I)LT RAS EN-NAKOURA AU AI 0 N T CARAIEU
En descendant du Ras en-Nakoura vers le sud, on voit se dérouler devant soi la vaste et fertile plaine de Saint-Jean d’Acre. Bornée au nord par des hauteurs dont la pointe occidentale faisant saillie
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environs de Saint-Jean d’Acre, elle a servi de champ de bataille à des peuples bien différents, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’époque actuelle, et les sillons de ses champs ont été bien souvent abreuvés de sang' humain. Le voyageur qui la parcourt, la mémoire pleine des grands événements qu’elle rappelle, y évoque à chaque pas quelque souvenir.
La première localité dont on foule les débris, au bas du promontoire que nous venons de franchir, porte le nom de Kharbet el-Mecherfi. Elle couvrait les pentes d’un monticule qui est actuellement planté de figuiers. A l’époque des Croisades, c’était un casai dépendant de Saint-Jean d’Acre et appelé la Mescherefie. La plupart des matériaux les plus réguliers provenant de ses habitations renversées ont été transportés ailleurs. De frais jardins y sont encore cultivés, grâce à une source abondante, l’Ain el-Mecherfi.
A quatre kilomètres plus au sud, après avoir traversé l’Oued Kerkera, qui est à sec quelquefois en été, et le Nalir Koureïn, autrement dit le Nahr ez-Zib, qui ne tarit jamais, on arrive au village ainsi nommé. Il est assis sur une colline ; sa population est de cinq cents musulmans. La plupart des maisons actuelles ont été bâties avec des matériaux antiques. Au bas du village, vers le nord-est, une source importante est recueillie dans un réservoir que couvre une construction voûtée. Deux petites criques dessinées par le rivage servaient de port à la ville qui s’élevait jadis en cet endroit.
Zib, en effet, est l’antique Akhzib en hébreu, Achzib, Achazib et Achziba en latin, mentionnée dans le livre de Josué comme appartenant à la tribu d’Aser. Cette tribu, néanmoins, ne put en expulser les anciens habitants, Chananéens d’origine. L’historien Josèphe la signale, sous le nom d’Ecdippon, comme une place maritime. ( Guerre des Juifs, liv. Ior, ch. xvi, § 4.)
Dans le Tahnud, elle est appelée Kezib ou Guezib, et elle formait, depuis le retour de la captivité, la limite septentrionale de la Galilée vers le nord-ouest ; elle était fortifiée et possédait une synagogue.
Le Pèlerin de Bordeaux nous apprend que d’Alexandroschene à la Mutatio Ecdippa ou Ecdeppa, il y avait douze milles, et de là à Ptolémaïs, huit milles.
Au sud et à l’est du village qui a succédé à Akhzib et conservé seulement la syllabe finale de son nom, s’étendent des jardins, bordés soit de cactus, soit de vieux tamaris, et qui renferment beaucoup d’arbres fruitiers, au-dessus desquels de jolis palmiers dressent de distance en distance leur tige élancée et leur tête verdoyante.
En continuant à cheminer vers le sud pendant quatre autres kilomètres, on parvient aux ruines de Fakhoura, petite ville qui a été presque entièrement détruite. La plupart même des fondations ont été fouillées jusqu’à la première assise. Des citernes à moitié comblées sont disséminées çà et là. Dans la partie méridionale de la colline oblongue qu’occupait cette localité, croissent de vieux oliviers qui ont remplacé des habitations. On y voit également plusieurs maisons modernes, construites toutes avec des pierres antiques de dimensions moyennes et généralement régulières, trouvées en cet endroit. Les fellahs qui les habitent cultivent, au sud et à l’est de cette colline, des jardins extrêmement fertiles, arrosés par le Nahr el-Mafchoukh, qui y promène ses eaux unies à celles du Nahr Djatoun. Ces vergers admirables sont plantés d’orangers, de citronniers, de figuiers, de grenadiers, de mûriers, d’abricotiers et de poiriers, au-dessus desquels s’élèvent des palmiers, des sycomores, des saules et des noyers. Des vignes gigantesques grimpent aussi parfois jusqu’au faîte de ces différents arbres, d’où elles retombent en capricieux festons avec leurs énormes grappes pendantes.
Quelques minutes plus au sud, les ruines appelées Kharbet Yanouhieh sont celles d’une autre bourgade antique qui portait très-probablement le nom de Yanouhab.
Au lieu de continuer notre route en droite ligne vers Saint-Jean d’Acre, dirigeons-nous d’abord
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vers l’est-nord-est, à six kilomètres de distance, pour aller jeter un coup d’œil sur Kabreh. Chemin faisant, nous traversons El-Ferdj, village environné de vergers, où tous les arbres fruitiers semblent s’être donné rendez-vous, et où le Nahrel- Mafchoukh court en ruisseaux intarissables qu’ombragent des saules et des mélias. Un peu plus loin, Et- Tell doit son nom à la colline sur laquelle il s’élève; au bas du village s’étendent également de frais et verdoyants jardins, au milieu desquels l’eau coule et murmure sans cesse, et où de liants peupliers et de gigantesques noyers qui rappellent notre Europe se mêlent aux arbres plus spécialement propres à la Palestine .
Kabreh est dans une position très-avantageuse, grâce aux sources précieuses que ce village possède, et qui de tout temps ont dû déterminer en cet endroit la fondation d’un groupe plus ou moins considérable d’ habitations .
