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LES DÉBRIS DD C01.0SSE

Ramsès II.

dent les vastes ruines de Médinet-Abou. Elles se composent de deux temples et d’un autre édifice, appelé le Pavillon royal. L’un de ces temples, bâti par Thoutmès II, est précédé de deux pylônes d’époque postérieure, sur lesquels on lit les cartouches de Tahraka, de Nectanébo II et de Ptolémée Lathyre. Du second pylône on passe dans une cour ornée de colonnes et de là dans le sanctuaire qu’environnent plusieurs petites chambres, et qui était dédié au dieu Ammon.

Le second temple est l’œuvre de Ramsès III; consacré également au dieu Ammon, il est de dimensions beaucoup plus considérables. Un premier pylône conduit à une cour dont les deux côtés sont décorés de portiques soutenus à gauche par des colonnes et à droite par des piliers auxquels sont adossés des colosses représentant le roi Ramsès III sous les attributs d’Osiris. Un second pylône dont la porle est en granit rose sépare cette première cour de la deuxième, qui est totalement environnée d’un péristyle décoré à la fois de colonnes et de piliers à cariatides. Cette cour est l’une

DE TH È B ES A LA PREMIÈRE CATARACTE

des merveilles de 1 Égypte. Les magnifiques bas-reliefs dont elle est ornce, ainsi que les autres parties du monument, reproduisent les différentes conquêtes du roi Ramsès III et fournissent, grâce aux inscriptions hiéroglyphiques qui les accompagnent, de précieux renseignements sur l’histoire de son

Pylô.nb uu temple de Tiioütmès III, .v Médisbt- Abou.

règne. Les différentes salles qui suivent ces deux cours étaient complètement obstruées de terre et de décombres, quand je visitai ce monument au mois de février 1858; déblayées depuis, en partie, par M. Mariette, elles sont maintenant accessibles aux voyageurs.

L’édifice, dit le Pavillon royal, compris entre ces deux temples se compose de doux tours carrées, a plusieurs étages, que précèdent deux autres tours. Il date de Ramsès III, et celles des salles qu’il renfermait qui n’ont point été détruites sont décorées de nombreux bas-reliefs, représentant soit des

ÉGYPTE

scènes de bataille et les principales victoires du roi, soit des scènes de sa vie domestique au milieu de son palais.

En nous rapprochant vers l’ouest de la chaîne libyque, nous rencontrons les prestes d’un charmant

Cook du grand temple de Ramsès Ilf, a Mkdinet- Abou.

Petit temple, connu sous le nom de Deir el-Medineh, qui est de l’époque des Ptolémées, et où les grâces de l’art grec s’allient heureusement à la gravité de l’art égyptien.

Deir el-Bâhari, situé plus au nord-ouest, est un autre temple ruiné, élevé par la reine régente Hatasou, et qui est construit en terrasses successives. Dédié à la déesse Ilathor, il a été fouillé par M. Mariette, qui en a publié, en 1877, une description très-savante et très-détaillée. Les sculptures qui en couvrent les parois rivalisent avec les plus remarquables de l’Égypte.

DE THÈBES A LA PREMIÈRE CATARACTE

La vaste plame où nous sommes en ce moment, et la hauteur qui la couronne, sont parsemées d’innombrables tombeaux; là, en effet, comme nous l’avons dit, était la nécropole de l’ancienne Thèbes, nécropole aussi vaste que la ville des vivants. Il faudrait des mois entiers pour visiter ces hypogées, qm affectent différentes formes, et dont beaucoup sont dégradés; car depuis des siècles ils

sont incessamment fouillés par les Arabes, qui en extraient, pour les vendre, des momies, des amulettes, de petites statues portatives en terre cuite, en porcelaine, en pierre, en albâtre et en granit, et des vases de toutes sortes. Bornons-nous à dire un mot des catacombes royales. Au nord de Kournah serpente vers l’ouest, puis vers le sud-ouest, une longue gorge que bordent de hautes collines rocheuses; elle se divise ensuite en deux rameaux qui se resserrent de plus en plus, et qu’on appelle Biban el-Molouk , les portes clés Rois , parce qu’ils servent comme d’ouvertures à une vallée dont les flancs sont percés d’hypogées destinés à renfermer la dépouille des anciens souverains de Thèbes.

L’une des plus remarquables de ces galeries souterraines est celle qui servait de tombeau à

Séti Ier . Elle consiste en une suite d’escaliers, de corridors et de chambres dont les parois sont revêtues de très-belles sculptures peintes qui nous représentent le jugement que subit l’âme après la mort, et les épreuves diverses qu’elle a à traverser. Le développement total de cette excavation est de cent quarante-cinq mètres.

Je mentionnerai également la tombe de Ramsès III, dite des harpistes , parce que dans l’une des chambres de cet hypogée, si riche en peintures variées, on voit figurer deux musiciens qui jouent de la harpe.

D’autres tombes, comme celles de Memnon, de Ménephtah, de Ramsès Ier, de Ramsès IV et de Ramsès VII, offrent de même beaucoup d’intérêt, à cause de leur grand développement et des sculptures peintes dont elles sont ornées.;

Si les hypogées des rois ont subi pour la plupart de déplorables dévastations, ceux des reines, situés à douze cents mètres à l’ouest des ruines de Médinet-Abou, ont été bien plus dégrades encore; le feu, en effet , en a détruit ou altéré presque toutes les peintures. Parmi les tombes que l’on observe dans la vallée qui longe la colline d’El-Assasif, celle de Petamounoph mesure deux cent soixante-six mètres de développement ; quoique le défunt fût un simple prêtre attaché à la cour du roi Harmhabi, de la dix-huitième dynastie, sa tombe surpasse en étendue les plus grands des hypogées royaux, et les nombreuses salles et chambres dont elle se compose sont toutes revêtues intérieurement de sculptures et de peintures.

Il est temps maintenant de poursuivre notre itinéraire vers la première cataracte et de continuer à remonter le Nil.

