P A L E S T 1 N E 0 C G I Ü E N T A 1, E E T AI É II I D I 0 N ALE
Ailleurs, dans un autre passage, le même écrivain nous parle du Bélus, qu’il appelle pareillement Pagida. De ces trois différents passages il ressort que le Bélus ou Pagida coulait non loin de Ptolémaïs, <[ue ce petit fleuve de cinq mille pas de cours seulement lirait sa source du marais Cende via, et que, près de son embouchure dans la mer, le sable qui avoisinait ses bords servait depuis de longs siècles à la fabrication du \ erre. En ce qui concerne le monument de Memnon signalé par Josèphe, il n’en subsiste plus le moindre vestige, ou si quelques débris de ce tombeau ont échappé au temps et aux hommes, ils sont actuellement recouverts par les sables accumulés de la plage. Le nom de Bélus est celui d’une ancienne divinité phénicienne, Bel ou Baal. Celui de Pagida, que ce fleuve portait également, est identifié par Reland avec le nom de Figah, que les Talmudistes donnent à l’un des fleuves de la Palestine. Le marais Cendevia mentionné par Pline est actuellement connu sous la désignation de Basset el-lverdaneh. Environné d’une ceinture de gigantesques roseaux, il occupe à peu près le centre de la plaine proprement dite de Saint-Jean d’Acre. Là sont les sources du Nalir Namin. Ces sources, à leur origine, sont immédiatement assez abondantes pour former un cours d’eau considérable et pour faire tourner les meules d’un moulin. Près de ce moulin, on remarque les assises inférieures d’un ancien pont et les restes d’une tour percée de meurtrières et à voûtes ogivales, qui paraît dater de l’époque des Croisades.
A douze kilomètres au sud de l’embouchure du Nalir Namin, après avoir traversé le long de la baie de larges dunes dont le sable fin et mobile ondule sous le vent, on est arrêté par un autre petit fleuve que l’on passe de même à gué près de son embouchure, c’est le célèbre Cison, en hébreu Kiclion, aujourd’hui connu sous le nom arabe de Nalir el-Moukattha. De là, en se dirigeant vers l’ouest et laissant derrière soi de frais et délicieux jardins du sein desquels s’élancent çà et là de jolis palmiers au-dessus de divers arbres à fruits, on ne tarde pas à atteindre Heifa.
Ileifa, vulgairement appelée Kaïpha par les Occidentaux, forme, au sud delà baie de Saint-Jean d’Acre, un parallélogramme d’environ cinq cents pas de long sur une largeur de quatre cents. Le mur d’enceinte qui 1 enferme est flanqué de tours et de bastions. Deux portes donnent entrée dans la ville, l’une vers le sud-est, 1 autre vers le nord-ouest. Cette enceinte ne date que d’un siècle. La population actuelle se décompose ainsi : cent quatre-vingts Latins, six cents Grecs-unis, trois cents Grecs schismatiques, neuf cents Juifs et douze cents musulmans. La paroisse catholique est administrée par deux Pères et un Frère Carmes, qui habitent un couvent attenant à cette église, dont la fondation est toute récente. Depuis quelques années, la ville s’agrandit déplus en plus du côté du nord-ouest et déborde bien au delà de la petite enceinte qui 1 enserrait auparavant. On remarque tout d’abord, dans ce quartier nouveau, l’établissement français des Dames de Nazareth, qui date de l’année 1860. Il compte actuellement deux cents jeunes filles. L’instruction qui leur est donnée est essentiellement gratuite; elle est de plus et avec beaucoup de raison très-élémentaire. Les religieuses qui les dirigent s’efforcent avant tout de les préparer à devenir un jour de bonnes et vertueuses mères de famille, sans chercher à développer leur esprit par des connaissances variées qui les mettraient trop au-dessus de la position de leurs parents et de celle de leurs futurs maris. De cette manière, elles évitent de leur créer des prétendons et des besoins qui, ne pouvant pas être satisfaits, seraient plus tard pour elles la source d’amers désenchantements. A cette maison est attaché un dispensaire où, soir et matin, affluent de nombreux malades appartenant à toutes les religions. La supérieure est madame de Vaux, femme d’une intelligence singulière et d’un dévouement égal à l’éminence de son esprit. Après avoir été longtemps à la tête de son Ordre, auquel elle a fendu des services signalés, soit en France, soit en Orient, elle administre maintenant cet humble établissement de Kaïpha qui, depuis sa création, a si bien mérité
DU RAS E N-NAKOUR À AU MONT CARMEL
par la maladie; maintenant, la mortalité est à peu près la même parmi ceux qui la composent que parmi les indigènes. Elle compte huit cents Wurtembergeois. Le quartier qu’ils habitent, en dehors de la ville, se couvre peu à peu de maisons élégamment bâties et appropriées aux exigences du climat. Indépendamment des matériaux trouvés sur place au milieu des ruines de Heifa el-Atika ou de l’ancienne Kaïpha, ils ont ouvert sur les flancs du mont Carmel une belle carrière, dont les pierres, d’une blancheur éclatante, peuvent se tailler facilement et durcissent
de cette ville. Six religieuses, la plupart jeunes encore, ont déjà payé de leur vie les fatigues auxquelles elles s’étaient livrées, et leur dépouille mortelle repose dans le jardin de la maison, à l’ombre de vieux
tamaris, près desquels leurs compagnes viennent souvent s’agenouiller et prier, prêtes elles-mêmes à mourir, s’il le faut, à la fleur de l’âge, victimes du même dévouement.
