‹ La terre sainteChapitre 10 sur 128 · L I B AN · texte numérisé non relu

L I B AN

colonne en granit rose, qui provient sans cloute de l’antique temple cle Vénus. Autour du village s’étendent des jardins plantés de mûriers, d’amancliers, de noyers et de vignes. La ville descendait autrefois plus bas et se rapprochait davantage de son sanctuaire , qu environnaient des bosquets sacrés. Il subsiste encore sur les différentes plates-formes successives qu ils couvraient, de vieux genévriers, de gigantesques noyers et des figuiers énormes, témoins peut-être jadis des mystères honteux qui ont donné à ce lieu une triste célébrité.

En face d’Afka et de l’autre côté du ravin du Nahr Ibrahim, le village de Menithri n’est habité que par un petit nombre de Métoualis, auxquels se joignent quelques familles maronites. A 1 époque des croisades, un petit château qui est actuellement détruit de fond en comble s’élevait en cet endroit; c’était l’un des fiefs des comtes de Tripoli; la famille qui le possédait portait le nom de seigneurs de Monestres. Il devait avoir une certaine importance, parce qu’il commandait 1 un des passages qui établissaient une communication entre le Liban et la Cœlésyrie.

DISTRICT DE FETOUEH

Ce district comprend tout le cours moyen et inférieur du Nahr Ibrahim, le fleuve Adonis des anciens. Rien de sauvage et de romantique comme la vallée où serpente ce torrent. Les berges escarpées qui le bordent se dressent quelquefois comme d’immenses murailles rocheuses au bas desquelles le fleuve gronde, court et écume. Là où les rives sont moins abruptes et peuvent se prêter à la culture, s’élèvent des villages ou des hameaux qu’entourent des plantations de vignes, de figuiers et de mûriers disposés d’étage en étage, et arrosés par des canaux supérieurs ou par des sources jaillissant des flancs des montagnes latérales. Celles-ci ont une hauteur moyenne de onze cents à douze cents mètres. Tantôt elles sont couvertes ou plutôt hérissées de chênes verts nains, ne dépassant guère la taille de simples broussailles ; tantôt elles sont revêtues de forêts épaisses de pins et de beaux chênes, entremêlés de térébinthes, qui atteignent des proportions considérables, partout où ils trouvent assez de terre végétale pour jeter de profondes racines et puiser une sève féconde. Là même où le roc se montre seul aux regards , et ne semble laisser place à aucune végétation , on voit quelquefois des arbres surgir avec beaucoup de force et, brisant les obstacles qui entravent leur poussée, s élancer hauts et vigoureux à travers les fissures des rochers entrouverts. A son embouchure dans la mer, le Nahr Ibrahim teint, à certains moments, ses eaux en rouge. Cela vient de ce (pie les terres qui composent ses rives, étant en plusieurs endroits rougeâtres, sont entraînées, à 1 époque des grandes pluies, dans son courant et lui communiquent les couleurs qu’elles ont ellesmêmes. Les anciens, au contraire, s imaginaient que cette nuance était due au sang d’ Adonis. La mythologie, en effet, nous apprend qu Adonis, fruit d’un commerce incestueux, était le fils de Cinyras, roi de Chypre et de Phénicie, qui avait une de ses résidences à Byblos, et de Myrrha, sa fille, née dans le Liban. Devenu grand, il était d’une merveilleuse beauté, et Vénus, éprise d’amour pour lui, abandonna le séjour de Cythère, d’Amathonte et de Paphos, pour le suivre dans les forêts du Liban, où il aimait à chasser. Mars, jaloux de la préférence qu’elle donnait au jeune prince, se transforma en sanglier, ou, selon d autres, suscita contre lui un énorme sanglier. Cet animal féroce se jeta sur Adonis et le blessa à mort. Vénus accourut, mais trop tard, au secours de son amant. Ressuscité ensuite par Jupiter, il passa alternativement six mois dans le sombre royaume de Proser-

DISTRICT DE FETOUEH.

pine, qui avait également conçu une vive passion pour lui, et six mois sur la terre. A sa mort, une fête annuelle fut instituée en Phénicie, en souvenir de son trépas prématuré; elle durait huit jours» et le culte d’ Adonis se répandit bientôt de là dans beaucoup de contrées.