Sans nous arrêter à Erment, l’ancienne Hcrmonthis, à Taoud, jadis Tuphium, et à Asfoun, situé sur l’emplacement d’Asphynis, faisons une courte halte à Esneh.

Celte ville de sept mille habitants s’étend, sur la rive gauche du fleuve, à quarante-deux kilomètres de Thèbes. Elle est éciite Sni dans les textes hiéroglyphiques; les Grecs et les Romains la connaissaient sous le nom de Latopolis, parce qu’on y adorait un poisson appelé latos; mais la divinité principale était Knouphis ou Kneph. On y admire près d’un bazar les beaux restes d’un portique, déblayé en 1842, et appartenant à un temple qui est encore enseveli sous des décombres considérables. Au plafond de ce portique, qui repose sur vingt-quatre colonnes, est figuré un zodiaque qu’on avait cru d’abord antérieur à la fondation de Thèbes; mais ensuite Champollion a démontré qu’il datait de l’époque romaine, ainsi que le temple lui-même, qui en a remplacé un autre plus ancien, fondé par Thoutmès III.

El-Kab, à vingt-neuf kilomètres cl’Esneh, sur la rive droite, a succédé à Éléthyia, qui elle-même fait vis-à-vis aux ruines de Koum el-Ahmar ou Iliéraconpolis, situées sur la rive opposée. Les nombreuses grottes sépulcrales d’Éléthyia sont couvertes d’inscriptions hiéroglyphiques et de tableaux, à la fois sculptés et peints, d’un grand intérêt. Sur les parois de quelques-uns de ces hypogées sont retracées les scènes de la vie domestique des Égyptiens, les travaux de la vendange et de la moisson, les danses champêtres, les fêtes, les jeux, les funérailles.

L important village d Edfou mérite une attention toute particulière; il s’élève sur la rive gauche du fleuve, à deux kilomètres de distance des bords du fleuve et à vingt kilomètres au sud d’El-lvab. Son nom égyptien était Deb, et en copte Albo. Les Grecs l’appelaient Apollinopolis Magna. L’enceinte de 1 ancienne cité est encore reconnaissable, grâce à une ceinture de décombres qui semblent marquer le périmètre des murs. La fabrication des poteries est la principale industrie des habitants actuels; parmi ces poteries, il faut mentionner principalement les b allas, sorte de jarres en usage dans toute

1 Egjpte, et que 1 on fait avec une terre argileuse tirée d’une montagne voisine. Mais ce qui signale surtout Edfou aux voyageurs, c est un temple d’une grande beauté, qui, malheureusement, au moment

où je le visitai, le 10 février 1858, était encombré et indignement déshonoré par une foule de huttes grossières bâties au pied et sur les terrasses du monument. Depuis, grâce à M. Mariette, ces misé-

ÉGYPTE

râbles masures ont disparu. Ce temple, d’une longueur totale de cent trente-sept mètres, est précédé d’un gigantesque pylône dont la porte centrale donne entrée dans une vaste cour qu’environne sur

trois côtés une superbe galerie soutenue par trente-deux colonnes à chapiteaux variés, imitant tantôt la fleur épanouie du lotus, tantôt celle du papyrus, tantôt aussi un faisceau de branches de palmier.

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De la cour on passe dans une première salle, puis dans une seconde, ornées l'une et l'autre de douze

Porte d’ube chapelle latérale du temple d Edfou.

colonnes. Au delà, deux vestibules conduisent au sanctuaire, lequel est isolé par des corridors et environné de dix chambres consacrées chacune à une divinité différente. Ce temple, construit à

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l’époque ptolémaïque sur les ruines cl’un autre beaucoup plus ancien, est décoré de nombreux basreliefs qui, par la façon dont ils sont exécutés et par la nature des sujets qui y sont représentés, rappellent ceux des édifices pharaoniques. Il était dédié à la triade Har-Hout (Horus), à Athor et à leur fils Harpékhroti, et comme le dieu principal était Horus, les Grecs avaient donné à la ville le nom d’Apollinopolis, à cause de l’assimilation qu’ils établissaient entre leur Apollon et ce dieu des Egyptiens.

A cent quatre-vingts mètres au sudouest de ce grand temple en est situé un autre ou mammisi de petites dimen-

H YPOCÉES

DjEUEI. ES-SiLSILEH.

sions, aujourd’hui à moitié démoli. Sa forme est rectangulaire. Il se compose ou plutôt se composait de deux salles et d’une galerie de colonnes qui l’entourait des quatre côtés, ce qui en faisait un édifice périptère. Datant comme le précédent de l’époque des Ptolémées, il avait été construit en commémoration de la naissance cl’Évergète IT, qui y est figuré participant aux caresses dont les dieux

DE THÈBES A LA PREMIÈRE CATARACTE

comblent le nouveau-né Harpékhroti. A dix-neuf kilomètres au sud d’Edfou, sur la rive droite du fleuve, gisent les ruines de l’ancienne Thmuis, en copte Pithom ou Toum.

Vingt-deux kilomètres plus loin, le fleuve se resserre entre deux montagnes qui portent le nom de Djebel-Silsileh ou montagne de la Chaîne, parce que, d’après une tradition, le Nil aurait été barré ici par une chaîne de fer dont les extrémités étaient, dit-on, fixées aux points les plus saillants des deux montagnes opposées. Suivant Champollion, la dénomination arabe de Silsileh et la tradition de cette prétendue chaîne dériveraient tout naturellement de l’ancien nom Silsilis, en copte Sjolsjel, donné à une ville dont on retrouve quelques débris sur la rive ôrientale du fleuve. Ces deux montagnes parallèles ont été jadis exploitées comme carrières de grès; elles sont percées en tous sens, et de profondes tranchées, des rues et des galeries ont été creusées dans le roc; mais c’est sur la rive gauche principalement que l’attention de l’archéologue est attirée, non-seulement par d’immenses carrières pra-

VUE DE KOUM-OmBOD.

tiquées à ciel ouvert, mais encore par des grottes funéraires et des chapelles excavées dans le roc, où se trouvent quelques-unes des plus belles sculptures peintes qui, au jugement de M. Mariette, soient sorties du ciseau égyplien.