Le nommême de Kabreh indique qu’autrefois il devait s’appeler Gabara, nom donné par Josèphe à une autre localité de la Galilée, aux ruines de laquelle est restée attachée la désignation de Kharbet- Kabreh ; à l’époque des Croisades, il y avait ici un casai du nom de Cabra. Beaucoup de maisons ont été bâties en partie avec de beaux matériaux qui semblent antiques.
Kabreh renferme deux sources trèsabondantes. L’une s’amasse dans un réservoir analogue à ceux de Pias el-Aïn, et de là, par une ouverture ménagée à dessein , l’eau déborde sans cesse en cascade pour faire tourner des moulins et arroser des jardins. La seconde source jaillit d’un caveau voûté dans lequel on descend par plusieurs degrés, et elle alimente l’aqueduc qui, tantôt souterrain, tantôt à fleur du sol, tantôt porté sur des arcades, fournit d’eau la ville de Saint-Jean d’ Acre.
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Reconstruit par Djezzar-Pacba à la fin du siècle dernier, cet aqueduc a succédé à un autre beaucoup plus ancien dont on voit encore quelques restes. Indépendamment de ces deux sources, une troisième peu éloignée, appelée Ain-Djatoun, et également très-importante, féconde par divers canaux de dérivation le territoire de Kabreb, dont la fertilité est proverbiale à cause de cette irrigation incessante.
Treize kilomètres environ séparent le village de Saint-Jean d’Acre; tel est aussi le développement de l’aqueduc qui, vers le sud-ouest, amène à cette ville les eaux pures et limpides de l’une des deux sources de Kabreb. En suivant cet aqueduc, nous passons successivement à El-Mezraa, Es-Semirieb et El-Balidjeb.
El-Mezraa, qui ne compte plus maintenant qu’un très-petit nombre d’habitants, s’appelait, lors des Croisades, le Mczera ; mais ce village doit remonter à une époque beaucoup plus reculée, comme le prouvent les vastes carrières qui l’avoisinent, des grottes sépulcrales, des citernes et plusieurs maisons creusées dans le roc. Les restes d’une puissante construction en pierres de taille y attirent également l’attention et semblent avoir appartenu à un petit château fort qui date au moins du moyen âge, si même il n’est pas plus ancien. Près du village, un khan est attribué à Djezzar-Pacba, dont l’aqueduc traverse un vallon sur de hautes arcades.
Es-Semirieh, assis sur un monticule, renferme une population de quatre cents musulmans. Les débris d’un ancien fortin y ont été utilisés pour une habitation particulière. Ce village, de même que le précédent, est environné de magnifiques vergers.
El-Bahdjeh est une grande et belle villa qui servait de résidence à Abdallah-Pacha et qu’entourent de vastes jardins tout embaumés de fruits odorants. De nombreux kiosques, actuellement trèsdélabrés, sont disséminés au milieu de bosquets charmants d’orangers et de citronniers, que dominent de hauts et mélancoliques cyprès.
La ville de Saint-Jean d’Acre, où nous parvenons ensuite, affecte la forme d’un triangle dont la base regarde le nord et le sommet le sud. Les remparts, du côté de la terre, sont doubles, très-épais et en assez bon état. De distance en distance, ils sont flanqués de tours et de bastions. Les gros blocs employés à les construire ou à les réparer datent de différentes époques et proviennent de divers endroits, tels que l’ancienne cité elle-même, Atlith et Césarée. Chaque enceinte est environnée d’un large fossé. Au delà du mur de contrescarpe du second fossé, ou fossé extérieur, règne un troisième fossé qui n’a pas été achevé. lies remparts sont armés de canons et. de mortiers, au nombre de deux cent trente, et dont plusieurs, comme j’ai pu m’en assurer, sont d’origine française et portent les dates de 1785, 1786 et 1787 ; ce sont ceux qui arrivaient par mer au secours de Bonaparte, au moment où il commençait, en 1799, le siège de la place, et qui, capturés par le commodore anglais sir Sidney Smith, servirent, au contraire, à la défense de cette ville.
Saint-Jean d’Acre avait autrefois deux ports, l’un extérieur (c’est la rade actuelle) et l’autre intérieur. Ce dernier était délimité par une digue qui est en grande partie détruite, et que défendaient plusieurs tours, dont quelques assises inférieures sont seules encore visibles. L’une de ces tours était la fameuse tour des Mouches, souvent mentionnée par les historiens des Croisades et ainsi appelée, au dire de Gauthier Winisauf, parce que c’était là que les anciens faisaient leurs sacrifices, et que les mouches y étaient attirées par la chair des victimes. Ce port est aujourd’hui très-ensablé ; aussi les barques seules peuvent y pénétrer, et les bâtiments tant soit peu considérables sont contraints de mouiller en rade. Celle-ci est, d’ailleurs, beaucoup moins sûre que celle de Kaïpha.
