-est ou petit temple, a Baalbek.
reconnaît aussitôt que l’on a sous les yeux un petit sanctuaire musulman , dont tous les matériaux sont antiques.
Dirigeons-nous maintenant vers l'ancienne acropole, et allons saluer les grandes et incomparables ruines qu elle offre de toutes parts à notre admiration.
Les premiers fondateurs des sanctuaires qui la couvraient jadis sont certainement Lien antérieurs aux Antonins, auxquels on attribue généralement les deux temples dont je vais parler; ceux-ci avaient pu succéder «à d’autres plus anciens. 11 n‘est pas à croire, en effet, que la Ville du Soleil n’ait
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commencé à honorer le dieu qu’elle avait adopté pour patron, et dont elle portait le nom, qu’à l’époque des empereurs romains. D’ailleurs, les pierres elles-mêmes sont là qui attestent l’existence de [monuments ayant précédé par de longs siècles l’âge des Antonins. La vaste plate-forme, par exemple, destinée à soutenir le grand temple, comme une sorte de colline artificielle ou de soubassement gigantesque, semble proclamer, par les dimensions colossales des matériaux employés pour la construire, surtout à la face ouest et à la face nord, que c’est là un travail remontant à la plus haute antiquité. Ces deux faces doivent compter, à coup sûr, parmi les œuvres les plus étonnantes et les plus laborieuses que les hommes aient exécutées, à une époque même où l’on aimait à bâtir avec des pierres immenses, qui nécessitaient le concours et les bras de tout un peuple pour les amener de la carrière, et ensuite pour les placer. A la face ouest, effectivement, on remarque, en retraite au-dessus de huit énormes blocs qui reposent eux-mêmes sur trois assises également gigantesques, les trois blocs tant renommés, dont l’un mesure en longueur dix-neuf mètres cinquante centimètres, le second dix-neuf mètres, et le troisième dix-huit mètres cinquante centimètres. Placés à sept mètres environ au-dessus du sol, et mesurant en hauteur et en largeur à peu près quatre mètres, ils ont dû, à cause de leur volume et de leur poids effrayant, à cause aussi de la position assez élevée qu’ils occupent, coûter des peines et des efforts infinis. Les assises supérieures consistent en un appareil bien moindre et accusent un remaniement arabe, car on observe dans la bâtisse des pierres de toutes dimensions, les unes taillées en bossage, les autres unies, des fragments d’entablement, des tambours de colonnes, le tout pêle-mêle agencé ensemble et couronné par des créneaux.
La face ouest ne compte au-dessus du sol que trois assises, mais la troisième se compose de neuf blocs qui mesurent chacun environ neuf mètres cinquante centimètres de long, quatre mètres de haut et deux mètres quatre-vingts centimètres de large. Cette partie de l’enceinte ne paraît pas avoir jamais été terminée; elle devait être jadis surmontée, selon toute apparence, de blocs plus volumineux encore, dont l’un peut-être est celui que j’ai signalé tout à l’heure dans l’une des carrières de Baalbek comme le plus monstrueux probablement que la main de l’homme ait jamais taillé.
En deçà de ce mur, évidemment phénicien, ainsi que la partie inférieure de la face ouest, s’élève, à quelques mètres de distance, le mur romain, remanié plus tard par les Arabes.
A cette même époque phénicienne j’incline à attribuer, à la suite de M. de Saulcy, une portion notable des deux galeries longitudinales et de la galerie transversale qui régnent sous la vaste cour quadrangulaire du grand temple. « Ces galeries, dit cet éminent archéologue (V oyat/e en Syi'ie et autour de la mer Morte , t. II, p. 626), sont voûtées en très-bel appareil romain, et l’on y voit, en clefs de voûte, des pierres présentant des bustes ou des inscriptions latines. Ces voûtes sont donc incontestablement romaines; mais ce qui ne l’est pas du tout, c’est la masse de la construction, en blocs beaucoup plus forts, sur laquelle est entée la voûte romaine. Ainsi, les bases des côtés sont de cet appareil gigantesque, et une véritable voûte primitive a précédé la voûte actuelle. Cela est si vrai, que des voussoirs de la partie inférieure de cette voûte primitive sont restés en place, quelquefois sur une assez grande longueur, et qu’ils ont reçu la retombée de la voûte romaine, dont la courbure, d’ailleurs, est toute différente, et beaucoup moins surbaissée que la courbure de la voûte primitive. »
Le grand temple qui s’élevait sur une plate-forme aussi remarquable, à la fois phénicienne et romaine, dont le développement est de deux cent quarante-quatre mètres de long sur cent vingt et un dans sa partie la plus large, se composait d’un portique, d’une première cour hexagone, d’une seconde cour quadrangulaire et d’un magnifique péristyle.