Sébek, le dieu à tête de crocodile, était la divinité principale de Silsilis et aussi d’Ombos, et il est à remarquer qu’encore aujourd’hui les crocodiles abondent dans les eaux du fleuve entre ces deux localités.

Les ruines de cette dernière ville occupent à vingt-trois kilomètres au sud de la précédente une colline sablonneuse sur la rive orientale du fleuve, et sont connues sous le nom de lvoum-Ombou (butte d’Ombou). Les sables, charriés par les vents du sud, ont recouvert les débris de la ville antique d’Ombos, et, par leur envahissement continuel, ont forcé les habitants du village arabe qui l’avait remplacée d’émigrer à leur tour. Le pied de la colline est, en outre, incessamment rongé par les eaux du Nil, dont le courant est très-rapide en cet endroit. Les restes de deux temples, l’un grand et 1 autre petit, en couronnent seuls encore le sommet et produisent de loin un effet très-pittoresque. Le premier a cela de particulier, qu’il est divisé entièrement, dans le sens de sa largeur, en deux parîies distinctes, dont chacune a son portique et sou sanctuaire. C est, à vrai dire, un temple double, dédié

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à deux divinités et à deux principes différents, au principe de la lumière figuré par Horus, et à celui des ténèbres représenté par Sébek. Rebâti par Ptolémée Epiphane, sur les fondations d’un temple beaucoup plus ancien, fondé par Thoutmès II F, cet édifice ne fut achevé que sous le règne de Néos- Dionysos. Les colonnes des portiques ont plus de six mètres de circonférence; les chapiteaux qui les surmontent sont, les uns à feuilles de palmier, et les autres décorés de palmettes, de fleurs et de calices de lotus. Sur la corniche qui couronne la façade, on remarque une longue suite de uræus en ronde bosse qui se tiennent debout sur leur queue, et qui portent sur leur tête un globe aplati.

Le petit temple, situé au nord-ouest et à quarante mètres du précédent, est maintenant en grande partie ruiné. Il se composait d’un portique, de deux salles oblongues et d’un sanctuaire accompagné de deux chambres latérales. Commencé par Évergète II, il avait été terminé par Soter IL Plusieurs

Temple de Kodm-Ombod.

des bas-reliefs dont il est orné ont fait supposer à Ghampollion que c’était un mammisi , c’est-à-dire un temple secondaire, consacré à célébrer la naissance de la troisième personne de la triade égyptienne adorée dans cette localité.

Ces deux temples étaient environnés d’une vaste enceinte construite en briques crues, et dont toute la partie inférieure est ensevelie sous d’énormes amas de sable. Du côté oriental de cette enceinte, on observe une belle porte en pierre, dédiée à Sébek, qui était le dieu principal d’Ombos, et sur laquelle on lit les noms du roi Thoutmès III et de sa sœur Ilatasou. Sur le penchant de la colline, au sud-ouest, les débris d’une autre porte beaucoup plus grande sont également visibles; elle était accompagnée de deux massifs.

A quarante-deux kilomètres de Koum-Ombou, Souan, on avec l’article Assouan, en copte Souan, est la Syène des Grecs et des Romains. Elle était regardée par les anciens astronomes d’Alexandrie comme étant située précisément sous le tropique du Cancer, parce qu’au solstice d’été les puits y étaient éclairés verticalement jusqu’au fond; mais il a été reconnu depuis qu’elle en était alors

DE THÈBES A LA PREMIÈRE CATARACTE

éloignée vers le nord de quinze minutes cinquante secondes. Aujourd’hui, cette distance est plus grande encore de vingt-deux minutes, par suite du changement séculaire de l’obliquité de l’écliptique.

Parmi les édifices qui étaient jadis dignes d’être visités à Syène, il faut citer un nilomètre, dont Héliodore donne la description dans ses Ethiopiqaes (livre IX).

Les restes d’un petit temple de l’époque des Ptolémées y ont été récemment découverts. Sous la domination romaine, Syène, qui formait la limite entre l’Égypte et l’Éthiopie, était une forte place frontière. Juvénal y fut banni par Domitien, et c’est là qu’il composa une partie de ses satires. Devenue le siège d’un évêché, dès les premiers âges de l’ère chrétienne, elle tomba ensuite sous le joug des Arabes. L’an 80G, elle fut décimée par une peste effroyable, qui fît périr les trois quarts de ses habitants. Elle se releva néanmoins peu à peu d’un pareil désastre et recommença à être florissante; mais, vers la fin du douzième siècle, elle était de nouveau presque en ruine, par suite des ravages continuels qu’elle subissait, tant de la part des Barabra de la basse Nubie que des Bédouins des environs. L’an 1517, le sultan Sélim, une fois devenu maître de l’Égypte, y plaça une garnison turque et lui redonna quelque importance. Sa population actuelle, mêlée de Turcs, d Albanais, de Barabra et de fellahs égyptiens, est de trois mille âmes. L’emplacement de la ville est à l’est de celui qu’elle occupait primitivement; sa longueur ne dépasse guère huit cents mètres. La plupart des maisons sont bâties en terre. Les rues-qui avoisinent le port sont les plus animées et bordées de petites boutiques où sont entassés les différents produits du Soudan ; elles sont dominées par le minaret d’une mosquée. Le port est protégé par un banc de rochers qui forme une sorte de digue naturelle. Au nord d’Assouan s’étendent des jardins et un grand bois de dattiers. Au sud se dressent des montagnes escarpées, au pied desquelles on remarque de nombreux tombeaux arabes, dont plusieurs datent des premières années de l’hégire. Les flancs de ces hauteurs rocheuses sont perforés en tous sens; là commencent, en effet, les immenses carrières de granit qui ont plus de six kilomètres de développement, et où les anciens Égyptiens ont puisé leurs colosses, leurs obélisques et leurs chapelles monolithes. Le sol est jonché partout d’éclats de granit de couleurs diverses. Les blocs étaient tantôt sciés, tantôt détachés de la masse à laquelle ils adhéraient au moyen de coins de bois placés dans des rainures artificielles qu’on remplissait ensuite d’eau : le gonflement du bois ainsi humecté déterminait une pression qui faisait éclater la roche. On rencontre encore maintenant, en parcourant ces carrières, beaucoup de ces matériaux gigantesques gisants sur le sol, tout taillés et prêts à être enlevés. Un obélisque même, presque entièrement extrait et façonné, mais vers la pointe duquel une fissure s’était déclarée, et qu’on avait pour cette raison dédaigné, attend là, peut-être depuis bien des siècles, qu’on achève de le séparer du roc auquel il tient encore par l’une de ses faces, et de l’emporter ailleurs. Le granit de Syène se compose ordinairement de feldspath, de mica, de quartz et d’amphibole diversement cristallisés et affectant des nuances différentes, depuis le rose le plus tendre jusqu’au noir le plus foncé.