Dans la partie septentrionale de l’enceinte de la ville, enceinte qui est bien plus restreinte que
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celle du moyen âge, se trouve la citadelle, qui a été plusieurs fois détruite et rebâtie. A côté s’élève l’hôpital militaire, dont toute la partie inférieure date des Croisades et consiste en de vastes magasins souterrains. Toutes les constructions supérieures sont modernes , et renferment d’un côte des logements pour la troupe, et de l’autre des salles pour les malades. Au centre est une grande cour ombragée par quelques bouquets d’arbres, tels que figuiers et palmiers, et sous laquelle sont des galeries voûtées et des citernes. Sous les remparts s’étendent également d’immenses magasins voûtés eu ogive, dont plusieurs doivent remonter à l’époque des Croisades. Quelques-uns sont en mauvais état et menacent ruine; il en est même qui sont complètement écroulés. L’un de ces souterrains sombres et humides servait, il y a peu d’annces encore, de prison publique, et c’est là qu’en 1863 j’avais vu plusieurs centaines de malheureux entassés pêle-mêle au milieu des ténèbres les plus profondes et de la malpropreté la plus horrible. Le gardien, qui m’accompagnait alors jusqu’au seuil de cet asile de la douleur, m’avouait que la souffrance et la maladie y faisaient presque chaque jour quelques victimes. Aussi, sur la porte de cet ancien bagne on aurait pu graver les mots terribles que Dante place au vestibule de son Enfer : « Laissez toute espérance, vous qui entrez ici. a
Le plus beau monument qui de loin attire tous les regards est, sans contredit, la grande mosquée connue sous le nom de Djezzar-Paclia, parce qu’elle fut fondée par ce gouverneur vers la fin du siècle dernier. Elle occupe, dit-on, l’emplacement de la cathédrale de Saint-Jean d’Acre, et est elle-même comprise dans une vaste enceinte rectangulaire, au dedans de laquelle régnent des galeries voûtées que soutiennent de nombreuses colonnes antiques ornées de chapiteaux différents et enlevées aux ruines de Tyr et de Césarée. Le long de ces galeries ont été bâties des espèces de cellules destinées aux employés de la mosquée ou aux pèlerins musulmans qui viennent la visiter; elles environnent à leur tour un magnifique parvis, sous lequel s’étendent de belles citernes, et où s’élèvent des bosquets verdoyants plantés de palmiers, de cyprès et d’autres arbres qui forment d’agréables ombrages. Au milieu de ces bosquets, on remarque plusieurs tombeaux en marbre blanc, et notamment ceux de Djezzar et de Soliman-Pacha. Quant à la mosquée proprement dite, elle est précédée, à sa façade septentrionale, d’un péristyle décoré de six colonnes antiques de granit rose qui supportent cinq arceaux extérieurs; de là on pénètre dans une sorte de grande salle carrée, ornée de lustres et de lampes, et surmontée d’une haute coupole qui s’appuie sur quatre arcades ogivales. Des plaques de marbre tapissent les parois intérieures du monument et en dallent le sol. Le mihrab est également en beau marbre de différentes couleurs. Le member, ou chaire à prêcher, est en marbre blanc et fait honneur à l’habile Arménien qui l’a sculpté.
Saint-Jean d’Acre renferme trois autres mosquées, mais qui n’offrent rien qui mérite d’être signalé; seulement les colonnes que l’on y observe et les grandes dalles qui les pavent, proviennent certainement d’édifices plus anciens.
Quatre églises chrétiennes existent pareillement dans cette ville. L’une appartient aux Grecs schismatiques, une seconde aux Maronites, une troisième aux Grecs-unis ; celle-ci, sous le vocable de saint André, est. à trois nefs, dont celle du centre repose sur des piliers cantonnés chacun de trois colonnes accouplées; les murs en sont très-épais et les fenêtres étroites et ébrasées; une quatrième eglise, enfin, coiisaciée à saint Jean-Baptiste, et qui date seulement de l’année 1737, sert de paroisse aux Latins; elle est fort petite.
Les Révérends Pères Franciscains ont à Saint- Jean d’Acre un couvent qui, dans son état actuel, n’est point antérieur au dix-septième siècle. Il occupe l’une des extrémités d’un khan, appelé le khan franc, parce que les commerçants européens et principalement les négociants français y avaient autre-
fois leurs magasins. Le consul de France y résidait aussi. Aujourd’hui, notre agent consulaire y habite également.
La maison des Dames de Nazareth, fondée depuis 1861, contient à la fois une école fréquentée par deux cents jeunes filles et un dispensaire qui est indistinctement ouvert à tous, hommes, femmes et
Saint- Jean d’Aciie, vers le nord.
enfants. Six religieuses s’y dévouent à l’éducation de l’enfance et à l’exercice de la charité envers les malades. Près de leur établissement on remarque plusieurs vieux pans de murs et quelques arrachements de voûtes qui sont les restes d’une grande église presque complètement détruite, et qui portait autrefois le vocable de saint Jean.
La ville est traversée par divers bazars. L’un est voûté en pierre et paraît de construction assez récente 5 les autres sont seulement recouverts par des planches, des nattes ou des toiles. Elle possède pareillement, outre le khan franc que j’ai mentionné, d’autres établissements de ce genre, à la fois entrepôts de marchandises et hôtelleries pour les caravanes. Le plus remarquable avoisine le port. On
Saint-Jean d'Acre, vers le sud. — Embouchure du Bélus.
l’appelle soit Khan Djezzar-Paclia, parce qu’il fut bâti par ce gouverneur, soit Khan el-Aamid ou klmn des Colonnes, parce que les galeries qui l’entourent sont soutenues sur des colonnes, dix de long sur huit de large, les unes en granit gris, les autres en granit rouge, que couronnent des chapiteaux appartenant à divers ordres, et enlevés, comme les fûts monolithes qu’ils surmontent, à d anciens monuments. Ce khan passe pour avoir été construit sur les ruines d’un couvent de Dominicains. A quelque distance de là est un autre khan, dit Khan Chaouardi. Il forme également un grand rectangle qui entoure une vaste cour, et se compose de magasins et de nombreuses chambres le long de galeries à
DU RAS EN-iNAKOURA AU M ONT CARMEL.