« A Byblos, dit Lucien, qui en avait été le témoin (De dea Syria , ch. vin), toute la ville, au jour fixé pour la solennité, prenait le deuil et commençait à donner des marques publiques de douleur. On n’entendait de tous côtés que des gémissements. Les femmes, qui étaient les ministres de ce culte, couraient les rues la tête rasée et se frappant la poitrine. Le dernier jour de la fête, le deuil se changeait en joie, et chacun célébrait la résurrection d’ Adonis. Cette fête était célébrée en même temps dans la basse Égypte. Les Égyptiens exposaient sur la mer un panier d’osier renfermant une tête de mort, et qui, poussé par un vent favorable, abordait de lui-même sur les côtes de la Phénicie, où les feimnes de Byblos qui l’attendaient avec impatience l’emportaient dans la ville; et c’est alors que l’affliction publique se changeait en une joie universelle. »

Pendant la solennité, les eaux mêmes du fleuve Adonis, qui était ainsi nommé parce que ce prince avait succombé dans l’une des forêts qui bordent son cours, se coloraient de rouge, et l’on prétendait que c’était au sang du favori de Vénus qu’était due cette coloration, toute naturelle néanmoins, comme nous l’avons dit tout à l’heure.

Si l’Aphrodite des Grecs, la Vénus des Romains, doit être identifiée avec l’Astarté des Phéniciens, Adonis de son côté, dont le nom phénicien Adoni signifie seigneur, était le même dieu que Melkarte, le grand Seigneur, Jupiter, Baal et le Dieu-Soleil, dont la mort et la naissance sans cesse renouvelées étaient personnifiées dans celles d’ Adonis.

Nous avons déjà rencontré à Afka, dans les ruines du temple que j’ai signalé, les deux cultes associés de Vénus et d’ Adonis; nous allons les retrouver encore à Machnaka. Là, sur le plateau d’une haute montagne, ce qui attire tout d’abord l’attention, ce sont deux roches taillées verticalement en forme de deux grandes stèles et se faisant vis-à-vis. Sur l’une est figurée une niche ornée de pilastres ioniques et surmontée d un fronton triangulaire; elle renferme, dans son cadre peu profondémentcreusé, un personnage debout, le bras droit levé en l’air et le bras gauche replié sur la poitrine. A droite et à gauche de ce personnage, dans des cadres analogues, mais de moindres dimensions, sont deux personnages secondaires, tournés vers le premier et qui semblent l’adorer, ou du moins lui servir de satellites.

En face de cette stèle de style grandiose, quoique un peu grossier, se dresse une autre stèle semblable dont la niche, identique avec la précédente, contient une figure assise et qui semble pleurer, A droite et à gauche de ce personnage sont également représentés dans des cadres parallèles deux personnages beaucoup plus petits, et aujourd’hui à moitié effacés, mais qui, à cause de leur direction vers le personnage central, paraissent dépendre de lui.

Le premier des deux personnages principaux est probablement Adonis, et le second, Vénus. L’une de ces stèles a été creusée intérieurement dans sa partie supérieure, de manière à former une auge sépulcrale dont le couvercle, à toit triangulaire, a été déplacé; elle mesure au dedans deux mètres de long sur soixante-cinq centimètres de large.

A côté de la première stèle, sur un rocher voisin, une troisième, arrondie à son sommet, renferme dans son cadre un personnage debout et fort dégradé, dont les traits sont peu distincts. Au-dessus de ce même rocher, un couvercle gigantesque, de forme prismatique et déplacé, recouvrait autrefois une auge sépulcrale, creusée, comme la précédente, dans les flancs supérieurs de la stèle et mesurant la même étendue.

LIBAN

Plusieurs autres rochers non loin de là ont été pareillement excavés en auges sépuleialcs , qui

toutes ont été violées, les couvercles qui les fermaient ayant été enlevés.

Plus haut, les traces de maisons détruites se rencontrent à chaque pas. En continuant a monter encore, on arrive sur une plate-forme que délimite une enceinte rectangulaire , longue de quatre-vingt-quinze mètres sur cinquante de large. Construite avec de beaux blocs, elle avait son ouverture vers l’est et est maintenant, sauf quelques pans de murs, bouleversée de fond en comble. C’était le térnénos ou l’enceinte d’une cour sacrée dont la partie occidentale était entourée d’un portique carré, orné de colonnes corinthiennes monolithes, aujourd’hui gisantes à terre, avec leurs fûts et leurs chapiteaux brisés et dispersés. Au centre du portique s’élevait sur un soubassement un édicule, qui semble avoir été soit un autel, soit un cénotaphe en l’honneur d’Adonis. M. Thohois, l’habile architecte qui accompagnait M. Renan dans sa mission scientifique en Phénicie, a essayé d’en donner une restitution.