En face d’Assouan, vers l’ouest, s’élève au milieu du fleuve l’île d’ Éléphant in e, que sa belle végétation, ses magnifiques palmiers, ses fleurs et sa verdure ont fait surnommer Geziret ez-Zaher {Vile fleurie)-, on l’appelle néanmoins plus habituellement Geziret Assouan {Vile d’Assouan). Quant à sa dénomination antique de Abou en égyptien, mot qui signifie éléphant, et d’ Éléphant ine ou d’Éléphantis chez les Grecs et chez les Romains, elle a complètement disparu et n’est plus connue que des lettrés. De forme allongée, elle mesure quatorze cents mètres du nord au sud sur quatre cents mètres dans sa plus grande largeur, de l’ouest à l’est. Nous savons par Hérodote que, sous le règne de Psammétique, il y avait une garnison à Éléphantine pour défendre l’Égypte, dont elle était la clef vers le sud contre les Éthiopiens. Du temps de cet historien, les Perses y entretenaient également un poste militaire. Plus tard, sous la domination romaine, puis sous celle du Bas-Empire, une cohorte y stationna de même.

La ville dont parle Strabon comme renfermant un temple de Khnouphis était située dans la partie

DE T H È B ES A LA PREMIÈRE CATARACTE

consacré au dieu Khnouphis, qui présidait aux inondations du Nil et qui était particulièrement adoré dans le voisinage des cataractes. Ce temple, qui est évidemment celui que mentionne Strabon, subsistait encore lors de l’occupation française; M. Jomard l’a décrit comme un modèle de simplicité et d’élégance; mais, en 1822, il a été démoli par Mohammed-Bey, gouverneur d’Assouan, qui en a fait transporter les matériaux dans cette dernière ville, pour s y bâtir une demeure.

Le nilomètre signalé par Strabon a été également détruit, au moins dans sa partie supérieure, par

méridionale de l’île et ne forme plus qu’une butte de décombres de Irait cents mètres de tour. En 1858, je n’y ai remarqué qu’une belle porte de granit encore debout; elle servait d’entrée à un monument entièrement détruit. Près de là était un petit temple périptère bâti par Amenhotep II f et

Ile d'Élêphant

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le même bey. Wilkinson avait lu le nom de l’ile au milieu des hiéroglyphes qui ornaient l’une des salles de ce monument. Ce nom élait figuré par un éléphant. L’escalier, qui se compose d’environ cinquante marches, est heureusement resté à peu près intact. On y observe des échelles graduées qui

servaient à mesurer les accroissements du fleuve. De beaux quais en magnifiques pierres de taille protégeaient et protègent encore l’ile sur certains points contre les envahissements et la violence du fleuve. Ce mur de revêtement en grès, qui s’appuie le plus souvent sur le roc, a environ quinze mètres de hauteur audessus des basses eaux. Ainsi qu’on l’a remarqué avant moi, quelques portions de ces quais présentent une particularité assez curieuse : c’est que leur forme est concave du côté du fleuve, et convexe du côté de l’intérieur de l’ île j tellement qu’on peut les regarder comme des espèces de voûtes destinées à résister à la poussée horizontale des terres.

Avec Éléphantine et un groupe d’îlots granitiques qui lui succèdent vers le sud, et dont le plus considérable s appelle Sehail, finit 1 Égypte proprement dite. Nous sommes, en effet, là, sur le seuil de la première cataracte, qui constitue une limite toute naturelle entre cette contrée et la basse Nubie, dans laquelle nous allons entrer.

VüE PRISE DE LA POINTE SEPTENTRIONALE DE L’iLE d’ÉlÊPUANI

DE LA PREMIÈRE A LA SECONDE CATARACTE

DE LA PREMIÈRE A LA SECONDE CATARACTE

Six kilomètres environ au sud d’Assouan, les dahabiehs qui remontent le fleuve sont arrêtées soudain, à l’époque des basses eaux, par une suite de rapides, de barres et de tourbillons. C’est ce que l’on appelle la première cataracte. Pour la franchir, il faut, selon l’importance et la grandeur de la dahabieh, recourir au secours de cent à deux cents Nubiens, qui s’attellent à de puissants câbles pour la tirer avec force, en cheminant péniblement le long du rivage au milieu des rochers. Sous la direction de leurs cheikhs respectifs qui les animent à la fois cle la voix et du bâton, ils sont partagés

Palmier boom.

ordinairement en deux bandes et opèrent tous leurs mouvements en cadence, afin de donner plus d’unité et, par cela même, plus de puissance à leurs efforts communs. La première barre est la plus redoutable de loutes. Le fleuve, en cet endroit, tombant de tout le poids et de toute 1 impétuosité de ses eaux dans un abîme blanchissant d’écume, offre un spectacle fort imposant. Le bruit non interrompu de sa chute incessante s’entend au loin, et, pendant la nuit surtout, il frappe les oreilles comme celui d’une mer en fureur se brisant contre des récifs. Rien nest, en outre, pittoiesque comme l’aspect de ces blocs gigantesques de granit affectant toute espèce de formes et se dressant de toutes parts au milieu et le long du fleuve, comme autant de barrières qui séparent le Nil égyptien du Nil nubien. A l’époque des grandes eaux, quand le Nil, coulant à pleins bords, remplit toute la vallée qu’il s’est creusée, ces rochers étant eux-mêmes presque tous couverts, à l’exception des îlots les plus considérables, les remous, les refoulements et les chutes qu'ils produisent, lors des basses eaux, n’existant plus, ou, du moins, étant plus faibles, les dahabiehs peuvent alors franchir assez facilement à la voile certaines passes très-connues des pilotes d’Assouan.