arcades. Quelques voyageurs l’ont pris pour l’ ancien couvent des Dames Clarisses; mais c’est une construction plus moderne et musulmane; seulement elle a pu remplacer le célèbre monastère de ce nom. La population actuelle de Saint-Jean d’Acre ne dépasse pas le chiffre de neuf mille habitants, parmi
lesquels on compte seize cents chrétiens, se décomposant ainsi : cent soixante Latins, cinq cents Grecs-unis et neuf cent quarante Grecs schismatiques. Les autres habitants sont musulmans. Au moyen âge, l’enceinte de la ville était beaucoup plus considérable, et sa population était bien plus nombreuse, comme le prouvent les églises qu’elle renfermait. Pendant le douzième siècle, en effet, elle possédait une église de Sainte-Croix, appartenant au Saint-Sépulcre, une cathédrale épiscopale et des églises particulières où se réunissaient les Pisans, les Génois et les Vénitiens. Quand Jérusalem, après la funeste bataille de Ilattin, en 1187, cessa d’être la capitale du royaume latin, la ville de Saint-Jean d’Acre,
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tombée elle-même au pouvoir du vainqueur, puis reconquise par les Croisés en 1191, servit de refuge à toutes les communautés religieuses et de citadelle à tous les ordres militaires, qui s’y fixèrent, comme jadis dans la Cité sainte, y bâtissant des couvents et des églises. Elle fut divisée alors en dix-neuf quartiers, qui chacun avaient une paroisse ou, du moins, une chapelle.
En dehors de la double enceinte de Saint-Jean d’Acre, on remarque, vers le nord, de nombreuses excavations pratiquées dans le sol pour en extraire des pierres provenant des fondations d’anciennes constructions rasées. La ville donc, jadis, s’étendait de ce côté-là beaucoup plus que maintenant, et il faut s’avancer l’espace de huit cents mètres environ dans cette direction pour atteindre les restes d’un ancien rempart qui était la dernière limite septentrionale de la cité du moyen âge. Vers l’est, pareillement, ce n’est guère qu’au bout de quatre cents mètres qu’on arrive à l’extrémité orientale de remplacement que devait alors occuper Saint-Jean d’Acre.
En continuant à cheminer de ce côté à travers des cimetières et des jardins, on rencontre la célèbre colline dite Tell el-Frandj (colline des Francs), ou encore Tell el-Fokhar (colline de l’Argile), parce que les potiers vont y chercher de la terre pour en fabriquer des vases. Cette colline est située à treize cents mètres de la ville actuelle ; elle s’étend de l’ouest à l’est dans une longueur dé six cents mètres, et du nord au sud dans une largeur de trois cents. Sa plus grande élévation 11e dépasse guère trente mètres. De nombreux tas de pierres, disposés sur le plateau qui la couronne, sont les restes d’anciennes constructions complètement démolies. Sur le point culminant, on montre encore l’emplacement des batteries qui avaient été établies là par Bonaparte en 1799, lorsqu’il entreprit le siège de Saint-Jean d’Acre. Mais avant de servir de quartier général à son armée, cette colline avait été autrefois également l’un des principaux centres de l’armée des Croisés, qui, en 1189, attaqua la ville, et elle est regardée comme la hauteur de Turon, Toron et Thoron, signalée par les historiens latins des Croisades.
Résumons maintenant, en peu de mots, l’histoire de la place importante qui nous occupe en ce moment. Cette cité est mentionnée pour la première fois dans le livre des Juges sous le nom de Accho, en hébreu, nom identique, sauf une légère différence, avec celui que lui donnent les Arabes, je veux dire Akka. En grec, 011 l’appelait ’A/.y to et ’Axtjj en latin, Acho et Ace.
Elle fut adjugée à la tribu d’Aser, qui ne put en expulser les anciens habitants.
A l’époque du siège de Tyr par Salmanasar, Accho appartenait aux T y riens ; car nous lisons dans un passage de Ménandre, rapporté par Josèphe, que cette ville fit alors défection et se soumit aux Assyriens. (Antiquités judaïques, liv. IX, ch. xiv, § 2.) Strabon la désigne sous le nom de Ptolémaïs. Elle devait cette dénomination à l’un des Ptolémées d’Egypte, peut-être Ptolémée Soter, qui s’en empara. Elle tomba ensuite au pouvoir des rois de Syrie.
Alexandre Bala, disputant à Démétrius le trône de Syrie, chercha à se gagner l’appui de Jonathas Macchabée, en lui accordant Ptolémaïs. Cette ville se rendit plus tard indépendante. Alexandre Jannée l’attaqua sans succès, et il en leva le siège dès qu’il apprit que Ptolémée Lathyre, roi de Chypre, avait débarqué à Syraminos avec une nombreuse armée. Cléopâtre, reine d’Egypte, assiégea bientôt après Ptolémaïs et s’en empara. Hérode le Grand l’embellit et y construisit un gymnase. Sous Claude, elle fut élevée au rang de colonie romaine.