Un superbe escalier, actuellement détruit, donnait vers l’est accès au portique. Celui-ci avait
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tiquante mètres quatre-vingt-six centimètres de long, du
nord au sud, sur quatorze mètres de large, de 1 est à l’ouest. Il était orné de douze colonnes corinthiennes dont les bases sont encore en place, enclavées dans un mur arabe; les fûts ont disparu ou ont été jetés à terre. Sur deux des piédestaux ont été gravées des inscriptions latines à peu près identiques, et aujourd’hui très-difficiles à déchiffrer, parce qu’on ne peut les lire que de loin, depuis la disparition de l’escalier, et, en outre, parce que les caractères en sont grêles et peu marqués. M. de Saulcy, qui les a étudiées attentivement, à l’aide d’une bonne longue-vue, les reconstitue ainsi :
« Magnis Diis Heliupoleos (ou Heliupolitanis ), pro salut e divi Antonini Pii
Sur la face sud du péristyle du petit temple de Bnalbek, quatre colonnes seules sont encore debout, une cinquième est inclinée sur le mur de la cella; d’autres ont roulé au bas de la plate-forme du temple dans un jardin voisin.
Felicis Augusti et Julice Augustœ rnatris domini nos! ri, castrorum, senatus, patriœ. C api ta colum narurh duo ærea auro inluminata sua pecunia ex voto. »
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« Aux grands Dieux d’ Héliopolis, pour le salut du divin Antonin le Pieux, l’ Heureux, Auguste,
et de Julia Augusta, mère de notre seigneur, des camps, du sénat, de la patrie. (Un sujet dévoué de ces souverains a fait) dorer à ses frais, en vertu d’un vœu, les chapiteaux de deux colonnes qui étaient en bronze. »
Il s’agit ici d’Antonin Caracalla, fils de Septime Sévère, eL de sa mère Julia Domna. Comme il n’est pas fait mention de Géta, assassiné par l’ordre de son frère Caracalla, l’an 212 de l’ère chrétienne, ces deux inscriptions doivent être postérieures à cette date et être intercalées, par conséquent, entre l’année 212 et l’année 217, qui fut celle de la mort de Caracalla.
Le portique que soutenaient ces colonnes était flanqué, à droite et à gauche, de deux pavillons carrés, consistant chacun en une salle dont les murs étaient construits avec des blocs d’une grandeur et d’une beauté singulières, et qui était décorée d’une élégante corniche, de pilastres corinthiens engagés et de niches à statues. Ces pavillons ont été ensuite exhaussés par les Arabes et transformés par eux en tours défensives avec créneaux, ce qui en a tout à fait altéré le caractère primitif.
l)u porlique on entrait par une triple porte dans une première cour hexagone. Les côtés de celle-ci, excepté vers l’ouest, étaient occupés par autant d’exèdres, de forme rectangulaire, qu’ornaient jadis des statues et dont la partie antérieure s’appuyait sur des colonnes.
Sur la face occidenlale de l’hexagone, une porte monumentale, accompagnée de deux autres plus petites, ouvrait sur une seconde cour beaucoup plus grande que la précédente, et affectant la forme d’un vaste parallélogramme. Celte cour mesurait cent vingt-deux mètres de long sur cent douze de large, et était tout entière entourée d’hémicycles ej d’exèdres rectangulaires, où la sculpture avait prodigué ses plus riches décorations et que peuplaient de nombreuses statues dans des niches arrondies vers le sommet en gracieuses coquilles ou surmontées de frontons triangulaires. Au-dessus de toutes ces chapelles latérales, consacrées sans doute aux différentes divinités de l’Olympe, régnai L un entablement continu sur la frise duquel des guirlandes de fleurs et de fruits étaient très-délicatement sculptées, et qui reposait sur des colonnes monolithes de granit rouge.