L’aspect de la cataracte est donc beaucoup plus saisissant pendant l’hiver, c est-à-dire précisément dans la saison 0C1 je la traversai en 1858 avec M. de Maupas ; car alors le Nil, étant bas, laisse

à nu une foule de bancs rocheux qui obstruent sou cours : d’abord refoulé en arrière par les obstacles qui l’entravent, puis semblant revenir à la charge et comme prenant un nouvel élan, il les surmonte enfin avec une force invincible. Toutefois, il faut se garder d’ajouter une créance entière aux récits de certains voyageurs, tant anciens que modernes, plus amis de la fable que de la vérité, et qui ont singulièrement exagéré la hauteur d’où la masse des eaux contenue par des barres se déverse dans des bassins inférieurs.

A les en croire, le fleuve tout entier rencontrerait là un gouffre immense, dans le sein duquel il s’élancerait en bondissant avec un fracas prodigieux, capable de frapper de surdité les habitants du voisinage. Peut-être néanmoins que dans les temps antiques les catadupes du Nil, comme les appellent Hérodote, Strabon et presque tous les anciens, étaient plus considérables qu’elles ne le sont maintenant; le fond du fleuve, en effet, a dû s’exhausser par des dépôts accumulés d’âge en âge, et le courant, d’un autre côté, a pu, à la longue, user et miner les rochers qui formaient les barres. Mais que dire du récit fantastique de Paul Lucas, envoyé par Louis X1Y en Orient, et qui s’exprime ainsi à ce sujet : « Nous arrivâmes, lit-on dans son ouvrage, une heure avant le jour à ces chutes d’eau si fameuses. Elles tombent par plusieurs endroits d’une montagne de plus de deux cents pieds de haut. On me dit que les Barbarins y descendaient avec des radeaux, et j’en vis deux en ce moment qui s’y jetèrent de cette manière avec le Nil. » La vérité est que la hauteur de ces chutes, à l’époque où le Nil est le plus bas, par conséquent à l’époque où ces chutes sont le plus élevées, atteint tout au plus deux mètres, ce qui suffit, et au delà, pour produire un mugissement majestueux qui fait trembler les rives du fleuve, ce qui suffit aussi pour opposer à la navigation de sérieux et de redoutables obstacles, mais non point insurmontables, puisqu’on les surmonte tous les jours. Une fois que la première barre que j’ai signalée a été franchie, à force de bras, de câbles, de rames et d’invocations multipliées à Allah et à son prophète de la part des nombreux Nubiens attelés, comme je l’ai dit, à la dahabieh, cinq autres passages difficiles restent encore à affronter; mais ceux-là offrent de moins grandes difficultés, et l’on parvient enfin, avec les mêmes moyens, à remonter tous les rapides qui séparent de l’endroit où le lit du fleuve s’élargit de nouveau et n’est plus parsemé de ces rocs et de ces îlots granitiques qui le rendent si pittoresque, mais en même temps si gênant pour la navigation. Lorsque plus tard, de retour de Ouady-Halfah, je repassai avec M. de Maupas à travers ces mêmes rapides, comme nous descendions alors le courant, au lieu de le remonter, nous n’avions plus besoin d’autant, d’hommes pour nous remorquer, mais seulement d’un excellent pilote et d’un équipage de circonstance, habitué à ces passages dangereux. Le cheikh principal qui a le monopole de ce transit nous les fournit. Lui-même, avec une dizaine de graves personnages à barbe blanche qui s’intitulaient des titres pompeux de cheikhs, de kadis, d’imans, s’installa près de nous sur le pont supérieur de notre dahabieh; vingt rameurs prirent place sur le pont inférieur. A un signal donné, ceux-ci se courbent sur leurs rames et entonnent de toute la force de leurs poumons un chant animé, auquel les rives escarpées du fleuve font écho. Au gouvernail se tient un vieux limonier dont les bras nerveux accusent la vigueur que les ans n’ont point encore affaiblie, et à qui l’âge a seulement donné une expérience dont nous aurons grand besoin dans quelques minutes. Bientôt tout l’équipage salue avec respect la coupole funéraire d’un santon que nous apercevons sur un monticule voisin, et que les Nubiens vénèrent comme le patron des cataractes. Un vieillard, qui se prétend l’iman de ce sanctuaire, nous demande alors quelques piastres au nom du saint qui doit favoriser notre descente; puis, se tournant vers celte coupole, il prononce une prière à laquelle tous s’associent. Cette invocation religieuse, en présence du péril, avait quelque chose de touchant qui nous émut. Nous ne partagions

DE LA PREMIÈRE A LA SECONDE CATARACTE

guère la confiance de ces bons Nubiens dans la toule-puissante protection de leur santon musulman; mais leur foi naïve et sincère nous parut digne d’être imitée, et nous élevâmes un instant vers le Ciel nos pensées et nos cœurs. Cependant notre dahabieh glissait rapidement sur le fleuve, entraînée par le courant et par l’effort simultané de vingt rameurs. Soudain elle se trouve à l’entrée d’une espèce de long canal resserré entre deux chaînes de rochers, et où le Nil, près de sa rive gauche , se précipite avec une violence effrayante. L’eau y

bouillonne et écume, et ses flots impétueux y ressemblent aux vagues de la mer. Au moment où notre proue s’engage dans ce passage, notre vieux timonier redouble de vigilance et s’adjoint un matelot, afin de pouvoir être maître du gouvernail ; tous les rameurs sont attentifs au commandement. On s’aperçoit, à leur physionomie inquiète, à leurs yeux fixes et immobiles, qu’un frisson involontaire parcourt leurs membres; mais, à la voix des chefs, ils se raniment aussitôt pour faire face au danger, et manœuvrent avec un ensemble parfait. En effet, le canal dans lequel nous nous élançons est tellement étroit que les

