LA GARDE
Dans les champs de Rezonville, devant la route bordée d'arbres, les zouaves et les grenadiers de la Garde ont repoussé plusieurs attaques furieuses des Prussiens de Frédéric- Charles.
Les obus pleuvent de toutes parts, la fusillade crépite sur une ligne immense, les balles bourdonnent; une fumée grise, pareille à un brouillard, flotte sur la verdure fleurie et sur les sillons roux.
Bourbaki, qui a pris sur lui d'engager la Garde, dirige les opérations avec vigueur, se tenant toujours aux endroits dangereux. Nos pertes sont sensibles déjà, et l'ambulance de Rezonville s'emplit rapidement.
Le 2e grenadiers a sept officiers tués : lieutenant-colonel Bigault de Maisonneuve, capitaines Léger et de Jeetz, lieutenant Urtin, sous-lieutenants Persin de Suzor. Barre et Conte.
Vingt officiers sont blessés ; plus de quatre cents hommes sont tués ou blessés.
Devant le village de Vionville, les hauteurs offrent une succession de mamelons ravissants couverts d'herbe ou de chaume, les uns d'un vert très tendre, les autres d'un roux brun. Là se tient, abrité par un mamelon, le 2e régiment de voltigeurs.
Les hommes plaisantent et rient, malgré les dangers de l'heure présente, se demandant parfois pourquoi on ne les emploie pas. alors qu'il y a tant de besogne à faire.
Vers quatre heures et demie, enfin, le général Brincourt se précipite vers le colonel Peychaud, qui commande le régiment.
« En avant! dit-il, nous marchons! »
Et, de la pointe de l'épée, il montre un ravin qui longe le bois des Ognons, où l'on aperçoit une nuée d'ennemis.
« En avant! n répète le colonel.
Et dans l'or du soleil qui commence à pâlir, sous les obus, le régiment se met en marche, précédé de ses tirailleurs.
Lorsque les voltigeurs arrivent en face du ravin, un feu nourri les accueille; des milliers de balles s'abattent sur eux, les pièces prussiennes leur envoient des obus et des boulets par paquets.
« Couchez- vous! » crient les officiers, qui, eux, restent debout sous l'effroyable tourmente de fer et de plomb.
Là, sans combattre, le régiment est décimé. A chaque instant, un cri aigu qui n'a rien
BEZON VU, LE lii
d'humain domine la formidable rumeur du combat, arrachant à tous un frisson.
« Encore un de flambé ! murmurent les hommes; à qui le tour à présent? »
A la ire compagnie, le capitaine, M. Langlois-Fontaîne de Cramayel, est tué par une balle qui le frappe entre les deux yeux. Le lieutenant Laine, qui prend le commandement, est presque aussitôt frappé à mort. Il en est de même du sous- lieutenant Bruant, qui lui a succédé.
Depuis Gravelotte jusqu'à Vionville, la bataille fait rage. Le fracas des canons est tel, que l'on entend à peine le crépitement de lafusillade, que l'on n'entend plus l'étrange, l'énervant bourdonnement des balles.
Par instants, la sonnerie de la charge retentit du côté de Vionville; des bravos, des hourras éclatent.
Les Prussiens, repoussés sans cesse, s'élancent sans cesse vers cette route, qu'ils ne peuvent atteindre, devant laquelle sont alignées nos vaillantes troupes.
Les blessés arrivent par colonnes dans le village de Rezonville. A présent les ambulances sont bondées; le presbytère, l'église, nombre de maisons particulières reçoivent les malheureuses victimes.
Le ravin de Gorze est la voie principale choisie par les Prussiens; des masses énormes
142 LA TERRE SANGLAME
l'emplissent, essayant de déboucher sur nos positions.
En lace de ce ravin sont établis deux bataillons du 3e grenadiers, les chasseurs de la Garde et la brigade Lapasset. Ces troupes héroïques se maintiennent là malgré les balles, les obus et la mitraille, et leurs feux ininterrompus clouent les masses prussiennes dans le ravin, où les cadavres forment comme des barricades.
Tout à coup, vers cinq heures et demie, une formidable poussée se produit vers nos lignes ; des troupes fraîches sortent du ravin sous la protection de toutes les pièces prussiennes, qui rugissent en même temps.
Secouant pour un moment sa coupable inertie, Bazaine envoie sur ce point la brigade Montaudon (5ie et 62e).
Le 5 Ie se porte aussitôt devant le bois des Ognons; les hommes se couchent dans l'herbe, derrière des arbres et des buissons, et ouvrent le feu. Mais un déluge de mitraille s'abat sur eux, et la situation devient immédiatement des plus critiques.