C’est au milieu d’une pareille cour que l’on s’avançait vers le grand temple, dédié probablement a Baal-Soleil. Il consistait peut-être en un simple mais majestueux péristyle, long de soixante-quatre
PERISTYLE DU I Vue du Liba
TEMPLE, I l’ouest.
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réellement incomparables et provoquent l’ admiration de tous ceux qui les contemplent, par leurs dimensions colossales, la perfection de leur poli, la beauté de leur chapiteau corinthien et la magnificence de leur gigantesque entablement. Comme elles se dressent dans les airs sur une plate-forme, elle-même très-élevée au-dessus du sol environnant, on les aperçoit de fort loin, et soit que le soleil, à son lever, les illumine de l’éclat naissant de ses rayons, soit qu’à son déclin il les empourpre de ses feux mourants, soit que la lune, dans son plein, les argente de sa douce lumière, elles produisent un effet des plus saisissants.
A côté du grand temple et sur une plate-forme voisine vers le sud, mais plus basse que la précé-
mètres et large de quarante-trois. Des cinquante-quatre colonnes dont il se composait, dont dix à chaque extrémité et dix-huit sur chacun des grands côtés, six sont seules debout actuellement; mais les piédestaux de beaucoup d’autres sont encore restés en place. Ce temple a-t-il jamais eu une cella? la chose est fort douteuse; dans tous les cas, la trace d’une enceinte intérieure a complètement disparu. Quant aux six colonnes qui s’élèvent sur le côté sud du péristyle, victorieuses du temps, des hommes et des tremblements de terre qui se sont acharnés à renverser les autres, elles sont
Temple demi-circulaire, a Baalbek, non loin de l’angle sud-ouest de l’acropole.
BAALBEK
dente, le petit temple, ainsi appelé par comparaison, car il est plus vaste que le Parthénon d’Athènes, étale encore aux yeux, malgré toutes les mutilations et tous les ravages qu’il a subis, une partie de son ancienne splendeur. Entouré d’un beau péristyle, il mesure soixante-sept mètres soixantedix centimètres de long, sur trente-cinq mètres soixante-six centimètres de large. Les colonnes du péristyle étaient au nombre de quarante-deux; dix-neuf sont encore debout, couronnées de leurs chapiteaux corinthiens; les autres gisent sur la plate-forme qu’elles encombrent de leurs tronçons disjoints, ou bien ont roulé dans un fossé planté d’arbres qui borde l’un des côtés du temple. Il en est une aussi qui est demeurée penchée contre la paroi extérieure de l’édifice sacré, toute prête à finir de tomber, au premier tremblement de terre. Entre le temple et la colonnade régnait un admirable plafond à caissons dont il subsiste des portions considérables, présentant aux regards des los&nges et des hexagones dans lesquels se détachent en relief des têtes d’empereurs ou de divinités qu’environnent de charmantes guirlandes de fleurs et de fruits. lie pronaos est entièrement détruit, ainsi que l’escalier qui le précédait vers l’est. La grande porte d’entrée est à moitié ensevelie sous les débris. Les montants en sont merveilleusement sculptés; il en est de même du linteau, dont le claveau central, à la suite du fameux tremblement de terre de 1759, est descendu de soixante-dix centimètres au-dessous de sa position première, en écartant violemment les deux claveaux latéraux. Pour empêcher sa chute complète, on a, il y a quelques années, construit un pilier assez grossier destiné à le soutenir, mais qui cache malheureusement le bel aigle sculpté sur le soffite, que tous les voyageurs avaient admiré auparavant.