Mahattah, vill,

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rames de noire équipage effleurent à droite et à gauche les rochers affreux qui le bordent ou plutôt qui le hérissent, et le moindre faux mouvement imprimé à la barre du gouvernail ou aux rames nous briserait en une seconde contre la pointe aiguë des écueils de granit entre lesquels, poussés par un courant irrésistible, nous voguons avec la rapidité de l’éclair. Ce long et difficile passage une fois franchi, toutes les poitrines respirent plus à l’aise, la sérénité brille de nouveau sur les visages, nos matelots jettent des cris de triomphe, et les autres obstacles qu’ils rencontrent ne sont plus qu’un jeu pour eux; on dirait qu’ils les dédaignent.

En résumé, pour remonter la première cataracte avec une dahabieh ordinaire, il faut beaucoup de temps et beaucoup d’hommes, du moins à l’époque des basses eaux, parce qu’ alors les chutes sont plus nombreuses et plus élevées; pour les redescendre, au contraire, et pour se rendre de Philæ à Assouan, une seule heure suffit avec un bon équipage. L’intervalle qui sépare ces deux poinls

Les approches de Philæ.

extrêmes peut être estimé à douze kilomètres, dont six seulement sont occupés par les rapides. Quant à la largeur totale du bassin du fleuve en cet endroit, elle doit dépasser douze cents mètres. Les bateaux remontent à la corde, comme je l’ai dit, en rasant de près la rive droite ; ils redescendent à la rame le long de la rive gauche. Les Nubiens de Chellal et des hameaux voisins ont le monopole de ce passage et de toutes les manœuvres qu’il nécessite, monopole dont ils jouissent sans doute de temps immémorial. On peut se fier complètement à leur audace et à leur habileté. Il faut traiter avec leur cheikh principal, qui exige pour chaque barque une moyenne de deux cents francs, après avoir préalablement demandé une somme beaucoup plus forte.

L’île de Philæ, située à une faible distance au sud de la première cataracte, est connue en arabe sous le nom de Geziret el-Birbeh (1 île du Temple); elle portait en égyptien celui de Ilak ou, avec l’article, de Philak (la frontière), nom dont les Grecs, par corruption, ont fait Du nord au sud, elle mesure quatre cents mètres de long sur cent quarante dans sa plus grande largeur, de l’ouest à 1 est. Elle a été jadis entourée dans toute sa circonférence, qui est de neuf cent cinquante mètres, d’un mur de quai, bâti en talus avec de beaux blocs de grès, dont quelques parties sont encore bien conservées. Actuellement inhabitée, malgré la fertilité de son territoire, elle étale aux yeux émerveillés du voyageur qui y aborde des ruines fort remarquables, entremêlées de superbes bouquets de palmiers. C était, en effet, pour les Égyptiens une île sainte par excellence, et plusieurs temples y avaient été

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construits. Le paganisme s’y maintint si longtemps que, d’après une inscription qu’on y a découverte, et qui date de 1 an 453 après Jésus-Christ, le culte d’Isis et d’Osiris y était encore florissant à

cette époque. A l’extrémité sud-ouest se trouve le plus ancien monument de l'île. C’est un petit temple fondé par Nectanébo. Il était précédé de deux obélisques, dont un seul est encore debout, et

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clait consacré à la déesse Isis. Les quatorze colonnes qui en ornent l’intérieur sont surmontées d’élégants chapiteaux.

Quelques pas plus au nord, la même déesse était adorée dans un temple beaucoup plus vaste, qui s’annonce par deux longues colonnades formant deux belles galeries, l’une bordant le rivage vers l’ouest, l’autre regardant l’est et l’intérieur de l’ île ; au lieu d’être parallèles, elles s’écartent l’une de l’autre en éventail, en se rapprochant du temple. Un grand pylône vient ensuite. Les deux massifs qui le composent sont décorés extérieurement de sculptures exécutées en creux avec beaucoup de soin. Us renferment plusieurs chambres intérieures, et des terrasses qui les couronnent on embrasse du regard l’ île entière, celle de Bigheh qui l’avoisine vers l’ouest, et les deux rives du fleuve.

Les deux rainures verticales que l’on observe de chaque côté de la porte centrale étaient destinées à recevoir des mâts au haut desquels on arborait des pavillons. Au delà de ce premier pylône s’étend une cour, bordée à gauche d’un petit temple ou mammisi, et à droite d’un portique soutenu sur dix colonnes, et qui communique avec plusieurs chambres. Puis la porte d’un second pylône, moins considérable que le précédent, donne entrée dans deux autres portiques successifs, dont les gigantesques colonnes étaient peintes; enfin l’on pénètre dans le temple proprement dit, consistant en plusieurs salles, au fond desquelles était le sanctuaire, qui contient encore une belle chapelle monolithe en granit rose; près de là, on descend dans des cryptes bien conservées. Ce grand temple, avec les dépendances qui l’entouraient, est l’œuvre de plusieurs souverains. Commencé par Ptolémée Philadelphe, il n’a été achevé que sous ses successeurs. Les empereurs romains Tibère, Caligula et Claude y ont également fait quelques réparations.

Près de la côte orientale de l’ île, un autre monument d’une rare élégance, et qui porte le cartouche de l’empereur Tibère, attire également l’admiration de tous les voyageurs. C’est un édifice hypèthre, c’est-à-dire sans plafond, de forme rectangulaire, et mesurant vingt et un mètres de long sur quinze de large. Les quatorze colonnes qui l’environnent affectent des proportions colossales; néanmoins, comme les chapiteaux qui les couronnent sont surmontés de dés élevés sur lesquels repose l’entablement, elles ne paraissent nullement lourdes, comme on pourrait le penser ; au contraire, elles produisent de loin un effet charmant, et se dessinent avec beaucoup de majesté et de grâce en même temps, sous la voûte toujours azurée d’un ciel qui n’a jamais connu de nuage.