La colonie allemande qui a été transportée à Kaïpha, il y a quelques années, a d’abord été très-éprouvée
à l’air. Chaque maison est environnée d’un petit jardin. On ne peut nier les progrès matériels que ces Allemands ont amenés avec eux dans le pays. C’est ainsi qu’ils ont pratiqué une route carrossable entre Kaïpha et Nazareth, et jeté un pont sur le Nahr el-Moukattha. D’un autre côté, 1 influence prussienne et protestante s’étend par eux dans cette partie de la Palestine; aussi serait-il fort à désirer que des colonies latines et catholiques vinssent propager une influence, à la fois religieuse et politique, opposée. La Palestine, en effet, ne pourra jamais se relever de l’abaissement profond dans lequel elle est plongée au moyen du seul élément indigène. Très-peu peuplée et très-mal administrée, elle aurait besoin d’un élément étranger considérable réparti sur différents points de son territoire, pour tirer de son sol, qui peut se prêter aux cultures les plus variées, les richesses dont il est toujours susceptible. Cette contrée, jadis si fertile, et qui l’est encore partout où elle est tant soit peu cultivée, changerait.,
avec le temps, en un aspect riant et plein de vie l’air triste et désolé qu’elle présente, hélas! trop souvent aujourd’hui, si des colonies chrétiennes bien dirigées venaient s’y établir dans les endroits les plus salubres et savaient y faire refleurir, avec son antique fécondité, sa beauté première. Comme la France à l’époque des Croisades, y a fondé un puissant État, et que depuis la chute de ce royaume elle n’a jamais cessé, à aucune époque de son histoire, d’y patronner les intérêts des populations catholiques qui l’habitent encore; comme, depuis une trentaine d’années, notamment, elle y a créé et y entretient de nombreux établissements de charité ou d’éducation, qui y répandent de tous côtés les bienfaits et l’amour de notre nation, c’est à elle, plus qu’à aucun autre État catholique, que semble dévolue la mission d’introduire, elle aussi, en Palestine et d’y asseoir sur des bases solides des colonies latines qui s’y trouveraient beaucoup moins dépaysées que partout ailleurs. La Palestine, en effet, est pleine du souvenir de nos aïeux. On n’y peut faire un pas sans y rencontrer les vestiges des églises, des couvents et des forteresses de nos pères. Que dis-je? la Palestine est parsemée encore de nos hôpitaux, de nos dispensanes et de nos ecoles, et nos colons, en y débarquant, y seraient accueillis comme des frères.
DU RAS EB-SAKOOBA AU MONT CARMEL
Vers le sud de la ville, sur une éminence rocheuse qui commande Kaïpha et la rade, on aperçoit les restes d’un château où résidait autrefois le gouverneur de la place, et qui a subi de grands dégâts, lois du bombardement de Kaïpha eu 1840, par la flotte combinée de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Turquie.
C’est aujourd’hui une ruine assez pittoresque, et des terrasses qui couronnent ce château l’œil embrasse avec admiration tous les contours de la baie immense dont Saint- Jean d’Acre et Kaïpha occupent les deux extrémités opposées.
Dix minutes avant d’atteindre le Ras Karmel, on foule sur un sol en partie inculte et en partie labouré des pierres éparses et les arasements de maisons renversées, pierres et arasements qui disparaissent de jour en jour, à mesure que la colonie allemande s’étend davantage. On est alors sur l’emplacement d’une ville détruite et appelée Heifa el-Atika (Heifa l’antique). Là, en effet, s’élevait jadis la ville de Ilépha, dont le nom s’est conservé dans celui de Heifa, vulgaire¬
Puits dans us jardin de RaÏpua-
ment Kaïpha, qui, à une époque assez rapprochée de nous, a été rebâtie avec les débris de l’ancienne cilé, à vingt minutes à peine à l’ est-sud-est de celle-ci.
D’après le témoignage formel d’Eusèbe, la ville de Ilépha s’appelait pareillement Sycaminos. Saint
PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE
Jérôme adopte et confirme cette assertion. A l’époque de Strabon, cette ville de Sycaminos, qui devait probablement son nom aux sycomores dont son territoire était couvert, n’était déjà plus qu’un souvenir.
C’est à Sycaminos que, l’an 104 avant Jésus-Christ, aborda Ptolémée Lathyre. Ce prince, chassé d'Lgypte Par sa mère Cléopâtre, et alors roi de Chypre, avait été appelé au secours des habitants de Ptolémaïs, qu’assiégeait Alexandre Jannée, et qui ensuite se repentirent d’avoir imploré son assistance et ne voulurent pas le recevoir. Il débarqua ses troupes à Sycaminos.
Lors de la première Croisade, Godefroy de Bouillon concéda à Tancrède la ville de Tibériade avec toute la principauté de Galilée jusqu’à la ville maritime de Kaïpha, que Guillaume de Tyr appelle également Porphyria; mais il fallait d’abord conquérir cette ville, qui ne tomba au pouvoir des chrétiens qu’après un siège qui dura plus de quinze jours et qu’avec les efforts réunis d’une armée de terre et d’une flotte vénitienne.
11 faut distinguer cette Porphyria de la Mutatio Porphyrion signalée par le Pèlerin de Bordeaux, à huit milles au nord de Sidon. Que l’on ne s’étonne pas si deux villes portant la même appellation se trouvaient sur la même côte; car les coquillages qui fournissaient de la pourpre y étaient très-communs et avaient pu faire donner aux deux endroits principaux où on les recueillait le nom de Porphyria ou de Porphyrion.
Pendant le fameux siège de Saint-Jean d’Acre par Philippe- Auguste et Richard Cœur de lion, Saladin, qui était maître de lvaïpha, profita du port de cette ville pour ravitailler la place assiégée. Celle-ci ayant été emportée de force au mois de juillet de l’année 1101, Saladin se retira, après avoir ravagé et démantelé complètement Kaïpha, pour ne laisser qu’une ruine aux chrétiens. Ces derniers la relevèrent ensuite, et elle reprit peu à peu une certaine importance. En 1761, le célèbre cheikh JDhaher el-Amer construisit la ville actuelle avec les débris de l’ancienne, dont la position fut alors abandonnée.