L’intérieur de la cella répond par la richesse de son ornementation à celle du dehors. Les parois latérales sont décorées d’élégantes niches à voûtes cintrées, surmontées d’autres à frontons triangulaires et séparées par des colonnes et des pilastres corinthiens. Le sanctuaire proprement dit, situé à l’extrémité occidentale de la cella, et à un niveau plus élevé, renfermait l’autel et la statue du dieu auquel le temple était consacré. Sous l’adytum, deux chambres voûtées, où l’on descend par un escalier, servaient probablement de réduit mystérieux aux prêtres, qui rendaient de là des oracles.
A l’époque de Constantin, ce temple, l’un des plus parfaits que l’antiquité nous ait légués en Syrie, dut être, soit fermé, soit converti en église chrétienne. Quant au grand temple, comme il était probablement hypèthre et sans cella, il ne pouvait guère servir au culte nouveau.
De là vient que cet empereur fit construire dans la vaste cour qui le précède une basilique qui fut plus tard terminée par Théodose. D’après les débris qui en subsistent encore, on reconnaît qu’elle avait trois nefs et que ses absides aboutissaient à l’extrémité orientale du péristyle du grand temple.
En redescendant de cette acropole que les anciens avaient faite si imposante et si belle, mais que les Arabes ont ensuite si étrangement défigurée, lorsqu’ils entreprirent de la changer en citadelle, nous rencontrons, à une faible distance vers le sud-est, un troisième temple antique; celui-là est de dimensions très-réduites et de forme circulaire. La cella, bâtie avec des pierres de taille trèsrégulièrement agencées entre elles, renferme intérieurement six niches à statues, les unes cintrées, les autres avec fronton triangulaire. La voûte qui la couvrait est tombée. Au dehors et alentour rayonnent cinq espèces de petites absides appuyées sur la cella; elles contiennent chacune une niche à statue et sont ornées à droite et à gauche de colonnes corinthiennes qui forment un élégant péristyle surmonté d’un gracieux entablement.
Ce temple, qui passe pour avoir été jadis dédié à Vénus et qui, il y a à peine cent ans, était encore une église chrétienne appartenant aux Grecs et consacrée à sainte Barbe, est devenu la propriété
d une famille musulmane et commence à menacer ruine. Les jambages monolithes de la porte sont restes debout; mais le beau linteau qui les surmontait gît à terre, brisé, et le vestibule qui précédait cette entrée est en grande partie détruit.
Jusque vers la fin du siècle dernier, près Je l’angle sud-ouest de la ville, s’élevait une superbe colonne d’ordre dorique que plusieurs voyageurs ont signalée. Depuis lors, elle a été renversée par un tiemblement de tene, et son vaste chapiteau, ainsi que les tambours disloqués de son fût, sont dispersés ou entassés confusément sur le sol. Elle mesurait treize mètres de hauteur, y compris son piédestal, et avait été érigée au-dessus d’un caveau sépulcral qui a été ouvert, dit-on, il y a une quarantaine d années et qui renferme encore maintenant plusieurs sarcophages remarquables. L’un d eux est aux trois quarts brisé; mais un autre, à peu près intact, présente deux génies fort élégamment sculptés et soutenant de belles guirlandes de fleurs, au-dessus desquelles des mascarons ont été figurés.
Tels sont les principaux débris de l’antique Héliopolis. Dans les quelques pages qui précèdent, je n ai pu, malheureusement, donner qu une bien faible et bien pâle esquisse des magnifiques ruines de cette cité j mais ce court résumé suffira, je l’espère, pour rappeler à ceux qui les ont vues leurs propres impressions et pour suggérer à ceux qui n’ont point eu ce bonheur, le désir d’aller les contempler de près. Elles réunissent, en effet, la grandeur colossale qui étonne et subjugue, à la richesse, à la multiplicité et à la perfection des détails qui charment et séduisent. L’art du sculpteur y a prodigué, peutêtre avec trop de profusion, ses plus exquises et ses plus capricieuses merveilles; mais en même temps le génie audacieux des architectes s y est élevé a des hauteurs que l’on n’a pu atteindre depuis, et l’acropole de Baalbek, avec les blocs prodigieux de sa plate-forme qui semble une œuvre, non d hommes, mais de géants, et avec la majesté extraordinaire des deux temples et des parvis qui la couronnaient, est probablement sans rivale dans le monde.