A l’ouest de l’ile de Philæ, celle de Bigheh dresse sa masse rocheuse et ses blocs énormes de granit. Elle s’appelait jadis en égyptien Sénem. Les Grecs la désignaient sous le nom de Abaton (inaccessible), parce que, dès la douzième dynastie, elle était regardée comme un lieu saint. On y remarque les débris d’un temple consacré à Athor, qui ne date, il est vrai, que de l’époque des Ptolémées, mais qui a succédé très-probablement à un autre beaucoup plus ancien, comme semble l’indiquer une statue en granit rouge sur laquelle se trouve le cartouche d’Amenhotep II, de la dix-huitième dynastie.

Les bords du Nil au sud de Philæ et de Bigheh sont bien plus resserrés par les montagnes qu’au nord de ces deux îles. Ces montagnes de granit ou de grès ne laissent d’ordinaire entre elles et le fleuve qu’une étroite bande de terrain, que les débordements annuels du Nil ou des irrigations artificielles et continues, à l’époque des basses eaux, peuvent seuls rendre fertile. Là s’élèvent des palmiers, des acacias mimosas, des doums, des sycomores, des touffes de ricins gigantesques. Là aussi les Nubiens cultivent un peu de blé, d’orge, de dourrah, de lentilles, de fèves. Au delà, en effet, de cette lisière cultivable, ce sont des rocs escarpés ou des sables profonds. Quand les eaux sont basses, le sol destiné à la culture est arrosé au moyen de puits à roues et à godets qu’on appelle sakkiehs , et la richesse des paysans est estimée d’après le nombre des puits de ce genre qu’ils possè-

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dent. La loue qui fait monter 1 eau est ordinairement mise en mouvement par des bœufs, dont un homme ou un enfant aiguillonne par intervalles la lenteur. On trouve aussi en plusieurs endroits des

cliadoufs, autres puits plus primitifs encore, et ]qui consistent en un balancier qu un homme fait descendre et remonter alternativement; à l’une des extrémités de ce balancier est un poids, et à l’autre un vase de terre ou un seau de cuir.

Comme des impôts assez lourds pèsent sur les Nubiens, encore plus que sur les fellahs d’Égypte,

beaucoup d’entre eux, découragés par les exigences impolitiques d’un fisc aveugle, abandonnent le soin ingrat de la culture et émigrent, soit au Caire, soit à Alexandrie, pour se faire hommes de peine ou domestiques.

Entre la première et la seconde cataracte s’étend un intervalle de trois cent cinquante kilomètres. Les populations qui occupent celte longue et étroite vallée ne dépassent guère à présent le chiffre de quarante mille âmes, et.se divisent en trois fractions différentes : les Kenous ou Barabra, les Arabes, et enfin les Nouba, qui parlent à peu près le même dialecte que les premiers, et que l’on confond souvent avec eux. Les uns et les autres sont disséminés, à droite et à gauche du fleuve, dans une quarantaine de villages plus ou moins importants, dont les maisons sont de simples huttes bâties en terre. Ils sont tous musulmans. Leur couleur tient le milieu entre le noir d’ébène des Éthiopiens et le teint basané des peuples du Saïd. Leurs traits se rapprochent beaucoup plus de ceux des Européens que de ceux des nègres ; ils ont les cheveux longs et légèrement crépus, et la peau très-fine. La contrée qu’ils habitent était jadis comprise sous la dénomination de Kouch; les Grecs et les Romains l’appelaient Éthiopie. Aujourd’hui, on la nomme basse Nubie. De nombreuses ruines de temples y attestent un antique état de civilisation et de Vue vers le sud de Pm lu. prospérité depuis longtemps éva¬

noui. Ainsi, par exemple, à Deboud (Tabôt), à Kerdaseh, à Ouadi-Tafah (Taphis), à Ralabcheh (Tarmis ou Talmis), à Dandour, à

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Gerf-Hossain (Tutzis), à Dakkeh (Pselehis ou Pselcis), à Ouadi-Seboua (Pa-Amen, demeure d’Ammon), à Amada, à Derr (Pe-Râ, ville du Soleil), la capitale de la. Basse-Nubie, à Ibrim (Primis Parva) et ailleurs, on rencontre, chemin faisant, les débris, quelquefois tn s-remarquables, d’anciens temples remontant soit à l’époque des Pharaons, soit à celle des Ptolémées et des Romains, et consacrés a diverses divinités. Je les ai presque tous visités avec le plus vif intérêt. Dans l’impossibilité où je suis de les décrire ici, je dois me borner à les signaler au lecteur. Nous arrivons ainsi à Abou-Simbel, autrement dit Ipsainboul, où je ne puis me dispenser de m’arrêter un instant; car cet endroit possède

Puits a roue et a godets es Nubie.

deux anciens édifices sacrés qui passent, à juste titre, pour être les plus merveilleuses excavations monumentales qui soient sorties de la main des hommes.

L’un de ces deux temples a été consacré à Athor, la Vénus égyptienne, qui est figurée dans le sanctuaire sous la forme d’une génisse, son emblème ordinaire. Cette déesse porte le titre de souve-

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raine d’Abochek (Aboccis), l’ancien nom cl’Abou-Simbel. La façade qui regarde Je fleuve est décorée de six colosses hauts d’une dizaine de mètres et taillés dans le roc comme le monument lui-même. Ces statues gigantesques sont isolées et encadrées par des contre-forts légèrement inclinés et ménagés dans la masse rocheuse. Quatre d’entre elles représentent Ramsès II, escorté de deux de ses fils, et les deux autres, sa femme Nofert-Ari, accompagnée de ses filles. Une belle porte conduit à une première salle ou pronaos que supportent six piliers carrés surmontés d’une tête d’Atlior.