Saint Paul, après avoir prêché l’Évangile en Macédoine, en Grèce et en Asie, débarqua à Tyr et de là se rendit par mer à Ptolémaïs, d’où il poursuivit sa route vers Jérusalem. Dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, Ptolémaïs devint le siège d’un évêché. Dans le courant de l’année 638, elle tomba entre les mains des musulmans, et dès lors son ancien nom, qui s’était conservé fidèlement
DU RAS ES-NAKO ÜRA AU MONT CARMEL
dans le langage vulgaire à coté du nom officiel de Ptolémaïs, reparut sous la forme arabe Akka.
A l’époque de la première Croisade, l’armée chrétienne, en 1099, s’arrêta deux jours sur les bords du Bélus, mais sans attaquer la ville. L’émir qui y commandait, pour conjurer le danger qui le menaçait, fit apporter aux chrétiens des vivres en abondance; il promit, en outre, d’ouvrir les portes vingt jours après l’arrivée des Croisés en Judée, si dans l’intervalle le khalife d’Égypte n’était pas venu à son secours, ou que Jérusalem eût succombé à leurs efforts. Néanmoins, après la conquête delà Cité sainte par les Latins, Akka refusa de se rendre, et l’année 1103, Baudoin Ier pressa avec vigueur, pendant cinq semaines, le siège de cette ville, dont il regardait la possession comme fort importante, à cause de la sûreté de son port. L’arrivée d’une flotte musulmane amenant des secours aux assiégés força Baudoin à se retirer; mais, l’année suivante, aidé lui-même par une flotte génoise, il renouvela le siège avec une nouvelle ardeur, et emporta la place au bout de vingt jours. Akka devint bientôt, à cause de sa position, de la puissance de ses remparts et de la bonté de son port, l’un des boulevards de la domination chrétienne en Palestine. C’est là qu’abordaient la plupart des pèlerins et des Croisés qui venaient visiter ou défendre les Lieux saints. Les Génois, les Vénitiens et les Pisans y avaient des quartiers et des comptoirs distincts, et le commerce de l’Europe et de l’Asie y affluait. Un archevêché latin y fut créé.
En 1187, la funeste bataille de Hattin amena la chute de Akka, qui se rendit à Saladin sans coup férir.
Vers la fin d’août 1189, Guy de Lusignan, à peine sorti de captivité, chercha à relever son trône et à reconquérir d’abord Akka, dont l’importance était capitale.
Après avoir réuni neuf mille hommes sous ses drapeaux, il vint camper devant cette ville, et s’établit sur la colline de Turon. Ses troupes avaient commencé avec ardeur leurs premières attaques contre la place, aidées de la flotte des Pisans, qui la bloquaient par mer, lorsque la nouvelle de l’approche de Saladin ralentit leur courage et les contraignit de se tenir renfermées dans leur camp. Saladin plaça son quartier général sur la colline, dite Tell-Keisan, qui s’élève dans la plaine, à neuf kilomètres au sud-est de la ville. Il y avait à peu près quinze jours que les deux armées étaient en présence, et le prince musulman espérait écraser bientôt les forces des Latins, qui étaient bien inférieures en nombre aux siennes, quand une flotte considérable parut à l’horizon, amenant aux Croisés un renfort de douze mille guerriers de la Frise et du Danemark, qui vinrent planter leurs drapeaux et dresser leurs tentes entre la colline de Turon et la ville. Cette flotte fut presque aussitôt suivie d’une autre, qui portait un grand nombre de guerriers anglais et flamands. La ville se trouvant alors serrée de très-près, Saladin tenta de la dégager en se jetant brusquement, le 14 septembre, sur les lignes des Croisés. Un combat acharné s’engagea de part et d’autre.
L’émir Karakouch réussit à forcer les retranchements des Latins, du côté du nord, et Saladin parvint à pénétrer dans la place, où il laissa, avant de se retirer, des vivres et l’élite de ses soldats. Cependant de nouveaux vaisseaux débarquaient sans cesse des Croisés arrivant de la France , de l’Italie et de l’Allemagne. Conrad, marquis de Tyr, amena également ses troupes au secours de l’armée chrétienne. Ainsi renforcés, les assiégeants non-seulement réparèrent leurs pertes, mais encore purent resserrer leurs lignes, et bloquer de toutes parts la ville, au moyen d’une série continue de camps retranchés.
Le 4 octobre, ils résolurent d’offrir eux-mêmes la bataille à Saladin, et descendirent dans la plaine, marchant droit vers la colline qu’occupait le sultan. Après une lutte des plus vives et des plus sanglantes, le camp de Saladin fut forcé, et si l’appât du butin n’avait pas mis le désordre parmi les
Croisés, l’armée clés musulmans eût été anéantie, et la ville aurait bientôt été contrainte de se rendre. Ce premier succès des chrétiens se transforma malheureusement presque aussitôt en un revers éclatant, car Saladin, profitant habilement de la faute qu’ils commettaient en se dispersant pour piller son camp, rallia ses troupes, et repoussant à son tour les Francs victorieux, les refoula jusque dans leurs propres retranchements , en leur faisant subir des pertes énormes. L’historien arabe ïbn el-Athir remarque cpie le nombre des chrétiens tués dans la dernière bataille avait été si grand , et les exhalaisons des cadavres si pernicieuses, que l’air en fut infecté, et que la santé de Saladin en fut gravement atteinte. Ses émirs le pressèrent alors de se retirer momentanément sur le mont lvharouba, qui avoisine à l’est la plaine. Saladin se retira donc sur cette montagne avec une partie de son armée; le reste s’en retourna dans divers cantonnements.