MONT CARMEL
Cnc plaine entrecoupée d’oliviers sépare Kaïpha du mont Carmel. Au bout d’une demi-heure de marche dans la direction du nord-ouest, on commence à escalader les pentes de la montagne. Un sentier pratique par les religieux du couvent, et le plus souvent en forme d’escalier, s’élève progressivement jusqu’à une hauteur qui peut être évaluée à cent quatre-vingts mètres. Un petit mur servant de gardefou le borde vers la droite; une fois parvenu sur la plate-forme supérieure, on laisse de côté l’ancienne villa d’ Abdallah-Pacha, réservée actuellement à la réception des pèlerins arabes et, depuis quelques années, surmontée d’un phare; puis, au delà d’une grande cour, sous laquelle régnent plusieurs citernes, on se trouve en présence du monastère. 11 forme un vaste parallélogramme dont la façade principale, tournée vers la plage, compte seize fenêtres de face à chaque étage. Le second étage’ est couronné par d’immenses terrasses d’où le regard se promène au loin avec un véritable ravissement. A l’ouest, on voit se dérouler indéfiniment devant soi la surface resplendissante d’une mer azurée Vers le nord, on croirait toucher du doigt la ville de Saint-Jean d’Acre, qui semble se rapprocher fraternellement de celle de Kaïpha. Vers l’est et vers le nord-est, les montagnes de la Galilée apparaissent avec leurs configurations et leurs altitudes diverses. Des villes et des villages disséminés çà et là se montrent dans le lointain. Au sud, le promontoire d’Atlith étale ses ruines gigantesques. Il est diffi-
MONT CARMEL
cile, devant un pareil spectacle, d’échapper à l’admiration qu’il fait naître dans l’esprit. Quant aux souvenirs qui peuplent le Carmel, et en particulier l’emplacement du couvent, ils sont très-propres également à frapper l’imagination. Ce monastère, en effet, renferme la grotte mystérieuse qui, d’après la tradition, servit autrefois d’asile au prophète Élie, et qui est actuellement comprise dans la chapelle. Celle-ci s’élève au centre des bâtiments, et affecte la forme d’une croix et en même temps d’une rotonde. Sous le maître-autel, auquel on monte par deux escaliers qui se répondent à droite et à gauche, est une petite crypte taillée dans le roc, où l’on descend par quelques degrés. C’est la grotte dite d’Élie. On y voit la statue de ce prophète sur le maître-autel; une belle statue de la Vierge tenant l’Enfant Jésus dans ses bras y est l’objet d’une grande vénération. C’est la patronne de la chapelle et du monastère dédiés à Notre-Dame du Mont-Carmel. Au-dessus de la rotonde s’arrondit une coupole peinte en bleu et constellée d’étoiles dorées; elle est elle-même surmontée d’une lanterne et éclairée par plusieurs fenêtres rondes. Outre le maître-autel, deux autels latéraux sont placés chacun sous un enfoncement carré qui répond à ceux du vestibule et du chœur, et ces quatre enfoncements, disposes autour de la nef circulaire du centre, déterminent le plan cruciforme de la chapelle. Les murs extérieurs du couvent sont fort épais, comme ceux d’une véritable forteresse, afin de pouvoir, en cas de besoin, résister à une attaque de la part des Arabes. Le premier étage est destiné aux étrangers, qui y reçoivent, à quelque nation et religion qu’ils appartiennent, l’hospitalité la plus cordiale et la plus empressée. Le second étage est réservé aux religieux. Il contient, indépendamment de leurs cellules, une bibliothèque, un oratoire et une salle pour les réunions du chapitre. Le tout est conçu dans un style simple et sévère, et a coûté des sommes très-considérables, tant à cause de la grandeur des constructions qu’à cause surtout des obstacles sans nombre qu’a rencontrés le Frère Jean-Baptiste de Frascati pour relever ce monastère de ses ruines. Tel qu’il est, c’est, sans contredit, le plus beau de la Palestine. Dans le jardin des religieux, s’élève une petite pyramide qui rappelle le souvenir des soldats français égorgés par les Turcs sur le mont Carmel. On sait, en effet, qu’ après l’échec de Saint-Jean d’Acre, Bonaparte laissa, en se retirant, un certain nombre de soldats blessés confiés aux religieux du mont Carmel. Ces malheureux, ainsi que les dignes moines qui les avaient soignés, furent bientôt cruellement massacrés par les musulmans. Plus tard, leurs ossements blanchis et dispersés furent pieusement recueillis par un Père Carme; la petite pyramide que j’ai mentionnée marque le lieu où ils furent enterrés.
Le Carmel, en hébreu, avec l’article, Ha-Carmel (le Jardin, le Vignoble), en grec KàppjAoç, en latin Carmel, en arabe Djebel Mar Elyas (mont Saint-Élie), est une chaîne de montagnes courant du nordouest au sud-est, dont la longueur est d’environ vingt-cinq kilomètres et dont la largeur varie entre six et huit kilomètres. Elle consiste en grande partie en une roche calcaire molle et blanche, avec de nombreuses veines de pierres à feu. Vers l’ouest, on trouve de la brèche tertiaire formée de fragments calcaires et siliceux; au nord-est, les roches plutoniques apparaissent. Dans plusieurs endroits, notamment au-dessus du couvent de Saint-Brocard, dont il sera question plus loin, beaucoup de voyageurs ont signalé l’existence de prétendus fruits pétrifiés, qu’ils appellent soit melons, soit pommes, soit pêches, soit olives, selon leur grosseur et leur forme. Ce sont tout simplement des géodes, pierres qui sont vides à l’intérieur et dont la cavité est tapissée de quartz ou de chalcédoine, qui imitent le dedans de certains fruits, de même que l’extérieur en figure le dehors. On connaît la légende qui se rapporte à cet endroit, appelé le Jardin d’Élie , ce prophète, d’après une tradition, ayant changé en pierres les melons et les autres fruits d’un verger qu’il traversait, parce, que le jardinier avait refusé de lui en donner un qu’il demandait.
La hauteur du Carmel, vers l’ouest, ne dépasse guère deux cents mètres; mais, vers le centre et sur-
PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE
tout vers l’est, cette chaîne s’élève davantage, et elle atteint une altitude qui, dans le point culminant, peut être évaluée à cinq cent soixante-dix mètres. Elle est en grande partie boisée ; les chênes surtout
borisant au milieu des fourrés, plusieurs d’entre rant un mètre de long et même davantage.
