TERRE DE GESSEN
La contrée de 1 Égypte d où sortirent les Israélites pour parcourir la péninsule Sinaïtique , que nous venons de traverser sur leurs traces, s’appelait terre de Gessen ou terre de Ramsès, du nom de deux
des principales villes qui s’y trouvaient. Nous allons, après nous être arrêtés un instant à Suez, jeter un coup d’œil sur cette contrée célèbre. De là, nous nous rendrons au Caire, qui partage actuellement avec Alexandrie le titre de capitale de l’Égypte. V emplacement de Memphis et ses gigantesques pyramides, seuls restes, mais restes immenses, avec son Sérapéum et d’innombrables tombeaux, de cette antique cité, attirera ensuite nos pas et notre admiration. Puis, remontant le Nil , nous irons saluer les
Golfe de Suez, vu d’ Aïouh-Modsa. — Un pdits a Aï'oun-Moüsa.
incomparables ruines de Thèbes. Franchissant plus loin la première cataracte, nous aborderons dans la charmante île de Philæ. Dans la Nubie inférieure, le grand temple d Ipsamboul sera 1 une des merveilles que nous visiterons en passant. Enfin la seconde cataracte de Ouadi Halfa mettra un terme
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à noire voyage et à notre description de la Terre Sainte. Si je comprends l’Égypte dans ce deuxième volume, c’est d’abord que le district oriental de son Delta vit jadis arriver dans son sein le patriarche Jacob avec ses enfants et petits-enfants, que cette région fut concédée par le pharaon de cette époque
Suez.
à ce vénérable vieillard et à sa famille, et qu’avec le cours des âges cette famille devint une nation de deux millions d’âmes, appelée à jouer un si grand rôle dans l’histoire et dont les destinées ne sont
point encore terminées, bien que, depuis dix-huit siècles, elle soit dispersée dans le monde entier. Le berceau d’un pareil peuple, qui a eu l’honneur insigne de compter le Messie parmi les descendants de ses rois , méritait donc de ma part une attention spéciale; en outre, comme l’Égypte a eu des relations très-fréquentes, soit pacifiques, soit hostiles, avec la Palestine, j’ai cru être agréable au lecteur en lui signalant quelques-uns des plus remarquables monuments et des plus mémorables souvenirs qui rendent si fameux le
pays des Pharaons. Plus tard peut-etre je publierai un ouvrage de plus longue haleine sur cetle vieille terre de Misraim que j ai autrefois parcourue pendant plusieurs mois consécutifs avec mon excellent ami, M. le marquis de Maupas. Pour le moment, je me contenterai d’effleurer légèrement
Djebel- Attakau, vers i
ce sujet dans les quelques pages que je puis lui consacrer à la tin d’un volume déjà si rempli.
Suez est une petite ville qui date seulement du quinzième siècle; elle a été bâtie sur une sorte de péninsule triangulaire, vers la pointe septentrionale du golfe occidental de la mer Rouge. Elle a remplacé les villes d Arsinoé et de Clysma, qui devaient occuper près de là les abords du golfe. Un peu au nord de la porte septentrionale de la ville moderne de Suez, s’élève une humble colline couverte de quelques décombres et appelée encore aujourd’hui Tell Kolzim ou Kolzum, mot qui paraît être une corruption de celui de Clysma, par lequel on désignait la ville ancienne qui commandait en cet endroit le point où aboutissait jadis le canal de jonction pratiqué entre la mer Rouge et la branche la plus orientale du Nil. Quelques écrivains voient dans le mot arabe Kolzim ou Kolzum, qui signifie destruction, un souvenir de l’anéantissement près de ce lieu de l’armée de Pharaon ;
mais l’étymologie que j’ai rapportée semble plus vraisemblable. Après la fermeture du canal dont je viens de parler, et qui, après avoir été rouvert par Omar, avait été obstrué ensuite à dessein, la bourgade qui succéda à Kolzum sous le nom de Suez végéta longtemps dans l’obscurité et dans la misère, et ne fut guère habitée que par de pauvres pêcheurs. Sous Sélim Ior et Soliman II, elle reprit une certaine importance pour décliner de nouveau de plus en plus jusqu’à l’exécution qui eut lieu de nos jours du chemin de fer qui la reliait au Caire. Alors elle s’agrandit encore une fois, et déjà en 1860 elle comptait cinq mille habitants; mais néanmoins, forcée quelle était de faire venir de l’eau du Caire au moyen de wagons-citernes, et n’ayant dans son voisinage que des puits plus ou moins saumâtres, elle était condamnée à ne guère s’accroître davantage, lorsqu’en 1863 elle vit arriver l’eau à flots dans son enceinte, grâce à l’ouverture du canal d’eau douce qui lui apportait celle du Nil, après avoir préalablement sillonné le milieu de l'isthme. A cette époque, sa population atteignit le chiffre de quinze mille habitants. Quant à son port, il est excellent et peut contenir plus de cinq cents navires. Il se compose de deux bassins, l’un réservé aux bâtiments de guerre, et l’autre à ceux du commerce. Séparé de Suez par une distance de trois kilomètres, il est.