Les Croisés, libres désormais de leurs mouvements, et maîtres de la plaine, reprirent les travaux du siège, et investirent de plus en plus la place; en même temps, ils s’efforcèrent de rendre inexpugnable leur propre camp, en creusant des fossés et élevant des murailles autour des collines qu’ils occupaient.
Ainsi se passa la saison des pluies. Au retour du printemps de l’année 1190, Saladin quitte le mont Kliarouba, et regagne son ancien campement de la plaine. Les combats recommencent aussitôt entre les deux armées. Malek-Adel, frère de Saladin, amène dans le camp du sultan des troupes levées en Égypte. Une nouvelle bataille, où toutes les forces des musulmans et des Croisés sont engagées, se termine par la défaite des chrétiens, dont le premier choc avait été irrésistible, mais qui ensuite sont repoussés au milieu de leur triomphe, pendant que, retombant dans une faute qui leur avait été déjà si funeste, ils s’abandonnent confusément au pillage du camp ennemi. Ce revers est heureusement réparé par l’arrivée d’une nouvelle flotte chrétienne, qui débarque un grand nombre de Français, d’Anglais et d’Italiens, sous la conduite de Henri, comte de Champagne. Saladin, à la vue de ce renfort survenu aux Croisés, et ne se croyant plus en sûreté dans son propre camp, se retire une seconde fois sur la hauteur de Kliarouba. Pour empêcher toute communication entre la ville et la mer, le duc d’Autriche s’efforce, mais en vain, de s’emparer de la tour dite des Mouches. Placée à l’entrée du port, elle lui servait de principale défense, et tout navire musulman venant du dehors, qui pouvait l’atteindre, était sauvé. Le môme jour, les assiégeants échouent également dans un assaut général qu’ils livrent à la ville, rappelés qu’ils sont dans leur camp par une attaque soudaine des troupes de Saladin.
L’arrivée de Frédéric, duc de Souabe, fils de l’empereur Frédéric Barberousse, avec cinq mille hommes, restes de l’armée allemande, est le signal de nouveaux combats. Ce prince, en effet, impatient de se signaler aussitôt par quelque fait éclatant, fond sur les avant-postes de l’ennemi qui étaient alors placés sur la colline d’Aiadhia. Saladin, averti de cette attaque, s’avance avec toute son armée, et les chrétiens sont repoussés avec perte. Cependant la disette se fait bientôt cruellement sentir dans le camp des Latins. A la disette se joint aussi une épidémie contagieuse, qui emporte chaque jour deux ou trois cents guerriers. Frédéric de Souabe expire dans sa tente, de misère et de maladie. Sibylle, femme de Guy de Lusignan, meurt avec ses deux enfants, et sa mort est malheureusement une source de désordres parmi les Croisés. Isabelle, sa sœur, en qualité de seconde fille d’Amaury, devenait alors l’héritière du trône de Jérusalem. Bien qu’elle fût déjà mariée à Ilonfroy de Thoron, Conrad, marquis de Tyr, qui aspirait à régner sur la Palestine, conçut le projet de faire casser son mariage et de l’épouser, afin d’épouser avec elle ses droits à la couronne. Un conseil d’ecclésiastiques cassa, en effet, le mariage de Ilonfroy de Thoron, et Conrad obtint la main d’Isabelle. Parmi les Latins, les uns néanmoins restèrent attachés à la cause de Lusignan, les autres se déclarèrent pour Conrad, dont la bravoure les charmait, et disaient que, dans les circonstances où l’on se trouvait, le royaume de
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Palestine réclamait une main énergique, pour le reconquérir et le défendre. La fureur de ces débats allait amener une collision déplorable entre les deux partis, lorsque les évêques parvinrent à la calmer, en proposant de remettre cette affaire à la décision des rois Richard et Philippe, dont on attendait l’arrivée. Le monarque français débarqua le premier au printemps de 1191. On le pressait de donner un assaut à la ville assiégée; mais, voulant partager avec Richard les périls et la gloire de cette con¬
quête, il différa l’attaque jusqu’à l’arrivée de ce prince. Celui-ci, chemin faisant, s’était emparé de Pile de Chypre, et 11e débarqua que le 8 juin sur les rivages de la Syrie. Dès lors, les travaux du siège devinrent plus actifs que jamais, mais la discorde divisait toujours le camp des Latins. Philippe s’était déclaré pour Conrad, et Richard pour Guy de Lusignan.
Enfin, après de longues discussions, il fut décidé que Guy de Lusignan garderait le titre de roi pendant sa vie, et que Conrad et ses descendants lui succéderaient sur le trône de Jérusalem. Cette funeste
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querelle une fois apaisée, on poursuivit le siège, dont les opérations s’étaient ralenties dans l’intervalle; les habitants de la ville avaient ajouté de nouvelles fortifications à leurs remparts, et l’armée de Saladin avait reçu des renforts. Plusieurs grandes batailles furent livrées autour d’Acre, et, des deux côtés, les musulmans et les chrétiens rivalisèrent de courage, de persévérance et d’audace, pour se disputer la possession de la ville assiégée. Elle capitula enfin le 12 juillet, et les étendards des Latins furent arborés sur ses remparts. Les habitants promettaient de faire rendre aux chrétiens le bois de la vraie croix avec seize cents prisonniers; ils s’engageaient, en outre, à payer deux cent mille besants d’or aux chefs de l’armée chrétienne.