Couvent du mont Carmel.
y abondent et appartiennent à différentes espèces. D’épais fourrés de lentisques entremêlés de petits pins et de caroubiers sont le refuge d’animaux sauvages. Les chacals y font entendre le soir leurs miaulements plaintifs; les hyènes n’y sont pas rares non plus; quelquefois aussi des panthères ont été aperçues dans le voisinage du couvent, comme me l’a affirmé l’un des Pères. Ce même religieux m’a assuré pareillement que les broussailles y recél aient souvent de gros serpents. On sait que les moines du mont Carmel savent composer, avec les simples et les herbes odoriférantes qui croissent à profusion sur cette montagne, des eaux et des élixirs renommés, fort utiles dans certaines maladies. Or, en herux ont plus d’une fois rencontré des reptiles mesu-
’pW
MONT CARMEL
Le Carmel, aujourd’hui si verdoyant encore presque partout, par suite d’une végétation naturelle et spontanée qui ne doit rien au travail de l’homme, était jadis parfaitement cultivé et couveit d olivieis.
de vignes et d’arbustes, comme nous l’apprenons par un passage de saint Jérôme ( Commentaire sur Jérémie , ch. iv, i 26) :
« C arm élus mari imminet magno , olets consitus et arbustis vineisque condensas. »
Il était en outre habité, et plusieurs villes y avaient été construites, témoin le verset suivant de Jérémie (ch. ïv, jr 26) :
« Aspexi et ecce Carmelus desertus 3 et omnes urbes ejus destructœ surit a facie üomini et a facie irœfuroris ejus. »
Le Carmel touchait à quatre tribus : vers le nordest, à la tribu d’Aser; vers l’est, à celles de Zabulon et d’Issachar; au sud, à la demi-tribu de Manassé. Dans plusieurs passages de l’Ecriture, la beauté du Carmel est justement vantée. Isaïe, annonçant le Messie futur, s’exprime ainsi (ch. xxxv, I 2) :
« Gloria Libani data est ei, décor Carmeli et Saron. »
Dans le Cantique des cantiques, la tète de l’épouse est comparée au Carmel (ch. TII, i o) ■
no
PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE
« Caput tuum, ut Carme lus. »
Sans doute, parce qu’elle était parée de sa chevelure, comme le Carmel de sa riche végétation.
C’est sur le Carmel que Dieu confondit les prêtres de Baal par le ministère d’Élie. (Rois, liv. III, ch. xviii.)
L’endroit consacré par cet événement est encore désigné sous le nom de El-Maharka [le Sacrifice, l’Ilolocauste), en souvenir du sacrifice qui y fut jadis offert par le prophète. Une petite chapelle, de date récente, a été bâtie, par les religieux du Mont-Carmel, sur l’emplacement présumé de cet,. holocauste. Alentour, on remarque quelques restes de misérables habitations. De ce point élevé le regard plonge, à l’est, sur l’immense plaine d’Esdrelon, et au bas des pentes abruptes de la montagne coule, à une profondeur d’environ trois cent quarante mètres, le Nahr el-Moukattha, le Cison de la Bible, qui rase de près les flancs inférieurs du Carmel. Sur les bords du fleuve on aperçoit un monticule que les Arabes appellent Tell el-Kasis (la colline des Prêtres); d’autres la désignent également sous la dénomination de Tell el-Katl (la colline du Massacre), en souvenir des prêtres de Baal qui y furent égorgés par l’ordre d’Élie. Ce prophète était sur le sommet du Carmel lorsqu’il obtint par ses prières la pluie du ciel, après une sécheresse de trois années. Dans le bréviaire romain, il est dit que l’on bâtit une église à la Sainte Vierge sur le Carmel, à l’endroit d’où Élie avait observé un petit nuage qui s’élevait de la mer, emblème et figure de la Vierge, selon plusieurs Pères de l’Église.
Après la disparition d’Élie, enlevé au ciel sur un char de feu non loin du Jourdain, son disciple Elisée vint au Carmel. Il était sur cette montagne, lorsque la Sunamite accourut au-devant de lui pour le supplier de la suivre à Sunam et de rappeler à la vie son fils, qu’une fièvre soudaine avait emporté.
Non-seulement les Hébreux, mais encore les Gentils, dès les temps les plus anciens, vénéraient le Carmel comme une montagne sacrée ; car, dans la Vie de Pythagore , par Jamblique, nous voyons que ce philosophe, ayant abordé à Sidon et ensuite au pied du Carmel, visita le sanctuaire qui s’y trouvait. Ce sanctuaire consistait sans doute en une sorte de téménos ou enceinte sacrée non couverte, au milieu de laquelle s’élevait un autel , car nous lisons dans Tacite à ce sujet ( Histoires , liv. II, ch. lxxviii) :
" Est Judœam inter Syriamgue Carmelus : ita vocant montem deumgue. Nec simulacrum deo, aut templum ; sic tradidere majores’, aram tantum ac reverentiam. Illic sacrificanti V espasiano , cum spes occultas versaret ammo, Basilides sacerdos, inspectis identidem extis : Qui dguid est , impôt, Vespasiane , guod paras magna se des »
« Entre la Judée et la Syrie s’élève le Carmel : c’est le nom tout à la fois d’une montagne et d’un dieu. Ce dieu n a ni statue ni temple; ainsi l’ont voulu les fondateurs de son culte; il n’a qu’un autel et des adorations. Vespasien sacrifiait en ce lieu, dans le temps où son esprit roulait de secrètes espérances. Le prêtre Basilide, après avoir, à plusieurs reprises, considéré les entrailles des victimes :
« Aespasien, lui dit-il, quelque projet que tu médites, il t’est réservé une vaste demeure. »
Dès les premiers siècles de 1 Église, quelques anachorètes se retirèrent sur le Carmel, où ils vivaient dans des cavernes. Ils se construisirent, près de la grotte d’Êlie, un oratoire en l’honneur de la Sainte Vierge. Ensuite un grand monastère y fut bâti. Jean Phocas, qui parcourait la Palestine en 1185, en vit les ruines. Lan 1209, Brocard, supérieur d’un nouveau monastère, s’adressa à saint Albert, patriarche de Jérusalem , pour le prier de vouloir bien formuler un ensemble de prescriptions, qui servît de règle à son Ordre. Saint Albert acquiesça à son désir, et la règle qu’il imposa aux moines du Mont-Carmel est encore celle qui, sauf quelques modifications, est observée de nos jours par les religieux carmes. A peine constitué, cet Ordre se répandit bientôt par toute l’Europe.
MONT CARMEL
Saint Simon Stock, du pays de Kent, devenu général de l’Ordre, fonda, en 1245, la confrérie du Scapulaire.