De là on passe dans une sorte de vestibule transversal qui se termine à chaque extrémité par une petile chambre, et qui conduit au sanctuaire ou adytum. Une génisse sculptée dans le roc dont elle se détache y était jadis vénérée, comme étant l’image sacrée d’Athor. La profondeur totale de cette superbe excavation, que la sculpture et la peinture ont embellie à l’envi, est d’une trentaine de mètres.

A soixante pas au sud de ce temple, un second beaucoup plus considérable a été également creusé dans les flancs d’une deuxième colline rocheuse. La façade en est singulièrement grandiose et imposante. Elle mesure quarante mètres de haut sur autant de large et est de même inclinée en talus. Une rangée de vingt-deux cynocéphales assis et sculptés en ronde bosse en constitue la corniche. Au-dessous apparaissent quatre statues colossales, deux de chaque côté de la porte. Elles représentent Ramsès II assis sur un trône. Malgré leur taille prodigieuse, car elles ont vingt mètres d’élévation, elles ont été modelées dans le roc avec une rare perfection, et toutes les proportions des différents membres du corps ont été fidèlement observées. Les traits du visage sont d’une beauté surprenante. La tête d’un de ces colosses n’existe plus, et M. Mariette m’a appris que, d’après une inscription grecque qui avait échappé à mon attention, cette mutilation datait de l’antiquité ellemême. La porte d’entrée est surmontée d’une grande niche dans laquelle on voit la statue en relief de Ammon-Râ, dieu du temple et protecteur de cette localité. Quand on a franchi cette porte, on pénètre dans une première et grande salle qui repose sur huit piliers auxquels sont adossés autant de colosses, hauts de huit mètres et représentant de même le roi Ramsès. La majesté muette de leur physionomie, et le caractère profondément grave et religieux dont leur extérieur porte l’empreinte, saisissent tout d’abord le regard et l’imagination de celui qui les contemple. De celte salle on passe dans une seconde de moindres dimensions et soutenue seulement par quatre piliers j celle-ci communique par trois portes avec une sorte de vestibule qui conduit au sanctuaire ou adytum, qu’accompagnent deux chambres latérales, et dans lequel quatre statues assises et en relief sont celles des dieux Horus, Ammon et Phtah, et du roi Ramsès. La profondeur totale de l’excavation depuis la porte d’entrée jusqu’au fond du sanctuaire dépasse soixante mètres. Toutes les salles qui la composent sont ornées d’une suite non interrompue d’hiéroglyphes et de sculptures peintes qui représentent, soit les principales conquêtes de Ramsès II, soit des offrandes faites à diverses divinités. On ne saurait trop admirer la finesse, l’habileté singulière et la fermeté du ciseau qui a sculpté ces nombreux bas-reliefs, ainsi que la fraîcheur et la vivacité des couleurs qu’on y a appliquées. Indépendamment des différentes salles que j’ai mentionnées et qui se succèdent dans l’axe même du monument, il en est huit autres encore de forme oblongue, qui, soit latéralement, soit obliquement , s’ouvrent sur la grande salle d’entrée, et dont les décorations murales sont restées inachevées. Tel est, en peu de mots, le plan général de ces deux temples, qui ont été conçus et exécutés l’un' et l’autre,, surtout le dernier, avec une grandeur, une hardiesse et en même temps avec un fini qui étonnent.

Presque en face d’Abou-Simbel, sur la rive droite du fleuve, le village de Eeraïg renferme les restes d’un petit temple creusé dans le roc, qui dat.e de la dix-huitième dynastie, et qui, à l’époque chrétienne, comme beaucoup d’autres sanctuaires païens de l’Egypte et de la Nubie, a été converti en église. Plus

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au sud, on observe successivement à Addeh, à Farras et à Serra d’autres débris de temples et divers hypogées. Enfin nous atteignons Ouadi-Halfa. C’est un village d’apparence assez misérable, situé sur la rive droite du fleuve. Les huttes des habitants sont disséminées au milieu de magnifiques plantations de palmiers. La seconde cataracte est à onze kilomètres plus au sud. Pour s’y rendre, il faut traverser en canot une sorte d’archipel semé de nombreux îlots granitiques qui divisent et obstruent le lit du Nil, et au milieu desquels il se précipite et roule torrentueusement, en se partageant en plusieurs bras différents. On laisse ordinairement son canot au pied d’un monticule escarpé qui se dresse près de la rive gauche, et l’on gravit un sentier difficile qui conduit jusqu’au sommet de cette colline. De ce point élevé , appelé Abousir , le spectateur embrasse du regard l’un des horizons les plus sauvages et les plus saisissants que la vallée du Nil présente dans son prodigieux développement. Le sable, et par conséquent le désert, s’étendent à l’infini autour de lui, et il n’aperçoit qu’ une simple lisière de terre le long du fleuve qui puisse, au moyen d’irrigations, être susceptible de culture.

Quant au Nil , il ressemble en cet endroit à une petite mer remplie d’écueils de toutes sortes.

Les rochers qui le hérissent partout affectent les formes les plus diverses et les plus fantastiques ; tantôt on dirait des pyramides, des obélisques ou des cônes, tantôt ils s’arrondissent en tours; tantôt aussi ils s’étendent en bancs prolongés. Les uns sont rouges comme du porphyre, les autres, et c’est le plus grand nombre, sont noirs comme du basalte. Ils forment autant d’ îlots qui brisent a chaque instant le cours du fleuve, et au milieu desquels il serpente ou plutôt tourbillonne en replis multipliés. Six barres attirent principalement l’attention, et le bruit retentissant des chutes qu’elles produisent, et dont l’écume étincelle aux rayons du soleil, ébranle tous les échos d’alentour. Cette seconde cataracte sert de limite méridionale à la basse Nubie ; elle servira en même temps de terme à cet ouvrage et à la longue pérégrination que le lecteur a bien voulu faire avec moi depuis les sommets neigeux du Liban jusqu’aux déserts brûlants de la Nubie supérieure.

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