Le commandant Bergère, qui est resté debout, crie :
« Courage, mes amis, montrons qui nous sommes ! »
Le dernier mot reste dans la gorge du vaillant officier, qui s'abat comme une masse et expire presque aussitôt.
Le commandant Lieutaud, les capitaines
Bruno et Verraux tombent également, mortellement frappés. Des hommes sont écrasés par les obus.
<r II n'est pas possible de se laisser massacrer ainsi, disent plusieurs officiers; il faut charger. »
A leur voix, d'autres officiers se lèvent.
Ce mouvement leur coûte cher. Le lieutenant Grousset et le sous-lieutenant Duru sont tués; le capitaine Ségur et le sous- lieutenant Avril sont blessés grièvement.
Il est impossible de marcher; il faut se résigner à recevoir la mort sans combattre.
Au 3° grenadiers, les choses vont plus mal encore.
A un moment donné, le régiment se trouve aux prises avec une troupe prussienne qui a réussi à sortir du ravin de Gorze. Battu par la mitraille et par les balles, écrasé par des ennemis nombreux, le superbe régiment fond avec une effroyable rapidité ; son drapeau est menacé et change plusieurs fois de mains. Le colonel Cousin, qui vient de le relever la hampe brisée et le brandit fièrement, tombe frappé à mort et expire en le serrant dans ses bras. Les Prussiens débouchent de toutes parts, c'en est tait du 3e grenadiers.
Soudain, aux accents endiablés des clairons sonnant la charge, des soldats d'infanterie s'élancent furieusement sur l'ennemi, baïonnettes en avant.
C'est le 3e bataillon du 5T, qu'enlève le général Montaudon.
« En avant! vive la France! crient les braves du 5ie.
— Balayez-moi cela, les enfants! » dit Montaudon, qui s'enfonce dans la mêlée, l'épée haute.
Presque aussitôt le ier bataillon du 62e accourt au pas gymnastique.
Sous la furieuse poussée de nos baïonnettes, qui sont bientôt rouges de sang, les Prussiens reculent en désordre et rentrent dans le bois, laissant dans l'herbe du plateau de nombreux cadavres.
Nos pertes étaient effroyables.
Au 3e régiment de grenadiers, huit officiers étaient tués : colonel Cousin, capitaines Grenon et Audouy, lieutenants Coussinat, André et Fabrègue ; sous-lieutenants Petit et Pollart.
Le régiment comptait seize officiers blessés. Près de cinq cents hommes, sur un effectif de neuf cents, étaient tués ou blessés. Le 5 Ie avait onze officiers tués et seize blessés; le 62e, huit tués et six blessés.
La brigade du général Garnier, composée des 3e et 4e voltigeurs, avait été placée dans un pli du terrain, non loin du bois des Ognons.
Pendant des heures, les hommes de cette brigade, qui frémissaient d'impatience et d'inquiétude, n'eurent aucun rôle à jouer. Ils
En reconnaissance.
(Tableau de A. Neuville.
Reproduction autorisée par Goupil et Cie, éditeurs, Paris.)
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entendaient le fracas du canon, le bruit de la fusillade, les sonneries des clairons. Et on les laissait là, inoccupés, pendant que les autres se faisaient tuer.
Enfin ils reçurent Tordre de marcher.
Cet ordre fut accueilli avec enthousiasme, aux cris de : « Vive la France! »
Du côté de Vionville, on entendait une fusillade enragée, et l'on voyait rouler, derrière les peupliers de la route, de véritables nuages d'une fumée blanchâtre.
Le maréchal Bazaine, se précipitant vers le 3e voltigeurs, donne Tordre au colonel Lian d'envoyer de ce côté, par la route, son ier bataillon.
Le gros de la colonne gagne alors les crêtes du ravin de Rezonville, où sont maintenus les 2° et 3e bataillons du 3e voltigeurs.
Le 4e voltigeurs, continuant sa marche, s'enfonce dans le ravin, le traverse, et exécute, sur la pente opposée, une charge à la baïonnette contre les batteries prussiennes. Le régiment perd là deux officiers, le capitaine Arriet, dit Péré, et le lieutenant Durand. Le capitaine Ariet venait d'être admis dans la Garde après avoir longtemps brigué cet honneur. Le commandant Chazotte tombe, blessé grièvement; vingt-quatre hommes sont tués, et il y a plus de cent blessés.
Les voltigeurs se maintiennent sur la crête, couchés dans la verdure, échangeant de nom-
breux coups de feu avec les tirailleurs prussiens.
Le 2e voltigeurs, qui s'est porté au secours du 4e, a deux officiers blessés mortellement : le lieutenant Delaunay, qui était décoré de la Légion d'honneur, et le sous-lieutenant Saget de la Jonchère. Jusqu'au soir, les braves de la Garde occupèrent les hauteurs du ravin et harcelèrent l'ennemi.