Parmi les pèlerins les plus célèbres qui visitèrent alors le couvent du Carmel, il faut citer le roi saint Louis, qu’une violente tempête avait jeté sur cette côte. Après avoir subi différentes vicissitudes, ce couvent dura jusqu’en 1799, année où il servit d’hôpital aux soldats français blessés au siège de Saint-Jean cl’ Acre ou atteints de la peste. Quand l’armée française eut opéré sa retraite, les Turcs le dévastèrent, égorgèrent quelques moines , mirent en fuite les autres et tuèrent impitoyablement les blessés et les malades auxquels les religieux avaient donné asile. Djezzar-Pacha enleva plusieurs colonnes et les plaques de marbre qui ornaient l’église, pour les transporter à Saint-Jean cl’ Acre et en décorer la mosquée qu’il construisait. En 1821, Abdallah-Pacba, sous le prétexte que le couvent du Carmel, qui, bien qu? abandonné, était encore en partie debout, pourrait être occupé et fortifié par les Grecs, avec lesquels la Sublime Porte était alors en guerre, renversa cle fond en comble ce monastère, et avec les matériaux il se bâtit un pavillon qui existe encore. Le Frère Jean-Baptiste cle Frascati, qui avait été envoyé cle Rome avec la mission cle restaurer le couvent du Mont-Carmel, arriva pour être témoin de son entière destruction, et il en vit avec douleur sauter par la mine les derniers débris. Sans se décourager, il ne renonça point à ce projet, et en 1826, grâce à l’intervention cle l’ambassadeur cle France à Constantinople, il obtint cle Mahmoud un firman favorable. Mais, pour réaliser ses plans, il lui fallait des sommes considérables; il se mit donc à parcourir l’Asie et l’Europe, quêtant partout pour Notre-Dame du Mont-Carmel. Quand il eut ramassé une vingtaine cle mille francs, il revint jeter les fondements cle l’édifice grandiose qu'il méditait; puis il recommença ses grandes pérégrinations, poursuivant sans cesse le même but et rapportant ensuite les aumônes de la chrétienté, qui lui permirent cle continuer ses travaux. Le Frère Charles fut chargé plus tard de le remplacer dans ses voyages, et il put alors surveiller lui-même sans interruption l’accomplissement de l’œuvre gigantesque à laquelle il s’était voué.
En descendant de l’enceinte du couvent, par un sentier assez roide, dont la direction est celle du norcl-ouest, on arrive, au bout cle quelques minutes, à la grotte cle saint Simon Stock. Elle mesure trois pas cle long sur deux de large et est voûtée en plein cintre. On y célèbre cle temps en temps la messe sur un autel placé clans un enfoncement. Près de cet humble sanctuaire dédié à cet ancien général cle l’Ordre qui, clit-on, y aurait souvent prié, on remarque les vestiges de vieux murs, restes cl’un fort petit couvent qui existait jadis en ce lieu. Un peu plus bas, on rencontre une citerne et plusieurs grottes qui paraissent avoir été habitées jadis par des anachorètes. Si l’on continue à descendre encore, on parvient à la demeure d’un derviche, gardien d’une belle grotte antique, connue sous le nom cl’ Ecole des prophètes , ou de Synagogue d’Elie. Les musulmans, depuis l’année 1635, l’ont transformée en une mosquée dédiée à El-Khadher (le verdoyant, le vivant); c’est ainsi qu’ils désignent le prophète Élie, qui, d’après la Bible et leurs propres traditions, n’est point mort, mais a été enlevé au ciel sans passer par le tombeau et jouit toujours cle la verdeur de la jeunesse. Cette grotte mesure dix pas de long sur neuf cle large. Le plafond en est plat. Si elle était d’aborcl naturelle, elle a été ensuite agrandie et régularisée parla main de l’homme. A gauche en entrant, on observe une grande excavation, longue cle cinq pas sur quatre de large, où, selon une pieuse légende, la Sainte Vierge, en revenant d’Égypte, aurait cherché quelque temps un asile avec son divin Fils et saint Joseph.
Les parois cle la grotte sont partout recouvertes d’un enduit sur lequel d’innombrables pèlerins ont gravé leurs noms et la date de leur visite. Quelques-unes cle ces inscriptions, en grec, en
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latin et en hébreu, doivent être fort anciennes j elles sont malheureusement aujourd’hui assez difficiles à déchiffrer. Cette grotte vénérée passe pour avoir été jadis une synagogue où les fils des pro¬
phètes et les disciples d’Élie se retiraient pour étudier les Écritures et se livrer à la contemplation. Après avoir été longtemps en la possession des religieux du Mont- Carmel, elle est tombée ensuite au pouvoir ‘ks musulmans, qui l’ont consacra: a leur culte, mais sous le vocable d’El-Khadher (Élie), qui pour eux également est un grand prophète. Le derviche à qui est confiée la garde !
de ce sanctuaire habite auprès, dans une maison qui elle-même a remplacé une ancienne grotte taille dans le roc. Jadts le Carmel était parsemé de villes et de villages. Aussi les ruines abonde, tt-elk
MONT CARMEL
sur plusieurs points de cette chaîne. Les plus importantes sont connues actuellement sous le nom de Kharbet-Doubel. Elles occupent un plateau très-élevé qui est aujourd’hui hérissé de lentisques
El-Maharka, lied du sacrifice d’Éue,
SUR LE SOMMET DU CaIIMEL.
et de chênes-verts nains. Au milieu de ce fourré gisent les débris d’une ville considérable, complètement rasée. Il n’en subsiste plus que des amas confus de pierres de différentes dimensions, que l’on heurte en parcourant l’emplacement qu’elle occupait. Quelques fragments de marbre sont encore épars çà et là, mêlés à des matériaux plus communs. On y remarque aussi la cuve d’un sarcophage brisé et des espèces de gros rouleaux en calcaire ordinaire, destinés peut-être à écraser des olives dans des pressoirs à huile. Comme ces ruines sont étendues et situées dans une position à peu près centrale, on est naturellement porté à y reconnaître celles de la cité mentionnée par Pline sous le nom de Carmel , ainsi que la montagne elle-même, et qui était, en quelque sorte, le chef-lieu des autres villes ou villages dont cette montagne était couverte ( Histoire naturelle , liv. V, ch. xvn) :
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« Promontorium Carmelum et in monte oppidum eodem nomme, quondam EcOatana diction. »
Pline, comme on le voit, nous dit que cette ville de Carmel s’appelait également autrefois Ecbatane. Dans ce cas, faut-il la confondre avec l’Ecbatane de Syrie dont nous parle Hérodote r ( Histoire , liv. III, cb. lxiv.)