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relié à celle-ci par une voie ferrce. La ville elle-même est divisée en deux quartiers, le quartier arabe, qui est fort sale et de triste aspect, avec ses deux petites mosquées et son bazar, et le quartier européen, qui est plus propre et mieux bâti. Les ateliers et le magasin de la Compagnie péninsulaire orientale y avoisinent sur une éminence le chalet du khédive.
Des terrasses de ce chalet on jouit d’une vue très-étendue et des plus agréables sur la ville, que l’on embrasse tout entière, sur son port et sa rade, sur les deux canaux qui y aboutissent, le canal d’eau douce et le canal maritime, sur le Djebel-Attaka et sur le golfe qu’il domine vers l’ouest et qui se prolonge indéfiniment vers le sud, étalant aux regards sa vaste nappe bleue, qui tantôt, sous les rayons du soleil, s’argente d’une légère vapeur phosphorescente, tantôt s’empourpre de teintes dorées d’un éclat merveilleux.
Devenue, depuis le percement de l’isthme, le lieu de transit naturel et le plus direct entre l’Occident et l’Orient, Suez semblait, au premier abord, être appelée à prendre chaque jour de nouveaux accroissements. Néanmoins, l’achèvement des travaux du canal lui a été plutôt funeste qu’utile, eu lui retirant une population flottante qui ne trouvait plus d’emploi pour son activité. En effet, les nombreux bateaux, soit à voile, soit surtout à vapeur, qui chaque jour lui arrivent en sens opposé, ne font guère que traverser sa rade, sans s’y arrêter au delà du temps nécessaire pour remplir les formalités voulues, et elle est elle-même maintenant assez morte au milieu du passage de tant de navires qui défilent sans cesse devant elle.
En même temps que, par suite de la création du canal, Suez s’agrandissait à l’extrémité du golfe, deux autres villes surgissaient soudain comme par enchantement, l’une veis le centre de l’isthme, appelée Ismaïlia, et la seconde sur les bords de la Méditerranée, nommée Port-Saïd.
Ismaïlia, à laquelle le khédive Ismaïl, père du khédive actuel, a communiqué son nom, est située sur la rive droite du lac Timsah, ou lac clés Crocodiles, qui lui seit de port. Comme elle est alimentée d’eau douce par le canal venant du Caiie, le terrain sablonneux sur lequel elle a été bâtie peut être aisément fécondé par l’inigation et par la culture, et la végétation la plus riante s’y développerait au loin si les bras ne manquaient pas.
Le boulevard Méhémet-Ali et les bords du canal d’eau douce sont ombragés de saules, d’acacias et de peupliers qui y prospèrent admirablement. Il en est de même du joli jardin public, dit Champollion, avec ses parterres de fleuis et ses belles allées plantées d’arbres. Mais depuis la fin des travaux du percement, Ismaïlia, qui, pendant que ces travaux s’exécutaient, était devenue tout à coup un centre très-considérable et où les divers services de la Compagnie péninsulaire avaient été réunis, a perdu avec une grande partie de sa population la vie et l’animation extraordinaire qu’on y remarquait alors. Le palais du khédive, qui à l’époque de l’inauguration du canal reçut tant d’hôtes de distinction et fut témoin de fêtes splendides qui rappelaient les merveilles des Mille et une Nuits, est maintenant rarement habité, et son parc solitaire est à peine entretenu. Je doute que, dans son état actuel, la ville renferme plus de trois mille âmes. Le quartier arabe est très-pauvre et contraste par son aspect misérable avec la propreté, je dirai même l’élégance du quartier européen. Quelques maisons dans celui-ci sont accompagnées de gracieux jardins où les plantes clés tropiques étalent toute leur magnificence; parmi ces habitations se distingue surtout le chalet de M. de Lesseps. L’église catholique est simple et modeste, mais bien tenue, ainsi que l’hôpital. Un grand établissement hydraulique fournit l’eau douce à la ligne d’ Ismaïlia à Port-Saïd, au moyen de tuyaux de fonte que remplit incessamment une pompe mise en mouvement par une machine à vapeur. Chemin faisant et aux différentes stations, des fontaines et des réservoirs ont été ménagés tout le long du canal
en passant par Ismaïlia et Zagazig, soit par le canal maritime qui, après avoir franchi le seuil de Chalouf, puis le vaste bassin des Lacs Amers et ensuite le second seuil du Sérapéum, sillonne par le milieu le lac Timsah.