Cette enceinte, depuis longtemps désertée par les adorateurs du dieu qu’on y vénérait, est actuellement plantée en tabac, et une maison de paysan, située à l’un des angles, a été en partie bâtie avec des matériaux antiques provenant de là. Cet endroit s’appelle Machnaka; on lui donne également le nom de Ghir el- Meidan (rocher du Midan ou de la place où l’on exécute des courses).

Au sud du Nahr Ibrahim et à quelque distance des bords opposés du fleuve, on trouve, près d’un village appelé Rhineh, un autre sanctuaire consacré à la mémoire d’Adonis. Ce village, à présent peu considérable, a succédé à une ancienne ville de quelque importance dont les ruines sont assez étendues. Il est situé sur un plateau élevé et onduleux, où l’on ne parvient, vers le sud, que par un sentier pratiqué en forme de long escalier, qu’il faut gravir péniblement pendant plus de trois quarts d’heure,

E LA SOEI1CE DITE N ËBI EL-IjEBEN,

P OS T KATD11EL APPELE DjISIt EL-HadJAH.

DISTRICT DE IvE SR OU AN.

et dont les marches, usées et creusées par le pied des mulets et des chevaux, sont en outre encombrées de pierres, ce qui en rend l’ascension des plus laborieuses. A droite et à gauche du sentier croissent, de distance en distance, de beaux chênes verts. Le village de Rhineh , que Ion atteint enfin, se compose de deux cents habitants. L’emplacement qu’il occupe est parsemé de matériaux antiques, ainsi qu’une colline qui le domine. A une faible distance de là, on observe sur un rocher aplani par la main de l’homme d’anciennes sculptures, assez grossièrement exécutées et ressemblant à celles de Machnaka. Sur l’une des faces du rocher, on remarque, à droite, dans un premier cadre, une figure de femme assise et éplorée, tenant l’une de ses mains sous son menton, et à côté, à gauche, dans un cadre plus grand, un personnage debout, cherchant à frapper avec un glaive ou un javelot un animal féroce, qui semble être soit un ours, soit un sanglier, et qui se dresse devant lui pour le déchirer. Sur une autre face du même rocher, on croit distinguer un personnage debout et un autre personnage renversé à terre, dont la forme est très-indistincte et à peine saisissable, et dans lequel, avec les RR. PP. Roze et Bourquenoud, je reconnais Adonis mort ou mourant et gisant sur le sol. M. Renan y a vu autre chose. Au-dessous de ces deux stèles, le rocher a été creusé en une grotte sépulcrale que l’on appelle tombeau cl’ Adonis.

La tradition qui règne dans le pays, et qui m’a été transmise par l’un des principaux habitants du village, est que le personnage debout et prêt à frapper que l’on aperçoit sur l’un des cadres est le roi Berdjis, et que la femme assise est sa femme. Ce nom de Bercljis est en arabe celui dune planète, probablement celle de Jupiter ou de Baal, comme le fait observer M. Renan; la femme de Baal ne peut être, par conséquent, que Baaltis ou Vénus; tout nous ramène donc à la tradition antique. Dans Macrobe, nous lisons à ce sujet (, Saturnales , 1. I, ch. xxi) : « Simulacrum liujus cleœ [V eneris) in monte Libano fingitur capite obnupto , spectu trisli , faciem manu Iceva ultra amictum sustinens. Lacrymœ visione conspicientium manare creduntur. »

« Dans le mont Liban, cette déesse (Vénus) est représentée la tête voilée, l’air triste, et le visage appuyé sur sa main gauche, sous son voile; il semble qu’elle pleure aux yeux de ceux qui la considèrent. »

Une pareille description convient parfaitement à l une des sculptures qui nous occupent en ce moment.

DISTRICT DE KESROUAN

Le district de Kesrouan, l’un des plus peuplés et des mieux cultivés du Liban, renferme beaucoup de points intéressants que je voudrais signaler au lecteur; je me bornerai à quelques-uns. Vers l’est jaillissent des flancs occidentaux du Djebel el-Menithri les sources abondantes et intarissables dites Neba el-Hadid (source du fer), Neba el-Açal (source du miel) et Neba el-Leben (source du lait). Ces différentes sources, après avoir arrosé de nombreuses plantations, vont se jeter dans différents lits de torrents, lesquels aboutissent au Nahr el-Kclb, dont je parlerai ultérieurement. Elles sont très-fraîches et d’une limpidité extrême. La plus importante et la plus digne d attention est celle qui s’appelle Neba el-Leben. Elle sort avec une force extraordinaire de dessous un énorme massif rocheux, dont les parois nues et verticales s’élèvent à une très-grande hauteur, et dont la forme est celle d’un demi-cercle. L’eau, au moment même où elle s’élance impétueuse et bouillonnante des