Cet historien rapporte, en effet, que Cambyse, roi des Perses, mourut à Ecbatane de Syrie. Ce roi avait consulte en Égypte le célèbre oracle de Butos, et il lui avait été répondu qu il finirait sa vie à Ecbatane. Persuadé que la ville qui lui avait été indiquée était l’Ecbatane capitale de la Médie, il s’imaginait qu’il terminerait son existence et son règne après une longue vieillesse. Mais le destin voulut qu’il trouvât en Syrie le sort qu’il pensait lui être réservé un jour en Médie. Car, ayant quitté l’Égypte pour s’en retourner en Perse, et traversant la Syrie, il s’arrêta quelque temps à Ecbatane. A la nouvelle de la révolte du faux Smerdis, il résolut de se rendre immédiatement à Suse avec son armée. Au moment où il montait à cheval pour se mettre en route, son épée étant sortie du fourreau, il fut grièvement hlessé à la cuisse et contraint de demeurer dans cette ville. Ayant demandé comment elle s’appelait, on lui répondit qu’elle se nommait Ecbatane. Alors il comprit le sens de l’oracle, et, désespérant de son salut, il régla tout ce qui concernait sa succession et mourut peu de temps après.
Dans mon ouvrage sur la Samarie, j’ai décrit les autres ruines qui avaient frappé mon attention sur le mont Carmel, et les villages encore habités que j’y avais rencontrés. Sans entrer ici dans tous ces détails, qui m’entraîneraient beaucoup trop loin, je vais continuer ma route vers les ruines de Césarée.
DU CAP CARMEL A CÉSARÉE
À peine a-t-on quitté le cap Carmel pour suivre la côte d’abord vers le sud-ouest, puis vers le sud, qu’on commence bientôt à fouler l’emplacement et les débris d’une ville complètement détruite. Ces ruines sont désignées sous les noms de Kharbet Tell es-Semak et de Iibarbet Tennameh. Elles s étendent au nord, au sud et a 1 est d’une humble colline qui domine deux petites criques, près desquelles on pêche du poisson, ce qui a fait donner à ce monticule le nom de Tell es-Semak (colline des Poissons). D’innombrables excavations ont été pratiquées en cet endroit, pour en extraire des matériaux de construction. On y trouve néanmoins encore non-seulement des pierres de taille, mais aussi des tronçons de colonnes et de gros cubes de) mosaïque épars çà et là. Le tell dont j’ai parlé était jadis couronné d’un édifice dont les arasements étaient encore visibles en 18G11.
Dans l’Itinéraire intitulé : les Chemins de Jérusalem, dû au rabbin juif Ishak Clielo, qui voyageait en Palestine l’an 1333 de notre ère, je lis le passage suivant :
ci De Kaisariéh on se rend par mer à Kalamoun, ancienne ville ruinée. On voit encore les fondements des édifices et des temples qui ornaient jadis cette cité. Aujourd’hui, elle ne renferme plus que de chétives maisons et de pauvres cabanes. De Kalamoun on va à Kaïfah, situé vis-à-vis du mont Carmel. »
Cette ville de Kalamoun, signalée comme précédant au sud Kaïpha, et qui était ruinée au commencement du quatorzième siècle, est, selon toute vraisemblance, la Mutatio Calamon mentionnée dans l’Itinéraire du Pèlerin de Bordeaux. Seulement eet itinéraire place ce relais entre Ptolémaïs et
DU GAP CARMEL A CÉSARÉE
Sycaminos
identifiée
Kalamou
, et, par conséquent, au nord de cette dernière ville, qui elle-même est généralement avec Kaïpha. De l’Itinéraire d’Ishak Clielo, au contraire, il résulte que les ruines de étaient au sud de K alpha , sur la route de Kaisariéh j(Césarée). Pour accorder ces deux
itinéraires, en apparence contradictoires, je crois qu’il faut admettre une transposition dans celui de Bordeaux,
1 1 lire ainsi :
Civitas Plolemaida ;
Mutatio Sycaminos, XII mi Ilia ; Mansio Calamon , III millia, nu lieu de :
Civitas Ptolemaida ;
Mutatio Calamon , XII millia ; Mansio Sycaminos , III millia.
A trois kilomètres plus au sud, un vallon planté de figuiers, de grenadiers et d’oliviers est appelé par les chrétiens vallée des Martyrs, parce qu’un certain nombre de religieux carmes y ont été massacrés par les musulmans en 1238 ; les Arabes le nomment Oued es-Seiah.
Si nous suivons quelque temps ce vallon vers l’est, nous parvenons bientôt à l’Ain es-Seiah , source qui sort de dessous un rocher et se répand dans un bassin creusé dans le
, „ „ , roc. Les chrétiens la vénèrent sous
Puits d Jilie a Ll-.Maoahka.
le nom de fontaine d’Elie, et, d’après une ancienne tradition, elle aurait tout à coup jailli à la prière du grand prophète, dont le souvenir lui est resté attaché.
Un peu plus haut, vers l’est, dans le même vallon, se Irouventles restes d
u couvent de Saint-Brocard. Il
PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONAL E
est bouleversé de fond en comble, et d’épaisses broussailles ont pris racine dans son enceinte solitaire. Quelques voûtes ogivales et des pans de murs debout, tels sont les seuls débris qui en subsistent.
A une faible distance de là, auprès d’une seconde source, plusieurs grottes, aujourd’hui très-dégradées, paraissent avoir servi jadis de retraites à des anachorètes.
Fondé primitivement par saint Berthold, dans la seconde moitié du douzième siècle, le couvent dont il s’agit en ce moment fut administré après lui par saint Brocard, dont il a conservé le nom. Saccagé plusieurs fois par les musulmans, et notamment en l’année 1238, où presque tous les moines qui l’habitaient furent égorgés par eux, il paraît avoir été définitivement abandonné en 1291. Depuis cette époque, il n’a plus été relevé de ses ruines, qui diminuent de jour en jour, parce que l’on y puise incessamment, comme dans une carrière, des pierres toutes taillées.