La deuxième ville que j’ai signalée, à savoir Port-Saïd, est située à quatre-vingts kilomètres au nord d’Ismaïlia. Le canal maritime, au sortir du lac Timsah, traverse successivement le seuil d’El-Guisr, le lac Ballah et enfin les immenses marécages du lac Menznleh. Le seuil d’El-Guisr est le point le plus élevé de l’isthme; il domine la mer d’une vingtaine de mètres.
Cette ville de Port-Saïd, qui doit son nom au vice-roi Saïd, l’un des fils de Mehemct-Ah , sous le règne duquel elle fut fondée par M. de Lesseps, date de 1859. L’emplacement qu’elle occupe fut
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choisi de préférence à celui dePélusequi avait été d’abord adopté, parce que les fonds de la mer sont plus considérables en cet endroit et plus rapprochés de la côte. Tout fut créé pour cette ville, même le sol où elle est assise, car il fallait conquérir sur le lac Menzaleh, qui la pressait vers le sud et qui n’était séparé de la mer que par une bande sablonneuse, large de cent cinquante mètres au plus, l’espace convenable pour y jeter les fondations d’une cité maritime qui devait servir d’entrepôt à un commerce très-important entre l’Europe, l’Asie, l’Afrique orientale et même les îles de l’Océanie. On commença par draguer le port au moyen de puissantes machines, et les trois cents millions de mètres cubes de déblais qu’ elles enlevèrent servirent aux assises de la ville; en même temps, à force de labeurs et de persévérance, on combla la partie du lac Menzaleh sur laquelle on se proposait de bâtir. M. de Lesseps et ses dignes collaborateurs déployèrent là une activité et une patience réellement admirables. D’immenses jetées furent établies dans la mer. L’une, celle de l’ouest, a deux mille cinq cents mètres de développement; elle est néanmoins regardée comme insuffisante, et l’on continue à immerger de nouveaux blocs pour la prolonger plus avant dans les flots; celle de l’est n’a que dix-neuf cents mètres de long. Elle part d’un point de la côte situé à quatorze cents mètres de la première; mais elle se rapproche ensuite davantage de celle-ci. Ces deux digues ont été formées an moyen d’énonnes blocs de béton artificiels composés sur place avec du sable et de la chaux hydraulique, et dont chacun cube dix mètres et pèse vingt mille kilos. Elles constituent une sorte de vaste avant-port. De là on pénètre dans le port, qui se compose de quatre grands bassins. La ville contient dix mille habitants. Elle a des quais spacieux, des boulevards et des rues bien tracées. La paroisse catholique est desservie par des Pères Franciscains. Un hôpital, un dispensaire et une école de jeunes filles y sont sous la direction de Sœurs du Bon-Pasteur.
Quant au canal qui rattache Port-Saïd à Ismaïlia et à Suez, et unit ainsi les deux mers, il a cent mètres de large et une profondeur de huit à neuf mètres. Des garages ont été ménagés de distance en distance, afin de permettre aux navires en marche de se croiser plus facilement. L’inauguration de ce prodigieux travail, qui est l’une des plus grandes entreprises de notre siècle, eut lieu le 17 novembre 1869. Le khédive Ismaïl et M. de Lesseps y convièrent tous les princes de l’Europe et une foule de personnages remarquables, dont beaucoup s’empressèrent de répondre à leur appel. Des fêtes d’unléclat inouï et réellement féeriques signalèrent ce mémorable événement, et le nom de M. de Lesseps y fut justement acclamé, à cause du service incalculable qu’il venait de rendre à la navigation et au commerce, en rapprochant si heureusement, par la coupure de l’isthme de Suez, des mondes auparavant séparés les uns des autres par de très-grandes distances. Avant lui, il y a déjà de longs siècles, les Pharaons avaient plusieurs fois songé et même réussi à relier les deux mers; mais ils n’avaient réalisé ce projet que d’une manière indirecte et par T intermédiaire du Nil. Ainsi avaient fait Sésostris et plus tard Néchao. Le canal qu’ils avaient creusé, plusieurs fois obstrué, avait été ensuite réparé par Darius, fils d’IIystaspe, puis par Ptolémée Philadelphe, par Trajan et par Adrien. L’an 639 de l’ère chrétienne, à l’époque de la domination arabe, Omar, l’ayant trouvé ensablé, ordonna de le curer de nouveau et suivant quelques auteurs, en modifia un peu l’ancien cours ; mais en 767, ce canal était déjà hors de service.
Napoléon Bonaparte, qui le premier dans les temps modernes conçut la pensée de reunir direetetement les deux mers par la coupure de l’isthme, n’eut pas le temps, par suite de la perte de l’Égypte, de réaliser ses plans. Depuis, différents projets furent mis en avant, mais sans aboutir. Enfin, le 30 novembre 1854, M. de Lesseps, ayant obtenu un firman du vice-roi Saïd, fut autorisé à former une société sous le nom de Compagnie universelle du canal maritime de Suez, et fit faire une exploration