LIBAN

flancs cle la montagne, est immédiatement recueillie dans un canal artificiel qui va semer au loin, par une foule de petits canaux secondaires, la fertilité qui autrement manquerait au sol. A quelques centaines de pas à l’ouest de la source, s’entrouvre un ravin profond, aux flancs escarpés et néanmoins cultivés là où la culture est possible. Sur ce ravin, la nature elle-même a jeté un pont appelé Djisr el-Hacljar (le pont du Rocher), et qui est l’une des merveilles du Liban. Il consiste en un gros rocher long de cinquante-cinq mètres, large de trente et épais de dix, qui s’étend horizontalement au-dessus du ravin, dont il domine le lit d’au moins vingt-cinq mètres. Plat et légèrement incliné du nord au sud dans sa partie supérieure, il s’arrondit en dessous, d’un côté, de façon à former un cintre, et repose sur deux espèces de consoles rocheuses qui semblent le supporter. Le tout est tellement régulier que plusieurs voyageurs ont cru y reconnaître la main de l’ homme; mais d’autres pensent, et, je crois, avec raison, que c’est la nature toute seule qui a créé ce pont singulier, dont nous avons déjà vu ailleurs un spécimen moins remarquable et moins grandiose, à quelques kilomètres au sud d’Akoura. Pendant l’hiver et même au printemps, lorsque le canal de la source d’El- Leben déborde, et que cette source a un excédant d’eau qu’on ne peut utiliser pour les besoins de la

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culture ou des villages voisins, 0 l ^Mv/ ^

Leben, où elle forme une magnifique cascade, en rebondissant de roc en roc, spectacle saisissant que tous ceux qui en ont été les témoins ont admiré tour à tour. A vingt-cinq minutes à l’ouest de ce pont sont les ruines dune ville jadis assez considérable, aujourd'hui renversée de fond en comble, sauf les monuments que je vais décrire. Elles sont connues sous le nonx de Kalat el-Fakra (château de Fakra). Les débris les plus importants sont ceux d’un temple. 11 forme uu rectangle long de trente-quatre mètres sur quatorze de large. Les murs Ont un mètre d’épaisseur; ils sont construits avec des pierres de taille de moyenne dimension , mais très-régulières et placées alternativement les unes en boutisses, les autres dans le sens contraire et sans ciment. Ce temple est précédé vers l’est dun vestibule soutenu sur six colonnes corinthiennes dont les chapiteaux et les fûts sont mutilés; elles mesuraient un mètre quinze centimètres de diamètre et reposaient sur des bases colossales qui offrent au milieu du dé qui les constitue une saillie très-prononcée. Cet édifice était lui-même enfermé dans une vaste cour rectangulaire, dont toute la partie occidentale était pratiquée dans le roc tadle a vif, et -dont la partie orientale, située à un niveau inférieur et précédant le monument, était bâtie avec des blocs de beaucoup plus grandes dimensions que le temple proprement dit. Extérieurement, la façade de cette partie de l’enceinte était ornée de pilastres faisant saillie au dehors, comme cela se voit autour du haram d’IIébron et dans quelques assises encore debout de l’enceinte de la synagogue de Tell-Houm, l'antique Capharnaüm. Cette portion construite du parvis sacré était au dedans décorée de colonnes dont les fûts brisés gisent sur le sol; aux angles du portique qu’elles formaient avaient été placées des colonnes doubles.

Dans un champ voisin du temple, une construction carrée mesurant quatre mètres cinquante centimètres sur chaque face, et dont les assises inférieures seules sont encore en place, paraît avoir eu "dis une «festination funéraire. Les blocs qui les composent sont tous très-réguliers et d’appareil gigantesque. L’un d’entre eux a quatre mètres de long, quatre-vingt-treize centimètres de liant et soixante-quinze centimètres de large.

A quelques minutes plus au nord, on observe sur un monticule un autre monument imitant la orme dune tour carrée et mesurant seize mètres sur chaque face; il se terminait jadis en pyramide. Sou élévation actuelle n’est plus que de sept mètres. Au-dessus de la porte d’entrée, une inscription grecque tres-effacee contient le nom de Claude, et a l’un des angles de l’édifice, une autre inscription

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