C’est au-dessus de la vallée des Martyrs que l’on va visiter, sur un plateau, le jardin d’Elie dont j’ai parlé précédemment.
lies ruines, dites Tell el-Keniseh , qui s’offrent aux regards, six kilomètres plus au sud, sont actuellement trèspeu importantes. A l’époque des Croisades, là s’élevait une petite ville maritime, appelée Capharnaüm, que mentionnent Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry et Winisauf, et qu’il faut distinguer avec soin d’une autre ville du même nom, beaucoup plus célèbre, qui avoisinait le lac de Tibériade.
Si nous poursuivons notre route vers le sud, nous franchissons, six autres kilomètres plus loin, l’Oued ed-Destreh.
Il coule dans un lit qui semble avoir été ouvert, du côté de la mer, par la main de l’homme, au moyen d’une coupure pratiquée à travers les dunes. Ce nom de Destreh est probablement une corruption du mot latin districtum (détroit).
DU GAP CARMEL A CÉSARÉE
Près de l’Oued, et le défendant, s’élevait une ancienne tour, dont la base, taillée dans le roc, mesurait, vingt-deux pas de long sur dix-huit de large. Les constructions qui surmontaient cette base sont presque complètement rasées. Celle-ci était protégée, vers l’est, par un fossé creusé dans le roc. Elle était, en outre, environnée d’une enceinte aujourd’hui presque entièrement démolie. A l’est règne un défilé courant de l’ouest à l’est, et pratiqué à travers une chaîne de collines
Fleuve du Kison, dans le défilé qui sépare la plaise d’Esdrelon de celle de Saint-Jean d’Acre,
rocheuses. 11 mesure à peine quatre mètres de large sur deux cent cinquante de long. C’est comme une sorte de tunnel à jour, qui remonte vraisemblablement à une haute antiquité. Un petit trottoir y borde, à droite et à gauche, une étroite chaussée, ménagée au centre. Aux deux extrémités orientale et occidentale de ce défilé, on voit dans les parois des rochers plusieurs trous qui se répondent et qui autorisent à penser que chacun de ces deux points était jadis fermé par une porte. L’emplacement qu’elle occupait est encore counu aujourd’hui sous le nom de Bab el-Adjel, nom par lequel on désigne également le défilé tout entier. C’est le Districtum ou la Via Slricta dont il est plusieurs fois question dans les historiens des Croisades. Avant la construction par les Templiers du Castrum Pcre-
PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉRIDIONALE
< jrinorum , des bandes de voleurs se postaient souvent dans ce défilé dangereux, pour attaquer les pèlerins qui allaient à Jérusalem, ou qui en revenaient en suivant cette côte. C’est là que, 1 an 1103, Baudoin Ier fut très-grièvement blessé, lorsque, après avoir abandonné le siège de Saint-Jean d Acre, il s’en retournait par la voie de Césarée vers la Ville sainte. Ce même défilé s’appelait pareillement alors Petra Incisa (rocher coupé, pierre incise) ou Angustce Vice (voie étroite).
Quant à la tour dont j’ai dit. un mot tout à l’heure, elle avait été construite par les Templiers. Elle précède de six cents mètres environ vers l’est les grandes ruines d’Atlith.
En se dirigeant vers ces ruines, on rencontre d’abord les vestiges d’une première enceinte défendue par plusieurs tours, notamment à l’angle nord-est et à l’angle sud-est.
Celle de l’angle nord-est, qui touchait à la baie septentrionale que forme le rivage, au nord de la péninsule d’Atlith, est en grande partie démolie; elle avait été bâtie, comme la muraille qu’elle flanquait, avec des blocs d’un appareil considérable. Il y a peu d’années encore, une porte, aujourd'hui détruite, avoisinait cette tour, qui elle-même finira bientôt par disparaître. La tour de l’angle sud-est s’élevait à huit cent cinquante mètres environ au sud de la précédente, sur un monticule rocheux, dont toute la partie inférieure a été taillée verticalement par la main de l’homme, et est environnée vers l’est et vers le sud d’un fossé large de treize mètres, entièrement pratiqué dans le roc. Au-dessus de la plate-forme de ce monticule, on avait bâti une tour, aujourd’hui aux trois quarts renversée. A partir delà, courait de l’est à l’ouest un autre mur, long de trois cent cinquante mètres. Il n’en subsiste plus que les assises inférieures, qui sont elles-mêmes presque partout ensevelies sous le sable. Ce mur aboutissait, vers l’ouest, à un môle large de quatre mètres, qui partage la baie que décrit le rivage au sud de la péninsule d’Atlith, en deux parties, l’une méridionale, en dehors de l’enceinte dont je viens de parler; l’autre septentrionale, s’arrondissant devant celle-ci. La portion méridionale de cette baie est elle-même protégée, vers le sud, par un petit promontoire et quelques bancs rocheux ; elle était jadis comprise, comme la précédente, dans une enceinte murée, dont il reste quelques débris à plusieurs centaines de mètres au sud de celle que j’ai signalée, ce qui prouve que la ville dont ces deux enceintes déterminent le périmètre, était jadis plus étendue qu’elle ne l’a été depuis. L’une et l’autre à présent sont recouvertes par un sable fin et profond qui s’amoncelle de plus en plus, et du milieu duquel émergent encore çà et là des arasements d’anciennes constructions. Au nord, s’avance dans la mer une péninsule rocheuse, séparant l’une de l’autre les deux baies que j’ai mentionnées, et qui servait jadis d’assiette à l’acropole de la ville qu’elle commandait. A l’époque des Croisades, les Templiers, vers 1 an 1218, y construisirent un ehaleau fort destiné à protéger les pèlerins, et appelé pour cette raison Castrum ou Castellum Peregrinorum. Les ruines imposantes de ce château ont été depuis longtemps et sont encore exploitées comme carrière, et dans un certain nombre d’années peut-être, on ne retrouvera plus celles que je vais décrire sommairement.