C’est pendant ce siège, l’un des plus célèbres, sans contredit, dont l’histoire fasse mention, tant en raison de sa durée qu’à cause des forces innombrables qui s’y trouvèrent en présence, que prit naissance l’Ordre hospitalier et militaire des chevaliers Teutoniques, formé d’abord par l’association d’une quarantaine de seigneurs allemands, qui se réunirent entre eux pour soigner les pauvres soldats de leur nation.
C’est encore de cette époque que date l’institution de la Trinité, dont l’objet était de racheter les chrétiens devenus captifs des musulmans.
Acre demeura un siècle au pouvoir des chrétiens. Siège de la royauté, elle acquit une splendeur qu’elle n’avait jamais eue auparavant. De nombreuses églises s’élevèrent dans son enceinte.
En 1219, saint François d’ Assise y fonda la première maison de son Ordre en Palestine.
Les trois grands Ordres de Saint-Jean de Jérusalem, des Templiers et des chevaliers Teutoniques, y avaient des couvents dans des quartiers distincts, et le premier de ces Ordres prit le nom de Saint- Jean d’Acre, nom qui passa a la ville elle-même. Celle-ci était divisée en dix-neuf quartiers. En raison de sa position maritime, elle devint comme une sorte d’entrepôt maritime entre l’Occident et l’Orient. Du côté de la terre, elle était environnée d’une double muraille, que surmontaient, de distance en distance, de hautes tours couronnées de créneaux. Saint Louis, en 1252, pendant son séjour en Palestine, ne négligea rien pour accroître ses fortifications.
En 1159, les Mongols ravagèrent ses environs.
Le 14 avril 1263, le sultan Bibars, après s’être emparé d’une colline voisine de la ville où les chrétiens s’étaient retranchés, saccagea toute la banlieue de Saint-Jean d’Acre.
Le 22 avril 1272, il conclut avec le roi de Jérusalem une paix de dix années dix mois dix jours et dix heures, qui se limitait toutefois à la plaine de Saint-Jean d’Acre et à la route de Nazareth.
Au commencement d avril del année 1291, le sultan Malek el-Achraf, fils de Kelaoun, vint investir Saint-Jean d’Acre avec une armée qui comptait cent quarante mille fantassins et soixante mille cavaliers. Le siège fut aussitôt poussé avec une grande vigueur. Le danger avait d’abord réuni tous les habitants, et soutenus par l’espoir que l’Occident leur enverrait du secours, ils avaient résisté aux premières attaques avec un rare courage; mais ensuite, beaucoup d’entre eux cherchèrent leur salut dans la fuite en s’échappant par mer; la division se mit aussi parmi les chefs. Le 16 mai, les musulmans parvinrent à s ouvrir une brèche. Les milices du Temple et de l’Hôpital firent alors de tels prodiges de valeur, que l’ennemi fut refoulé, au moment où il était déjà presque maître de la place. Le 18 enfin, après une sortie hardie, mais malheureuse, tentée par les Templiers, les Égyptiens renversèrent la porte Saint- Antoine, et se précipitèrent à travers la ville, qui fut mise à feu et à sang, et livrée à toute la fureur des hordes victorieuses du sultan. Les églises furent profanées. Bien ne fut épargné; ni le sexe ni 1 âge n échappèrent à la brutalité sanguinaire de l’ennemi. On connaît la magnanime résolution des
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religieuses de Sainte-Claire, qui se tranchèrent le nez avec un rasoir, pour sauver leur virginité. Les Sarrasins, en effet, ù la vue de leurs visages ensanglantés et affreusement mutilés, conçurent de 1 horreur pour elles, et se contentèrent de leur arracher la vie. Cependant le château du Temple tenait encore. Là s’étaient retranchés, comme dans un dernier asile, tous les chevaliers qui avaient échappé à la mort. Le sultan leur accorda une capitulation, mais les musulmans envoyés auprès d’eux pour prendre possession du château, ayant outragé des femmes chrétiennes réfugiées dans l’une des tours, tombèrent immédiatement sous leurs coups. Cette juste vengeance fut le signal de leur trépas. Attaqués de toutes parts avec furie, ils se défendirent de même; mais, après plusieurs jours d’une résistance désespérée, l’une des principales tours, ayant été minée, s’écroula, ensevelissant sous ses décombres tous ceux qu’elle renfermait, tous ceux aussi qui montaient à l’assaut. La ville fut ensuite rasée, et ses remparts renversés. Cette destruction toutefois ne fut pas totale, car les voyageurs des siècles suivants font encore mention des débris considérables de ses fortifications et de plusieurs de ses édifices.
En 1658, le chevalier d’Arvieux parle de Saint-Jean d’Acre comme d’un vaste amas de ruines magnifiques. Il y signale, en particulier, les restes de cinq édifices datant de l’époque des1 Croisades, à savoir l’église Saint- André, l’arsenal de la marine, le couvent des chevaliers de Saint-Jean, le palais de leur grand maître et l’église de Saint-Jean. L’émir Fakhr-eddin y avait érigé un vaste khan, mais, en même temps, il avait à moitié comblé le port. En 1749, le cheikh Dhaher el-Amer commença à redonner à Saint-Jean d’Acre, où il établit sa résidence, une véritable importance. Il en releva les murs et les fortifications, se construisit un château sur l’emplacement d’une partie de 1 hôpital des chevaliers de Saint-Jean, fit fleurir -dans la ville la justice et y favorisa le commerce. En 1775, il périt à un âge fort avancé, par suite des craintes qu’il inspirait à la Porte. Il eut pour successeui Ahmed, plus connu sous le nom de Djezzar ou le Boucher, dû à son extrême cruauté. C est lui qui construisit la célèbre mosquée et le khan qui portent son nom, ainsi que l’aqueduc qui amène dans la ville les eaux du village de Kabreh. Il fortifia aussi cette place.