On aperçoit d’abord, vers l’est, les restes d’un glacis en maçonnerie, que précède un large fosse, actuellement aux trois quarts comblé par le sable. Au delà de ce fossé, un mur épais flanqué de trois tours carrées occupait toute la largeur de l’isthme. Il avait été construit avec des pierres d’un trèsgrand appareil, les unes taillées en bossage, les autres complètement aplanies. Des portions considérables de ce rempart sont encore debout. One porte située à l’extrémité sud de cetle première ligne de défense, dans un angle rentrant, donne accès dans le château. Après l’avoir franchie, on se trouve en présence des ruines de deux puissantes tours, l’une à peu près rasée, l’autre offrant encore aux regards des restes remarquables . Construite avec de superbes blocs, pour la plupart relevés en bossage, et dont les joints sont irréprochables, elle renfermait intérieurement deux vastes salles voûtées en ogive et
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superposées. Deux étages de salles voûtées analogues devaient exister dans la tour qui, vers le sud, faisait pendant à celle-ci, et qui lui était reliée par une courtine. Dans la face sud du château et du promontoire, un vaste magasin, dont les voûtes sont légèrement ogivales, est assez bien conservé. Il sert d étable aux habitants d’Atlith, qui y renferment leurs troupeaux.
Ailleurs, d autres magasins semblables, divisés actuellement en plusieurs compartiments, existent, encore, du moins en partie; ils occupaient autrefois, selon toute apparence, dans presque tout son pourtour, 1 étage inférieur du château. Au bas de cette même face sud, s’arrondit en demi-cercle un petit port, partagé en deux bassins par une jetée pavée de larges dalles. C’était le port militaire de la forteresse, compris dans renfoncement septentrional de la baie qui s’étendait au sud du promontoire et qui, nous l’avons vu, constituait le port marchand de la ville.
Dans la partie occidentale de la péninsule était le palais des Templiers. Lors de mon second voyage en Palestine, dans le courant de l’année 1854, il présentait encore des restes imposants; mais comme il avoisine la mer, et que le transport et l’embarquement des pierres sont par cela même plus faciles, il a subi des démolitions notables. Il en subsiste néanmoins encore une fort belle salle, longue d’une quarantaine de pas et large de douze. Les murs, extrêmement épais, sont extérieurement revêtus de blocs gigantesques; à l’intérieur, l’appareil est bien moindre. Devant cette salle gisent, à l’ouest, suides rochers dont la surface a été aplanie, des monceaux de décombres, restes de voûtes et de murs écroulés; d autres pans de murs sont encore debout. Les fondations avaient été encastrées dans des espèces de rainures larges et profondes creusées dans le roc.
Le rempart qui bordait la face nord de la péninsule était flanqué de deux tours carrées. Enfin, au centre à peu près du château, s’élevait l’église, qui est aujourd’hui presque entièrement renversée; quelques colonnes de granit et un certain nombre de fragments de marbre sculptés ayant appartenu à cet édifice sont dispersés ça et là, en attendant qu’on les vende à leur tour et qu’on les embarque.
Au milieu de toutes ces ruines grandioses, vit dans de misérables habitations, humbles et délabrées, la population d’Atlith. Elle passe pour peu hospitalière, cl cet endroit, qui était jadis Je refuge des pèlerins, en est maintenant devenu l’effroi.
Le savant Ritter me semble émettre une conjecture très-plausible, lorsqu’il reconnaît en cet endroit la Mutatio Certha mentionnée dans le Pèlerin de Bordeaux, à huit milles au sud du cap Carmel. Il y a en réalité dix milles romains entre ces deux points; mais les distances indiquées dans cet itinéraire ne sont pas toujours parfaitement exactes. Quant au mot Certha, c’est un terme phénicien signifiant ville. La Bible mentionne dans la tribu de Zabulon une ville appelée en hébreu Kharthah , en grec KapOà, en latin Cartha. Elle avait été assignée aux lévites de la famille de Mérari. Mais la tribu de Zabulon ne semble pas s’être étendue à l’ouest jusqu’à la Méditerranée, et par conséquent, malgré l’identité des noms, je ne crois pas qu’on doive confondre la Kharthah du livre de Josué avec la Mutatio Cerlha de 1 Itinéraire de Bordeaux. Il est, au contraire, plus vraisemblable que celle-ci est la Magdiel signalée par Eusèbe et par saint Jérôme entre Dora et Ptolémaïs. A l’époque des Croisades, comme je l’ai dit, les Templiers, l’an 12 18, profitèrent des ruines considérables qu’ils trouvèrent en ce lieu, pour y ériger une forteresse très-puissante, qui est désignée de différents noms, soit Ccistrum ou Castellum Perec/vinorwn, soit Ccistrum Fihi Dei, soit Petra Incisa, soit Lapis Incisus, soit Districtum. Nous savons par Jacques de Vitry, qui nous fournit de précieux détails à ce sujet, qu’en déblayant le promontoire qu ils voulaient fortifier, les Templiers découvrirent sous le sable les assises inférieures de deux murs antiques, l’un long et épais, l’autre moins étendu, et entre ces deux murs, plusieurs sources d’eau vive. Us y découvrirent aussi beaucoup de pierres, et une grande quantité de monnaies en caractères
ISO
PALESTINE OCCIDENTALE ET MÉÜ I D I O N A L K
inconnus, qui probablement étaient soit phéniciennes, soit hébraïques. Il y avait donc en cet endroit une ancienne place forte appelée, sans doute, Certha ou Magdiel (tour de Dieu), et dont les matériaux furent utilisés par les Templiers pour leurs nouvelles constructions. A peine bâti, le Caslrum Pereçjrmorum fut en vain assiégé, l’année 1210, par le sultan Malek-Mobadam. Dix ans plus tard, 1 empereur Frédéric II essaya inutilement de s’en rendre maître; niais les Templiers refusèrent énergique-
ment de lui en céder la possession, et ce prince dut renoncer à ses prétentions. Cette forteresse fut le dernier boulevard que les chrétiens occupèrent en Palestine j car, après que Ptolémaïs, en 1291, eut succombé sous les efforts des musulmans, les musulmans se
maintinrent encore quelques semaines dans ce château, puis il fut pris et démantelé par Malek el-Achraf. De nos jours, on a souvent puisé au milieu de ces ruines immenses, comme dans une riche et abon¬
dante carrière, pour la reconstruction des remparts de Saint-Jean d’Acre.
A onze kilomètres au sud d’AUith, le village de Tantoura, de douze cents habitants environ, a été bâli avec des matériaux tirés de l’ancienne ville de Dor ou Dora, au sud de laquelle il s’élève, et dont il a conservé le nom légèrement altéré.