Le 20 mars 1799, Saint-Jean d’Acre fut investie par Bonaparte, qui espérait pouvoir l’enlever facilement; mais Djezzar s’y était enfermé avec une nombreuse garnison. En outre, 1 amiral anglais Sidney Smith, qui croisait dans ces parages, lui fournit des ingénieurs et des canonniers, et réussit à s’emparer de l’ artillerie de siège qui arrivait par mer d’Alexandrie aux Français. Bonaparte, réduit à une artillerie tout à fait insuffisante pour attaquer une place semblable, donna 1 ordre néanmoins d’ouvrir aussitôt la tranchée. Le 28 mars, il tenta un premier assaut, mais sans succès. Le 28 avril, pendant que les travaux du siège se poursuivaient, il détacha la division Kléber vers le Jourdain pour en disputer le passage à une nombreuse armée turque arrivant de Damas au secours de Saint-Jean d Acre. Le 16 avril, cette armée fut détruite dans les plaines du mont Thabor par Kléber et par Bonaparte luimême, qui était accouru à la tête de la division Bon. De retour sous les murs de Saint- Jean d Acre, Bonaparte pressa le siège avec une nouvelle ardeur; mais la garnison ennemie avait reçu de puissants renforts, et le 20 mai, manquant lui-même de munitions, après avoir perdu parle feu, les fatigues ou les maladies près du tiers de sa petite armée, composée seulement de treize mille hommes, il se décida enfin à la retraite. Djezzar mourut en 1804. Son successeur fut Ismaël, qui fut lui-même remplacé par Soliman, et celui-ci, plus tard, par Abdallah.
Le 27 novembre 1831, Ibrahim-Pacha vint avec une nombreuse armée égyptienne attaquer Saint- Jean d’Acre. Il bombarda longtemps la place, mais en vain. Après l’avoir accablée de boulets, il n avait pu pratiquer aucune brèche dans le rempart. Méhémet-Ali lui envoya alors un ingénieur napolitain
PALESTINE OCCIDENTALE E T M É RI D I O N A I. E
qui commença des opérations régulières et le rendit maître de la ville. Après six mois de siège, elle fut emportée d’assaut, le 27 mai, et livrée au pillage. Les années qui suivirent, elle se releva peu à peu de sa ruine, et ses remparts furent réparés. Au commencement de 1 automne de 1840, elle fut bombardée de nouveau par la flotte combinée de l’Angleterre, de l’ Autriche et de la Turquie. Le 3 novembre,
Femme d'us fellah faisait du bel iuie.
l’explosion de la poudrière, qui entraîna la mort de deux mille Égyptiens, jeta le découragement dans le reste de la garnison, et celle-ci se retira la nuit suivante.
En 1843, on commença à restaurer les remparts et les bastions. Mais la ville porte encore les traces des nombreux ravages qu’elle a subis à différentes époques; beaucoup de maisons sont renversées, et les ruines se sont accumulées sur les ruines. Dans quelques quartiers, néanmoins, des constructions nou-
DU RAS EN-NAKOURA AU MONT CARMEL
velles attestent une sorte de résurrection et de prospérité relative, dues à la tranquillité de ces dernières années.
A une faible distance au sud de Saint-Jean d’Acre, on rencontre un petit fleuve que l’on franchit à gué près de son embouchure. Il est appelé actuellement Nahr Namin ou Naman. C’est 1 ancien Bélus ou Pagida, mentionné par Josèphe et par Pline. Nous lisons dans le premier de ces deux
Plaine de Saint-Jean d’Acre, autour de i.a RAIE DU MÊME NOM. EMBOUCHURE DU ClSON.
écrivains {Guerre desJuifs,\ix. XI, ch. x, § 2) : « A deux stades de la ville ('Ptolémaïs) coule un tout petit fleuve appelé Belæus, près duquel se trouve le monument de Memnon qui avoisine un endroit long de cent coudées et digne d’admiration. Rond et creux, il fournit, en effet, le sable qui sert à faire le verre. Ce sable a beau être épuisé par les nombreux navires qui abordent à ce point de la côte, la mine d’où on le tire se remplit aussitôt, les vents y amoncelant comme à dessein un sable inutile au dehors, mais qui se transforme aussitôt en verre dans cette mine. »
Pline, de son côté, s’exprime ainsi à ce sujet ( Histoire naturelle, lib. XXXVI, cap. xxvi) :
« Pars est Syrice , quœ Phœnice vocatur, fini lima Juclœœ, mira montis Carmeli radices paludem habens, quœ vocatur Cendevia. Ex ea creditur nasci Belus amnis, quinque M. passuum spatio in mare perfiuens , juxta Ptolernaidem coloniam. Lentus hic currit, insalubri potu, sed cceremonus sacer, limosus, vado profundus. Non nisi refuso mari arenas fatelur , fiuctibus emm volutatœ nitescunt, detritis sordibus. Tune et marino creduntur adstringi morsu , non prias utiles. Quingentorum est passuum non amplius littoris spatium, idque tantum multa per sœcula gignendo fuit vitro. »